À propos de la Mission Vincentienne en France

À propos de la Mission Vincentienne en France

Dès les débuts (qu’on se souvienne de Folleville !) les missions sont parties constitutive du but visé par la Congrégation de la Mission, le bien nommé. A la mort de st Vincent, il est quasi impossible – selon J. Maria Roman [1] – de chiffrer les missions hexagonales, les listes étant partielles. La seule maison de st Lazare a donné près d’un millier de missions, soit 840, selon Abelly. Quand je suis entré dans la Congrégation en 1955, existaient outre les grands séminaires et les écoles apostoliques, mangeuses d’hommes, des maisons de base arrière servant de vie de ressourcement et de préparation aux prochaines interventions. Il suffit de nommer Lille-Bondues, Rennes, Bordeaux, Lyon, Limoux, Toulouse, sans oublier tous les confrères se consacrant aux « petites missions » et estampillés tels sur le Catalogue officiel.

Nous pouvons regretter ce temps-là mais ce serait vain et stérile. Aujourd’hui nous notons une fidélité missionnaire à travers ce que vivent nos confères de Bondues, les expériences de tel ou tel, isolé ou en groupe, ou avec d’autres congrégations, les essais citadins, tout ceci sans charge curiale. Ce n’est pas à l’auteur requis de ces lignes de porter un jugement de valeur et la Providence est venue à son aide grâce à la retraite de l’École Française. Le prédicateur a basé toute sa présentation paulinienne sur un article des Études de 2016 d’Arnaud Join-Lambert [2], intitulé « La mission chrétienne en modernité liquide » [3]. L’adjectif « liquide » alerte et interroge mais signifie aujourd’hui que rien n’est stable mais que tout bouge et se modifie ; l’ensemble de la société se dés-institutionnalise au bénéfice de l’individu. L’Église est tenue d’en tenir compte sous peine de manquer le train d’un changement de période et elle est invitée à s’adapter à cette évidence.

L’auteur identifie quatre modèles missionnaires en Europe occidentale (les trois premiers déjà en application) :

  1. La nouvelle évangélisation (Jean-Paul II) : surtout communautés nouvelles ; évangélisation de rue, etc.
  1. La proposition de la foi (cf. Lettre aux catholiques de France, 1996) : non plus un « recevoir » mais un « aller vers ».
  1. La pastorale d’engendrement : la foi est en germe dans l’autre, et c’est la qualité de la relation et de la rencontre qui peut permettre à la foi de jaillir chez l’autre.
  1. Une dynamique de sortie (pape François) : aller aux périphéries dans une posture dialogique, pour former une communauté humaine de salut.

Sortir

« Une société liquide se caractérise par le primat de la relation, de la communication, de la logique des réseaux par rapport avec une société solide qui privilégie les institutions et la stabilité géographique…», commente un théologien britannique. Mais cela va-t-il assez loin ? C’est pour cela que nous en sommes aux propositions pontificales actuelles et que nos formes missionnaires sont sans cesse en recherche. Il ne se passe pas une semaine sans que ne paraissent un article, une contribution autorisée, un témoignage sur la mission. Rien n’est fixé et tout est recherche.

Mgr Colomb, nouvel évêque de la Rochelle, répondait à une interview de la Rochelle, le 16 mars 2016 : « La France est bel et bien un pays de mission, parce que la foi n’est plus transmise. Il suffit de regarder les clignotants qui s’affichent : combien d’enfants sont catéchisés aujourd’hui ? Bien sûr, les messes de confirmation sont pleines et cela donne une impression de nombre, on remplit une église, mais quand on fait le rapport du nombre d’enfants qui sont confirmés et du nombre d’enfants qui sont scolarisés dans l’enseignement public et dans l’enseignement catholique réunis, le ratio est ridiculement bas. Donc, la foi n’est plus transmise et la France est un pays de mission à cet égard. » Ce qui est clair c’est qu’il faut mettre les mains dans le cambouis – surtout pour une Congrégation spécialisée – et poursuivre toujours l’annonce. « Sortir » implique plus qu’un déplacement géographique mais des déplacements intérieurs.

Il est judicieux de s’arrêter sur la définition de « sortie » de l’auteur Join-Lambert : « Aller aux périphéries dans une posture dialogique, pour former une communauté humaine de salut ». Les mots ne sont pas neutres : « périphéries [4] – dialogiques[5] – former » et non réformer ou reformer. Il s’agit bien d’un dialogue nouveau entre chrétiens et monde, pour faire du nouveau, une communauté de salut en phase avec la société contemporaine et ouverte au Christ et à sa célébration.

Des convictions [6]

Au lieu de dresser un état de nos interventions et de noter une fois de plus nos diversités (ce qui ne peut être qu’une évidence ! et cessons de les opposer), mieux vaut sans doute engranger des convictions, les partager et les mettre en œuvre. Parmi celles-ci, je noterai :

  • L’urgence de la proclamation. Nous sommes toujours et dans la posture des 72 disciples invités à passer en proclamant la proximité du Seigneur et dans l’ordre donné par Jésus lui-même avant son Ascension : « Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toutes les créatures »(Mc 18, 15). Le temps presse et ne souffre aucune tergiversation.
  • Nous sommes des envoyés et non des auto-décideurs. Rien ne se construit de solide sur la seule volonté propre, surtout en matière directement rattachée à l’Évangile. Il y a un fil rouge qui relie mystérieusement au Christ, l’Envoyé par excellence, d’envoi en envois.
  • Notre travail missionnaire est de fait, ecclésial. Il suppose un lien visible et honoré avec l’instance diocésaine compétente, paroissiale ou de réseaux (catégories sociales, lieux privilégiés, tranches d’âge etc.). Cela implique et l’écriture d’un projet missionnaire authentifié et actualisé, et d’un ordre de mission circonstancié).
  • Une fois officialisé, la première préoccupation est de s’appuyer sur une coresponsabilité soigneusement composée visant la représentativité de la totalité qui est à rejoindre par l’Annonce (territoires, réseaux, catégories sociales…). Pareille équipe s’appuie sur la responsabilité territoriale déjà en place sans la doubler et en lien permanent avec elle. Cette équipe missionnaire est le lieu décisionnel de la stratégie, de la programmation, de la relecture, de l’adaptation, bref de tout le vécu apostolique. Le Pape François nous exhorterait aujourd’hui à éviter tout cléricalisme et donc tout interventionnisme prédominant, même si nous avons vocation animatrice. Il est couramment dit qu’il nous faut être « leader » mais sans nous imposer, dans la discrétion attendue aujourd’hui pour donner toute leur place aux autres.
  • L’expérience montre que beaucoup de confrères hors équipe–pilote, peuvent intervenir. Il est bon d’utiliser leurs capacités, leur expérience et leur spécialisation éventuelle. Cela suppose un certain calendrier, des voyages, et surtout un budget adéquat dont la provenance est toujours à fixer par avance avec les autorités compétentes, nous souvenant que nous avons vocation à la gratuité dans la tradition vincentienne, même si nous savons que nul ne peut vivre d’amour et d’eau fraîche ! Il y une alchimie économique à trouver…
  • La pratique montre aussi et la richesse des réunions par catégories sociales et ecclésiales et la pertinence des temps forts dans bien des domaines (Bible, catéchèses, prière, liturgie, doctrine sociale de l’Église, éthique, vie chrétienne au quotidien etc.) Il convient d’écouter les besoins, d’évaluer les réponses possibles et de dresser un lifting en conséquence, faute de quoi une improvisation est préjudiciable ou une non-réponse tout aussi frustrante.
  • Les célébrations qui ponctuent le temps missionnaire sont à soigner. Elles portent le besoin de se centrer sur l’essentiel, le Christ Miséricordieux et Ressuscité, de vivre le beau, la joie et la dynamique communautaire qui secoue, soutient et s’ouvre aux absents habituels. Une bonne communication facilitera la convocation de beaucoup et il n’est pas de trop de mettre en place une équipe chargée de cette médiatisation tout au long de la Mission, avec une responsabilité qui déborde ce cadre-là et se charge de toutes les jonctions internes et externes.
  • Les Eucharisties demeurent plus que jamais au cœur ; les eucharisties dominicales avec des homélies ajustées entre elles et aux appels du moment ; d’autres eucharisties plus « spécialisées » selon les éventualités (messe des jeunes, du souvenir, du sacrement des malades etc.). Ce qui importe, c’est de veiller à leur climat de joie et d’action de grâces, suivant les circonstances.
  • De l’eucharistie à la fête, il n’y pas loin. Celle-ci peut être l’occasion d’un vaste rassemblement plus large que les limites de la paroisse ou du réseau. « Fête de la mission », elle va essayer d’atteindre la population du quartier, de la zone, du village, sans porter atteinte…à la laïcité. Elle va surtout être soit le point de départ d’une action soit sa célébration. Elle combine joie et engagement, ouverture et attirance.
  • Car toute mission débouche sur du concret. Après les heures de la célébration missionnaire, avant ou après la fête, qu’allons-nous faire ensemble ? Du palpable, du vérifiable, du pratique. C’est à ce signe que nous serons reconnus comme crédibles et la grâce de Dieu aidant, comme imitables. Maints exemples apparaissent : visite des malades, des isolés, des démunis sous formes diverses, organisation de services, de transports, de rencontres, de loisirs, d’invitations chez soi ou dans une salle adéquate à un rythme précisé et maintenu pour vivre ensemble et de fait, un témoignage de solidarité à résonnance évangélique.
  • Il restera toujours, cela va sans dire, à revoir le vécu du temps missionnaire, d’en relire les échecs et les réussites, tant au point de vue personnel que communautaire. Cette relecture est essentielle et permet à tous les acteurs de recommencer le témoignage avec passion et enthousiasme, et de se maintenir au présent dans une bonne santé évangélique.

Conclusion

Un aspect a été volontairement différé pour le signaler ici avec insistance. La mission s’avère performante avec le témoignage communautaire. Il est premier tant de la part des initiateurs du projet que chez ceux et celles qui se laissent toucher. Il est l’arbre qui porte fruit. Il s’impose par sa visibilité et sa bonne odeur : « Voyez comme ils s’aiment ». Le contraire, par expérience, jette le doute et le trouble sur les intentions et les décisions. Il faut se mettre à l’écoute des critiques éventuelles et recevoir les remarques faites. En vérité, le défi est toujours là et maintient la saveur johannique : « Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres » (Jn 13, 17). Ce témoignage-là est contagieux, toujours séduisant. Il ouvre de vastes perspectives, entre les membres du ‘cercle rapproché’ que sont tous les vincentiens depuis les missionnaires jusqu’aux équipières et sociétaires éventuels que peuvent être les locaux, en passant par des Filles de la Charité bien évidemment… et sans négliger toutes celles et ceux qui se réclament de l’esprit vincentien. On croit alors entendre Monsieur Vincent dire à tous les bénéficiaires de la Mission : « Le saint nom (de Dieu) soit donc à jamais glorifié de toutes les grâces qu’il a faites aux peuples et aux ouvriers ! Plaise à sa divine bonté d’en conserver les fruits et de vous fortifier de plus en plus pour en produire longuement de semblables ! » (VI, 152). [7]

Jean-Pierre RENOUARD, CM – Le Berceau – 11 octobre 2018 – (En l’anniversaire de l’ouverture du Concile Vat. II et la fête de saint Jean XXIII) 🔸

Notre travail missionnaire est de fait, ecclésial. Il suppose un lien visible et honoré avec l’instance diocésaine compétente, paroissiale ou de réseaux (catégories sociales, lieux privilégiés, tranches d’âge etc.). Cela implique et l’écriture d’un projet missionnaire authentifié et actualisé, et d’un ordre de mission circonstancié

NOTES :

[1] J-M Roman, saint Vincent de Paul, Biographie, éditions Alzani, p 403.

[2] Professeur de théologie à l’Université de Louvain.

[3] Études n. 4241, septembre 2017, 73-82. Voir aussi le sociologue Zygmunt Bauman. https://fr.wikipedia.org/wiki/Zygmunt_Bauman et la présentation de Jean Hassenforder. http://www.temoins.com/vers-une-eglise-liquide/

[4] « Essentielles et existentielles » précisent François.

[5] « Dialoguant, dialogique – dialectique, a-t-on dit aussi et non sans raison – est le jeu croisé par lequel chaque position de l’un est transmise à l’autre, au travers de ‘l’impatience de raconter’ » J.-P. Faye, in Les Let. fr., 20 déc., 7 – AFC » (TLF).

[6] On voudra bien considérer que cette théorisation des convictions provient d’une expérience appliquée sur les terrains.

[7] SVP, VI, 152.

Impression de la Retraite Ecole Française. La Roche-du-Theil. 19-25 août 2018

Impression de la Retraite Ecole Française.

La Roche-du-Theil. 19-25 août 2018

Nous étions 11 confrères de la Congrégation de la Mission adjoints à 12 sulpiciens, 8 eudistes, 12 MEP et 3 oratoriens, soit 33 participants. Notre prédicateur était le père Michel Quesnel, oratorien, ex-universitaire de talent et de haut vol, maintenant émérite, toujours sur le chantier de l’Ecriture sainte, travaillant à mi-temps, sur une paroisse de Lyon. Il sait allier une compétence reconnue et une capacité à toucher le grand public. On lui doit, entre autres, « La sagesse chrétienne un art de vivre » (DDB, 2005), « Jésus, l’homme et le Fils de Dieu » (Flammarion, 2004) « Paul et les commencements du christianisme » (DDB 2001) et « Prier 15 jours avec st Paul » (Nouvelle Cité n. 120) et le plus récent : « La Première lettre aux Corinthiens » (Cerf, 2018). Il nous a, bien entendu, fédérés autour de st Paul avec le thème suivant :

Être apôtre à la manière du Christ… à la suite de Saint Paul

Son plan donne à penser. Nous ne donnons que les arêtes sans la chair nourrissante  de la pluie de citations cueillies dans la TOB, version parfois corrigée par l’auteur par souci de précision (telle la différence aoriste -passé simple- vs parfait -passé composé-). Pour 12 séances de « grattage », nous nous sommes penchés sur :

 

1. S’UNIR AU CHRIST APÔTRE

Une conviction chrétienne fondamentale : Le premier apôtre est le Christ

L’apôtre humain est l’envoyé de l’envoyé

 L’union mystique de l’apôtre au Christ

 

 

2. DEVENIR ESCLAVE, COMME LE CHRIST EST ESCLAVE

Paul, devenu esclave comme le Christ est devenu esclave

 La complète mise à disposition

L’abandon des droits

 

 

3. ETRE UN HOMME DE COMMUNION AUPRES DES EGLISES

Le travail concerté entre Barnabé et Paul

La Communion avec l’Eglise de Jérusalem

 

 

4. S’EFFACER POUR ETRE MIEUX APOTRE

Evangéliser deux par deux, ou plus

Distinguer ce qui est du Christ et ce qui est de soi

Eviter de se faire recommander et de se recommander soi-même

 

 

5. ETRE LIBRE ET LIBERATEUR POUR TEMOIGNER DE L’AMOUR

Le message de l’Evangile paulinien : un message de liberté

La liberté de l’apôtre

 

 

6. FRATERNISER AVEC LES AUTRES MINISTRES

Une information sur les différents types de ministères au temps de Paul

L’esprit de collaboration entre les ministres

Une fraternité parfois difficile. L’exemple de Paul et Apollos

 

 

7. PARTICIPER A LA FOLIE EVANGELIQUE

Scandale et folie du message proclamé

Folie du comportement de l’apôtre

 

 

8. SE REJOUIR D’UN MONDE SAUVE

Place de la joie dans les lettres de Paul, aux différentes époques de son apostolat

Place de l’action de grâce dans les épîtres de Paul

Affirmations pauliniennes sur le destin eschatologique du monde

 

 

9. SAVOIR DELEGUER

Les principaux collaborateurs de Paul : Timothée, Tite et Silvain

Trois occasions de déléguer à un collaborateur : a) Laisser quelqu’un sur place et repartir en mission. b) Prendre des nouvelles et porter du réconfort. c) Envoyer quelqu’un à sa place en cas de crise ou de difficulté

Autres collaborations

 

 

10. PREMIER APPUI DE L’APOSTOLAT : FREQUENTER LA PAROLE

Références constantes de Paul à la Parole

Liberté de Paul par rapport à la Parole

Attachement de Paul au peuple porteur de la Parole : Israël

 

 

11. DEUXIEME APPUI DE L’APOSTOLAT : DISCERNER A LA LUMIERE DE L’AGAPE

Une règle d’or

Un exemple de discernement significatif : suite et fin des idolothytes

Des situations analogues aujourd’hui

 

 

12. ACCEPTER UNE MISSION CRUCIFIANTE

Pour Paul : un trait tiré sur son passé de Juif observant de la Loi

Fatigues et souffrances

L’échec de la prédication apostolique

Un dernier point : souffrance et destin du monde

 

J’ai aimé

 

  • Me pencher sur l’union au Christ Apôtre, lui qui fut le premier envoyé et qui donne à l’Apôtre humain d’être l’envoyé de l’Envoyé. L’application est lumineuse ; le premier mouvement de l’Apôtre est de chercher à s’unir mystiquement au Christ par une vie intérieure et d’oraison imparables. Vie christique intérieure intense !
  • J’ai aimé me pencher sur le Christ esclave, qui se fait « rien » pour rendre compte du Tout. Il se met et nous invite à la mise à disposition. Etre apôtre, c’est sans cesse se demander si nous sommes disponibles, en état d’ouverture, d’offertoire, d’accueil de l’autre et de l’évènement qui nous l’apporte. Quels sont les signes de disponibilité donnés ? Et quels contre signes je fais tomber qui m’enferment dans une tour d’ivoire inaccessible ?
  • J’ai aimé me souvenir qu’être apôtre, c’est être homme de communion entre les Eglises et du même coup entre les chrétiens et les personnes elles-mêmes … le faire inlassablement au point de s’effacer, de rester réservé et discret… Libre de toutes implications malsaines, et uniquement préoccupé de plaire à Dieu dont l’attachement est fondamental. Ma conscience prime sur des lois passagères et c’est elle qui me rend vraiment libre à condition bien entendu, qu’elle soit droite et pense sain.
  • J’ai aimé méditer sur la joie de l’évangélisation, à cette place constante que Paul donne à l’exultation alors qu’il rencontre maints avatars, des souffrances multiples, des coups durs de toutes sortes. Inlassablement il m’invite à vivre la joie et à la communiquer : « Soyez toujours dans la joie ». Il nous veut résolument optimistes parce que c’est participer à la folie évangélisatrice. La joie se répand à partir de notre propre témoignage. Que de prêtres sévères et pincés qui oublient le rire ! Que de prêtres qui annoncent la joie avec une mine d’enterrement ! Que de prêtres accablés qui accablent les autres ! Surtout en ces temps difficiles pour l’Eglise qui connait l’obscurité d’une nuit de son esprit à nulle autre pareille. S’il s’agit de ne rien nier et de ne rien biffer d’une liste déjà trop longue, il ne s’agit pas d’en rajouter et d’ajouter la tristesse à l’accablement. Nous restons fiers d’être chrétiens parce que c’est la puissance de Dieu qui agit en nous et nous porte.
  • Qu’il est bon de retenir aussi de Paul la place qu’il donne à l’action de grâce dans ses épîtres. J’ai remarqué qu’il commence par exulter, alors que la situation dans l’Église de Corinthe n’est pas brillante. Il est convaincu que le présent est garant de l’avenir. Ce que Dieu a réalisé dans ses destinataires, il pourra le réaliser encore. C’est la source d’une espérance, car… « Dieu est fidèle ». Que ne fait pas découvrir le Père Michel Quesnel au passage ; Satan est-il éternel ? Il se pose la question jusqu’à répondre que non… « Nous sommes habitués à lire, influencés par les portails des cathédrales, la fin du monde à partir de Mt 25, 31-46 : enfer et paradis. Encore que les deux lieux ne soient pas symétriques : le Royaume est préparé « pour vous » (v. 34) ; le feu éternel est préparé « pour le diable et ses anges » (v. 41). Mais si le diable cesse d’exister ? Saint Paul a une autre vision du destin eschatologique des humains. La mort en tant qu’ennemie de Dieu est détruite (1Co 15, 26). Satan n’est pas éternel (1Co 15, 24 : « après avoir détruit toute domination, toute autorité, toute puissance »). Certes, la perspective d’un jugement ne disparaît pas tout à fait des propos de l’apôtre, notamment dans le corps de 1 Corinthiens. » Et comme beaucoup, je me laisse entraîner par la fameuse tirade :

«  Que dire de plus ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous, comment, avec son Fils, ne nous donnerait-il pas tout ? Qui accusera les élus de Dieu ? Dieu justifie ! Qui condamnera ? Jésus Christ est mort, bien plus il est ressuscité, lui qui est à la droite de Dieu et qui intercède pour nous ! Qui nous séparera de l’amour du Christ ? La détresse, l’angoisse, la persécution, la faim, le danger, le glaive ? Selon qu’il est écrit : A cause de toi nous sommes mis à mort tout le long du jour, nous avons été considérés comme des bêtes de boucherie (Ps LXX 43, 23). Mais en tout cela nous sommes plus que vainqueurs par celui qui nous a aimés.  Oui, j’en ai l’assurance : ni la mort ni la vie, ni les anges ni les Autorités, ni le présent ni l’avenir, ni les puissances, ni les forces des hauteurs ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté en Jésus Christ, notre Seigneur. »

Rm 8, 31-39 : Ce « rien » final dit beaucoup sinon « tout » ! Alors oui, j’aime aussi qu’on me rappelle la perspective d’un monde sauvé et qu’à son tour un tel avenir me réjouisse.

  • J’ai aimé cette méditation sur le premier appui de tout apostolat : FREQUENTER LA PAROLE. Paul s’y réfère constamment, appuyant souvent son argumentation et surtout sa foi sur elle. Il déroule les Ecritures qu’il connaît bien – quitte à prendre ses propres distances avec elle – et il les cite à bon escient, très au courant en même temps de l’actualité de ses Eglises, connaissant l’état du monde dans lequel il se déplace, pétri de la culture de son temps et jonglant avec les langues et les mentalités. Pour nous, un vrai modèle d’ajustement aux temps modernes et post-modernes. C’est bien le moment de redoubler d’attention et de fréquentation de la Parole, de me situer dans une attitude spirituelle d’effacement humble par rapport à elle sans tri aucun mais dans sa globalité. Et le Père d’ajouter : « Vouloir faire connaître la Bible et en donner le goût. Fournir des clefs de lecture d’aujourd’hui pour que les chrétiens puissent se l’approprier. Ouvrir des cercles bibliques. Soigner la préparation de nos homélies. » Et je pense aux pages de François dans « la joie de l’Evangile « qui coulent du § 135 au § 144. (Cf. un service de la CEF, le Service d’Optimisation des Homélies (SOH), et sa publication récente : Prêtres diocésains, n° spécial 2017). Plus que jamais m’habite une obsession : zoom sur la Parole ! Elle est ma nourriture, me souvenant qu’il n’y a pas d’Eucharistie sans elle.
  • Enfin j’ai aimé entendre parler du « DISCERNEMENT…A LA LUMIERE DE L’AGAPE. » Perspective paulinienne : il y a très peu de lois religieuses contraignantes. En morale chrétienne, la conscience prime et l’agapè doit être recherché. Les choix faits devront tenir compte de la conscience du sujet et de la conscience des autres. J’ai ma conscience mais l’autre a la sienne. Pourquoi percerai-je son coffre-fort ? Je tiens à ce que je crois mais je respecte l’autre et si je juge bon de le faire avancer, je le prends là où il en est sans forcing et avec un infini respect de ce qu’il est.

« Mon Dieu donne-moi la sérénité d’accepter toutes les choses que je ne peux changer, donne-moi le courage de changer les choses que je peux changer, Et la sagesse d’en connaître la différence » (de Marc-Aurèle)

 

Libres propos

 

  • J’aurais souhaité, quant à la forme, que le Père nous distribue son travail à la fin de chaque séance au lieu de le donner in extenso en finale, à la demande du plus grand nombre.
  • J’aurais apprécié qu’il évite – mais comment ? – une telle abondance de citations mais le genre même postule cette profusion fastidieuse. Le célèbre « Prier 15 jours avec… » est un moyen heureux de synthétiser des enseignements fragmentés. Je recommande son ouvrage «…avec st Paul » qui va dans ce sens (N°120 de la collection).
  • Beaucoup de confrères ont trouvé des excuses pour ne pas s’inscrire à cette retraite, négligeant quelquefois l’enseignement commun aux « cousins ». Dommage ! C’est dans de telles occasions – concrètement au cours des repas du soir où était levé le silence –  que se forge un esprit commun et que se croisent nos histoires. Il y a beaucoup à apprendre des instituts apparentés. J’aime ainsi entendre parler de la recherche sur la mission ad intra, de la formation des prêtres, de l’envoi ad gentes. Plus que des théories établies sur commande, de tels témoignages fortifient nos convictions et les ajustent au présent ecclésial.
  • Le cousinage évoqué démontre que nous n’avons aucune difficulté à nous organiser en retraite : d’instinct nous trouvons le style et le rythme qu’il faut, « l’Ecole française » n’étant pas un vain mot. Et si le diable se cache dans les détails, je n’ai trouvé aucune rupture inconciliable entre nous.
  • Enfin j’ai admiré l’organisation du centre, une soirée étant réservée à cela. Le Père Benoit Sevenier, eudiste, nous a fait une présentation magistrale et emballante de son Centre spirituel dont il est le Directeur pastoral,  un directeur administratif, diacre marié, s’occupant du matériel. Les rôles sont parfaitement distribués et l’entente apparaît cordiale. Le programme est vaste et présente une foultitude de propositions depuis les retraites classiques jusqu’à la pastorale des familles, en passant par une Ecole de méditation, la pastorale de la santé, les préparations au mariage, l’Ecole de la santé et des intervenants de valeur comme Maryvonne Verrons, François Bedu, Daniel Doré, Mgr Dubost pour ne citer que quelques noms… Trois figures vont représenter notre fédération naturelle : Monsieur Olier en octobre 18, Bérulle en décembre, Jean Eudes en avril 19, Maître Eckhart en  mai. Qui veut relever le gant pour Vincent Depaul ? Les maîtres du lieu vous y attendent !

Inutile enfin de dire la beauté du cadre, la modernité des lieux et la cordialité hospitalière et, cerise sur le gâteau, la forêt où au détour des chemins et des sentiers, vous surprennent écureuils et biches espiègles.

Et nous recevons un autre défi au choix de nos capacités : pourquoi nous, ne pas fonctionner ainsi avec Villebon et le Berceau ?

Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

Qu’il est bon de retenir aussi de Paul la place qu’il donne à l’action de grâce dans ses épîtres. J’ai remarqué qu’il commence par exulter, alors que la situation dans l’Église de Corinthe n’est pas brillante. Il est convaincu que le présent est garant de l’avenir. Ce que Dieu a réalisé dans ses destinataires, il pourra le réaliser encore. C’est la source d’une espérance, car… « Dieu est fidèle ».

Explications :

L’École française de spiritualité est un concept forgé par l’abbé Henri Bremond dans les années 1920 pour définir le courant français issu de la Réforme catholique du xviie siècle.

Dans l’École française de spiritualité, on a coutume de placer en premier lieu la Société de l’oratoire de Jésus fondée par Pierre de Bérulle, ainsi que le théologien Charles de Condren (1588-1641), mais également saint Vincent de PaulJean-Jacques Oliersaint Jean Eudessaint Louis-Marie Grignion de Montfort et parfois Bossuet. On place quelquefois au sens large aux côtés de l’École française de spiritualité certains théologiens jansénistes, comme Jean Duvergier de Hauranne.

L’École française de spiritualité a pour caractéristique de mettre l’accent sur le mystère de l’Incarnation et de préciser les rapports du Logos (Verbe incarné) dans la charité agissante, ce qui a pour conséquence de placer au centre de ses préoccupations la sanctification du prêtre, en étant missionnaire des âmes.

Libres propos de vacances sur la Mission ad Gentes

Libres propos de vacances sur la Mission ad Gentes

L’expression paraît déjà un brin désuet, la réalité ne l’est pas.  Les plus âgés se souviennent de l’appel célèbre du Pape Pie XII et de son encyclique Fidei donum de 1957 et du décret suivant, avec principalement l’invitation à partir en Afrique, puis avec l’encyclique « Princeps pastorum » (1960) de Jean XXIII qui avaient déjà favorisé et soutenu l’engagement missionnaire de toute l’Église catholique. « Ces textes ont préparé la conception de la mission, qui a trouvé son aboutissement dans le décret conciliaire « Ad gentes » et dans les encycliques « Evangelii nuntiandi » (Paul VI, 1975) et « Redemptoris missio » (Jean Paul II, 1990). Tous ces documents soulignent la tâche missionnaire universelle de l’Eglise et rappellent que chaque Église locale est aussi responsable pour d’autres Églises locales »[1]. Puebla qui a redit ses besoins propres a parlé du « don de sa pauvreté ». « Ad gentes » s’est comme inversé. C’est toujours partir au loin mais le mouvement va plus – en regardant nos planisphères – du sud au nord que du nord au sud. Les temps ont évolué. Toute sociologie s’est modifiée et vue de France, l’activité missionnaire s’est peu à peu bouleversée au cours du XXème siècle jusqu’à devenir à son tour, une Église de besoins au point de devenir d’enrichissement. Le décret dit « ad gentes » voyait déjà large en 1965 lui qui traite de cette activité missionnaire de l’Église : « L’Église, envoyée par le Christ pour manifester et communiquer la charité de Dieu à tous les hommes et à toutes les nations, comprend qu’elle a à faire une œuvre missionnaire encore énorme ». A une Compagnie fondée pour la Mission, la considération du champ missionnaire ne peut que se poser au gré des évènements et de leurs évolutions. On peut toujours se redire dans quel esprit et avec quelles conséquences ?

Les soubassements théologiques correspondent en tous points, quelques soient les époques, au Concile Vatican II comme au temps de st Vincent. La réalité trinitaire est source. D’elle coule la charité de Dieu qui nous appelle à partager sa vie et c’est pour cette mission première que le Père envoie le Fils afin qu’il devienne « tout en tous » (1 Co, 28). Le Fils est l’envoyé pour devenir le Médiateur et la Parole adressée à tous, spécialement aux pauvres selon Lc 4, 18 et ce, jusqu’aux extrémités de la terre (LG 3). Sa mission accomplie, il laisse son Esprit qui est l’inspirateur, l’unificateur, le souffle le pourvoyeur des dons nécessaires à ceux qui le reçoivent (LG 4). Car l’œuvre du Christ se poursuit à travers le travail d’annonce de chaque chrétien, de chaque communauté, de chaque Eglise. Nous sommes tous en situation d’ouvriers de l’Evangile et tout baptisé, qu’il le fasse individuellement ou collectivement, est dépositaire et propagateur du trésor de la foi. A fortiori pour tout vincentien (Lazariste, Filles de la charité, Equipières et Sociétaires, sans oublier les communautés ou groupements de consacrés et de laïcs qui se réclament de cet esprit vincentien).

Ainsi notre engagement nous oblige à un double niveau, en tant que baptisés et en tant que consacrés avec cette touche particulière que nous impose notre vocation : « Suivre le Christ, Evangélisateur des pauvres ». Nous sommes « envoyés », quel que soit notre situation présente, la mission demandée et son lieu d’expression, proche ou lointain.

Cette première évidence nous stimule et nous invite à l’attitude intérieure et réelle de disponibilité. Nous pouvons toujours manifester une préférence, un sentiment d’appel notamment pour un départ à « l’autre bout du monde » mais c’est « l’envoi » qui estampille notre mission et qui l’affermit comme expression du projet de Dieu sur tous et un chacun. Cela se vérifie dans les faits. On peut désirer partir et finalement rester par une succession d’appels : « Si je veux qu’il reste… » dit capricieusement Jésus à propos de Jean !

Se dégage toujours de l’Évangile l’espace sans limites de la propagation du Royaume. Il faut toujours « crier sur les toits » et cela s’entend aussi sur les toits du monde. Gardons-nous bien aujourd’hui de rétrécir nos envois et de penser que la pénurie du Nord dispense raisonnablement de partir au Sud. « Les prêtres venus d’ailleurs » nous obligent aussi à partager de notre pauvreté, si symbolique soit cet échange. L’Église ne se cloisonne pas, elle se propage partout à la manière de ricochets et par ondes successives. Elle est missionnaire par nature, nous le savons. Et comment éviter ce rabâchage ? Certainement en n’hésitant pas à creuser sur le mode méditatif le bienfondé de l’échange, mais en en innovant. Pour l’heure, en effet, nous vivons l’ad gentes comme un remède à nos manques institutionnels et nous recevons ou partons pour pallier des insuffisances structurelles ; mais est-il possible d’envisager d’autres modes de présence et d’interventions ?  C’est sur ce point que nous sommes interpellés tant au niveau vocationnel qu’ecclésial : « ouvrir des voies nouvelles » soufflent les Constitutions de la Congrégation de la Mission mais l’auteur de cet article sur commande, se trouve plus court que beaucoup de vincentiens inventifs.

Qu’en dites-vous, ami lecteur passager ? Et toi, webmaster en chef, propose et lance un dialogue entre internautes sur cette thématique de la mission ad gentes aujourd’hui ! Comment la rendre active et attractive, tout en ne vidant pas les églises particulières des diocèses ? A moins que ce ne soit un faux débat, nous proposant d’imiter la fidélité du choix et sans cesse réactivée des Missions Etrangères : « Ad vitam, ad extra, ad gentes » ?

Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

L’Église ne se cloisonne pas, elle se propage partout à la manière de ricochets et par ondes successives. Elle est missionnaire par nature, nous le savons

NOTES :

[1] Document de la conférence des évêques suisses

Rechercher le dialogue œcuménique. Une fidélité statutaire

Rechercher le dialogue œcuménique.

Une fidélité statutaire

En préparation du colloque des 200 ans de st Lazare, il m’est demandé d’évoquer le thème de l’œcuménisme et d’essayer de comprendre pourquoi il est préoccupation de la congrégation. Le paragraphe 4ème de nos nouveaux statuts[1] est formel et conserve le texte de 1984 : « Les Confrères rechercheront le dialogue œcuménique ; ils seront activement présents auprès des autres, chrétiens ou non-chrétiens, dans les domaines religieux, social et culturel[2] ». On peut de prime abord être étonné de cette écriture, alors que cela est requis de tout chrétien. A y bien réfléchir, le travail de Monsieur Vincent et des premiers confrères vont aussi dans ce sens et l’histoire rencontre l’actualité, voire notre pastorale et notre spiritualité. Etait-ce pour autant nécessaire de le formaliser ?

St Vincent au temps des missions

Saint Vincent, de par l’Histoire, se heurte  très tôt à la Réforme. Jeanne d’Albret, protestante convaincue meurt en 1572. Elle avait fait de Montgommery son lieutenant général, pour reconquérir ses États. En trois semaines, il avait repris le Béarn et Orthez en faisant exécuter systématiquement tous les prisonniers catholiques. Il ravagea Tarbes, prit Saint-Sever et Mont-de-Marsan et s’installa sur l’Adour. Durant la bataille de Jarnac, il tenta sans succès de battre Condé. Après la bataille de Moncontour, Montgommery rejoignit Coligny, et ils dirigèrent ensemble leurs forces sur Toulouse. La paix de Saint-Germain, en 1570, mit fin à cette campagne. Quand st Vincent naît, cet épisode avait laissé des traces jusqu’en Chalosse  et l’enfant entend parler des souvenirs encore à vif. Il comprend de visu, le grand désordre et le mal commis par la désunion. Baptisé au lendemain de sa naissance, grandissant dans une famille chrétienne, fortifié par le contact des Pères Cordeliers de Dax (alias franciscains)[3], lié à de grandes influences chrétiennes à l’Université, notamment par les familles qui lui confient leurs enfants à Buzet, renforcé par ses études toulousaines et son bref séjour espagnol, il aborde le sacerdoce comme résolument catholique. Ses séjours à Rome renforcent son enracinement. Peu à peu, il affermit son état de prêtre de Jésus-Christ. Quand il commence à s’investir dans l’aide aux paroisses, il se heurte aux problèmes interconfessionnels et il désire gagne les âmes à ce qu’il estime la vraie foi. L’Eglise comme le pouvoir royal ne peuvent supporter le schisme. Il faut convertir.  Au cours d’une mission donnée à Marchais, au début des missions sur les terres des Gondi, il a l’occasion de guider un protestant vers la foi catholique ; le chemin est pourtant laborieux, dure une année, choqué qu’est cet homme du mauvais témoignage des prêtres. St Vincent tourne cette médaille-là et lui fait rencontrer des prêtres sérieux, pieux. Lors d’une mission,  « il vit le soin qu’on prenait d’instruire ceux qui étaient dans l’ignorance es vérités nécessaires à leur salut, la charité à la faiblesse et lenteur d’esprit des plus grossiers, et les effets merveilleux que le zèle des missionnaires opérait dans le cœur des plus grands pêcheurs »[4]. Touché par cette application aux pauvres, il se fit catholique. La rencontre entre st Vincent et st François de Sales, confirme cette manière d’agir. Il est l’exemple parfait du convertisseur. Lors du procès de béatification de l’évêque, Monsieur Vincent dépose en ces termes : « Mgr de Sales a exposé sa vie à de nombreux périls pour la conversion des hérétiques qui pullulaient depuis soixante-dix ans environ dans le duché du Chablais, dans les bailliages de Ternier et de Gaillard, en Savoie, près de Genève, où la foi avait complètement disparu. Le fruit de son pieux labeur et de ses souffrances dans ces pays, fut le retour de plusieurs milliers d’hérétiques dans le giron de la Sainte Église ; ces choses sont vraies, publiques et notoires… Je sais, en outre, que la suavité de cette même foi, ce serviteur de Dieu avait le don habituel de la faire passer dans l’âme de ceux qui l’entendaient, soit dans les discussions, soit dans les confessions, à tel point qu’après avoir entendu ses explications claires et lucides des plus sublimes et des plus obscurs mystères, ses auditeurs se rangeaient facilement et avec suavité à son avis, d’où il advint qu’il excitait l’admiration même des hérétiques qui étaient d’abord les plus obstinés : et ceci encore est notoire et public. (XIII, 68) ».[5] Le fougueux, voire coléreux Monsieur Vincent plaidera pour la plus difficile des attitudes quand il dira à ses missionnaires sur la douceur dans les controverses : « Quand on dispute contre quelqu’un, la contestation dont l’on use en son endroit lui fait bien voir qu’on veut emporter le dessus ; c’est pourquoi il se prépare à la résistance plutôt qu’à la reconnaissance de la vérité ; de sorte que, par ce débat, au lieu de faire quelque ouverture à son esprit, on ferme ordinairement la porte de son cœur ; comme, au contraire, la douceur et l’affabilité la lui ouvrent. Nous avons sur cela un bel exemple en la personne du bienheureux François de Sales, lequel, quoiqu’il fût très savant dans les controverses, convertissait néanmoins les hérétiques plutôt par sa douceur que par sa doctrine. » (XI, 65-66). Notre saint a compris la force du témoignage et très explicitement, celui de la douceur. Il voit toutes les vertus qui en découlent : bonté, calme, patience, simplicité, humilité et pour tout dire charité.

 

Au temps de l’aumônerie des galères

Nommé le 8 février 1629, aumônier réal des Galères, Monsieur Vincent  est préoccupé par le sort des forçats dont beaucoup sont là, condamnés pour leur appartenance à la Religion. Convertis de force, il fallait les entretenir dans « la vraie foi ». Il fait tout sur Paris pour améliorer d’abord leur sort, aidé par la Compagnie du saint Sacrement. Il obtiendra du Roi l’utilisation du château de la Tournelle comme prison des forçats en instance de départ pour les mers. Des Filles de la Charité logent à proximité pour leur apporter de l’aide et le pot quand c’est possible.

Vincent va avoir une grande influence sur les élites sociales et culturelles, donnant naissance à de nouvelles sensibilités telles que le pardon et la réinsertion sociale durant le XVIIIème siècle. Aux victimes, il prêche l’espérance, rappelant aux forçats « que, tout criminels qu’ils étaient, Jésus-Christ les aimait encore ». Il fallait se soumettre au sort mais ne jamais oublier que le pouvoir temporel est éphémère face à celui de l’Eternel. Peu de prêtres et de confrères rejoignaient cette pensée car hélas, nous n’avons pas une histoire de rêves sur notre conduite d’aumôniers des galères à cause de notre sévérité morale et celle des autres aumôniers. Sous Louis XIV, le recrutement se fera surtout par les jésuites pour les aumôniers subalternes, le roi créant, et leur confiant, deux écoles appropriées à Brest et Toulon.

A Marseille, destination de la fameuse « chaîne » Vincent s’applique à une action sérieuse et efficace ; grâce à l’Evêque Jean-Baptiste Gault de l’Oratoire, il lance des missions aux galériens en 1643 et organise la grande fête de la Trinité et de six baptêmes qui eurent des effets ricochets sur quelques « hérétiques ». On voit ainsi privilégier une fois de plus le témoignage sur la force. Mais tous les aumôniers n’ont pas été des anges, note André Zysberg dans son étude « les galériens »[6]. Un seul ouvrage nous absous et nous trouve sympathiques, celui des « galériens du Roi » de Marc Vigié [7]. Je tiens l’appréciation de mon maître en histoire, Monsieur Chalumeau, cm. Toutefois, ce n’est pas de ce côté-là qu’il faut chercher, encore qu’il ait dû exister des confrères exemplaires de bonté et de compréhension comme aumôniers après st Vincent, et qui pourraient justifier notre engagement œcuménique.

 

Héritage et actualité

Les Constitutions très provisoires de 1954 ne citent pas l’œcuménisme parmi nos œuvres encore que le mot soit utilisé depuis le XVIIIème siècle dans le monde protestant par le pasteur Zinzendorf (1700-1760), créateur d’un œcuménisme intra protestant en fondant une communauté de frères séparés par diverses tendances protestantes. « Au XIXème siècle, on constate soit des débuts de rapprochements entre églises, portant sur certains aspects seulement de la vie ecclésiale, et restant discrets et prudents, soit l’échec, mais sans aucun doute porteur de fruit pour l’avenir, de tentatives plus entre anglican et catholique autour du cardinal Mercie, préparés de longue date par les activités de longue date par les activités de lord Halifax  et de l’abbé Portal  »[8]. Puis l’œcuménisme se fait organisation internationale avec le Conseil œcuménique des Eglises. La recherche d’unité apparaitra avec le mot. La semaine de prière de janvier donne naissance à un œcuménisme spirituel, dès 1933. L’Eglise catholique fait peu à peu son entrée dans la recherche. Le Concile Vatican II publie le décret « unitatis redintegratio » et les actions notables de Jean XXIII et Paul VI. Les développements deviennent alors spectaculaires. On sait bien que notre confrère Monsieur Fernand Portal, dit l’abbé Portal[9] inscrit sa marque dans l’Histoire générale de l’œcuménisme. A lui seul il mériterait la communication  que le colloque envisagé lui réserve ; nous nous réjouissons de son action et de sa place qui le fait présenter ainsi par le site l’Eglise de France : « à la fois fils spirituel de saint Vincent de Paul et pionnier de l’œcuménisme, ce prêtre lazariste a consacré sa vie à l’unité des chrétiens tout en ancrant ses convictions dans l’action sociale auprès des plus pauvres. » [10] Son action si grande soit elle, ne peut justifier à elle seule, l’écriture de l’article 4 des statuts de la Congrégation mais nous ne devons pas oublier le contexte conciliaire dans lequel il a été pensé et voulu et rejoindre nos provinces du Moyen Orient marqués par les relations inévitables inter-cultuelles. Le décret « Unitatis redintegratio » dit plus simplement, décret sur l’œcuménisme, date du 21 novembre 1964. Nous ne pouvions éviter au début des années 80 d’insister sur cet essor, au nom de l’héritage direct de st Vincent, de celui de Monsieur Portal et de nos différentes provinces directement confrontées au dialogue interconfessionnel, telles celles d’Afrique, d’Europe de l’Est et d’Orient et de l’Amérique. Ouverture, douceur, absence d’attaques dans la parole publique, pour dire encore charité restent nos caractéristiques de prédicateurs et de formateurs. [11] Entendons st Vincent nous exhorter par-delà les siècles, avec un langage inattendu :

« Calvin fit donc lui-même une méthode de prêcher : prendre le livre, comme fit Notre-Seigneur, lire, l’expliquer selon le sens littéral et le spirituel, et puis tirer des moralités. Voilà la méthode de Calvin, que les protestants gardent depuis dans leurs prêches ». (XI, 295) [12]

Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

Peu à peu, il affermit son état de prêtre de Jésus-Christ. Quand il commence à s’investir dans l’aide aux paroisses, il se heurte aux problèmes interconfessionnels et il désire gagne les âmes à ce qu’il estime la vraie foi. L’Eglise comme le pouvoir royal ne peuvent supporter le schisme. Il faut convertir.

Notes :

[1] Statuts nouvelle version du 27 septembre 2011 – Voir Vincentiana N° 3 de septembre 2011

[2] Pour ce point voir la proposition du Père François Hiss cm sur ce même site qui ne manque pas d’allure !

[3] Vincent  n’étudie pas chez les Cordeliers mais y loge moyennant pension. C’est pour alléger la charge parentale qu’il sera pris par M. de Comet comme précepteur des enfants tout en continuant à étudier au collège de la ville qui distille un enseignement valable malgré une histoire chaotique. Telle est la vision du Père Koch dans une étude de la session européenne de l’été 1981. Mais je remarque néanmoins que nombreux sont les collèges tenus pas les Cordeliers.

[4] XI, 34 à 37 – sur la conversion d’un hérétique

[5] Déposition de saint Vincent de Paul au procès de béatification de saint François de Sales -17 avril 1628

[6] André ZYSBERG, les galériens, vies et destins de 60000 forçats sur les galères de France 1680-1748-Seul 1987.

[7] VIGIE, Marc.- Galériens du roi : 1661-1715.- Paris : Fayard, 1985

[8] Catholicisme  – Tome IX ème Œcuménisme. col 1506

[9] Fernand Portal cm 1855-1926

[10] http://eglise.catholique.fr/approfondir-sa-foi/temoigner/temoins/372454-p-fernand-portal-1855-1926/

[11] Il resterait à consulter dans les archives de la Curie généralice, « le verbale » (le compte-rendu quotidien) des jours qui ont vu traiter cette question de l’œcuménisme et leur introduction dans les statuts : origine de cette demande ? Argumentation ? Votation ? Le participant signataire avoue son oubli en la matière et lance un appel intéressé.

[12] Voir sur ce sujet « Cahiers vincentiens »  Fiche 84, l’unité des chrétiens.

Vincent et les vocations de la Congrégation de la Mission

Vincent et les vocations de la Congrégation de la Mission

Tous les jours, après la prière pour les vocations, le fameux Expectation Israël, les lazaristes du monde entier invoquent st Joseph. Excellente tradition qui plonge ses racines dans l’expérience de st Vincent. En cette st Joseph 2018, nous vous communiquons des lettres de notre fondateur, significatives à cet égard :

 

 

A MONSIEUR DE SAINT MARTIN

Monsieur,

Je vous envoie, par l’occasion de Monsieur Touschard, qui se rend à Aqcs (Dax), le petit tableau que j’ai commandé à Monsieur Brentel faire à votre intention[1]. Le présent est de peu de conséquence ; mais j’ai espérance que vous le tiendrez de quelque prix, venant d’une personne qui est de si longtemps le tant obligé de votre maison. Le voyant devant vos yeux, n’oublierez en vos prières le plus humble de vos serviteurs.

VINCENT DEPAUL

De Paris, ce 16 août 1636.

Lettre 233. ­ Archives de la Mission, copie prise sur l’original, qui était en entier de la main du saint. –

 

 

***

A Etienne Ozenne, supérieur à Varsovie

De Paris ce 20 è mars 1654

Grâces à Dieu, nous n’en avons point de mauvaises de deçà. Il est vrai qu’à Gênes toute la maison quasi a été incommodée, qui d’une sorte, qui d’une autre ; mais à présent tous se portent mieux, quoique quelques-uns ne soient pas tout à fait guéris. Ils vont recommencer un séminaire interne et continuer une dévotion qu’ils ont commencée, et nous avec eux, pour demander à Dieu, par les mérites et les prières de saint Joseph, dont nous célébrions hier la fête, qu’il envoie de bons ouvriers en la compagnie pour travailler à sa vigne. Jamais nous n’en avons connu le besoin au point que nous le ressentons à présent, à cause que plusieurs cardinaux et évêques d’Italie nous pressent pour leur donner des missionnaires. (V, 102)

 

 

***

12 novembre 1655.

A CHARLES OZENNE, SUPÉRIEUR, A VARSOVIE

De Paris, ce 20e mars 1654.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je n’ai rien à vous dire de particulier, n’ayant encore reçu vos lettres, quoique l’on soit allé deux fois les demander chez Madame des Essarts, qui m’a mandé n’être pas encore arrivées. Dieu veuille qu’elles ne nous apportent que de bonnes nouvelles ! Je rends grâces à Dieu des dévotions extraordinaires que vous vous êtes proposé de faire pour demander à Dieu, par le bienheureux saint Joseph, la propagation de la compagnie. Je prie sa divine bonté qu’elle les ait agréables. J’ai été plus de vingt ans que je n’ai  osé demander cela à Dieu, estimant que, la congrégation été son ouvrage, il fallait laisser à sa providence seule le soin de sa conservation et de son accroissement; mais à force de penser à la recommandation qui nous est faite sans l’Evangile, de lui demander qu’il envoie des ouvriers à sa moisson, je suis demeuré convaincu de l’importance te de l’utilité de cette dévotion (V, 462-463)

 

 

***

­ A JACQUES PESNELLE

De Paris, ce 23 mai 1659.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

…/…

Je suis consolé de la dévotion que vous faites à l’honneur de saint Joseph pour obtenir de Dieu de bons missionnaires. Si le prêtre de Chiavari ne s’accommode pas aux exercices de votre séminaire, après quelque temps de patience et de semonces, vous pourrez le prier de faire place à un autre. ..

 

 

Conclusion : redoublons de constance et de piété pour prier st Joseph pour les vocations.

Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

Tous les jours, après la prière pour les vocations, le fameux Expectation Israël, les lazaristes du monde entier invoquent st Joseph. Excellente  tradition qui plonge ses racines dans l’expérience de st Vincent.

NOTE :

[1] Voici la description que nous en fait Firmin-Joussemet, qui l’a eu sous les yeux (Lettre de saint Vincent de Paul sur sa captivité à Tunis dans la Revue des provinces de l’Ouest, septembre 1856, p. 230 et suiv.) : «Cette peinture très finement touchée a été exécutée sur parchemin par un artiste nommé François Brentel. Elle représente la fuite en Égypte. La Vierge, assise à l’ombre de grands arbres, allaite l’enfant Jésus, tandis que saint Joseph les contemple. Plus loin l’âne cherche sa nourriture. Dans le fond du paysage est une ville décorée de beaux édifices et bâtie au milieu d’un site sévère. Deux anges en prière, portés sur des nuages, occupent le haut de la composition. Autour règne une bordure noire et or, et au bas se trouve une bande pourpre, sur laquelle on lit en caractères romains : Aimez Dieu et votre prochain, légende qui résume la doctrine du donateur. Au-dessous est la signature de l’artiste et la date 1636. L’ensemble a 0 m. 14 de haut sur 0 m. 10 de large. Ce petit tableau, d’une conservation parfaite, se recommande surtout par l’extrême finesse de la touche. Il semble être la copie d’une oeuvre d’un artiste de l’école des Carrache.» Arthur Loth l’a reproduit   dans son bel ouvrage Saint Vincent de Paul et sa mission sociale, Paris, 1880, in-8, p. 74. Celui que Firmin-Joussemet appelle François Brentel n’est autre vraisemblablement que le Strasbourgeois Frédéric Brentel, mort à Augsbourg en 1651, artiste de grand talent, au dessin correct, au coloris brillant et agréable, auteur de divers tableaux d’histoire, de portraits, de plusieurs gravures et des miniatures d’un manuscrit intitulé : Officium B. Mariae Virginis, in-8, 1647. (Bibl. Nat. f. l. 10.567-10.568.) (Cf. Schreiber, Das Mûnster zu Strassburg, Carlsruhe, 1828.

Des scientifiques discrets éloquents

Des scientifiques discrets éloquents

La célébration du bicentenaire de la Maison-Mère prépare un colloque portant sur quelques figures de proue lazaristes.  Des noms de  confrères scientifiques émergent déjà, tels Messieurs Boré, orientaliste, David, chercheur de renommée universelle, Pouget, le penseur, Charles Jean, professeur à l’Ecole du Louvre, Huc et Gabet, les défricheurs. Comment st Vincent concilie-t-il spiritualité et science ? Quels enseignements pour nous ?

A son école, ces hommes de Dieu aiment pratiquer la discrétion. D’origine souvent modeste, plutôt issus de la campagne, ils visent le silence et la besogne cachée, au jour le jour, sans recherche du sacre et de la notoriété. Cette dernière vient souvent après leur mort, de l’extérieur et quelquefois longtemps après. Il faut que le monde s’en empare pour que la Congrégation ouvre l’œil et ose se souvenir de leur existence et de leur impact. Ce sont de simples lazaristes, plutôt adeptes de l’enfouissement, « par expérience et par nature », comme pourrait le souligner leur fondateur avec l’un de ses propos sur lui-même. Monsieur Dodin a presque caricaturé leur apparence : « Extérieurement, ces vincentiens n’ont pas fière allure  une  présentation modeste et souvent étriquée les éloigne des salons mondains. S’ils s‘y égarent ils s’y ennuient, car ils savent que leur grâce est ailleurs. Nourris de travail, éduqués dans la simplicité, ils rêvent toujours d’être les vrais amis des petits et des pauvres. Leur vocation, c’est l’accueil, l’apaisement, le renoncement à soi et aussi la simplicité qui facilite la communion des cœurs »[1].Ce sourcier des études vincentiennes n’avait pas tort d’écrire ces lignes rejoignant un littéraire de bon ton, Georges Goyau, historien prolixe de l’Eglise catholique, secrétaire perpétuel de l’Académie Française en 1938, juste quand il écrivait son ouvrage sur La Congrégation de la Mission des Lazaristes paru chez Grasset, remarqué à l’époque et oublié de nos jours. L’auteur s’arrête sur st Vincent de Paul et ses deux siècles d’élan, sur le « second fondateur » Etienne avec l’expansion universelle de la Congrégation et l’action lazariste singularisée par l’esprit missionnaire. Alors peuvent apparaître des noms et des actions, voir surgir un esprit chez quelques hommes de science remarqués.

1. Le temps de l’histoire

L’histoire de la Congrégation se concrétise à travers deux types d’hommes, les missionnaires et les penseurs dont les scientifiques. Pour connaitre ces derniers, je citerai un fin connaisseur parce que chercheur éclairé qui résume la situation au temps du fondateur et par la suite [2] : « Face aux facultés de théologie, telle que la Sorbonne, qui ont une visée uniquement intellectuelle, les séminaires ont une visée nettement pastorale. C’est une œuvre difficile, qui a connu et connaît encore bien des échecs, et qui n’a pas le prestige des universités … Chez les Lazaristes, les esprits sont divisés. Certains refusent d’y enseigner, même quand ils y sont envoyés, arguant que leur vocation, c’est les missions aux pauvres gens des champs, tel Luc Plunket” [3].  D’autres, à l’opposé, voudraient en faire l’œuvre principale, tel Bernard Codoing, ou se lancer dans le travail de spécialistes, comme François du Coudray, à qui on demandait de participer à la traduction latine de la Bible syriaque. M. Vincent s’efforce de maintenir chacun dans la ligne moyenne d’études sérieuses, mais avec le primat de la visée pastorale. [4]

Au XVIIIème siècle, l’accent est mis davantage sur l’étude, très pointue, en raison des controverses jansénistes. Les directives de M. Bonnet poussent les “régents” à un travail intensif pour eux-mêmes, qui réclame qu’ils aient chacun dans sa chambre les livres de fond, sur chaque courant, y compris les auteurs protestants ; mais les cours doivent rester selon les méthodes actives, faisant surtout travailler les séminaristes, et viser à faire des pasteurs, avec l’application pratique à la prédication et à la catéchèse. L’étude des sciences est également approfondie, si bien que, lorsque les Jésuites seront supprimés et devront quitter la Cour de Chine, les Lazaristes qui les remplaceront comme astronomes et mathématiciens de l’Empereur feront toute aussi bonne figure – mais en outre, ils iront évangéliser les villages reculés, s’apercevant que cela n’avait pas été fait ! ».

En ce XVIIIème siècle, les Séminaires deviendront l’œuvre principale des Lazaristes, il n’y aura pas de fondation de nouvelles maisons de Missions en France. Un peu plus tard s’ouvriront des Ecoles dites apostoliques, d’un siècle d’existence environ.

 Faut-il rappeler que trente ans après la tentative de st François Xavier, la Compagnie de Jésus reprit de nouveau le chemin de la Chine en 1582, avec succès cette fois. Elle introduisit la science à l’occidentale, les mathématiques et l’astronomie. En 1601, l’un des jésuites installés en Asie, Matteo Ricci, se rendit à Pékin. Les Jésuites entreprirent une évangélisation par le haut en s’intégrant au groupe des lettrés. Ils y obtinrent des conversions, mais donnèrent l’impression d’avoir des objectifs cachés, et le christianisme fut bientôt déclaré « secte dangereuse ». La Querelle des Rites leur porta le coup de grâce ; en 1773, le pape ordonna la clôture de leurs missions. Au milieu du XIXème, les missions catholiques reprirent avec les Lazaristes (dont la figure notable est st Jean-Gabriel Perboyre), et encore les Jésuites[], surtout après la première guerre de l’opium, dans les zones côtières. « Porte-sacs des Jésuites », aime-t-on répéter.

Bref, en Chine comme ailleurs, nos confrères lazaristes peuvent donc être savants et apporter aussi avec eux l’annonce évangélique.

 

2. Quel message ?

 A pressentir le détail de la vie de nos missionnaires, on pense à la maxime de st Vincent : « Il faut… de la science… Missionnaires savants et humbles sont le trésor de la Compagnie » (XI, 126-127)[5]. La fin de la conférence est porteuse de spiritualité : « ceux qui ont de l’esprit ont bien à craindre : « scientia inflat », la science gonfle, (1 Cor 8,1)  et ceux qui n’en ont point, c’est encore pis, s’ils ne s’humilient ! ». Le balancement de la phrase exprime bien celui de la pensée profonde du fondateur. Le trop-plein de savoir est dangereux, boursouffle, surtout quand il n’est pas au service de la charité. Paul l’énonce en un raccourci éloquent : « La connaissance enfle mais l’amour édifie » (1 Cor 8,1). Néanmoins, la juste connaissance est don de Dieu. Et il ajoutera plus tard : « A l’un est donné un message de sagesse, à l’autre un message de connaissance, selon le même Esprit » (1 Co 12,8). Pascal, de son côté, devait connaître ces références quand il déchantait de connaître la science de l’homme, fatigué des sciences abstraites, et concluait : « Ce n’est pas encore là, la science que l’homme doit avoir » (Pensées 687). Il faut une science qui porte du fruit, un fruit de charité. Le missionnaire savant est plus connu, selon st Vincent, par l’amour dont il témoigne, au risque de fanfaronner, et il martèle aux Filles de la Charité, toutes proportions de nécessité gardées : « Il vous suffit d’aimer Dieu pour être bien savantes (IX, 32). Tel est son legs : savoir, savoir par amour, savoir à la manière du Christ.

Et c’est selon son esprit qu’il faut allier humilité et science. Le Fils de Dieu a laissé s’anéantir aussi en lui toute connaissance divine pour ne retenir que l’apprentissage et l’expérience humaine. En lui, « reconnu homme à son aspect », il s’accomplit petit à petit, jour après jour, comme tel. Il vit l’enfouissement et la croissance, « grandissant, en taille et en sagesse », selon Luc. On sait avec quel enthousiasme, Vincent parle de l’humilité, comment il en vit et désire qu’on en vive. « Mot du guet, fondement de la perfection, nœud de la vie spirituelle, vertu des Missionnaires, elle est la marque infaillible de Jésus-Christ » et il nous confie : « C’est la vertu que j’aime le plus » (I, 284, les citations précédentes parsemant les Règles Communes).

Des nôtres ont réalisé en eux-mêmes cette alliance science-humilité. Ils ont connu bien des secrets de la nature et de l’homme mais en même temps ont su qu’ils ne savaient rien sous et sans le regard du Verbe.

***

Pour achever selon  les directives imposées par la ligne éditoriale, j’aimerai citer le plus discret de nos scientifiques, l’inoubliable occupant de la cellule 104 du couloir central du 2e étage de St Lazare, le cher Monsieur Pouget. Un soir de février 1906, il lâche à Jacques Chevalier : « Le propre de l’homme c’est Dieu », et cinq jours après ; « Jadis je rêvais de posséder bien ma mécanique céleste, et puis de m’en aller à l’éternité. Mais notre science fige le réel dans ses équations ; elle n’en suit qu’une piste. Le réel lui-même nous échappe : il est ce clapotement que je perçois lorsque je traverse la Seine … »[6].

Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

A son école, ces hommes de Dieu aiment pratiquer la discrétion. D’origine souvent modeste, plutôt issus de la campagne, ils visent le silence et la besogne cachée, au jour le jour, sans recherche du sacre et de la notoriété. Cette dernière vient souvent après leur mort, de l’extérieur et quelquefois longtemps après. Il faut que le monde s’en empare pour que la Congrégation ouvre l’œil et ose se souvenir de leur existence et de leur impact.

NOTES :

[1] André Dodin, st Vincent de Paul et la charité, coll. Maîtres spirituels – Seuil 1960 p 87.

[2] Bernard KOCH : étude informatique intitulée « st Vincent et le savoir ».

[3] Le 21 mai 1659, VII, 561.

[4] Il faut, en lisant ses lettres, toujours tenir compte du destinataire de son état de vie, de ses dons et limites…peut-être de ses ambitions.

[5] On gagnerait à lire tout le contexte de cette sentence  sur l’étude (Répétition d’oraison d’octobre 1643) :

« … Quoique tous les prêtres soient obligés d’être savants, néanmoins nous y sommes particulièrement obligés, à raison des emplois et exercices auxquels la providence de Dieu nous a appelés, tels que sont les ordinands, la direction des séminaires ecclésiastiques et les missions, encore bien que l’expérience fasse voir que ceux qui parlent le plus familièrement et le plus populairement réussissent le mieux. Et de fait, mes frères, ajouta-t-il, avons-nous jamais vu que ceux qui se piquent de bien prêcher aient fait bien du fruit ? Il faut pourtant de la science. Et il ajouta de plus que ceux qui étaient savants et humbles étaient le trésor de la Compagnie, comme les bons et pieux docteurs étaient le trésor de l’Eglise…

Il ajouta ensuite quelque, moyens d’étudier comme il faut :

1° C’est d’étudier sobrement, voulant seulement savoir les choses qui nous conviennent selon notre condition.

2° Etudier humblement, c’est-à-dire ne pas désirer que l’on sache, ni que l’on dise que nous sommes savants ; ne vouloir pas emporter le dessus, mais céder à tout le monde. O Messieurs, dit-il, qui nous donnera cette humilité, laquelle nous maintiendra ! Oh! Qu’il est difficile de rencontrer un homme bien savant et bien humble ! Néanmoins cela n’est point incompatible. J’ai vu un saint homme, un bon Père jésuite, nommé …, lequel était extrêmement savant ; et avec toute sa science il était si humble, qu’il ne me souvient pas d’avoir vu une âme si humble que celle-là. Nous avons vu encore le bon M. Duval, un bon docteur, fort savant et tout ensemble si humble et si simple qu’il ne se peut davantage.

3° Il faut étudier en sorte que l’amour corresponde à la connaissance, particulièrement pour ceux qui étudient en théologie, et à la manière de M. le cardinal de Bérulle, lequel, aussitôt qu’il avait conçu une vérité, se donnait à Dieu ou pour pratiquer telle chose, ou pour entrer dans tels sentiments, ou pour en produire des actes ; et par ce moyen, il acquit une sainteté et une science si solides qu’à peine en pouvait-on trouver une semblable.

Enfin il conclut ainsi : «Il faut de la science, mes frères, et malheur à ceux qui n’emploient pas bien leur temps ! Mais craignons, craignons, mes frères, craignons, et, si j’ose le dire, tremblons et tremblons mille fois plus que je ne saurais dire ; car ceux qui ont de l’esprit ont bien à craindre : scientia inflat et ceux qui n’en ont point, c’est encore pis, s’ils ne s’humilient ! » (XI, 127 0 128)

[6] Jacques Chevalier, LOGIA  Propos et enseignements, Père POUGET, Grasset 1955, p 4