Une route parfois longue attend les Voyageurs et les équipes d’aumônerie, qui les ramènera vers leurs familles, leurs communautés. L’Esprit qui les a rassemblés les invite à se disperser pour vivre de la formidable nouvelle proclamée sur la terre de Camargue par les Saintes Maries et Sainte Sara : « Alleluia, Christ est ressuscité ! »

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Libres propos sur le pèlerinage des Saintes-Maries. 18 – 25 mai aux Saintes Maries de la Mer

Françoise ARSAC
Françoise ARSAC

Membre de l'Aumonerie des Voyageurs

18 mai : depuis des années c’est le jour où commence le pèlerinage des Saintes Maries. Rassemblement le matin aux Arnelles pour organiser le co-voiturage. Selon le temps, moustiques ou vent chargé de sable, ciel bleu ou gris égayé de quelques nuages roses ; au bord des roubines s’épanouissent les iris d’eau, des flamants passent au-dessus du terrain en un vol majestueux. On se salue, on s’embrasse. Les visages sont reposés, l’humeur au beau fixe. Au long de la journée se succéderont récollection, messe, repas, festif du seul fait des retrouvailles; l’après-midi récréation à la découverte de la Camargue: promenade dans les prés ou spectacle au plus proche des chevaux et des taureaux, musée, parc ornithologique… On peut encore se retrouver en fin d’après-midi au Palais des Congrès pour le vernissage de l’exposition: congratulations, vin d’honneur, discours, musique, danse parfois…

Il est un soir, il sera un matin, joie du premier jour !

19 mai : à 8 h 30, tout le monde est sur le pont, Palais des Congrès, Crin-Blanc, Criée, nous serons allés de salle en salle, guettant la meilleure acoustique, fuyant la pire, et finalement nous arrangeant de ce qu’on nous offrait… Coin prière à droite ou à gauche, selon les années (sans lien semble-t-il avec la couleur du gouvernement, mais il faudrait peut-être y regarder de plus près…). Longue revue des services, des trous à boucher, avec ou sans équipe bouche-trous, des problèmes matériels. Et puis chacun s’active : courses, catéchèse, rencontres avec les jeunes, préparation du repas, préparation de la veillée, permanences à l’église, au secrétariat, élaboration des panneaux de communication, équipement de la voiture annonces, eucharistie…  le pli est vite pris d’un rythme quotidien soutenu. Première veillée animée par la paroisse, pari de mieux en mieux tenu d’un accueil réciproque dans le désir affiché de tisser les liens entre Saintois et Voyageurs.

Il est un soir, il sera un matin, enthousiasme et promesses du deuxième jour !

20 mai : le groupe s’étoffe devant le lieu de réunion : la plupart viennent à pied, quelques uns en voiture, parfois à vélo ou à trottinette. Je ne me souviens pas avoir jamais vu chevaux, bateaux ou pédalos, peut-être les ai-je oubliés ? Ce soir à la veillée on fera mémoire de notre baptême. Pour l’occasion tout le matériel liturgique et symbolique est convoqué : on puisera l’eau au puits dans l’église – quoi de plus logique ? – mais il faut penser au seau, à la clef du cadenas, au chaudron de cuivre qui tient lieu de cuve baptismale. Et puis encore à la croix, au cierge pascal, au livre de la Parole de Dieu. En coulisses de petites mains s’activent pour préparer tout cela. Le soir les musiciens accordent leurs instruments, et s’accordent entre eux et avec les chanteurs ; il n’est pas évident d’intégrer l’animation liturgique en tant que service rendu à tous !

Il est un soir, il sera un matin, labeur du troisième jour !

21 mai : aujourd’hui nous prierons plus particulièrement pour les malades. Ceux qui sont restés chez eux, ceux qui sont ici, quelque part sur un des terrains : l’immense terrain des Launes qui borde la rive est de l’étang, offrant le spectacle toujours renouvelé d’une vie qui paraît immuable depuis la nuit des temps, le Front de Mer, du Nord à l’octroi, non d’ouest en est, à moins que ce ne soit d’est en ouest… Et puis le terrain du Grand Large, rongé non par l’érosion (ça c’est pour la digue que l’on renforce chaque hiver contre les assauts des éléments) mais par les constructions ; c’est ainsi que l’on dame les terrains aux Saintes Maries, en les proposant au stationnement des Voyageurs pendant quelques années, avant de les « offrir » comme terrains à bâtir ; s’il reste encore un « petit Large » pour garder mémoire du grand, le terrain de Cacharel a été sacrifié sur l’autel des constructions immobilières tandis que la place des Gitans est réservée aux marchands. Terrain de délestage, le Simbeù n’a jamais trouvé son public, parfois concurrencé dans cette fonction par celui des Arnelles, désormais dédoublé (mais non pas doublé…) entre Nord et Sud avec deux chemins d’accès distincts. Et pour finir, last but not least[1], le camping de la Brise, une vraie petite ville dont le cœur, pendant toute la semaine, bat exclusivement au rythme des Voyageurs et des équipes d’aumônerie.

Il est un soir, il sera un matin, ferveur du quatrième jour !

22 mai : journée où l’on prie particulièrement pour et avec nos défunts. Veillée en demi-teinte ; il y a quelques années tout chant était proscrit jusqu’aux dernières minutes de la prière, et voici que maintenant les Voyageurs les acceptent, quand ils ne les demandent pas. Occasion de repenser à tous ceux qui, Voyageurs ou Gadjé, nous ont quittés au fil des ans, occasion de repenser à ceux qui vivent désormais en plénitude le message des Saintes Maries « Christ est ressuscité !!! » Dans la foi on a ainsi cheminé d’une liturgie de deuil à une célébration de l’espérance pascale.

Depuis des décennies cette journée est aussi celle de l’assemblée générale de l’Angvc où des chrétiens s’impliquent aux côtés d’autres citoyens[2] dans l’accès au droit et la lutte contre les discriminations qui trop souvent encore sont le quotidien des Voyageurs et des Gitans, expression concrète d’une charité en actes au service de tous…

Il est un soir, il sera un matin, foi, espérance et charité du cinquième jour !

23 mai : L’activité mémorielle tient encore une grande place en ce jour où Voyageurs, autorités publiques et simples citoyens se retrouvent aux portes d’Arles, sur l’emplacement du camp de Saliers où plusieurs centaines de personnes ont été internées dans des conditions déplorables durant la guerre ; émotion et appel à la vigilance pour que cela ne se reproduise pas…

Dans le village il y a de plus en plus de monde, Gitans et Voyageurs, touristes, journalistes, groupes musicaux… et forces de l’ordre. La tension monte d’un cran, les réunions se font plus fébriles, la fatigue se lit sur les visages, mais dans l’ensemble, compte tenu de l’affluence, tout se passe pour le mieux.

Le soir les jeunes prennent le relais, enfin les jeunes et les lazaristes… Ils ont eu à peine cinq jours pour se rencontrer, se retrouver souvent, faire connaissance parfois, échanger, réfléchir, prier ensemble et animer la veillée du 23 mai : une véritable gageure ! mais chaque année le miracle s’opère et, comme chaque soir, c’est nombreux que nous nous retrouvons autour d’eux dans l’église ; nous y sommes rejoints par l’archevêque d’Aix et par notre évêque accompagnateur, qui se préparent comme nous aux festivités du lendemain.

Il est un soir, il sera un matin, fébrilité du sixième jour !

24 mai : le grand jour est arrivé. Le programme est bousculé : plus de catéchèse ni d’eucharistie sur les terrains, la dernière réunion se déroule à la hâte avant que chacun ne rejoigne son poste pour une journée qui ne laissera à personne le temps de souffler.

Dans les ruelles du village on se fraie difficilement un passage vers l’église. La boutique de vente des cierges est assaillie dès le matin, ce soir l’équipe de nettoyage sera à la peine : balayage entre les bancs, et décapage des portoirs de cierges et de lumignons, ce sont des kilos de cire fondue qui s’agglutinent sous l’effet de la chaleur.

Au presbytère c’est la valse des prêtres et des diacres, qui revêtent leur vêtement liturgique avant d’attendre, sur la place, l’entrée de la procession ; à l’intérieur du sanctuaire l’équipe d’accueil s’affaire pour permettre aux Voyageurs de s’approcher du chœur, et préserver un minimum de sécurité ; en haut, seuls quelques sièges restent vides, trop peu nombreux pour les célébrants : certains resteront debout, d’autres s’assiéront sur la marche de l’autel…

On aperçoit la croix de procession au bout de l’allée centrale, le chant d’entrée résonne sous la voûte de pierre, la messe commence, joyeuse, et recueillie.

Dans le village et dans l’église la tension monte d’heure en heure au fur et à mesure qu’approche celle de la descente des châsses puis de la procession. L’église ne désemplit pas depuis le matin et les animateurs s’épuisent à canaliser vers le silence sinon vers l’intériorité une assemblée aux motivations diverses…

Enfin la descente des châsses peut commencer, attendues avec ferveur par la foule massée, cierge en main, pour les accueillir. Parole de Dieu, homélie, il faut encore un peu de patience pour les voir s’éloigner de la chapelle haute et s’approcher lentement au rythme du Magnificat.

Puis c’est le départ de la procession avec la statue de Sainte Sara vers la mer ; elle trônait jusqu’alors devant les marches de la crypte, parée de ses plus beaux atours, témoignages de la confiance et des remerciements de ceux qui se tournent spontanément vers elle aux heures les plus tristes ou les plus lumineuses.

Chaque année on parle de mieux organiser la procession, à grand renfort de personnel ou de technique, et on rivalise d’imagination pour y parvenir… Mais jusqu’à présent, « chacun [a beau faire] ce qu’il peut, et les Saintes [faire] le reste »[3] c’est encore dans une joyeuse pagaille que l’on quitte l’église tandis qu’une foule cosmopolite prend le chemin de la plage ; quelle attente anime tous ces gens, et ceux qui les regardent passer, et aussi ceux qui les attendent sur la plage, se dressant comme deux murs humains de part et d’autre du sable, et encore ceux qui la rejoignent pour cheminer un temps avec elle avant de s’en éloigner brusquement ? Besoin d’exotisme, tourisme plus ou moins religieux ou spirituel, authentique démarche de pèlerinage ? Un peu de tout cela peut-être ? Et y a-t-il encore des priants parmi eux ? Oui, bien sûr, voyez-les regroupés à quelques uns autour d’un micro, ou s’époumonant à voix nue, petits îlots de prière dans cette marée humaine, levain d’Evangile dans la pâte du monde… Il me plaît de croire que la foule qui suivait Jésus dans la montagne n’était pas plus ordonnée…

Le soir dernière veillée, la plus délicate sans doute : beaucoup de gens de l’aumônerie sont fatigués, ou prolongent le repas avec des amis de passage, et à l’inverse l’église se remplit de personnes inhabituelles ; il faudra beaucoup d’énergie pour unifier et animer l’assemblée !

Il est un soir, il sera un dernier matin, fête et ferveur du septième jour !

25 mai : jour de la fête des Saintes Maries, changement d’ambiance ! Du côté de l’aumônerie c’est pour beaucoup le jour du départ, dès le matin, ou sitôt terminée la procession ; ceux qui restent répondront avec plaisir à l’invitation de se retrouver le soir sur le terrain des Arnelles. La paroisse et le diocèse prennent le relais pour l’animation de la messe, arlésiennes et gardians occupent les places d’honneur.

Une route parfois longue attend les Voyageurs et les équipes d’aumônerie, qui les ramènera vers leurs familles, leurs communautés. L’Esprit qui les a rassemblés les invite à se disperser pour vivre de la formidable nouvelle proclamée sur la terre de Camargue par les Saintes Maries et Sainte Sara : « Alleluia, Christ est ressuscité ! »

Françoise Arsac  – Membre de l’aumônerie des Voyageurs

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1Le dernier mais pas le moindre

2 « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde »  Lettre à Diognète, 2ème siècle après Jésus-Christ

3 Allusion à une maxime du Père Causse, d’heureuse mémoire… !

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