Homélie 1er Dimanche de Carême (A). Chapelle Saint Vincent de Paul – Paris

Avec le mercredi de Cendres, nous venons de commencer notre entrainement au combat spirituel. Le Carême est un temps où, à la suite de Jésus, nous sommes invités de dépasser les tentations qui nous ferait abandonner notre état de créatures et notre identité d'enfants de Dieu.

Roberto Gomez

Homélie 1er Dimanche de Carême (A). Chapelle Saint Vincent de Paul – Paris

Chères sœurs, chers frères : Avec le mercredi de Cendres, nous venons de commencer notre entrainement au combat spirituel. Le Carême est un temps où, à la suite de Jésus, nous sommes invités de dépasser les tentations qui nous ferait abandonner notre état de créatures et notre identité d’enfants de Dieu. Certains d’entre nous ici ont commencé cet entrainement spirituel par la retraite sur « le combat spirituel ». Ce combat a été défini comme un affrontement avec ses propres démons (avec ses propres divisions) et avec les démons qui nous entourent (avec ce qui nous divise). Le carême est comme un séjour au désert qui nous conduira à Pâques à travers la passion et la croix. Comme il n’y a pas de pâque sans croix et mise à mort, il n’y a pas non plus de conversion sans mise à l’épreuve, sans un travail intérieur ardu et souvent éprouvant.

Jésus nous dégage le chemin en ce premier dimanche du carême et nous apprend à résister aux tentations qui pourraient nous faire dévier de notre mission et de notre vocation de baptisés, d’enfants de Dieu. Là où le peuple de Dieu a failli et a succombé à la tentation, Jésus résiste et sort vainqueur après un affrontement avec le tentateur.

Jésus est conduit au désert en tant que Fils de Dieu. Il est soutenu, accompagné par l’Esprit. C’est-à-dire que Jésus ne part pas seul en plein désert puisque l’Esprit de Dieu l’y pousse et ne le quitte jamais : il est rempli d’Esprit Saint ! Il n’est pas non plus sans identité puisque lors du baptême le ciel s’ouvre et l’Esprit descend sur Jésus et on entend une voix venant du ciel affirmer :

« Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qui m’a plu de choisir ».

Retenons donc : Jésus est tenté par le diable en tant que Fils de Dieu et en présence de l’Esprit. En cela, il est le prototype de tous les enfants de Dieu qui sont tentés d’abandonner la foi, de laisser tomber l’identité divine reçue lors du baptême. « Le démon suggère à Jésus cet amusement, ce plaisir solitaire, qui consisterait abuser de son pouvoir pour lui-même, gratuitement, en dehors de cette finalité rédemptrice et missionnaire qui caractérise tout son être[1] ».

Les trois tentations de Jésus sont hautement symboliques et elles sont décrites une à une dans l’évangile de Matthieu :         

La première concerne la faim et le désir immédiat de satisfaire le manque… le manque de nourriture. Il n’y a pas de situation plus violente et troublante que d’être affamé. On peut perdre la raison ! Souvenez-vous, lorsque le peuple de Dieu commence sa traversée du désert, très vite, il a faim. Le peuple récrimine contre Moïse et Aaron et doute ainsi de la bonté de Dieu : « Ah si nous étions morts de la main du Seigneur au pays d’Égypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour laisser mourir de faim toute cette assemblée ! » (Ex 16,3). Voilà en quelque mots, l’expérience désespérante du manque et le besoin de satisfaire immédiatement le manque. Voilà la première tentation. Qu’est-ce qu’il y a de mauvais, pourrait-on se demander, de vouloir transformer en pain une pierre lorsque l’on est affamé ? Si Jésus cédait au diable en convertissant la pierre en pain pour satisfaire sa faim, il se comporterait comme un être tout puissant qui oublierait son humanité. Il userait de sa divinité en dépit de son humanité. Or, l’humain doit passer par des médiations telles que le travail, la fatigue, l’effort, le temps, les autres… autrement il n’est pas humain. Voilà autant de médiations par lesquelles un être humain doit passer et à travers lesquelles ils s’humanisent. Bref : on ne peut pas tout, et on ne peut pas tout, tout de suite ! On pourrait résumer ainsi les choses : l’être humain ne vit pas seulement de la « nourriture de l’immédiat ». 

La deuxième tentation a lieu à Jérusalem, la ville sainte. Le diable amène Jésus el le place au sommet du Temple. Le Temple et le lieu de l’adoration, des sacrifices, des Écritures, de la loi… Voilà autant de médiations pour entrer en relation avec Dieu. On ne peut pas se passer des médiations humaines et religieuses pour devenir enfant de Dieu. Ici le diable use diaboliquement les écritures : il les cite par cœur, il les connaît mais il les manipule. Un usage diabolique des écritures est ici dénoncé. Jésus, lui, en fait bon usage. Un enfant de Dieu, un être humain tout court, a besoin des médiations on l’a déjà dit : le travail, l’effort, le vieillissement, les crises, les frustrations, la maladie… les bons moments, des petites satisfactions … pour s’humaniser. Et le disciple de Jésus, de quelles médiations ont-t-il besoin? De prière, de charité, de patience, de persévérance, d’une communauté chrétienne qui le soutienne, des vertus… Surtout il a besoin de la Parole de Dieu : « tout près de toi est la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur » (saint Paul aux Romain).

La troisième tentation a lieu dans un endroit élevé, sur une haute montagne. Dans une vision instantanée tous les royaumes de la terre sont repérés et proposés par le diable à Jésus : « tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi ». La tentation de la toute-puissance !  On peut vendre son âme au diable de multiples manières, même de manière camouflée pour expérimenter la toute-puissance et en sortir de la frustration de l’impuissance et de la sensation de ne servir à rien. Si Jésus cédait à la tentation de la toute-puissance il n’y aurait pas eu de salut. Il aurait fui devant la croix, il aurait laissé tout tomber à la première crise, à la première frustration, devant la sensation de solitude et d’abandon ou face à la contradiction. Dieu seul est le maître de toute chose ! À lui seul est la gloire, devant lui uniquement le croyant doit se prosterner. En tant que Fils de Dieu il accepte et comprend que sa mission passe par l’impuissance de la croix et par le respect de la liberté de l’homme. Il est le Fils de Dieu, mais il reste obéissant et ne quitte jamais son humanité, sa condition de Fils, pour s’affranchir des difficultés, des échecs ou du rejet.

Trois tentations hautement symboliques qui auraient détourné Jésus de sa mission et de son identité : l’immédiateté, le refus de passer par des médiations humaines et la prétention de la toute-puissance. Jésus aurait pu se comporter comme en être divin tout-puissant en épatant le diable, « il aurait pu devenir une sorte de demi-dieu par promotion de soi… » mais en quoi cela aurait bénéficié l’humanité ? Jésus est devenu humain tout en étant le Fils de Dieu. Nous aussi tout en étant des créatures à l’image de Dieu, par appel du Créateur, nous pouvons, avec l’aide de l’Esprit, devenir tout entier de Dieu. Cela est rendu possible par l’humanité de Jésus­ Christ. En Jésus, le crucifié, l’humilié, Dieu est devenu homme parfait.

Alors chers frères et sœurs, notre combat spirituel continue ! Ne négocions et ne pactisons pas avec le diable ; fixons le regard sur le Christ et acceptons les lenteurs de notre humanité. Acceptons aussi que la sainteté doit passer par des médiations humaines et que notre marche vers le Royaume est sinueuse et doit passer par des combats. Ceux-ci ne sont pas contre Dieu, mais contre les ténèbres avec l’aide et la force de l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus-Christ.

Je vous partage une perle glanée auprès d’un poète contemporain :

 

« Si tu n’avances pas avec Jésus et en Jésus,

prends garde que Jésus ne recule en toi ;

si tu ne t’enfonces pas dans le désert de Jésus,

prends garde de n’être pas déserté par Jésus.

Car ce désert-là serait de désolation, tandis que l’autre est de plénitude.

Que si tu te risques en ton propre désert, ne le fais qu’en compagnie de Jésus :

il n’est pas bon pour l’homme de s’aventurer tout seul en lui ».

 

François Cassingena-Trévédy

Moine de Ligugé, Etincelles,

Ad Solem, 2004, p. 44

 

[1] François CASSINGENA-TRÉVEDY, Étincelles, Ad Solem, L’Haÿ-les-Roses, 2004, p. 42.

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