Étrange Noël que celui que nous allons vivre cette année. Noël qui déconcerte nos habitudes, nos envies, nos exigences. Noël surveillé, Noël inquiet, Noël contraint. Plutôt que de le prendre comme une fatalité, tâchons de le prendre comme une aubaine. Au menu de notre réveillon, ce Noël met un plat de « résistance » auquel nous n’étions guère accoutumés et qui, même pour les plus insouciants et les moins lucides, viendra s’ajouter comme un ingrédient à tous les autres : la conscience, à tout le moins le sous-entendu de notre fragilité humaine que vient nous rappeler la pandémie. « Toute chair est du foin et toute sa grâce est comme la fleur des champs. L’herbe se dessèche, la fleur se fane quand le souffle du Seigneur passe sur elle » (Is 40, 6-7)

Fr François Cassingena-Trevedy osb

Lettre de Noël

Chers amis, ce matin, avant d’aller donner mon coup de « redable » dans l’étable (nom régional de l’instrument qui sert à tirer la bouse au pied des vaches), je lisais les textes que la liturgie nous propose en ce jour. Car si la messe n’est pas possible ici tous les jours, la lectio divina est en revanche toujours possible, avec les tâches diverses du jour, et le jour tout entier, silencieux et laborieux, dont on peut faire eucharistie. Comme l’écrit magnifiquement Maurice Zundel (Avec Dieu dans le quotidien, 1953) : « Si nous apportons à chacune de nos journées ce sens de la valeur de la vie, chaque instant nous apparaîtra tellement précieux que nous pourrons nous y engager tout entiers. Chaque geste du chrétien est un acte royal, infini, éternel – et c’est ce qui fait toute la beauté de la vie divinisée, c’est qu’elle est tellement grande qu’on peut s’y engager tout entier. Elle est tellement belle, qu’il n’y a plus rien à engager au-delà. Toute action est une hostie entre nos mains pour être transformée, par notre amour, au Corps et au Sang de Jésus. ». Bref, voici ce que nous racontent les textes d’aujourd’hui :

« Voici mon bien-aimé.
Voici qu’il arrive,
sautant sur les montagnes,
bondissant sur les collines…
Voilà que l’hiver est passé.
C’en est fini des pluies, elles ont disparu.
Sur notre terre les fleurs se montrent… » (Ct 2, 8-12)

Et encore ceci :

« En ces jours-là, Marie partit et se rendit en hâte dans les montagnes… Dès l’instant que ta salutation a frappé mes oreilles, l’enfant a tressailli de joie dans mon sein » (Lc 1, 39-44).

Et ce soir, aux Vêpres, la Grande Antienne « O Oriens » accompagnera le chant du Magnificat :

« O Orient, Splendeur de la lumière éternelle, Soleil de justice, viens illuminer ceux qui sont assis dans les ténèbres et l’ombre de la mort ! »

Il n’y a que joie en tout cela, que légèreté, que lumière. On nous parle de soleil levant et de printemps au jour même du solstice d’hiver, alors que la lumière est au plus bas, le monde au plus sombre, le tempérament général au plus morose. Insolence, insouciance de ce soleil intempestif ? Non, mais paradoxe et précocité dont s’entretient notre attente. C’est ce « contre-sens » ordinaire de la Parole qui nous tient debout, c’est ce chant de joie qui entre en dialogue, en contradiction féconde avec le déchant de nos tristesses. « Toute chair est du foin », nous dit ces jours-ci encore Isaïe (Is 40, 6-8). « L’herbe se dessèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsiste à jamais. » Une parole de Dieu dont l’homme est toujours partie prenante, et qui ne s’entend qu’à fréquence humaine, et dont les Écritures canoniques sont d’ailleurs loin d’être le champ clos et obligatoire. Une Parole qu’aucun « magistère » ne peut enfermer et sur laquelle il ne peut revendiquer aucun droit de propriété exclusive que ce soit. La Parole, en réalité, suinte de partout. De toute parole humaine, dès l’instant qu’elle est grande, et haute, et simple, et sérieuse, et joyeuse, et forte, et belle. Un Dieu, quel qu’il soit, quel qu’il se nomme, et si inconnu qu’il demeure, ne peut parler que par là. Le Langage est notre « honneur » (Paul Valéry), notre seule arme, notre seule réponse face aux tribulations de l’histoire et aux nécessités de l’univers.

Étrange Noël que celui que nous allons vivre cette année. Noël qui déconcerte nos habitudes, nos envies, nos exigences. Noël surveillé, Noël inquiet, Noël contraint. Plutôt que de le prendre comme une fatalité, tâchons de le prendre comme une aubaine. Au menu de notre réveillon, ce Noël met un plat de « résistance » auquel nous n’étions guère accoutumés et qui, même pour les plus insouciants et les moins lucides, viendra s’ajouter comme un ingrédient à tous les autres : la conscience, à tout le moins le sous-entendu de notre fragilité humaine que vient nous rappeler la pandémie. « Toute chair est du foin et toute sa grâce est comme la fleur des champs. L’herbe se dessèche, la fleur se fane quand le souffle du Seigneur passe sur elle » (Is 40, 6-7). Comme c’est vrai !… Cette perspective-là ne gâche point le repas : il n’est point de repas humain, point de festin humain, dont elle ne soit le sous-entendu. Elle a été le sous-entendu du dernier repas de Jésus lui-même, parfaitement au clair sur la fragilité de sa propre chair. Si nous savons accueillir nous-même cet arrière-plan obligé de nos fêtes humaines, communautaires et familiales, notre Noël pourra gagner en gravité, comme il l’a fait, et bien davantage encore, en d’autres périodes difficiles de l’histoire. Ce surcroît de gravité met une certaine austérité dans nos étrennes, mais, de nos étrennes, cette année, c’est sans doute la plus précieuse. Tout, d’ailleurs, devient précieux, pour qui se sait fragile, pour qui supporte la vue faciale de sa propre fragilité et de celle de tout ce que l’homme croit ériger d’indestructible et de définitif. Si seulement, en ce Noël, nous pouvions percevoir sous nos joies, nos petites joies, nos joies momentanées, l’incalculable gravité et la vaste incertitude de notre vie ! Et si nous pouvions faire de nos joies temporelles tout autre chose qu’un alcool qui nous distraie de cette considération de notre fragilité, laquelle fait notre véritable grandeur ! Et si nous pouvions nous tenir chaud, comme jamais, dans le partage courageusement assumé de cette immense incertitude qui nous environne ! En diminuant nos aises et nos envies, ce Noël fait apparaître le prix infini de nos relations humaines, de nos relations sociales, en un mot de notre tendresse, à l’épreuve de l’abstinence qui s’impose à nos caresses, à nos étreintes, à nos baisers. Si les masques font partie cette année de notre décor, les temps n’en sont pas moins propices pour que notre être intérieur jette à bas tous les masques officiels, artificiels, convenus, avec lesquels nous cherchons à donner le change. Le cadeau le plus beau que nous puissions nous faire est l’apparition, sans masque, de notre plus foncière humanité. La « convivialité » est un mot à la mode : ce peut être un mot vide. Ce que l’on entend, ce que l’on réalise communément sous ce vocable s’avère être insuffisant et nous laisse sur notre faim. D’une toute autre profondeur est le Convivium, le « Convivre », le Banquet auquel nous sommes appelés. C’est à lui que sont ordonnés les préparatifs touchants de nos fêtes humaines, et tous ces apprêts pour lesquels il serait d’ailleurs bien malvenu de n’avoir que de l’indifférence ou du mépris. Toutes nos fêtes humaines, toutes nos menues fêtes sont en attente, en chemin vers une Fête qui les dépasse et qu’elles ne sauraient perdre de vue. À proportion même des contraintes et des inquiétudes qui l’accompagnent, ce Noël nous rappelle que faire la fête, construire la Fête, est un art et un grand métier.

Qui que nous soyons, où que nous en soyons de notre foi et de nos doutes, Noël nous plonge dans un mystère de naissance et signe notre acte de naissance possible. Tandis que, dans un Silence abyssal, un Dieu naît de Dieu – Deum de Deo, Lumen de Lumine, comme parle notre vieux Credo –, un homme naît d’une femme, dans une simultanéité vertigineuse où le Très-Haut et le tout-bas se rejoignent. « Fission » indicible qui se passe en cette Nuit et dont l’inépuisable énergie emporte notre histoire. Et dans cet homme qui naît d’une femme, une nouvelle naissance nous est offerte. « À tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom » (Jn 1, 12. « Nicodème lui dit : « Comment un homme peut-il naître, étant vieux ? Peut-il une seconde fois entrer dans le sein de sa mère et naître ? » Jésus répondit : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d’eau et d’Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu… Ne t’étonne pas si je t’ai dit : Il vous faut naître d’en haut. » (Jn 3, 4-7). Notons bien que Jésus ne parle pas d’entrer dans une institution, mais dans le Royaume ; pas dans une institution avec laquelle le Royaume ne saurait se confondre, parce qu’il la transcende et en déborde toutes les limites géographiques, temporelles, culturelles. Nécessaire, parce que nous sommes dans l’histoire, l’institution ne se peut concevoir que comme un signe, un instrument, un commencement, un essai, une servante surtout, du Royaume, ce qui induit toutes les réformes et toutes les conversions, inévitablement laborieuses, dont elle est sans cesse susceptible et qui réclament de chacun de nous.

Le petit d’homme qui naît d’une femme au cœur de la Nuit grandira, et la plus grande découverte qu’il propose aux hommes ses frères est ce Père qu’il découvre lui-même comme le sien et dont il nous dit qu’il est pareillement le nôtre. « Ne savez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père ? » (Lc 2, 49) « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux savants et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Lc 10, 21). « Dieu, nul ne l’a jamais vu : le Fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l’a fait connaître » (Jn 1, 18). L’homme Jésus est le Premier Homme à découvrir le Père, à parler au Père, à oser, jusqu’à travers la mort, la confiance au Père. Il est le pionnier d’une relation vive et joyeuse au Père, qui dépasse le cadre d’une religion où l’homme met trop de ses craintes, de ses projections, de ses travers, de ses phantasmes. Dès cette Nuit, « voici l’Homme » (Jn 19, 5). Cet homme vivra avec nous dans une étonnante promiscuité, bien loin de toutes les distances sécuritaires et de tous les gestes-barrière que savent si bien instaurer dans leur alentour les puissants de ce monde. « Il a dû devenir en tout semblable à ses frères, afin de devenir dans leurs rapports avec Dieu un grand prêtre miséricordieux et fidèle » (He 2, 17). Dans sa simple tunique d’humanité, cet Homme est bien le seul Prêtre, le Prêtre unique au nom duquel il serait indécent et monstrueux que quiconque d’entre nous revendique dans l’Église et dans le monde quelque place avantageuse que ce soit. La dignité baptismale de fils et de filles de Dieu qu’il nous révèle et nous octroie nous suffit amplement, cette dignité que célébrait une homélie fameuse du pape Léon le Grand, retenue dans la liturgie des Vigiles de Noël : « Agnosce, Christiane, dignitatem tuam. », c’est-à-dire « Reconnais, Chrétien, ta dignité ! » Cet Homme mourra d’une mort ignominieuse qui étendra sa communion sociale au plus bas de l’échelle humaine et dont, dans son extrême humilité, il ne dira même pas lui-même qu’elle est un sacrifice : il a eu le génie – unique – d’en faire un don. Un don tel qu’il ne nous suffit pas d’en recueillir les fruits, comme on profite d’un capital, mais qui appelle notre engagement. Au-delà de toutes les frontières de civilisation et de religion, cet Homme est foncièrement Chemin, Ascenseur d’humanité, non par ambition, mais par l’échelle de corde des Béatitudes. « Je suis la Voie » (Jn 14, 6).

Ce soir, donc, comme chacun des sept soirs qui précèdent la Nativité, la liturgie nous fait lire ou chanter une « Grande Antienne O » : « O Oriens… » Je me dis que de tels trésors devraient être plus connus, plus aimés, plus partagés, et qu’il ne faudrait pas qu’ils restent confinés dans les seuls monastères… Je crois qu’il en va de la liturgie comme de l’aménagement d’une maison : de très vieux meubles font bel effet dans des architectures neuves, audacieuses et dépouillées : celles-ci appellent ceux-là. Peut-être nous faudrait-il travailler, à l’avenir, à l’installation des trésors poétiques et musicaux de la tradition vivante (d’Ambroise de Milan à Marie Noël…) dans une liturgie plus dépouillée, plus espacée, plus consciente, surtout, de ce qu’elle fait. Avec sa longue histoire créatrice, la liturgie m’apparaît de plus en plus comme une poétique de la foi. Une poétique bimillénaire, compatible avec un indispensable travail d’actualisation théologique et pastorale, avec un incessant effort d’intelligence et d’honnêteté pour nous dire à nous-même et dire aux autres ce qui fait l’essentiel de la proposition chrétienne ; un bien patrimonial inaccessible au vieillissement, mais que doit absolument accompagner une pensée nouvelle. Noël, ce n’est pas seulement des cantiques et quelques chants latins « relookés » sur des rythmes affriolants (qui massacrent la musicalité naturelle de la langue latine et donnent l’illusion du traditionnel). Ce n’est pas en nombre de messes qu’il nous faut progresser, mais en maturité, sous ses deux formes corrélatives : celle de l’esprit critique et celle de l’esprit contemplatif. Car la mise à l’épreuve critique de la foi, si rude soit-elle, n’abolit pas, mais stimule au contraire la contemplation du mystère de la foi et le discernement des formes authentiques à travers lesquelles la foi se dit.

En ces temps d’épreuve il nous est difficile de pousser des branches, mais le temps est propice pour plonger des racines et explorer nos fondements. Pour communier à notre Souche. Celle que chante une autre Grande Antienne O de l’Avent, inspirée d’Isaïe 11, 1 : « O Radix… » « Un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur… » Nos projets sont actuellement comme suspendus, mais l’abstinence imposée à notre projection instinctive et trop rapide dans le futur nous permet d’approfondir davantage notre être ici et maintenant : une auréole, d’une densité jusque-là inconnue, se dessine autour de l’instant présent.

C’est une grâce que de vivre Noël au plus près des bêtes, dans la fréquentation et le service d’une étable réelle. L’on dit ici que, durant la Nuit, très exactement à la minuit, il ne faut pas se rendre dans l’étable, car les vaches, couchées sur le flanc après avoir mangé leur ration du soir, y tiennent leur concile pour parler du maître des lieux. La Nativité promeut le monde animal au rang de seigneurie. Une étable est une cour, un Louvre, comme on eût dit au Grand Siècle. L’hymnographe Sédulius (Ve siècle) a dit dans une strophe exquise de son grand poème abécédaire le mystère de la crèche, une strophe dont la mélodie grégorienne est admirable et à laquelle je ne puis m’empêcher de penser lorsque je participe à la distribution du foin, ce foin dont les senteurs soudain répandues par la fourche ressuscitent l’ivresse de l’été :

« Feno iacere pertulit,
Praesepe non abhorruit
Parvoque lacte pastus est,
Per quem nec ales esurit. »

Il a souffert de coucher sur le foin,
Il n’a pas eu horreur d’une crèche,
Il s’est nourri d’un peu de lait,
Celui qui préserve l’oiseau même de la faim.

Que pour chacun de vous ce Noël soit de douceur, de tendresse et de gravité ! Si fragile, si éphémère que soit le foin – ce foin que nous sommes –, il est la litière de Dieu. Un Dieu qui ne tombe pas du ciel, mais qui affleure lentement, obscurément, de notre commune humilité.

Frère François

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