Vie de Pierre Causse, prêtre et mainteneur de la langue d’Oc. Midi Libre, édition 17 janvier 2021

La seule présence du père Causse, en un quelconque lieu, apportait la paix. Il ne formulait aucun jugement définitif sur quiconque, lui qui savait, pour l’avoir vécu, que nous sommes tous des missionnaires les uns pour les autres.

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Vie de Pierre Causse, prêtre et mainteneur de la langue d’Oc. Midi Libre, édition 17 janvier 2021

Il avait l’âme et l’esprit d’un missionnaire. Et s’intéressait à tout ce qui pouvait relier les Hommes et Dieu.

Voici un siècle, le 23 janvier 1921, naissait dans la rue du Tapis-Vert, Pierre Marius Causse, fils de Louis Antoine Causse et de son épouse, née Rosalie Françoise Mabelly.

Une personnalité charismatique

La foi chrétienne allait tenir une grande place dans la vie de l’enfant. À tel point qu’à treize ans, il entrait à l’école apostolique de Prime-Combe. Parmi ses condisciples, se trouvait Pierre Gibert avec lequel il se liait d’amitié et qui, lui aussi, se destinait à entrer dans les ordres. Et à défendre nos traditions.

CHRONIQUE MAX BRUNEL JPS20210114T93

À la fin de ses études au séminaire de Dax, le désormais père Causse, après son ordination, célébrait sa première messe en l’église Notre-Dame-du-Lac en 1948. Fidèle à ses origines et à sa ville natale, il se plaisait à revenir le plus souvent possible à Lunel ; tant le tenaient à cœur sa famille et ses amis félibres. Dont Pierre Sarguet, avec lequel il instituait en juillet 1951 la première bénédiction des chevaux, en l’occurrence ceux de la manade de la Mer Daydé et D’Elly.

La seule présence du père Causse, en un quelconque lieu, apportait la paix. Il ne formulait aucun jugement définitif sur quiconque, lui qui savait, pour l’avoir vécu, que nous sommes tous des missionnaires les uns pour les autres.

JDM
Max Brunel redac.lunel@midilibre.com
 
 
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Édit publiant l’ouverture de la cause de canonisation de Mgr Jacques-Émile Sontag et de ses trois compagnons

En juillet 1918 mouraient à Ourmia (Iran) ces quatre religieux de la Congrégation de la Mission. Leur renommée de martyre et les signes obtenus par leur intercession progressant toujours malgré les années, la demande formelle étant présentée de commencer leur cause de canonisation et d’en donner connaissance à la communauté ecclésiale...

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Édit publiant l’ouverture de la cause de canonisation de Mgr Jacques-Émile Sontag et de ses trois compagnons

En juillet 1918 mouraient à Ourmia (Iran) ces quatre religieux de la Congrégation de la Mission. Leur renommée de martyre et les signes obtenus par leur intercession progressant toujours malgré les années, la demande formelle étant présentée de commencer leur cause de canonisation et d’en donner connaissance à la communauté ecclésiale, nous avons décidé, ayant reçu l’avis positif de la Conférence des évêques de France et le Nihil obstat de la Congrégation pour les causes des saints, d’ouvrir cette cause par décret du 6 janvier 2021.

Nous invitons tous les fidèles à nous communiquer directement toutes les informations susceptibles de donner prétexte, de quelque manière, à douter de la renommée de martyre des Serviteurs de Dieu.

Selon le droit de l’Église, nous ordonnons aussi par le présent ÉDIT, à tous ceux qui en posséderaient, de remettre au Président de la commission d’enquête, dans les délais les plus brefs, tout écrit, édité ou non, qui aurait pour auteur l’un des Serviteurs de Dieu, et n’aurait déjà été consigné à la Postulation de la Cause, et tout document intéressant cette cause. Ceux qui voudraient conserver les originaux pourront en présenter la copie dûment authentifiée.

Ces documents doivent être adressés au Président de la commission d’enquête pour cette cause, 17 rue des Ursins à Paris 4e.

Enfin, pour promulguer le décret d’ouverture du 6 janvier 2021, nous ordonnons que le présent EDIT soit publié dans Paris-Notre-Dame et demeure pendant deux mois sur le site internet du diocèse de Paris.

Donné à Paris, le 6 janvier 2021
Michel AUPETIT
Archevêque de Paris

Par mandement,
Jean-Marie Dubois, chancelier

Pour plus d’information et connaître l’Edit, faire Click ICI !

 

 

Photo : Giuseppe Felici, domaine public via Wikimedia Common

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« Cher pape François… », par la rabbin Delphine Horvilleur. Article publié le Publié le 02 décembre 2020, dans le journal L’Obs

Quel meilleur moment que celui que nous vivons pour nous en convaincre ? Jamais nous ne nous étions sentis plus vulnérables. Et qui mieux qu’un pape, que l’on imagine, comme Salomon, bien installé dans un palais, dans une tradition et un dogme immuable, pour nous le rappeler ? Il est un temps pour chaque chose sous le soleil, et le nôtre est à reconnaître le changement.

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« Cher pape François… », par la rabbin Delphine Horvilleur. Article publié le Publié le 02 décembre 2020, dans le journal L’Obs

La célèbre femme rabbin a accepté de lire pour « l’Obs » le nouveau livre du chef de l’Église catholique « Un temps pour changer », né de la crise mondiale du Covid. De spirituelle à spirituel, elle a choisi d’écrire une lettre au souverain pontife.

« Laissez-moi débuter par une confession. » Quand « l’Obs » m’a demandé si j’accepterais de lire votre ouvrage et d’en offrir un commentaire, j’ai souri. Il m’a semblé que j’étais peut-être une des personnes les moins pertinentes pour me livrer à cet exercice. Non seulement parce que je n’incarne sans doute pas votre lectorat traditionnel, mais aussi parce que les écrits d’un chrétien, homme, représentant suprême de l’Eglise catholique, n’ont sans doute pas vocation à être interprétés par une juive, femme et rabbin, dont la légitimité à exercer cette fonction en tant que femme est questionnée au sein même de sa propre tradition.

J’ai pensé également à tout ce que des années de dialogue interreligieux m’ont appris. La fertilité de ces rencontres repose sur une humble reconnaissance : nous ne parlons pas la même langue. Il existe entre nos traditions ce que les Américains appellent un lost in translation, une impossible équivalence des termes qui nous empêche de parfaitement nous comprendre. Des mots tels que « foi », « grâce », « commandement », « soumission »… n’ont pas la même résonance pour les uns et les autres.

Et puis, je me suis souvenue d’une petite histoire racontée un jour par l’écrivain israélien Amos Oz. Quand on lui demandait pourquoi les juifs n’avaient pas de pape, il répondait en plaisantant : « C’est impossible ! Si quelqu’un se proclamait “le pape des juifs”, tout le monde viendrait lui taper sur l’épaule : “Salut, le pape, lui dirait-on. Vous ne me connaissez pas, je ne vous connais pas, mais ma grand-mère et votre tante faisaient affaire ensemble, à Minsk ou à Casablanca. Alors, accordez-moi cinq minutes pour que je vous explique, une bonne fois pour toutes, ce que Dieu attend vraiment de vous.” »

Cette plaisanterie juive est, bien sûr, une impitoyable autocritique. Elle se moque à la fois des excès d’assurance et de l’incapacité chronique de notre peuple à parler d’une seule voix ou à se choisir un représentant unique. Les juifs ont érigé le débat et la controverse en principe sacré, au point de considérer que « tomber d’accord » est toujours une chute, et que diverger est une élévation. C’est avec ces pensées en tête que j’ai ouvert votre livre.

Jamais nous ne nous étions sentis plus vulnérables

Son titre, « Un temps pour changer », est évidemment un clin d’œil à la sagesse de l’Ecclésiaste. Dans la Bible, le roi Salomon, considéré comme le plus sage des hommes, y affirme qu’il est « un temps pour chaque chose sous le soleil. Un temps pour naître et un temps pour mourir… un temps pour démolir et un temps pour construire… un temps pour pleurer et un temps pour rire… » Rien ne dure, ajoute-t-il, et personne mieux que lui ne peut l’enseigner. Il incarne, dans cette Bible que nous avons en partage, le plus sédentaire des hommes : il accumule des biens et construit des palais. C’est précisément parce qu’il incarne la stabilité sédentaire que sa parole sur le caractère éphémère du monde est forte. Il fallait dans la Bible un puissant pour reconnaître l’absolue vulnérabilité de nos vies et de nos édifices.

Quel meilleur moment que celui que nous vivons pour nous en convaincre ? Jamais nous ne nous étions sentis plus vulnérables. Et qui mieux qu’un pape, que l’on imagine, comme Salomon, bien installé dans un palais, dans une tradition et un dogme immuable, pour nous le rappeler ? Il est un temps pour chaque chose sous le soleil, et le nôtre est à reconnaître le changement.

« On ne sort jamais indemne d’une crise », écrivez-vous. Bien sûr, il existe, chez certains, une tentation de battre en retraite, de rêver le retour du monde d’hier, comme s’il pouvait encore exister. Mais notre regard a d’ores et déjà changé. En hébreu moderne, la crise se dit mashber et, cela ne vous étonnera pas, ce mot signifiait à l’origine autre chose : il désignait une « table d’accouchement ». La crise est le lieu, chargé d’espoir et de terreur, où peut naître un monde nouveau, surgir une nouvelle lucidité.

Cette pandémie, expliquez-vous, a simultanément révélé toutes « les autres pandémies de notre temps » : la faim, la violence, le changement climatique, et « la culture du déchet », un monde où prolifèrent de façon virale les abus contre ceux dont on nie la dignité, où grandissent l’indifférence, l’individualisme et le narcissisme. Se déploie ce qu’en italien vous appelez le menefreghismo, un « je-m’en-foutisme » qui nous empêche de nous sentir vraiment solidaires les uns des autres.

Mais, dites-vous, le Covid devrait pourtant renvoyer chacun à ce que furent dans nos histoires passées d’autres « Covid personnels », ces temps d’arrêt qui nous ont mis face à nos idolâtries, ont interrogé nos certitudes et bousculé nos idéologies. Et voilà que vous nous livrez les vôtres, ces trois temps où il y eut pour vous « du nouveau sous le soleil ».

Tous nos « Covid personnels »

Votre maladie, d’abord, qui à l’âge de 21 ans faillit vous emporter, mais dont vous revîntes avec la conscience claire d’un salut possible. Vous y avez appris que parfois les certitudes des médecins et de vos visiteurs ne servaient à rien. Il y eut ensuite l’expérience du déracinement en Allemagne à la fin des années 1980, la perception d’être si loin de chez vous, à tout point de vue. Et enfin, l’isolement à Cordoue (Argentine) au début des années 1990, où, mis un temps sur le « banc de touche » de vos idéologies, vous avez expérimenté un absolu confinement, isolé au sein de votre propre maison spirituelle. Tous ces « Covid personnels » racontent finalement une seule et même expérience : celle de l’exil, en soi ou hors de chez soi.

Seul l’exilé, géographique, psychique ou spirituel, connaît la possibilité d’un changement. Il sait qu’il ne sera plus jamais celui qu’il était, et à tout jamais un autre. Ce n’est pas un hasard si, dans la Bible, toutes les révélations ont lieu dans le désert. On n’entend rien depuis sa zone de confort, depuis le lieu de sa pleine propriété. C’est ce que vous suggérez en écrivant que

« Dieu se révèle toujours en périphérie », pour celui qui sait « se décentrer ».

J’ai aimé que dans votre livre cette périphérie ait si souvent un visage de femme. Il y a celui d’une enseignante qui vient vous consoler pendant la maladie, celui d’une infirmière qui vous ramène à la vie. Il y a aussi la reconnaissance de tout ce que les femmes ont apporté dans la gestion de la crise sanitaire actuelle – elles qui constituent 70 % des personnels de la santé. Il y a enfin le constat de la place prise par un leadership féminin qui semble avoir mieux géré politiquement les défis de cette pandémie.

Vous parlez aussi de votre sensibilité aux thèses de certaines femmes économistes : leur analyse des failles du système classique, leur volonté de développer un modèle qui soutient et protège au lieu de réglementer et arbitrer.

D’où vient donc cette expertise féminine ? Peut-être, dites-vous, de l’expérience domestique, et de l’étymologie même de l’économique – oikos nomos –, l’art de tenir une maison.

Et si, ai-je envie de vous suggérer, il était surtout chez ces femmes – mais pas uniquement chez elles – une conscience particulière d’avoir longtemps été l’Autre de l’histoire, c’est-à- dire, précisément, à la périphérie ? Reconnaître que leur leadership est fertile pour les systèmes qu’elles irriguent, n’est-ce pas envisager qu’il le serait aussi pour l’Eglise, à des postes religieux et non pas simplement d’encadrement ou d’enseignement ?

Vous me direz qu’on ne change pas ainsi une tradition. J’ai souvent entendu cet argument à l’intérieur de la mienne. Je conçois d’ailleurs très bien que le « Temps pour changer » ne soit pas le même pour tous. Mais ne s’accélère-t-il jamais par la volonté des Hommes ? N’attend- il pas de nous parfois un petit coup de pouce ?

Vous écrivez aussi que « la Tradition n’est pas un musée, la vraie religion n’est pas un congélateur et la doctrine n’est pas statique… elle grandit et se développe comme un arbre qui reste le même mais qui grandit et porte toujours plus de fruits ». J’aime l’idée que nous

puissions nous retrouver là, dans ce souci que nous partageons d’entendre dans nos vies religieuses à la fois les voix de la préservation et du renouvellement.

« A l’endroit où nous sommes sûrs d’avoir raison »

Il est bien d’autres sujets sur lesquels nous ne tomberons pas d’accord. Le droit à l’avortement est l’un d’entre eux, évidemment, et pas des moindres. Mais il nous revient malgré ces désaccords, et précisément parce qu’ils existent, de travailler à rendre le dialogue plus fertile encore. Le monde autour de nous, politique et religieux, connaît des polarisations extrêmes qui nous paralysent tous. Elles nous détruisent dès lors qu’elles ne font que nous enfermer dans l’exclusion ou l’annulation de l’autre, et nous empêchent de voir aussi tout ce qui dans le désaccord pourrait encore enrichir nos pensées divergentes. Non pas pour trouver un consensus mais pour se dire que le débat n’est pas clos.

J’ai aimé que dans votre livre vous tutoyiez vos lecteurs. J’ai bien sûr pensé à Martin Buber et à son invitation à penser la relation comme un Je-Tu et non un Je-Ça, à reconnaître l’altérité au fondement de la relation. Le livre s’achève d’ailleurs sur la parole d’un autre, et non sur la vôtre, celle d’un poète dont les mots résonnent pour chacun de nous si fortement aujourd’hui : « Quand la tempête sera passée, je Te demande, Dieu, du fond de la honte, Que Tu nous rendes meilleurs, Ainsi que Tu nous as rêvés. »

J’aimerais en retour vous offrir ceux d’un autre auteur, Yehouda Amih’ai, dont les mots m’ont si souvent invitée à changer. Un de ses poèmes débute ainsi : « A l’endroit où nous sommes sûrs d’avoir raison, aucune fleur ne poussera au printemps… » Là où nous avons l’humilité de nous dire qu’il pourrait en être autrement, là où nous sommes prêts à douter de nos certitudes, de nouveaux mondes pourraient bien grandir. Avec mon profond respect. »

Delphine Horvilleur est rabbin (Judaïsme en Mouvement). Elle dirige les ateliers Tenou’a, en ligne chaque mardi à 20h30 sur le site www.tenoua.org. Dernier ouvrage paru : « Comprendre le monde », Seuil, 2020.

Le livre du pape François « Un temps pour changer », issu de conversations avec son biographe Austen Ivereigh, est publié par les éditions Flammarion.

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Libres propos sur le pèlerinage des Saintes-Maries. 18 – 25 mai aux Saintes Maries de la Mer

Une route parfois longue attend les Voyageurs et les équipes d’aumônerie, qui les ramènera vers leurs familles, leurs communautés. L’Esprit qui les a rassemblés les invite à se disperser pour vivre de la formidable nouvelle proclamée sur la terre de Camargue par les Saintes Maries et Sainte Sara : « Alleluia, Christ est ressuscité ! »

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Libres propos sur le pèlerinage des Saintes-Maries. 18 – 25 mai aux Saintes Maries de la Mer

Françoise ARSAC
Françoise ARSAC

Membre de l'Aumonerie des Voyageurs

18 mai : depuis des années c’est le jour où commence le pèlerinage des Saintes Maries. Rassemblement le matin aux Arnelles pour organiser le co-voiturage. Selon le temps, moustiques ou vent chargé de sable, ciel bleu ou gris égayé de quelques nuages roses ; au bord des roubines s’épanouissent les iris d’eau, des flamants passent au-dessus du terrain en un vol majestueux. On se salue, on s’embrasse. Les visages sont reposés, l’humeur au beau fixe. Au long de la journée se succéderont récollection, messe, repas, festif du seul fait des retrouvailles; l’après-midi récréation à la découverte de la Camargue: promenade dans les prés ou spectacle au plus proche des chevaux et des taureaux, musée, parc ornithologique… On peut encore se retrouver en fin d’après-midi au Palais des Congrès pour le vernissage de l’exposition: congratulations, vin d’honneur, discours, musique, danse parfois…

Il est un soir, il sera un matin, joie du premier jour !

19 mai : à 8 h 30, tout le monde est sur le pont, Palais des Congrès, Crin-Blanc, Criée, nous serons allés de salle en salle, guettant la meilleure acoustique, fuyant la pire, et finalement nous arrangeant de ce qu’on nous offrait… Coin prière à droite ou à gauche, selon les années (sans lien semble-t-il avec la couleur du gouvernement, mais il faudrait peut-être y regarder de plus près…). Longue revue des services, des trous à boucher, avec ou sans équipe bouche-trous, des problèmes matériels. Et puis chacun s’active : courses, catéchèse, rencontres avec les jeunes, préparation du repas, préparation de la veillée, permanences à l’église, au secrétariat, élaboration des panneaux de communication, équipement de la voiture annonces, eucharistie…  le pli est vite pris d’un rythme quotidien soutenu. Première veillée animée par la paroisse, pari de mieux en mieux tenu d’un accueil réciproque dans le désir affiché de tisser les liens entre Saintois et Voyageurs.

Il est un soir, il sera un matin, enthousiasme et promesses du deuxième jour !

20 mai : le groupe s’étoffe devant le lieu de réunion : la plupart viennent à pied, quelques uns en voiture, parfois à vélo ou à trottinette. Je ne me souviens pas avoir jamais vu chevaux, bateaux ou pédalos, peut-être les ai-je oubliés ? Ce soir à la veillée on fera mémoire de notre baptême. Pour l’occasion tout le matériel liturgique et symbolique est convoqué : on puisera l’eau au puits dans l’église – quoi de plus logique ? – mais il faut penser au seau, à la clef du cadenas, au chaudron de cuivre qui tient lieu de cuve baptismale. Et puis encore à la croix, au cierge pascal, au livre de la Parole de Dieu. En coulisses de petites mains s’activent pour préparer tout cela. Le soir les musiciens accordent leurs instruments, et s’accordent entre eux et avec les chanteurs ; il n’est pas évident d’intégrer l’animation liturgique en tant que service rendu à tous !

Il est un soir, il sera un matin, labeur du troisième jour !

21 mai : aujourd’hui nous prierons plus particulièrement pour les malades. Ceux qui sont restés chez eux, ceux qui sont ici, quelque part sur un des terrains : l’immense terrain des Launes qui borde la rive est de l’étang, offrant le spectacle toujours renouvelé d’une vie qui paraît immuable depuis la nuit des temps, le Front de Mer, du Nord à l’octroi, non d’ouest en est, à moins que ce ne soit d’est en ouest… Et puis le terrain du Grand Large, rongé non par l’érosion (ça c’est pour la digue que l’on renforce chaque hiver contre les assauts des éléments) mais par les constructions ; c’est ainsi que l’on dame les terrains aux Saintes Maries, en les proposant au stationnement des Voyageurs pendant quelques années, avant de les « offrir » comme terrains à bâtir ; s’il reste encore un « petit Large » pour garder mémoire du grand, le terrain de Cacharel a été sacrifié sur l’autel des constructions immobilières tandis que la place des Gitans est réservée aux marchands. Terrain de délestage, le Simbeù n’a jamais trouvé son public, parfois concurrencé dans cette fonction par celui des Arnelles, désormais dédoublé (mais non pas doublé…) entre Nord et Sud avec deux chemins d’accès distincts. Et pour finir, last but not least[1], le camping de la Brise, une vraie petite ville dont le cœur, pendant toute la semaine, bat exclusivement au rythme des Voyageurs et des équipes d’aumônerie.

Il est un soir, il sera un matin, ferveur du quatrième jour !

22 mai : journée où l’on prie particulièrement pour et avec nos défunts. Veillée en demi-teinte ; il y a quelques années tout chant était proscrit jusqu’aux dernières minutes de la prière, et voici que maintenant les Voyageurs les acceptent, quand ils ne les demandent pas. Occasion de repenser à tous ceux qui, Voyageurs ou Gadjé, nous ont quittés au fil des ans, occasion de repenser à ceux qui vivent désormais en plénitude le message des Saintes Maries « Christ est ressuscité !!! » Dans la foi on a ainsi cheminé d’une liturgie de deuil à une célébration de l’espérance pascale.

Depuis des décennies cette journée est aussi celle de l’assemblée générale de l’Angvc où des chrétiens s’impliquent aux côtés d’autres citoyens[2] dans l’accès au droit et la lutte contre les discriminations qui trop souvent encore sont le quotidien des Voyageurs et des Gitans, expression concrète d’une charité en actes au service de tous…

Il est un soir, il sera un matin, foi, espérance et charité du cinquième jour !

23 mai : L’activité mémorielle tient encore une grande place en ce jour où Voyageurs, autorités publiques et simples citoyens se retrouvent aux portes d’Arles, sur l’emplacement du camp de Saliers où plusieurs centaines de personnes ont été internées dans des conditions déplorables durant la guerre ; émotion et appel à la vigilance pour que cela ne se reproduise pas…

Dans le village il y a de plus en plus de monde, Gitans et Voyageurs, touristes, journalistes, groupes musicaux… et forces de l’ordre. La tension monte d’un cran, les réunions se font plus fébriles, la fatigue se lit sur les visages, mais dans l’ensemble, compte tenu de l’affluence, tout se passe pour le mieux.

Le soir les jeunes prennent le relais, enfin les jeunes et les lazaristes… Ils ont eu à peine cinq jours pour se rencontrer, se retrouver souvent, faire connaissance parfois, échanger, réfléchir, prier ensemble et animer la veillée du 23 mai : une véritable gageure ! mais chaque année le miracle s’opère et, comme chaque soir, c’est nombreux que nous nous retrouvons autour d’eux dans l’église ; nous y sommes rejoints par l’archevêque d’Aix et par notre évêque accompagnateur, qui se préparent comme nous aux festivités du lendemain.

Il est un soir, il sera un matin, fébrilité du sixième jour !

24 mai : le grand jour est arrivé. Le programme est bousculé : plus de catéchèse ni d’eucharistie sur les terrains, la dernière réunion se déroule à la hâte avant que chacun ne rejoigne son poste pour une journée qui ne laissera à personne le temps de souffler.

Dans les ruelles du village on se fraie difficilement un passage vers l’église. La boutique de vente des cierges est assaillie dès le matin, ce soir l’équipe de nettoyage sera à la peine : balayage entre les bancs, et décapage des portoirs de cierges et de lumignons, ce sont des kilos de cire fondue qui s’agglutinent sous l’effet de la chaleur.

Au presbytère c’est la valse des prêtres et des diacres, qui revêtent leur vêtement liturgique avant d’attendre, sur la place, l’entrée de la procession ; à l’intérieur du sanctuaire l’équipe d’accueil s’affaire pour permettre aux Voyageurs de s’approcher du chœur, et préserver un minimum de sécurité ; en haut, seuls quelques sièges restent vides, trop peu nombreux pour les célébrants : certains resteront debout, d’autres s’assiéront sur la marche de l’autel…

On aperçoit la croix de procession au bout de l’allée centrale, le chant d’entrée résonne sous la voûte de pierre, la messe commence, joyeuse, et recueillie.

Dans le village et dans l’église la tension monte d’heure en heure au fur et à mesure qu’approche celle de la descente des châsses puis de la procession. L’église ne désemplit pas depuis le matin et les animateurs s’épuisent à canaliser vers le silence sinon vers l’intériorité une assemblée aux motivations diverses…

Enfin la descente des châsses peut commencer, attendues avec ferveur par la foule massée, cierge en main, pour les accueillir. Parole de Dieu, homélie, il faut encore un peu de patience pour les voir s’éloigner de la chapelle haute et s’approcher lentement au rythme du Magnificat.

Puis c’est le départ de la procession avec la statue de Sainte Sara vers la mer ; elle trônait jusqu’alors devant les marches de la crypte, parée de ses plus beaux atours, témoignages de la confiance et des remerciements de ceux qui se tournent spontanément vers elle aux heures les plus tristes ou les plus lumineuses.

Chaque année on parle de mieux organiser la procession, à grand renfort de personnel ou de technique, et on rivalise d’imagination pour y parvenir… Mais jusqu’à présent, « chacun [a beau faire] ce qu’il peut, et les Saintes [faire] le reste »[3] c’est encore dans une joyeuse pagaille que l’on quitte l’église tandis qu’une foule cosmopolite prend le chemin de la plage ; quelle attente anime tous ces gens, et ceux qui les regardent passer, et aussi ceux qui les attendent sur la plage, se dressant comme deux murs humains de part et d’autre du sable, et encore ceux qui la rejoignent pour cheminer un temps avec elle avant de s’en éloigner brusquement ? Besoin d’exotisme, tourisme plus ou moins religieux ou spirituel, authentique démarche de pèlerinage ? Un peu de tout cela peut-être ? Et y a-t-il encore des priants parmi eux ? Oui, bien sûr, voyez-les regroupés à quelques uns autour d’un micro, ou s’époumonant à voix nue, petits îlots de prière dans cette marée humaine, levain d’Evangile dans la pâte du monde… Il me plaît de croire que la foule qui suivait Jésus dans la montagne n’était pas plus ordonnée…

Le soir dernière veillée, la plus délicate sans doute : beaucoup de gens de l’aumônerie sont fatigués, ou prolongent le repas avec des amis de passage, et à l’inverse l’église se remplit de personnes inhabituelles ; il faudra beaucoup d’énergie pour unifier et animer l’assemblée !

Il est un soir, il sera un dernier matin, fête et ferveur du septième jour !

25 mai : jour de la fête des Saintes Maries, changement d’ambiance ! Du côté de l’aumônerie c’est pour beaucoup le jour du départ, dès le matin, ou sitôt terminée la procession ; ceux qui restent répondront avec plaisir à l’invitation de se retrouver le soir sur le terrain des Arnelles. La paroisse et le diocèse prennent le relais pour l’animation de la messe, arlésiennes et gardians occupent les places d’honneur.

Une route parfois longue attend les Voyageurs et les équipes d’aumônerie, qui les ramènera vers leurs familles, leurs communautés. L’Esprit qui les a rassemblés les invite à se disperser pour vivre de la formidable nouvelle proclamée sur la terre de Camargue par les Saintes Maries et Sainte Sara : « Alleluia, Christ est ressuscité ! »

Françoise Arsac  – Membre de l’aumônerie des Voyageurs

_________________

1Le dernier mais pas le moindre

2 « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde »  Lettre à Diognète, 2ème siècle après Jésus-Christ

3 Allusion à une maxime du Père Causse, d’heureuse mémoire… !

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Les églises fermées, un signe de Dieu ?

Le Père Tomas Halik, professeur de sociologie à l’université de Prague, nous livre une analyse décapante sur la fermeture des églises face au coronavirus. L’Église doit sortir de son confinement spirituel, estime Tomás Halík, le grand intellectuel tchèque. La Vie publie la version française d’un texte sur le covid-19 qui suscite déjà le débat en Europe et aux États-Unis. Professeur de sociologie à l’université de Prague, l’auteur a été ordonné prêtre clandestinement durant le régime communiste.

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Les églises fermées, un signe de Dieu ?

Le Père Tomas Halik, professeur de sociologie à l’université de Prague, nous livre une analyse décapante sur la fermeture des églises face au coronavirus.

L’Église doit sortir de son confinement spirituel, estime Tomás Halík, le grand intellectuel tchèque. La Vie publie la version française d’un texte sur le covid-19 qui suscite déjà le débat en Europe et aux États-Unis. Professeur de sociologie à l’université de Prague, l’auteur a été ordonné prêtre clandestinement durant le régime communiste.

« Lors de grandes calamités, il est naturel de se préoccuper d’abord des besoins matériels pour survivre. Mais on ne vit pas que de pain. Le temps est venu d’examiner les implications plus profondes de ce coup porté à la sécurité de notre monde. L’inéluctable mondialisation semble avoir atteint son apogée. La vulnérabilité générale d’un monde global saute maintenant aux yeux. Quel genre de défi cette situation représente-t-elle pour le christianisme, pour l’Église et pour la théologie ?

LÉglise devrait être un « hôpital de campagne ». Par cette métaphore, le pape veut dire que l’Église ne doit pas rester dans un splendide isolement, mais doit se libérer de ses frontières et apporter de l’aide là où les gens sont physiquement, mentalement, socialement et spirituellement affligés. Oui, c’est comme cela que l’Église peut se repentir des blessures infligées tout récemment par ses représentants aux plus faibles.

Si lÉglise doit être un « hôpital », elle doit bien sûr offrir les services sanitaires, sociaux et caritatifs qu’elle a offerts depuis l’aube de son histoire. Mais en tant que bon hôpital, l’Église doit aussi remplir d’autres tâches. Elle a un rôle de diagnostic à jouer, en identifiant les « signes des temps ». Un rôle de prévention, en créant un « système immunitaire » dans une société où sévissent les virus malins de la peur, de la haine, du populisme et du nationalisme. Et un rôle de convalescence, en surmontant les traumatismes du passé par le pardon.

LES ÉGLISES VIDES, UN SIGNE ET UN DÉFI

L’an dernier, juste avant Pâques, Notre-Dame de Paris a brûlé. Cette année, pendant le Carême, il n’y a pas eu d’offices religieux dans des centaines de milliers d’églises sur plusieurs continents, ni dans les synagogues et les mosquées. En tant que prêtre et théologien, je réfléchis à ces églises vides ou fermées comme un signe et un défi de Dieu.

Comprendre le langage de Dieu dans les évènements de notre monde exige l’art du discernement spirituel, qui à son tour appelle un détachement contemplatif de nos émotions exacerbées et de nos préjugés, ainsi que des projections de nos peurs et de nos désirs. Dans les moments de désastre, les « agents dormants d’un Dieu méchant et vengeur » répandent la peur. Ils en font un capital religieux pour eux-mêmes. Pendant des siècles, leur vision de Dieu a apporté de l’eau au moulin de l’athéisme.

Je ne vois pas Dieu comme un metteur en scène de mauvaise humeur, assis confortablement dans les coulisses des évènements. Je le vois plutôt comme une source de force, opérant chez ceux qui font montre de solidarité et d’amour désintéressé dans de telles situations. Oui, y compris ceux qui n’ont pas de « motivation religieuse » pour leur action ! Dieu est amour humble et discret.

Mais je ne peux mempêcher de me demander si le temps des églises vides et fermées n’est pas une sorte de vision nous mettant en garde contre ce qui pourrait se passer dans un avenir assez proche : c’est à cela que pourrait ressembler dans quelques années une grande partie de notre monde. N’avons-nous pas déjà été avertis par ce qui se passe dans de nombreux pays, où de plus en plus d’églises, de monastères et de séminaires se vident et ferment leur porte ? Pourquoi avons-nous pendant si longtemps attribué cette évolution à des influences externes (« le tsunami séculier ») au lieu de comprendre qu’un autre chapitre de l’histoire du christianisme arrive à son terme et qu’il est temps de se préparer pour un nouveau ?

Cette époque de vide dans les bâtiments déglise révèle peut-être la vacuité cachée des Églises et leur avenir probable, à moins qu’elles ne fassent un sérieux effort pour montrer au monde un visage totalement différent. Nous avons beaucoup trop cherché à convertir le monde et beaucoup moins à nous convertir nous-mêmes par un changement radical de l’« être chrétien ».

Quand lÉglise médiévale a fait un usage excessif des interdits comme sanction et que ces « grèves générales » de toute la machine ecclésiastique signifiaient que les services religieux n’avaient plus lieu et que les sacrements n’étaient plus administrés, les gens ont commencé à rechercher de plus en plus une relation personnelle avec Dieu, une « foi nue ». Les fraternités laïques et le mysticisme se sont multipliés. Cet essor du mysticisme a sans aucun doute contribué à ouvrir la voie à la Réforme. Non seulement celle de Luther et de Calvin mais aussi la réforme catholique, liée aux Jésuites et au mysticisme espagnol. Peut-être que la découverte de la contemplation pourrait aider à compléter la « voie synodale » vers un nouveau concile réformateur.

UN APPEL À LA RÉFORME

Je ne vois pas en quoi une solution succincte sous forme de substituts virtuels serait une solution suffisante à l’heure où le culte public est interdit. De même, pensions-nous vraiment répondre au manque de prêtres en Europe en important des « pièces de rechange » pour la machinerie ecclésiale à partir d’entrepôts apparemment sans fond en Pologne, en Asie et en Afrique ? Nous devrions accepter l’actuel sevrage des services religieux et du fonctionnement de l’Église comme un kairos, une opportunité pour nous arrêter et nous engager dans une réflexion approfondie devant Dieu et avec Dieu. Cet « état d’urgence » est un révélateur du nouveau visage de l’Église.

Nos paroisses, nos congrégations, nos mouvements et nos monastères devraient se rapprocher de lidéal qui a donné naissance aux universités européennes : une communauté d’élèves et de professeurs, une école de sagesse, où la vérité est recherchée à travers le libre débat et aussi la profonde contemplation. De tels îlots de spiritualité et de dialogue pourraient être la source d’une force de guérison pour un monde malade. La veille de l’élection papale, le cardinal Bergoglio a cité un passage de l’Apocalypse dans lequel Jésus se tient devant la porte et y frappe. Il a ajouté : aujourd’hui, le Christ frappe de l’intérieur de l’Église et veut sortir. Peut-être est-ce ce qu’il vient de faire. 

OÙ EST LA GALILÉE DAUJOURDHUI ?

Depuis des années je réfléchis au texte bien connu de Friedrich Nietzsche sur le « fou » (le fou qui est le seul à pouvoir dire la vérité) proclamant « la mort de Dieu ». Ce chapitre s’achève quand le fou va à l’église pour chanter Requiem aeternam deo et demande : « Après tout, que sont vraiment ces églises sinon les tombeaux et les sépulcres de Dieu ? » Pendant longtemps, plusieurs aspects de l’Église me paraissaient de froids et opulents sépulcres d’un dieu mort. Beaucoup de nos églises ont été vides à Pâques cette année. Mais nous avons pu lire chez nous les passages de l’Évangile sur le tombeau vide. Si le vide des églises évoque le tombeau vide, n’ignorons pas la voix d’en haut : « Il n’est pas ici. Il est ressuscité. Il vous précède en Galilée. » Où se trouve la Galilée d’aujourd’hui, où nous pouvons rencontrer le Christ vivant ?

Dans le monde, le nombre de « chercheurs » augmente à mesure que le nombre de « résidents » (ceux qui s’identifient avec la forme traditionnelle de la religion et ceux qui affirment un athéisme dogmatique) diminue. En outre, il y a bien sûr un nombre croissant d’« apathiques » – des gens qui se moquent des questions de religion ou de la réponse traditionnelle qu’on leur donne. La principale ligne de démarcation n’est plus entre ceux qui se considèrent croyants et ceux qui se disent non-croyants. Il existe des « chercheurs » parmi les croyants (ceux pour qui la foi n’est pas un « héritage » mais un « chemin ») comme parmi les « non-croyants », qui, tout en rejetant les principes religieux proposés par leur entourage, ont cependant un désir ardent de quelque chose pour satisfaire leur soif de sens. Là est la Galilée d’aujourd’hui.

À LA RECHERCHE DU CHRIST PARMI LES CHERCHEURS

La Théologie de la Libération nous a enseigné à chercher le Christ parmi ceux qui sont en marge de la société. Mais il est aussi nécessaire de le chercher chez les personnes marginalisées au sein de l’Église, parmi ceux « qui ne nous suivent pas ». Si nous voulons nous connecter avec eux comme disciples de Jésus, nous allons devoir abandonner beaucoup de choses.

Il nous faut abandonner bon nombre de nos anciennes notions sur le Christ. Le Ressuscité est radicalement transformé par l’expérience de la mort. Comme nous le lisons dans les Évangiles, même ses proches et ses amis ne l’ont pas reconnu. Nous n’avons pas à prendre pour argent comptant les nouvelles qui nous entourent. Nous pouvons persister à vouloir toucher ses plaies. En outre, où serons-nous sûrs de les rencontrer sinon dans les blessures du monde et les blessures de l’Église, dans les blessures du corps qu’il a pris sur lui ?

Nous devons abandonner nos objectifs de prosélytisme. Nous n’entrons pas dans le monde des chercheurs pour les « convertir » le plus vite possible et les enfermer dans les limites institutionnelles et mentales existantes de nos Églises. Jésus, lui non plus, n’a pas essayé de ramener ces « brebis égarées de la maison d’Israël » dans les structures du judaïsme de son époque. Il savait que le vin nouveau doit être versé dans des outres nouvelles.

Nous voulons prendre des choses nouvelles et anciennes dans le trésor de la tradition qui nous a été confié et les faire participer à un dialogue dans lequel nous devons apprendre les uns des autres. Nous devons apprendre à élargir les limites de notre compréhension de l’Église. Il ne nous suffit plus d’ouvrir magnanimement une « cour des gentils ». Le Seigneur a déjà frappé « de l’intérieur » et est sorti – et il nous appartient de le chercher et de le suivre. Le Christ a franchi la porte que nous avions verrouillée par peur des autres. Il a franchi le mur dont nous nous sommes entourés. Il a ouvert un espace dont l’ampleur et l’étendue nous donnent le tournis.

LÉglise primitive des juifs et des païens a vécu la destruction du temple dans lequel Jésus priait et enseignait à ses disciples. Les juifs de cette époque ont trouvé une solution courageuse et créative : ils ont remplacé l’autel du temple démoli par la table familiale, et la pratique du sacrifice par celle de la prière privée et communautaire. Ils ont remplacé les holocaustes et les sacrifices de sang par le « sacrifice des lèvres » : réflexion, louange et étude des Écritures. À peu près à la même époque, le christianisme primitif, banni des synagogues, a cherché une nouvelle identité propre. Sur les décombres des traditions, les juifs et les chrétiens apprirent à lire la Loi et les prophètes à partir de zéro et à les interpréter à nouveau. Ne sommes-nous pas dans une situation similaire ?

DIEU EN TOUTES CHOSES

Quand Rome est tombé au début du Ve siècle, les païens y ont vu un châtiment des dieux à cause de l’adoption du christianisme. Les chrétiens y ont vu une punition de Dieu adressée à Rome, qui avait continué à être la putain de Babylone. Saint Augustin a rejeté ces deux explications. Il a développé sa théologie du combat séculaire entre deux « villes » adverses : non pas entre les chrétiens et les païens, mais entre deux « amours » habitant le cœur de l’homme : l’amour de soi, fermé à la transcendance (amor sui usque ad contemptum Deum) et l’amour qui se donne et trouve ainsi Dieu (amor Dei usque ad contemptum sui). La période actuelle de changement de civilisation n’appelle-t-elle pas une nouvelle théologie d’histoire contemporaine et une nouvelle compréhension de l’Église ?

« Nous savons où est l’Église, mais nous ne savons pas où elle n’est pas », nous a enseigné le théologien orthodoxe Evdokimov. Peut-être ce que le dernier concile a dit sur la catholicité et l’œcuménisme doit-il acquérir un contenu plus profond ? Le moment est venu d’élargir et d’approfondir l’œcuménisme, d’avoir une « recherche de Dieu en toutes choses » plus audacieuse.

Nous pouvons, bien sûr, accepter ces églises vides et silencieuses comme une simple mesure temporaire bientôt oubliée. Mais nous pouvons aussi l’accueillir comme un kairos – un moment opportun « pour aller en eau plus profonde » dans un monde qui se transforme radicalement sous nos yeux. Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts. Cherchons-le avec audace et ténacité, et ne soyons pas surpris s’il nous apparaît comme un étranger. Nous le reconnaîtrons à ses plaies, à sa voix quand il nous parle dans l’intime, à l’Esprit qui apporte la paix et bannit la peur. »

Tomás Halik (né en 1948) est professeur de sociologie à l’Université Charles de Prague, président de l’Académie chrétienne tchèque et aumônier de l’université. Pendant le régime communiste, il a été actif dans l’« Église clandestine ». Il est lauréat du prix Templeton et docteur « honoris causa » de l’Université d’Oxford.

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

http://www.lavie.fr/debats/idees/les-eglises-fermees-un-signe-de-dieu-23-04-2020-105809_679.php

https://www.choisir.ch/religion/theologie/item/3795-la-chretiente-a-l-heure-de-la-maladie

 

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