Lorsque le 17 mars commence le premier confinement, c’est tout d’abord le souvenir de mon expérience missionnaire en Bolivie qui m’a permis de penser à m’organiser. Nous ne recevions plus hebdomadairement les personnes sans-abris au repas, seule l’équipe a continuée à se retrouver. Les célébrations étant interdites à cause du cluster produit en milieu de culte évangélique, le confrère en paroisse se retrouvait sans activités.

Bernard Massarini

Relecture au temps d’un confinement

Je dois vous le confesser lorsque j’ai entendu parler de confinement en mars, à cause de l’écriture d’un livre qui va sortir en février. Un livre suscité par plus de 10 ans en ministère auprès de personnes homosexuelles et transgenres, que j’avais entreprise, depuis septembre 2019, j’avais un rythme quasi monacal. Comme vous l’avez su pour faire ce travail de théologie morale j’avais souhaité être accompagné par le Centre Sèvres, ce fut la raison de mon placement à Amiens. J’y suis arrivé en septembre pour la fête patronale ; la saint Firmin, et excepté la messe dominicale lorsque venait notre tour sur Sainte Anne, ou pour aider le curé, et ma rencontre hebdomadaire des personnes de la rue dans un accueil conduit par des chrétiens actifs dans la diaconie samarienne[1] que je rejoignais chaque semaine le jeudi, j’étais consacré du matin au soir 7 jours sur 7 à l’écriture…

Aussi entendre parler de « confinement » m’a surpris qu’est-ce que cela allait changer dans mon rythme ? J’ai terminé la première phase d’écriture presque au moment où nous entrions en confinement. Il m’a fallu partir à la recherche d’un évêque qui accepte de préfacer mon travail, mais ayant terminé l’’écriture, si j’avais appris à gérer le peu de rencontre, et la solitude qui en découle sans que cela ne me coûte trop, grâce à la présence des confrères, il allait falloir que je trouve comment emplir mon temps car je ne suis pas un inactif. J’avais pensé rejoindre le réseau « Welcome » (de familles d’accueil de jeunes migrants en attente de papiers) poursuivant ainsi mon travail entrepris à Dax alors que j’étais diocésain de la pastorale des migrants, mais cela aussi était à l’arrêt.

Lorsque le 17 mars commence le premier confinement, c’est tout d’abord le souvenir de mon expérience missionnaire en Bolivie qui m’a permis de penser à m’organiser. Nous ne recevions plus hebdomadairement les personnes sans-abris au repas, seule l’équipe a continuée à se retrouver. Les célébrations étant interdites à cause du cluster produit en milieu de culte évangélique, le confrère en paroisse se retrouvait sans activités. Mon souvenir de la saison des plus en Bolivie :  trois mois de pluie, sans pouvoir sortir de la maison, une maison de 2 pièces :  la chambre au toit doublé la cuisine en tôle ondulée. Avec la pluie tombant jour et nuit et nuit et jour sans arrêt, vous comprenez que la cuisine était inhospitalière, il ne restait que la chambre. Je dois vous avouez que la première année, sans électricité, sans téléphone, sans courrier, j’ai cru devenir fou. Ayant retrouvé des manuscrits sur parchemin du XVIIe siècle, manuscrits rapportant les visites canoniques, j’ai dû apprendre à déchiffrer l’espagnol ancien. Ceci m’a conduit à travailler sur l’évangélisation des indiens au XVIIème dans l’Altiplano Bolivien. Ce qui m’a permis de terminer, avec l’accord gracieux de l’Institut Catholique de Toulouse ma maitrise en théologie.

Comme je venais de lire de articles d’actualité sur l’accord Chine-Vatican et les multiples critiques çà et là. Je suis tombé sur un intéressant article de Mr Criveller un sinologue qui rapportait la mission d’un nonce pour lequel avait été choisi Mr Appiani, un confrère italien, pour être traducteur de nonce. J’ai contacté le père Lautissier qui m’a passé une pièce microfiché de la seule note restante nos archives qui en parlait. Toutes les copies de nos annales ayant été détruit sur demande de la congrégation pour les congrégations religieuse, car elles contenaient une mémoire « infamante des jésuites. C’est donc un texte de 300 pages que j’ai reçu. J’avais de quoi occuper mon esprit. Comme je ne voulais pas avoir un seul thème j’ai été mis au courant par des amis homosexuels d’une thèse d’un prêtre belge présentée l’an dernier à Louvain sur la théologie du baptême pour repenser la pastorale avec les personnes aux sexualités différentes. J’avais don un travail pour le matin et celui de l’après-midi.

Cela m’a conduit à faire des fiches de lectures d’une quinzaine de page chacune résumant les découvertes faites par ces deux textes. J’ai fait suivre le travail sur la Chine aux Cahiers Vincentiens et au service de communication de la congrégation peut être pour Vincentiana, quant au texte sur la sexualité, je l’ai fait suivre à des personnes intéressées par le sujet, avec qui je suis en lien, leur permettant d’avoir des outils pour les services qu’ils déploient avec ces croyants aux diverses sexualités. 

Comme Amiens est une communauté agréable et que la période d’avril a été chaude j’ai pu les après-midi une heure durant m’asseoir dans le charmant jardin goûtant la chaleur printanière en parcourant la presse ou me penchant sur des textes que l’on m’avait passé pour continuer à vivre le charisme vincentien de service.

Le reste était fait des temps de prière communautaire du matin offices et oraison commune suivi deux fois dans le mois d’un partage d’évangile de notre rencontre communautaire mensuelle et nos week-ends avec l’apéritif saturnal et le dominical, pris dans la chaleur fraternelle, que j’ai partagé sur Facebook, a donné à tous les amis qui découvraient sur Facebook l’envie de nous rejoindre.

J’ai vraiment apprécié ce temps, car avec la chance de l’internet et le fait que tout le monde soit dans la même situation, j’ai eu l’occasion de vivre des pauses avec des amis d’Italie, des Etats-Unis, du Mexique, du Chili, sans compter les français. Quelle joie de pouvoir converser et rire de nos situations et échanger sur les diverses situations sanitaires et leurs répercussions sociales.

Ici à Amiens, un de nos frères a hérité des denrées d’un supermarché fermant. Il a regroupé quelques personnes et créé un espace de distribution alimentaire dans l’espace de la paroisse et ouvert à un vesti-boutique dans un autre lieu d’Eglise des sans-abris. Il anticipait sur les prochaines difficultés économiques provoquées par la cessation des activités pour freiner la diffusion de la maladie qui pointait.

Nous étions aussi attentifs aux frères touchés :  nos confrères ainés à Paris, avec les symptômes légers, notre jeune confrère de Villepinte plusieurs semaines en réanimation, un ami toulousain directeur d’un établissement vincentien lui aussi touché mais seulement par les fièvres et la fatigue, un autre ami landais éducateur atteint d’agnosie et d’anosmie.

Sur la demande des filles de la Charité de Rouen et de Beauvais nous avons commencé à célébrer l’eucharistie sur les sites internet. Cela a même permis que nous ayons une messe dominicale avec des amis et membre de nos familles : la lecture faite par Avignon, le psaume par Beauvais et un geste paix sonore, car chacun sur le site de communication apparaissant en gros plan lorsque sa voix dominait a été l’occasion pour chacun de connaitre les autres, créant une réelle fraternité, même si la communion demeurait communion de désir. Puis la congrégation de créer des rencontres virtuelles sur les missions (dont nous pouvions écouter la rencontre dans notre langue), une autre sur les vocations et proposant même un temps de prière en plusieurs langues -dont chaque culture a participé à la construction (en France une équipière de saint Vincent et une collaboratrice de la famille vincentienn membre de l’association de la médaille miraculeuse) durant le temps de l’Avent lors du second confinement.

Durant toute cette période je relayais les nombreux messages comiques de Facebook et WhatsApp aux amis travaillant dans le social et dans le sanitaire sur Amiens. Ils me remercieront de les avoir aidés à traverser ce lourd moment avec la note d’humour.

Puis c’est dans la période d’octobre sorti de confinement que, rejoignant un groupe de travail à Lyon, lors de la soirée, hébergé chez une amie avec qui j’avais travaillé dans le lycée technique vincentien d’Avignon, elle nous confiera avoir une fièvre et une fatigue persistante inexpliquée. Son sms deux jours plus tard m’informe qu’elle est positive au Covid. Le soir même j’avais aussi de fortes fièvres. A la demande de services sanitaires, j’ai été invité à faire le test Covid qui s’est avéré positif. Le docteur m’a donc placé en quarantaine. Je me retrouvais à Amiens devoir manger seul et prier dans ma chambre, évitant d’aller dans la chapelle par crainte d’y déposer le virus. J’ai eu la chance de ne pas avoir de symptômes respiratoires graves ce qui a évité les traitements lourds.

J’avoue que ce qui était le plus difficile était outre l’état de fatigue, ce furent les quintes de toux incessante et épuisantes des heures durant sans rien pouvoir faire. Ce fut l’occasion de me rendre compte combien vivre sa responsabilité avec ses frères devient importante : plus de passage par la chapelle, par la salle communautaire pour éviter d’y déposer le virus. Lors du repas, une heure après les frères, laver la table et les ustensiles à la javel pour éviter la possible contagion. Et passer tout son temps dans la chambre se donnant des nouvelles par sms : évitant au maximum les contacts personnels, ne sachant pas exactement ce qui serait contaminant ou non.

Lorsque je suis sorti de la quarantaine, c’est le second confinement qui commençait….  Durant ce 2e temps de confinement, comme les éditions auxquelles j’avais déposé mon manuscrit avaient pris du retard, elles m’ont dit que mon texte ne serait publiable qu’en janvier et qu’il fallait le peaufiner pour le rendre agréable au lecteur.  C’est donc un long et patient travail de réécriture qui a été entrepris, toutes les retouches du texte pour le rendre attrayant aux lecteurs : affiner les titres de chapitre, repenser certains découpages, éviter les redites, réduire le nombre témoignages, reformuler certains passages pour les rendre plus accessibles à la compréhension. 

Comme la famille vincentienne a deux rencontres annuelles, la première, malgré les craintes des vincentiens pour internet, car ils favorisent au maximum la proximité, ont tous répondu présents. Sachons louer le fait que malgré leur crainte de l’envahissement d’internet La plus grande part des membres de la famille ont un site internet, quatre ont une page Facebook : la Congrégation de la Mission, la Société Saint Vincent de Paul, les Equipes saint Vincent et l’Association de la médaille miraculeuse, et la Société Saint Vincent de Paul a même un compte twitter. Durant la première rencontre, ils ont partagé de multiples initiatives pour vivre la période. Les sœurs du rosier de l’annonciation, dernière nées de la famille vincentienne, ont créé des séances de patronage sur internet qui ont eu beaucoup de succès pour le plus grand bonheur des jeunes ayant des activités spirituelles et les parents heureux de découvrir cette nouvelle façon de faire corps. Une équipe saint Vincent a vu s’organiser des rencontres internet avec les personnes de l’EHPAD qu’elles visitaient habituellement, la Société Saint Vincent a pu grâce à des donateurs fournir des tablettes à des jeunes d’une zone leur permettant de suivre leurs cours. Lors de la deuxième rencontre à novembre, alors que nous avions le second confinement, la rencontre a offert à tous de visiter virtuellement l’accueil « Louise et Rosalie » : ce projet mené en collaboration depuis sa conception entre les ESV et la SSVP, les lazaristes offrant un local, pour servir les femmes sans domiciles fixe. Quelques jours avant l’ouverture, nous avons visité cet accueil qui depuis a accueilli une dizaine de femmes, leur offrant un temps de respiration dans leur difficiles conditions de vie.

Je terminerai en disant que je crois qu’il est vraiment important en temps de crise de ce type de conserver ses objectifs et apprendre à les monnayer dans les conditions concrètes qui nous sont permises. Que tout en étant sérieux pour ce qui concerne les mesures sanitaires, il faut savoir garder le sens de l’humour (de nombreux cartoons ont aidé à garder le sens de l’humour éveillé) pour permettre à tous de conserver un esprit sain et clair, continuant à être porteur d’espérance, surtout nous qui sommes chrétiens dépositaire d’une Bonne Nouvelle.

Soyons inventifs pour écoutant nos ressources, apprendre à monnayer avec le réel qui est le nôtre pour tenir debout.

Comme nous l’a proposé le pape au cœur de la pandémie, sollicitons l’aide du Père. Il l’a fait lors de la prière sur une place saint-Pierre vide, sous la pluie battante, usant des signes propres de l’Eglise de Rome : le très beau Christ de Saint Marcelo qui avait protégé la ville d’une épidémie et de Marie salus populi : la vierge protectrice de Rome, avec ceux de nos Eglises locales, emplies de trésors de l’espérance de la tradition chrétienne, sachons partager notre espérance (j’ai entendu dire que la médaille miraculeuse a été très demandée durant cette période).

Continuons à être ces simples guetteurs d’aube pour que naisse le monde nouveau que tous attendent.

[1] De la Somme.

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