Libres propos sur le pèlerinage des Saintes-Maries. 18 – 25 mai aux Saintes Maries de la Mer

Une route parfois longue attend les Voyageurs et les équipes d’aumônerie, qui les ramènera vers leurs familles, leurs communautés. L’Esprit qui les a rassemblés les invite à se disperser pour vivre de la formidable nouvelle proclamée sur la terre de Camargue par les Saintes Maries et Sainte Sara : « Alleluia, Christ est ressuscité ! »

CMission

Libres propos sur le pèlerinage des Saintes-Maries. 18 – 25 mai aux Saintes Maries de la Mer

Françoise ARSAC
Françoise ARSAC

Membre de l'Aumonerie des Voyageurs

18 mai : depuis des années c’est le jour où commence le pèlerinage des Saintes Maries. Rassemblement le matin aux Arnelles pour organiser le co-voiturage. Selon le temps, moustiques ou vent chargé de sable, ciel bleu ou gris égayé de quelques nuages roses ; au bord des roubines s’épanouissent les iris d’eau, des flamants passent au-dessus du terrain en un vol majestueux. On se salue, on s’embrasse. Les visages sont reposés, l’humeur au beau fixe. Au long de la journée se succéderont récollection, messe, repas, festif du seul fait des retrouvailles; l’après-midi récréation à la découverte de la Camargue: promenade dans les prés ou spectacle au plus proche des chevaux et des taureaux, musée, parc ornithologique… On peut encore se retrouver en fin d’après-midi au Palais des Congrès pour le vernissage de l’exposition: congratulations, vin d’honneur, discours, musique, danse parfois…

Il est un soir, il sera un matin, joie du premier jour !

19 mai : à 8 h 30, tout le monde est sur le pont, Palais des Congrès, Crin-Blanc, Criée, nous serons allés de salle en salle, guettant la meilleure acoustique, fuyant la pire, et finalement nous arrangeant de ce qu’on nous offrait… Coin prière à droite ou à gauche, selon les années (sans lien semble-t-il avec la couleur du gouvernement, mais il faudrait peut-être y regarder de plus près…). Longue revue des services, des trous à boucher, avec ou sans équipe bouche-trous, des problèmes matériels. Et puis chacun s’active : courses, catéchèse, rencontres avec les jeunes, préparation du repas, préparation de la veillée, permanences à l’église, au secrétariat, élaboration des panneaux de communication, équipement de la voiture annonces, eucharistie…  le pli est vite pris d’un rythme quotidien soutenu. Première veillée animée par la paroisse, pari de mieux en mieux tenu d’un accueil réciproque dans le désir affiché de tisser les liens entre Saintois et Voyageurs.

Il est un soir, il sera un matin, enthousiasme et promesses du deuxième jour !

20 mai : le groupe s’étoffe devant le lieu de réunion : la plupart viennent à pied, quelques uns en voiture, parfois à vélo ou à trottinette. Je ne me souviens pas avoir jamais vu chevaux, bateaux ou pédalos, peut-être les ai-je oubliés ? Ce soir à la veillée on fera mémoire de notre baptême. Pour l’occasion tout le matériel liturgique et symbolique est convoqué : on puisera l’eau au puits dans l’église – quoi de plus logique ? – mais il faut penser au seau, à la clef du cadenas, au chaudron de cuivre qui tient lieu de cuve baptismale. Et puis encore à la croix, au cierge pascal, au livre de la Parole de Dieu. En coulisses de petites mains s’activent pour préparer tout cela. Le soir les musiciens accordent leurs instruments, et s’accordent entre eux et avec les chanteurs ; il n’est pas évident d’intégrer l’animation liturgique en tant que service rendu à tous !

Il est un soir, il sera un matin, labeur du troisième jour !

21 mai : aujourd’hui nous prierons plus particulièrement pour les malades. Ceux qui sont restés chez eux, ceux qui sont ici, quelque part sur un des terrains : l’immense terrain des Launes qui borde la rive est de l’étang, offrant le spectacle toujours renouvelé d’une vie qui paraît immuable depuis la nuit des temps, le Front de Mer, du Nord à l’octroi, non d’ouest en est, à moins que ce ne soit d’est en ouest… Et puis le terrain du Grand Large, rongé non par l’érosion (ça c’est pour la digue que l’on renforce chaque hiver contre les assauts des éléments) mais par les constructions ; c’est ainsi que l’on dame les terrains aux Saintes Maries, en les proposant au stationnement des Voyageurs pendant quelques années, avant de les « offrir » comme terrains à bâtir ; s’il reste encore un « petit Large » pour garder mémoire du grand, le terrain de Cacharel a été sacrifié sur l’autel des constructions immobilières tandis que la place des Gitans est réservée aux marchands. Terrain de délestage, le Simbeù n’a jamais trouvé son public, parfois concurrencé dans cette fonction par celui des Arnelles, désormais dédoublé (mais non pas doublé…) entre Nord et Sud avec deux chemins d’accès distincts. Et pour finir, last but not least[1], le camping de la Brise, une vraie petite ville dont le cœur, pendant toute la semaine, bat exclusivement au rythme des Voyageurs et des équipes d’aumônerie.

Il est un soir, il sera un matin, ferveur du quatrième jour !

22 mai : journée où l’on prie particulièrement pour et avec nos défunts. Veillée en demi-teinte ; il y a quelques années tout chant était proscrit jusqu’aux dernières minutes de la prière, et voici que maintenant les Voyageurs les acceptent, quand ils ne les demandent pas. Occasion de repenser à tous ceux qui, Voyageurs ou Gadjé, nous ont quittés au fil des ans, occasion de repenser à ceux qui vivent désormais en plénitude le message des Saintes Maries « Christ est ressuscité !!! » Dans la foi on a ainsi cheminé d’une liturgie de deuil à une célébration de l’espérance pascale.

Depuis des décennies cette journée est aussi celle de l’assemblée générale de l’Angvc où des chrétiens s’impliquent aux côtés d’autres citoyens[2] dans l’accès au droit et la lutte contre les discriminations qui trop souvent encore sont le quotidien des Voyageurs et des Gitans, expression concrète d’une charité en actes au service de tous…

Il est un soir, il sera un matin, foi, espérance et charité du cinquième jour !

23 mai : L’activité mémorielle tient encore une grande place en ce jour où Voyageurs, autorités publiques et simples citoyens se retrouvent aux portes d’Arles, sur l’emplacement du camp de Saliers où plusieurs centaines de personnes ont été internées dans des conditions déplorables durant la guerre ; émotion et appel à la vigilance pour que cela ne se reproduise pas…

Dans le village il y a de plus en plus de monde, Gitans et Voyageurs, touristes, journalistes, groupes musicaux… et forces de l’ordre. La tension monte d’un cran, les réunions se font plus fébriles, la fatigue se lit sur les visages, mais dans l’ensemble, compte tenu de l’affluence, tout se passe pour le mieux.

Le soir les jeunes prennent le relais, enfin les jeunes et les lazaristes… Ils ont eu à peine cinq jours pour se rencontrer, se retrouver souvent, faire connaissance parfois, échanger, réfléchir, prier ensemble et animer la veillée du 23 mai : une véritable gageure ! mais chaque année le miracle s’opère et, comme chaque soir, c’est nombreux que nous nous retrouvons autour d’eux dans l’église ; nous y sommes rejoints par l’archevêque d’Aix et par notre évêque accompagnateur, qui se préparent comme nous aux festivités du lendemain.

Il est un soir, il sera un matin, fébrilité du sixième jour !

24 mai : le grand jour est arrivé. Le programme est bousculé : plus de catéchèse ni d’eucharistie sur les terrains, la dernière réunion se déroule à la hâte avant que chacun ne rejoigne son poste pour une journée qui ne laissera à personne le temps de souffler.

Dans les ruelles du village on se fraie difficilement un passage vers l’église. La boutique de vente des cierges est assaillie dès le matin, ce soir l’équipe de nettoyage sera à la peine : balayage entre les bancs, et décapage des portoirs de cierges et de lumignons, ce sont des kilos de cire fondue qui s’agglutinent sous l’effet de la chaleur.

Au presbytère c’est la valse des prêtres et des diacres, qui revêtent leur vêtement liturgique avant d’attendre, sur la place, l’entrée de la procession ; à l’intérieur du sanctuaire l’équipe d’accueil s’affaire pour permettre aux Voyageurs de s’approcher du chœur, et préserver un minimum de sécurité ; en haut, seuls quelques sièges restent vides, trop peu nombreux pour les célébrants : certains resteront debout, d’autres s’assiéront sur la marche de l’autel…

On aperçoit la croix de procession au bout de l’allée centrale, le chant d’entrée résonne sous la voûte de pierre, la messe commence, joyeuse, et recueillie.

Dans le village et dans l’église la tension monte d’heure en heure au fur et à mesure qu’approche celle de la descente des châsses puis de la procession. L’église ne désemplit pas depuis le matin et les animateurs s’épuisent à canaliser vers le silence sinon vers l’intériorité une assemblée aux motivations diverses…

Enfin la descente des châsses peut commencer, attendues avec ferveur par la foule massée, cierge en main, pour les accueillir. Parole de Dieu, homélie, il faut encore un peu de patience pour les voir s’éloigner de la chapelle haute et s’approcher lentement au rythme du Magnificat.

Puis c’est le départ de la procession avec la statue de Sainte Sara vers la mer ; elle trônait jusqu’alors devant les marches de la crypte, parée de ses plus beaux atours, témoignages de la confiance et des remerciements de ceux qui se tournent spontanément vers elle aux heures les plus tristes ou les plus lumineuses.

Chaque année on parle de mieux organiser la procession, à grand renfort de personnel ou de technique, et on rivalise d’imagination pour y parvenir… Mais jusqu’à présent, « chacun [a beau faire] ce qu’il peut, et les Saintes [faire] le reste »[3] c’est encore dans une joyeuse pagaille que l’on quitte l’église tandis qu’une foule cosmopolite prend le chemin de la plage ; quelle attente anime tous ces gens, et ceux qui les regardent passer, et aussi ceux qui les attendent sur la plage, se dressant comme deux murs humains de part et d’autre du sable, et encore ceux qui la rejoignent pour cheminer un temps avec elle avant de s’en éloigner brusquement ? Besoin d’exotisme, tourisme plus ou moins religieux ou spirituel, authentique démarche de pèlerinage ? Un peu de tout cela peut-être ? Et y a-t-il encore des priants parmi eux ? Oui, bien sûr, voyez-les regroupés à quelques uns autour d’un micro, ou s’époumonant à voix nue, petits îlots de prière dans cette marée humaine, levain d’Evangile dans la pâte du monde… Il me plaît de croire que la foule qui suivait Jésus dans la montagne n’était pas plus ordonnée…

Le soir dernière veillée, la plus délicate sans doute : beaucoup de gens de l’aumônerie sont fatigués, ou prolongent le repas avec des amis de passage, et à l’inverse l’église se remplit de personnes inhabituelles ; il faudra beaucoup d’énergie pour unifier et animer l’assemblée !

Il est un soir, il sera un dernier matin, fête et ferveur du septième jour !

25 mai : jour de la fête des Saintes Maries, changement d’ambiance ! Du côté de l’aumônerie c’est pour beaucoup le jour du départ, dès le matin, ou sitôt terminée la procession ; ceux qui restent répondront avec plaisir à l’invitation de se retrouver le soir sur le terrain des Arnelles. La paroisse et le diocèse prennent le relais pour l’animation de la messe, arlésiennes et gardians occupent les places d’honneur.

Une route parfois longue attend les Voyageurs et les équipes d’aumônerie, qui les ramènera vers leurs familles, leurs communautés. L’Esprit qui les a rassemblés les invite à se disperser pour vivre de la formidable nouvelle proclamée sur la terre de Camargue par les Saintes Maries et Sainte Sara : « Alleluia, Christ est ressuscité ! »

Françoise Arsac  – Membre de l’aumônerie des Voyageurs

_________________

1Le dernier mais pas le moindre

2 « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde »  Lettre à Diognète, 2ème siècle après Jésus-Christ

3 Allusion à une maxime du Père Causse, d’heureuse mémoire… !

Partager sur email
Partager sur print

Les églises fermées, un signe de Dieu ?

Le Père Tomas Halik, professeur de sociologie à l’université de Prague, nous livre une analyse décapante sur la fermeture des églises face au coronavirus. L’Église doit sortir de son confinement spirituel, estime Tomás Halík, le grand intellectuel tchèque. La Vie publie la version française d’un texte sur le covid-19 qui suscite déjà le débat en Europe et aux États-Unis. Professeur de sociologie à l’université de Prague, l’auteur a été ordonné prêtre clandestinement durant le régime communiste.

CMission

Les églises fermées, un signe de Dieu ?

Le Père Tomas Halik, professeur de sociologie à l’université de Prague, nous livre une analyse décapante sur la fermeture des églises face au coronavirus.

L’Église doit sortir de son confinement spirituel, estime Tomás Halík, le grand intellectuel tchèque. La Vie publie la version française d’un texte sur le covid-19 qui suscite déjà le débat en Europe et aux États-Unis. Professeur de sociologie à l’université de Prague, l’auteur a été ordonné prêtre clandestinement durant le régime communiste.

« Lors de grandes calamités, il est naturel de se préoccuper d’abord des besoins matériels pour survivre. Mais on ne vit pas que de pain. Le temps est venu d’examiner les implications plus profondes de ce coup porté à la sécurité de notre monde. L’inéluctable mondialisation semble avoir atteint son apogée. La vulnérabilité générale d’un monde global saute maintenant aux yeux. Quel genre de défi cette situation représente-t-elle pour le christianisme, pour l’Église et pour la théologie ?

LÉglise devrait être un « hôpital de campagne ». Par cette métaphore, le pape veut dire que l’Église ne doit pas rester dans un splendide isolement, mais doit se libérer de ses frontières et apporter de l’aide là où les gens sont physiquement, mentalement, socialement et spirituellement affligés. Oui, c’est comme cela que l’Église peut se repentir des blessures infligées tout récemment par ses représentants aux plus faibles.

Si lÉglise doit être un « hôpital », elle doit bien sûr offrir les services sanitaires, sociaux et caritatifs qu’elle a offerts depuis l’aube de son histoire. Mais en tant que bon hôpital, l’Église doit aussi remplir d’autres tâches. Elle a un rôle de diagnostic à jouer, en identifiant les « signes des temps ». Un rôle de prévention, en créant un « système immunitaire » dans une société où sévissent les virus malins de la peur, de la haine, du populisme et du nationalisme. Et un rôle de convalescence, en surmontant les traumatismes du passé par le pardon.

LES ÉGLISES VIDES, UN SIGNE ET UN DÉFI

L’an dernier, juste avant Pâques, Notre-Dame de Paris a brûlé. Cette année, pendant le Carême, il n’y a pas eu d’offices religieux dans des centaines de milliers d’églises sur plusieurs continents, ni dans les synagogues et les mosquées. En tant que prêtre et théologien, je réfléchis à ces églises vides ou fermées comme un signe et un défi de Dieu.

Comprendre le langage de Dieu dans les évènements de notre monde exige l’art du discernement spirituel, qui à son tour appelle un détachement contemplatif de nos émotions exacerbées et de nos préjugés, ainsi que des projections de nos peurs et de nos désirs. Dans les moments de désastre, les « agents dormants d’un Dieu méchant et vengeur » répandent la peur. Ils en font un capital religieux pour eux-mêmes. Pendant des siècles, leur vision de Dieu a apporté de l’eau au moulin de l’athéisme.

Je ne vois pas Dieu comme un metteur en scène de mauvaise humeur, assis confortablement dans les coulisses des évènements. Je le vois plutôt comme une source de force, opérant chez ceux qui font montre de solidarité et d’amour désintéressé dans de telles situations. Oui, y compris ceux qui n’ont pas de « motivation religieuse » pour leur action ! Dieu est amour humble et discret.

Mais je ne peux mempêcher de me demander si le temps des églises vides et fermées n’est pas une sorte de vision nous mettant en garde contre ce qui pourrait se passer dans un avenir assez proche : c’est à cela que pourrait ressembler dans quelques années une grande partie de notre monde. N’avons-nous pas déjà été avertis par ce qui se passe dans de nombreux pays, où de plus en plus d’églises, de monastères et de séminaires se vident et ferment leur porte ? Pourquoi avons-nous pendant si longtemps attribué cette évolution à des influences externes (« le tsunami séculier ») au lieu de comprendre qu’un autre chapitre de l’histoire du christianisme arrive à son terme et qu’il est temps de se préparer pour un nouveau ?

Cette époque de vide dans les bâtiments déglise révèle peut-être la vacuité cachée des Églises et leur avenir probable, à moins qu’elles ne fassent un sérieux effort pour montrer au monde un visage totalement différent. Nous avons beaucoup trop cherché à convertir le monde et beaucoup moins à nous convertir nous-mêmes par un changement radical de l’« être chrétien ».

Quand lÉglise médiévale a fait un usage excessif des interdits comme sanction et que ces « grèves générales » de toute la machine ecclésiastique signifiaient que les services religieux n’avaient plus lieu et que les sacrements n’étaient plus administrés, les gens ont commencé à rechercher de plus en plus une relation personnelle avec Dieu, une « foi nue ». Les fraternités laïques et le mysticisme se sont multipliés. Cet essor du mysticisme a sans aucun doute contribué à ouvrir la voie à la Réforme. Non seulement celle de Luther et de Calvin mais aussi la réforme catholique, liée aux Jésuites et au mysticisme espagnol. Peut-être que la découverte de la contemplation pourrait aider à compléter la « voie synodale » vers un nouveau concile réformateur.

UN APPEL À LA RÉFORME

Je ne vois pas en quoi une solution succincte sous forme de substituts virtuels serait une solution suffisante à l’heure où le culte public est interdit. De même, pensions-nous vraiment répondre au manque de prêtres en Europe en important des « pièces de rechange » pour la machinerie ecclésiale à partir d’entrepôts apparemment sans fond en Pologne, en Asie et en Afrique ? Nous devrions accepter l’actuel sevrage des services religieux et du fonctionnement de l’Église comme un kairos, une opportunité pour nous arrêter et nous engager dans une réflexion approfondie devant Dieu et avec Dieu. Cet « état d’urgence » est un révélateur du nouveau visage de l’Église.

Nos paroisses, nos congrégations, nos mouvements et nos monastères devraient se rapprocher de lidéal qui a donné naissance aux universités européennes : une communauté d’élèves et de professeurs, une école de sagesse, où la vérité est recherchée à travers le libre débat et aussi la profonde contemplation. De tels îlots de spiritualité et de dialogue pourraient être la source d’une force de guérison pour un monde malade. La veille de l’élection papale, le cardinal Bergoglio a cité un passage de l’Apocalypse dans lequel Jésus se tient devant la porte et y frappe. Il a ajouté : aujourd’hui, le Christ frappe de l’intérieur de l’Église et veut sortir. Peut-être est-ce ce qu’il vient de faire. 

OÙ EST LA GALILÉE DAUJOURDHUI ?

Depuis des années je réfléchis au texte bien connu de Friedrich Nietzsche sur le « fou » (le fou qui est le seul à pouvoir dire la vérité) proclamant « la mort de Dieu ». Ce chapitre s’achève quand le fou va à l’église pour chanter Requiem aeternam deo et demande : « Après tout, que sont vraiment ces églises sinon les tombeaux et les sépulcres de Dieu ? » Pendant longtemps, plusieurs aspects de l’Église me paraissaient de froids et opulents sépulcres d’un dieu mort. Beaucoup de nos églises ont été vides à Pâques cette année. Mais nous avons pu lire chez nous les passages de l’Évangile sur le tombeau vide. Si le vide des églises évoque le tombeau vide, n’ignorons pas la voix d’en haut : « Il n’est pas ici. Il est ressuscité. Il vous précède en Galilée. » Où se trouve la Galilée d’aujourd’hui, où nous pouvons rencontrer le Christ vivant ?

Dans le monde, le nombre de « chercheurs » augmente à mesure que le nombre de « résidents » (ceux qui s’identifient avec la forme traditionnelle de la religion et ceux qui affirment un athéisme dogmatique) diminue. En outre, il y a bien sûr un nombre croissant d’« apathiques » – des gens qui se moquent des questions de religion ou de la réponse traditionnelle qu’on leur donne. La principale ligne de démarcation n’est plus entre ceux qui se considèrent croyants et ceux qui se disent non-croyants. Il existe des « chercheurs » parmi les croyants (ceux pour qui la foi n’est pas un « héritage » mais un « chemin ») comme parmi les « non-croyants », qui, tout en rejetant les principes religieux proposés par leur entourage, ont cependant un désir ardent de quelque chose pour satisfaire leur soif de sens. Là est la Galilée d’aujourd’hui.

À LA RECHERCHE DU CHRIST PARMI LES CHERCHEURS

La Théologie de la Libération nous a enseigné à chercher le Christ parmi ceux qui sont en marge de la société. Mais il est aussi nécessaire de le chercher chez les personnes marginalisées au sein de l’Église, parmi ceux « qui ne nous suivent pas ». Si nous voulons nous connecter avec eux comme disciples de Jésus, nous allons devoir abandonner beaucoup de choses.

Il nous faut abandonner bon nombre de nos anciennes notions sur le Christ. Le Ressuscité est radicalement transformé par l’expérience de la mort. Comme nous le lisons dans les Évangiles, même ses proches et ses amis ne l’ont pas reconnu. Nous n’avons pas à prendre pour argent comptant les nouvelles qui nous entourent. Nous pouvons persister à vouloir toucher ses plaies. En outre, où serons-nous sûrs de les rencontrer sinon dans les blessures du monde et les blessures de l’Église, dans les blessures du corps qu’il a pris sur lui ?

Nous devons abandonner nos objectifs de prosélytisme. Nous n’entrons pas dans le monde des chercheurs pour les « convertir » le plus vite possible et les enfermer dans les limites institutionnelles et mentales existantes de nos Églises. Jésus, lui non plus, n’a pas essayé de ramener ces « brebis égarées de la maison d’Israël » dans les structures du judaïsme de son époque. Il savait que le vin nouveau doit être versé dans des outres nouvelles.

Nous voulons prendre des choses nouvelles et anciennes dans le trésor de la tradition qui nous a été confié et les faire participer à un dialogue dans lequel nous devons apprendre les uns des autres. Nous devons apprendre à élargir les limites de notre compréhension de l’Église. Il ne nous suffit plus d’ouvrir magnanimement une « cour des gentils ». Le Seigneur a déjà frappé « de l’intérieur » et est sorti – et il nous appartient de le chercher et de le suivre. Le Christ a franchi la porte que nous avions verrouillée par peur des autres. Il a franchi le mur dont nous nous sommes entourés. Il a ouvert un espace dont l’ampleur et l’étendue nous donnent le tournis.

LÉglise primitive des juifs et des païens a vécu la destruction du temple dans lequel Jésus priait et enseignait à ses disciples. Les juifs de cette époque ont trouvé une solution courageuse et créative : ils ont remplacé l’autel du temple démoli par la table familiale, et la pratique du sacrifice par celle de la prière privée et communautaire. Ils ont remplacé les holocaustes et les sacrifices de sang par le « sacrifice des lèvres » : réflexion, louange et étude des Écritures. À peu près à la même époque, le christianisme primitif, banni des synagogues, a cherché une nouvelle identité propre. Sur les décombres des traditions, les juifs et les chrétiens apprirent à lire la Loi et les prophètes à partir de zéro et à les interpréter à nouveau. Ne sommes-nous pas dans une situation similaire ?

DIEU EN TOUTES CHOSES

Quand Rome est tombé au début du Ve siècle, les païens y ont vu un châtiment des dieux à cause de l’adoption du christianisme. Les chrétiens y ont vu une punition de Dieu adressée à Rome, qui avait continué à être la putain de Babylone. Saint Augustin a rejeté ces deux explications. Il a développé sa théologie du combat séculaire entre deux « villes » adverses : non pas entre les chrétiens et les païens, mais entre deux « amours » habitant le cœur de l’homme : l’amour de soi, fermé à la transcendance (amor sui usque ad contemptum Deum) et l’amour qui se donne et trouve ainsi Dieu (amor Dei usque ad contemptum sui). La période actuelle de changement de civilisation n’appelle-t-elle pas une nouvelle théologie d’histoire contemporaine et une nouvelle compréhension de l’Église ?

« Nous savons où est l’Église, mais nous ne savons pas où elle n’est pas », nous a enseigné le théologien orthodoxe Evdokimov. Peut-être ce que le dernier concile a dit sur la catholicité et l’œcuménisme doit-il acquérir un contenu plus profond ? Le moment est venu d’élargir et d’approfondir l’œcuménisme, d’avoir une « recherche de Dieu en toutes choses » plus audacieuse.

Nous pouvons, bien sûr, accepter ces églises vides et silencieuses comme une simple mesure temporaire bientôt oubliée. Mais nous pouvons aussi l’accueillir comme un kairos – un moment opportun « pour aller en eau plus profonde » dans un monde qui se transforme radicalement sous nos yeux. Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts. Cherchons-le avec audace et ténacité, et ne soyons pas surpris s’il nous apparaît comme un étranger. Nous le reconnaîtrons à ses plaies, à sa voix quand il nous parle dans l’intime, à l’Esprit qui apporte la paix et bannit la peur. »

Tomás Halik (né en 1948) est professeur de sociologie à l’Université Charles de Prague, président de l’Académie chrétienne tchèque et aumônier de l’université. Pendant le régime communiste, il a été actif dans l’« Église clandestine ». Il est lauréat du prix Templeton et docteur « honoris causa » de l’Université d’Oxford.

 

POUR EN SAVOIR PLUS :

http://www.lavie.fr/debats/idees/les-eglises-fermees-un-signe-de-dieu-23-04-2020-105809_679.php

https://www.choisir.ch/religion/theologie/item/3795-la-chretiente-a-l-heure-de-la-maladie

 

[printfriendly]

La Charité

Conférence donnée par le Père Gonzague DANJOU lors de la récollection d’Avent à la Chapelle St Vincent de Paul à Paris, le 6 décembre 2009 Dans le cadre de la célébration du 350° anniversaire de la mort de Saint Vincent de Paul et de Sainte Louise de Marillac nous sommes invités à centrer notre réflexion et nos célébrations sur deux thèmes : la CHARITÉ et la MISSION. Aujourd’hui, on m’a demandé de vouloir bien vous présenter une réflexion sur le premier thème : la CHARITÉ.

C'Mission

La Charité

P. Gonzague DANJOU CM
P. Gonzague DANJOU CM

INTRODUCTION

En guise d’introduction il me semble bon de nous remettre en face du grand texte de Saint Paul au chapitre 13 de la Première Épître aux Corinthiens que l’on appelle communément «L’hymne à la Charité» :

«Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la Charité je ne suis plus qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science ; quand j’aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter des montagnes, si je n’ai pas la Charité je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la Charité, cela ne me sert de rien.

La Charité est longanime, la Charité est serviable ; elle  n’est  pas  envieuse ; la Charité ne fanfaronne pas, ne se gonfle pas ; elle ne fait rien d’inconvenant, ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, ne tient pas compte du mal ; elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle met sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout. La Charité ne passe jamais.

Maintenant demeurent foi, espérance, ces trois choses, mais la plus grande d’entre elles c’est la Charité»

En résumé, pour l’Apôtre Paul, c’est la Charité qui est au centre de la vie de celui qui se réclame du Christ et qui prétend suivre ses traces

Ce thème de la Charité est aussi un thème majeur de l’enseignement de notre Pape actuel, Benoît XVI : il a présenté sa première encyclique sous le   titre : «Deus Caritas est» – Dieu est Amour ; et celle qu’il vient de nous offrir :

« Caritas in Veritate » – L’Amour dans la Vérité. C’est autour de ce thème de la Charité définie par le Pape comme : « l’Amour dont Dieu nous comble et que nous devons communiquer aux autres » que Benoît XVI veut centrer son enseignement.

Cependant, avant d’entrer dans le sujet, commençons par préciser le sens que nous donnons à ces mots «Amour» et «Charité» qui, dans le langage courant, peuvent être détournés du sens que nous voulons leur donner.

  • « Dieu est Amour » nous dit St Jean et c’est de ce Dieu-Amour accueilli dans la Foi que nous recevons la Vie et la Lumière de Dieu. Mais, dans le langage courant, ce mot peut revêtir un sens dévalué sans rapport avec le véritable amour : ne parle-t-on pas de «faire l’amour» ?!!
  • Le mot «Charité» lui aussi peut être dévalué et perdre sa signification plénière. – La «Charité», c’est le Mystère de l’Être même de Dieu- Amour, et c’est la vertu qui nous donne de vivre en Dieu et par

Et, en même temps, dans le langage courant, «faire la charité» peut être une façon d’agir où l’amour, le souci vrai de l’autre, a bien peu de place.

Au cours de cet entretien, j’emploierai indistinctement les mots « Amour » et « Charité » dans le sens donné par le Pape : « c’est l’Amour dont Dieu nous comble et que nous avons à communiquer aux autres ».

Dans un 1° point, nous fixerons notre attention sur le Mystère de la source, de l’origine, de la Charité : le Mystère de Dieu Trinité.

Dans un second point nous nous arrêterons sur la manifestation, la Révélation du Dieu-Amour qui pour nous a un Nom : JÉSUS.

Et enfin, dans un 3° point nous fixerons notre regard sur la réalisation de la Charité dans le temps à travers la vie et l’exemple des Saints.

 

I.   A la Source de la CHARITÉ : le Mystère de DIEU-TRINITÉ

Pour nous, chrétiens, l’Amour, la Charité s’enracine et se réalise en plénitude absolue dans le Mystère de Dieu auquel nous croyons.

« Dieu est Amour » nous dit Saint Jean et nous croyons que c’est dans la relation du Père et du Fils, relation exprimée dans la Personne de l’Esprit Saint que l’Amour EST, que l’Amour existe et se réalise dans son infinie et absolue plénitude.

Pour nous, Dieu n’est pas d’abord le TOUT PUISSANT mais il est l’AMOUR, Amour subsistant et infini réalisé en plénitude dans le Mystère de la Trinité et qui se diffuse dans la Création, dans l’existence de ces mondes infinis dont nous n’avons pas encore perçu les limites… et spécialement dans la création de l’homme sur la terre.

La création, pour nous chrétiens, n’est pas d’abord une manifestation de la Toute Puissance de Dieu, mais bien la manifestation de ce qu’Il est, AMOUR, amour qui de lui-même a besoin de se répandre : « bonum diffusivum sui ». C’est à travers et à partir de ce Mystère de Dieu-Amour, Père, Fils et Esprit-Saint en lequel nous adhérons par la Foi que nous pouvons participer à la Vie même de Dieu et donner la plénitude de sens à ce que nous sommes et à ce que nous vivons. Par la foi et la vertu de charité nous devenons la demeure de Dieu : « Si quelqu’un m’aime il gardera ma parole, mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et nous ferons notre demeure chez lui » (Jo. 14,23)

 

II.   La Manifestation, la RÉVELATION de DIEU-AMOUR qui, pour nous, a un NOM : J É S U S

 « Dieu est Amour » ; mais pour nous chrétiens, l’Amour n’est pas une idée, un mot, mais une PERSONNE : JÉSUS qui, par son Être, sa Parole, sa façon d’agir, ses actions, nous manifeste, nous révèle le Dieu-Amour.

A.    C’est d’abord par son Être même que Jésus nous révèle le Dieu-Amour.

En premier lieu, par Son Incarnation, lorsque, par amour pour nous, le Fils prend chair dans le Christ-Jésus, comme dit Saint Paul dans l’Épître aux Philippiens : «Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’anéantit lui-même en prenant la condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes» — «Et Verbum caro factum est» ; cet abaissement où il devient semblable à nous, par amour, que l’on appelle la kénose, l’anéantissement du Fils de Dieu.

À travers tout l’Évangile nous pouvons découvrir la relation d’amour privilégiée de Jésus avec son Père.

  • «Ne savez-vous pas que je sois aux affaires de mon Père». (Lc. 2,49)
  • «Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé». (Jo. 4,34)
  • «Le Père et moi nous sommes UN».
  • Gethsémani : amour poussé à l’extrême lorsque Jésus appelle son Père : «Mon Père, si cette coupe ne peut passer sans que je la boive, que Ta Volonté soit faite» (Mt. 25,42).

Amour du Père qui est inséparable de son Amour des hommes.

L’anéantissement d‘amour réalisé par Jésus à l’Incarnation il va le couronner lorsqu’Il s’offre en Sacrifice sur la Croix. «Il s’humilia plus encore, continue St Paul, obéissant jusqu’à la mort et la mort sur la Croix» — Amour exprimé dans les mots du repas pascal lorsque le Christ donne le sens de Son Sacrifice : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, livré pour vous ».

Amour couronné par le pardon offert par le Christ à ceux qui le crucifient :

«Père, pardonne-leur ; ils ne savent ce qu’ils font».

Amour enfin que nous sommes appelés à recevoir à travers l’Eucharistie, le Sacrement de l’Amour, qui nous est donné pour en vivre et en témoigner : « Faites ceci en mémoire de moi ».

B.    C’est tout au long de sa vie publique,

dans son attitude, son action, sa Parole, que Jésus nous révèle le Dieu-Amour. C’est à travers son humanité que nous pouvons percevoir les multiples aspects de l’amour de Jésus.

  • Rappelons-nous l’attitude toute pleine de délicatesse de Jésus en face de ceux qui font appel à Lui. Jésus a les yeux et les oreilles ouvertes pour voir et entendre…
  • Bartimée : Marc 10,51 – Jésus lui pose la ..
  • La fille de Jaïre : Jésus ordonne de lui donner à manger (Luc, 8,55).
  • Jésus fait participer les Apôtres à son action : «Combien de pains avez-vous ?» (Mat. 15,34)
  • Le cœur plein de compassion de Jésus, reflet de l’Amour de Dieu pour les Pauvres, pour ceux qui souffrent ; coeur qui se laisse toucher :
  • par la veuve de Naïm (Luc 7,13) : «En la voyant, le Seigneur eut pitié d’elle»
  • pour le lépreux qui demande à être purifié : «Ému de compassion» (Marc 1,41)
  • par les besoins des foules qui le suivent : «En débarquant, il vit une foule nombreuse et il en eut pitié» ( Marc, 6,34)

Jésus les nourrit de Sa Parole sans oublier de les alimenter : «Jésus dit : j’ai pitié de cette foule car voilà trois jours qu’ils restent auprès de moi et ils n’ont pas  de quoi manger» (Matthieu 15,34) et il multiplie les pains…

  • Le regard de Jésus.
  • sur Zachée (Luc 19,1) :

Zachée monte sur un arbre car il est petit, dit l’Évangile.

Peut-être aussi car il ne tient à être vu ou démasqué (publicain) Mais c’est Jésus qui lève les yeuxpoint de départ de la conversion

  • sur la veuve misérable qui donne 2 piécettes : « Jésus, levant les yeux…. vit une veuve misérable » (Lc. 21,2)
  • sur la femme adultère (Jo, 8, 10) : « Jésus se redressant…. Lui dit : moi non plus je ne te condamne pas. Va et désormais ne pèche plus »
  • Sans oublier ce regard merveilleux de Jésus sur le jeune homme riche (Marc 10) : «Jésus le regarda et l’aima».

Le regard d’amitié de Jésus malheureusement n’a pas suffi pour permettre au Jeune Homme riche de tout laisser pour suivre Jésus – Il s’en alla tout triste, nous dit l’Evangile…Ne peut-on pas penser aussi que Jésus fut triste en voyant le jeune homme riche s’éloigner de lui ?.. Après cet épisode, Jésus va parler des dangers de la richesse.

  • Sur Pierre (Luc 22, 60-62) «et le Seigneur se retournant, fixa son regard sur Pierre… et sortant dehors, il pleura amèrement».

Ce n’est évidemment pas le chant du coq (cf. l’église dédiée à St Pierre Jérusalem !!) qui va permettre à Pierre de se convertir !!

Regard qui ne condamne pas, mais qui offre son amour (cf. Marc 10,21) et qui permet au pécheur de se relever, de se convertir, de se remettre sur pied.

  • Rappelons-nous enfin les paraboles de la Miséricorde où Jésus nous révèle le Mystère de l’Amour miséricordieux du Père – En particulier, dans la parabole du fils prodigue, l’attitude du père qui «court au devant de son fils pour l’accueillir dans la joie» (Lc 15,12).

À travers le Mystère se son Incarnation et de sa Mort sur la Croix… et tout au long de ce qu’Il a été, de ce qu’Il a fait, de ce qu’Il a dit.. Jésus a été la Révélation du Dieu-Amour.

C’est dans la contemplation de l’Amour manifesté par Jésus envers Son Père et pour les hommes que nous pouvons percevoir le Mystère de Dieu-Amour et que nous pouvons y trouver le modèle de l’amour, de la charité, que nous avons à réaliser dans notre vie.

 

III. La RÉALISATION concrète de l’AMOUR révélé dans le Christ, à travers la SAINTETÉ. La CHARITÉ de Dieu, vécue dans le temps par les Saints, sous des formes diverses. 

Le Christ-Jésus, à travers ce qu’Il a été, de ses Actes et de ses Paroles, nous a révélé le Mystère du Dieu-Amour. Aujourd’hui, c’est dans l’Esprit du Christ, l’Esprit d’Amour envoyé par le Père, vivant dans l’Église et dans le cœur des croyants que le Dieu-Amour se révèle dans le monde suivant la Parole de l’Apôtre Paul : «l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous est donné» (Rom.5,5)

Amour filial que nous exprimons dans notre rapport au Père en l’appelant « Père »  comme  nous  l’enseigne  encore  St  Paul   dans   l’Épître   aux Romains : « Vous n’êtes pas dans la chair, mais dans l’Esprit puisque l’Esprit de Dieu habite en vous » « Vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier : “Abba, Père”. L’Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu » (Rom. 8, 15-16). Amour que nous avons à vivre aussi, comme Jésus, dans la recherche et la réalisation de la Volonté de Dieu : «Ce n’est pas celui qui dit Seigneur, Seigneur, qui obtiendra la salut, mais celui qui fait la volonté de mon Père» (Mt. 7,24-25)

Amour fraternel où nous essayons d’exprimer, sous différentes formes, l’Amour dont nous vivons, suivant l’enseignement du Christ : «Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés». Amour fraternel qui a à s’exprimer de façon concrète (Mt. 25, 31-40)

Dans la JOIE. Dieu nous comble de Son Amour, nous fait vivre de Son Amour que nous essayons d’exprimer, dont nous témoignons à travers notre amour filial et fraternel dans la Joie , Joie que le Seigneur nous a laissée au moment de son départ. «Je vous dis cela pour que Ma Joie soit en vous et que votre joie soit complète» (Jo. 15,11)

Cet Esprit d’Amour dont vit l’Église et ses enfants est mis en valeur de façon particulière à travers le témoignage des Saints.

A.    D’abord, dans le témoignage des Martyrs.

Le témoignage des Martyrs est un témoignage de la Foi bien sûr ; mais c’est soutenu par l’Esprit du Dieu-Amour que les martyrs ont préféré l’Amour de Dieu à leur vie et qu’ils ont pardonné à leurs bourreaux, en s’offrant en sacrifice à Dieu, en union avec le Christ. Les martyrs dont le sacrifice s’est uni au Sacrifice du Christ sont devenus le pain du Christ, ont « achevé » le Mystère d’Amour du Christ qui nous est offert dans l’Eucharistie, sont devenus pleinement Eucharistie. Écoutons la lettre de Saint Ignace aux Romains au moment où il va être conduit à la mort : « Laissez-moi devenir la pâture des bêtes, elles m’aideront à rejoindre Dieu. Je suis son froment moulu sous la dent des fauves, je deviendrai le pain pur du Christ. C’est du pain de Dieu que je suis affamé, de la chair de Jésus-Christ fils de David ; et pour boisson je veux son sang qui est l’amour incorruptible ». 

B.    Ensuite, le témoignage de la Charité

puisée dans le Mystère du Dieu-Amour, et réalisée par l’immense foule de tous les Saints, Apôtres, Missionnaires, Éducateurs, Hospitaliers…. Sans oublier les mystiques, les moines et les ermites qui, animés par l’Esprit de Dieu-Amour, ont été auprès des hommes de tous les temps, les témoins de la Charité dont ils vivaient. Parfois jusqu’à l’extrême, comme St Damien de Veuster….

C’est à travers l’exemple des Saints qui reflètent à l’infini les multiples formes de la Charité de Dieu dont ils ont vécu que nous pouvons mieux comprendre ou deviner l’Amour infini et multiforme de Dieu.

C.    Pour nous, fils et filles de St Vincent et Ste Louise de Marillac,

ou animés de leur esprit (Conférences de St Vincent ; Instituts religieux divers…), la réalisation concrète de la Charité de Dieu, révélée dans le Christ, nous la trouvons de façon privilégiée dans la vie et l’action de nos Fondateurs, dans l’amour affectif et effectif des Pauvres.

À travers le cœur de St Vincent et de Ste Louise, cœur qui animait leur action, nous découvrons le Dieu-Amour et nous sommes appelés nous aussi aujourd’hui à témoigner de la Charité, du Dieu-Amour qui demeure en nous et dont nous vivons par notre amour affectif et effectif de tous les Pauvres, de tous ceux qui souffrent.

On cite souvent la parole de St Vincent : «Aimons Dieu, mes frères, mais que ce soit à la force de nos bras, à la sueur de notre front». Cette parole nous rappelle la nécessité d’un amour qui s’exprime par des actes, dans le service, pour qu’il soit vrai. Mais, n’oublions pas que, à l’image du Christ, S. Vincent a commencé par se laisser bouleverser dans sa sensibilité avant d’engager son action. Rappelons-nous le cri poussé par St Vincent : «Les pauvres gens des champs meurent de faim et se damnent» — C’est après la découverte de l’extrême souffrance des galériens qu’il va se donner tout entier à l’œuvre de leur soulagement matériel et spirituel, et qu’il va s’engager à les faire soulager par les missionnaires et les Filles de la Charité. Souvenons-nous aussi de son émotion devant les enfants abandonnés et de son exhortation pathétique aux Dames de la Charité : «Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants ; vous avez été leurs mères selon la grâce depuis que leurs mère selon la nature les ont abandonnés. Voyez si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d’être leurs mères pour devenir à présent leurs juges».

À la suite du Christ, dans la ligne de la Charité concrètement vécue par St Vincent, Ste Louise, le Bx Frédéric Ozanam, nous avons nous aussi, à nous laisser toucher, émouvoir, par les Pauvres, par ceux qui souffrent, et nous engager à les soulager, à leur venir en aide ; nous avons à être les témoins du Dieu-Amour vivant en notre cœur, à travers ce que nous sommes, et ce que nous faisons pour les Pauvres.

C O N C L U S I O N

En guise de conclusion à ces quelques réflexions sur la Charité permettez- moi de souligner le lien qui unit la Charité à la Mission.

Le but de la Mission :

  • c’est d’abord de témoigner de l’Amour infini et universel de Dieu,
  • c’est d’apporter, de transmettre, cet Amour de Dieu à tous les

Pas de Mission sans Charité.

La Mission n’est pas d’abord une action, une activité, une «aventure» comme on le lit parfois dans certaines revues missionnaires ; mais une expression de l’Amour de Dieu pour tous ; la Mission prend sa source dans l’Amour de Dieu pour tous les hommes. — C’est le Père qui, par le Fils, envoie des ouvriers dans Sa Moisson. Le but, le terme de la Mission, c’est de faire découvrir à tous le Mystère de Dieu-Amour qui appelle tous les hommes à entrer dans Son Mystère pour en vivre.

La Mission, l’activité missionnaire, pour être vraie, doit se nourrir de la Charité, doit être animée par la Charité, doit avoir pour but de faire découvrir à tous les hommes l’Amour de Dieu pour eux et de les aider à en vivre.

CHARITÉ et MISSION, tels sont les deux thèmes qui doivent inspirer la célébration du Jubilé du 350° anniversaire de la mort de nos Fondateurs. Ces deux thèmes, nous les retrouvons dans la devise de nos Instituts :

  • Pour les Filles de la Charité, c’est la Charité. – «Caritas Christi urget nos» – La Charité du Christ nous
  • Pour les Missionnaires, c’est la Mission, l’envoi vers les Pauvres à évangéliser.
  • «Evangelizare pauperibus misit me» – Il m’a envoyé porter l’Évangile aux Pauvres

En cette année jubilaire de la mort de nos Fondateurs demandons au Seigneur Jésus de nous faire enter davantage dans le Mystère de Son Esprit, Amour du Père et du Fils, pour que nous soyons capables de toujours mieux rayonner cette Charité, dans notre Mission, à la suite de St Vincent et de Ste Louise.

Gonzague DANJOU cm

[printfriendly]

COMMUNIQUÉ DU CÉCEF – Conseil des Églises Chrétiennes de France – Pâques 2020

Matthieu 28,5-7 " Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il n’est pas ici, car Il est ressuscité comme Il l’avait dit ; venez voir l’endroit où Il gisait. Puis, vite allez dire à ses disciples : « Il est ressuscité des morts et voici qu’Il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez. »

CMission

COMMUNIQUÉ DU CÉCEF – Conseil des Églises Chrétiennes de France – Pâques 2020

Matthieu 28,5-7 : ” Soyez sans crainte, vous. Je sais que vous cherchez Jésus, le crucifié. Il n’est pas ici, car Il est ressuscité comme Il l’avait dit ; venez voir l’endroit où Il gisait. Puis, vite allez dire à ses disciples : « Il est ressuscité des morts et voici qu’Il vous précède en Galilée ; c’est là que vous le verrez. »

En ce jour de Pâques, alors que les chrétiens célèbrent la Résurrection du Christ Jésus, le Conseil d’Églises Chrétiennes en France, en lien avec les hommes et les femmes de toutes les Églises, œuvres et mouvements chrétiens dans leur grande diversité, exprime son soutien à chacune et à chacun dans la prière et l’espérance.

Le monde est entré depuis plusieurs mois dans la lutte contre le coronavirus. Nos pensées et nos prières vont vers les malades et tous ceux qui ont perdu un parent ou un proche. Cette pandémie révèle le courage et le dévouement des médecins, des infirmières, des infirmiers, de tout le personnel des hôpitaux, des EHPAD, des cabinets médicaux, des chercheurs. Nous saluons aussi celles et ceux qui, par leur présence au travail et leurs gestes de solidarité, répondent aux besoins de tous, rendent de multiples services, font vivre l’économie de notre pays, permettent notre approvisionnement et assurent la cohésion de notre société.

Nous n’oublions pas ceux qui vivent dans la rue, ainsi que les migrants dans notre pays et aux portes de l’Europe.

Nous prions instamment aussi pour les autorités de notre pays et les dirigeants de toutes les nations, pour que sagesse et discernement guident leurs décisions et pour que les forces soient données à tous de mener leur mission.

Après les jours de la Passion, cheminons avec le Christ ressuscité ! Cette année, nous ne pourrons pas nous rassembler pour célébrer Pâques. Cependant notre regard n’est pas « confiné » sur cette crise sanitaire ni sur nous-mêmes. Au cœur de cette épreuve, nous proclamons ensemble notre espérance.

Jésus-Christ nous précède et vient à notre rencontre, Il nous accompagne et suscite en nous la paix et la persévérance. Il renforce en nous et entre nous la fraternité, Il ouvre en nous la joie du partage et de l’attention aux autres.

Nous encourageons chaque membre de nos Églises à continuer à inventer ensemble dans cette période de distanciation, des signes visibles de fraternité, une éthique de solidarité, de charité et d’unité : lecture commune de la Bible, temps de prière partagés, chaînes téléphoniques pour prendre soin les uns des autres, etc.

Nous exhortons chacune et chacun à mettre tout en œuvre pour être disponibles auprès de celles et ceux qui en ont le plus besoin, en mutualisant les ressources et les moyens disponibles dans cette situation de confinement.

Nous rendons grâces au Seigneur, en communion les uns avec les autres, pour sa présence agissante dans nos vies, au cœur même des épreuves.

Le Christ met sa lumière dans nos ténèbres : Christ est ressuscité, Il est vraiment ressuscité !

Pasteur François Clavairoly, Métropolite Emmanuel, Mgr Eric de Moulins-Beaufort Co présidents du CÉCEF

Partager sur email
Partager sur print

Petite réflexion sur ce temps qui nous est donné en tant de confinement. Xavier de Lamartinie

Ce n’est que ce matin en me rasant que j’ai repensé à la question que nous nous posions hier, Diane, toi et moi, au téléphone : pourquoi, en cette période de confinement avons-nous à peine le temps de mener les tâches que nous avons à faire alors qu’en temps ordinaire, nous arrivons à en faire au moins autant sur des espaces de temps plus réduits ?

Xavier de Lamartine

Petite réflexion sur ce temps qui nous est donné en tant de confinement. Xavier de Lamartinie

Ce n’est que ce matin en me rasant que j’ai repensé à la question que nous nous posions hier, Diane, toi et moi, au téléphone : pourquoi, en cette période de confinement avons-nous à peine le temps de mener les tâches que nous avons à faire alors qu’en temps ordinaire, nous arrivons à en faire au moins autant sur des espaces de temps plus réduits ?

Je te rassure, je ne me suis pas entaillé la joue pour autant avec mon rasoir mais je me suis promis à moi-même de partir à la recherche de ce temps perdu.

Une enquête s’imposait. Il y a assurément de gros problèmes de fuites avec le temps qui s’écoule quand nous travaillons à la maison et il serait bougrement intéressant de savoir d’où elles proviennent. Oui, où pouvaient bien passer ces précieuses secondes ? Y avait-il un voleur de temps qui réduit nos journées de travail à la maison à notre insu ? En ces temps où les théories du complot font flores, démasquer le malfaiteur et redonner du temps au temps devenait à mes yeux une nécessité. Car s’il y avait un principe de relativité du temps, si celui-ci pouvait être soumis à je ne sais quelle géométrie variable, en trouver les ressorts serait bien commode, non seulement dans la situation actuelle mais également pour le futur : et oui, si le temps se rétracte ou se dilate à volonté, dans la mesure où cette volonté m’appartiens, je pourrais acquérir une grande liberté et adapter mon temps de travail plus efficacement encore que ne l’avait fait Martine Aubry en créant la semaine des 35 heures…

Et me voilà donc à me poser tout un tas de question sur le temps qui passe et qui ne repasse pas. Et, ce qui est formidable aujourd’hui, c’est que l’on a à sa disposition un formidable outil, bourré d’informations, de contre-vérités, d’intox et de mensonges qui s’appelle internet. En deux clics trois mouvements, je balançais donc, comme une bouteille à la mer, mes interrogations à la toile mondiale. La pêche fut fructueuse. Il y avait du tri à faire dans ce que j’avais ramené dans mes filets et je rejetais bien vite les théories d’Albert (Einstein, bien sûr) qui a mathématisé tout ce qu’il avait découvert sur le principe de relativité du temps : trop complexe pour ma petite tête et cela ne me donnait toujours pas l’origine des fuites en période de travail à la maison.

Et puis, je tombais alors sur du lourd. Un certain Parkinson (pas celui qui a donné son nom à une maladie) a dit une grande vérité qui est devenue loi dans la mesure où elle se révèle exact dans 99,9% des cas. Cette vérité, appelée donc « loi de Parkinson » dit tout simplement que « le travail s’étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement ». Aucun voleur donc à prendre en flagrant délit. Le travail, et plus précisément la façon dont nous travaillons sont seuls fautifs dans cette affaire : si je ne me fixe pas de butée temporelle, la réalisation d’une tâche peut alors s’éterniser. Et c’est bien ce qui se passe quand je me retrouve à la maison : je suis alors « tout horaire » et démarre une tâche sans me dire à quel moment je prévois de la terminer. La solution est alors simple : il suffit de se définir un « budget temps » qu’il parait raisonnable de consacrer à une activité ou à une tâche donnée et de se fixer des échéances à ne pas dépasser. C’est ce que nous faisons de manière plus ou moins contrainte lorsque nous avons un cadre de travail défini avec des délais (deadlines, comme diraient les anglais) à ne pas dépasser ou encore des heures de rendez-vous à respecter…

Et puis, je suis également tombé sur la trace d’un certain Carlson (qui n’est pas plus l’inventeur d’une marque de bière que ne l’est un certain Corona). Ce brave Carlson a lieu aussi définit une loi : « Toute activité ou tâche interrompue sera moins efficace et prendra plus de temps que si elle était effectuée de manière continue ». Il y a là aussi matière à réflexion : toutes ces petites distractions, toutes ces sollicitations extérieures, ces pensées vagabondes que nous pouvons avoir quand nous ne sommes pas dans un vrai cadre de travail sont de vrais mangeurs de temps. Et ce temps qui nous a été dilapidé, bon gré, mal gré, ne nous est jamais restitué ! Là encore, le remède est facile. Une bonne distanciation sociale devrait permettre la mise en place des meilleures conditions pour travailler efficacement. Et quand je parle de distanciation sociale, cela inclut également mon chien Nuts qui, maintenant, je le sais, ne m’aime pas d’amour, mais ne rate pas une occasion de me le faire savoir quand même quitte à interrompre les tâches que je me suis fixées.

Grace à Parkinson et Carlson, je suis à présent rassuré : les fuites du temps peuvent être colmatées. Demain, c’est décidé, je réduits sur le papier mes horaires de travail. La question va être alors : avec tout ce temps gagné, que vais-je bien faire de mes journées ?

Bonne semaine sainte !

Xavier de Lamartinie

Partager sur email
Partager sur print

Le Christianisme à l’heure de la maladie. « Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts »

…et si les églises vides un peu partout dans le monde au moment de Pâques 2020 étaient un signe de ce qui se produira si nous ne parvenons pas à changer radicalement le visage du christianisme ? Il nous faut aller plus loin, plus profond que l'offre des substituts télévisés qui sont proposés.

CMission

Le Christianisme à l’heure de la maladie. « Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts »

C’est de la République tchèque que nous arrive cette profonde réflexion : Tomás Halik, son auteur (né en 1948), est professeur de sociologie à l’Université Charles de Prague, président de l’Académie Chrétienne Tchèque et aumônier de l’université. Pendant le régime communiste, il a été actif dans l’« Église clandestine ». Il est lauréat du Prix Templeton et docteur honoris causa de l’Université d’Oxford.

Notre monde est malade. Je ne fais pas seulement référence à la pandémie du coronavirus, mais à l’état de notre civilisation, tel qu’il se révèle dans ce phénomène mondial. En termes bibliques : c’est un signe des temps.

Au début de ce temps de Carême inhabituel, nombre d’entre nous pensaient que cette épidémie allait provoquer une panne généralisée de courte durée, une rupture dans le fonctionnement habituel de la société, que nous allions surmonter d’une manière ou d’une autre, et que bientôt tout rentrerait dans l’ordre comme cela était auparavant. Ce ne sera pas le cas. Et cela ne se passerait pas bien si nous essayions. Après cette expérience globale, le monde ne sera plus le même qu’avant, et il ne devrait probablement plus l’être.

Lors de grandes calamités, il est naturel de se préoccuper d’abord des besoins matériels pour survivre ; mais « on ne vit pas que de pain ». Le temps est venu d’examiner les implications plus profondes de ce coup porté à la sécurité de notre monde. L’inévitable processus de la mondialisation semblerait avoir atteint son apogée : la vulnérabilité générale d’un monde global saute maintenant aux yeux.

L’Église comme hôpital de campagne

Quel genre de défi cette situation représente-t-elle pour le christianisme et pour l’Église – un des premiers « acteurs mondiaux » – et pour la théologie ?

L’Église devrait être un « hôpital de campagne », comme le pape François le propose. Par cette métaphore, le pape veut dire que l’Église ne doit pas rester dans un splendide isolement loin du monde, mais doit se libérer de ses frontières et apporter de l’aide là où les gens sont physiquement, mentalement, socialement et spirituellement affligés. Oui, c’est comme cela que l’Église peut se repentir des blessures infligées tout récemment par ses représentants aux plus faibles. Mais essayons de réfléchir plus profondément à cette métaphore, et de la mettre en pratique.

Si l’Église doit être un « hôpital », elle doit bien sûr offrir les services sanitaires, sociaux et caritatifs qu’elle a offerts depuis l’aube de son histoire. Mais en tant que bon hôpital, l’Église doit aussi remplir d’autres tâches. Elle a un rôle de diagnostic à jouer (en identifiant les « signes des temps »), un rôle de prévention (en créant un « système immunitaire » dans une société où sévissent les virus malins de la peur, de la haine, du populisme et du nationalisme) et un rôle de convalescence (en surmontant les traumatismes du passé par le pardon).

Les églises vides : un signe et un défi

L’an dernier, juste avant Pâques, la cathédrale Notre-Dame de Paris a brûlé ; cette année, pendant le Carême, il n’y a pas de services religieux dans des centaines de milliers d’églises sur plusieurs continents, ni dans les synagogues et les mosquées. En tant que prêtre et théologien, je réfléchis à ces églises vides ou fermées comme un signe et un défi de Dieu.

Comprendre le langage de Dieu dans les événements de notre monde exige l’art du discernement spirituel, qui à son tour appelle un détachement contemplatif de nos émotions exacerbées et de nos préjugés, ainsi que des projections de nos peurs et de nos désirs. Dans les moments de désastre, les « agents dormants d’un Dieu méchant et vengeur » répandent la peur et en font un capital religieux pour eux-mêmes. Leur vision de Dieu a apporté de l’eau au moulin de l’athéisme pendant des siècles.

En temps de catastrophes, je ne vois pas Dieu comme un metteur en scène de mauvaise humeur, assis confortablement dans les coulisses des événements de notre monde, mais je le vois plutôt comme une source de force, opérant chez ceux qui font montre de solidarité et d’amour désintéressé dans de telles situations – oui, y compris ceux qui n’ont pas de « motivation religieuse » pour leur action. Dieu est amour humble et discret.

Mais je ne peux m’empêcher de me demander si le temps des églises vides et fermées n’est pas une sorte de vision nous mettant en garde sur ce qui pourrait se passer dans un avenir assez proche : c’est à cela que pourrait ressembler dans quelques années une grande partie de notre monde. N’avons-nous pas déjà été avertis par ce qui se passe dans de nombreux pays où de plus en plus d’églises, de monastères et de séminaires se vident et ferment leur porte ? Pourquoi avons-nous pendant si longtemps attribué cette évolution à des influences externes (« le tsunami séculier ») au lieu de comprendre qu’un autre chapitre de l’histoire du christianisme arrive à son terme et qu’il est temps de se préparer pour un nouveau ?

Cette époque de vide dans les bâtiments d’église révèle symboliquement peut-être la vacuité cachée des Églises et leur avenir probable, à moins qu’elles ne fassent un sérieux effort pour montrer au monde un visage du christianisme totalement différent. Nous avons beaucoup trop cherché à convertir le « monde » (« le reste »), et beaucoup moins à nous convertir nous-mêmes – pas une simple « amélioration », mais un changement radical de l’« être chrétien » statique en un « chrétien-en-devenir » dynamique.

Quand l’Église médiévale a fait un usage excessif des interdits comme sanction et que ces « grèves  générales »  de  toute  la  machine  ecclésiastique  signifiaient  que  les services religieux n’avaient plus lieu et que les sacrements n’étaient plus administrés, les gens ont commencé à rechercher de plus en plus une relation personnelle avec Dieu, une « foi nue ». Les fraternités laïques et le mysticisme se sont multipliés. Cet essor du mysticisme a sans aucun doute contribué à ouvrir la voie à la Réforme – non seulement celle de Luther et de Calvin mais aussi la réforme catholique liée aux Jésuites et au mysticisme espagnol. Peut-être que la découverte de la contemplation pourrait aider à compléter la « voie synodale » vers un nouveau concile réformateur.

Un appel à la réforme

Nous devrions peut-être accepter l’actuel sevrage des services religieux et du fonctionnement de l’Église comme un kairos, une opportunité pour nous arrêter et nous engager dans une réflexion approfondie devant Dieu et avec Dieu. Je suis convaincu que le temps est venu de réfléchir à la manière de poursuivre le mouvement de réforme que le pape François dit être nécessaire : non des tentatives de retour à un monde qui n’existe plus, ni un recours à de simples réformes structurelles externes, mais plutôt un changement vers le cœur de l’Évangile, « un voyage dans les profondeurs ».

Je ne vois pas en quoi une solution succincte sous forme de substituts artificiels, comme la télédiffusion de messes, serait une bonne solution à l’heure où le culte public est interdit. Le passage à la « piété virtuelle », à la « communion à distance » et à la génuflexion devant un écran de télévision est vraiment quelque chose de bizarre. Nous devrions peut-être plutôt tester la vérité des paroles de Jésus : là où deux trois personnes sont réunies en mon nom, je suis avec elles.

Pensions-nous vraiment répondre au manque de prêtres en Europe en important des « pièces de rechange » pour la machinerie de l’Église à partir d’entrepôts apparemment sans fond en Pologne, en Asie et en Afrique ? Nous devons bien sûr prendre au sérieux les propositions du synode sur l’Amazonie, mais nous devons simultanément accorder plus de place au ministère des laïcs dans l’Église ; n’oublions pas que, dans de nombreux territoires, l’Église a survécu sans clergé pendant des siècles entiers.

Peut-être que cet « état d’urgence » est un révélateur du nouveau visage de l’Église, dont il existe un précédent historique. Je suis persuadé que nos communautés chrétiennes, nos paroisses, nos congrégations, nos mouvements d’église et nos communautés monastiques devraient chercher à se rapprocher de l’idéal qui a donné naissance aux universités européennes : une communauté d’élèves et de professeurs, une école de sagesse, où la vérité est recherchée à travers le libre débat et aussi la profonde contemplation. De tels îlots de spiritualité et de dialogue pourraient être la source d’une force de guérison pour un monde malade. La veille de l’élection papale, le cardinal Bergoglio a cité un passage de l’Apocalypse dans lequel Jésus se tient devant la porte et frappe. Il a ajouté : Aujourd’hui le Christ frappe de l’intérieur de l’Église et veut sortir. Peut-être est-ce ce qu’il vient de faire.

Où est la Galilée d’aujourd’hui ?

Depuis des années, je réfléchis au texte bien connu de Friedrich Nietzsche sur le « fou » (le fou qui est le seul à pouvoir dire la vérité) proclamant « la mort de Dieu ». Ce chapitre s’achève par le fait que le fou va à l’église pour chanter « requiem aeternam deo » et demande : « Après tout, que sont vraiment ces églises sinon les tombeaux et les sépulcres de Dieu ? » Je dois bien admettre que pendant longtemps plusieurs aspects de l’Église me paraissaient de froids et opulents sépulcres d’un dieu mort.

Il semble que de beaucoup de nos églises seront vides à Pâques cette année. Nous lirons ailleurs les passages de l’évangile sur le tombeau vide. Si le vide des églises évoque le tombeau vide, n’ignorons pas la voix d’en-haut : « Il n’est pas ici. Il est ressuscité. Il vous précède en Galilée. »

Une question pour stimuler notre méditation pendant cette Pâques étrange : Où se trouve la Galilée d’aujourd’hui, où nous pouvons rencontrer le Christ vivant?

Les recherches sociologiques indiquent que dans le monde le nombre de « résidents » (à la fois ceux qui s’identifient totalement avec la forme traditionnelle de la religion et ceux qui affirment un athéisme dogmatique) diminue alors que le nombre de « chercheurs » augmente. En outre, il y a bien sûr un nombre croissant d’« apathéistes », des gens qui se moquent des questions de religion ou de la réponse traditionnelle qu’on leur donne.

La principale ligne de démarcation n’est plus entre ceux qui se considèrent croyants et ceux qui se disent non-croyants. Il existe des « chercheurs » parmi les croyants (ceux pour qui la foi n’est pas un « héritage » mais un « chemin »), comme parmi les « non- croyants » qui, tout en rejetant les principes religieux proposées par leur entourage, ont cependant un désir ardent de quelque chose pour satisfaire leur soif de sens.

Je suis convaincu que « la Galilée d’aujourd’hui », où nous devons rechercher Dieu, qui a survécu à la mort, c’est le monde des « chercheurs ».

À la recherche du Christ parmi les chercheurs

La Théologie de la Libération nous a enseigné à chercher le Christ parmi ceux qui sont en marge de la société. Mais il est aussi nécessaire de le chercher chez les personnes marginalisées au sein de l’Église, parmi ceux « qui ne nous suivent pas ». Si nous voulons nous connecter avec eux comme disciples de Jésus, nous allons devoir abandonner beaucoup de choses.

Il nous faut abandonner bon nombre de nos anciennes notions sur le Christ. Le Ressuscité est radicalement transformé par l’expérience de la mort. Comme nous le lisons dans les Évangiles, même ses proches et ses amis ne l’ont pas reconnu. Comme l’apôtre Thomas, nous n’avons pas à prendre pour argent comptant les nouvelles qui nous entourent. Nous pouvons persister à vouloir toucher ses plaies. En outre, où serons-nous sûrs de les rencontrer sinon dans les blessures du monde et les blessures de l’Église, dans les blessures du corps qu’il a pris sur lui ?

Nous devons abandonner nos objectifs de prosélytisme. Nous n’entrons pas dans le monde des chercheurs pour les « convertir » le plus vite possible et les enfermer dans les limites institutionnelles et mentales existantes de nos Églises. Jésus, lui non plus, n’a pas essayé de ramener ces « brebis égarées de la maison d’Israël » dans les structures du judaïsme de son époque. Il savait que le vin nouveau doit être versé dans des outres nouvelles.

Nous voulons prendre des choses nouvelles et anciennes dans le trésor de la tradition qui nous a été confié et les faire participer à un dialogue avec les chercheurs, un dialogue dans lequel nous pouvons et devons apprendre les uns des autres. Nous devons apprendre à élargir considérablement les limites de notre compréhension de l’Église. Il ne nous suffit plus d’ouvrir magnanimement une « cour des gentils ». Le Seigneur a déjà frappé « de l’intérieur » et est sorti – et il nous appartient de le chercher et de le suivre. Le Christ a franchi la porte que nous avions verrouillée par peur des autres. Il a franchi le mur dont nous nous sommes entourés. Il a ouvert un espace dont l’ampleur et l’étendue nous donne le tournis.

Au seuil même de son histoire, l’Église primitive des Juifs et des païens a vécu la destruction du temple dans lequel Jésus priait et enseignait à ses disciples. Les Juifs de cette époque ont trouvé une solution courageuse et créative : ils ont remplacé l’autel du temple démoli par la table familiale juive et la pratique du sacrifice par celle de la prière privée et communautaire. Ils ont remplacé les holocaustes et les sacrifices de sang par le « sacrifice des lèvres » : réflexion, louange et étude des Écritures. À peu près à la même époque, le christianisme primitif, banni des synagogues, a cherché une nouvelle identité propre. Sur les décombres des traditions, les Juifs et les Chrétiens apprirent à lire la Loi et les prophètes à partir de zéro et à les interpréter à nouveau. Ne sommes-nous pas dans une situation similaire de nos jours ?

Dieu en toutes choses

Quand Rome est tombée au début du Ve siècle, il y a eu une explication instantanée de plusieurs côtés : les païens y ont vu un châtiment des dieux à cause de l’adoption du christianisme, tandis que les chrétiens y ont vu une punition de Dieu adressée à Rome, qui avait continué à être la prostituée de Babylone. Saint Augustin a rejeté ces deux explications : à cette époque charnière il a développé sa théologie du combat séculaire entre deux « villes » adverses, non pas entre les chrétiens et les païens, mais entre deux « amours » habitant le cœur de l’homme : l’amour de soi, fermé à la transcendance (amor sui usque ad contemptum Deum) et l’amour qui se donne et trouve ainsi Dieu (amor Dei usque ad contemptum sui). La période actuelle de changement de civilisation n’appelle-t- elle pas une nouvelle théologie d’histoire contemporaine et une nouvelle compréhension de l’Église ?

« Nous savons où est l’Église, mais nous ne savons pas où elle n’est pas » nous a enseigné le théologien orthodoxe Evdokimov. Peut-être ce que le dernier concile a dit sur la catholicité et l’œcuménisme doit-il acquérir un contenu plus profond ? Le moment est venu d’élargir et d’approfondir l’œcuménisme, d’avoir une « recherche de Dieu en toutes choses » plus audacieuse.

Nous pouvons, bien sûr, accepter ce Carême aux églises vides et silencieuses comme une simple mesure temporaire brève et bientôt oubliée. Mais nous pouvons aussi l’accueillir comme un « kairos », un moment opportun « pour aller en eau plus profonde » et rechercher une nouvelle identité pour le christianisme dans un monde qui se transforme radicalement sous nos yeux. La pandémie actuelle n’est certainement pas la seule menace globale à laquelle notre monde va être confronté aujourd’hui et dans le futur.

Accueillons le temps pascal qui arrive comme un défi pour rechercher à nouveau le Christ. Ne cherchons pas le Vivant parmi les morts. Cherchons-le avec audace et ténacité, et ne soyons pas surpris s’il nous apparaît comme un étranger. Nous le reconnaîtrons à ses plaies, à sa voix quand il nous parle dans l’intime, à l’Esprit qui apporte la paix et bannit la peur.

Tomás Halík

Partager sur email
Partager sur print