Après les événements dramatiques de l’année dernière alors que les souffrances causées par les guerres, les catastrophes naturelles et la famine ont été aggravées par la pandémie de COVID-19, notre foi nous pousse à vivre cette nouvelle année 2021 dans l’espérance, même dans les situations qui sont, humainement parlant, désespérées.

Tomaz Mavric

“Mon Christ brisé”. Lettre du Supérieur Général de la Congrégation de la Mission pour le temps de carême 2021

Chers confrères, La grâce et la paix de Jésus soient toujours avec nous !

Après les événements dramatiques de l’année dernière alors que les souffrances causées par les guerres, les catastrophes naturelles et la famine ont été aggravées par la pandémie de COVID-19, notre foi nous pousse à vivre cette nouvelle année 2021 dans l’espérance, même dans les situations qui sont, humainement parlant, désespérées.

En ce début du Carême, nous poursuivons notre réflexion sur les fondements qui ont fait de Saint Vincent de Paul un « mystique de la Charité » et plus précisément sur sa relation, et la nôtre, avec le Christ défiguré, que nous avons commencé à considérer avec l’icône du « Sauveur de Zvenigorod ».

Comme je l’écrivais dans la lettre de l’Avent de l’année dernière, la personne de Jésus est au cœur de l’identité de Vincent de Paul en tant que mystique de la Charité, au cœur de la spiritualité et du charisme vincentiens. Jésus est notre raison d’être et la personne dont la façon de penser, de ressentir, de parler et d’agir devient notre but dans la vie. Vincent connaissait l’importance de la familiarité avec Jésus pour la conversion personnelle et un fécond ministère : « Ni la philosophie, ni la théologie, ni les discours n’opèrent pas dans les âmes ; il faut que Jésus-Christ s’en mêle avec nous, ou nous avec lui ; que nous opérions en lui, et lui en nous ; que nous parlions comme lui et en son esprit, ainsi que lui-même était en son Père, et prêchait la doctrine qu’il lui avait enseignée ».[1]

Si l’icône du « Sauveur de Zvenigorod » nous invite à contempler le visage de Jésus, cette réflexion de Carême nous invite à un dialogue avec Jésus défiguré. Il y a environ 30 ans, je suis tombé sur un livre écrit par un jésuite espagnol, Ramón Cué, intitulé Mon Christ brisé. La couverture du livre représentait un crucifix brisé. Il manquait une jambe au Christ, ainsi que son bras droit et les doigts de sa main gauche ; il n’avait pas de visage et, même pas de croix. Cette image a attiré mon attention et son histoire a suscité en moi le désir d’avoir une représentation semblable.

Mon Christ brisé raconte l’histoire d’un prêtre qui aimait les œuvres d’art. Un jour, alors qu’il visitait un magasin d’antiquités, il a vu une sculpture, parmi de nombreux beaux tableaux, sculptures et autres œuvres d’art, qui a tout de suite attiré son attention. C’était ce crucifix brisé. Il s’agissait de l’œuvre d’un artiste bien connu, elle avait toujours sa valeur marchande bien qu’elle soit endommagée.

Elle a tellement intrigué le prêtre qu’il a décidé de l’acheter et de la restaurer pour retrouver sa beauté d’origine. Le restaurateur auquel il s’est adressé s’est rendu compte qu’il fallait beaucoup de travail pour réparer la sculpture et a donc demandé une grosse somme d’argent. Le prêtre ne pouvait pas payer un prix aussi élevé alors, il a décidé de ramener chez lui, en l’état, le Christ brisé.

De retour chez lui dans sa chambre, regardant le Christ brisé, le prêtre a commencé à se sentir mal à l’aise, au point de se mettre en colère. D’une voix forte, il a demandé : « Qui a pu te faire une telle chose ? Qui a pu t’ôter si brutalement de la croix ? Qui a pu défigurer ton visage si cruellement ? »

Tout à coup, une voix vive et désincarnée a dit : « Tais-toi ! Tu poses trop de questions ».

Cette voix pénétrante associée au corps mutilé n’apaisait guère le prêtre. Toujours sous le choc après avoir entendu parler le Christ, le prêtre a voulu réconforter le Christ et a dit d’une voix tremblante : « Seigneur, j’ai une idée qui te plaira. Je trouverai un moyen de te restaurer. Je ne veux pas te voir aussi mutilé. Tu verras, tu seras beau. Tu sais que tu es précieux. Tu auras une nouvelle jambe, un nouveau bras, de nouveaux doigts, une nouvelle croix et, surtout, tu auras un nouveau visage ».

Encore une fois, une voix s’est fait entendre et le Christ a dit avec force : « Tu me déçois. Tu parles trop. Je t’interdis de me restaurer ! »

Surpris par l’énergie et la fermeté du Christ brisé, le prêtre a répliqué : « Seigneur, tu ne comprends pas. Ce sera un tourment constant pour moi de te voir brisé et mutilé. Ne comprends-tu pas combien tu me fais de la peine ? »

Le Seigneur a répondu : « C’est exactement ce que je veux faire. Ne me restaure pas. Quand tu me vois ainsi, voyons si tu te souviendras de mes frères et sœurs souffrants et si tu te laisseras toucher. Voyons si le fait de me voir si brisé et mutilé peut être le symbole de la douleur des autres, le symbole qui criera la douleur de ma seconde Passion chez mes frères et sœurs. Laisse-moi ainsi, brisé ! Embrasse-moi brisé ! »

Le prêtre a dit : « J’ai un Christ sans croix. Certaines personnes peuvent avoir une croix sans Christ. Il ne peut pas se reposer sans croix, et une croix personnelle ne peut être portée qu’avec le Christ. Nous avons commencé à chercher une croix en bois pour le Christ brisé, où il puisse se reposer. Mais nous avons trouvé notre croix. Mettez-les ensemble, et le Christ brisé sera complet. Le Christ brisé repose sur notre croix, et nous porterons la croix ensemble ».

Toujours mal à l’aise, le prêtre a poursuivi son dialogue intense avec le Christ : « Je voudrais restaurer ta main manquante ». Le Seigneur lui a répondu : « Je ne veux pas d’un bras en bois. Je veux une vraie main de chair et d’os. Je veux que tu deviennes la main qui me manque. Toi ! »

« Seigneur, s’écria le prêtre, tu n’as qu’une jambe. Tu ne peux même pas marcher seul. Tu as besoin d’aide ». Le Christ a répondu : « J’ai besoin de travailler comme je le faisais à Nazareth ». Le prêtre a dit : « Si tu veux, je suis prêt à t’accompagner dans ta recherche de travail. Cependant, je te préviens que, dans ton état actuel, à moins que tu ne te présentes comme le Christ lui-même, tu ne trouveras jamais de travail ».

Le Christ a interdit au prêtre de le présenter comme le Christ. Ensemble, ils se sont rendus à de nombreux magasins et entreprises, mais personne n’a offert de travail au Christ. Le Christ s’est exclamé avec un gros soupir : « Comment peut-on dire que l’on aime le Christ et avec le même cœur mépriser ceux qui recherchent un travail honnête ? Je suis eux et ils sont moi ».

Le prêtre s’est plaint : « Comme il m’est difficile d’aimer le Christ sans visage ». Il a passé de nombreuses heures à chercher un beau visage adapté pour son Christ brisé, pour soulager son agitation intérieure, mais le Christ a dit une fois de plus d’une voix forte : « Je veux rester comme ça, brisé, sans visage. Pourquoi voudrais-tu me restaurer, pour toi ou pour les autres ? Me voir dans cet état détérioré te met-il mal à l’aise ? » Le Christ a dit plus doucement : « S’il te plaît, accepte-moi tel que je suis. Accepte-moi brisé, accepte-moi sans visage ».

Le Christ a poursuivi : « As-tu une image de quelqu’un que tu n’aimes pas, ton ennemi ? Mets le visage de cette personne sur mon visage, mets les visages de toutes les personnes les plus abandonnées, rejetées, pauvres sur mon visage. Comprends-tu ? J’ai donné ma vie pour eux tous. Sur mon visage se trouvent tous leurs visages. Comprends-tu ? »

Après de longs échanges avec le Christ, à la fin, le prêtre a compris le message du Christ et, d’une voix douce et pleine de désir, a dit : « Christ, je voudrais accepter ton invitation, mais s’il te plaît, aide-moi ! Aide-moi ! »

Après plusieurs années voulant trouver ma représentation d’un Christ brisé, le jour est enfin arrivé. Près d’un bâtiment, j’ai regardé à ma droite, et le voilà : un Christ brisé. Je ne sais pas comment la sculpture y est arrivée. Je passais souvent devant ce bâtiment, mais je n’avais jamais vu d’autre objet ancien ou cassé déposé là pour que quelqu’un puisse le prendre.

Je me souviens de mon émotion et de mon impatience, me demandant si je serais autorisé à avoir cette sculpture. Après avoir demandé et reçu la permission, je suis rapidement parti et j’ai ramené le Christ brisé à la maison. Une fois dans ma chambre avec « mon Christ brisé », j’ai commencé à pleurer. Depuis ce jour, il ne m’a plus quitté.

Pourquoi ai-je voulu avoir un Christ brisé ? Naturellement, tout comme le prêtre de l’histoire, j’aurais préféré un beau Christ intact sur une belle croix qui serait suspendu pour être vénéré. D’où vient alors ce souhait de trouver un Christ brisé ? Certainement pas de moi. La seule réponse que je peux trouver est : cela vient du Christ.

Le Christ brisé devient sous nos yeux, un signe clair qui ne cesse de perturber notre quiétude et de nous appeler à la conversion. Il nous invite à un dialogue continu avec lui dans l’ici et maintenant du monde et de nos relations quotidiennes. Ce Christ brisé nous aide à nous présenter devant lui avec notre réalité humaine, ainsi qu’avec la réalité de chaque être humain.

Le Christ est toujours prêt à écouter et à suggérer. Il continue de nous mettre au défi, mais avec une douceur et une miséricorde infinie, de répondre à des questions telles que : Pourquoi pensez-vous que les gens m’ont tellement défiguré ? Un Christ brisé vous met-il mal à l’aise ? Les personnes brisées vous mettent-elles mal à l’aise ? Qu’est-ce qui pourrait conduire à un changement d’attitude envers ceux qui sont considérés comme défigurés ? Où vous situez- vous par rapport à cette réalité ?

C’est le dialogue permanent de saint Vincent avec Jésus qui lui inspirait ses réponses et ses conseils :

« O Dieu ! qu’il fait beau voir les pauvres, si nous les considérons en Dieu et dans l’estime que Jésus-Christ en a faite ! Mais, si nous les regardons selon les sentiments de la chair et de l’esprit mondain, ils paraîtront méprisables »[2].

« … Jésus-Christ est mort pour nous, n’est-ce pas assez pour estimer une personne ? Jésus nous a tant témoigné d’estime qu’il a voulu mourir pour nous tellement qu’il paraît par là qu’il nous a plus estimés que son sang précieux, lequel il a répandu pour nous racheter, comme s’il disait qu’il n’estimait pas tant son sang que tous les prédestinés… »[3]

Mon propre Christ brisé, que ce soit devant mes yeux ou dans mes pensées, m’invite à un vrai dialogue. Puisse ce temps de Carême nous aider à approfondir ou simplement commencer une conversation avec le Christ brisé, ce qui ne nous laissera certainement pas indifférents.

Votre frère en saint Vincent,

 

Tomaž Mavrič, CM Supérieur général

Rome, le 10 février 2021

 

[1] Coste XI, 343 ; conférence 153, « Avis à Antoine Durand ».

[2] Coste XI, 32 ; conférence 19, « Sur l’esprit de foi ».

[3] Coste X, 491 ; conférence 96, « Cordialité, respect, amitiés particulières ».

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