Le cœur du cœur : La Trinité

Le cœur du cœur : La Trinité

Cette modeste contribution était en chantier quand le Père Christian Mauvais a livré la sienne le 11 avril 2017. Oserai-je en rajouter ? La simplicité vincentienne le permet et dans un clin d’œil fraternel, je livre cette autre perspective. Je reçois bien sûr, la contemplation profonde de st Vincent sur le Mystère, ses retombées sur nos rapports réciproques et l’inhabitation de cette réalité en chaque baptisé qui nous obligent dans notre « pratique collaborative ». Nous nous soutenons les uns les autres parce qu’appelés à être temples de Dieu.

La vie reçue et communiquée

Ce cœur du cœur qu’est la Trinité sainte est mentionné brièvement aux paragraphes 2 et 3 du chapitre X des Règles Communes de la Congrégation de la Mission qui nous pressent « d’honorer les ineffables mystères de la Sainte Trinité et de l’Incarnation: 1° en produisant souvent du fond du cœur des actes de foi et de religion sur ces mystères ; 2° en offrant tous les jours à leur honneur quelques prières et bonnes œuvres, et particulièrement en célébrant leurs fêtes avec le plus de solennité et de dévotion qu’il nous sera possible ; 3° en nous étudiant soigneusement à faire, soit par nos instructions, soit par nos exemples, que les peuples les connaissent, les honorent, et les aient en grande vénération (§2).

Par le moyen de l’Eucharistie « on rend à la Sainte Trinité et au Verbe Incarné une très grande gloire ; partant, nous n’aurons rien en plus grande recommandation que de rendre à ce sacrement et sacrifice l’honneur qui lui est dû, et même nous emploierons tous nos soins à procurer que tout le monde lui porte même honneur et révérence… (§3) ».

On ne doit pas oublier non plus le frontispice de l’édition princeps, toujours reproduits avec constance et vénération, mettant au centre et en tête de sa composition, les trois personnes divines avec les mots « Sancta Trinita unus Deus ».

Tous les points de la spiritualité vincentienne sont coordonnés à ces fondements : tout vient du Dieu Trinité, qui est la source, et tout doit retourner à Dieu, par Jésus, Fils incarné, qui envoie le Saint-Esprit. Ce qui inspire st Vincent, c’est effectivement le côté relationnel de la Trinité. En elle tout est rapports. Nous ne pouvons oublier qu’il possédait les magnifiques pages de Saint Augustin et de Saint Thomas sur les relations entre les Personnes divines, leur circulation d’amour, pour laquelle les théologiens ont utilisé, sans la traduire, la belle image de Saint Jean Damascène, « chœur de danse en rond », “périchorèse” et “circumincession”, ces mots chers aux théologiens et spécialistes pour désigner une vie aussi dynamique et poétique. Saint Thomas emploie heureusement aussi le simple mot “circulation”[i]. La Sainte Trinité est incessamment une naissance et une respiration, une circulation d’amour, où les Trois se communiquent tout, distincts par leur relation d’origine, mais formant un seul être, en toute égalité.

La première mention qui nous reste de la Sainte Trinité dans une conférence est dite par une Fille de la Charité, ce qui montre qu’elles avaient bien intériorisé les enseignements de Monsieur Vincent.

 « L’union me paraît être l’image de la Sainte Trinité. Les trois Personnes ne sont qu’un seul et même Dieu, étant de toute éternité unies par amour. Ainsi nous devons n’être qu’un même corps en plusieurs personnes, unies ensemble en vue d’un même dessein, pour l’amour de Dieu. Au contraire, la désunion me semble être l’image de l’enfer, où les diables et les damnés sont en perpétuelle discorde et haine ». (26 avril 1643, IX 98)

 Lors de l’envoi du Christ pour l’Incarnation, st Vincent imagine un dialogue entre les personnes divines et j’ai toujours beaucoup de plaisir à évoquer cela :

 “Quand le Père éternel voulut envoyer son Fils en terre, il lui proposa toutes les choses qu’il devait faire et souffrir. Vous savez la vie de Notre Seigneur, combien elle a été pleine de souffrances. Son Père lui dit : « Je permettrai que vous soyez méprisé et rejeté de tout le monde, qu’un Hérode vous fasse fuir dès votre bas âge, que vous soyez tenu pour un idiot, que vous receviez des malédictions pour vos œuvres miraculeuses; bref, je permettrai que toutes les créatures se révoltent contre vous».

Voilà ce que le Père éternel proposa à son Fils, qui lui dit : «Mon Père, je ferai tout ce que vous me commanderez». Ce qui nous montre qu’il faut obéir en toutes choses généralement. (23 mai 1655, X 85-86)

La dépossession pour l’autre

 On ne peut multiplier les textes sur la Trinité pour bien comprendre que st Vincent y voit et la source de la Mission, de la vie communautaire et de notre relation aux pauvres. Ainsi donc, l’union vraie n’existe que dans la Trinité, par la non-possessivité totale du Père, qui donne tout au Fils, qui reconnaît tout recevoir du Père, et du Saint-Esprit, lequel reçoit tout et redonne tout.

“Une union durable et vraie et humaine entre les hommes n’est possible que dans et par la Trinité, à l’image de la Trinité, par la désappropriation de nous-mêmes (XI, 343).”

Paradoxalement ce qui ressort à l’Etre même de Dieu, la Trinité et le don entre les personnes divines, nous renvoient à la dépossession. La richesse relationnelle du Mystère nous appauvrit de tout esprit de captation et nous dépossède pour nous livrer. Il n’y a de vraie vie, à l’imitation de la vie divine, que dans l’offrande de soi. C’est tout le sens de ce que beaucoup de spirituels et Saint Vincent appellent aujourd’hui, l’oubli de soi, le renoncement à se faire le centre, «se vider de soi-même pour se revêtir de Jésus-Christ ».Témoin ce petit conseil en or donné aux premières sœurs pour leur expliquer le fonctionnement de la vie communautaire avec la nécessité d’une responsable que la vie moderne qualifie de leader: « S’il faut qu’il y ait une supérieure, une servante, oh ! ce doit être pour donner exemple de vertu et d’humilité aux autres, pour être la première à tout faire, la première à se jeter aux pieds de sa sœur, la première à demander pardon, la première à quitter son opinion pour suivre l’autre. C’est ce que les saints en particulier ont fait ; c’est ce qu’ils ont conseillé à ceux qui devaient embrasser leur Ordre, et c’est ce que tous ceux qui veulent vivre dans la perfection doivent faire. » (XIII, 634- Conseil du 19 juin 1634).

On connaît l’insistance de st Vincent sur la mortification, vertu rude et quelquefois repoussée mais assimilée, toutes proportions gardées, à la croix du Christ. Pour st Vincent elle est canal de sanctification mais aussi outil missionnaire. En effet, comment approcher ceux qui ont des visages ingrats et des corps minés par le travail et la vie, sans un entraînement laborieux et rompu à la différence ? St Vincent le rappelle en ces termes :

« La mortification est nécessaire entre nous, mais encore à l’égard du peuple, où il y a tant à souffrir. Quand on va en mission, on ne sait où on logera, ce que l’on fera ; il se rencontre des choses toutes différentes de ce que l’on s’est proposé, la Providence renversant souvent nos desseins. Qui ne voit donc que la mortification doit être inséparable d’un missionnaire, pour agir non seulement avec le pauvre peuple, mais aussi avec les exercitants, ordinands, forçats et esclaves ? Car, si nous ne sommes mortifiés, comment souffrir ce qu’il y a à souffrir dans ces divers emplois ? Le pauvre M. Le Vacher, dont nous n’entendons pas de nouvelles, qui est parmi les pauvres esclaves en danger de peste, et vraisemblablement son frère, ces missionnaires peuvent-ils voir souffrir les peines qu’endurent les personnes qui leur sont commises par la Providence, sans les ressentir en eux-mêmes ? Ne nous trompons pas, mes frères, il faut de la mortification dans les missionnaires. » (XII, 307)

Très paulinien en ce domaine, Vincent plaide pour une mortification comme exigence de charité ; elle est partage de la condition des pauvres, communion à leur état : « Qui est faible sans que je sois faible (1Co 11,20) ; pleurez avec ceux qui pleurent » (Rm, 12,15). Il voit en elle une imitation non seulement du Christ « tendre et compatissant », mais souffrance de Dieu qui souffre de ses souffrances et de celles des hommes privés d’amour. Et cette sympathie au sens originel du mot, peut amener très loin, au don suprême à la manière de Jean le Vacher ou de Marguerite Naseau, expirant « le cœur plein de joie et de conformité à la volonté de Dieu » (IX, 79). Une mortification – ne l’oublions jamais – qui se veut complice de notre vocation, à la manière de Celui qui nous appris de concert avec le Père et l’Esprit, à exécuter jour après jour, son testament : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, se charge de sa croix chaque jour et qu’il me suive « (Lc 9, 23).

L’envoi

La Trinité nous tire vers Dieu, nos frères et les pauvres. Elle est le moteur de notre envoi qui, à son image, va selon ces trois directions. Et nous n’existons vraiment qu’en nous donnant. Le maître-mot de la spiritualité vincentienne est « se donner ». Donnés à Dieu pour le service des pauvres, donnés à Dieu pour leur évangélisation.

Il est urgent de révéler ce mystère de la Trinité à ceux qui ne le possèdent pas ; on sait Vincent tutioriste et désireux de dire, d’expliquer, de transmettre l’existence d’un seul Dieu en trois personnes :

«Un grand personnage en doctrine et en piété me disait hier qu’il est de l’opinion de saint Thomas : que celui qui ignore le mystère de la Trinité et celui de l’Incarnation, mourant en cet état, meurt en état de damnation, et soutient que c’est le fond de la doctrine chrétienne. Or cela me toucha si fort et me touche encore que j’ai peur d’être damné moi-même, pour n’être incessamment occupé à l’instruction du pauvre peuple. Quel sujet de compassion ! Qui nous excusera devant Dieu de la perte d’un si grand nombre d’hommes qui peuvent être sauvés par le petit secours qu’on leur peut donner ? Plût à Dieu que tant de bons ecclésiastiques qui les peuvent assister parmi le monde, le fissent ! Priez Dieu, Monsieur, qu’il nous fasse la grâce de nous redoubler le zèle du salut de ces pauvres âmes. (A François du Coudray, prêtre de la mission à Rome I, 121 -4 septembre 1631) »

Et encore, vingt-cinq après :

«… Je sais bien comment on faisait au commencement de la Compagnie, et qu’elle était dans la pratique exacte de ne point laisser passer d’occasion d’enseigner un pauvre, qu’elle ne le fît, si elle voyait qu’il en eût besoin, soit les prêtres, soit les clercs qui étaient alors, soit nos frères coadjuteurs, en allant ou venant. S’ils rencontraient quelque pauvre, quelque garçon, quelque bon homme, ils lui parlaient, ils voyaient s’il savait les mystères nécessaires à salut ; et si l’on remarquait qu’il ne les sût pas on les lui enseignait. Je ne sais si aujourd’hui on est encore bien soigneux d’observer cette sainte pratique ; je parle de ceux qui vont aux champs, arrivant dans les hôtelleries, par les chemins. Si cela est, à la bonne heure, il en faut remercier Dieu et lui demander la persévérance pour la même Compagnie ; sinon, et si on s’est relâché, il faut demander grâce pour s’en relever…

Et ce qui nous doit encore davantage porter à cela, c’est ce que disent saint Augustin, saint Thomas et saint Athanase, que ceux qui ne sauront pas explicitement les mystères de la Trinité et de l’Incarnation ne seront point sauvés. Voilà leur sentiment. Je sais bien qu’il y a d’autres docteurs qui ne sont pas si rigoureux et qui tiennent le contraire, pour ce que, disent-ils, il est bien rude de voir qu’un pauvre homme, par exemple, qui aura bien vécu, soit damné faute d’avoir trouvé quelqu’un qui lui enseigne ces mystères. Or, dans le doute, Messieurs et mes frères, ce sera toujours un acte de bien grande charité à nous, si nous instruisons ces pauvres gens, quels qu’ils soient ; et nous n’en devons laisser échapper aucune occasion, si faire se peut.

Par la grâce de Dieu, j’en sais quelques-uns dans la Compagnie qui n’y manque quasi jamais, si ce n’est qu’ils soient empêchés par quelque chose. Je ne sais si à la porte on s’en acquitte bien ; il me semble que cela ne va pas si bien que cela allait autrefois ; je crains que nos deux frères qui sont à la porte se soient relâchés. Peut-être que cela vient de ce qu’ils sont tous deux nouveaux et qu’ils ne savent pas comment on a coutume d’en user. A la basse-cour, je ne sais si cela s’observe et si le frère qui est là est bien soigneux de voir si nos domestiques sont suffisamment instruits, s’il a bien soin de leur parler en particulier quelquefois touchant cela, imitant Notre-Seigneur lorsqu’il alla s’asseoir sur cette pierre qui était proche le puits, où étant, il commença, pour instruire cette femme, par lui demander de l’eau. «Femme, donne-moi de l’eau», lui dit-il. Ainsi demander à l’un, puis à l’autre : «Eh bien ! Comment se portent vos chevaux ? Comment va ceci ? Comment va cela ? Comment vous portez-vous ?» Et ainsi commencer par quelque chose semblable pour passer ensuite à notre dessein. Les frères qui sont au jardin, à la cordonnerie, à la couture, de même ; et ainsi des autres ; afin qu’il n’y ait personne céans qui ne soit suffisamment instruit de toutes les choses qui sont nécessaires pour se sauver ; tantôt les entretenant de la manière de se bien confesser, des conditions de la confession, tantôt de quel qu’autre sujet qui leur soit utile et nécessaire. Ceux, dit la Sainte Écriture qui enseignent les autres des choses utiles et nécessaires à leur salut, brilleront comme des étoiles dans la vie éternelle. Et voilà encore un grand bien qui arrive à ceux qui enseignent aux autres le chemin de leur salut, qui, faute de cela peut-être, ne seraient point sauvés.

Les frères ne doivent point enseigner ni catéchiser dans l’église ; non, cela n’est pas expédient ; mais, hors de là, ils le doivent faire en toutes rencontres. » (XI, 381-384 – Sur le devoir de catéchiser les pauvres – 17 novembre 1656) ».

Bref, il y a une urgence missionnaire à honorer notre envoi en mission à la suite du Christ. Toute l’histoire de la Congrégation de la Mission est fondée sur l’importance de l’enseignement des « vérités nécessaires à salut ». Aujourd’hui, le catéchisme de l’Eglise catholique nous invite à la suite de la réflexion conciliaire, à une conception moins étroite mais tout aussi impérieuse. « Le mystère central de la foi et de la vie chrétienne est le mystère de la Sainte Trinité. Les chrétiens sont baptisés au nom du père et du fils et de du Saint-Esprit » (Abrégé n°44). Si central est le mystère, capitale est sa communication. L’Eglise l’inscrit dans l’insistance de Jésus sur la révélation de son Père et de l’Esprit. C’est plus par amour que par obligation, que nous nous situons comme pressés de faire connaître cette approche singulière du Dieu unique en trois personnes. Comment ne pas révéler le dessein de Dieu, son projet d’amour ? Comment ne pas révéler la vie intime de Dieu ouvert à l’Autre et ne trouvant sa joie que dans l’Autre ? « Ce dessein de Dieu découle de l’amour dans sa source-même, de la charité du Père, principe sans principe, de qui le Saint-Esprit procède par le Fils » (AM 2)[ii]. Tous les hommes aspirent à connaître Dieu, même s’ils n’en ont pas tous conscience et Dieu les attire toujours vers le haut : « Si mon Père ne l’attire ». Il est impossible d’oublier que ce plan de salut- plan d’amour, par excellence – s’étend à tout le genre humain et concerne la vocation intégrale de l’homme et notre activité missionnaire le manifeste et l’accomplit dans le monde aujourd’hui, grâce à notre « petit possible ». « Caritas Christi urget nos ».

Ce dernier point est important. L’explicitation n’est pas facultative ; elle peut-être manifestée de bien des manières et les vocations multiples existent en fonction des dons reçues, même dans une Congrégation. C’est le corps entier qui possède le caractère missionnaire et chaque personne l’exprime selon ses talents donnés et exercés en fonction de sa condition (santé, âge, office, envoi, travail et activité missionnaire directe ou indirecte etc.).

Il reste que le témoignage donné ensemble et de façon concertée, harmonieuse et fraternelle, est d’une efficacité réelle et vérifiée. C’est tout l’enjeu du témoignage communautaire des filles de la charité et des membres de la congrégation de la Mission.

« Il faut qu’entre les Filles de la Charité, celle qui sera des pauvres ait relation à celle qui sera des enfants, et celle des enfants à celle des pauvres. Et je voudrais encore que nos sœurs se conformassent en cela à la très Sainte Trinité, que, comme le Père se donne tout à son Fils, et le Fils tout à son Père, d’où procède le Saint-Esprit, de même elles soient toutes l’une à l’autre pour produire les œuvres de charité qui sont attribuées au Saint-Esprit, afin d’avoir rapport à la très Sainte Trinité. Car, voyez-vous, mes filles, qui dit charité dit Dieu ; vous êtes Filles de la Charité; donc vous devez, en tout ce qu’il est possible, vous former à l’image de Dieu. » ((XIII, 633-634 – Conseil du 19 juin 1634)

« Trouver tout bon ; qu’il fût dit que dans l’Eglise de Dieu il y a une Compagnie qui fait profession d’être très unie, de ne jamais dire du mal des absents ; qu’il fût dit de la Mission que c’est une communauté qui ne trouve rien à redire en ses frères ! Vraiment j’estimerais plus cela que toutes les missions, les prédications, les emplois des ordinands et que toutes les autres bénédictions que Dieu a données à la Compagnie, d’autant que l’image de la très Sainte. Trinité serait plus empreinte en nous » 27 JUIN 1642 – Sur l’union entre les maisons de la compagnie- XI, 122).

Chantiers toujours ouverts et qui appellent convictions et conversions, en notant tout le positif déjà vécu. Il ne se peut que dérape le plan divin : il est réussite.

Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

Annexe

« A qui dira le plus de bien, à qui défendra les absents »

« Trouvons tout bien ; ne mettons jamais la main sur les défauts d’autrui ; si nous. avons vu quelque chose de mal, mettons-le en oubli, ne le disons jamais aux autres, ne jugeons pas en mal les intentions de nos frères, pourquoi ils font cela et comment. Oh ! je porte le coup de lancette à l’apostème. Oh ! que je souhaiterais que cette sainte pratique fût parmi nous : trouver tout bon ; qu’il fût dit que dans l’Eglise de Dieu il y a une Compagnie qui fait profession d’être très unie, de ne jamais dire du mal des absents ; qu’il fût dit de la Mission que c’est une communauté qui ne trouve rien à redire en ses frères ! Vraiment j’estimerais plus cela que toutes les missions, les prédications, les emplois des ordinands et que toutes les autres bénédictions que Dieu a données à la Compagnie, d’autant que l’image de la très Sainte. Trinité serait plus empreinte en nous. Il y a, Messieurs, des Compagnies qui font défi à qui sera le plus vertueux. Oh! Que dès aujourd’hui tous les membres de cette. Petite Compagnie supportent ce défi : à qui dira le plus de bien, à qui défendra les absents. Si quelqu’un fait le contraire en notre présence, jetons-nous à ses pieds. » (27 Juin 1642. Sur l’union entre les maisons de la compagnie -XI, 122).

Tous les points de la spiritualité vincentienne sont coordonnés à ces fondements : tout vient du Dieu Trinité, qui est la source, et tout doit retourner à Dieu, par Jésus, Fils incarné, qui envoie le Saint-Esprit.

[i] cf. Questions Disputées De Potentia, Question 9.

[ii] On ne peut que renvoyer ici à Dieu-Trinité dans l’édition du livre présentant les textes conciliaires aux éditions du vitrail et du centurion.

Par la porte de Monsieur Vincent – Actes 2, 14a, 36-41 / 1 Pet 2,20b-25 / Jn 10,1-10 // Année Liturgique A –

Par la porte de Monsieur Vincent

– Actes 2, 14a, 36-41 / 1 Pet 2,20b-25 / Jn 10,1-10 // Année Liturgique A –

Frères et sœurs, savez-vous que dans le monde vincentien, 2017 est une année exceptionnelle ? Toutes les branches qui forment notre famille, fêtent les 400 ans des débuts de la Mission et de la Charité, selon st Vincent. C’est grande joie chez les Équipes st Vincent, les membres de la Congrégation de la Mission, les Filles de la charité, les Conférenciers et toutes les autres fondations qui se réclament de notre saint. Nous nous retrouverons, ici au Berceau, pour célébrer cet anniversaire à l’occasion des fêtes de la Pentecôte. Aujourd’hui, en ce dimanche de prière internationale des vocations, nous avons bien le droit, en ce lieu béni, de méditer sur l’appel « à la manière de Monsieur Vincent » et de supplier le Seigneur sur la beauté de cette convocation. A quoi le jeune Vincent qui a vécu 15 ans à Ranquines, s’est-il senti invité ? A quoi sommes-nous mobilisés, aujourd’hui encore ?

  1. Ne l’oublions pas, c’est ici même que Vincent Depaul a entendu Dieu lui faire signe. Il a reçu des siens la foi, l’a développée et l’a assumée pour lui-même. La famille a été son terreau d’élection. Il a prié avec les siens, il a travaillé pour eux ; il a reçu et donné l’amour et tout naturellement, son cœur s’est ouvert aux choses de Dieu. Comme il le suggèrera plus tard «Un mouton fait un mouton » pour nous confier : ‘qui est plein de Dieu donne Dieu’. Dans l’évangile qu’il a ouvert, il a lu cette page de st Jean et reçu ces mots de Jésus : « Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi, il sera sauvé ; il pourra entrer ; il pourra sortir et trouver un pâturage… Moi, je suis venu pour que les brebis aient la vie, la vie en abondance ». Qu’en est-il de l’éducation chrétienne donnée et reçue dans nos familles, nos communautés, nos assemblées ? Comment sont-elles des lieux d’éveil des vocations, des lieux d’appel ? Et quand on habite en terre landaise, y aurait-il honte et déshonneur à orienter un enfant vers la famille de Vincent ?
  2. Comme lui, nous avons à prendre cette porte, si quelqu’un nous la montre et nous l’ouvre. Nous risquons toujours de prendre d’autres passages, de nous trouver devant des impasses, de risquer de nous faire voler ou agresser le cœur. Monsieur Vincent jeune, a frôlé le carriérisme mais il a réussi à trouver des intermédiaires qui l’ont conduit au Christ. Il s’est laissé saisir par le Christ cherchant les êtres en perdition, écoutant leurs confidences, leur pardonnant et les remettant en route. Il a découvert son autre face, le Serviteur à genoux devant ses frères, trouvant sa joie dans les secours et les appels lancés par les personnes en détresse. La vocation vincentienne n’indique pas autre chose : évangéliser en ouvrant la porte de l’Évangile et veiller à ce que personne ne manque du nécessaire pour vivre et se réconcilier avec la vie. Il y a là, un véritable défi qui vaut un engagement pour toujours. Comme il est heureux d’être missionnaire ! C’est un vieux prêtre qui vous le dit et qui, malgré ses limites, ses imperfections et son péché, ne regrette rien du parcours et de l’existence que lui a offert la Congrégation de la Mission, la bien-nommée. Que ce modeste témoignage emporte l’adhésion de quiconque se pose la question de suivre ce Christ Missionnaire et Serviteur. A sa suite, nos pas dans ses pas, devenir « bon berger, gardien des âmes », c’est trouver la porte du bonheur !
  3. Mgr Sarrabère confiait un jour, que se trouvant quelquefois au fin fond du monde, et apercevant sur les murs des églises ou des salles paroissiales, le portrait de st Vincent, il disait en souriant : «  Je suis l’évêque de Monsieur Vincent » et cela lui servait de présentation. Au-delà de l’anecdote, nous pouvons nous souvenir que de Ranquines à l’universel, il n’y a qu‘un pas. Comme Jésus, le petit landais est devenu le saint de tous, le missionnaire et le serviteur de tous. Savez-vous que de cette vieille école apostolique qui a duré plus de 100 années, sont sortis, 475 prêtres, 32 frères, 323 lazaristes dont 189 en Mission hors d’Europe, 142 diocésains et 10 en d’autres congrégations. Sept élèves sont devenus évêques en Grèce, Colombie, Chine, Madagascar. Quand on fréquente cette chapelle, il faut porter toute cette histoire et se dire que ce qui a été fait dans le passé vaut pour aujourd’hui. Le monde entier est toujours le chantier de la mission et comme st Pierre nous l’a écrit, chacun de nous est responsable du cœur du message à transmettre : « Convertissez-vous et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ pour le pardon de ses péchés ». Si nous avons été appelés et baptisés, c’est pour le communiquer et qui pourra le savoir, s’il n’y a pas d’ouvriers pour le faire connaître ? Toi qui participes à cette Eucharistie, en cette journée des vocations : offre et prie, alors tu seras berger. Amen
Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

La vocation vincentienne n’indique pas autre chose: évangéliser en ouvrant la porte de l’Évangile et veiller à ce que personne ne manque du nécessaire pour vivre et se réconcilier avec la vie. Il y a là, un véritable défi qui vaut un engagement pour toujours. Comme il est heureux d’être missionnaire !

Aller au cœur de la spiritualité vincentienne

Aller au cœur de la spiritualité vincentienne

Aller au cœur, c’est toucher à l’essentiel. Le cœur assure la circulation du sang dans tout l’organisme, permettant aux cellules de recevoir oxygène et nutriments.

Situé entre nos poumons au milieu du thorax,  il est le moteur du système cardiovasculaire, dont le rôle est de pomper le sang qu’il fait circuler dans tous les tissus de notre organisme. Pour répondre aux besoins énergétiques du corps, le cœur doit battre plus de 100 000 fois par jour. Comme tous les autres tissus de l’organisme, le cœur a besoin d’oxygène et de nutriments pour fonctionner correctement. Le sang qui circule dans le cœur va trop vite pour y être absorbé, si bien que le cœur dispose de son propre système de vaisseaux, appelé artères coronaires, qui le vascularisent. Il comprend quatre cavités : les oreillettes (elles sont petites, car elles ne peuvent contenir que trois demi-cuillères à soupe de sang à la fois), les ventricules  (elles contiennent environ un quart de tasse de sang à la fois). Il est plutôt amusant de réaliser que ces petites cavités sont chargées de pomper presque 8 000 litres de sang par jour. Dans la partie supérieure de l’oreillette droite se trouve un petit morceau de tissu cardiaque spécial appelé nœud sino-auriculaire. Cette région commande tout le mécanisme de régulation des battements cardiaques. C’est le stimulateur cardiaque naturel, chargé de déclencher et établir les battements cardiaques. C’est le cœur du cœur. Cette région minuscule commande à votre cœur d’accélérer lorsque vous courez ou que vous faites de l’exercice, et de ralentir lorsque vous êtes assis ou que vous dormez.

Je vais arrêter là ces descriptions anatomiques forcément découvertes chez autrui, car je ne suis pas médecin et encore moins chirurgien. Mais c’est le sujet choisi qui me les a inspirées et une conversation récente qui m’a conduit à comprendre quelque chose d’essentiel dans ce sujet : la spiritualité de st Vincent est complexe et quand on veut aller au cœur du sujet, on doit s’attendre à trouver autant de subtilités que dans l’organisation du cœur physique. Il existe un enchevêtrement d’idées et de comportements, voire de réflexes spontanés qui s’emboitent les uns dans les autres et que je veux vous rappeler dans un premier temps et l’on discerne aussi un point central, disons le cœur du cœur. Bref, cette comparaison nous aide à comprendre le meilleur de la spiritualité vincentienne, le must de notre identité.

AUTOPORTRAIT IDEAL DU SPIRITUEL VINCENTIEN

 Oui, cette première partie veut essayer de décrire ce que  pensent  et vivent  une fille de la charité, un missionnaire, un laïc vincentien chevronné. Cet autoportrait est forcément idéalisé mais il me paraît répondre à la demande réitérée d’un ancien Président National de la Société st Vincent de Paul, Louise de Marillac, mon ami Gérard Gorcy, qui disait inlassablement à des confrères en mal de nivellement par le bas: « Il faut tirer vers le haut ! »

“Toute notre œuvre est dans l’action”

On ne l’imagine pas autrement : le disciple de St Vincent de Paul est un actif. Les agendas d’aujourd’hui le confirment jusqu’au trop-plein. A sa table de travail, sur le terrain, en visite chez son ami le malade ou l’éprouvé, de réunions en conseils et de commissions en improvisations, le vincentien s’active beaucoup et ne pense qu’à son engagement. Il entend comme un ordre perpétuel de Mission la consigne de M. Vincent : “Aimons Dieu, mes frères mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages”. Mais dans le même temps par transmission, formation, et mieux par intuition, il se veut à genoux à la chapelle ou « dans le secret », porte fermée et cœur ouvert au mystère. Il sait bien qu’il ne peut rien construire de solide sans honorer le secret de son maître : « Donnez-moi un homme d’oraison et il sera capable de tout ».Agir mais agir en Dieu et pour Lui. C’est une question récurrente posée au Corps auquel il appartient et à sa personne même. Agir, c’est prier mais prier c’est agir.

Se consumer pour l’empire de Jésus-Christ

 On dit qu’il est zélé. Le mot est vieillot mais qui ne voit sa brûlante actualité ? Le dictionnaire du CNRTL indique « l’ardeur, l’empressement, le dévouement mise au service d’une cause ou d’une personne ou à l’accomplissement d’une tâche et aussi « une foi active, la ferveur, la dévotion ». Le zèle vincentien tient de tout cela. Aventurier dans l’âme et homme de cœur, un vrai vincentien veut prendre des risques, oser, miser sur son intrépidité; il s’interdit les états d’âme, tout repliement frileux, ce que St Vincent appelle “l’insensibilité”. Un vrai missionnaire, un laïc vincentien “peut tout”; quand on est fille de la charité, cela s’appelle “le travail” ou “la ferveur”; quand on est lazariste, cela se nomme “zèle”. Et les propos du fondateur ne cessent de stimuler les uns et les autres : “Il faut que nous soyons tout à Dieu et au service du public; Il faut nous donner à Dieu pour cela, nous consumer pour cela, donner nos vies pour cela… Nous devons  les exposer pour porter l’Evangile jusqu’aux pays les plus éloignés …” Incroyable passeport concrétisé par les exemples de Gênes quand des confrères meurent de la peste, d’Irlande quand sévit la persécution et que le frère Lye est martyrisé devant sa mère, de Madagascar quand au moins quatorze confrères donnent leur vie pour la Mission, envoyés par st Vincent !

Etre donné à Dieu

Mais d’où provient cette énergie farouche, capable du martyre ? De l’appartenance fondamentale. Le vincentien est rivé à Dieu; ancré en lui. Le Seigneur est son roc. Inlassablement, il se redit sa vocation première : se donner à Dieu. Il sait l’amour du Père  et celui du Fils pour son Père. Il écoute les appels de l’Esprit. Il vit une relation privilégiée avec la Trinité. Elle est le principe et le modèle de toute sa dynamique spirituelle. Il revient à elle comme à sa source, comme  vient de le souligner notre Provincial, le père Christian Mauvais : « Quand on regarde son expérience, qu’on lit ses écrits, on est frappé de voir que, pour Vincent, tout prend sa source dans la Sainte Trinité. C’est son modèle ; le seul qu’il nous propose. Ce modèle, peut nous paraître inaccessible, hors de notre sphère ! C’est pourtant de ce côté qu’il faut chercher et regarder.[1] »

Comment? Son secret tient en un seul mot : oraison. Pour se lier d’amour au Dieu-Amour, Vincent ne connaît qu’un moyen: tenir un temps notable et quotidien dans la prière. A titre d’exemple, le lazariste a même reçu la consigne d’une heure de temps passée devant Dieu chaque matin[2]. Il a appris de M. Vincent et de ses successeurs que l’oraison est un principe vital : “l’âme”, “l’eau”, “la fontaine”, “l’air”, “la nourriture”, “la rosée”, “le pain”. Au temps de son Maître, on disait “ le réservoir”, “le centre de la dévotion”, “un rempart inexpugnable” ou plus simplement “le don de Dieu”. Et toute oraison débouche sur l’action par un engagement de principe. Sans cette détermination quotidienne, cet engagement précis pour la journée,  l’oraison est vaine. « Il faut descendre dans le particulier » dit le fondateur, être très concret, réaliste et précis. Pour agir, il invite à prier, méditer, contempler, se déterminer pour l’action, sans jamais se détacher de ce devoir. Quelquefois, voire souvent, par faiblesse, l’adepte de cette pratique fait l’amère expérience d’une infidélité qui l’atrophie ! Et cette omission le rééduque en permanence comme un appel au grand large.

Imiter le Christ

Cette  “grâce de l’oraison “ est le véhicule qui le conduit droit au Christ. Voilà son tout, “la Règle de la Mission”, “la vie de sa vie, l’unique prétention de son cœur”. La spiritualité  vincentienne est christologique et tout ce qui s’y vit prend exemple sur le Christ. Il est le modèle, le référent, le prototype qui permet un début de reproduction. Le travail spirituel est fondamentalement d’imitation. Tout vincentien sait, en familier de l’Evangile, qu’il n’est pas d’autre chemin, d’autre vérité, d’autre vie pour un missionnaire de toute catégorie, orienté vers la Parole ou la Charité, le Christ étant tout à la fois Evangélisateur et Serviteur. Il nous invite à un engagement globalisé qui va du lavement des pieds à la transmission orale du salut. Tout cela forme un tout et laïcs ou consacrés sont invités à être porteurs de ces deux attitudes qui se complètent et harmonisent l’engagement. Notre-Seigneur est le vrai modèle et ce grand tableau invisible sur lequel nous devons former toutes nos actions”.

Vouloir et pouvoir

Déjà au temps de St Vincent des murmures réprobateurs alimentaient les conversations des couloirs du premier st Lazare. Lui tempêtait contre les timorés et les oisifs : “Est-ce là être missionnaire, d’avoir toutes ses aises?”. Il ne voulait pas accueillir comme ouvriers, des paresseux, des carcasses de missionnaires, des ratatinés de la vie et des mitonnés, selon sa très plaisante expression. Mais connaissant la faiblesse humaine pour l’avoir expérimentée, il distille des conseils et signale, au rythme de ses interventions, des points d’insistance.

Vivre les vertus de l’état

D’abord, il faut vivre “les vertus de l’état”. « Charité, simplicité, humilité », si l’on est Fille de la Charité ou Equipière Saint Vincent. « Simplicité, humilité, douceur, mortification et zèle » si l’on se veut Lazariste. « La joie, la cordialité et la justice » étant les vertus préférées des Conférenciers d’Ozanam.

La simplicité est la vertu qui rapproche de Dieu. Simple, le vincentien se souvient qu’il est ainsi à l’image de Dieu car “Dieu est un être simple”. Vivre au jour le jour la simplicité c’est n’avoir en vue que Dieu seul. L’expérience l’enseigne : “Dieu ne se plaît et ne communique ses grâces qu’aux âmes simples”. Il faut “aller droit à Dieu” ou dans un langage propre au landais qu’est st Vincent, “bonnement et simplement”.

L’humilité est la meilleure approche de soi. On est humble pour apprendre à se bien connaître. Jésus lui-même a pris le chemin de l’humilité et il l’a privilégié. Il invite le vincentien à s’estimer en toute sincérité, digne de peu,  ne craignant pas  d’apparaître bourré de défauts et de n’être finalement qu’un instrument quelconque au service du Seigneur… L’humilité est son mot de passe. C’est aussi une vertu chère aux missionnaires amenés, dans leur apostolat, à rencontrer des gens simples, frustres et pauvres. L’humilité bien comprise aide à “s’ajuster à eux”.

A ce train-là, l’ascèse est vite au rendez-vous car il faut “se vider de soi-même pour se revêtir de Jésus-Christ”. Comment être crédible, parler de croix et de mortification, si l’on n’apprend  pas à vivre “ à la dure”, en combattant contre ses passions et ses défauts, sans trop se ménager ni s’écouter ? Si le vincentien veut vivre en équipe, en communauté, il doit se caparaçonner sinon il sera “en perpétuelle pointille”! Prendre sur soi et maitriser ses réactions relève d’un art psychologique sans cesse sur l’atelier.

Un tel engagement postule  aussi la douceur. Jésus l’a lui-même désigné comme l’une de ses vertus préférées : “Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur”. Elle donne la Terre ! Et dit Vincent :”elle ouvre le cœur des hommes”. Elle a une finalité apostolique et elle permet à chacun d’être reçu comme porte-parole crédible de la Bonne Nouvelle. St Vincent en a fait l’expérience : par la colère, on “cadenasse les cœurs”, par la douceur, “on les gagne” à Dieu. « Plus fait douceur que violence » proverbialise La Fontaine, un moment son contemporain.

Le zèle (voir plus haut) qui caractérise le vincentien est la flamme du feu qu’est la charité. Toutes les vertus de l’état resplendissent en elle. Elle unit les cœurs, les dynamise et permet de se retrouver en frères et en sœurs. La consigne  de M. Vincent est d’une actualité étonnante : “Qu’il ne se passe rien, qu’il ne se fasse rien, qu’il ne se dise rien que vous ne le sachiez l’une et l’autre. Il faut avoir cette mutualité”… charité entre soi, charité envers les petits : ce qui sort de notre cœur “est un petit feu qui entre dans celui d’autrui”. L’affirmation suivante vaut son pesant d’or et habille de joie le cœur du vincentien: “Dieu aime ceux qui aiment les pauvres”. Voilà pourquoi tout amour lui revient: faire les choses de sa vocation, c’est lui monter que Dieu l’aime à la folie. Et on pourrait ajouter la joie, la cordialité et la justice, vertus de la sensibilité et d’une humanité équilibrée, fruits appréciés de la charité, chez les conférenciers d’Ozanam et de ses compagnons. Et c’est bien à eux-mêmes de présenter leurs caractéristiques constitutives puisqu’ils jouissent d’une indépendance cléricale en étant mouvement de laïcs demandant l’accompagnement de conseillers spirituels. 

Vivre au bon plaisir de Dieu

Ce faisant, le vincentien est persuadé d’accomplir la volonté de Dieu, ce grand  mot d’ordre des consignes spirituelles ! St Vincent s’émerveillait du bonheur que ses missionnaires avait “de faire toujours et en toutes choses la volonté de Dieu en  faisant ce que le Fils de Dieu lui-même est venu faire sur la terre…” Tout ce qui concourt à ce travail de développement intégral accomplit cette volonté et ne permet pas de douter un seul instant, qu’il fait ce que Dieu veut!  C’est la clef de voûte de sa synthèse spirituelle. Il n’invite pas à une vie capricieuse, singularisée, individualiste comme le veut notre temps, mais à ce que Dieu souhaite à chacun, « une vie donnée à tous ».

Avec une telle perspective, le vincentien vit abandonné à la Providence. Disponibilité  et confiance sont ses atouts. Il “se livre” toujours à elle puisque  son modèle  en avait  fait sa pratique : “La vraie sagesse consiste à suivre  la Providence pas à pas”. Les chemins en sont parfois insolites mais pour qui les suit, sûreté et force sont toujours au rendez-vous.

Au jour le jour, il est attentif aux événements qui sont les signes par lesquels Dieu  lui manifeste ses désirs. Tout son art consiste à mettre sa vie et son action en harmonie avec ce “plaisir de Dieu”, bien plus grand que le bon plaisir royal très en vogue au temps de Monsieur Vincent, et de se montrer “inventif à l’infini” dans le choix des moyens  pour être le relais de Jésus, un bon “ouvrier évangélique”. A sa suite, le vincentien est  Missionnaire  et Serviteur de ses frères en humanité, les Pauvres que Dieu aime et veut dans son Royaume.

Annexe

Voici un texte que ne désavouerait pas st Vincent :

L’ACTION, UNE AUTRE PRIÈRE

C’est une joie de voir que tant de personnes trouvent aujourd’hui du goût dans la prière, et plus largement dans toutes sortes de manières de méditer. Les intentions, les méthodes, les intérêts sont certes très divers, mais les témoignages s’accordent sur les fruits recueillis. Repos intérieur, bien-être, enrichissement spirituel sont autant de sources de respiration au quotidien, qui confèrent lucidité et vérité dans une vie personnelle et relationnelle plus paisible et fraternelle.

Saint Ignace de Loyola, qui alla jusqu’à prier sept heures par jour au lendemain de sa conversion, découvrit plus tard, en organisant sa vie d’étudiant à Paris, que « l’homme ne sert pas Dieu seulement quand il prie ». Davantage, loin de ruiner l’œuvre de la prière, l’action suscite une prière nouvelle, propre aux conditions dans lesquelles elle se déroule. Voilà qui fait « trouver Dieu en toutes choses ». Et, pour Ignace, comme pour tous ceux qui vivent de la force de l’amour, Dieu ne nous rejoint pas dans une prière indéfiniment épurée. Sa tendresse accompagne et suit l’effort de charité active et de discernement d’une action menée au service de son Règne, dans un monde plus juste, plus humain, plus attirant.

Cependant, en retour, seul le goût de la prière peut nous tenir dans une attention évangélique aux besoins du monde et à la venue toujours imminente de Dieu. Opter pour un style de vie où la prière fonde l’action et en fait une respiration au service du Bien commun : voilà certainement une urgence de notre temps et de nos sociétés plurielles et fragiles.

A suivre… « Au centre du cœur, Jésus-Christ caché »

P. Jean-Pierre Renouard CM 🔸

Tout vincentien sait, en familier de l’Evangile, qu’il n’est pas d’autre chemin, d’autre vérité, d’autre vie pour un missionnaire de toute catégorie, orienté vers la Parole ou la Charité, le Christ étant tout à la fois Evangélisateur et Serviteur.

Editorial de Rémi de Maindreville s.j.  – Christus n° 254 – Avril 2017

https://www.revue-christus.com/article/l-action-une-autre-priere-4493

[1] Cf. SITE C’ MISSION : https://www.cmission.fr/index.php/2017/04/11/la-trinite-comme-enracinement-de-la-pratique-cooperative-ou-collaboratrice-de-saint-vincent/

[2] Règles communes de la Congrégation de la Mission X, 7. La vie moderne a oblitéré ce temps et l’aggiornamento de 1980-1981 a manqué de rigueur et de précision en bafouillant a réécriture.

Une rénovation des vœux pour contester le monde

Une rénovation des vœux pour contester le monde

 

Les auteurs spirituels parlent volontiers de la “sequela Christi”, la marche à la suite du Christ. Il s’agit de mettre ses pas dans ceux du Christ.

Le Pape François nous rappelle que les baptisés ont à vivre comme disciples, et les confirmés comme disciples-missionnaires. Celles et ceux qui émettent les trois vœux inaugurent d’abord un certain prophétisme de cette situation. “A cause de moi et de l’Évangile” dira Jésus (Mc 8, 35). Il est préféré à tous (c’est le prophétisme de l’amour), à tout (c’est le prophétisme du juste usage des biens) et même à toute prétention personnelle (c’est le prophétisme de la dépendance). Librement, nous choisissons de vivre dans un état où la rigueur et la visibilité deviennent le lot préféré de notre existence. La rénovation n’est pas autre chose qu’une réaffirmation de cet engagement. Rien pour nous, tout pour Dieu et les autres, spécialement les plus pauvres.

De tout temps, les vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, ont eu pour but de contester le monde. Saint Vincent présentait les vœux en général en affirmant : “Evangéliser les pauvres comme Notre-Seigneur et en la façon que Notre-Seigneur le faisait, nous servant des mêmes armes, combattant les passions et désirs d’avoir des biens, plaisirs, honneurs” (XII, 367). Qui ne voit l’actualité de tels propos ? Satisfaire ses plaisirs, posséder, être puissant et honoré sont toujours le grand attrait de l’homme.

L’homme immergé dans le monde a soif de possessions, de biens ; l’argent est roi qui permet de vivre à sa guise et sans souci pour le lendemain. Il est le moteur du monde… Nous sommes dans une société de consommation poussée à l’extrême et la mondialisation dans ses mêmes excès, n’arrange pas les choses. Nous produisons pour avoir plus et nous finissons par perdre le sens du réel, tant nous sommes dans le virtuel et l’apparence. Le paraître est une tentation permanente. L’image véhiculée par les médias, par exemple une présidentielle qui se fait ‘à l’image’ plus qu’aux idées, le look, l’air qu’on se donne semblent enténébrer l’essentiel de l’homme moderne. On est prompt à croire que l’on est ce que l’on paraît ! Le pouvoir est l’idéal souhaité par celui qui cherche à se hisser au-dessus des autres, en écrasant le petit et le faible. L’auto-référentiel envahit tout. St Jean a parlé de la triple concupiscence : “la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la richesse” (1 Jn 2,16).

  1. Le monde enfermé dans la publicité, le confort et la satisfaction de ses instincts nous habitue insidieusement à nous prendre comme point de référence absolue ; tout est bon pour moi d’abord. La tentation existe de nous approprier aussi les autres ou un seul autre, au point de délaisser tous les autres.

La vie de chasteté dit à ce monde que l’on peut rester soi-même, tout en ayant une vie normale de relations nettes et profondes. Est chaste celui qui vit dans la vérité de son être, la maîtrise de ses instincts, la relation équilibrée à autrui.

  1. Sollicité par une société de consommation, par le “tout, tout de suite”, les peuples d’Occident sont victimes de leurs richesses et deviennent peu enclin à partager. On le voit bien dans un dialogue Nord-Sud-Est difficultueux, tandis que la mondialisation vient bousculer les habitudes au risque des populismes et des replis identitaires.

Le vœu de pauvreté vient rappeler l’irremplaçable rôle du partage… jusqu’à partager ce que l’on est, plus que ce que l’on a, jusqu’à donner ce que l’on croit ne pas avoir, jusqu’au don de soi, de son temps, de ses capacités humaines. La pauvreté enrichit parce qu’elle est la pauvreté même du Christ.

  1. Enfin le monde dans lequel nous vivons semble depuis toujours être la proie du pouvoir et des pouvoirs. L’homme rêve de décider de tout à partir de lui-même sans en référer à d’autres. Nous sommes submergés aujourd’hui par l’individualisme.

Par le vœu d’obéissance quelquefois cinglant et crucifiant, nous voulons  témoigner que tout pouvoir vient de Dieu et n’existe que pour le bien des autres dans le service. L’obéissance est libératrice parce que forte de la volonté du Père accomplie parfaitement par Jésus.

****

Notre temps marqué par ce paraître, ce pouvoir, ces désirs tout charnels a besoin d’un témoignage fort et lisible. Il ne croit pas à notre sincérité et cherche les failles de notre comportement. On le voit dans les affaires qui affectent gravement l’Eglise et plus encore les victimes qui en sont marquées à vie et qui crient réparation. Il est important d’être vrai, cet adjectif cher à st Vincent qui l’emploie 53 fois dans sa très belle et inégalable causerie sur « l’imitation des filles des champs » (XI, 79 sq.).

Aussi est-il important de durer dans la manière de vivre que nous avons choisie. Il est bon de montrer que l’on dure pour soi et pour les autres. Cela ne peut se faire sans un lien intense et sans cesse renforcé entre Dieu et nous. La rénovation va bien au-delà d’un acte juridique. Elle appelle un sursaut et un rebond spirituel. La vie intérieure est ce ciment de qualité qui arrime notre vie, notre activité à Dieu. Et le lien de la prière est plus facile s’il a le soutien de la vie fraternelle comme celle-ci nourrit aussi notre vie apostolique et s’en nourrit.

Il est non moins clair que nos vœux ont une incidence sur nous-mêmes. Ils nous aident, jour après jour, à être d’authentiques servantes et serviteurs du dessein du Père « à la suite du Christ ».

Je vous laisse conclure vous-mêmes, en citant le Pape François :

« Ne cédez pas à la tentation du nombre et de l’efficacité, moins encore à celle de se fier à ses propres forces. Scrutez les horizons de votre vie et du moment actuel en veille vigilante. Avec Benoît XVI je vous répète : « Ne vous unissez pas aux prophètes de malheur qui proclament la fin ou le non-sens de la vie consacrée dans l’Église de nos jours ; mais revêtez-vous plutôt de Jésus Christ et revêtez les armes de lumière, comme exhorte saint Paul (cf. Rm 13, 11-14), en demeurant éveillés et vigilants ». Continuons et reprenons toujours notre chemin avec la confiance dans le Seigneur ». (21/11/14)

Saint Vincent ne dit pas autre chose quand il martèle :

 « Il faut vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ » (XI, 343)

Jean-Pierre Renouard CM 🔸

Librement, nous choisissons de vivre dans un état où la rigueur et la visibilité deviennent le lot préféré de notre existence. La rénovation n’est pas autre chose qu’une réaffirmation de cet engagement. Rien pour nous, tout pour Dieu et les autres, spécialement les plus pauvres.

Quelques pas, du berceau vers Folleville et de Folleville au Berceau. Pèlerins et Témoins


Quelques pas,

Du berceau vers Folleville 2017

400 ans !  Déjà en autant de temps ! Les Lazaristes de France se préparent à la fête ; ils vont célébrer le 25 janvier leurs 400 années d’existence grâce à une indication de la Providence, aux intermédiaires humains, aux personnes en éveil, aux évènements de la vie.

Monsieur Vincent nous parle de cette naissance institutionnelle

Cette grâce porta le paysan de Gannes à faire l’aveu public, même devant Madame de Gondi, dont il était vassal, des graves péchés de sa vie passée. «Ah ! Monsieur, qu’est-ce que cela ? dit alors au saint cette vertueuse dame. Qu’est-ce que nous venons d’entendre ? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres gens. Ah ! si cet homme, qui passait pour homme de bien, était en état de damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal ? Ah ! Monsieur Vincent, que d’âmes se perdent ! Quel remède à cela ?»  -«C’était au mois de janvier 1617 que cela arriva ; et le jour de la Conversion de saint Paul, qui est le 25, cette dame me pria de faire une prédication en l’église de Folleville pour exhorter les habitants à la confession générale ; ce que je fis. Je leur en représentai l’importance et l’utilité, et puis je leur enseignai la manière de la bien faire ; et Dieu eut tant d’égard à la confiance et à la bonne foi de cette dame (car le grand nombre et l’énormité de mes péchés eussent empêché le fruit de cette action) qu’il donna la bénédiction à mon discours ; et toutes ces bonnes gens furent si touchés de Dieu, qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai de les instruire et de les disposer aux sacrements, et commençai de les entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les Révérends Pères jésuites d’Amiens de venir au secours ; elle en écrivit au Révérend Père recteur, qui y vint lui-même, et, n’ayant pas eu le loisir d’y arrêter que fort peu de temps, il envoya, pour y travailler en sa place le Révérend Père Fourché, de sa même Compagnie, lequel nous aida à confesser, prêcher et catéchiser, et trouva, par la miséricorde de Dieu, de quoi s’occuper.

Nous fûmes ensuite aux autres villages, qui appartenaient à Madame en ces quartiers-là, et nous fîmes comme au premier. Il y eut grand concours, et Dieu donna partout sa bénédiction. Et voilà le premier sermon de la Mission et le succès que Dieu lui donna le jour de la Conversion de saint Paul ; ce que Dieu ne fit pas sans dessein en un tel jour.» (XI, 4)

Cela ne laisse pas indifférent le Berceau où Vincent vit le jour, lieu natal, lieu de la foi, lieu de l’apprentissage du bon laboureur, du vrai berger et du semeur à tous vents… Là, Vincent a appris la vraie manière de comprendre et de suivre le Christ comme disciple, à l’école du réalisme et de la foi.

Quelques pas, du berceau vers Folleville 2017
3e pas, SE RENOUVELER Nous sommes sur le route vers Folleville, voici le 3è Pas
4e pas, PERSÉVÉRER Commencer est facile ; durer progressant relève du challenge et dépasse nos seules forces. En poursuivant notre marche vers Folleville, nous faisons parabole.
5è Pas, PACIFIER Tout vincentien par ce Folleville 1617, se veut porteur de réconciliation pour lui-même et pour autrui.
6e PAS, SE POSER Même ce pèlerinage est une pause communautaire. Se poser, se reposer, prendre du temps pour mieux s’exposer aux autres et aux pauvres.
7e PAS, ÊTRE EN FRATERNITÉ Belle et opportune conjoncture liturgique pour nous en marche vers le lieu de notre commune origine; nous sommes appelés à vivre ensemble pour fonder et fortifier notre efficacité apostolique.
8e PAS, S’EXPOSER Le vincentien est un être en imitation du Christ, toujours sur le grill des exigences des petits et des simples qui ont besoin de son écoute et de sa parole…
9e PAS Vincentiens d’identité ou de cœur, nous sommes invités à mettre nos pas dans les seuls qui soient justes et dynamiques, les pas du Christ.
1ER PAS DE RETOUR. TOUCHES AU COEUR Chargés aujourd’hui de perpétuer son charisme qui n’est que son bien propre et qui est grâce de l’Esprit, il nous communique son élan, son dynamisme, sa foi et son espérance,…
2E PAS DE RETOUR, L’ESPRIT DES BÉATITUDES Écoutons Monsieur Vincent vaincre les difficultés et planter l’espérance en exhortant le siens sur l’air des béatitudes 
3E PAS DE RETOUR, OSE LA TENDRESSE Pouvons-nous réinventer une tendresse vincentienne ? Oserons-nous trouver le regard qui régénère et ne condamne pas ? Le geste qui soulage et apaise ? L’attention qui laisse à l’autre de s’exprimer et ne…

Jean-Pierre Renouard🔸

(Voyez) l’effet de la grâce qui remplit un cœur ; elle jette dehors tout ce qui lui est contraire.

MISÉRICORDE


Miséricorde

Cette causerie était destinée à des Filles de la charité pour une retraite. Les circonstances ont privé son auteur de voix audible ; Il partage volontiers le fruit de sa préparation à celles et ceux qui veulent clore, par sa lecture, l’année jubilaire finissante !

C’est un mot que nous allons entendre très (trop ?) souvent durant l’année jubilaire. Contrairement à ce que vous pourrez lire ou entendre, ce n’est ni un mot vieux (ou trop vieux) ni un mot neuf (jamais utilisé). Il existe depuis toujours et l’Ancien Testament en fait volontiers un usage ; le mot est cité 57 fois et 45 fois dans le Nouveau Testament.

I. La miséricorde est d’abord l’attitude première de Dieu

La miséricorde, c’est d’abord un mot de la Bible, c’est un mot qui traduit deux termes bibliques : le premier est rahamim, qui veut dire « les entrailles ». La miséricorde est d’abord une caractéristique de Dieu lui-même, qui est “pris aux entrailles” pour sa création. On pourrait comparer cela avec l’amour d’une mère prise aux entrailles par l’amour qu’elle porte à son enfant… Quand Dieu se révèle à Moïse, il lui révèle son identité, puis il lui dit : “J’ai vu la misère de mon peuple”. C’est une caractéristique de Dieu que d’être touché par la misère de son peuple en esclavage. Ensuite, le deuxième terme biblique que le mot miséricorde traduit, c’est resed, qui signifie « un amour fidèle ». Ce n’est pas l’amour d’un instant, c’est un amour voulu, choisi, décidé par Dieu, et durable à l’infini malgré tous les errements et les égarements que peut vivre son peuple. (Père Marc Fassier dans la revue croire)

J’ai déjà raconté cette histoire : un jour, une malentendante recevait mal ce mot « miséricorde » dans une conférence ; elle se mit à réfléchir sans trouver le mot et le sens exacts. Et soudain ce fut une illumination dans son esprit ; elle comprenait « la misère est corps de Dieu ! ».A sa manière, cette personne avait compris l’essentiel. Dieu est pris aux entrailles. Bien sûr quand nous disons cela nous faisons de l’anthropomorphisme, nous utilisons une image, Dieu n’a pas d’entrailles. Mais cela parle. Dieu souffre et il souffre parce que le Fils souffre. Au nom de la Trinité, le Père ne peut qu’épouser la peine du Christ. Si le fils souffre, les autres personnes divines souffrent ; on peut parler du cri de Dieu[1].

Le saint pape Jean-Paul II a parlé de la miséricorde avec maestria et comme sur un  air nouveau avec son encyclique « Dives in misericordia », Dieu riche en miséricorde.

Voici quelques repères extraits de ce texte :

  • L’Eglise vit d’une vie authentique lorsqu’elle professe et proclame la miséricorde, attribut le plus admirable du Créateur et du Rédempteur, et lorsqu’elle conduit les hommes aux sources de la miséricorde du Sauveur, dont elle est la dépositaire et la dispensatrice.
  • l’Eglise annonce la conversion et y appelle. La conversion à Dieu consiste toujours dans la découverte de sa miséricorde, c’est-à-dire de cet amour patient et doux comme l’est Dieu Créateur et Père: l’amour, auquel «le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus-Christ» est fidèle jusqu’à ses conséquences extrêmes dans l’histoire de l’alliance avec l’homme, jusqu’à la croix, à la mort et à la résurrection de son Fils. La conversion à Dieu est toujours le fruit du retour au Père riche en miséricorde.
  • Jésus-Christ nous a enseigné que l’homme non seulement reçoit et expérimente la miséricorde de Dieu, mais aussi qu’il est appelé à «faire miséricorde» aux autres: «Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde».

Dieu est Miséricordieux

Votre service est miséricorde si vous agissez au nom de Dieu miséricordieux par excellence. Dès les débuts de la Révélation, nous pouvons entendre des pages bibliques éducatives comme ces 3 proposées :

Ex. 34, 6-7 ; 06 « Yahvé passa devant Moïse et proclama : « LE SEIGNEUR, LE SEIGNEUR, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité, qui garde sa fidélité jusqu’à la millième génération, supporte faute, transgression et péché, mais ne laisse rien passer, car il punit la faute des pères sur les fils et les petits-fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération. »

Jr. 31, 18-20 : 18 J’entends bien Éphraïm se plaindre : -« Tu m’as corrigé, et je suis corrigé, comme un jeune taureau non dressé. Fais-moi revenir, et je reviendrai, car c’est toi qui es le Seigneur mon Dieu. Oui, je me repens après être revenu ; après avoir reconnu qui je suis, je me frappe la poitrine. Je rougis et je suis confus, car je porte la honte de ma jeunesse. » – Éphraïm n’est-il pas pour moi un fils précieux, n’est-il pas un enfant de délices, puisque son souvenir ne me quitte plus chaque fois que j’ai parlé de lui ? Voilà pourquoi, à cause de lui, mes entrailles frémissent ; oui, je lui ferai miséricorde – oracle du Seigneur.

Michée 7, 18-20 « Qui est Dieu comme toi, pour enlever le crime, pour passer sur la révolte comme tu le fais à l’égard du reste, ton héritage : un Dieu qui ne s’obstine pas pour toujours dans sa colère mais se plaît à manifester sa faveur ? De nouveau, tu nous montreras ta miséricorde, tu fouleras aux pieds nos crimes, tu jetteras au fond de la mer tous nos péchés ! Ainsi tu accordes à Jacob ta fidélité, à Abraham ta faveur, comme tu l’as juré à nos pères depuis les jours d’autrefois. »

On voit bien que Dieu a éduqué son Peuple, malgré les brisures nombreuses de la part de celui-ci. Petit à petit, il le fait miser sur sa miséricorde et rien que sur elle. Ceux qui attendront le Christ seront uniquement sur ce registre-là. Pour les prophètes, la miséricorde est plus forte que le péché et l’infidélité. Dieu est « le Dieu de tendresse et de miséricorde ». Nous  sommes prêts à entendre le message du Nouveau Testament.

Dieu Miséricorde

Nous sommes stupéfaits par cette affirmation, « le nom de Dieu est miséricorde ». Et pourtant tous les derniers papes ont insisté sur ce point et nous y avons peu fait attention. St Jean XXIII a ouvert le Concile Vatican II en proclamant : « L’Epouse du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde plutôt que d’empoigner les armes de la rigueur ». Dans ses pensées sur la mort publiées le 5 août 1978, Paul VI écrivait : « Je considère toujours comme synthèse suprême celle de saint Augustin : misère et miséricorde. Ma misère, la miséricorde de Dieu. Que je puisse au moins maintenant honorer celui que Tu es, le Dieu de bonté infinie, en invoquant, acceptant, célébrant Ta très douce miséricorde ». Et nous venons de voir ce que Jean-Paul II a souligné dans sa fameuse encyclique sans oublier Benoît XVI qui a dit explicitement : « La miséricorde est en réalité le noyau central du message évangélique, c’est le nom même de Dieu, le visage par lequel Il s’est révélé dans l’ancienne Alliance et pleinement en Jésus Christ, incarnation de l’Amour créateur et rédempteur. Cet amour de miséricorde illumine également le visage de l’Église et se manifeste aussi bien à travers les sacrements, en particulier celui de la réconciliation, qu’à travers les œuvres de charité, communautaires et individuelles. Tout ce que l’Église dit et fait, manifeste la miséricorde que Dieu nourrit pour les hommes, donc pour nous. Lorsque l’Église doit rappeler une vérité méconnue, ou un bien trahi, elle le fait toujours poussée par l’amour miséricordieux, afin que les hommes aient la vie et l’aient en abondance (cf. Jn 10, 10). De la miséricorde divine, qui pacifie les cœurs, naît ensuite la paix authentique dans le monde, la paix entre peuples, cultures et religions diverses. (Regina Coeli du dimanche de la miséricorde de 2008) «

« Le nom de Dieu est miséricorde ». Dieu, souverain, le Clément, le Miséricordieux » commence la première sourate du Coran (puis répété à chaque sourate) ! Il y a comme instinctivement, une conception spontanée de Dieu bon ; il est celui qui pardonne. Dans son dernier interview, François explique : « La miséricorde, c’est l’attitude divine qui consiste à ouvrir les bras, c’est Dieu qui se donne et qui accueille, qui se penche pour pardonner…On peut dire la miséricorde est la carte d’identité de Dieu”…(« Le nom… » p 29)

2. Soyez miséricordieux

Si le Pape François a eu cette idée de génie de transformer 2016 en un jubilé de la Miséricorde, c’est qu’elle est la clé de son pontificat. Voyez ses armoiries : « miserando ac eligendo », « parce qu’il lui faisait pitié, il le choisit »[2]. Dieu a pitié de nous et l’Eglise aussi. Nous sommes dans un océan de miséricorde.

Je crois qu’avec la miséricorde nous tenons la marque de notre service vincentien qui n’est pas simplement œuvre matérielle mais annonce du cœur de l’Evangile : ne pas condamner, soigner, mettre debout et remettre en marche. C’est aujourd’hui la pensée souvent exprimée du Pape François. Commentant la parabole du Bon Samaritain, il a dit que Dieu ne veut pas la condamnation mais la miséricorde pour tous. “Il veut la miséricorde du cœur car, miséricordieux, il comprend nos misères, nos difficultés et même nos péchés. Il n’est pas donné à tous d’avoir un cœur miséricordieux! Faisons comme le samaritain qui imite Dieu et exerce sa miséricorde envers le besogneux” (14 juillet 2013) et encore : « Dieu pardonne non pas décret, mais avec une caresse, en caressant nos blessures causées par le péché » (7 avril 14).

Vous le voyez parler de miséricorde, c’est parler de re – évangélisation. C’est redonner à l’homme blessé ses lettres de noblesse, le remettre sous le regard de Dieu qui ne condamne pas, apaise avec le baume du pardon et l’inviter à la reconquête de sa propre dignité.

Avec la miséricorde, nous sommes dans le droit fil de l’envoi missionnaire évangélique La miséricorde est une vertu missionnaire. Elle n’est pas notre propriété partagée ; elle est le domaine partagé du cœur de Dieu Le plus grand bonheur est de faire connaître Jésus, nous qui avons  le bonheur des bonheurs de le connaître. Il est urgent de manifester ce cœur de Dieu et te dire à qui peut l’entendre : « Tu as du prix à mes yeux » selon Isaïe 43 :

Mais maintenant, ainsi parle le Seigneur, lui qui t’a créé, Jacob, et t’a façonné, Israël : Ne crains pas, car je t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi. Quand tu traverseras les eaux, je serai avec toi, les fleuves ne te submergeront pas. Quand tu marcheras au milieu du feu, tu ne te brûleras pas, la flamme ne te consumera pas. Car je suis le Seigneur ton Dieu, le Saint d’Israël, ton Sauveur. Pour payer ta rançon, j’ai donné l’Égypte, en échange de toi, l’Éthiopie et Seba. Parce que tu as du prix à mes yeux, que tu as de la valeur et que je t’aime, je donne des humains en échange de toi, des peuples en échange de ta vie. » (Is 43,3-4).

La miséricorde vient nous ouvrir à Dieu en nous ouvrant à l’autre. Plus je laisse aller mon âme au pardon de Dieu comme je l’ouvre au pardon des autres, plus je me laisse diviniser. Je prends les mœurs de Dieu, les sentiments de Dieu, les pensées de Dieu, la vérité de Dieu. Je me situe dans son élan qui est toute ouverture à l’autre quelles que soient ses dettes et ses écarts.

La parabole du débiteur impitoyable (Mt 18, 23 à 35) nous montre bien la largeur d’esprit de Dieu (qui remet dix mille talents, soit 60 millions de francs or !) et notre tentation d’étroitesse et de mesquinerie, nous qui ne remettons pas cent francs or. La miséricorde est toujours infinie, sans limite car nous connaissons celle que Dieu manifeste à notre égard. Si notre situation est sans issue et nous ne devons notre salut qu’à la pitié de Dieu, pourquoi serions-nous exigeants et non ouverts au pardon et à toute remise de la part des autres et pour les autres ?

Le plus beau cadeau est de pardonner et de remettre debout, proposition du Christ de toujours.

Questions pour réfléchir :

  1. Suis-je encore bloqué par quelque amertume contre quelqu’un ? Pourquoi ?
  2. Ai-je pris du temps pour prier et m’ouvrir au pardon de Dieu ?
  3. Quelles sont mes ouvertures, mes réussites dans mes  démarches ?
Lire : Le chapitre 5 de Matthieu
Explications :

[1] Je vous revoie  à « la souffrance de Dieu » de F. Varillon ppp 38-39 pp…
[2] « pitoyable, il le choisit »