La rentrée 2020-2021 fut un peu particulière pour la Mission Scolaire. Les 7 mois précédents ayant été marqué par la Covid 19 (et toujours aujourd’hui), j’ai choisi comme thème d’intervention de faire avec les jeunes une relecture de cette période de confinement. Le but étant de leur permettre d’exprimer leurs ressentis, leur vécu, leur questionnement, leurs découvertes, leurs peurs …

Eric Ravoux

La Mission Scolaire en temps de pandémie

La rentrée 2020-2021 fut un peu particulière pour la Mission Scolaire. Les 7 mois précédents ayant été marqué par la Covid 19 (et toujours aujourd’hui), j’ai choisi comme thème d’intervention de faire avec les jeunes une relecture de cette période de confinement. Le but étant de leur permettre d’exprimer leurs ressentis, leur vécu, leur questionnement, leurs découvertes, leurs peurs …

La première question que je leur posais concernait leur habitat, où avaient-ils vécu le confinement ? La question peut paraître saugrenue, mais le lieu de confinement joue beaucoup sur l’expérience vécue. Les jeunes des quartiers nord de Marseille ou de Nice n’ont pas tout à fait vécu la même chose que ceux de Châtillon-sur-Seine en Côte-d’Or.

Pour ceux qui le vécurent en appartement, le temps de confinement fut plus durement ressenti. Sentiment d’enferment difficile à gérer dans le temps, bien qu’il offrit à beaucoup une bonne période de repos. Un enfermement qui fut souvent la cause de tension au sein de la famille. Même si beaucoup de parents ont continué à travailler en extérieur, la vie de famille fut une découverte, ou une redécouverte, pour beaucoup, et se retrouver les uns avec les autres H24 du jour au lendemain, ne fut pas sans conséquences. Tiraillements avec les frères et sœurs, prises de bec avec les parents, sentiment de solitude quand enfant unique. Toutefois, ce temps permit aussi à bon nombre de tisser de nouveaux liens, de vivre des rapprochements familiaux. Passer plus de temps ensemble en famille rendit possible une meilleur connaissance, de poser une parole, de renouer des liens avec l’un ou l’autre, « mon père n’est plus un étranger ! » dit même un jeune.

Pour ceux qui le vécurent à la campagne, en extérieur, les tensions furent plus ténues, chacun ayant l’occasion de prendre l’air de son côté. Le climat aidant, beaucoup passèrent du temps en promenade, dans le jardin, ce qui rendit la situation beaucoup plus vivable, bien qu’un sentiment d’enfermement fût également ressenti au bout d’un mois : « je ne pouvais pas me déplacer comme je voulais ! ».

Mais c’est la relation, ou plutôt la non-relation, aux autres, aux amis, à la famille élargie, qui occasionna le plus de frustration. Et là je dois dire que je fus fort satisfait de leurs remarques. Alors qu’on dit des jeunes qu’ils passent plus de temps rivés sur leurs écrans qu’en relation directe, et les caricatures sur ce fait ne manquent pas, dans la réalité il n’en est rien. La grande majorité admis que devoir se contenter de la vidéo pour parler à ses amis fut une épreuve frustrante, dont ils se lassèrent vite. Ne pas être en mesure de voir ses amis, ses cousins-cousines, ses grands-parents, fut lourd à porter. Et de conclure unanimement qu’aucune technologie ne peut remplacer le contact direct, physique, tactile, avec les personnes que l’on aime. Cette prise de conscience de l’importance de la relation physique à l’autre est sans doute la plus belle découverte qu’ils aient pu faire. Découverte qui perdure dans une frustration qui malheureusement persiste dans le simple fait de ne pas pouvoir prendre leurs grands-parents dans les bras, les embrasser, les toucher, pour ne pas les mettre en danger. Et nous vivons tous cela avec peine.

Ce qu’ils retiennent également de ce temps est le silence dans lequel ils furent soudainement plongés. Silence auquel nous sommes peu habitués. S’il occasionna quelques angoisses chez certains, pour la plupart il fut vécu comme un heureux étonnement. Vivant en ville ou à la campagne, des bruits et des sons jusque-là inaudibles firent leur apparition. Chants d’oiseaux, croassement de grenouille, … Chants d’oiseaux qui retentirent jusque dans les appartements et enchantant des oreilles peu habituées à les entendre.

Mais difficile d’aller beaucoup plus loin quant à notre rapport à la nature et aux conséquences de notre mode de vie sur le reste du Vivant. Une remarque émanant de collégiens résume à elle seule leur sentiment, leur incompréhension : « le confinement, je l’ai vécu comme une punition. C’est comme si la nature nous avait puni pour l’avoir maltraité et nous mettait de côté ». Sans avoir forcément les mots pour le dire, sans en avoir pleine conscience ni compréhension, une sorte de culpabilité c’est installée dans l’esprit de beaucoup : « et si c’était de notre faute !? ».

Chaque jour, à la TV, à la radio, sur les réseaux sociaux, nous est fait la liste des aggravations et autres cataclysmes qui frappent de plus en plus notre planète, comme une sombre litanie. Pas un jour sans que nous soit rappelé notre impact sur le réchauffement climatique, la destruction de la biodiversité, l’épuisement des ressources et autres pollutions en tous genres. L’énumération est une chose …, l’appréhension, la compréhension et l’action en sont une autre ! Inconsciemment ou consciemment, les jeunes pressentent que notre système, notre manière de vivre est inadéquate avec notre environnement, nous allons droit dans le mur, mais aucune alternative ne leur est sérieusement présentée, aucune sérieuse option ne leur est exposée. Rien ne les prépare à un avenir qu’ils savent devoir être transformé. Et ils réalisent qu’ils sont formés, éduqués comme si rien ne devait changer, alors que demain sera tout autre. Leur inquiétude est grande !

Ce qu’ils ont du mal à gérer est le sentiment de non-control. Les choses semblent leur échapper totalement, plus personnes leur semblent avoir la mainmise sur les évènements, et cela les inquiète fortement. L’humain, en cette période, leur est également apparu comme très fragile, vulnérable. Cette vulnérabilité est pour la plupart d’entre eux une réalité nouvelle, soudaine, à laquelle rien ne les a préparés. Loin de l’humain tout-puissant, bardé de technologie et de certitudes, ils découvrent la faiblesse, la fragilité et la pauvreté de leur condition. Et cela aussi peu faire peur. Face à cela, avec l’inquiétude, nous trouvons aussi une grande lassitude, de la résignation : « Que peut-on y faire ?! ».

Et il y a la révolte, ils sont révoltés. Ils ont le sentiment qu’on leur vole leur liberté, « c’est notre jeunesse qui est gâchée, nous ne pouvons plus rien faire !! ». Pour une grande majorité de jeunes, cette entrave à leur liberté est insupportable, on les empêche de vivre leur jeunesse. Certes, ils en comprennent le but, mais c’est avec véhémence et fougue qu’ils n’en expriment pas moins leur “ras-le-bol”. Masque, couvre-feu, confinement, … tout devient alors prétexte pour contourner les règles, braver les interdits et défier l’autorité. Cette véhémence pourrait paraître un peu exagérée pour un quinquagénaire de mon espèce. Pourtant, ils n’ont pas tort, c’est bien une alerte qu’ils nous lancent. « La liberté se meurt en toute sécurité », tels sont les mots qu’on peut voir inscrit de plus en plus sur nos murs. La Liberté est sans aucun doute la valeur la plus chère à notre humanité, celle pour laquelle on donnerait sa vie, et c’est non sans raison qu’elle est la première des trois principes de la devise française et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on qualifie de liberté, mais ce n’est pas ici le lieu d’en débattre. Or, cette valeur Liberté est en passe d’être supplantée par une autre, pour notre plus grand malheur. Depuis des années, nous sommes plongés dans un contexte anxiogène largement alimenté par les médias de tous poils et sur lequel surfent avec plaisir les politiques de tous bords. Inquiet, apeuré, voire paniqué, le peuple crie sa soif, sa soif de SECURITE !!! Et voilà comment on remplace une valeur par une autre, ce qu’aujourd’hui les jeunes dénoncent. Car pour assurer notre Sécurité nous acceptons sans rien dire de voir nos Libertés muselées. Réalisons un instant que notre pays vit en “Etat d’Urgence” depuis 2015 (avec inscription dans le Droit Commun de plusieurs mesures), Etat prolongé jusqu’en septembre prochain dans l’indifférence générale. Je ne débattrai pas ici du bien-fondé de ces mesures d’exception aux vues des circonstances que nous traversons, mais les jeunes nous disent clairement ATTENTION, restons vigilant, n’oublions pas nos fondements.

Dans le contexte qui est le nôtre aujourd’hui, l’éducation est primordiale pour faire de nos jeunes des adultes responsables pour demain.

Cela commence en famille. Les différences d’approches sont grandes suivant les milieux familiaux, différences faciles à discerner en fonction des remarques des jeunes.

Il y a ceux qui se cachent derrière un déni total de la gravité de la situation, déni sans aucun doute calqué sur celui des parents, invoquant facilement complots et manipulations médiatiques. Ils sont particulièrement prolixes et on réponses à toutes tentatives d’objectivation.

Il y a ceux (majoritaires) qui éludent le problème car n’y entrevoyant aucune solution. Chez eux c’est le plus souvent l’inquiétude et la peur qui murent dans le silence. Inquiétude, peur, alimentées par une grande ignorance de ce qui se passe autour d’eux. Les parents doivent certainement être dans le même état d’esprit. Ils ne nient pas la situation alarmante dans laquelle nous nous trouvons, mais ne cherchent pas plus à la comprendre, à prendre du recul, ils se contentent du 20H. Aussi la peur l’emporte, peur silencieuse, qui ne se dit pas, mais qui paralyse. Pour eux un seul mot d’ordre : surtout ne changeons rien à notre ordinaire, c’est aux dirigeants de trouver des solutions pour nous !!

Et puis il y a ceux (un petit nombre) qui ont la chance, oui la chance, d’évoluer dans des familles qui ont décidé de prendre le taureau par les cornes et, conscient de leur responsabilités, choisissent de changer petit à petit de mode de vie, de revoir à la baisse leur impact sur l’environnement, adoptent la sobriété comme ligne de conduite. Ces familles sont le plus souvent bien informées, cultivées et engagées. Une confiance certaine en eux-mêmes motive leur engagement et leurs actions. Cette confiance, nous la retrouvons logiquement dans leurs enfants car loin des peurs qui paralysent tant d’autres, ils entrevoient des possibles. Chez eux le changement ne fait pas peur et règne en leur esprit un certain optimisme. Je peux également remarquer chez ces jeunes une bien plus grande intériorité que chez les autres, qui laisse deviner une grande source spirituelle nourrissant leur famille, et je dis bien spirituelle et non pas religieuse, ce n’est pas la même chose.

Education dans les familles qui ne saurait se faire sans une éducation en milieu scolaire. Depuis le temps que je tourne sur les établissements vincentiens et autres, je suis bien obligé de constater que là, le bât blesse ! Certes l’éducation nationale a bien intégré à ses programmes les questions climatiques, écologiques et de biodiversité. Mais malheureusement celles-ci se retrouvent bien trop souvent reléguées à quelques heures de cours en SVT. Et pour arranger le tout, force est de constater que la plupart du corps enseignant, les profs, se retrouve dans la même situation que leurs élèves : seul face à leur questionnement sans réponses !!! Comment en effet éveiller et former des jeunes pour être acteurs de leur vie dans un plus grand respect de la Création, comment les ouvrir à une plus grande intériorité pour en faire de futurs adultes réfléchis et pausés, optimistes et sûr d’eux, quand tout ce qui est demandé est de fabriquer, de formater de futurs acteurs économiques, plus soucieux de Croissance que d’Ecologie Intégrale ??!!

Au milieu de tout cela, il y a des petites merveilles, dont la Solidarité est non des moindres. Ce temps de pandémie et de confinement à répétition nous aura également permis de tourner notre regard vers l’autre. Il est un exemple qui m’a particulièrement marqué. Dans les Quartiers Nord de Marseille, au sein desquels se trouve le lycée professionnel Saint Louis. Tout en continuant leur commerce local “cage d’escalier” (ils ont même mis au point des Drive …!), des jeunes ne s’en sont pas moins souciés des habitants de leurs immeubles, organisant la livraison à domicile des courses des personnes âgées et des mères isolées. Un exemple parmi tant d’autres montrant que tout n’est pas perdu, et qui me permit d’aborder ce que nous vivons au regard de la Foi.

La peur qui saisit nombre de nos concitoyens, pousse malheureusement une grande partie d’entre nous au repli sur soi. Je vais donc essayer de me rassurer. Comment ? En consommant. Je me mets à amasser, tout et n’importe quoi (surtout n’importe quoi …) pour me rassurer. Il suffisait de voir les étals des supermarchés et les montagnes débordants des cadis le samedi 14 mars 2020 pour le vérifier, et qu’importe s’il ne restait plus rien pour les autres, qu’importe si j’allais devoir bouffer des pâtes et du riz les 10 prochaines années, …, et du papier toilette … Qu’importe, nous avons amasser plus que de raison, sans penser aux autres, pour nous rassurer. Et cela a continué. Combien de jeunes ont pu me dire avoir fait exploser la Carte Bleue (la leur ou celle des parents) en commandes en ligne durant le premier confinement, et la plupart du temps sans besoins réels, pour se rassurer de leur propre aveu.

La peur qui me rend cupide et m’incite à accaparer, à amasser, toujours plus. Cela devient mon seul objectif, largement attisé par la société de consommation qui est la nôtre. Pour me rassurer, je tends vers la recherche fébrile du plaisir immédiat de la livraison en moins de 24 heures. Mais force est de constater que cela ne me rassasie pas, au contraire. Chaque jour un peu plus je m’éloigne de l’autre pour ne plus penser qu’à moi et à mon petit cercle, ceux qui me ressemblent, à mon confort. Et s’installe alors la division, la séparation, … le Diable (du grec diabolos : celui qui désunit, divise, qui inspire la haine ou l’envie) ! En accaparant toujours plus, en voulant mettre la main sur tout, je prive les autres, beaucoup d’autres, je creuse les inégalités et je cause les conflits, ce que saint Jean-Paul II appelait justement les structures du péchés de notre société.

Tout l’inverse du Plan de Dieu ! Le 6e jour, Dieu créa l’Humain à son image et lui confia la Création pour la garder et la cultiver pour les générations à venir, et non pour la réduire à néant. Avec Jésus, c’est tout le sens du partage et du service qui s’exprime, la notion du don, du don de soi. Qui n’a jamais ressenti joie et fierté en rendant service à quelqu’un ne pouvant nous rendre qu’un merci et un sourire ? Les jeunes sont très sensibles à la question du service, mais ne prennent pas le temps d’en comprendre tous les biens-faits, « c’est normal ». Non, ce n’est pas normal, c’est essentiel, et d’autant plus vivifiant lorsqu’il est vécu avec amour.

Le Christ Jésus, dans sa Pâques me montre le Chemin, celui du don ultime, par amour. En donnant sa vie, par amour, il remporte la Victoire, il gagne, et ressuscite. Le voilà le CHEMIN que nous pouvons tous arpenter : donner de ma personne, être tourné vers les autres, vivre la solidarité, le partage, … la Charité. Vivant cela dans la gratuité, je ne peux que ressentir joie, bonheur, fierté, … un sentiment de plénitude qui me dit que je suis en VERITE avec moi-même, avec l’image de Dieu qui est en moi. Ma vie prend alors tout son sens, je ne suis pas là par hasard mais pour donner le meilleur de moi-même, la VIE. Alors monte en moi une envie folle de continuer, d’aller plus loin, envie de me libérer de toutes ces entraves qui me retiennent et m’emprisonnent, qui m’empêchent de mettre les voiles pour aller vers …, vers l’autre. Envie de plus de simplicité, de sobriété, envie de me désencombrer pour pouvoir me mettre en mouvement, envie de liberté … La voici la vraie LIBERTE, celle qui me permet de me mettre en route … « Allez, … prenez la route à travers villes et villages, annoncez la Bonne Nouvelle, et de toutes les nations, faites des disciples, pour un monde meilleur … ».

Il y aurait là bien des matières à creuser et à développer, et à intégrer aux Projets d’Etablissements et aux Projets Pastoraux. L’enjeu est essentiel pour notre avenir et des plus stimulants dans sa mise en place et son élaboration.

Voici ce que je pouvais vous partager de ma mission au sein des établissements scolaires vincentiens.

 

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