Pourtant, force est de constater qu’aujourd’hui le mot charité est bien galvaudé. Il renvoie à une image surannée, condescendante et paternaliste, d’une époque où il faisait bon avoir SES pauvres, pour se donner bonne conscience et s’assurer les grâces d’une société bourgeoise.

Eric Ravoux

La Charité : Petite réflexion d’un ex-confiné (6/6)

Selon la définition qu’en donne Wikipédia (idem pour le Larousse) : « La charité désigne, selon la théologie chrétienne, l’amour de l’homme pour Dieu pour lui-même et l’amour du prochain comme créature de Dieu. … Dans le langage ordinaire, la charité est une vertu qui porte à désirer et à faire le bien d’autrui ».

S’adressant à ses frères, saint Vincent disait lors d’un entretien en 1657 : « Dieu aime les pauvres, et par conséquent il aime ceux qui aiment les pauvres ; car, lorsqu’on aime bien quelqu’un, on a de l’affection pour ses amis et pour ses serviteurs. Or, la petite Compagnie de la Mission tâche de s’appliquer avec affection à servir les pauvres, qui sont les bien-aimés de Dieu ; et ainsi nous avons sujet d’espérer que, pour l’amour d’eux, Dieu nous aimera. Allons donc, mes frères, et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés, reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services ». Coste XI, 392-393

Pas étonnant que saint Paul est placé la Charité comme la plus haute des vertus (1 Co 13, 1-13).

Pourtant, force est de constater qu’aujourd’hui le mot charité est bien galvaudé. Il renvoie à une image surannée, condescendante et paternaliste, d’une époque où il faisait bon avoir SES pauvres, pour se donner bonne conscience et s’assurer les grâces d’une société bourgeoise.

Selon les expressions de Jean Fourastié (économiste français 1907-1990), la charité fut soupçonnée d’hypocrisie conservatrice, élément de l’opium du peuple : elle fut regardée comme attentatoire à la dignité des pauvres.

Je ne peux m’empêcher, écrivant cela, de penser au lancinant refrain de la baronne Karen Von Blixen dans son livre La Ferme Africaine : « Mes Kikuyus, … ma ferme ». En quelques mots tout est dit de la mentalité de l’époque, et de la dérive dans laquelle le mot charité est tombé.

Aujourd’hui, au mot charité, on préfère celui de solidarité. Certes, dans sa signification, il n’en est pas trop loin, mais il lui manque quelque chose d’essentiel, une dimension essentielle, sur laquelle saint Vincent insistait souvent, l’Amour.

Quand saint Vincent présente l’amour que l’on doit avoir pour Dieu, il distingue le plus souvent deux manières de vivre et de traduire cet amour. « L’une affective et l’autre effective » (Coste IX, 592). La première est de l’ordre de la tendresse (il ne craint pas d’employer le mot et d’évoquer la relation du petit enfant à son père, à sa mère). Mais cette première manière d’aimer Dieu est incomplète, et peut-être illusoire, si on n’en vient pas au fait, à l’amour de Jésus-Christ dans le service concret des pauvres. La Charité est avant tout une histoire d’amour, un amour affectif et effectif, dimensions que ne revêt pas le terme solidarité.

Dans mes interventions auprès des jeunes, je n’hésite pas à utiliser souvent le mot Charité, tout en l’expliquant pour lui redonner toute sa valeur, sa profondeur. Et cela est compris, interpelle.

Personnellement, je placerai la solidarité du côté des valeurs humanistes, de celles qui touchent notre raison et nous font crier Justice. Mais le droit et la justice ne peuvent suffire. Au-delà de la raison, il nous faut un élan du cœur, de l’âme, il nous faut l’Amour. Car seul l’Amour nous permet de perdurer dans le temps.

Ce sont ces deux dimensions que revêt le terme Charité : l’Amour/tendresse affectif qui doit conduire à l’Amour/justice effectif.

« Si l’Amour ne dépasse pas la justice, l’Évangile se vide », selon les termes du Patriarche Chaldéen Louis Raphaël 1er Sako, le 9 octobre 2015, en commentaire de la lettre de saint Paul aux Romains (Rm 1, 16-17). Telle est la Charité !

Me reviennent à l’esprit les dernières images du film Monsieur Vincent de Maurice Cloche, lorsque saint Vincent reçoit la petite Jeanne qui s’apprête à aller servir les pauvres pour la première fois : « Tu verras bientôt que la charité est lourde à porter, plus lourde que le broc de soupe et le panier plein. Mais tu garderas ta douceur et ton sourire. Ce n’est pas tout de donner le bouillon et le pain. Cela les riches peuvent le faire. Tu es la petite servante des pauvres, la Fille de la Charité, toujours souriante et de bonne humeur. Ils sont tes maîtres. Des maîtres terriblement susceptibles et exigeants, tu verras. Alors, plus ils seront laids et sales, plus ils seront injustes et grossiers, plus tu devras leur donner de ton amour. Ce n’est que pour ton amour, pour ton amour seul, que les pauvres te pardonneront le pain que tu leur donnes ».

Ce temps de confinement aura permis à nombre d’entre nous de redécouvrir l’essentiel. L’essentiel de l’attention à l’autre, à soi, à Dieu pour les croyants, à la famille, à la Création … Un essentiel mis en valeur par le constat parfois douloureux, tragique même, de l’inutilité de nos vies. Constat que fit et exprima Guillaume Gallienne un matin de confinement sur France Inter : « Je ne suis pas soignant, je ne suis pas caissière, je ne suis pas agriculteur, maraicher, je ne suis pas livreur, éboueur, …, je ne sers à rien ! ».

Essentiel que redécouvrirent deux jeunes femmes toutes deux nommées Julie, qui comme nous tous, durent stopper net leurs vies professionnelles effrénées et dévorantes (l’une étant secrétaire médicale, l’autre travaillant dans les assurances). L’une redécouvrit la joie d’être présente à ses enfants, l’autre découvrit les biens-faits de la sobriété. « Je me disais que je ne servais pas à grand-chose, le confinement est venu le confirmer ». Vivant ce temps comme une sorte de retraite spirituelle, leur philosophie de vie s’en trouva bouleversée. Jetant un regard nouveau sur l’Amour et l’essentiel, elles ne purent concevoir un retour à “comme avant“, à “l’anormal“. Aussi décidèrent-elles de s’associer toutes deux pour créer une épicerie zéro déchet dans le Val-d’Oise. Ouverture dans quelques semaines. Une bien belle manière de vivre la Charité, pour soi, pour les autres, pour l’environnement, pour la Création … donc quelque part pour Dieu.

Elles sont nombreuses ces histoires.

Nombre d’entre nous ont redécouvert les liens qui nous relient à nos frères et sœurs en humanité, en commençant par les plus proches. Liens communautaires emplis de fraternité, de prières, de patience et de bienveillance (pas partout malheureusement). Liens familiaux, où l’amour, le soutien et le partage prennent le temps d’être vécus, enfin vécus (mais là encore, pas partout malheureusement).

Liens avec une nature, une création, que nous avons vu renaître et reprendre sa juste place, du moins pour ceux qui avaient la chance d’être en pleine nature (quoiqu’en ville aussi). Nature sur laquelle nous avons pu poser un regard émerveillé, regard nouveau, regard d’enfant que nous avions oublié.

Tous ces liens qui nous permirent de réaliser que l’essentiel ne se trouve pas dans le vide de la surconsommation, dans le leurre d’une vie professionnelle dénuée de sens, dans une course sans cesse plus effrénée…

Il serait exagéré de croire que ce temps si particulier nous a tous aidé à une véritable prise de conscience. Il suffit de se rappeler les files interminables de véhicules au drive-in des McDo sitôt ceux-ci rouvert, sans parler de l’hystérie causée par une enseigne de grande distribution autour d’une PS4, hystérie qui nécessita l’intervention des forces de l’ordre. Oui il serait bien exagéré de croire que ce temps de confinement fut profitable à tous. Il n’y a malheureusement pas que des Julie dans nos sociétés occidentales.

Pas que, certes, mais nombreuses et nombreux c’est sûr ! Comme beaucoup (j’espère), je suis émerveillé du nombre d’actions, d’initiatives, de mouvement, appelant et œuvrant, souvent dans la lutte, pour un autre monde. Je suis émerveillé par la créativité, l’inventivité, l’imagination, dont font preuve tant de jeunes pour proposer et construire un autre monde, répondant ainsi à l’appel du Pape François dans son encyclique Laudato Si à “libérer l’imagination“.

Je reprends ici les mots du diocèse de Fréjus-Toulon pour la semaine Laudato Si des 16 au 24 mai derniers : « Et si la pandémie qui secoue la moitié de notre planète était une opportunité à saisir ? L’occasion de prendre conscience de la gravité et de la mondialisation des enjeux environnementaux ? De réfléchir à un changement de vie, à un mode de vie plus solidaire ? De contempler la création, libérer l’imagination, consommer plus localement ? De penser à de nouveaux lieux ou engagements, de nouvelles pratiques ? »

Un véritable défi s’ouvre à nous aujourd’hui. Saurons-nous le relever ?

Chrétiens, notre responsabilité est grande, notre engagement est primordial. Cela relève de la cohérence de notre Foi. La Charité est notre commandement, c’est elle qui nous fait revêtir la véritable image qui est la nôtre, celle de Dieu. C’est elle qui fait de nous des filles et des fils de Dieu, sœurs et frères de notre Seigneur Jésus-Christ, animés, mus, portés par l’Esprit Saint.

C’est la Charité/Amour, première des vertus, qui nous permet, nous pousse, me permet et me pousse, à vivre toutes les autres.

La Charité me fait vivre la Simplicité, pour approcher respectueusement tous mes frères et sœurs. Simplicité qui rime avec sobriété, une sobriété heureuse pour le bien de notre planète et de toute l’humanité.

La Charité me fait vivre l’Humilité, pour laisser plus de place à l’autre, au Tout-Autre, à Dieu.

La Charité me fait vivre la Douceur, pour pouvoir toucher les cœurs.

La Charité me fait vivre la Mortification, pour supporter les blessures que le combat ne manque pas d’infliger.

La Charité me fait vivre le Zèle, pour sans cesse avancer, sans cesse courir au feu, sans cesse espérer qu’un autre monde est possible.

« L’amour est inventif jusqu’à l’infini ».

  • Jusqu’à l’infini : parce qu’il n’est pas possible d’épuiser toute la richesse de l’Amour de Dieu …
  • Jusqu’à l’infini : parce qu’il y aura toujours des hommes et des femmes à aimer, un monde à changer.

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu.

Mais que ce soit aux dépens de nos bras,

Que ce soit à la sueur de nos visages »

A nous maintenant de relever le défi …

 

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