La Mission Scolaire en temps de pandémie

La rentrée 2020-2021 fut un peu particulière pour la Mission Scolaire. Les 7 mois précédents ayant été marqué par la Covid 19 (et toujours aujourd’hui), j’ai choisi comme thème d’intervention de faire avec les jeunes une relecture de cette période de confinement. Le but étant de leur permettre d’exprimer leurs ressentis, leur vécu, leur questionnement, leurs découvertes, leurs peurs …

Eric Ravoux

La Mission Scolaire en temps de pandémie

La rentrée 2020-2021 fut un peu particulière pour la Mission Scolaire. Les 7 mois précédents ayant été marqué par la Covid 19 (et toujours aujourd’hui), j’ai choisi comme thème d’intervention de faire avec les jeunes une relecture de cette période de confinement. Le but étant de leur permettre d’exprimer leurs ressentis, leur vécu, leur questionnement, leurs découvertes, leurs peurs …

La première question que je leur posais concernait leur habitat, où avaient-ils vécu le confinement ? La question peut paraître saugrenue, mais le lieu de confinement joue beaucoup sur l’expérience vécue. Les jeunes des quartiers nord de Marseille ou de Nice n’ont pas tout à fait vécu la même chose que ceux de Châtillon-sur-Seine en Côte-d’Or.

Pour ceux qui le vécurent en appartement, le temps de confinement fut plus durement ressenti. Sentiment d’enferment difficile à gérer dans le temps, bien qu’il offrit à beaucoup une bonne période de repos. Un enfermement qui fut souvent la cause de tension au sein de la famille. Même si beaucoup de parents ont continué à travailler en extérieur, la vie de famille fut une découverte, ou une redécouverte, pour beaucoup, et se retrouver les uns avec les autres H24 du jour au lendemain, ne fut pas sans conséquences. Tiraillements avec les frères et sœurs, prises de bec avec les parents, sentiment de solitude quand enfant unique. Toutefois, ce temps permit aussi à bon nombre de tisser de nouveaux liens, de vivre des rapprochements familiaux. Passer plus de temps ensemble en famille rendit possible une meilleur connaissance, de poser une parole, de renouer des liens avec l’un ou l’autre, « mon père n’est plus un étranger ! » dit même un jeune.

Pour ceux qui le vécurent à la campagne, en extérieur, les tensions furent plus ténues, chacun ayant l’occasion de prendre l’air de son côté. Le climat aidant, beaucoup passèrent du temps en promenade, dans le jardin, ce qui rendit la situation beaucoup plus vivable, bien qu’un sentiment d’enfermement fût également ressenti au bout d’un mois : « je ne pouvais pas me déplacer comme je voulais ! ».

Mais c’est la relation, ou plutôt la non-relation, aux autres, aux amis, à la famille élargie, qui occasionna le plus de frustration. Et là je dois dire que je fus fort satisfait de leurs remarques. Alors qu’on dit des jeunes qu’ils passent plus de temps rivés sur leurs écrans qu’en relation directe, et les caricatures sur ce fait ne manquent pas, dans la réalité il n’en est rien. La grande majorité admis que devoir se contenter de la vidéo pour parler à ses amis fut une épreuve frustrante, dont ils se lassèrent vite. Ne pas être en mesure de voir ses amis, ses cousins-cousines, ses grands-parents, fut lourd à porter. Et de conclure unanimement qu’aucune technologie ne peut remplacer le contact direct, physique, tactile, avec les personnes que l’on aime. Cette prise de conscience de l’importance de la relation physique à l’autre est sans doute la plus belle découverte qu’ils aient pu faire. Découverte qui perdure dans une frustration qui malheureusement persiste dans le simple fait de ne pas pouvoir prendre leurs grands-parents dans les bras, les embrasser, les toucher, pour ne pas les mettre en danger. Et nous vivons tous cela avec peine.

Ce qu’ils retiennent également de ce temps est le silence dans lequel ils furent soudainement plongés. Silence auquel nous sommes peu habitués. S’il occasionna quelques angoisses chez certains, pour la plupart il fut vécu comme un heureux étonnement. Vivant en ville ou à la campagne, des bruits et des sons jusque-là inaudibles firent leur apparition. Chants d’oiseaux, croassement de grenouille, … Chants d’oiseaux qui retentirent jusque dans les appartements et enchantant des oreilles peu habituées à les entendre.

Mais difficile d’aller beaucoup plus loin quant à notre rapport à la nature et aux conséquences de notre mode de vie sur le reste du Vivant. Une remarque émanant de collégiens résume à elle seule leur sentiment, leur incompréhension : « le confinement, je l’ai vécu comme une punition. C’est comme si la nature nous avait puni pour l’avoir maltraité et nous mettait de côté ». Sans avoir forcément les mots pour le dire, sans en avoir pleine conscience ni compréhension, une sorte de culpabilité c’est installée dans l’esprit de beaucoup : « et si c’était de notre faute !? ».

Chaque jour, à la TV, à la radio, sur les réseaux sociaux, nous est fait la liste des aggravations et autres cataclysmes qui frappent de plus en plus notre planète, comme une sombre litanie. Pas un jour sans que nous soit rappelé notre impact sur le réchauffement climatique, la destruction de la biodiversité, l’épuisement des ressources et autres pollutions en tous genres. L’énumération est une chose …, l’appréhension, la compréhension et l’action en sont une autre ! Inconsciemment ou consciemment, les jeunes pressentent que notre système, notre manière de vivre est inadéquate avec notre environnement, nous allons droit dans le mur, mais aucune alternative ne leur est sérieusement présentée, aucune sérieuse option ne leur est exposée. Rien ne les prépare à un avenir qu’ils savent devoir être transformé. Et ils réalisent qu’ils sont formés, éduqués comme si rien ne devait changer, alors que demain sera tout autre. Leur inquiétude est grande !

Ce qu’ils ont du mal à gérer est le sentiment de non-control. Les choses semblent leur échapper totalement, plus personnes leur semblent avoir la mainmise sur les évènements, et cela les inquiète fortement. L’humain, en cette période, leur est également apparu comme très fragile, vulnérable. Cette vulnérabilité est pour la plupart d’entre eux une réalité nouvelle, soudaine, à laquelle rien ne les a préparés. Loin de l’humain tout-puissant, bardé de technologie et de certitudes, ils découvrent la faiblesse, la fragilité et la pauvreté de leur condition. Et cela aussi peu faire peur. Face à cela, avec l’inquiétude, nous trouvons aussi une grande lassitude, de la résignation : « Que peut-on y faire ?! ».

Et il y a la révolte, ils sont révoltés. Ils ont le sentiment qu’on leur vole leur liberté, « c’est notre jeunesse qui est gâchée, nous ne pouvons plus rien faire !! ». Pour une grande majorité de jeunes, cette entrave à leur liberté est insupportable, on les empêche de vivre leur jeunesse. Certes, ils en comprennent le but, mais c’est avec véhémence et fougue qu’ils n’en expriment pas moins leur “ras-le-bol”. Masque, couvre-feu, confinement, … tout devient alors prétexte pour contourner les règles, braver les interdits et défier l’autorité. Cette véhémence pourrait paraître un peu exagérée pour un quinquagénaire de mon espèce. Pourtant, ils n’ont pas tort, c’est bien une alerte qu’ils nous lancent. « La liberté se meurt en toute sécurité », tels sont les mots qu’on peut voir inscrit de plus en plus sur nos murs. La Liberté est sans aucun doute la valeur la plus chère à notre humanité, celle pour laquelle on donnerait sa vie, et c’est non sans raison qu’elle est la première des trois principes de la devise française et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on qualifie de liberté, mais ce n’est pas ici le lieu d’en débattre. Or, cette valeur Liberté est en passe d’être supplantée par une autre, pour notre plus grand malheur. Depuis des années, nous sommes plongés dans un contexte anxiogène largement alimenté par les médias de tous poils et sur lequel surfent avec plaisir les politiques de tous bords. Inquiet, apeuré, voire paniqué, le peuple crie sa soif, sa soif de SECURITE !!! Et voilà comment on remplace une valeur par une autre, ce qu’aujourd’hui les jeunes dénoncent. Car pour assurer notre Sécurité nous acceptons sans rien dire de voir nos Libertés muselées. Réalisons un instant que notre pays vit en “Etat d’Urgence” depuis 2015 (avec inscription dans le Droit Commun de plusieurs mesures), Etat prolongé jusqu’en septembre prochain dans l’indifférence générale. Je ne débattrai pas ici du bien-fondé de ces mesures d’exception aux vues des circonstances que nous traversons, mais les jeunes nous disent clairement ATTENTION, restons vigilant, n’oublions pas nos fondements.

Dans le contexte qui est le nôtre aujourd’hui, l’éducation est primordiale pour faire de nos jeunes des adultes responsables pour demain.

Cela commence en famille. Les différences d’approches sont grandes suivant les milieux familiaux, différences faciles à discerner en fonction des remarques des jeunes.

Il y a ceux qui se cachent derrière un déni total de la gravité de la situation, déni sans aucun doute calqué sur celui des parents, invoquant facilement complots et manipulations médiatiques. Ils sont particulièrement prolixes et on réponses à toutes tentatives d’objectivation.

Il y a ceux (majoritaires) qui éludent le problème car n’y entrevoyant aucune solution. Chez eux c’est le plus souvent l’inquiétude et la peur qui murent dans le silence. Inquiétude, peur, alimentées par une grande ignorance de ce qui se passe autour d’eux. Les parents doivent certainement être dans le même état d’esprit. Ils ne nient pas la situation alarmante dans laquelle nous nous trouvons, mais ne cherchent pas plus à la comprendre, à prendre du recul, ils se contentent du 20H. Aussi la peur l’emporte, peur silencieuse, qui ne se dit pas, mais qui paralyse. Pour eux un seul mot d’ordre : surtout ne changeons rien à notre ordinaire, c’est aux dirigeants de trouver des solutions pour nous !!

Et puis il y a ceux (un petit nombre) qui ont la chance, oui la chance, d’évoluer dans des familles qui ont décidé de prendre le taureau par les cornes et, conscient de leur responsabilités, choisissent de changer petit à petit de mode de vie, de revoir à la baisse leur impact sur l’environnement, adoptent la sobriété comme ligne de conduite. Ces familles sont le plus souvent bien informées, cultivées et engagées. Une confiance certaine en eux-mêmes motive leur engagement et leurs actions. Cette confiance, nous la retrouvons logiquement dans leurs enfants car loin des peurs qui paralysent tant d’autres, ils entrevoient des possibles. Chez eux le changement ne fait pas peur et règne en leur esprit un certain optimisme. Je peux également remarquer chez ces jeunes une bien plus grande intériorité que chez les autres, qui laisse deviner une grande source spirituelle nourrissant leur famille, et je dis bien spirituelle et non pas religieuse, ce n’est pas la même chose.

Education dans les familles qui ne saurait se faire sans une éducation en milieu scolaire. Depuis le temps que je tourne sur les établissements vincentiens et autres, je suis bien obligé de constater que là, le bât blesse ! Certes l’éducation nationale a bien intégré à ses programmes les questions climatiques, écologiques et de biodiversité. Mais malheureusement celles-ci se retrouvent bien trop souvent reléguées à quelques heures de cours en SVT. Et pour arranger le tout, force est de constater que la plupart du corps enseignant, les profs, se retrouve dans la même situation que leurs élèves : seul face à leur questionnement sans réponses !!! Comment en effet éveiller et former des jeunes pour être acteurs de leur vie dans un plus grand respect de la Création, comment les ouvrir à une plus grande intériorité pour en faire de futurs adultes réfléchis et pausés, optimistes et sûr d’eux, quand tout ce qui est demandé est de fabriquer, de formater de futurs acteurs économiques, plus soucieux de Croissance que d’Ecologie Intégrale ??!!

Au milieu de tout cela, il y a des petites merveilles, dont la Solidarité est non des moindres. Ce temps de pandémie et de confinement à répétition nous aura également permis de tourner notre regard vers l’autre. Il est un exemple qui m’a particulièrement marqué. Dans les Quartiers Nord de Marseille, au sein desquels se trouve le lycée professionnel Saint Louis. Tout en continuant leur commerce local “cage d’escalier” (ils ont même mis au point des Drive …!), des jeunes ne s’en sont pas moins souciés des habitants de leurs immeubles, organisant la livraison à domicile des courses des personnes âgées et des mères isolées. Un exemple parmi tant d’autres montrant que tout n’est pas perdu, et qui me permit d’aborder ce que nous vivons au regard de la Foi.

La peur qui saisit nombre de nos concitoyens, pousse malheureusement une grande partie d’entre nous au repli sur soi. Je vais donc essayer de me rassurer. Comment ? En consommant. Je me mets à amasser, tout et n’importe quoi (surtout n’importe quoi …) pour me rassurer. Il suffisait de voir les étals des supermarchés et les montagnes débordants des cadis le samedi 14 mars 2020 pour le vérifier, et qu’importe s’il ne restait plus rien pour les autres, qu’importe si j’allais devoir bouffer des pâtes et du riz les 10 prochaines années, …, et du papier toilette … Qu’importe, nous avons amasser plus que de raison, sans penser aux autres, pour nous rassurer. Et cela a continué. Combien de jeunes ont pu me dire avoir fait exploser la Carte Bleue (la leur ou celle des parents) en commandes en ligne durant le premier confinement, et la plupart du temps sans besoins réels, pour se rassurer de leur propre aveu.

La peur qui me rend cupide et m’incite à accaparer, à amasser, toujours plus. Cela devient mon seul objectif, largement attisé par la société de consommation qui est la nôtre. Pour me rassurer, je tends vers la recherche fébrile du plaisir immédiat de la livraison en moins de 24 heures. Mais force est de constater que cela ne me rassasie pas, au contraire. Chaque jour un peu plus je m’éloigne de l’autre pour ne plus penser qu’à moi et à mon petit cercle, ceux qui me ressemblent, à mon confort. Et s’installe alors la division, la séparation, … le Diable (du grec diabolos : celui qui désunit, divise, qui inspire la haine ou l’envie) ! En accaparant toujours plus, en voulant mettre la main sur tout, je prive les autres, beaucoup d’autres, je creuse les inégalités et je cause les conflits, ce que saint Jean-Paul II appelait justement les structures du péchés de notre société.

Tout l’inverse du Plan de Dieu ! Le 6e jour, Dieu créa l’Humain à son image et lui confia la Création pour la garder et la cultiver pour les générations à venir, et non pour la réduire à néant. Avec Jésus, c’est tout le sens du partage et du service qui s’exprime, la notion du don, du don de soi. Qui n’a jamais ressenti joie et fierté en rendant service à quelqu’un ne pouvant nous rendre qu’un merci et un sourire ? Les jeunes sont très sensibles à la question du service, mais ne prennent pas le temps d’en comprendre tous les biens-faits, « c’est normal ». Non, ce n’est pas normal, c’est essentiel, et d’autant plus vivifiant lorsqu’il est vécu avec amour.

Le Christ Jésus, dans sa Pâques me montre le Chemin, celui du don ultime, par amour. En donnant sa vie, par amour, il remporte la Victoire, il gagne, et ressuscite. Le voilà le CHEMIN que nous pouvons tous arpenter : donner de ma personne, être tourné vers les autres, vivre la solidarité, le partage, … la Charité. Vivant cela dans la gratuité, je ne peux que ressentir joie, bonheur, fierté, … un sentiment de plénitude qui me dit que je suis en VERITE avec moi-même, avec l’image de Dieu qui est en moi. Ma vie prend alors tout son sens, je ne suis pas là par hasard mais pour donner le meilleur de moi-même, la VIE. Alors monte en moi une envie folle de continuer, d’aller plus loin, envie de me libérer de toutes ces entraves qui me retiennent et m’emprisonnent, qui m’empêchent de mettre les voiles pour aller vers …, vers l’autre. Envie de plus de simplicité, de sobriété, envie de me désencombrer pour pouvoir me mettre en mouvement, envie de liberté … La voici la vraie LIBERTE, celle qui me permet de me mettre en route … « Allez, … prenez la route à travers villes et villages, annoncez la Bonne Nouvelle, et de toutes les nations, faites des disciples, pour un monde meilleur … ».

Il y aurait là bien des matières à creuser et à développer, et à intégrer aux Projets d’Etablissements et aux Projets Pastoraux. L’enjeu est essentiel pour notre avenir et des plus stimulants dans sa mise en place et son élaboration.

Voici ce que je pouvais vous partager de ma mission au sein des établissements scolaires vincentiens.

 

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La Charité : Petite réflexion d’un ex-confiné (6/6)

Pourtant, force est de constater qu’aujourd’hui le mot charité est bien galvaudé. Il renvoie à une image surannée, condescendante et paternaliste, d’une époque où il faisait bon avoir SES pauvres, pour se donner bonne conscience et s’assurer les grâces d’une société bourgeoise.

Eric Ravoux

La Charité : Petite réflexion d’un ex-confiné (6/6)

Selon la définition qu’en donne Wikipédia (idem pour le Larousse) : « La charité désigne, selon la théologie chrétienne, l’amour de l’homme pour Dieu pour lui-même et l’amour du prochain comme créature de Dieu. … Dans le langage ordinaire, la charité est une vertu qui porte à désirer et à faire le bien d’autrui ».

S’adressant à ses frères, saint Vincent disait lors d’un entretien en 1657 : « Dieu aime les pauvres, et par conséquent il aime ceux qui aiment les pauvres ; car, lorsqu’on aime bien quelqu’un, on a de l’affection pour ses amis et pour ses serviteurs. Or, la petite Compagnie de la Mission tâche de s’appliquer avec affection à servir les pauvres, qui sont les bien-aimés de Dieu ; et ainsi nous avons sujet d’espérer que, pour l’amour d’eux, Dieu nous aimera. Allons donc, mes frères, et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés, reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services ». Coste XI, 392-393

Pas étonnant que saint Paul est placé la Charité comme la plus haute des vertus (1 Co 13, 1-13).

Pourtant, force est de constater qu’aujourd’hui le mot charité est bien galvaudé. Il renvoie à une image surannée, condescendante et paternaliste, d’une époque où il faisait bon avoir SES pauvres, pour se donner bonne conscience et s’assurer les grâces d’une société bourgeoise.

Selon les expressions de Jean Fourastié (économiste français 1907-1990), la charité fut soupçonnée d’hypocrisie conservatrice, élément de l’opium du peuple : elle fut regardée comme attentatoire à la dignité des pauvres.

Je ne peux m’empêcher, écrivant cela, de penser au lancinant refrain de la baronne Karen Von Blixen dans son livre La Ferme Africaine : « Mes Kikuyus, … ma ferme ». En quelques mots tout est dit de la mentalité de l’époque, et de la dérive dans laquelle le mot charité est tombé.

Aujourd’hui, au mot charité, on préfère celui de solidarité. Certes, dans sa signification, il n’en est pas trop loin, mais il lui manque quelque chose d’essentiel, une dimension essentielle, sur laquelle saint Vincent insistait souvent, l’Amour.

Quand saint Vincent présente l’amour que l’on doit avoir pour Dieu, il distingue le plus souvent deux manières de vivre et de traduire cet amour. « L’une affective et l’autre effective » (Coste IX, 592). La première est de l’ordre de la tendresse (il ne craint pas d’employer le mot et d’évoquer la relation du petit enfant à son père, à sa mère). Mais cette première manière d’aimer Dieu est incomplète, et peut-être illusoire, si on n’en vient pas au fait, à l’amour de Jésus-Christ dans le service concret des pauvres. La Charité est avant tout une histoire d’amour, un amour affectif et effectif, dimensions que ne revêt pas le terme solidarité.

Dans mes interventions auprès des jeunes, je n’hésite pas à utiliser souvent le mot Charité, tout en l’expliquant pour lui redonner toute sa valeur, sa profondeur. Et cela est compris, interpelle.

Personnellement, je placerai la solidarité du côté des valeurs humanistes, de celles qui touchent notre raison et nous font crier Justice. Mais le droit et la justice ne peuvent suffire. Au-delà de la raison, il nous faut un élan du cœur, de l’âme, il nous faut l’Amour. Car seul l’Amour nous permet de perdurer dans le temps.

Ce sont ces deux dimensions que revêt le terme Charité : l’Amour/tendresse affectif qui doit conduire à l’Amour/justice effectif.

« Si l’Amour ne dépasse pas la justice, l’Évangile se vide », selon les termes du Patriarche Chaldéen Louis Raphaël 1er Sako, le 9 octobre 2015, en commentaire de la lettre de saint Paul aux Romains (Rm 1, 16-17). Telle est la Charité !

Me reviennent à l’esprit les dernières images du film Monsieur Vincent de Maurice Cloche, lorsque saint Vincent reçoit la petite Jeanne qui s’apprête à aller servir les pauvres pour la première fois : « Tu verras bientôt que la charité est lourde à porter, plus lourde que le broc de soupe et le panier plein. Mais tu garderas ta douceur et ton sourire. Ce n’est pas tout de donner le bouillon et le pain. Cela les riches peuvent le faire. Tu es la petite servante des pauvres, la Fille de la Charité, toujours souriante et de bonne humeur. Ils sont tes maîtres. Des maîtres terriblement susceptibles et exigeants, tu verras. Alors, plus ils seront laids et sales, plus ils seront injustes et grossiers, plus tu devras leur donner de ton amour. Ce n’est que pour ton amour, pour ton amour seul, que les pauvres te pardonneront le pain que tu leur donnes ».

Ce temps de confinement aura permis à nombre d’entre nous de redécouvrir l’essentiel. L’essentiel de l’attention à l’autre, à soi, à Dieu pour les croyants, à la famille, à la Création … Un essentiel mis en valeur par le constat parfois douloureux, tragique même, de l’inutilité de nos vies. Constat que fit et exprima Guillaume Gallienne un matin de confinement sur France Inter : « Je ne suis pas soignant, je ne suis pas caissière, je ne suis pas agriculteur, maraicher, je ne suis pas livreur, éboueur, …, je ne sers à rien ! ».

Essentiel que redécouvrirent deux jeunes femmes toutes deux nommées Julie, qui comme nous tous, durent stopper net leurs vies professionnelles effrénées et dévorantes (l’une étant secrétaire médicale, l’autre travaillant dans les assurances). L’une redécouvrit la joie d’être présente à ses enfants, l’autre découvrit les biens-faits de la sobriété. « Je me disais que je ne servais pas à grand-chose, le confinement est venu le confirmer ». Vivant ce temps comme une sorte de retraite spirituelle, leur philosophie de vie s’en trouva bouleversée. Jetant un regard nouveau sur l’Amour et l’essentiel, elles ne purent concevoir un retour à “comme avant“, à “l’anormal“. Aussi décidèrent-elles de s’associer toutes deux pour créer une épicerie zéro déchet dans le Val-d’Oise. Ouverture dans quelques semaines. Une bien belle manière de vivre la Charité, pour soi, pour les autres, pour l’environnement, pour la Création … donc quelque part pour Dieu.

Elles sont nombreuses ces histoires.

Nombre d’entre nous ont redécouvert les liens qui nous relient à nos frères et sœurs en humanité, en commençant par les plus proches. Liens communautaires emplis de fraternité, de prières, de patience et de bienveillance (pas partout malheureusement). Liens familiaux, où l’amour, le soutien et le partage prennent le temps d’être vécus, enfin vécus (mais là encore, pas partout malheureusement).

Liens avec une nature, une création, que nous avons vu renaître et reprendre sa juste place, du moins pour ceux qui avaient la chance d’être en pleine nature (quoiqu’en ville aussi). Nature sur laquelle nous avons pu poser un regard émerveillé, regard nouveau, regard d’enfant que nous avions oublié.

Tous ces liens qui nous permirent de réaliser que l’essentiel ne se trouve pas dans le vide de la surconsommation, dans le leurre d’une vie professionnelle dénuée de sens, dans une course sans cesse plus effrénée…

Il serait exagéré de croire que ce temps si particulier nous a tous aidé à une véritable prise de conscience. Il suffit de se rappeler les files interminables de véhicules au drive-in des McDo sitôt ceux-ci rouvert, sans parler de l’hystérie causée par une enseigne de grande distribution autour d’une PS4, hystérie qui nécessita l’intervention des forces de l’ordre. Oui il serait bien exagéré de croire que ce temps de confinement fut profitable à tous. Il n’y a malheureusement pas que des Julie dans nos sociétés occidentales.

Pas que, certes, mais nombreuses et nombreux c’est sûr ! Comme beaucoup (j’espère), je suis émerveillé du nombre d’actions, d’initiatives, de mouvement, appelant et œuvrant, souvent dans la lutte, pour un autre monde. Je suis émerveillé par la créativité, l’inventivité, l’imagination, dont font preuve tant de jeunes pour proposer et construire un autre monde, répondant ainsi à l’appel du Pape François dans son encyclique Laudato Si à “libérer l’imagination“.

Je reprends ici les mots du diocèse de Fréjus-Toulon pour la semaine Laudato Si des 16 au 24 mai derniers : « Et si la pandémie qui secoue la moitié de notre planète était une opportunité à saisir ? L’occasion de prendre conscience de la gravité et de la mondialisation des enjeux environnementaux ? De réfléchir à un changement de vie, à un mode de vie plus solidaire ? De contempler la création, libérer l’imagination, consommer plus localement ? De penser à de nouveaux lieux ou engagements, de nouvelles pratiques ? »

Un véritable défi s’ouvre à nous aujourd’hui. Saurons-nous le relever ?

Chrétiens, notre responsabilité est grande, notre engagement est primordial. Cela relève de la cohérence de notre Foi. La Charité est notre commandement, c’est elle qui nous fait revêtir la véritable image qui est la nôtre, celle de Dieu. C’est elle qui fait de nous des filles et des fils de Dieu, sœurs et frères de notre Seigneur Jésus-Christ, animés, mus, portés par l’Esprit Saint.

C’est la Charité/Amour, première des vertus, qui nous permet, nous pousse, me permet et me pousse, à vivre toutes les autres.

La Charité me fait vivre la Simplicité, pour approcher respectueusement tous mes frères et sœurs. Simplicité qui rime avec sobriété, une sobriété heureuse pour le bien de notre planète et de toute l’humanité.

La Charité me fait vivre l’Humilité, pour laisser plus de place à l’autre, au Tout-Autre, à Dieu.

La Charité me fait vivre la Douceur, pour pouvoir toucher les cœurs.

La Charité me fait vivre la Mortification, pour supporter les blessures que le combat ne manque pas d’infliger.

La Charité me fait vivre le Zèle, pour sans cesse avancer, sans cesse courir au feu, sans cesse espérer qu’un autre monde est possible.

« L’amour est inventif jusqu’à l’infini ».

  • Jusqu’à l’infini : parce qu’il n’est pas possible d’épuiser toute la richesse de l’Amour de Dieu …
  • Jusqu’à l’infini : parce qu’il y aura toujours des hommes et des femmes à aimer, un monde à changer.

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu.

Mais que ce soit aux dépens de nos bras,

Que ce soit à la sueur de nos visages »

A nous maintenant de relever le défi …

 

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Le Zèle : Petite réflexion d’un confiné (5/6)

« Le zèle, c’est la cinquième maxime (Vertu), qui consiste dans un pur désir de se rendre agréable à Dieu et utile au prochain. Zèle pour étendre l’empire de Dieu, zèle pour procurer le salut du prochain. Y a-t-il rien au monde de plus parfait ? Si l’amour de Dieu est un feu, le zèle en est la flamme ; si l’amour est un soleil, le zèle en est le rayon. Le zèle est ce qui est de plus pur dans l’amour de Dieu ». (Vincent de Paul, Coste X, 559)

Eric Ravoux

Le Zèle : Petite réflexion d’un confiné (5/6)

« Le zèle, c’est la cinquième maxime (Vertu), qui consiste dans un pur désir de se rendre agréable à Dieu et utile au prochain. Zèle pour étendre l’empire de Dieu, zèle pour procurer le salut du prochain. Y a-t-il rien au monde de plus parfait ? Si l’amour de Dieu est un feu, le zèle en est la flamme ; si l’amour est un soleil, le zèle en est le rayon. Le zèle est ce qui est de plus pur dans l’amour de Dieu ». (X, 559)

Impression étonnante que ce confinement mondial. De ma cousine à Mexico, de ma famille en Suisse, mes frères et sœurs en Belgique et aux Etats-Unis, de mes amis au Cambodge, en Espagne, en Colombie, … nous vivons tous ce temps étrange de confinement. Ce n’est pas un épisode local ne touchant qu’une population, une nation, et dont nous n’entendons parler qu’au journal de 20h. Non, partout nous vivons la même chose, d’un bout à l’autre de la planète, avec les mêmes questions, les mêmes craintes, … confinés. Quelle étrange sensation de vivre cette situation ensemble, planétairement.

Quelle étrange et belle sensation également de voir revivre une planète, la nature, après seulement quelques semaines d’inactivité humaine. Venise a retrouvé des eaux limpides, des rorquals se baladent tranquillement au large des Calanques de Marseille, …, et partout l’air se purifie.

Certes, beaucoup d’entre nous souhaiteraient voir les choses revenir « comme avant », mais quel avant ? Un avant qui détruit, un avant qui précarise, un avant qui insécurise, un avant d’injustice, un avant d’individualité, un avant rejetant toutes les différences, un avant fait de Mc’DO et de toutes commandes inutiles sur Amazon, … ? Je m’emporte.

Observant tout cela, confinés, comme des millions d’autres humains sur notre petite planète, nous sommes nombreux à nous dire qu’il y a des choses à changer. Ce système économique et financier  qui nous étrangle, cette surconsommation qui tue la Création, cette hyperactivité qui nous fait sombrer, cet égoïsme qui écrase des peuples entiers… et j’en passe. CHANGER !!

Et c’est là que nous avons besoin de Zèle. Appelez ça comme vous voulez : avoir de la volonté, de la niaque, des tripes, des couilles, … ce que vous voulez. Il nous le faut !

Croyant, nous savons que notre Dieu Créateur nous a confié la Terre pour l’entretenir et profiter de sa beauté. Lui être agréable, à mon humble avis, consiste en cela.

Croyant nous savons que notre mission est d’avoir le souci de notre prochain, quel qu’il soit. Cela aussi c’est être agréable à Dieu.

Mais pour ce faire, pour le vivre, le mettre en pratique, et ne pas en faire de que de vagues souhaits, nous avons besoin de Zèle, de désir, de feu et de flammes dans nos cœurs. Nous avons besoin de devenir des rayons pour illuminer le monde et proposer d’autres manières de faire.

Du Zèle pour nous engager, nous mettre en route, agir. Il y en a assez d’entendre toujours les mêmes revendications, exigeant de l’Etat qu’il fasse tout, qu’il garantisse tout, qu’il solutionne tout. Si les solutions venaient d’en haut, cela se saurait !!!

C’est de nous, de vous, de moi et de toi, que les solutions peuvent venir. C’est de notre engagement, de notre Zèle, que de nouvelles idées peuvent surgir. En commençant par regarder notre propre manière de vivre, … et d’en changer.

Et c’est certainement là que nous avons le plus besoin de faire preuve de Zèle ! Dans la révision de notre propre mode de vie, au quotidien. Revoir mes choix, ma consommation, mes exigences souvent dérisoires. Revoir mes futilités, mes encombrements. Revoir mes priorités, souvent centrées sur moi et pas tant sur mon prochain. Faire preuve de Zèle et accepter que le changement commence par MON changement.

Et nous avons aussi besoin des autres pour ce faire. Il ne suffit pas de cultiver son petit potager dans son coin pour garantir sa petite sécurité, c’est ensemble que nous avons besoin d’avancer. Le Zèle de l’engagement, en rejoignant des mouvements œuvrant pour le bien de tous, en réfléchissant avec d’autres au monde que nous souhaitons construire pour le bien de tous.

Du Zèle, du désir, de la niaque, des tripes et des couilles, …, nous avons en avons besoin.

Saint Vincent de Paul nous a montrer la voie, à nous de la suivre, pour être agréable à Dieu et dignes sœurs et frères de Notre Seigneur Jésus-Christ !

 

Le 4 mai 2020, Tourrettes-sur-Loup

 

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La Mortification : Petite réflexion d’un confiné (4/6)

La Mortification ! POUAH, horreur, malheur … Un mot qui aujourd’hui ne veut plus dire grand-chose. Soyons honnête, dans une société qui nous vante le « tout tout-de-suite »...

Eric Ravoux

La Mortification : Petite réflexion d’un confiné (4/6)

La Mortification ! POUAH, horreur, malheur … Un mot qui aujourd’hui ne veut plus dire grand-chose. Soyons honnête, dans une société qui nous vante le « tout tout-de-suite », le divertissement permanent, la consommation à outrance jusqu’au vomissement, le gadget qui ne sert à rien mais dont tu as absolument besoin, la course incessante, l’activisme mortifère, les réunionites maladives qui nous donnent l’impression de faire, d’être … j’arrête là, je manque d’air !! La Mortification n’est pas de notre temps …

Quand je demande aux jeunes ce qu’ils comprennent de ce mot, ce qui ressort en premier est : MORT !!! Oups, ça commence mal. Et pire … Mortification, mortifère, … Lucifer … On est mal barré.

Et quand on regarde dans le dictionnaire (Larousse) ce n’est pas beaucoup mieux :

« Pratiques ascétiques destinées à réprimer les tendances mauvaises ou dangereuses pour les soumettre à la volonté ».

Admettons-le, la Mortification est trop souvent comprise sous un angle négatif, comme s’il s’agissait de faire de la douleur ou de la privation un but en soi, comme s’il s’agissait de se détruire, alors qu’elle consiste normalement, et comme Vincent la conçoit, dans la prise de conscience que la recherche du plaisir pour lui seul, de l’accomplissement de nos désirs ou de nos caprices, est en fait un esclavage. OUI, nous sommes maintenus dans un véritable esclavage, qui nous détourne souvent du véritable bonheur.

Dire « je suis bien libre de faire ceci, de me procurer cela » c’est en fait s’en rendre esclave. La preuve est ce que nous disons nous-mêmes : « je ne peux pas m’en passer !! ». Les psychologues ont bien étudié ce phénomène, qu’on appelait “dépendance“, qu’on appelle maintenant “addiction“. Et pour m’en convaincre, je n’ai qu’à observer ma relation à mon portable. Je ne lui aie pas encore donné un nom, mais cela ne serait tardé …

Mais qu’en est-il vraiment sous le regard Vincentien ?

Saint Vincent tenait la Mortification comme primordiale, pour un détachement libérateur. Il la présente toujours comme une libération, comme dans cet Entretien sur les cinq vertus du Vendredi 22 août 1659 (SV  XII, 301) :

« Ceux qui se détachent de l’affection des biens de la terre, de la convoitise des plaisirs et de leur propre volonté deviennent les enfants de Dieu, qui jouissent d’une parfaite liberté ; car c’est dans le seul amour de Dieu qu’elle se rencontre. Ce sont ces personnes-là, mes frères, qui sont libres, qui n’ont point de lois, qui volent, qui vont à droite et à gauche, qui volent, encore un coup, sans pouvoir être arrêtées, et ne sont jamais esclaves du démon, ni de leurs passions. Oh ! Heureuse liberté des enfants de Dieu ! »

« Mais quoi !  Y a-t-il rien d’utile comme la liberté ? La maxime dit qu’il faut acheter la liberté à prix d’or et d’argent, qu’il faut tout perdre pour la posséder ».

« Vous étiez, il y a quelque temps, esclaves de vos passions ; l’attache aux richesses, aux plaisirs et à votre propre volonté s’était rendue maître de vos personnes ; vous voilà à présent libres par ces maximes ; ni le monde avec ses enchantements, ni la chair avec ses plaisirs, ni le démon avec ses artifices, ne vous peuvent tenir captifs ».

Mots très clairs !!!

A ces mots de Saint Vincent, je rajouterai ceux de Pierre Rabhi, lors d’une conférence, en des termes plus contemporains, mais non moins similaires :

«  L’insatiabilité est le moteur subliminal. Des brigades de pousseurs de caddies ensorcelés déambulent chaque jour dans les travées d’un univers sans joies où le superflu excède considérablement le nécessaire. L’hyperconsommation nous a fait revenir au statut du cueilleur du néolithique ».

Face à ce que nous vivons aujourd’hui, ne serait-il pas possible de penser à notre LIBERATION ? Et pour cela, je pense que la Mortification telle que Saint Vincent l’envisageait est des plus à propos, des plus actuelles. Libérons-nous !

Peut-être serait-il enfin temps que nous réfléchissions à ce que nous vivons, à ce que nous voulons vivre. Et pas seulement pour nous-mêmes, nos propres petites gueules, mais pour nous ENSEMBLES.

Vais-je accepter durant ce temps particulier de confinement, de revoir ma manière de vivre ? Vais-je accepter de porter le regard sur ce qui est véritablement mon essentiel, … pour laisser tomber le reste ?

Et si nous choisissions de nous libérer … pour nous retrouver. Nous retrouver nous-mêmes et nous retrouver entre nous.

 

Tourrettes-sur-Loup, le 22 avril 2020

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La Douceur : Petite réflexion d’un confiné (3/6)

Dans un monde violent, entendre « heureux les doux, ils recevront la terre en héritage », qu’est-ce que cela veut dire ? « Aussi longtemps que je suis resté un lâche, nous dit Gandhi, j’entretenais en moi un foyer de violence. Lorsque après un certain nombre d’années, je rejetai toute lâcheté, je pus entrevoir la valeur de la non-violence ».

Eric Ravoux

La Douceur : Petite réflexion d’un confiné (3/6)

Petite réflexion sur la troisième vertu vincentienne : la Douceur

Dans un monde violent, entendre « heureux les doux, ils recevront la terre en héritage », qu’est-ce que cela veut dire ?

« Aussi longtemps que je suis resté un lâche, nous dit Gandhi, j’entretenais en moi un foyer de violence. Lorsque après un certain nombre d’années, je rejetai toute lâcheté, je pus entrevoir la valeur de la non-violence ».

Quand nous relisons les béatitudes, nous n’y retrouvons pas la force, pourtant elle fait partie de ce que le Seigneur exige de nous. N’a-t-il pas dit « ce sont les violents qui emportent le Royaume » ? Et il serait facile de dégager dans les Evangiles tout ce qui réclame la force, la générosité, l’audace ou le risque.

Pourtant, si la force n’est pas explicitement nommée dans les béatitudes, nous pouvons tout de même la trouver dans la deuxième, celle qui concerne la Douceur. Cela peut paraître bizarre, mais la tradition chrétienne a toujours fait le lien entre la force et la douceur. Mon but est de montrer que la douceur est une vraie force, même et surtout si elle est maîtrisée et parfois désarmée.

Nous savons bien que le Christ ne vient pas faire l’éloge de la fadeur ou de la mollesse. Le christianisme ne fait pas de l’homme un faible, un vaincu : ce sont les violents qui emportent le Royaume … Le chrétien n’est pas un être passif, sans vigueur. La dynamique de l’Evangile est faite de dépassement, elle réclame du souffle. Aussi, si le Seigneur béatifie les doux, c’est que la douceur n’a rien à voir avec ce que le monde peut en comprendre aujourd’hui, où ce sont les requins qui sont mis en avant.

Le Christ se présente comme un être doux, pas seulement dans des comportements extérieurs, mais aussi par ce que l’on appelle son amour désarmé. En venant parmi nous bébé, c’est tout le contraire de la puissance, il ne s’impose pas. Il vient comme un enfant, il vient proposer un amour, une communion. Il appelle, il sollicite, il n’est pas en position dominante, à cause de la qualité même de son amour. Un amour authentique ne s’impose pas, il se tient à la porte et il frappe en douceur : si tu veux tu viens … C’est le langage d’un amour qui respecte l’autre et se fait serviteur.

Il est vrai que nous n’acceptons pas volontiers les doux car on a l’impression que leur attitude nous juge et nous condamne. Notre époque n’est pas à la douceur et croire à cet absolu évangélique, c’est ramer à contre-courant. Aujourd’hui on a besoin de se faire mousser, de se faire entendre, de clamer son point de vue. On a besoin de triompher par tous les moyens …

Le doux a une force tranquille, et sa douceur peut se transformer en violence. La colère des doux est terrible, dit-on. Mais elle n’impressionne que parce que cette violence est pure ; elle se réalise dans un renoncement à soi qui en fait la grandeur. C’est le comportement de Jésus dans l’évangile, en particulier devant les pharisiens. Le doux, quand il est violent, ce n’est pas lui qu’il défend, c’est la vérité, la justice, des valeurs supérieures qui le dépassent …

Les doux sont libres vis-à-vis de tout ce qui n’est pas la valeur essentiel.

Beaucoup de nos contemporains, et nous en faisons partie, s’accrochent au matériel, comme si leurs vies en dépendaient. Ils vivent dans le domaine de l’apparence et en sont souvent les victimes. Le doux va plus loin, plus profond ; c’est pourquoi il agit avec un certain détachement, une distance, une appréciation des êtres, des choses, des événements qui le distingue et le sépare de ceux qui sont enfermés dans leur point de vue.

« On veut te prendre ta tunique, donne aussi ton manteau » (Mt 5, 40). Où est l’essentiel ? C’est la question du doux. Ce n’est pas qu’il soit insensible et invulnérable, mais il ne se laisse pas dominer par son émotivité.

Saint François de Sales que l’on présente souvent comme le modèle de la douceur dit un jour : « ce qui me touche, ne me touche pas ; mais ce qui Le touche, me touche grandement ». C’est la liberté est l’exigence des saints.

Le Pape François à propos des caricatures de Charlie Hebdo a dit : « Que l’on me caricature moi cela n’a aucune importance, c’est la fonction, le statut qui veut ça ; mais que l’on caricature et que l’on moque le simple et pauvre croyant parce qu’il est croyant, là on me touche, parce que c’est Dieu que l’on touche ».

Ce temps de confinement, nous obligeant à revenir à l’essentiel, peut-être pour nous un temps de découverte de la douceur. La douceur envers nous-mêmes, la douceur envers nos proches, la douceur envers notre monde.

Et je finirai avec les mots de Martin Luther King dans « La Force d’Aimer » :

« Dieu a les deux bras étendus. L’un est assez fort pour nous entourer de justice, l’autre est assez doux pour nous embrasser de grâce. D’une part, Dieu est un Dieu de justice qui punit Israël de son obstination ; d’autre part, il est le Père qui pardonne et dont le cœur se remplit d’une joie indicible au retour de l’enfant prodigue ».

Qu’à l’école et à la prière de ces grands témoins de la douceur et de la non-violence, nous sachions nous aussi grandir en douceur pour être concrètement des artisans de paix et de justice dans notre monde, afin de le rebâtir AUTREMENT !!

Tourrettes-sur-Loup, le 17 avril 2020

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