Saint François-Régis CLET. La joie de la Mission

La Joie de la Mission n’ayant pas de frontières, le missionnaire, sans nier l’importance de la paroisse et du diocèse dont il sait que ces structures existent tout autour de la terre, a pour terrain apostolique le monde, à la suite de l’envoi direct fait par Jésus lui-même : « Allez donc, de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 19-20).

P. Jean-Yves DUCOURNEAU CM

Saint François-Régis CLET. La joie de la Mission

Avant toute chose, mettons-nous en présence de Dieu en priant avec les mots de saint Vincent de Paul : « Ô mon Dieu, nous nous donnons à vous pour l’accomplissement du dessein que vous avez sur nous ; nous nous reconnaissons indignes de cette grâce mais nous vous la demandons par l’amour de votre Fils ; nous vous la demandons par la Sainte Vierge. Donnez-nous la, mon Dieu, pour votre gloire. Et bénissez-nous, au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit » (IX, 127)

     Quoi de plus opportun que de répondre à l’initiative du Père Général de la Congrégation de la Mission de créer un festival vocationnel missionnaire sur l’année, que de reprendre à notre compte le thème de ce mois de septembre pour rendre hommage à l’un de nos frères martyrs, le père François-Régis Clet, qui, suivant l’exemple de beaucoup, a vécu cette phrase de saint Vincent : « Notre vocation est d’aller, non pas dans une paroisse, non dans un diocèse mais dans le monde entier » (XII, 215).

     La Joie de la Mission n’ayant pas de frontières, le missionnaire, sans nier l’importance de la paroisse et du diocèse dont il sait que ces structures existent tout autour de la terre, a pour terrain apostolique le monde, à la suite de l’envoi direct fait par Jésus lui-même : « Allez donc, de toutes les nations, faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 19-20).

     François-Régis Clet a été un de ces missionnaires zélés qui ne vivaient que pour la Croix du Christ à apporter au monde puisqu’elle en est le chemin de salut. Ici même, dans cette Maison-Mère où reposent ses restes de martyr, mettons-nous sous sa sainte protection car son âme est bien au Ciel, avec tous ses compagnons martyrs de Chine, dans l’immense cortège de tous les martyrs de l’Eglise, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, puisque, comme le rappelait en son temps saint Jean-Paul II, ce temps du martyre est toujours là. Avec la sainte Patronne des Missions, sainte Thérèse de Lisieux, avec notre saint Patron, saint Vincent, avec celui qui a mis ses pas dans les pas de François-Régis Clet, saint Jean-Gabriel Perboyre que nous avons célébré ce mois-ci, que saint François-Régis Clet nous apprenne, par son éloquent témoignage, à garder, avec la Joie de la Mission, la vertu d’espérance qui l’a conduit à ne jamais renoncer au Christ. Maintenant, invitons-le à raconter lui-même son histoire d’homme qui est devenue, par la grâce de Dieu, une histoire sainte.

     Je suis né en 1748, à Grenoble, une ville qui compte alors 30 000 habitants. Mon père, Césaire, est employé dans un atelier de négociant en toiles et il s’est marié avec la fille du patron, Claudine.  Nous sommes 15 frères et sœurs, dont François qui devient Chartreux et Anne-Constance qui entre au Carmel. Je suis le dixième. Mes parents m’ont donné le prénom de François-Régis en l’honneur de saint François-Régis, un missionnaire jésuite.

     Durant mon enfance et mon adolescence, j’ai entendu plusieurs missionnaires raconter leur vie que je considérai comme extraordinaire et magnifique. A ce titre, les missionnaires de la Congrégation de la Mission, que l’on appelle toujours les lazaristes, ne m’étaient pas inconnus. Ainsi donc, j’entre au noviciat de la Congrégation à 21 ans, à Lyon. Le 27 mars 1773, à 25 ans, je reçois l’ordination presbytérale des mains de l’évêque auxiliaire de Lyon. Je vais célébrer une de mes premières messes au sanctuaire marial de Notre-Dame de Valfleury, tenu par les lazaristes depuis 1687 et situé proche de Saint-Etienne.

     Ma première mission m’est alors confiée. Moi que l’on surnomme gentiment « la bibliothèque vivante », je me vois nommé professeur de théologie morale au Grand Séminaire d’Annecy, qui fut le premier séminaire fondé par les lazaristes hors de Paris en 1642. Peu de temps après, j’en deviens le supérieur. C’est dans ces années que je perds mon père, en 1783 et ma mère quatre ans après.

     Après 15 années de service dans le diocèse de saint François de Sales qui fut un grand ami de notre fondateur Monsieur Vincent, le Supérieur Général de la Congrégation, monsieur Cayla de la Garde, me choisit pour assurer la charge de supérieur du séminaire interne de la Congrégation, qui correspond au noviciat chez les religieux,. Je me retrouve donc à Paris en fin d’année 1788.

     Chacun sait ce qui s’est passé en France en 1789. Après plusieurs années de mauvaises récoltes et d’augmentation du prix de la farine, après une précarisation des bourgeois et du Tiers-Etat, la révolte gronde et s’étend à tout le pays, et les réformes espérées ne viennent pas. L’Eglise, perçue comme privilégiée au service de la noblesse, malgré le fait que bon nombre de prêtres n’ont pas eux-mêmes de quoi vivre, ne sort pas indemne de cette période. Même si les livres d’histoire ne le mentionne jamais, je me souviens que le 13 juillet 1789, les portes de la maison de Saint-Lazare, où nous étions, ont été enfoncées et que tout a été dévasté par des pillards attisés par des esprits belliqueux. Certains de mes confrères ont dû fuir, parfois avec leurs habits déchirés. La bibliothèque a été saccagée et même le potager et les moutons qui servaient de nourriture aux plus pauvres ont subi le préjudice. La chapelle a pu être préservée grâce à un valeureux confrère qui n’a pas hésité à s’interposer face à la foule haineuse qui voulait jeter les restes de notre fondateur dans la Seine. Dès le lendemain, chacun se mit au travail pour remettre en ordre ce qui pouvait l’être et je repris moi-même les cours donnés aux séminaristes.

     Heureusement, l’Esprit du Seigneur est plus fort que la haine. Il envoie du réconfort à la Congrégation par les nouvelles de confrères déployés comme missionnaires en lointaine Chine. Le Supérieur général nous partage alors ces lettres. Je rappelle ici que la Congrégation de la Mission est présente en Chine à partir de 1784, sur la volonté de la Sacrée Congrégation de la Propagande, en remplacement des jésuites, dont la Compagnie a été supprimée en 1773 par le pape Clément XIV. Dès cette année-là 3 confrères y sont présents, puis 2 autres en 1788 puis un autre départ en 1791 et deux autres confrères, Louis Lamiot et Augustin Pesné, ordonnés prêtres à leur arrivée à Macao, que j’ai l’honneur de bien connaître puisque je vais partir avec eux, bien qu’initialement, ce n’était pas envisagé. Macao, quant à elle, est une possession portugaise au sud-est de la Chine.

     Comme la Providence se joue des choses humaines, je fus choisi pour les accompagner. Le troisième confrère prévu pour ce départ est retenu en province et ne peut donc être présent au départ du bateau prévu le 2 avril 1791 depuis le port de Lorient. En fait, j’ai bien insisté pour remplacer ce confrère absent. Comme le temps presse et que je n’ai pas l’occasion de dire physiquement au-revoir ou même adieu à ma famille, j’écris ceci à ma sœur aînée Marie-Thérèse : « Enfin mes vœux sont exaucés. La Providence me destine à aller travailler au salut des infidèles. Vous sentez que je sens trop le mérite de cette faveur divine pour ne pas y correspondre par un parfait acquiescement. En un mot, je pars incessamment pour la Chine avec deux de mes confrères, qui sont aussi contents que moi de notre heureuse destination ». Ma famille s’inquiète et essaie de me faire changer d’avis. Je leur livre ces mots « Je m’étais préparé aux assauts que votre tendresse et votre sensibilité me livreraient. Je ne me repens pas d’avoir agi ainsi, mais je crois suivre en cela les vues de la Providence sur moi ». Je me souviens alors des paroles de saint Vincent : « Au reste, c’est une espèce de martyre que d’exposer sa vie, traverser les mers pour le seul amour de Dieu, le salut du prochain » (XI, 423). Je sais bien, en moi-même, que ce voyage sera effectivement le grand voyage de ma vie de missionnaire de l’Evangile et qu’il n’y aura pas de retour.

     Le long voyage en bateau dura jusqu’au 15 octobre. Ensuite, durant trois mois, mes confrères et moi, nous apprenons le chinois. A l’issue, M. Lamiot est appelé à renforcer l’équipe missionnaire de Pékin, M. Pesné doit rejoindre la province du Hou-Kouang à l’est du pays et moi je suis nommé dans la province du Kiang-Si, à l’est du Hou-Kouang. Bien entendu, nous devons être discrets car un édit de l’empereur réitère l’interdiction faite aux étrangers de pénétrer sur le territoire chinois sans autorisation et d’y prêcher sa religion.

     Peut-être qu’il serait utile, à ce moment de mon récit d’ouvrir une parenthèse conséquente sur cette interdiction car, ce ne fut pas toujours le cas.

     La Chine a certainement connu une primitive période d’Evangélisation mais elle ne semblait pas avoir enraciné la Croix du Christ sur ce territoire. Bien plus tard, les premiers missionnaires en Chine furent les Jésuites qui accomplirent ainsi la volonté de saint François-Xavier d’y implanter la croix du Christ, comme ils venaient de le faire au Japon. Ils arrivèrent en 1581 et leur succès fut rapide et considérable. L’artisan de cela fut le père Matteo Ricci qui, à trente ans, arriva en Chine en 1582. En 20 ans de ministère, il gagna le respect de l’empereur et acquit une certaine influence à la cour impériale. Maitrisant la langue, il écrivit des traités sur des sujets aussi variés que l’amitié et la science. Il adopta le costume et les coutumes locales et entretint de bonnes relations avec les intellectuels. Les chinois se passionnèrent pour l’astronomie, les sciences physiques et la technique occidentale que le Jésuite leur présentait. Parlant de Dieu, il recourait au langage local qui évoquait l’Être suprême ou le ciel, estimant également que le confucianisme était davantage une philosophie qu’une religion et qu’à ce titre, il était compatible avec la foi chrétienne. Il espérait christianiser petit à petit les rites confucéens et désirait créer un clergé chinois malgré le refus du Général des Jésuites. Il obtint même du pape Paul V en 1605, l’autorisation de célébrer la messe en chinois.

     Lorsque le père Ricci mourut en 1610, il laissait une œuvre de 2500 convertis, dont plusieurs mandarins et hauts personnages proches de l’empereur. Ses successeurs continuèrent sur sa lancée, jusqu’à l’invasion de l’empire par les Mandchous qui fit s’effondrer la dynastie Ming. Une fois le calme revenu dans le pays, malgré quelques persécutions chrétiennes,  les Jésuites revinrent à la cour, adoptant une approche de savant, à un point tel que l’un d’entre eux devint président du bureau des mathématiques de l’empire, poste illustre s’il en est. A cette époque, il y avait 117 missionnaires catholiques en Chine dont 59 Jésuites. Sans devenir chrétien, l’empereur Kang-Hsi accorda la liberté de culte aux chrétiens en 1692.

     Comment en est-on arrivé à l’interdiction d’entrer en Chine ? Hélas, peut-être que la jalousie d’autres congrégations missionnaires à l’encontre de la réussite jésuite a attisée le feu. Franciscains, dominicains, Missions étrangères de Paris, soulevèrent, après la mort de Matteo Ricci, ce qu’on a appelé « la querelle des rites ». Les Jésuites furent accusés de syncrétisme et de compromis avec le confucianisme. Rome s’en mêla. Au départ le pape Paul V, en 1615, donna raison aux Jésuites : on pouvait célébrer en chinois, traduire les Livres saints, et même, en 1656, Rome précisa que les honneurs rendus à Confucius et aux ancêtres décédés restant dans l’ordre des rites civils, il est possible d’y assister.

     Là-dessus, les Jansénistes s’en mêlèrent à leur tour en dénonçant ce qu’ils considéraient comme un laxisme conduisant au syncrétisme. A ce titre, ils mirent en avant certaines dérives malheureusement constatées et en firent une généralité. On se souvient des écrits de Blaise Pascal dans Les Provinciales en 1656: « (les jésuites) se trouvant en des pays où un Dieu crucifié passe pour folie, ils suppriment le scandale de la croix et ne prêche que Jésus-Christ glorieux, et non pas Jésus-Christ souffrant. Ils permettent aux chrétiens l’idolâtrie même, par cette subtile invention, de leur faire cacher sous leurs habits une image de Jésus-Christ, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adorations publiques qu’ils rendent à l’idole ». Les Jésuites demandèrent alors l’arbitrage de l’empereur pour confirmer le caractère civil de certains rites, ce qu’il fit, mais Rome réfuta cet avis, s’estimant plus compétent en matière de théologie. Ainsi en 1704, Rome interdit la liturgie en chinois et l’accommodement supposé avec le confucianisme. L’empereur ne tarda pas à réagir. Il écrit en 1706: « Voilà donc la manière dont les occidentaux bornés parlent de la haute doctrine chinoise, bien qu’aucun d’eux n’ait été instruit en Chine. Les Européens ne peuvent assez pénétrer le sens de nos livres ; il est donc à craindre que le pape ne fasse quelque règlement qui, fondé sur de fausses informations, attirera infailliblement la ruine du christianisme dans mon empire. Dorénavant, aucun Occidental n’aura la permission de propager sa religion en Chine ».  

     En 1717, ne subsistèrent en Chine que 47 prêtres. En 1724, le nouvel empereur, Yong-Tcheng durcit encore le ton, malgré la supplique des jésuites : « Les prêtres attirent à leur loi le peuple ignorant… L’Empire n’en retire pas le moindre avantage. Il faut laisser à la cour les prêtres utiles pour le calendrier et d’autres services, mais les autres, qu’on les conduise à Macao. Que les temples qu’ils ont bâtis soient tous changés en maisons publiques ; qu’on interdise rigoureusement cette religion ».

     Des persécutions furent alors menées sur tout l’empire durant 125 ans, l’Eglise devint clandestine. On estime qu’à la fin du XVIIIème siècle, soit à la période où je fus envoyé en Chine, que restaient à peu près 80 prêtres chinois et 31 missionnaires européens.

     Voilà dans quel contexte le Seigneur m’envoie en Chine. Comme il faut de la discrétion, j’opte, comme mes confrères, pour la tenue locale. Habillé en tenue chinoise, je porte, derrière la tête, une natte postiche de cheveux. La nuit, je me couche sur une planche sur laquelle est étendue une légère couche de paille, couverte d’un tapis avec une couverture plus ou moins chaude dans laquelle on s’enveloppe. Par contre, j’ai beaucoup de mal à apprendre et à maîtriser cette langue chinoise. J’écris à mon frère chartreux que « cette langue est indécrottable, les caractères qui la composent ne sont pas destinés à exprimer des sons mais les pensées. Je suis arrivé trop âgé en Chine pour en avoir une connaissance passable ». Si bien, d’ailleurs que sur la route qui me conduit à la mission, mon guide chinois doit me présenter comme une personne en deuil qui ne parle pas.

     Arrivés enfin à la Mission, une maison vaste mais délabrée, même si je reste seul pour le gigantesque travail pastoral qui m’attend, je me réjouis dans la lettre que j’écris à ma sœur Marie-Thérèse : « une nouvelle carrière s’ouvre pour moi. Il s’agit de renouveler l’esprit de religion dans d’anciens chrétiens qui sont abandonnés à eux-mêmes depuis plusieurs années et de convertir les infidèles. Voilà j’espère, mon occupation jusqu’à ma mort ». Je fais donc ce que je peux, mettant toute ma confiance en la divine Providence, qu’il ne s’agit pas, comme le rappelle Monsieur Vincent, d’enjamber mais de laisser faire. Conscient de ma faiblesse, j’écris à mon frère que « toutefois, il vaut mieux que la terre soit labourée par un âne que si elle demeurait sans culture ». Je reste aussi conscient de l’esprit versatile des nouveaux convertis : « j’aurais pu en baptiser un plus grand nombre qui me pressaient de leur accorder cette grâce, mais ils ne m’ont pas paru assez instruits et nous avons remarqué que les catéchumènes facilement baptisés apostasiaient aussi facilement ».

     Au bout d’un an de cette riche mission, mon supérieur, le père Raux, m’appelle pour renforcer la communauté missionnaire dans la province de Hou-Kouang, où se trouve mon compagnon de voyage en bateau, M. Pesné et un autre confrère, M. Aubin. Très vite, je suis confronté à la dégradation de la situation. Le Père Aubin, en voyage pour rencontrer l’évêque de Chensi est arrêté, mis en prison où il meurt empoisonné. Quant à Augustin Pesné, à 29 ans, il décède de maladie.

     Je me retrouve, une fois de plus, seul pour la mission, dans cette province immense, aux terres fertiles au point qu’elle est qualifié de grenier de l’empire. Cependant, si la terre est riche, le cœur des hommes n’est pas facile à cultiver. J’écris ainsi en 1802 : « j’ai autour de moi à une petite distance plus de 2000 chrétiens. Ici, les conversions des païens sont rares, témoins du scandale de quelques mauvais chrétiens, ils refusent de s’instruire d’une religion si mal pratiquée ». Au bout de 3 ans, j’accueille le père Joseph Ly qui est vite envoyé dans la province du Kiang-Si. En 1799, c’est le père Jean Tchang qui me rejoint mais lui aussi est envoyé en 1807 au Kiang-Si. Puis, le père Juventin Tchang qui décède 3 ans après. En 1804, le père Paul Song vient me rejoindre jusqu’à mon martyre. En 1808 enfin, viennent les pères Ignace Ho et François Cheng, ce dernier sera mon compagnon de prison. Un an plus tard, nous accueillons pour un temps très bref, le père Antoine Tcheng qui est rapidement envoyé au Kiang-Si. En 1809, le frère Paul Wang nous rejoint ainsi qu’en 1817, le père Ngaï. On m’a aussi promis la présence d’un confrère français, le père Dumazel, qui, ayant connus quelques ennuis de voyage, arrive chez nous au bout de 10 ans d’attente. Hélas, ce confrère va succomber rapidement à une fièvre typhoïde à 49 ans en 1818. Quant à moi, j’ai contracté une pleurésie qui m’a fait craindre le pire, au point de penser  à demander les derniers sacrements, qui m’a laissé « une enflure de jambes et l’impossibilité de dépasser une quinzaine de kilomètres à pied par jour ».

     Constituer une communauté au profit de la mission n’est pas chose aisée, nous devons sans cesse implorer la Divine Providence de soutenir son œuvre de miséricorde.  De plus, le contexte n’est pas favorable. L’insécurité est permanente à cause des brigands et de certains groupes rebelles au pouvoir qui sèment la terreur, notamment lors de l’avènement du nouvel empereur Kia-King, en tuant tous ceux qui ne veulent pas les rejoindre. Il y a aussi cette permanente méfiance vis-à-vis du christianisme perçu comme une doctrine qui s’oppose à la culture et à la philosophie chinoise.

     Je sais aussi que depuis quelque temps déjà, la situation politique, sociale et même religieuse, n’est pas facile en France, et même en Europe. Je réponds ainsi à mon frère Chartreux parti en exil à Rome, qui me donne ces tristes nouvelles : « A la vue de l’état désastreux où se trouve l’Europe, je ne puis que bénir la Providence de m’avoir soustrait à tant de maux… Il vaut mieux être en Chine qu’en France : nos infidèles sont loin d’avoir l’atrocité de vos impies ». Et, comparant nos deux situations, je lui écris encore : « Tous les pays sont bons, pourvu qu’on puisse servir Dieu. Notre Patrie est le Ciel, où l’on peut arriver de tous les pays du monde ».

     Sur place, en Chine, la vie que je mène est spartiate et pauvre. La résidence de la mission, que j’appelle « le château de paille » possède un sol en terre battue et un toit de chaume, comme l’église. La vie de prière est notre seule richesse, mais elle ne permet pas d’aider les autres communautés, tout aussi pauvres. J’écris au Supérieur de Pékin qui me demande des nouvelles : « la famine nous a fort appauvris, et je n’ai point d’argent à vous envoyer. Cette année, à cause de la sècheresse, point de riz, il faut presque tout acheter, tout est cher, voyez si vous êtes assez riches pour aider notre pauvreté ». Sur place, moi qui suis le supérieur de cette communauté, je rappelle que les principes de Dieu sont notre référence : « Revêtons-nous de tendresse et de miséricorde, de bonté, d’humilité et de patience, car nous devons, nous qui sommes plus forts, soutenir la faiblesse des infirmes et ne pas nous complaire en nous-mêmes ». Je souligne encore à tous que « nos brebis ne forment qu’un seul troupeau, comme il n’y a qu’un seul Pasteur, Notre Seigneur Jésus-Christ » et donc « il faut exhorter nos chrétiens à apprendre le catéchisme des sacrements, mais ne pas les obliger ou forcer à l’apprendre. On doit seulement exiger qu’ils sachent ce qui est strictement requis pour la réception des sacrements ». Je sais que des confrères refusent parfois cette exigence. Ils se plaignent du fait que leur travail est trop lourd, pourtant « il me semble n’avoir jamais eu l’intention de ruiner la santé de mes confrères par un travail au-dessus de leurs forces » et je leur rappelle ce que saint Vincent en son temps disait déjà : il faut « ménager votre santé, en Chine surtout où les prêtres sont rares ; il vaut mieux vivre que mourir pour la gloire de Dieu ». L’important est d’être « l’exemple des fidèles par nos paroles, nos démarches, notre charité, notre foi, notre pureté ».

     Pourtant, mourir pour la gloire de Dieu est ce qui attend les missionnaires qui sont en situation irrégulière en Chine. Le père Richenet, procureur des Missions à Macao, de 1801 à 1815, rappelle, dans une lettre adressée eu gouvernement français en 1817 que « les missionnaires ne sont admis que pour le service de l’Empereur, par conséquent seulement à Pékin en qualité d’artistes, de peintre, horlogers, astronomes pour faire le calendrier lunaire ». Moi, je ne suis rien de tout cela, je suis seulement missionnaire du Christ, envoyé ici pour vivre de la Croix du Christ et mourir pour elle car je sais qu’elle est le chemin de mon salut. Je suis, avec mes confrères, envoyés auprès des quelques 200 000 chrétiens de l’Empire. Ils sont mon seul souci, malgré le fait que je dois faire œuvre de prudence dans mes déplacements.

     Je rappelle que des persécutions envers les chrétiens sont toujours là. Dès 1799, elles viennent aussi bien du pouvoir central que des rebelles. En 1805, les Mandarins, qui sont les notables du pays, poussent l’Empereur à exiler, voire à torturer les chrétiens jusqu’à leur abjuration. En 1811, le pouvoir arrête un missionnaire chinois porteur de papiers concernant le pouvoir spirituel que lui confère l’évêque, avec la précision de certains lieux de mission. Les mandarins accusent alors les chrétiens de vouloir substituer les gouverneurs de ces villes. S’en suit une persécution et un ordre donné aux étrangers de quitter le pays. On raconte aussi à l’Empereur que le jour de fête de l’Assomption, les chrétiens vont se révolter contre lui. Sa réaction est cinglante : un édit impérial ordonne alors aux chrétiens de renoncer à leur religion sous peine de persécution. La situation se dégrade et je sais que je suis clandestin. Notre misérable « château de paille » est détruit, ainsi que l’école et l’église.

     En 1818, un phénomène climatique plonge Pékin sous une pluie violente et des ténèbres jusque là jamais vues. A l’image de Néron qui trouve son bouc émissaire dans les chrétiens lors de l’incendie de Rome, les oracles impériaux accusent les chrétiens d’être à l’origine de ces « menaces du ciel ». Il convient alors de renforcer la persécution contre eux. Bon nombre de prêtres et missionnaires chinois sont alors arrêtés, emprisonnés et exilés. Notre confrère, le père Chen est de ceux-là. J’écris au supérieur, M. Lamiot, que je connais bien : « notre croix est la capture de M. Chen. Il a été vendu par un nouveau Judas, 20 000 deniers. Il a été envoyé à Ou-Tchang-Fou avec 18 chrétiens pris à peu près dans le même temps ». En ce qui me concerne, alors que je suis déjà âgé de 71 ans, avec mon confrère M. Ho, je me cache dans des antres et des cavernes de la province que je me résous à quitter après 4 mois de cavale pour me réfugier au Honan chez une famille chrétienne durant 6 mois. Ignace Ho avait rejoint la mission à 27 ans et par la suite, arrêté, il sera exilé en Tartarie où il mourra sous les coups de rebelles musulmans en 1825.

     L’esprit de Judas est malheureusement toujours présent dans le combat contre l’Evangile. Un apostat auquel j’avais reproché sa mauvaise conduite m’a retrouvé et pour quelques 1000 taëls, soit 7000 francs or, me fait arrêter. Je lui dis : « Mon ami, dans quel dessein es-tu venu ici ? Ah que j’ai pitié de toi ! ». Il me répond alors : « Pourquoi me plaindre et me pardonner, je n’en ai pas besoin ». C’est alors qu’il dit aux soldats venus avec lui : « C’est lui ! Prenez-le ! ». Nous sommes le 16 juin 1819. On me couvre de chaînes, aux poignets, au cou et aux chevilles. On arrête avec moi les habitants de la maison et on pille aussi les maisons des chrétiens voisins, dans ce village de Kin-Kia-Kang à environ 4 km de la ville de Nan-Yang-Fou, où notre triste cortège a été conduit sous les cris et huées des badauds.

     Ma passion pour Jésus-Christ commence alors. Le mandarin exige de moi que je lui donne les noms des missionnaires et des chrétiens que je connais. Pour ce faire, m’ayant agenouillé sur des chaînes de fer, il commence par m’administrer 30 coups de semelle de cuir sur le visage de toutes ses forces, si bien que le sang gicle déjà. Pour toute réponse, je trouve la force de lui dire : « Mon frère, maintenant tu me juges, mais dans peu de temps, mon Seigneur te jugera lui-même », ce qui me vaut encore 30 coups sur le visage et de rester des heures plié sur les chaînes de fer, avec les mains attachées derrière le dos.

     On m’envoie alors à 200 km de là, à la prison de Khaï-Fong-Fou, et là encore, je suis torturé car je ne réponds rien aux demandes du mandarin. Je reste enfermé dans cette prison durant 1 mois et je trouve, au milieu de mes tortures, le moyen d’écrire au père Richenet et de lui faire passer le courrier : « Dès que la nuit arrive, il faut se coucher et mettre une de ses jambes dans une entrave jusqu’au lendemain. Cette entrave est formée de 2 planches que le geôlier réunit ensemble et ferme par un cadenas. De plus, une chaîne de fer nous lie tous sur notre chevet et nous empêche de lever la tête, on peut seulement, avec bien des efforts, se tourner sur le côté ou sur le dos ».

     Comme je fus missionnaire dans la province du Hou-Kouang, le mandarin décide alors de me transférer à Ou-Tchan-Fou, la ville principale de cette province. Durant 20 jours, je vais donc voyager dans une cage de bois, avec les fers aux pieds, les mains menottées, et une chaîne au cou, avec d’autres malheureux prisonniers. « Mon séjour dans les prisons du Honan et ma longue route avaient fort altéré ma santé. J’étais alors dans un pauvre état, une grande maigreur, une longue barbe qui fourmillait de poux ». Ce que je sais malgré tout cela, c’est que le Christ est avec moi.

     Dans ma nouvelle prison, j’ai la douleur d’y rencontrer le père Chen, même si la joie de nous retrouver efface cette tristesse de se voir ici. Il y a avec nous quelques chrétiens. Rien ne nous barre la route pour que nous priions ensemble. La confession est donnée et même, nous avons la joie immense de recevoir la communion d’un missionnaire qui arrive à se faufiler pour venir jusqu’à nous. J’exulte de joie : « Admirez ici la Divine Providence, qui contre la première intention du mandarin, a réuni deux prêtres dans une même prison avec dix bons chrétiens que j’ai confessés plusieurs fois, et qui ont reçu avec nous la communion des mains d’un de nos confrères. C’est peut-être inouï dans les prisons de Chine ».

     Cet état de relative grâce ne dure guère. J’apprends l’arrestation du père Lamiot. Bien qu’il l’attribue au même traître qui nous a vendus, le père Chen et moi, cette arrestation est sans doute due aux lettres que j’ai laissées à la mission et qui lui étaient destinées. Je lui écris de me pardonner pour cette imprudence et que je prendrai tout sur moi car l’important est de sauver la mission de Pékin. Lorsque je le revois enfin, nous sommes tous trois, le père Chen, Louis Lamiot et moi-même agenouillés sur des chaînes pour l’interrogatoire. Je sais, que plus tard, le père Lamiot écrira quelques mots sur mon attitude, je les cite ici : « Je répondis au mandarin que je connaissais M. Clet, quoique sa figure fut si décomposée que je ne reconnaissais aucun de ses traits. J’ai été frappé de la sagesse de ses réponses. Lorsqu’on me fit mettre à genoux à son côté, il se mit à pleurer. Comme on voulait frapper M. Chen, il s’écria : ‘Pourquoi le frapper ? je suis seul coupable’. Le mandarin lui réplique : ‘Vieille machine ! Tu as corrompu trop de nos gens. L’Empereur veut ta vie !’ Il répondit : ‘Bien volontiers’. J’admirai sa sensibilité extrême pour M. Chen et pour moi, son intrépidité pour le martyre, et sa présence d’esprit ; ce qui me fit une impression qui ne s’effacera jamais de mon âme ».

     Le 1er janvier 1820, je comparais au tribunal, avec tous les chrétiens. Le père Lamiot est déclaré innocent mais doit quitter la Chine pour Macao. Le père Chen est exilé en Tartarie où il mourra. Quant à moi, j’attends l’avis de l’empereur qui tarde, sans me faire d’illusion sur mon sort. « Je me prépare à mourir et j’attends, grâce à Dieu cet arrêt avec patience et tranquillité ». Qu’à cela ne tienne, cela me laisse le temps de célébrer la Conversion de Saint Paul et donc la fondation de la Congrégation. Je peux même communier en prison.

     Enfin, le 17 février, l’avis impérial arrive : « Liéou François, c’est mon nom en chinois, entré secrètement en Chine, a trompé beaucoup de monde en prêchant sa doctrine. Il sera étranglé sans délai, comme c’est la coutume ». Avant de suivre les soldats vers le supplice, je demande l’absolution au père Chen, et devant les larmes de mes frères prisonniers, je prononce ces mots « soyez toujours de fervents serviteurs de Dieu et n’abandonnez jamais la foi », et je les bénis une dernière fois, sachant au fond de moi, à la suite de saint Paul, « qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire que Dieu va bientôt révéler en nous » (Rom 8). Dans la nuit qui suit, je suis conduit sur le lieu de mon calvaire. Le 18 au matin, on s’arrête face à un poteau de 2 mètres planté dans le sol. Une traverse est figée sur le sommet. J’ai l’autorisation de prier Notre Seigneur une dernière fois puis, mon cœur étant prêt à lui rendre grâce par le don de ma vie, « c’est pour lui que je souffre, jusqu’à être enchaîné comme un malfaiteur. Mais on n’enchaîne pas la Parole de Dieu » (Tim 2). Je dis aux soldats : « liez-moi ». Ceux-ci m’attachent les mains et le dos derrière la traverse, et les pieds, liés l’un à l’autre, au montant du poteau. On me passe alors une corde autour du cou, nouée à un bâton que l’on tourne. La corde, trop usée, se rompt et cela oblige à la changer. On recommence la manœuvre et l’on tourne la corde à trois reprises jusqu’à ce que je rende à Dieu mon dernier soupir, après 72 ans de vie terrestre et 28 ans passés en Chine. Mon corps est enseveli une première fois dans le cimetière des condamnés à mort, puis récupéré par les chrétiens qui le mettent au cimetière de la Montagne rouge où reposent d’autres valeureux missionnaires. Aujourd’hui, mes restes reposent dans la Chapelle de la Maison-Mère, ici, à Paris, à proximité de celui qui, 20 ans plus tard, a suivi mes pas dans le martyre, dans les mêmes conditions et au même endroit, saint Jean-Gabriel Perboyre. L’Eglise ma élevé sur l’autel de la béatification en 1900 et sur celui de la canonisation en 2000 avec mes 120 frères chrétiens martyrisés en Chine, en la fête de sainte Thérèse de Lisieux, la patronne des missions, ce que Dieu ne fit pas sans dessein ce jour-là. 

     Dans la Joie de la Mission, prions : Tu as envoyé, Seigneur, ton serviteur François-Régis Clet évangéliser les nations et après sa longue vie de travail apostolique, tu l’as couronné par le martyre. Daigne, par la force de ton Esprit, nous affermir dans la foi pour l’annonce de l’Evangile. Par Jésus le Christ notre Seigneur.

Donné à la Maison-Mère de la Congrégation de la Mission, en la fête de saint Vincent de Paul.

 

Références :

-D’après Les 72 lettres de François-Régis CLET, de « soldat du Christ, le BX FR Clet » de G de Mongesty. Parsi 1906 et de « François-Régis Clet » par André Sylvestre. Moissac. 1998.

-Jacques A.Blocher et Jacques Blandenier : « L’Evangélisation du monde » vol.1, Ed. de l’institut biblique de Nogent.

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Publication : Dieu dans les tranchées

Publication : “Dieu dans les tranchées”

Préface de Mgr Antoine de Romanet, évêque des Armées françaises

S’appuyant sur de très beaux témoignages de la guerre 14-18, réflexions et méditations sur la place de Dieu aux côtés des hommes en guerre.

LA QUESTION DE LA RELATION ENTRE DIEU ET LA GUERRE traverse l’histoire de l’humanité et s’impose à nous jusqu’à travers l’actualité. C’est cette question qu’aborde l’auteur de ce livre à partir de l’exemple du terrible conflit de 14-18.

Aumônier militaire ayant servi sur plusieurs champs de batailles, il affirme qu’aucune guerre n’est juste même si l’intervention armée peut être justifiée par des situations humaines inadmissibles. Il montre que Dieu n’est pas le Dieu DE la guerre mais comment il se fait Dieu DANS la guerre, rejoignant ainsi les hommes dans les situations les plus douloureuses en étant l’amour jusqu’au coeur de la mort.

S’appuyant sur de très beaux témoignages de soldats, d’aumôniers militaires et de religieuses-infirmières qui donnent toute sa force à ce texte, il montre comment le chemin des croix de tous ceux qui ont sacrifié leur jeune vie peut devenir un soutien spirituel pour tous ceux qui, aujourd’hui encore vivent leur foi sur des lieux de conflits.

ISBN 9791030601879
28 FEB 2018
294 grFormat : 135×210

Recension

L’auteur l’affirme dès l’introduction, ce livre ne se veut pas être un livre d’histoire mais plutôt de spiritualité historique. Et il est vrai que cet ouvrage est un peu inclassable… Il n’en reste pas moins qu’il trouve dans le contexte actuel un cadre favorable pour faire résonner avec vigueur son propos. Tout d’abord parce qu’en cette année 2018 nous célébrons le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Faire l’effort de se pencher sur l’histoire de ces hommes qui ont donné leur vie pour notre patrie est une façon d’honorer leur mémoire, pour ne pas dire un devoir. A cet égard, la large place faite aux écrits de soldats est une bonne manière de ne pas laisser ces lettres et ces journaux au fond d’un grenier.

Dans la première partie de l’ouvrage, l’auteur se sert du matériel historique pour brosser un tableau réaliste et poignant de la réalité des combats. Bien qu’il s’appuie sur le passé, son expérience d’aumônier militaire ne cesse de se faire sentir et l’auteur ne manque pas d’apporter un éclairage actuel à partir du Magistère et de la Tradition de l’Eglise sur les grandes questions toujours brûlantes que pose la guerre : quid du Dieu de la guerre selon la Bible, de la position du pape lors des conflits, de la possibilité d’être chrétien et soldat, etc.

La deuxième partie insère au cœur de l’ouvrage un chemin de croix qui nous plonge au cœur de l’expérience spirituelle des soldats chrétiens. De même que la dernière partie donne accès à une précieuse sélection de lettres et prières jaillies du fond des tranchées.

Avec une grande pédagogie et un souci éminemment pastoral, le P. Jean-Yves Ducourneau ne manque pas d’étayer tout au long de cet ouvrage sa thèse dont l’apparente simplicité ne doit pas faire douter de la profondeur et de la pertinence : Dieu est Père de tous les hommes et il est aussi la cause de tous les hommes. Parce qu’il est bon, il se désole de la guerre et n’a d’autre réponse que de s’engager aux côtés de tous ses enfants sans distinction de race et de nation de sorte qu’il n’est pas le Dieu DE la guerre mais le Dieu DANS la guerre.

Alors que celle de 14-18 devait être la « Der de Ders » et que notre époque semble entendre sourdre des conflits sans cesse plus violents, cet ouvrage d’une grande profondeur vient tourner nos regards et nos cœurs vers Dieu avec la force de l’espérance qui « donne sens au souvenir et le sort de sa morbidité pour lui donner la couleur de la paix du cœur et de l’âme » (p. 198).

Nous en avons bien besoin.

Recension sur le site : www.lirechretien.fr

Ceci n’est pas un livre d’histoire. Il n’en a pas la prétention. Mais l’histoire sainte de Dieu se mêlant à l’histoire sacrée de hommes, il s’agit davantage d’un livre de spiritualité historique conjuguant, à la fois, l’Amour du Père pour ses fils et la désolation de ses fils voyant que l’Amour n’est pas aimé

Auteur
Pour en savoir plus :

www.editions-beatitudes.com

Livre : “La Charité Inventive”

Livre : “La Charité Inventive”

Les «nouvelles pauvretés» tel que le phénomène migratoire mondial, lancent le défi de chercher, avec tous ceux qui en sont victimes, des chemins de charité encore inexpérimentés. La charité est au-delà du partage, de la fraternité, de la justice et de la solidarité. Elle est davantage que ces mots «modernes» car elle leur donne leur sens ultime en les rassemblant sous sa coupe.

À l’occasion des 400 ans des Équipes Saint Vincent – fondées en 1617 par saint Vincent de Paul, suite à ses rencontres intimes avec les pauvres, pour vivre la charité d’une façon affective et effective– l’auteur invite à poser de nouveaux actes de charité qui ne soient basés, ni sur l’émotion, ni sur la naïveté, ni sur la peur, mais uniquement sur la certitude qu’aucun homme n’est à écarter d’une charité en action.

Ce livre nous dit que si l’amour de Dieu est inventif à l’infini, la charité qui en découle et qui est à la fois l’oeuvre de Dieu en l’homme et l’oeuvre de l’homme en Dieu, est elle aussi inventive à l’infini.

Préambule

« Être sans charité, c’est être chrétien en peinture. » Saint Vincent de Paul

Même si elle est ancienne, la charité n’est pas dépassée. Elle n’est pas non plus ringarde, comme si elle renvoyait au concept souvent décrié de « bonnes œuvres qui donnent bonne conscience ». La charité est toujours d’actualité et n’a jamais cessé de l’être, puisqu’elle est le sang de l’Église. Ce qui lui « manque » peut-être, c’est un « renouveau » dans sa manière d’être et d’agir dans l’aujourd’hui de Dieu qui est notre temps présent. Assurément, à l’instar de la miséricorde dont le pape François a rappelé la pertinence, la charité a toujours, et sans doute plus que jamais, sa place dans nos relations humaines. Avec force l’Église rappelle que ces dernières n’ont de sens que si chacun d’entre nous – pauvre ou riche – peut vivre sa vie avec tout le respect qui est dû à sa dignité d’homme voulu, créé et aimé par Dieu. Ce possible renouveau de la charité commence alors certainement dans le cœur de l’homme, lorsque celui-ci reconnaît ses fragilités et son besoin de l’autre.

C’est pourquoi, grâce à l’Église, dont le saint pape Jean XXIII disait qu’elle est « Mère et Maîtresse », nous devons retrouver les « sens » premiers de la charité qui est bien plus qu’une simple solidarité. Nous comprendrons la différence entre ces deux concepts à la lecture de notre petit traité. Nous tourner « seulement » vers l’homme en restant à la simple constatation de sa fragilité pour en saisir la dureté quotidienne n’est pas suffisant. Il nous faut nous élever vers Dieu, notre roc, qui s’est abaissé vers nous afin de nous montrer la définition de ce qu’il entend par charité qui est son essence même.

Ce chemin spirituel d’élévation de l’homme vers Dieu, très ancien dans l’Église, a été balisé par de grandes figures de notre humanité pérégrinant sur les routes chaotiques de la fraternité universelle. Il suffit de penser aux Pères de l’Église, notamment aux Pères orientaux comme saint Cyrille de Jérusalem, saint Grégoire de Naziance, ou encore saint Basile qui a fondé la première léproserie, ou même au grand théologien saint Jean Chrysostome qui a créé un embryon d’hôpital aux portes de Constantinople. Plus près de nous, n’hésitons pas à mettre en évidence des personnes comme le roi saint Louis qui avait une haute idée de la misère de son Royaume, au point de devenir le premier à servir les pauvres et à leur rendre justice. On peut penser aussi à saint François d’Assise qui a mis la charité au cœur même de sa vie de prière et de missionnaire de l’Évangile.

De grandes figures se sont levées, comme sainte Teresa de Calcutta, pour ne citer que la plus emblématique, et se lèvent encore. Des figures qui ne doivent pas cacher pour autant tout ce qui se fait dans le monde au nom de Dieu, dont l’un des noms glorieux est justement celui de « charité ». Par les terres arides comme par les terres fertiles de notre planète, il se fait beaucoup de choses nouvelles pour les plus pauvres de nos frères, avec eux et souvent grâce à eux, moyennant la grâce divine qui fait que rien n’est impossible, et la volonté de l’homme qui choisit d’être éclairée par plus grand qu’elle.

Inventive donc, la charité n’a jamais cessé de l’être au fil des siècles, et doit continuer de l’être, au nom de ce Dieu qui a voulu faire d’elle le signe visible de sa présence sacramentaire dans notre monde, en attente de salut éternel. Comme cela l’a été par le passé, c’est toujours le défi de notre Église de ce XXIe siècle. Au regard des souffrances et des misères les plus injustes, la charité a toujours su innover pour rejoindre le cœur des blessés de la vie. Elle a su le faire par le biais d’hommes et de femmes qui, dans leur fragilité, ont accepté de se faire humbles, à l’image du Christ « doux et humble de cœur ». Ils ont ainsi reçu de lui, par la grâce infinie de son Esprit Saint, la puissance d’un feu nouveau capable de répandre sa chaleur bienfaisante sur les souffrants de ce monde dont l’Église reste la maison privilégiée.

L’une des grandes figures de ce feu d’amour qui ne s’éteint pas est sans doute saint Vincent de Paul. Il est l’un des saints les plus populaires de notre Histoire de France qui ne tire son sang spirituel qu’en lien avec l’Histoire de l’Église qui l’a abreuvée. Le titre de « Monsieur » que l’on donna à ce prêtre, simple, aux allures un peu bourrues et au caractère gascon bien trempé, montre, s’il en est besoin, tout le respect que la société d’alors avait pour cet homme qui a su si bien marier action et contemplation, mission et charité, évangile et loi humaine, grandeur de Dieu et pauvreté de l’homme.

Il y a tout juste 400 ans, en 1617, le jeune Vincent, déjà prêtre depuis quelques années, est bousculé dans son cœur et dans son âme par la grande pauvreté humaine et spirituelle qu’il touche du doigt en visitant les campagnes.

La charité n’a pas d’heure, disait le fondateur du Secours catholique, Mgr Jean Rodhain. Elle n’a pas non plus d’âge. 400 ans ne sont donc qu’une goutte d’eau dans l’océan de l’amour divin. La bienveillance de Dieu continue à faire des merveilles aujourd’hui dans le cœur de ceux qui acceptent de mettre leur fragilité dans sa miséricorde éternelle. Ils puisent en elle la source de la vie toujours créatrice et font ainsi en sorte que la charité, comme au temps de saint Vincent de Paul, devienne toujours actuelle et donc inventive. Humblement, mettons-nous donc maintenant à son école et laissons-nous guider par son inventivité. Dieu lui-même nous y appelle comme il appelle les ouvriers à sa vigne, lui qui reste éternellement notre Chemin, notre Vérité et notre Vie.

Jean-Yves DUCOURNEAU, CM 🔸

“Sans charité, l’Église nous rappelle avec raison que notre vie est “perdue” et même en danger d’être avalée par le Mal. Une vie sans charité ne sert pas à la construction d’une monde meilleur puisqu’elle ne peut comprendre le sens ultime de la dignité de toute vie humaine”

Jean-Yves Ducourneau
Notice Bibliographique :

Publication : Editions des Béatitudes, EdB, 2017. http://www.editions-beatitudes.com/

Collection : Petits traités spirituels. I, Spiritualité ; 57

Description : 115×175 mm. 114 pages

Livre papier : 8,50 €