Si nous voulons aujourd’hui accueillir avec toute sa force le propos de Jésus, il faut le contextualiser à l’aune de notre propre vie de foi.

Abbé Ludovic DANTO

Nous connaissons bien frères et sœurs la parabole du Pharisien et du collecteur d’impôts. Le publicain nous est d’ailleurs habituellement sympathique tant le pharisien nous l’est peu : deux mille ans de catéchèse nous ont appris à ne pas aimer les pharisiens et à aimer les publicains alors même que la vie de ce dernier comme le métier qu’il professe devrait nous le rendre peu aimable : sans doute notre attitude provient-elle d’abord de l’attachement que nous avons au Christ nous qui connaissons la fin de l’histoire : nous savons que les Pharisiens méconnaîtront à ce point Jésus qu’ils le mèneront à la mort pendant que les publicains le reconnaitront plus aisément. Une telle habitude de notre part nous fait passer sans doute rapidement à côté de l’un des points forts de cette parabole dans ce qu’elle a de choquant pour l’auditoire de Jésus, car après tout, le pharisien est un homme pieux qui a à cœur de suivre les préceptes du Seigneur, pendant que le publicain a choisi une vie qui l’éloigne de Dieu. Avouons que si nous ne connaissions pas la parabole, que si nous ne connaissions pas l’enseignement du Christ, il nous serait sans doute difficile d’admettre que le publicain est montré en exemple au détriment du pharisien : comment un pécheur notoire pourrait-il être justifié au détriment d’un homme dont la vie à toute l’apparence de la droiture ?

Si nous voulons aujourd’hui accueillir avec toute sa force le propos de Jésus, il faut le contextualiser à l’aune de notre propre vie de foi. Si nous accueillons sans sourciller les propos de Ben Sirac le Sage lorsqu’il affirme que « La prière du pauvre traverse les nuées », c’est parce que le pauvre dont il est question est l’orphelin, la veuve ou encore l’opprimé, toute détresse qui nous semble devoir trouver grâce auprès de Dieu, et surtout grâce auprès de nos yeux. En réalité si nous ne sourcillons pas c’est parce que nous avons choisi ces pauvres et que nous les jugeons dignes de notre attendrissement, voire de notre charité… Mais la pauvreté, frères et sœurs, n’est pas celle que nous avons choisie parce qu’elle convient à nos mœurs. Il n’y a pas les pauvres dignes de voir leur prière accueillie parce qu’ils sont à nos yeux les vrais pauvres – ces pauvres qui sont dignes d’être reconnus par nous– et les autres, ceux-là indignes parce que leur pauvreté ne nous conviendrait pas. Les lectures de ce jour d’ailleurs nous font passer des pauvretés que nous reconnaissons aisément aux pauvretés que nous avons dû mal à accompagner : il est aisé d’admettre le discours biblique sur le pauvre lorsqu’il s’agit de l’orphelin ou de la veuve – même si certains auditeurs de Jésus peuvent penser que la détresse de ces derniers est liée à quelques péchés cachés punis par la justice immanente de Dieu – il est plus difficile en revanche d’entrer dans le discours biblique lorsque ce pauvre est collecteur d’impôts ou encore lorsqu’il s’agit d’une pécheresse à l’instar de la Madeleine. Nous nous réjouissons tous lorsque nous entendons l’épisode du bon larron, mais en réalité combien parmi nous ont le cœur ouvert au devenir de ceux qui sont en prison, et qui sont en prison parce qu’ils le méritent. Il ne s’agit pas pour nous d’envisager le prisonnier injustement condamné mais bien le prisonnier coupable et reconnu pour tel. Nous qui prions dans cette chapelle, nous ne pouvons pas oublier le cri de détresse que Saint Vincent de Paul eût en son temps pour les enfants du péché : il eut du mal à convaincre les dames pieuses de s’en occuper et il a fallu attendre notre époque pour que les enfants du péchés n’aient plus à supporter légalement la faute de leurs pères… Frères et sœurs, puisque nous aimons à venir prier en cette chapelle, puisque nous aimons à suivre l’enseignement du Christ, repartons aujourd’hui avec cette certitude qu’il n’y a pas les bons pauvres qui seraient dignes de notre intérêt et dont la prière serait agréable à Dieu et les mauvais dont nous nous détournerions en disant : « Mon Dieu, je te rends grâce parce que je ne suis pas comme les autres hommes – ils sont voleurs, injustes, adultères –, ou encore comme ce publicain ». Lorsque nous rencontrons dans notre propre vie ces publicains, ces adultères, ces injustes et ces voleurs, sommes-nous si certains que leur prière peut être entendue par Dieu ?… Qui sommes-nous pour juger, alors que seul Dieu juge les cœurs et les reins ? Qui de nous n’a jamais juger avec quelques sévérités tel ou tel priant avec nous à la messe ou se rendant à la communion, alors que nous savons que tant de choses chez lui sont à rédimer ? Qui sommes-nous pour croire que le miracle de la prière n’est pas en train de se réaliser sous nos yeux dans le secret des cœurs qui se présentent à Dieu ?

Notre vie est souvent faite de lamentations parce que nous refusons que l’œuvre de la grâce puisse s’opérer sans que nous le sachions et qu’elle puisse opérer là où nous ne l’attendons pas. Même une vie délabrée peut être le lieu de l’œuvre de Dieu. L’autre enseignement de cette parabole est ainsi que la justification est gratuite et inconditionnelle. En effet lorsque le publicain redescend du Temple, il est justifié alors même qu’il n’a respecté aucun rituel pénitentiel : il a seulement ouvert son cœur à Dieu, mais cela nul ne pouvait le voir, Dieu excepté. Je me souviens de la révolte d’une femme profondément croyante et pratiquante à qui je disais que telle personne était morte chrétiennement alors qu’il était notoire que longtemps le défunt avait été adultère. Je l’entends encore conclure, elle qui vivait dans une vie matrimoniale établie : « avec tous les efforts que nous nous faisons, cet homme-là ne peut pas être chrétien »… C’était sans doute là la plus grande erreur de cette femme : croire que le salut viendrait par ses efforts alors que le salut est gratuitement offert, qu’il est don de Dieu. Chacun d’entre nous avant que d’être sauvé par ses actes de charité – si tentés que ces actes soient vraiment tels, Dieu seul le sait – chacun d’entre nous est sauvé par l’amour miséricordieux du Seigneur. Pensons encore à Monsieur Vincent répondant à la Reine : « Madame, ce sont les mains vides que nous nous présenterons devant le Seigneur ». Demandons alors dans notre prière la grâce de la miséricorde pour nous-même et pour tout homme et plutôt que de juger nos frère et sœurs en humanité sur leurs actes extérieurs, plutôt que de juger nos frères et sœurs chrétiens qui s’approchent de la communion parfois bien maladroitement, posons toujours sur les uns et les autres un regard d’espérance. Demandons à Dieu de les aimer même si leur pauvreté nous révulse – qui sait si le miracle de la prière n’est pas en train de s’accomplir ? – et redisons avec le psalmiste : « Le Seigneur rachètera ses serviteurs : pas de châtiment pour qui trouve en lui son refuge. »

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