Le Christianisme à l’heure de la maladie. « Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts »

…et si les églises vides un peu partout dans le monde au moment de Pâques 2020 étaient un signe de ce qui se produira si nous ne parvenons pas à changer radicalement le visage du christianisme ? Il nous faut aller plus loin, plus profond que l'offre des substituts télévisés qui sont proposés.

CMission

Le Christianisme à l’heure de la maladie. « Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts »

C’est de la République tchèque que nous arrive cette profonde réflexion : Tomás Halik, son auteur (né en 1948), est professeur de sociologie à l’Université Charles de Prague, président de l’Académie Chrétienne Tchèque et aumônier de l’université. Pendant le régime communiste, il a été actif dans l’« Église clandestine ». Il est lauréat du Prix Templeton et docteur honoris causa de l’Université d’Oxford.

Notre monde est malade. Je ne fais pas seulement référence à la pandémie du coronavirus, mais à l’état de notre civilisation, tel qu’il se révèle dans ce phénomène mondial. En termes bibliques : c’est un signe des temps.

Au début de ce temps de Carême inhabituel, nombre d’entre nous pensaient que cette épidémie allait provoquer une panne généralisée de courte durée, une rupture dans le fonctionnement habituel de la société, que nous allions surmonter d’une manière ou d’une autre, et que bientôt tout rentrerait dans l’ordre comme cela était auparavant. Ce ne sera pas le cas. Et cela ne se passerait pas bien si nous essayions. Après cette expérience globale, le monde ne sera plus le même qu’avant, et il ne devrait probablement plus l’être.

Lors de grandes calamités, il est naturel de se préoccuper d’abord des besoins matériels pour survivre ; mais « on ne vit pas que de pain ». Le temps est venu d’examiner les implications plus profondes de ce coup porté à la sécurité de notre monde. L’inévitable processus de la mondialisation semblerait avoir atteint son apogée : la vulnérabilité générale d’un monde global saute maintenant aux yeux.

L’Église comme hôpital de campagne

Quel genre de défi cette situation représente-t-elle pour le christianisme et pour l’Église – un des premiers « acteurs mondiaux » – et pour la théologie ?

L’Église devrait être un « hôpital de campagne », comme le pape François le propose. Par cette métaphore, le pape veut dire que l’Église ne doit pas rester dans un splendide isolement loin du monde, mais doit se libérer de ses frontières et apporter de l’aide là où les gens sont physiquement, mentalement, socialement et spirituellement affligés. Oui, c’est comme cela que l’Église peut se repentir des blessures infligées tout récemment par ses représentants aux plus faibles. Mais essayons de réfléchir plus profondément à cette métaphore, et de la mettre en pratique.

Si l’Église doit être un « hôpital », elle doit bien sûr offrir les services sanitaires, sociaux et caritatifs qu’elle a offerts depuis l’aube de son histoire. Mais en tant que bon hôpital, l’Église doit aussi remplir d’autres tâches. Elle a un rôle de diagnostic à jouer (en identifiant les « signes des temps »), un rôle de prévention (en créant un « système immunitaire » dans une société où sévissent les virus malins de la peur, de la haine, du populisme et du nationalisme) et un rôle de convalescence (en surmontant les traumatismes du passé par le pardon).

Les églises vides : un signe et un défi

L’an dernier, juste avant Pâques, la cathédrale Notre-Dame de Paris a brûlé ; cette année, pendant le Carême, il n’y a pas de services religieux dans des centaines de milliers d’églises sur plusieurs continents, ni dans les synagogues et les mosquées. En tant que prêtre et théologien, je réfléchis à ces églises vides ou fermées comme un signe et un défi de Dieu.

Comprendre le langage de Dieu dans les événements de notre monde exige l’art du discernement spirituel, qui à son tour appelle un détachement contemplatif de nos émotions exacerbées et de nos préjugés, ainsi que des projections de nos peurs et de nos désirs. Dans les moments de désastre, les « agents dormants d’un Dieu méchant et vengeur » répandent la peur et en font un capital religieux pour eux-mêmes. Leur vision de Dieu a apporté de l’eau au moulin de l’athéisme pendant des siècles.

En temps de catastrophes, je ne vois pas Dieu comme un metteur en scène de mauvaise humeur, assis confortablement dans les coulisses des événements de notre monde, mais je le vois plutôt comme une source de force, opérant chez ceux qui font montre de solidarité et d’amour désintéressé dans de telles situations – oui, y compris ceux qui n’ont pas de « motivation religieuse » pour leur action. Dieu est amour humble et discret.

Mais je ne peux m’empêcher de me demander si le temps des églises vides et fermées n’est pas une sorte de vision nous mettant en garde sur ce qui pourrait se passer dans un avenir assez proche : c’est à cela que pourrait ressembler dans quelques années une grande partie de notre monde. N’avons-nous pas déjà été avertis par ce qui se passe dans de nombreux pays où de plus en plus d’églises, de monastères et de séminaires se vident et ferment leur porte ? Pourquoi avons-nous pendant si longtemps attribué cette évolution à des influences externes (« le tsunami séculier ») au lieu de comprendre qu’un autre chapitre de l’histoire du christianisme arrive à son terme et qu’il est temps de se préparer pour un nouveau ?

Cette époque de vide dans les bâtiments d’église révèle symboliquement peut-être la vacuité cachée des Églises et leur avenir probable, à moins qu’elles ne fassent un sérieux effort pour montrer au monde un visage du christianisme totalement différent. Nous avons beaucoup trop cherché à convertir le « monde » (« le reste »), et beaucoup moins à nous convertir nous-mêmes – pas une simple « amélioration », mais un changement radical de l’« être chrétien » statique en un « chrétien-en-devenir » dynamique.

Quand l’Église médiévale a fait un usage excessif des interdits comme sanction et que ces « grèves  générales »  de  toute  la  machine  ecclésiastique  signifiaient  que  les services religieux n’avaient plus lieu et que les sacrements n’étaient plus administrés, les gens ont commencé à rechercher de plus en plus une relation personnelle avec Dieu, une « foi nue ». Les fraternités laïques et le mysticisme se sont multipliés. Cet essor du mysticisme a sans aucun doute contribué à ouvrir la voie à la Réforme – non seulement celle de Luther et de Calvin mais aussi la réforme catholique liée aux Jésuites et au mysticisme espagnol. Peut-être que la découverte de la contemplation pourrait aider à compléter la « voie synodale » vers un nouveau concile réformateur.

Un appel à la réforme

Nous devrions peut-être accepter l’actuel sevrage des services religieux et du fonctionnement de l’Église comme un kairos, une opportunité pour nous arrêter et nous engager dans une réflexion approfondie devant Dieu et avec Dieu. Je suis convaincu que le temps est venu de réfléchir à la manière de poursuivre le mouvement de réforme que le pape François dit être nécessaire : non des tentatives de retour à un monde qui n’existe plus, ni un recours à de simples réformes structurelles externes, mais plutôt un changement vers le cœur de l’Évangile, « un voyage dans les profondeurs ».

Je ne vois pas en quoi une solution succincte sous forme de substituts artificiels, comme la télédiffusion de messes, serait une bonne solution à l’heure où le culte public est interdit. Le passage à la « piété virtuelle », à la « communion à distance » et à la génuflexion devant un écran de télévision est vraiment quelque chose de bizarre. Nous devrions peut-être plutôt tester la vérité des paroles de Jésus : là où deux trois personnes sont réunies en mon nom, je suis avec elles.

Pensions-nous vraiment répondre au manque de prêtres en Europe en important des « pièces de rechange » pour la machinerie de l’Église à partir d’entrepôts apparemment sans fond en Pologne, en Asie et en Afrique ? Nous devons bien sûr prendre au sérieux les propositions du synode sur l’Amazonie, mais nous devons simultanément accorder plus de place au ministère des laïcs dans l’Église ; n’oublions pas que, dans de nombreux territoires, l’Église a survécu sans clergé pendant des siècles entiers.

Peut-être que cet « état d’urgence » est un révélateur du nouveau visage de l’Église, dont il existe un précédent historique. Je suis persuadé que nos communautés chrétiennes, nos paroisses, nos congrégations, nos mouvements d’église et nos communautés monastiques devraient chercher à se rapprocher de l’idéal qui a donné naissance aux universités européennes : une communauté d’élèves et de professeurs, une école de sagesse, où la vérité est recherchée à travers le libre débat et aussi la profonde contemplation. De tels îlots de spiritualité et de dialogue pourraient être la source d’une force de guérison pour un monde malade. La veille de l’élection papale, le cardinal Bergoglio a cité un passage de l’Apocalypse dans lequel Jésus se tient devant la porte et frappe. Il a ajouté : Aujourd’hui le Christ frappe de l’intérieur de l’Église et veut sortir. Peut-être est-ce ce qu’il vient de faire.

Où est la Galilée d’aujourd’hui ?

Depuis des années, je réfléchis au texte bien connu de Friedrich Nietzsche sur le « fou » (le fou qui est le seul à pouvoir dire la vérité) proclamant « la mort de Dieu ». Ce chapitre s’achève par le fait que le fou va à l’église pour chanter « requiem aeternam deo » et demande : « Après tout, que sont vraiment ces églises sinon les tombeaux et les sépulcres de Dieu ? » Je dois bien admettre que pendant longtemps plusieurs aspects de l’Église me paraissaient de froids et opulents sépulcres d’un dieu mort.

Il semble que de beaucoup de nos églises seront vides à Pâques cette année. Nous lirons ailleurs les passages de l’évangile sur le tombeau vide. Si le vide des églises évoque le tombeau vide, n’ignorons pas la voix d’en-haut : « Il n’est pas ici. Il est ressuscité. Il vous précède en Galilée. »

Une question pour stimuler notre méditation pendant cette Pâques étrange : Où se trouve la Galilée d’aujourd’hui, où nous pouvons rencontrer le Christ vivant?

Les recherches sociologiques indiquent que dans le monde le nombre de « résidents » (à la fois ceux qui s’identifient totalement avec la forme traditionnelle de la religion et ceux qui affirment un athéisme dogmatique) diminue alors que le nombre de « chercheurs » augmente. En outre, il y a bien sûr un nombre croissant d’« apathéistes », des gens qui se moquent des questions de religion ou de la réponse traditionnelle qu’on leur donne.

La principale ligne de démarcation n’est plus entre ceux qui se considèrent croyants et ceux qui se disent non-croyants. Il existe des « chercheurs » parmi les croyants (ceux pour qui la foi n’est pas un « héritage » mais un « chemin »), comme parmi les « non- croyants » qui, tout en rejetant les principes religieux proposées par leur entourage, ont cependant un désir ardent de quelque chose pour satisfaire leur soif de sens.

Je suis convaincu que « la Galilée d’aujourd’hui », où nous devons rechercher Dieu, qui a survécu à la mort, c’est le monde des « chercheurs ».

À la recherche du Christ parmi les chercheurs

La Théologie de la Libération nous a enseigné à chercher le Christ parmi ceux qui sont en marge de la société. Mais il est aussi nécessaire de le chercher chez les personnes marginalisées au sein de l’Église, parmi ceux « qui ne nous suivent pas ». Si nous voulons nous connecter avec eux comme disciples de Jésus, nous allons devoir abandonner beaucoup de choses.

Il nous faut abandonner bon nombre de nos anciennes notions sur le Christ. Le Ressuscité est radicalement transformé par l’expérience de la mort. Comme nous le lisons dans les Évangiles, même ses proches et ses amis ne l’ont pas reconnu. Comme l’apôtre Thomas, nous n’avons pas à prendre pour argent comptant les nouvelles qui nous entourent. Nous pouvons persister à vouloir toucher ses plaies. En outre, où serons-nous sûrs de les rencontrer sinon dans les blessures du monde et les blessures de l’Église, dans les blessures du corps qu’il a pris sur lui ?

Nous devons abandonner nos objectifs de prosélytisme. Nous n’entrons pas dans le monde des chercheurs pour les « convertir » le plus vite possible et les enfermer dans les limites institutionnelles et mentales existantes de nos Églises. Jésus, lui non plus, n’a pas essayé de ramener ces « brebis égarées de la maison d’Israël » dans les structures du judaïsme de son époque. Il savait que le vin nouveau doit être versé dans des outres nouvelles.

Nous voulons prendre des choses nouvelles et anciennes dans le trésor de la tradition qui nous a été confié et les faire participer à un dialogue avec les chercheurs, un dialogue dans lequel nous pouvons et devons apprendre les uns des autres. Nous devons apprendre à élargir considérablement les limites de notre compréhension de l’Église. Il ne nous suffit plus d’ouvrir magnanimement une « cour des gentils ». Le Seigneur a déjà frappé « de l’intérieur » et est sorti – et il nous appartient de le chercher et de le suivre. Le Christ a franchi la porte que nous avions verrouillée par peur des autres. Il a franchi le mur dont nous nous sommes entourés. Il a ouvert un espace dont l’ampleur et l’étendue nous donne le tournis.

Au seuil même de son histoire, l’Église primitive des Juifs et des païens a vécu la destruction du temple dans lequel Jésus priait et enseignait à ses disciples. Les Juifs de cette époque ont trouvé une solution courageuse et créative : ils ont remplacé l’autel du temple démoli par la table familiale juive et la pratique du sacrifice par celle de la prière privée et communautaire. Ils ont remplacé les holocaustes et les sacrifices de sang par le « sacrifice des lèvres » : réflexion, louange et étude des Écritures. À peu près à la même époque, le christianisme primitif, banni des synagogues, a cherché une nouvelle identité propre. Sur les décombres des traditions, les Juifs et les Chrétiens apprirent à lire la Loi et les prophètes à partir de zéro et à les interpréter à nouveau. Ne sommes-nous pas dans une situation similaire de nos jours ?

Dieu en toutes choses

Quand Rome est tombée au début du Ve siècle, il y a eu une explication instantanée de plusieurs côtés : les païens y ont vu un châtiment des dieux à cause de l’adoption du christianisme, tandis que les chrétiens y ont vu une punition de Dieu adressée à Rome, qui avait continué à être la prostituée de Babylone. Saint Augustin a rejeté ces deux explications : à cette époque charnière il a développé sa théologie du combat séculaire entre deux « villes » adverses, non pas entre les chrétiens et les païens, mais entre deux « amours » habitant le cœur de l’homme : l’amour de soi, fermé à la transcendance (amor sui usque ad contemptum Deum) et l’amour qui se donne et trouve ainsi Dieu (amor Dei usque ad contemptum sui). La période actuelle de changement de civilisation n’appelle-t- elle pas une nouvelle théologie d’histoire contemporaine et une nouvelle compréhension de l’Église ?

« Nous savons où est l’Église, mais nous ne savons pas où elle n’est pas » nous a enseigné le théologien orthodoxe Evdokimov. Peut-être ce que le dernier concile a dit sur la catholicité et l’œcuménisme doit-il acquérir un contenu plus profond ? Le moment est venu d’élargir et d’approfondir l’œcuménisme, d’avoir une « recherche de Dieu en toutes choses » plus audacieuse.

Nous pouvons, bien sûr, accepter ce Carême aux églises vides et silencieuses comme une simple mesure temporaire brève et bientôt oubliée. Mais nous pouvons aussi l’accueillir comme un « kairos », un moment opportun « pour aller en eau plus profonde » et rechercher une nouvelle identité pour le christianisme dans un monde qui se transforme radicalement sous nos yeux. La pandémie actuelle n’est certainement pas la seule menace globale à laquelle notre monde va être confronté aujourd’hui et dans le futur.

Accueillons le temps pascal qui arrive comme un défi pour rechercher à nouveau le Christ. Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts. Cherchons-le avec audace et ténacité, et ne soyons pas surpris s’il nous apparaît comme un étranger. Nous le reconnaîtrons à ses plaies, à sa voix quand il nous parle dans l’intime, à l’Esprit qui apporte la paix et bannit la peur.

Tomás Halík

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Vivre la « communion spirituelle » : repères pour le discernement

Comment discerner la question de la « communion spirituelle » lorsque les fidèles n’ont plus accès à la communion sacramentelle ? En raison des décisions de confinement prises pour lutter contre le coronavirus, et par conséquent dans un contexte inédit touchant la vie sacramentelle, la proposition faite aux fidèles de remplacer la communion sacramentelle (qui peut être sous une seule ou sous les deux espèces) par une « communion spirituelle » ou mieux une « communion de désir » est désormais largement relayée dans les médias. Cependant si des circonstances exceptionnelles conduisent à opter pour des pratiques inhabituelles, il est toujours nécessaire d’exercer un discernement ecclésial afin de préserver la cohérence de la foi et des pratiques.

CMission

Vivre la « communion spirituelle » : repères pour le discernement

Cette proposition de « communion spirituelle » s’enracine dans la tradition de l’Église au temps des martyrs qui a parlé du baptême et de la communion « de désir ». On visait alors des fidèles, qui se trouvaient dans l’impossibilité de recevoir ces sacrements pour des raisons de persécutions ou d’isolement. S’ils venaient à mourir dans la persécution, l’Église de cette époque a estimé qu’ils avaient reçu le « baptême du sang » même s’ils n’avaient pu recevoir le baptême d’eau. De ce point de vue, la situation provoquée par le coronavirus trouve un certain écho dans cette expérience des premières générations chrétiennes. Et en conséquence ceci peut éclairer non seulement l’accès à la table eucharistique mais aussi la question complexe des célébrations catéchuménales et des sacrements de l’Initiation chrétienne (célébration des scrutins, et bien sûr celle de la Nuit pascale).

Il convient cependant de préciser ce que signifie lexpression « communion spirituelle » car elle reçoit des interprétations fort diverses : elle désigne lunion au Christ qui se réalise par le désir de la réception du sacrement, un désir qui, par nature, est donc assorti de lattente de la communion sacramentelle1. L’adjectif « spirituel » attire d’ailleurs l’attention sur ce que le Catéchisme de lÉglise Catholique souligne dans un développement sur « la communion de l’Esprit Saint » :

Le terme de la mission de l’Esprit Saint dans toute action liturgique est de mettre en communion avec le Christ pour former son Corps. L’Esprit Saint est comme la sève de la Vigne du Père qui porte son fruit dans les sarments (cf. Jn 15, 1-17 ; Ga 5, 22). Dans la Liturgie se réalise la coopération la plus intime de l’Esprit Saint et de l’Église. Lui, l’Esprit de Communion, demeure indéfectiblement dans l’Église, et c’est pourquoi l’Église est le grand sacrement de la Communion divine qui rassemble les enfants de Dieu dispersés. Le fruit de l’Esprit dans la Liturgie est inséparablement Communion avec la Trinité Sainte et Communion fraternelle (cf. 1 Jn 1, 3-7)2.

Il faut sans cesse souligner que c’est l’Esprit-Saint – et lui seul – qui est le maître de la communion : la communion n’est ni une chose, ni une volonté humaine mais un don reçu d’En-Haut, « le don » par excellence. Et nous avons l’assurance que le Christ ressuscité donne l’Esprit pour conduire les fidèles au Père. C’est pourquoi le Notre Père est une entrée dans la communion trinitaire à laquelle toute la vie liturgique, et pas seulement la communion eucharistique, nous invite.

Situer la communion spirituelle dans lhistoire

Au cours de son cheminement dans l’histoire, l’Église a connu des pratiques et des théologies de l’Eucharistie diversifiées. La notion de communion spirituelle s’est surtout développée à un moment de l’histoire où, pour les fidèles, la communion eucharistique était rare voire exceptionnelle. Il est donc nécessaire d’enraciner le discernement actuel dans cette longue histoire pour mieux mesurer combien les conditions actuelles transforment l’approche d’une réalité ancienne.

La notion a été reprise en particulier par le Concile de Trente sur la base d’une approche médiévale distinguant trois manières de communier : « sacramentellement seulement » (ce que fait le pécheur qui reçoit l’eucharistie sans véritable désir), « spirituellement seulement » (c’est la communion de désir) et enfin « sacramentellement et spirituellement », ce qui correspond à la pleine vérité de la vie sacramentelle qui consiste à recevoir la communion avec foi et intention droite3. On voit ainsi que la notion de « communion spirituelle » est liée en profondeur avec un modèle théologique spécifique, qui est aujourd’hui en grande partie étranger à beaucoup de fidèles.

De plus, on ne peut oublier que dans un monde façonné par les modèles de la consommation, notre rapport à la communion est imprégné par la volonté de satisfaire un besoin plutôt que de rencontrer le désir d’un Dieu qui vient à notre rencontre parce qu’il aime et sauve toute l’humanité. Ceci se traduit parfois dans le langage. Ainsi on peut entendre : « je n’ai pas eu ma messe » ou « je n’ai pas eu ma communion ». En d’autres termes, la communion spirituelle ne peut être pensée comme une manière d’avoir quand même la communion dans un temps de privation. Elle doit être l’expression d’un désir de relation et de vie, une relation qui comme toujours dans le christianisme ne peut séparer l’amour du prochain de l’amour de Dieu.

En s’appuyant sur l’enseignement de Sainte Thérèse d’Avila, Jean-Paul II a fait sienne l’idée de « communion spirituelle » dans l’Encyclique Ecclesia de Eucharistia en notant qu’elle s’est « heureusement répandue depuis des siècles dans l’Église » et qu’elle est « recommandée par de saints maîtres de vie spirituelle »4. Ceci peut se comprendre à la lumière de l’histoire des pratiques eucharistiques. Au XVIe siècle, la communion spirituelle était vécue alors qu’il existait une sorte de césure (matérialisée dans l’espace par la séparation entre nef et sanctuaire) entre le prêtre qui « disait » la messe et les fidèles qui « l’entendaient ». D’autre part, l’accès à la communion sacramentelle était lié à une discipline rigoureuse (jeûne strict, confession, etc.) qui tenait même des religieuses, éloignées de la communion sacramentelle5. Or cette discipline a été profondément modifiée au début du XXe s. par le Pape S. Pie X qui fut un fervent partisan de la communion fréquente6. Et c’est sur la base de ses impulsions que Vatican II affirme :

On recommande fortement cette participation plus parfaite à la messe qui consiste en ce que les fidèles, après la communion du prêtre, reçoivent le Corps du Seigneur avec des pains consacrés à ce même sacrifice7.

Il ne conviendrait donc pas de penser la communion spirituelle comme une sorte d’alternative à la vie sacramentelle. La communion spirituelle doit demeurer en lien profond avec le mémorial eucharistique dont la célébration communautaire de la messe est l’expression ordinaire.

Penser la proposition à la lumière du renouveau théologique contemporain

Il est important de souligner que la théologie au XXe siècle a apporté un regard renouvelé sur les pratiques eucharistiques et leur signification : la participation à la table eucharistique – ou son impossibilité dans les conditions actuelles – doit donc être pensée à la lumière de ce renouveau. Dans un paragraphe portant sur la « participation » à l’Eucharistie, et sur la base d’un ressourcement en tradition puisé dans les écrits des Pères de l’Église, la Constitution sur la liturgie du dernier concile énonce un principe qui unifie le rôle de présidence du prêtre et la « participation » des fidèles dans une action qui est celle, conjointe, du Christ et de l’Église8 :

Aussi l’Église se soucie-t-elle d’obtenir que les fidèles n’assistent pas à ce mystère de la foi comme des spectateurs étrangers et muets, mais que, le comprenant bien dans ses rites et ses prières, ils participent de façon consciente, pieuse et active à l’action sacrée, soient formés par la Parole de Dieu, se restaurent à la table du Corps du Seigneur, rendent grâces à Dieu ; qu’offrant la victime sans tache, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi en union avec lui, ils apprennent à s’offrir eux-mêmes et, de jour en jour, soient consommés, par la médiation du Christ, dans l’unité avec Dieu et entre eux pour que, finalement, Dieu soit tout en tous9.

Il faut donc que la proposition de « communion spirituelle » reste en cohérence avec cette réappropriation de la Tradition et ses conséquences sur les pratiques sacramentelles. On notera en particulier que cette doctrine de la participation au mystère eucharistique tient ensemble quatre aspects : l’écoute de la Parole qui est une forme de communion, la communion sacramentelle, l’action de grâces et, reliée intimement à la mémoire du sacrifice du Christ, l’offrande de notre vie dans l’union avec nos frères. Il ne faudrait pas que la promotion de la communion spirituelle aboutisse à séparer ce que l’enseignement de l’Église prend soin d’unir étroitement.

Des repères pour exercer un discernement

  • Toute communionsacramentelle est communion spirituelle : Augustin souligne qu’il s’agit de manger la chair du Christ, non seulement sacramentellement, mais aussi spirituellement10. Dès lors, la distinction entre communion « sacramentelle » (au corps et au sang du Christ) et communion « spirituelle » présuppose une séparation entre deux voies de communion, qui en réalité forment une unité insé
  • L’idée de « communionspirituelle » en tant que communion sans réception du sacrement faisait partie (avec l’élévation ou l’adoration) des moyens pour rapprocher les fidèles d’un contact avec l’eucharistie alors même que la peur de la communion en état d’indignité et de péché mortel les en tenait éloignés11.
  • La notion de « communionspirituelle » a été dans le passé d’autant plus compréhensible qu’il était habituel pour tous, de voir la messe célébrée sans autre communion que celle du prê
  • Pour l’antiquité chrétienne, « aller à l’assemblée» surtout le dimanche, constituait un aspect décisif de l’appartenance à la communion ecclésiale12. En faisant de l’assistance à la messe une obligation (sous peine de péché), la communion sacramentelle en a reçu en retour le caractère d’une pratique d’exception, souvent réservée à une é Le XXe s. a redécouvert le lien fondamental entre communion sacramentelle et participation à l’assemblée chrétienne comme l’indique St Augustin dans un célèbre sermon adressé aux nouveaux baptisés :

Si tu veux savoir ce qu’est le corps du Christ, écoute l’Apôtre dire aux fidèles : « Vous, vous êtes le corps du Christ et ses membres » (1 Co 12,27). Puisque donc vous, vous êtes le corps du Christ et ses membres, c’est votre mystère à vous qui est placé sur la table du Seigneur ; c’est votre mystère que vous recevez. C’est à l’affirmation de ce que vous êtes que vous répondez : Amen, et votre réponse est comme votre signature. On vous dit : « Le corps du Christ », et vous répondez : « Amen ». Soyez donc membres du corps du Christ, pour que soit vrai votre amen. (…) Soyez ce que vous voyez, et recevez ce que vous êtes »13.

  • Vatican II et, à sa suite la réforme liturgique, a voulu renouer avec une vision unitive de l’Eucharistiesupportée par la notion de mystè C’est toute la célébration qui est un mystère sponsal d’union entre le Christ et l’Église. La liturgie de la Parole en tant qu’elle manifeste le dialogue de l’Époux et de l’Épouse ne fait qu’un avec la partie eucharistique14. L’Eucharistie est donc inséparablement « parole et pain » : la liturgie de la Parole trouve son accomplissement sacramentel dans la liturgie eucharistique. C’est cette unité fondamentale de l’Eucharistie que la pratique de la « communion spirituelle » ne doit pas effacer.

La Présentation générale du Lectionnaire romain15 et surtout l’exhortation apostolique Verbum Domini de Benoît XVI ont par ailleurs souligné la dimension sacramentelle de la proclamation de la Parole de Dieu dans la liturgie16. A ce titre, l’idée de « communion spirituelle » ne peut réduire l’affirmation de la valeur sacramentelle de la liturgie de la Parole à une formule sans consistance véritable. Benoît XVI déployait alors une affirmation capitale de Vatican II concernant la « présence » du Christ – et donc une véritable expérience de communion spirituelle – dans toute liturgie de la Parole et notamment dans la liturgie des Heures :

Il est là présent dans sa parole, car c’est lui qui parle tandis qu’on lit dans l’Église les Saintes Écritures. Enfin il est là présent lorsque l’Église prie et chante les psaumes, lui qui a promis : « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20)17.

  • Vatican II a développé une théologie de la participation active à la liturgie qui en fait l’une des voies de l’exercice du sacerdoce commun des baptisés devenus par les sacrements de l’Initiation chrétienne, prêtres, prophètes et rois18. La vie de prière et la communionsacramentelle font donc partie de l’exercice même du sacerdoce commun. Mais l’exercice de la charité au quotidien, particulièrement sollicité dans un temps de confinement, est aussi un lieu d’exercice de ce même sacerdoce commun.
  • Les auteurs qui à l’époque contemporaine ont approfondi la théologie de l’Eucharistieont souligné l’unité entre communion au Christ et communion ecclésiale19. De là résulte l’insistance sur l’unité entre communion eucharistique et communion ecclésiale, dont la mémoire du Pape et de l’évêque diocésain dans la Prière eucharistique est l’une des manifestations les plus concrè La « communion spirituelle » ne peut donc être séparée de la communion ecclésiale et de ses signes.

Dans le monde occidental contemporain, la catégorie de « spirituel » est confondue trop souvent avec un aspect de la vie intime des personnes, et le terme de « spiritualité » est devenu un mot flou utilisé dans des contextes très larges et sans référence avec la vie chrétienne, ce qui justifie parfois une vision subjective de la foi. Dans ce contexte, en invitant à la « communion spirituelle », on doit faire en sorte de ne pas alimenter une tendance « spiritualisante » qui ôte la dimension concrète aux pratiques liturgiques. Celles-ci ne concernent pas seulement l’individu (« moi et mon Dieu ») mais le corps de l’Église. La communion spirituelle n’est pas une forme d’isolement dans un face à face avec Dieu, mais elle est une rencontre avec un Dieu qui fait alliance avec un peuple.

C’est pourquoi la liturgie s’exprime habituellement en « nous » et rarement en « je ». Et parce que le Corps ecclésial n’est pas seulement une réalité spirituelle dépendant de la volonté individuelle subjective d’adhérer à ce corps, la dimension corporelle de la liturgie est un aspect décisif de l’édification du Corps de l’Église. A l’heure, où se multiplient les propositions de célébration via internet, il est vital de manifester la différence entre « prier devant la télévision » (ce qui se comprend comme manière de communier « spirituellement ») et « participer » à la célébration de la messe. Ceci ne dévalue pas la valeur surtout en période de confinement de ce mode de participation liturgique, mais invite à trouver les moyens de donner une dimension corporelle à cette pratique de célébration par écran interposé.

Conclusion

Dans le contexte extraordinaire d’une crise sanitaire qui déroute les habitudes, la proposition de la « communion spirituelle » comme forme de vie eucharistique doit s’accompagner du discernement théologique et spirituel auquel invite sans cesse le Pape François. Ce contexte invite surtout à réapprofondir le sens de la célébration ordinaire de la messe et de la participation à la table eucharistique. Les quelques éléments historiques que cette contribution apporte, montrent combien la notion même de « communion spirituelle » s’enracine dans une longue histoire des pratiques et des conceptions théologiques, qui ne sont plus vraiment les nôtres. En d’autres termes, il convient de ne pas se contenter de répéter des expressions du passé, mais à l’intérieur de l’héritage que nous a laissé Vatican II relayé et déployé par le magistère récent de l’Église. La proposition de la « communion spirituelle » doit donc chercher la cohérence avec l’affirmation que la participation à la liturgie est « sommet » et « source » de la vie de l’Église[20]. Et la boussole qui doit guider toujours le discernement à opérer est l’unité fondamentale entre célébration de la messe et communion sacramentelle.

Patrick Prétot, Theologicum/ Institut Supérieur de Liturgie, Institut Catholique de Paris

  1. Mgr Louis de Bazelaire, « Communionspirituelle », Dictionnaire de Spiritualité, II, 1294-1300 : « Communier spirituellement, c’est s’unir à Jésus-Christ présent dans l’eucharistie, non pas en le recevant sacramentellement, mais par un désir procédant d’une foi animée par la charité (DTC, art. Communionspirituelle, col. 572-573) ».
    2. Catéchisme de lÉglise Catholique (CEC), n. 1108.
    3. Concile de Trente, Session XIII, 11 octobre 1551, Décret sur le sacrement de l’Eucharistie, ch. 8, Denzinger n. 1648.
    4. Jean-Paul II, Encyclique Ecclesia de Eucharistia, 17 avril 2003, n. 34, qui renvoie à Ste Thérèse d’Avila, Le chemin de la perfection, ch. 37 : « Lorsque vous ne recevez pas la communion à la Messe que vous entendez, communiez spirituellement, c’est là une méthode très avantageuse […] ; vous imprimerez ainsi en vous un amour profond pour notre Seigneur ».
    5. Ceci apparaît par exemple dans les écrits de Thérèse de Lisieux ; pour la pratique de la communion au cours de l’histoire, voir l’article très complet de Joseph Duhr, « Communion fréquente », Dictionnaire de spiritualité, II, 1234-1292 ; des prescriptions ecclésiastiques médiévales imposaient la continence aux époux tandis que les règles empêchaient les femmes de recevoir la communion (Ibid., c. 1255-1257).
    6. Pie X, Décret Sacra Tridentina Synodus sur la communion fréquente, 20 décembre 1905, Denzinger, n. 3375‑3383.
    7. Cf. Concile Vatican II, Constitution sur la liturgie, n. 55 ; voir aussi Présentation générale du Missel romain, n. 85.
    8. Ibid., n. 2.
    9. Ibid., n. 48.
    10. Homélies sur lÉvangile de Saint Jean, XVV-XXXIII, dans Œuvres de Saint Augustin, « Bibliothèque Augustinienne », 72, trad. introd. et notes par M.-F. Berrouard, s.l., Desclée de Brouwer, 1977, Tractatus XXVI, 11, p. 509.
    11. Cf. Concile de Latran IV (1215), Denzinger, n. 812, qui prescrit le minimum de la communion (et de la confession) une fois l’an, pour la fête de Pâques.
    12. Cf. He 10, 25 repris par CEC n. 2178.
    13. Augustin, Sermon 272, PL 38,1247, trad. E. Mersch, Le corps mystique du Christ, Bruxelles, Edition Universelle, 1935, p. 115 repris dans LEucharistie, 20 siècles dhistoire, Présenté par F. Tollu, Paris, Cerf, « Textes en main », p. 52-53.
    14. Concile Vatican II, Constitution sur la liturgie, n. 56.
    15. Présentation générale du Lectionnaire romain n. 41.
    16. Benoît XVI, Exhortation apostolique Verbum Domini, 30 septembre 2010 ; deuxième partie, surtout n. 56.
    17. Cf. Concile Vatican II, Constitution sur la liturgie, n. 7.
    18. Concile Vatican II, Constitution dogmatique sur l’Église Lumen gentium, n. 10-11.
    19. A cette grande œuvre se sont attachés de multiples théologiens comme par ex. Henri de Lubac, Jean-Marie Roger Tillard, Walter Kasper ou Gustave Martelet.
    20. Concile Vatican II, Constitution sur la liturgie, n. 10.
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Querida Amazonia (Opinion). P. François Glory

Le mercredi 12 février 2020, jour anniversaire des 15 ans de l’assassinat de la sœur américaine, Dorothy Stang, dans l’état du Pará au Brésil, le pape François publiait son exhortation apostolique : Querida Amazonia.

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Querida Amazonia (Opinion). P. François Glory

Le mercredi 12 février 2020, jour anniversaire des 15 ans de l’assassinat de la sœur américaine, Dorothy Stang, dans l’état du Pará au Brésil, le pape François publiait son exhortation apostolique : Querida Amazonia. Dorothy c’est tout un symbole : religieuse missionnaire, éliminée par le lobby des latifundios, elle s’opposait à la destruction de la forêt et défendait les petits paysans qui voulaient vivre en harmonie avec leur « Mère Terre ». Je la connaissais pour avoir travaillé pendant vingt-ans dans la même région.

 

Dans Querida Amazonia, François nous fait part de ses quatre rêves : le social, le culturel, l’écologique et l’ecclésial. Il s’inspire de l’exemple de Dorothy et de tant de martyrs d’Amérique latine qui ont et continuent à donner leurs vies pour les peuples d’Amazonie. Les rêves de François ne seraient qu’une utopie de plus s’ils n’avaient été vécus et expérimentés au sein des communautés et marqués du sceau du sang des martyrs !

 

Dorothy n’imaginait point pouvoir défendre les paysans sans terre, sans valoriser leurs racines culturelles, souvent méprisées par des relents de racisme. Cohérente avec ses choix, elle partageait les conditions de vie frugale et d’insécurité des petits paysans, elle en paiera le prix fort. Le souci de la Terre-Mère nourricière, dont il faut protéger la biodiversité, était l’expression la plus affirmée de sa mystique. Les communautés ecclésiales de base étaient son Eglise vivante et la forêt son couvent bien aimé. Son choix prioritaire des pauvres illuminait son doux regard qui ne cessait de révéler l’Amour du Père et de son Fils pour les exclus. Les dimensions sociale, culturelle et écologique se rejoignaient, portées dans un même fleuve de vie. Dorothy rêvait oui, trop peut-être, pour croire en l’humanité.

 

A son tour, François nous a surpris en joignant sa voix prophétique aux grands poètes d’Amérique Latine. Il nous invite à ouvrir les yeux du cœur pour comprendre les défis et les enjeux qui attendent ceux qui veulent sauver cette Querida Amazonia. Les quatre rêves sont ceux de Dorothy et de ceux qui, au cœur de l’Amazonie, s’opposent à son pillage. L’appât du gain entraine la disparition des communautés autochtones et de leur environnement. Pollution des fleuves et mort de la faune en sont les conséquences dramatiques.

 

Sans respect des traditions et croyances ancestrales des tribus indigènes, des pasteurs évangéliques s’emploient à les civiliser en les convertissant. Anesthésiés par la louange importée, ils deviennent des proies faciles aux mains de trafiquants sans scrupules. La théologie de la prospérité a remplacé la théologie de la Libération. Toutes les formes d’esclavage font leur apparition.

 

Les ressources sont prospectées par une classe de privilégiés qui, au nom du progrès, s’arroge tous les droits y compris celui de supprimer les gêneurs. Périodiquement des responsables syndicaux, des défenseurs de l’environnement, des chefs de peuples indigènes sont froidement assassinés. L’impunité est totale dans le nouveau régime, élu par ceux qui rêvaient d’un Messie rétablissant les valeurs chrétiennes contre le péril du socialisme versus Venezuela !

 

François, dans un cri prophétique, dénonce les injustices et les crimes permanents. Au paragraphe 19, il écrit : J’ai honte et « je demande humblement pardon pour les crimes contre les peuples autochtones… ». En réponse, le président du Brésil l’accusera de vouloir s’approprier l’Amazonie qui ne serait pas cette terre querida (chérie) qu’il faut protéger, mais un trésor qu’il faut exploiter pour faciliter les progrès économiques du Brésil. Ils profiteront comme toujours aux élites et jetteront dans la misère des milliers d’infortunés, expulsés de leurs terres ! L’histoire a la manie de se répéter !

 

Il reste une surprise dans le dernier chapitre, due à une attente frustrée. Où sont donc passés les « Viri probati », « la proposition d’un rite amazonien », « l’officialisation des ministères féminins » ? L’espérance était grande après les audacieuses propositions faites au Synode du mois d’octobre ! Mais voilà, François a décollé de la réalité et s’est mis à rêver !

 

Les conservateurs crient victoire. Le Pape nous a écouté ! Le camp adverse qui pensait en finir avec la loi du célibat et entrer dans l’histoire ne cache pas sa frustration. Comme nous venons de le voir, l’urgence en Amazonie n’est pas la question des Viri Probati, ni celle de la question de nouveaux ministères. Les communautés n’ont pas attendu le Synode pour s’organiser, elles le font depuis la Conférence de Medellin en 1968.

 

Mauricio Lopes, secrétaire exécutive du Reapam (Rede Eclesiástica Panamazônica) écrit : Les prêtres mariés et les femmes diacres, sont deux thèmes qui distraient et réduisent l’ampleur du synode et dévient le regard de l’objectif principal : dénoncer l’extractivisme destructeur qui graduellement réduit à néant le poumon du monde… D’un côté, il y a un conservatisme qui prétend que rien ne doit changer dans le modèle de l’Eglise. Et de l’autre, des groupes qui ne vivent même pas en Amazonie, mais assument une position idéologique qui ne représente pas les nécessités de notre territoire.

 

François n’est pas tombé dans le piège de fausses solutions et d’autre part, il ne ferme aucune porte. Il invite l’Eglise à changer son regard et nous interpelle par une approche différente de la réalité, qui permet de dépasser les clivages et les différences. Les connaisseurs retrouveront sa méthode : devant deux positions contraires, il faut trouver une troisième voie qui ne fait ni vainqueurs ni vaincus. Attentifs aux appels de l’Esprit, les uns et les autres trouvent alors un consensus qui surpasse les clivages et permet de s’investir sur un nouveau projet ecclésial !

 

Dorothy avait résolu la question en s’attaquant au vrai problème. Il est heureux que le jour de la publication de l’exhortation, tous puissent se souvenir que la bonne piste se trouve sur celle ouverte par les Dorothy de l’Amazonie et non dans les laboratoires théologico- pastoraux. François l’a compris et il invite l’Eglise en Amazonie à poursuivre sa recherche.

 

Mais petit problème : Dans le rêve ecclésial, il y a un aspect qui pourrait devenir un cauchemar ! Ghislain Lafont, théologien renommé, écrit : Il me parait, pourtant, quand on parle du sacerdoce à partir de ce qui lui est spécifique et que l’on cherche cette spécificité seulement dans le pouvoir du sacerdote sur les sacrements, qu’il ne soit pas possible de réaliser une Eglise d’Amazonie, humaine et eucharistique ; on court le risque de la maintenir dans un régime clérical… Les numéros 87-90 de Querida Amazonia ne semblent pas avoir accueilli ce que le Concile Vatican II avait dit sur le sacerdoce. Comment sortir de cette impasse ? (Article publié dans Settimana News, 26. 02. 2020)

 

Le rappel du rôle irremplaçable, et qui ne peut être délégué, du prêtre pour la célébration de l’Eucharistie semble bloquer toute innovation. Et pourtant, ne peut-on pas imaginer une nouvelle approche des ministères ! Tant d’études et de publications après le Concile Vatican II semblent être tombées dans les oubliettes des forteresses cléricales !

 

Pour avoir passé plus de trente années en Amazonie, je sais que la solution des Viri Probati était illusoire. Au Brésil, il existe cinquante mille communautés sans prêtres. Faut-il en ordonner pour certaines et pas pour d’autres ? La suggestion était de choisir des diacres permanents qui eux n’habitent que les grandes villes ! François a flairé le danger. Cette solution ne résolvait rien, au contraire elle aurait eu pour effet de renforcer le cléricalisme. Le prêtre ne chasserait-il pas la plupart des femmes animatrices des communautés qui jusque-là n’aurait rempli qu’un rôle de suppléance !

 

Fallait-il instituer un ministère propre aux femmes ? Débat. Les ministères ne pouvaient se penser qu’en relation avec le ministère sacerdotal et le pouvoir qui lui est attaché. La femme aurait ainsi un rôle propre à sa condition ne conduisant jamais à des responsabilités qui ne peuvent être assumées que par des hommes. Le Il n’y a plus ni homme ni femmes de Galates 3, 28) étant renvoyé aux calendes grecques des agendas de la dogmatique !

 

Il est sage que François n’ait pas voulu toucher au système, conscient qu’il ne servirait à rien de mettre un tissu de secours sur un vieux. A vin nouveau outre neuve ! Le seul modèle que nous connaissions étant le clérical, il faut chercher une autre voie si nous voulons éviter de cléricaliser tous ceux qui accèdent à des ministères ou à des fonctions dans l’Eglise. En dépouillant la fonction sacerdotale de sa carapace cléricale, à l’exemple du Christ qui s’est dépouillé de sa forme de Dieu sans perdre sa divinité (Ph 2, 6-11), nous retrouverions le sens de la fonction sacerdotale que décrit la lettre aux Hébreux. Une piste sûre.

 

L’Amazonie n’a pas besoin de prêtres sacrificateurs mais de missionnaires qui se sacrifient à l’exemple de Dorothy. Ordonner des hommes mariés pour pallier au manque de ministres ordonnés peut réduire et la fonction sacerdotale et l’eucharistie qui ne devrait pas apparaître comme la propriété exclusive du ministre ordonné. C’est dans participation active de toute la communauté, expérimentée déjà dans les célébrations de la Parole, qu’il est possible de trouver la fonction de l’Eucharistie, parfois vécue comme un bel acte de dévotion auquel nous aurions la grâce de participer.

 

François laisse cependant une porte ouverte. Il fait un retour sur l’expansion de la foi chrétienne qui est sortie de la matrice juive et a su s’incarner dans les cultures gréco-romaines et acquérir sur son passage différentes modalités. De façon analogue, en ce moment historique, l’Amazonie nous met au défi de surmonter des perspectives limitées…pour chercher des voies plus larges et audacieuses d’inculturation.

 

Autant dire que Pierre laisse maintenant agir Paul pour qu’il ouvre l’Evangile aux Peuples d’Amazonie, libérés des lois et des exigences de la culture européenne. Un chantier attend l’Eglise en Amazonie. Viser juste, c’est écouter les Dorothy qui sont sur le terrain. L’Eglise changera quand les hommes ne seront plus les seuls à gouverner et à protéger leurs privilèges !

 

P. François Glory en ce 1er mars 2020

 

Date du Décès du père Ernesto Cardenal, prêtre, politique et poète. L’âme du Nicaragua

Pour poursuivre la réflexion je recommande la lecture du dernier n° 232 « Le Monde de la Bible ». Il fait une étude sur Le Prêtre des polythéismes au christianisme.

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“Akamasoa” Argentine. Le projet argentin cherche à sortir les personnes pauvres de la pauvreté en leur donnant la dignité

Selon le prêtre missionnaire argentin Pedro Opeka, la misère n’est pas un mauvais sort, mais le résultat d’une perte de souci social des responsables politiques qui tournent le dos à leur propre peuple. Au début du XXe siècle, la patrie du Pape François était le “grenier du monde” avec une immense production qui représentait la moitié de celle de l’Amérique Latine.

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“Akamasoa” Argentine. Le projet argentin cherche à sortir les personnes pauvres de la pauvreté en leur donnant la dignité

ROSARIO, Argentine – Selon le prêtre missionnaire argentin Pedro Opeka, la misère n’est pas un mauvais sort, mais le résultat d’une perte de souci social des responsables politiques qui tournent le dos à leur propre peuple.  Au début du XXe siècle, la patrie du Pape François était le “grenier du monde” avec une immense production qui représentait la moitié de celle de l’Amérique Latine.

Des dizaines d’années de mauvaise gestion ont conduit à une situation de grande pauvreté en Argentine, qui a désormais plus de 4500 bidonvilles et de logements illégaux dans le pays. Environ 35% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, avec 50% d’enfants de moins de 18 ans pauvres.  

Confronté à cette réalité, Gaston Vigo, un jeune catholique chrétien de 30 ans, a lancé Akamasoa Argentine, Plus d’humanité.

Akamasoa est le nom de la ville construite par Opeka qui aujourd’hui héberge plus de 30.000 personnes à Antanarivo, Madagascar où le prêtre missionnaire a servi depuis un demi-siècle.

Cette ville a été constituée de 5000 maison sans compter les écoles, les hôpitaux, les terrains de jeux, et même un petit stade où il dit la messe pour des milliers de personnes chaque dimanche.

Vigo lui a rendu visite en 2018 pour essayer de comprendre sa méthode. Il a travaillé avec CONIN, une ONG argentine, qui essaie de lutter contre la malnutrition chronique en Argentine. 

« Je suis venu à Madagascar avec le rêve de demander à Pedro de nous partager le concept d’Akamasoa en Argentine, lui expliquant que son travail nous était nécessaire, avec son intuition d’aider sans assister » nous a dit Vigo au téléphone. « Akamasoa consiste dans l’aide pour que le pauvres tiennent debout afin qu’ils ne vivent plus à genoux ». 

“Akamasoa Argentine est né d’une profonde émotion à cause de la peine de savoir qu’il y a beaucoup de monde qui sont abandonnés”, dit-il. « J’ai souvent dit que l’Argentine n’est pas quelque chose que nous avons hérité de nos parents, mais quelque chose que nous allons léguer à nos enfants. Mais qu’allons-nous leur laisser ? Un pays avec 134.000 personnes mourant de faim dans les 70 prochaines années ? Un pays avec 60% d’enfants pauvres? Un pays ou 50% d’entre eux ne finissent pas le lycée?”

Vigo a vécu longtemps à Akamasoa à Madagascar où il dit qu’il est devenu “humble” parce qu’il a été impressionné par la transformation de la décharge municipale où  a maintenant été construire “la ville de l’amitié”, transformant “l’enfer de la faim en une oasis d’espérance”.

Lorsqu’il est rentré en Argentine, il a rencontré la fondation Mas Humanidad (Plus d’Humanité) qui dirige les trois centre CONIN qui luttent contre la malnutrition des jeunes en proposant des ateliers et des séminaires pour adultes, avec la philosophie : faire tout son possible pour aider les autres à sortir de la pauvreté.

“J’ai rejoint les équipes de cette organisation, qui a déjà des structures, des ressources humaines et la même vocation de servir les autres », dit Vigo. Ce fut la naissance d’Akamaso-Argentine, Plus d’Humanité, un organisation qui aujourd’hui aide 600 personnes en essayant de créer le même oasis d’espérance qui a été fondé à Madagascar.

“Comment n’aurions-nous pas essayé de faire cela en Argentine, dans ce qui fut dans le passé le phare de l’Amérique Latine ? » dit Vigo.

La crise générée par le coronavirus a changé le travail d’Akamasoa Argentine, aller au service des personnes au lieu de les voir venir dans les centres, solliciter de l’argent au lieu de la nourriture aux donateurs, réduire les mouvements. Mais toujours travailler sur les chapeaux de roues, aidant 195 enfants de moins de 5 ans qui sont dénutris et auront des retards de croissance s’ils ne reçoivent pas d’aide.

Vigo et Opeka sont demeurés fermés, mais en contact permanent par WhatsApp. Le laïc a mis au courant le prêtre du progrès fait dans la petite région de Lima, dans la banlieu de Buenos Aires, où est basé le projet, avec les premières maison déjà construites par les familles elles-mêmes, comme cela se fait à Madagascar.

« Pedro a une façon de conduire le projet incroyable, très humble, très humain, nous disant que nous devons trouver notre identité et que même s’il y a peut-être des choses que nous pouvons reproduire, nous devons trouver nos propres solutions aux problèmes complexes qui naissent quotidiennement » dit Vigo.

« Mais nous avons la joie d’avoir une boussole, sachant que si nous avons besoin d’eux, nous pouvons les appeler, ils ont tracé un chemin pour nous, raison pour laquelle nous avons choisi de garder le nom, sachant ainsi la direction que nous prenons, cette ville de 29.000 personnes divisés en 22 quartiers a permis à un million de personnes de sortir de l’extrême pauvreté » dit-il. « Nous prenons cette route, humblement mais aussi certains que nous pouvons le faire devenir réalité ».

L’an dernier, le Pape François a visité Akamasoa durant sa visite pastorale en Afrique. Le Pontife a dit que cette ville malgache illustre « la foi vivante » traduite en actes concrets capable de « déplacer des montagnes ». « Une foi qui rend possible de voir la chance au lieu de l’insécurité ; de voir l’espérance au lieu de la fatalité, de voir la vie au lieu de paroles de morts et de destruction, » a dit François.

Vigo dit qu’il est habité par la même foi, et Akamasoa Argentine n’aide pas seulement des familles à sortir les enfants de la malnutrition mais les aide à terminer l’école, apprendre le commerce, chercher des emplois et construire le propre voisinage avec des briques et du mortier, au lieu des abris de ferrailles et de sacs de plastiques habituels dans les bidonvilles argentins.

“La plus grande satisfaction serait de construire en cinq ans une communauté d’amis, ce qui est le sens d’Akamasoa en Malgache » continue-t-il. « Nous voulons casser le circuit de l’assistance que enferme dans la misère dans laquelle les pauvres vivent »

Vigo dit qu’il rêve d’un jour durant lequel « les aides du gouvernement ne seront pas la seule façon d’aider les pauvres, mais où il leur offrira l’éducation, l’emploi, la nourriture et la dignité ».

Akamasoa Argentina, dit-il, n’est pas un projet à durée déterminée, mais une cause –en terminer avec la pauvreté. Il ne définit pas Akamasoa comme une ONG, mais un mouvement de solidarité qui « Dieu aidant » en inspirera d’autres. « Nous avons besoin de personnes passionnées pour redonner la dignité aux autres, qui comprennent que nous ne pouvons pas être heureux tant qu’il y a des malheureux », termine Vigo.

De Crux le 20 mars 2020

 

Inés San Martín

ROME BUREAU CHIEF

Collaboration du Père Bernard MASSARINI CM

 

Photo : Des enfants posent pour une photo face la construction de la première maison du projet argentin Akamasoa (Argentine)

 

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Message. Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique

D'habitude, pendant le Carême, les initiatives de charité se multiplient, ainsi que les moments forts de prière et de réflexion pour nous préparer par un esprit renouvelé et purifié aux fêtes pascales et, dans nos communautés, les moments de célébration et de rassemblement se font plus intenses. Cette année cependant, nous sommes appelés à vivre le temps fort de la foi, toujours avec la même intensité mais avec des modalités complètement différentes.

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Message. Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique

Chers consacrés et consacrées. Le Seigneur nous fait vivre ce Carême 2020 de façon tout à fait particulière, d’une façon que personne n’avait pensé ou imaginé et qui vraiment demande chaque jour de chacun de nous un changement résolu de style et de modalités de vie.

D’habitude, pendant le Carême, les initiatives de charité se multiplient, ainsi que les moments forts de prière et de réflexion pour nous préparer par un esprit renouvelé et purifié aux fêtes pascales et, dans nos communautés, les moments de célébration et de rassemblement se font plus intenses. Cette année cependant, nous sommes appelés à vivre le temps fort de la foi, toujours avec la même intensité mais avec des modalités complètement différentes.

Le témoignage le plus efficace que nous puissions donner est en premier lieu l’obéissance sereine et convaincue à ce qui nous est demandé par ceux qui nous gouvernent, tant au niveau étatique qu’ecclésial, à tout ce qui est décidé pour la sauvegarde de notre santé, aussi bien en tant que citoyens privés que comme communautés.

C’est un devoir de charité et de reconnaissance que chacun de nous, individuellement et comme communauté, intensifie la prière continuelle pour tous ceux qui nous aident à vivre et à dépasser ces moments difficiles. Autorités, gouvernants, opérateurs de santé de tous niveaux, bénévoles de la protection civile, militaires, tous ceux qui se dévouent généreusement en ce temps de calamité, qu’ils soient l’objet de notre prière et de l’offrande de nos sacrifices ! Ne laissons pas perdre la précieuse contribution que chacun de nous pouvons apporter par une prière continuelle et incessante.

Nous pensons en premier lieu aux Communautés de Contemplatives qui veulent être signe tangible de la prière constante et confiante pour toute l’humanité. Nous pensons aux nombreux sœurs et frères âgés qui accompagnent chaque jour de leur prière le ministère et l’apostolat de ceux qui sont en activité et se dépensent de toutes leurs forces pour arriver à chaque frère et sœur qui ont besoin d’aide. En ces jours, avec un élan encore plus grand, intensifiez votre apostolat précieux et irremplaçable, avec la certitude que le Seigneur ne tardera pas à nous exaucer et que, dans sa miséricorde infinie, il éloignera ce si grave fléau !

Nous offrons avec joie au Seigneur le grand sacrifice du manque de la Sainte Messe et de la participation à la Table eucharistique. Nous le vivons en communion avec tous ceux qui n’ont pas le privilège, à cause du manque de prêtres, de participer quotidiennement au Saint Sacrifice.

Que ceux qui le peuvent ne fassent pas manquer les signes concrets de proximité à notre peuple, toujours dans le respect des dispositions données par les Autorités qui y sont préposées et en pleine fidélité à nos charismes, comme à chaque époque de notre histoire passée et récente, partageons les souffrances, les angoisses, les peurs, mais avec la confiance certaine que la réponse du Seigneur ne tardera pas à arriver  et que bientôt, nous pourrons chanter  un  Te Deum solennel de remerciement.

Le Saint-Père notre Pape François, en se faisant hier pèlerin à Notre Dame Salut du Peuple Romain et au Crucifix qui sauva Rome de la peste, a voulu nous rappeler que les moyens à notre disposition pour enrayer malheurs et calamités sont, en notre époque de technologies avancées, les mêmes que ceux auxquels nos ancêtres ont recouru. Prière, sacrifice, pénitence, jeûne et charité : des armes puissantes pour arracher au Cœur Eucharistique de Jésus la grâce d’une guérison totale d’un mal si insidieux.

Chères Sœurs et chers Frères, à travers les moyens modernes de communication, nous avons la possibilité de participer aux célébrations et moments de formation ; nous avons la possibilité de nous sentir moins seuls et isolés, et de faire arriver notre voix aux communautés plus lointaines. Donnons à tous un signe d’espérance et de confiance et, même en vivant ces jours avec angoisse et appréhension, restons sûrs qu’en faisant bien, chacun, notre part, nous aidons la communauté à sortir de cette heure sombre.

Nous accueillons avec élan l’invitation du Pape et nous nous confions maintenant avec toute notre foi à Notre Dame du Divin Amour. Récitons chaque jour, le matin et le soir, la prière du Pape : « Toi, Salut du Peuple romain, tu sais ce dont nous avons besoin et nous sommes certains que tu y pourvoiras, afin que, comme à Cana de Galilée, la joie et la fête puissent revenir après ce moment d’épreuve ».

Qu’Elle nous aide, notre chère Maman du Ciel, à vivre ces jours difficiles avec beaucoup d’espérance, une unité renouvelée, un véritable esprit d’obéissance à ce qui nous est ordonné, et la certitude de parvenir, à travers cette épreuve, à l’heure bénie et glorieuse de la résurrection.

Nous vous saluons tous avec affection et estime, en souhaitant que la lumière et l’amour qui viennent du Mystère pascal du Seigneur emplissent toute votre vie.

Du Vatican, le 16 mars 2020

 

+ Joâo B. Card. de Aviz, Préfet

+ José Rodriguez Carballo, OFM, Archévêque Secrétaire

 

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Coronavirus : Une occasion de reconversion, selon Mgr Joachim Ouédraogo

La pandémie du coronavirus ou le covid19 a fini par entrer au Burkina Faso. Les autorités ont été amenées à prendre des mesures drastiques, parmi lesquelles l’interdiction des rassemblements, le couvre-feu et le confinement. A travers un discours, en date du 19 mars 2020, Mgr Joachim Ouédraogo donne sa lecture de la situation. Loin d’être une malédiction, le covid19 est invite à la reconversion, selon lui.

Mgr Joachim QUÉDRAOGO

Coronavirus : Une occasion de reconversion, selon Mgr Joachim Ouédraogo

La pandémie du coronavirus ou le covid19 a fini par entrer au Burkina Faso. Les autorités ont été amenées à prendre des mesures drastiques, parmi lesquelles l’interdiction des rassemblements, le couvre-feu et le confinement. A travers un discours, en date du 19 mars 2020, Mgr Joachim Ouédraogo donne sa lecture de la situation. Loin d’être une malédiction, le covid19 est invite à la reconversion, selon lui.

Mise en quarantaine ou en Carême ?

De la solitude du jardin des Oliviers à la solitude de la chambre de confinement.
La Pâques de 2020 ressemble vraiment à celle du Christ il y a plus de 2000 ans.
De la solitude du jardin des Oliviers à la solitude de la chambre de confinement, et au lavement des mains pour les purifier des germes du coronavirus de peur de contaminer les autres, quelle distance !

Cependant, comme jamais, cette année, nous n’atteindrons pas le sommet du Golgotha aussi vides, fatigués, exténués et angoissés !

Fatigués et angoissés d’entendre égrainer à longueur de journées, le nombre de morts qui donne froid au dos !

Comme jamais cette année, notre Pâques ne sera semblable à celle du Christ ! Couvre feu par-ci ! Confinement par-là !

Je n’avais pas pensé un seul jour que je serai mis en quarantaine, et surtout pendant le saint temps du Carême ! Mais au fond, cela m’a permis vivre une plus grande intimité avec mon Seigneur.

La grâce de la solitude

Il y a deux mille ans, tout a commencé par la solitude. Un désert découvert au fond d’un jardin d’oliviers pour être seul avec son Père qui paraissait ne pas répondre à l’angoisse qui envahissait son âme. Mais aussi un désert fait d’éloignement physique d’avec des personnes chères qui s’endormirent, le laissant seul au moment où il avait besoin de leur présence.

Et aujourd’hui, célébration de la Sainte Eucharistie dans une chambre de confinement face à la fenêtre largement ouverte comme pour contempler les arbres du Centre National Cardinal Zoungrana.

Percevoir par cette fenêtre entrebâillée le gémissement d’un monde en agonie : les sanglots, les gémissements difficiles à étouffer, les regards interrogateurs des parents et amis, le personnel soignant stressé, dépassé, les chercheurs qui ne trouvent pas la solution à ce mal dévastateur, le prêtre, le pasteur et l’imam qui demandent : Seigneur où es-tu ?

Et de cette fenêtre mon regard se fixe sur ces dizaines de milliers de femmes, d’hommes, de jeunes et d’enfants de tous âges qui observent les cercueils de leurs proches disparaître dans la nuit.

Et je vois cette jeune femme à qui on intime l’ordre d’observer la distance d’un mètre d’avec ceux qui se reposaient sur son épaule, qui la tapaient dans les mains en claquant du doigt ! Quel désert !

Même un mètre de distance me semble un abîme.
Jésus agonisant dans le jardin des Oliviers, Jésus agonisant dans les hôpitaux du monde entier ; Jésus qui s’offre sur cette table qui sert d’autel dans la solitude d’une chambre !

Tout cela, je dois l’offrir au Seigneur dans la confiance !
Le Seigneur Jésus avait lui aussi des demandes ; il avait peur du futur comme moi aujourd’hui, mais l’unique chose qu’il pouvait dire dans cette solitude est celle – là : « Que ta volonté soit faite ! » (Mt 6,10)

Laver nos mains sans oublier nos cœurs

Pendant que je me lave les mains avec angoisse en les frottant nerveusement l’une contre l’autre, je pense que jamais en ce Carême, nous n’avons été aussi semblables à Pilate.

Quel empressement à se débarrasser d’un poids aussi pesant ! Mais il y a des souillures que même vingt secondes de savon ou d’alcool ne peuvent enlever ! En lavant nos mains, puissions-nous penser à la purification de nos cœurs pour mieux contempler Dieu (cf. Mt 5, 8)

Punition de Dieu ? Non ! Occasion de nous convertir ? Oui !
Devant le monde en désarroi, en face de ce virus qui fait des ravages partout, certains pensent à une punition divine. Dieu se serait-il repenti d’avoir créé l’homme ?

Je ne crois pas à ce Dieu qui envoie la peste pour punir ! Je ne crois à ce Dieu qui suscite des terroristes pour châtier. Non ! Dieu ne peut vouloir ces croix pour nous ! Dieu ne peut pas vouloir ces croix pour celui ou celle qui souffre ! Ravisons-nous en notre rappelant cette réflexion de Jésus lui-même : « Ces dix-huit personnes que la tour de Siloé a tuées dans sa chute, pensez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les hommes qui habitent Jérusalem ? Non, je vous le dis ; mais si vous ne voulez pas vous repentir, vous périrez tous de même » (Lc 13,4-5). Gardons-nous d’être dans l’erreur comme les amis de Job qui cherche à défendre la justice punitive de Dieu dans la souffrance de l’innocent.

Saisissons plutôt l’occasion du désarroi qui s’abat sur le monde pour réfléchir sur la précarité de la vie et sur la nécessité de nous convertir et de tenir constamment nos lampes allumées.

Nous sommes dans une période de souffrance.

Je ne pense pas seulement à la souffrance physique, mais aussi à nos églises fermées, aux chemins de croix et aux marches de carême qui n’auront plus lieu ; je pense aux célébrations eucharistiques sans fidèles. Ces moments si importants, si vitaux pour nous catholiques.

Le choix des évêques divise ; il laisse certains perplexes, et d’autres se demandant même si c’est la volonté de Dieu.

Même si comparaison n’est pas raison, rappelons-nous que Pierre non plus ne comprenait pas quand Jésus a voulu laver ses pieds ; mais le Maître lui a dit : « Ce que je fais, tu ne le sais pas à présent ; par la suite tu comprendras » (Jn 13,7).
Ce qui est sûr, à la racine de la décision des évêques se trouve la charité, le bien de tous !

Temps de prière et de solidarité

Le Carême est un temps de prière. En ce temps de carême en période de pandémie, prions pour les malades, pour le personnel de la santé, pour les chercheurs de remède et de vaccin, prions pour le monde entier afin que le Seigneur mette fin à notre souffrance !

Le Carême est un temps de solidarité. En ce temps de Carême en période de pandémie, soyons Simon de Cyrène, prêts à aider qui est dans le besoin, même si nous ne le connaissons pas ; prêts à assumer la responsabilité de soutenir qui ne peut plus avancer par ses seules forces : les déprimés, les révoltés, les enfants en situation de rue, les drogués, les filles-mères rejetées, les déplacés, les nécessiteux de tout genre : toutes ces personnes qui ne sont pas de notre famille ni de notre Eglise, ni de notre ethnie, ni de notre parti, ni de notre groupe social…

Nous sommes appelés à être responsables des autres, responsables les uns envers les autres, même si cela coûte un peu de notre liberté.

Cette année, plus que jamais, nous arriverons au pied de la croix, fatigués, anéantis avec tant de questionnements, avec la faim de ce pain que nous avons rejeté : la solidarité, la fraternité, Dieu.

Mais je crois, plus que jamais, que cette année nous serons mieux préparés à accueillir la joie de la résurrection.

« Dans la mesure où nous participons aux souffrances du Christ, réjouissons-nous, afin que, lors de la révélation de sa gloire, nous soyons aussi dans la joie et l’allégresse » (cf. 1P 4,13). Amen !

Joachim Herménégilde Ouédraogo
Evêque de Koudougou

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