L’exercice du ministère, la célébration de la liturgie et des sacrements, l’accompagnement spirituel, la vie spirituelle ne rapprochent pas seulement des « âmes » : ils rapprochent des corps. Ce qui est dans la logique de l’incarnation est aussi source de risque. La chair, toute chair est un continent magnifique et périlleux. L’incarnation est le risque par excellence : Dieu même en sait quelque chose qui, si j’ose dire, y a laissé sa peau.

Fr François Cassingena-Trevedy osb

« Ils s’aperçurent qu’ils étaient nus » (Gn 3, 7) ou De la sexualité en son site ecclésiastique. Quelques propos et propositions

Dans mon dernier billet (« Cinquième Provinciale »), j’évoquais le pas que nous attendons de l’Église, ou plutôt que, en Église et face au monde, nous désirons faire ensemble, courageusement. Autant que faire se pourra, j’aimerais désormais revenir plus au long sur quelques-uns des aspects majeurs de ce déplacement dont j’ai succinctement énuméré les grandes lignes. Pris à mes propres mots, je ressens ce travail d’explicitation comme un devoir. C’est la moindre des choses, me semble-t-il, si l’on désire être de quelque utilité dans la réflexion et la construction communes qui s’entreprennent en ce moment çà et là. L’actualité ecclésiale qui a précédé immédiatement l’arrivée de la pandémie sur notre territoire et celle qui a accompagné la fin du confinement me suggèrent de développer sans tarder le point particulier que je formulais ainsi : « De l’angélisme à l’honnêteté ». Il s’agit, pour le dire autrement, de la sexualité en son site ecclésiastique. Dois-je faire remarquer au préalable (c’est presque une excuse…) que, par la force des choses, je nourris cette réflexion en tant qu’homme, du sexe masculin ? Je n’en espère pas moins parler en frère de tant de voix féminines qui se sont élevées et qui vont continuer de s’élever sur le sujet. Dans ce propos nécessairement « partiel », dans cette moitié de la réflexion qu’hommes et femmes sont appelés à élaborer de conserve, on ne devra chercher ni une étude sociologique, ni une charge polémique, ni un documentaire à sensation, mais seulement une invitation à gagner des profondeurs peut-être inaperçues.

Marie-Dominique Philippe, Jean Vanier, Georges Finet et alii : les figures tutélaires de ces dernières décennies, charismatiques, reconnues, autorisées, déchoient les unes après les autres de notre admiration sans borne. Et il est fort probable que d’autres encore connaîtront à l’avenir un sort analogue. C’est la marche implacable d’un désenchantement qui affecte tout le paysage idyllique de la foi et de l’institution catholiques, La dissonance complète des comportements mis au jour avec l’abondant discours bioéthique produit depuis Humanae vitae (1968), comme avec une certaine prétention de faire la loi à tout le monde en ces matières, ajoute à l’intolérable et suscite un sentiment aigu d’incohérence. Et qui sait, après tout, si l’on ne peut remonter plus haut, beaucoup plus haut dans l’histoire, pour porter le soupçon sur tant de modèles officiels, incontestables, que l’on a proposés à notre admiration, voire à notre culte ? Les saints les plus reconnus eux-mêmes furent-ils sans failles ni sans ombres ? Et chacun de nous, repassant sa propre histoire, peut légitimement s’interroger désormais, avec le recul de l’expérience et du temps, sur la netteté de bien des personnalités sacerdotales et religieuses qui ont accompagné la formation humaine et spirituelle de ses jeunes années. Je vais plus loin : une expérience suffisante de l’audition des clercs et des religieux en confession, comme ministre, ne révèle-t-elle pas un continent immense de faiblesses ? Osons rompre un mutisme qui nous arrange et sortir des retranchements professionnels de notre non-dit : qui de nous, prêtres ou religieux, peut certifier qu’il est toujours en conformité, toute sa vie durant, avec la norme, avec le directoire de la chair tel qu’il est présenté dans les manuels, les traités et les catéchismes, et au regard duquel nous prodiguons des conseils au cours de la confession sacramentelle, au regard duquel nous donnons l’absolution ? Allons ! En dépit de toutes les images avantageuses que nous cherchons parfois à donner aux autres et que nous nous donnons à nous-mêmes, il ne suffit pas de passer sur soi une soutane, une aube ou un scapulaire pour que cette affaire considérable qu’est notre chair se résolve et s’évanouisse : l’ère glaciaire qui s’impose dans les débuts peut être suivie d’étranges réchauffements. Ils s’aperçurent qu’ils étaient nus (Gn 3, 7)… Les prêtres et les religieux sont nus, comme les autres. Pareille « reconnaissance » de la réalité est le préalable obligé, non seulement de tout discours pastoral et spirituel admissible, mais de tout travail constructif sur le fonds, non d’une anormalité miraculeuse, mais d’une sexualité ordinaire, partagée non seulement avec tous les humains, mais avec tous les êtres vivants. Au milieu de sa grande célébration des « choses de la Terre » (Géorgiques, III, 244), Virgile, qui traite de l’instinct animal comme il traitera plus tard de la passion de Didon et d’Énée, fait ce constat dont la concision n’a d’égale qu’une indulgence inspirée par un long regard sur le monde : Amor omnibus idem, « Amour est le même pour tous ». Imaginons un instant une « manif » qui arborerait ces mots…

Dans ces conditions – et c’est là que je veux en venir – les révélations de tant d’égarements, de déviances et de perversions, nous invitent, au-delà du moment bien compréhensible de l’indignation, au-delà de l’émotionnel et de la condamnation nécessaire des abus, à nous arrêter, à faire silence, à descendre très profond pour interroger, pour inventorier le « lieu commun » de notre sexualité humaine. Car il n’y a point, en réalité, à ce tribunal que l’on voit se constituer aujourd’hui, d’un côté les mauvais et de l’autre les exempts, les immunisés, les irréprochables, d’un côté les indignes et de l’autre les indignés. L’Évangile ne nous a-t-il pas appris, d’ailleurs, à remettre en question pareil manichéisme ? (Jn 8, 1- 11). Il ne s’agit assurément pas de minimiser, ni de justifier, ni d’excuser les abus qui demeurent inadmissibles, mais encore une fois, pour nous, de descendre plus profond, de partir en reconnaissance, d’identifier, dans le « tout-bas », plus bas que le « mauvais lieu » où il risque toujours de s’égarer, de se pervertir et de se défigurer, le lieu fondamental, le lieu-source duquel procède, chez ceux-là mêmes qui s’égarent, la part, la pierre précieuse qui échappe à la condamnation et à la caducité : par exemple, chez ce grand aimeur que fut – malgré tout – Jean Vanier, sa tendresse pour « Jésus » et pour les plus faibles (ce qui explique, d’ailleurs, que l’Arche peut survivre et survivra effectivement à son fondateur). Car dans l’homme tout n’est pas jetable, ni par lui-même, ni par les autres, ni par le Dieu manifesté en Jésus-Christ. Car aucun homme n’est entièrement jetable. Car aucun homme n’est foncièrement jetable (voir Jn 6, 37). Car le fond de l’homme, notre fond commun (inassimilable à je ne sais quel déchet), n’est pas jetable sans autre forme de procès. Bref, la condamnation des abus et la mise en place de stratégies défensives sont insuffisantes et ne représentent qu’un moment, qu’un aspect d’un processus beaucoup plus vaste à entreprendre et à conduire. Avec cela, il est à la fois malhonnête et dangereux, comme on le fait si souvent et depuis si longtemps en milieu ecclésiastique, de déguiser notre sexualité sous un scaphandre ou de l’ensevelir, comme un réacteur nucléaire, sous une chape de béton.

Après avoir identifié l’existence du lieu fondamental, du lieu-source, du lieu sous-jacent aux mauvais lieux possibles, nous pouvons tenter d’en approcher l’essence. Qu’est-ce, au fond, que la sexualité ? Non pas un accident de l’homme, non pas un département de l’homme, non pas une faculté facultative de l’homme, mais une dimension transcendantale qui oriente, qui   qualifie, qui « modifie » tout son être et tout son agir, un donné qui émane, qui rayonne, qui infuse, à son insu même, dans toute sa vie ordinaire, affective, intellectuelle, créatrice, relationnelle, sociale, spirituelle. Un signe sous lequel tout, absolument tout, est placé, et chez ceux-là mêmes qui ne font pas un usage physique de la sexualité. La sexualité demande à être « avouée » et ce, dans un sens bien plus large et bien plus positif que celui qui a cours dans le cadre strictement confidentiel d’une confession. Loin d’être évacuée ou exclue, elle demande à être validée. « Condition » (au sens étymologique de condere, « fonder »), elle est en effet de l’ordre du fondamental et du principiel. Elle est ressource, potentiel, énergie primaire, ère primaire de notre « géologie » humaine, pour la simple raison qu’elle incarne, en nous, le dynamisme de la Vie. Il nous revient de travailler cette ressource et, pour commencer, de prendre connaissance de ses profondeurs abyssales. Méfions-nous, en l’occurrence, du vocabulaire biaisant de la sublimation : on ne sublime pas la sexualité, mais c’est la sexualité elle-même, la sexualité toujours qui s’exprime jusque dans les « langages » les plus inattendus, étant elle-même intrinsèquement parole, « verbe » puissant et protestant de notre chair. Au vrai, tout, en nous, est parole de chair, œuvre de chair. Le logos de la chair ne saurait être davantage évacué que celui de la croix (cf. 1 Co 1, 17-18). La chair ne saurait être sous-traitée comme une saleté, mais demande à être visitée, explorée, illuminée jusque dans le « tout-bas », avec cette lampe d’intérieur dont parle l’Évangile (Mt 5, 15-16), lampe qui n’est autre que la lucidité et l’honnêteté de notre œil simple (Mt 6, 22 ; Lc 11, 34-36). Dans un silence lumineux, faisons donc la découverte, l’inventaire de l’énergie de la Vie qui est en nous ; écoutons voir ce qui monte, non de notre cloaque, mais de notre abime ; recueillons-nous un instant sur le grand Désir qui nous habite et qui récapitule dans une flamme unique tout le buisson ardent de notre chair.

La sexualité humaine ne se limite pas à sa finalité procréatrice au sens biologique et utilitaire du terme, encore qu’un certain discours ecclésiastique ait longtemps voulu, par instinct de sécurité, l’encadrer, la confiner dans cette fonctionnalité unique. En fait elle inscrit, dans notre chair, une loi d’aimantation autrement inventive, insubordonnée et fondamentale. À bien considérer les choses, toute relation humaine, toute relation au monde, toute relation à Dieu convoque cet « immanent » de notre chair, tout ce « bois de musique » de notre cri le plus primitif, car ma chair, ma chair toujours incomplète, est foncièrement un cri (Ps 83, 3). Lieu maximal de notre énergie (puisqu’elle donne la vie), la sexualité est aussi le lieu maximal de notre fragilité. Elle est notre risque, à proportion de ce qu’elle est notre abime (mais a-t-on jamais vu qu’un abime ne fût pas risqué ?). Bien par-delà les nomenclatures officielles, bien par-delà les espaces ordinairement fréquentés par les viveurs et autorisés par les censeurs (en la matière, ceux-ci sont autant hors-sujet que ceux-là), la sexualité de l’homme ne cesse de chercher et de se chercher : encore une fois, elle trouve à s’exprimer là-même où nous n’avons pas conscience, où nous n’avons pas l’idée, où nous nous obstinons à ne pas vouloir reconnaître que, tout-bas, c’est elle qui parle. C’est elle, naturellement entreprenante, symboliquement érectrice et pénétrante chez l’homme, qui sous-tend volontiers l’énergie déployée dans les grandes synthèses intellectuelles et philosophiques, dans la création artistique, dans les engagements politiques ou humanitaires. Pas de cérébralité qui ne convoque la sexualité. Pas de cime qui ne sollicite l’assise et ne partage avec elle une éminente dignité. Pas de haut qui ne fonctionne avec le bas, lequel n’a absolument rien d’inférieur. Pas de ciel qui n’ait besoin de la terre pour l’aider. C’est cette assise de la chair qui s’installe, au beau milieu de la Bible, à travers le langage épanoui du Cantique des cantiques, c’est elle que sous-entend le cadre matrimonial et festif du premier signe (Jn 2, 11) opéré par Jésus. C’est elle qui, laissant par ailleurs entière la possibilité de fragilités que trop d’hagiographies édifiantes occultent et que nos enquêtes historiques entrevoient désormais, supporte le Commentaire du Cantique de Bernard de Clairvaux, le traité de l’Amitié spirituelle d’Aelred de Rievaux, l’amour de François d’Assise pour Dame Pauvreté et  la Vive flamme d’amour de Jean de la Croix. Il est à parier – j’ose le dire – qu’il n’est pas de vie consacrée aux étreintes les plus intellectuelles, les plus caritatives et les plus mystiques qui ne procède, de manière asymptotique, vers l’acte de chair le plus concret, comme si celui-ci n’était pas l’acte le plus adolescent de la vie que l’on imagine, mais son acte terminal et le plus mûr. Dès lors, descendre vers ce centre de gravité qu’est notre chair, faire le clair sur notre tout-bas (ce bas n’étant ni sommairement condamnable ni damné), c’est faire œuvre d’honnêteté autant que d’exactitude : une œuvre à laquelle tout le monde a droit de notre part et qu’il attend de plus en plus en vérité. Car le véritable « péché » de la chair est bien moins d’essence solitaire que d’essence sociale, dans la mesure où il est un péché de malhonnêteté et de mensonge. Ce qui est intolérable dans les abus, c’est le mensonge plus ou moins conscient dont les ont entouré leurs auteurs, le mensonge dont les ont entouré leurs complices, le mensonge dont les a entouré l’institution tout entière.

En définitive, s’il est un vocabulaire, s’il est une notion à promouvoir, en toutes ces matières, c’est, me semble-t-il la magnifique notion de fécondité. Oui, c’est notre fécondité qu’il faut inventorier, inventer, décupler, car l’homme, quel que soit son état, est fait, par constitution, pour être père, c’est-à-dire pour donner la vie, pour donner sa vie, en abondance (Jn 10, 10-11). Et cet inventaire, cette expansion de notre fécondité – le « Multipliez-vous » des origines (Gn 1, 28) concerne tout homme – est l’œuvre, le chef d’œuvre d’une vie, le « capital » anticipé de notre résurrection future.

L’exercice du ministère, la célébration de la liturgie et des sacrements, l’accompagnement spirituel, la vie spirituelle ne rapprochent pas seulement des « âmes » : ils rapprochent des corps. Ce qui est dans la logique de l’incarnation est aussi source de risque. La chair, toute chair est un continent magnifique et périlleux. L’incarnation est le risque par excellence : Dieu même en sait quelque chose qui, si j’ose dire, y a laissé sa peau. Le célibat (je n’ai pas l’intention d’aborder ici le problème de sa reconduction dans la discipline ecclésiastique de l’Église latine), le célibat est, il faut bien l’avouer, une situation proprement vertigineuse, et ceux qui l’embrassent doivent en être avertis, comme ils doivent en avertir en toute clarté ceux et celles qu’ils fréquentent, mais ils n’auraient pour la chair, pour toute chair concernée par l’incarnation de Dieu qu’une bien piètre estime s’ils ne cherchaient à entretenir avec les corps qu’une distance de sécurité. Aussi voudrais-je évoquer maintenant trois écueils, trois éléments embarrassants de notre héritage catholique qui, dans le monde ecclésiastique, nous empêchent de rencontrer en vérité, en toute clarté, le corps. Notre corps et le corps des autres.

Il y a d’abord le « dogme » du péché originel, lourde pièce de la théologie augustinienne que les avancées irréversibles de la paléontologie et des sciences humaines ont rendue tout à fait irrecevable comme tel. Ce « dogme » tenace qui passe encore aux yeux de beaucoup – au-dedans de l’Église aussi bien qu’au dehors – pour le premier article, pour le fondement obligé de tout l’édifice de la foi chrétienne et qui continue de traîner dans notre vocabulaire liturgique, hante nos représentations et pollue en quelque sorte immédiatement notre appréhension de la sexualité. Or là où le péché surabonde, là où ce péché-là surabonde, ce n’est pas nécessairement la grâce qui surabonde (Rm 5, 20), mais plutôt la honte, le désespoir et, conséquemment, une révolte, une insurrection de la chair aux conséquences lamentables. Pareille « archéologie » pèse lourd sur notre histoire : nous partons d’emblée d’un corps brisé, nous portons par principe un corps brisé. Nous ne rencontrons physiquement et spéculativement la sexualité qu’à travers cette vitre brisée en mille morceaux, cependant que le nu (Gn 3, 7) qui sort de cette catastrophe fondatrice n’est plus sous le signe de la lucidité, mais sous celui de la démolition.

Ensuite, il y a – non sans lien organique, évidemment, avec cette « archéologie » désastreuse – les hypertrophies de la mariologie et les maladresses du culte qui l’escorte. Car il y a une manière indiscrète de parler de la virginité de Marie qui, j’ose le dire, est une espèce de viol, comme il y a un discours obsessif et unilatéral sur la virginité qui – paradoxe – représente à son tour, dans notre histoire catholique, une espèce de péché originel. On sait en effet comment, surtout à partir du IVe siècle, les Pères de l’Église ont mis l’accent sur la virginité physique de Marie, en même temps que, dans leur discours ascétique et disciplinaire, parfois dithyrambique et aujourd’hui inaudible, la virginité acquérait un statut d’éminence, au détriment du mariage chrétien. Tout cela s’est aggravé, aux siècles derniers, lorsque l’on a proclamé des dogmes essentiellement « préservatifs » au sujet de Marie, en particulier celui de l’Immaculée Conception (qui demande à être compris dans le sens positif de la plénitude de grâce et sur lequel les Églises d’Orient, d’ailleurs, n’ont jamais jugé utile de se prononcer). Ainsi a-t-on imposé insensiblement une anatomie de la virginité, ainsi a-t-on dangereusement conforté une mythologie, une idéologie, un matérialisme de la virginité, alors que le récit évangélique de l’Annonciation (Lc 1, 26-38), l’une des pages les plus belles et les plus inspirantes de la Sainte Écriture, suggère quelque chose d’autrement essentiel, à savoir l’entière disponibilité de Marie, jusque dans sa chair, au Projet de Dieu. Car ce qui est « virginal », en Marie, c’est d’abord et avant tout son accueil de la Parole, proposé en modèle à toute l’Église et participable par tous les croyants : le reste est un mystère inaccessible à nos curiosités. En toute origine demeure une part inviolable de secret dont la femme est tout particulièrement la dépositaire. Dans l’origine de Jésus, comme dans notre origine à chacun de nous. Personnellement, je ne verrais pas d’inconvénient à ce que l’Esprit Saint ait pris sous son ombre l’intégralité d’un rapport sexuel humain, ce qui serait, soit dit en passant, davantage « bonne nouvelle » pour la sexualité masculine (laquelle, autrement, se sent éconduite comme une agression et une saleté) et davantage en cohérence avec la réalité et le sérieux de l’incarnation. Autrement dit une « virginité » qui transfigure, c’est-à-dire magnifie une conception ordinaire. La vraie dévotion à Marie, fort silencieuse et sobre à l’image de Marie elle-même, demeure la dévotion à ce à quoi Marie elle-même fut dévote, autrement dit la dévotion à la Parole de Dieu, écoutée, méditée et accomplie. Bref, nous pouvons diagnostiquer dans une certaine exaltation de « l’immaculé » les relents de cette religion archaïque, vétéro-testamentaire, que la tache ne cesse d’obséder, qu’elle soit de sang ou de sperme, « l’immaculé » et le « maculé » s’appelant mutuellement dans une interminable et désespérante surenchère. Il n’est pas anodin, pour le regard d’un observateur averti, que les milieux où se produisent des abus sexuels soient ordinairement des milieux où s’affiche une dévotion mariale intempérante et prolixe… Comment oublierais-je les « admirables » causeries mariales du Père Marie-Dominique Philippe auxquelles j’assistais à Paris, alors jeune étudiant ? Ah ! pour être dévot je n’en suis pas moins homme… » Tartuffe n’est pas qu’une amusante curiosité du Grand Siècle : il se survit dans certaines schizophrénies contemporaines, dans certaines cohabitations endurcies de l’ange et de la bête. Il y a des dévotions collectionneuses et baladeuses qui colmatent péniblement les failles non assumées de psychismes problématiques : autant de palliatifs inquiets à cet abime que chacun de nous comporte en soi. J’ajouterai qu’une piété mariale démonstrative et militante peut fort bien s’accompagner du plus parfait machisme clérical, la focalisation sur la Femme inoffensive permettant d’éviter confortablement toute préoccupation d’honorer la place des femmes réelles dans la vie des communautés chrétiennes.  

Il y a enfin toute une représentation du prêtre qui s’alimente aux sous-produits de la lointaine École Française de spiritualité, toujours influente (sinon toujours connue dans ses authentiques monuments littéraires), à une conception romantique et fortement individualisée de la vocation, à la résurgence de schèmes paternalistes très gratifiants et politiquement teintés, à une théologie surannée du sacerdoce qu’il sera toujours impossible de concilier avec les textes du Nouveau Testament, évidemment porteurs d’une toute autre conception des ministères ordonnés. Dangereuse accaparation de ce que l’Épitre aux Hébreux, fort discrète, quant à elle, sur les ministères ordonnés, n’affirme que du Christ seul. Dangereuse fascination du prêtre séparé, supérieur, environné et imbu d’une sacralité qui l’ignifuge, alors que l’on voit certaines coquetteries sacerdotales enrober de véritables explosifs. Et puis, pour évoquer un autre modèle tentant,  est-ce vraiment le Curé d’Ars qu’il nous faut aujourd’hui reproduire, face au laxisme des temps ? Quoi qu’il en soit du Curé d’Ars dont il n’est évidemment pas question de contester l’humble grandeur ni l’extraordinaire rayonnement, ce que la psychanalyse nous a révélé nous rend légitimement circonspects devant les prouesses forcenées de la mortification. Car certaines macérations intempérantes et non contrôlées par un véritable accompagnement spirituel ne sont que des formes perverses de l’autoérotisme, des réponses affolées à de grandes débauches qui couvent. Au vrai, la sexualité ne se traite ni par le rêve, ni par le dédain, ni par la violence.

Dès lors, par les temps qui courent, méfions-nous des admirations béates : de celles dont nous sommes les dupes, comme de celles que (Dieu nous en préserve) nous chercherions à attirer sur nous-mêmes. Méfions-nous des canonisations hâtives qui prétendent remplir un ciel officiel et artificiel. Gardons-nous des modèles, s’ils ne sont que des idoles momentanées, et des exceptions qui désespèrent plutôt qu’elles n’édifient. Même les figures de sainteté entérinées par la tradition ont eu, Dieu merci, leurs persévérantes et irréductibles faiblesses. Au centurion Corneille qui se prosterne devant lui, Pierre adresse ces mots : « Relève-toi, je ne suis qu’un homme, moi aussi. » (Ac 10, 26). Et c’est une honnêteté singulièrement émouvante que celle d’Augustin lorsque, étant évêque – oui, étant évêque, que l’on y songe ! – il n’hésite pas à avouer qu’il est encore accessible aux sollicitations des images de ses anciens plaisirs (Confessions, X, 30, 41-42). Ce genre d’aveu mérite davantage notre mémoire et notre gratitude que les élévations les plus sublimes de la théologie. Décidément, il n’y a pas d’exempts de la condition humaine : pour notre consolation, pour notre entraînement, il n’y a que des hommes et des femmes fragiles qui tentent de vivre et qui peinent, même les plus grands, au difficile métier d’aimer.

Comme débouché naturel et attendu de ce qui précède, et avec la ferme intention de faire œuvre utile, je formule quelques propositions d’ordre pratique, en les disposant dans un ordre qui suggère librement un itinéraire. Il s’agit en somme de désigner les choses. Il s’agit de passer du tabou au secret, du secret à la confidence, de la confidence au partage, du partage à l’élaboration d’une « charte de la chair ». Il s’agit d’amener doucement les choses à la lumière en les amenant doucement à la parole, à l’état de parole, si approximative soit-elle encore ; de mettre à la parole, en somme, comme on met à jour. « Quiconque commet le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient démontrées coupables, mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin de manifester que ses œuvres sont faites en Dieu. » (Jn 3, 20-21). « Ce que ces gens-là font en cachette, on a honte même de le dire ; mais quand tout cela est dénoncé, c’est dans la lumière qu’on le voit apparaître ; tout ce qui apparaît, en effet, est lumière. » (Ep 5, 13). Tirer au clair, au sens le plus fort de l’expression, voilà notre travail : voilà notre œuvre pour la chair.

  • Descendre en silence dans notre tout-bas, nous apercevoir de notre assise, identifier le tout-bas comme l’origine depuis laquelle tout part, tout commence, tout survient en nous. Visiter et habiter, en nous, le site fondamental de la vie.
  • Identifier le feu, le volcanisme de la vie qui monte en nous, le cratère qui est en nous, et y camper.
  • Identifier, non pas les sublimations (il n’y en a pas), mais les traductions, les « conductions », c’est-à-dire les moyens et les domaines d’expression de notre sexualité : conductions intellectuelles, affectives, artistiques, sportives, etc. Repérer et cultiver nos « lieux d’aisance », c’est-à-dire les activités où notre corps est en « jeu », où notre corps, en « état de grâce », se mobilise, se détend, se déploie et devient l’instrument d’une vraie doxologie : « Rendez gloire à Dieu dans votre corps» (1 Co 6, 20) : ce peut être la pratique du chant ou d’un instrument de musique, l’exercice d’un artisanat, le travail en cuisine, le soin affectueux et méticuleux des malades, etc. D’un point de vue masculin, je parlerais volontiers aussi de « lieu de puissance » (puissance à bien comprendre, bien sûr), étant donné que le célibat, si célibat il y a, le difficile et modeste célibat ne saurait s’accompagner d’aucune diminution de la virilité, d’aucune renonciation à la virilité sous ses formes les plus solides et les plus hautes.
  • « Toucher terre », grâces à ces grands exercices de notre corps que sont le travail physique et le sport.
  • Faire vivre l’amour, non dans des passades, mais dans des épousailles constantes avec le réel. Avec l’universalité du réel. Reconnaître le partenaire infini qui, à travers notre désir de ceci ou de cela, appelle notre étreinte.
  • Tâcher de nous raconter à nous-même l’histoire de notre chair, de repérer les nœuds de l’arbre, de poser là-dessus quelques mots.
  • Tâcher de raconter cette histoire à un autre. Et d’abord trouver à qui raconter cette histoire. L’autre a déjà grâce pour nous entendre pour la simple raison qu’il est autre. Attention : cet autre ne sera pas nécessairement ni immédiatement un clerc ou un religieux ! Il y a tout intérêt à trouver au plus près de nous ; au plus près de nous quant à la confiance et à la liberté. Nous pouvons raconter beaucoup plus aisément cette histoire à un laïc, et surtout à un ami, à un confident, bien au-delà des frontières officielles de la « confessionnalité » (entendue comme confession de foi et comme sacrement de la confession). Peut-être les vraies amitiés, les seules vraies amitiés se fondent-t-elles d’ailleurs sur la possibilité qu’elles nous offrent de nous raconter mutuellement cette histoire. Nous n’avons d’amis authentiques que ceux à qui nous pouvons raconter tout ça, que ceux avec lesquels nous pouvons descendre ensemble dans le tout-bas, avec lesquels nous pouvons promener dans l’obscur la lampe d’une parole partagée. L’ami auquel nous raconterons cette histoire ne sera pas nécessairement un saint ; il ne le sera probablement jamais ; il ne vaut mieux pas qu’il le soit : rien ne soude davantage l’amitié que la révélation mutuelle de faiblesses identiques. Rien n’est plus édifiant, pour les clercs et pour les religieux, que la fréquentation des laïcs mariés, de leurs itinéraires chaotiques plus encore que de leurs sereines fidélités.
  • Oser nous raconter cette histoire, au moins quelque chose de cette histoire, en communauté. Ce qui, il faut bien le dire, ne se fait jamais, car le poids d’une tradition presque inamovible, joint à une espèce de contrat social de mutisme, nous empêche de parler entre nous du tout bas. Tout ne va-t-il pas de soi ? N’avons-nous pas mis tout ça à la porte en franchissant la porte de nos divers instituts ? Il en va comme si nos institutions, grandes et petites, ne pouvaient tenir qu’à la condition de ne jamais porter ces profondeurs à hauteur de conversation, alors que ce sont précisément elles qui, plus que toutes les banalités de nos conversations collégiennes, nous permettraient de faire véritablement connaissance mutuelle, à véritable hauteur d’hommes et de femmes. Si nous n’en venons pas suffisamment à ce tout bas que nous partageons, nos vies communautaires risquent de n’être qu’un malentendu.
  • Inscrire tout ce travail d’exploration et de mise au clair au programme des instituts de formation cléricale et des noviciats religieux. La fameuse « spiritualité » que l’on range dans le cycle propédeutique ne devrait pas procéder à une évasion hors de la chair, à grand renfort d’émotions et de dévotions religieuses, mais à une consolidation et à une vérification des assises, critère majeur pour le discernement des authentiques appelés. Car il ne s’agit de former ni des distributeurs de sacrements, ni des managers, ni des gardiens d’une territorialité ecclésiale de plus en plus problématique, mais des compagnons d’humanité et des éveilleurs de sens.
  • Faire tout ce travail de désignation et de clarification en Église et en rendre compte à tout le Monde ; le déposer devant le Monde comme une réparation pour tant de siècles de malhonnêteté ; le proposer à tout le Monde comme un exercice possible. Un service public de la lumière et de la parole, pour un progrès de notre commune humanisation.
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