Saint Vincent : mystique de la charité. Entre action et contemplation

Saint Vincent : mystique de la charité. Entre action et contemplation

Introduction et définitions

Peut-on vraiment affirmer que Saint Vincent de Paul est un mystique[1] ? De plus, un « mystique de la charité » ? Comment justifier l’intitulé de notre exposé puisque Vincent n’a écrit aucun traité sur la question et n’a jamais émis de grandes théories à propos de l’âme ? En effet, parler du côté mystique de Vincent de Paul est inhabituel malgré l’affirmation du grand historien français Henri BREMOND à son sujet : « C’est le mysticisme qui nous a donné le plus grand des hommes d’action[2] ». Nous connaissons plutôt son côté actif et ses capacités d’organisateur, mais où se trouvent la source et le secret de son inépuisable énergie et de son optimisme anthropologique à toute épreuve ? C’est bien de cela dont nous allons traiter à continuation.

Si par mystique, on pense à quelqu’un qui a des visions, des ravissements étranges, des extases ou encore des phénomènes psychologiques hors du commun, alors saint Vincent n’est pas mystique. Par contre, si l’on définit la personne mystique comme quelqu’un qui a fait une « expérience du divin en soi[3] », fruit d’un don gratuit de la grâce et non pas d’efforts humains ou de raisonnements abstraits, alors, Vincent de Paul est vraiment un mystique. Plus encore, il peut être appelé « mystique de la charité » parce que non seulement il a cheminé vers Dieu mais il a proposé à d’autres un itinéraire éthique pétri de foi afin d’être présents au monde à la suite de celui a pris chair en Jésus-Christ.

 

1617 : la grâce divine transforme Vincent en « vase de miséricorde »

La grâce divine s’est emparé de Vincent de Paul, petit à petit elle l’a façonné. Comme « le potier talonne la glaise » (Is 41,25) Vincent a vu ses ambitions s’envoler, il est foudroyé par la grâce et se trouve vidé de lui-même : crise de la foi ou nuit obscure, accusation publique de vol, impasse vis-à-vis de ses ambitions mondaines. Vincent est alors apte à l’action de l’Esprit de Dieu, il peut consentir à ses motions en toute liberté. Son expérience mystique commence par « une mutation secrète, loin de l’univers des mots, des idées ou des assurances objectives[4] ». En effet, il est difficile de décrire avec des mots ce qui se passe dans le plus profond d’un être touché par la main de Dieu. Du côté du sujet « gracié », il faut de nouvelles assurances, d’autres nouveaux repères et un lâcher prise total. Folleville et Châtillon sont les événements qui cristallisent la transformation de son argile boueuse en « vase de miséricorde », glaise landaise et ambitieuse jusqu’alors traversée par des forces et prétentions contradictoires. J’utilise volontiers une image extraite d’un texte de saint Paul parlant des chrétiens transformés de « vases de la colère tout prêts pour la perdition… en vases de miséricorde » façonnés par Dieu en vue de la gloire (Rm 9,22-23).

Comment définir l’expérience mystique de Vincent de Paul autour de cette année-là ? Que s’est-il donc passé dans son âme et au plus profond de son être ? Peut-on en déduire quelque chose ?  C’est vraiment difficile parce qu’en réalité, il n’en dit pas grand-chose tout comme saint Paul qui dans ses écrits authentiques est très bref lorsqu’il évoque lui-même la révélation du Christ ressuscité sur la route de Damas. Qu’est que Paul a vu et compris ? Quel est le contenu de sa « rencontre » avec Jésus ressuscité ?  C’est plutôt dans la suite de son histoire à travers ses lettres et la transformation de sa vie qu’il nous en révèlera davantage. C’est aussi le cas de Vincent. Il ne décrit nulle part la mutation secrète qui s’est opérée en lui. Nous avons à notre disposition seulement deux récits concernant les événements de cette année de transformation : le sermon de Folleville sur la confession générale, du 25 janvier 1617[5] et celui sur la Charité à Châtillon les Dombes du 20 août 1617[6]. Ces récits décrivent la logique des faits mais non pas l’expérience de la grâce opérant en lui.  La réponse à la question concernant l’expérience mystique de Vincent il faut la chercher du côté de la nouvelle orientation de sa vie, dans les motifs qui apparaissent comme la cause de la transformation totale de ses engagements et dans les conférences aux Filles de la Charité et aux Prêtres de la Mission.

On a souvent insinué que Vincent de Paul a découvert cette année-là la pauvreté et la misère. Je suis persuadé, du contraire, que Vincent connaissait l’une et l’autre. Peut-être les fuyait-il[7] ! (D’où sa recherche des bénéfices et d’une « honnête retirade). Plus souvent encore, « l’on affirme qu’il découvrit le Christ dans les pauvres ; mais ce n’est pas vrai non plus car c’est le Christ qui lui montra les Pauvres. Par contre il faut dire que ‘l’état du Christ’ lui fut révélé, tel qu’il est présent et œuvre sur terre, et donc il reçut la force d’y adhérer, pour incarner la miséricorde divine dans les chaos de tous les déchirements provoqués par la haine[8]». C’est le P. TOSCANI qui s’exprime ainsi dans l’ouvrage qui est de nos jours la référence sur la question que nous traitons. Je voudrais abonder dans ce sens-là en précisant qu’en fin de compte ce qui devient clair pour Vincent n’est pas d’ordre sociologique mais théologique et mystique et pourrait être formulé par Vincent lui-même dans la citation qui suit :

« Dieu aime les pauvres

et par conséquent il aime ceux qui aiment les pauvres.

Car lorsqu’on aime bien quelqu’un, on a de l’affection pour ses amis

et pour ses serviteurs…

Les pauvres sont les bien-aimés de Dieu ;

et ainsi nous avons sujet d’espérer que,

pour l’amour d’eux, Dieu nous aimera.

Allons donc, mes frères,

et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres,

et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés ; reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres,

et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services »

 (Extrait d’entretien, janvier 1657, sur l’amour des pauvres, Coste 11,392-393).

Oui, Vincent a simplement compris que Dieu aime les pauvres, et il les aime tellement, que son Fils quitte le ciel pour venir sur terre leur manifester son Amour en leur offrant sa propre vie. La mystique vraiment chrétienne est une histoire d’amour-agapè. Celui qui est aimé de Dieu et qui aime Dieu « va à la recherche de l’aimé partout où il sait pouvoir le trouver, partout où il entend sa voix qui l’appelle[9] » ; Vincent lui, entend Dieu l’appeler du côté de la charité auprès des plus abandonnés. C’est bien donc une histoire d’Amour, d’agapè divin, le secret découvert par Vincent lors de son l’expérience mystique. Développons cela en deux points :

  1. Nouvelle alliance entre Vincent et son Dieu : pour mieux comprendre ce premier point, établissons un parallèle entre Moïse et Vincent de Paul. Lorsque Dieu décide d’intervenir en faveur de son peuple esclave en Egypte, il convoque Moïse. Il lui fait comprendre que les cris de son peuple sont arrivés à ses oreilles, qu’il a vu sa misère et qu’il est descendu pour le libérer et le sauver (Ex 3,3s.) Mais en fait, le Dieu créateur et sauveur en personne n’intervient pas. Par contre il agit à travers son envoyé, Moïse. Pourquoi Dieu le choisit-il ? On peut dire qu’il l’a aimé en le sauvant des eaux et qu’il le préparait depuis sa naissance… Tout à coup, Moïse voit, entend et comprend comme Dieu voit, entend et comprend. Il aura peur devant l’étendue de sa tâche, mais il finit par l’accepter malgré la souffrance et les menaces qu’il entrevoit, et s’engage librement avec la joie de servir et d’aimer le Dieu d’Israël dans la fidélité[10]. On peut dire que de manière mystérieuse, la souffrance de Dieu et la liberté de Moïse « s’épousent en des noces nouvelles[11]». Il y a là, bel et bien événement mystique, rencontre véritable du divin et de l’humain, alliance nouvelle, qui débouche dans un engagement au nom de Dieu et au service de ses enfants.

Pour Vincent de Paul, il a dû se passer quelque chose de semblable dans son expérience mystique. Des écailles tombent de ses yeux, des bouchons sautent de ses oreilles et il comprend clairement et autrement simplement parce que Dieu vient de faire Alliance avec lui. Il voit, il écoute et il comprend de manière tout à fait nouvelle Dieu, le monde et l’humanité sans exclusion ni confusion. Ce qu’il y a de vraiment mystique pour Vincent, dans ce qui se passe autour de 1617, c’est l’intensité. La misère qui auparavant était tolérable ne l’est plus, sa médiocrité et celle du clergé ne sont plus acceptables, l’Amour de Dieu qui brûlait en lui depuis son baptême se transforme en un feu dévorant, la Parole de Dieu devient un glaive tranchant qui pénètre jusqu’aux jointures. Bref, dans tout événement mystique il y a une expérience d’intensification : « le rapport à l’Absolu se radicalise, ouvrant une crise bénéfique et forçant le passage d’un langage nouveau[12] ».

Pour Vincent, Dieu n’est plus le lointain, le Dieu que l’on trouve seulement à la verticale. Un nouveau mystère de l’hospitalité divine et humaine est rendu possible : « En vérité, en vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40). L’humain et le divin se fondent dans l’expérience de l’amour-agapè. Pour le dire d’une manière plus simple peut-être, il y a dans l’expérience mystique un croisement de regards qui pousse à aimer Dieu par amour pour le prochain et aimer le prochain par amour de Dieu. Une fois de plus, Vincent nous dit :  les pauvres sont les bien-aimés de Dieu ; et nous ?  Nous avons sujet d’espérer que, pour l’amour d’eux, Dieu nous aimera.

  1. L’humanité du Fils de Dieu découverte et prise au sérieux : Dieu est amour, Dieu est charité. Cette réalité de foi saisi Vincent et lui fait franchir un pas de plus dans son itinéraire mystique :  l’Amour divin n’est pas une idée statique. L’amour de Dieu est tellement dynamique que pour aimer l’humanité jusqu’au bout, le Fils incarné, renonce au rang qui l’égalait à Dieu, se vidant de lui-même, prend la condition de serviteur, fait sienne la condition humaine et l’aime en la sauvant jusqu’à donner sa vie sur la croix (Ph 2,6-11). L’humanité du Christ (…) devient ainsi l’idéal le plus élevé de la perfection chrétienne[13].

Vincent, comprenant que Jésus-Christ est l’expression réelle de l’Amour de Dieu, tombe amoureux de ce Jésus-là, à la fois homme et à la fois Dieu. Il contemple sans cesse l’homme-dieu, « adhère » à sa personne et à sa mission, veut l’imiter et se soumet à sa volonté ; il comprend que sa vocation, ainsi que celle de tout enfant de Dieu, est de continuer la mission du Fils.  Comme le dit Luiggi MEZZADRI : « Adhérer au Christ, devient en nous, ‘transfusion’ de son être même. Aimer le Christ signifie, aimer comme le Christ. L’adhérence au Christ scelle l’union définitive avec Dieu, une juste proximité avec tous les hommes. _ A lui de conclure _ une nouvelle manière d’interpréter la religion prend naissance : Dieu n’est pas ‘refuge’, mais ‘appel’[14] ».

La contemplation du Christ des évangiles est pour Vincent la source de son dynamisme missionnaire et de sa charité. Autrement il se serait fatigué, usé, découragé parce que les difficultés n’ont pas manqué. Sa charité prend sa source dans celui qui est l’expression même de l’amour de Dieu. C’est pour cela que l’on peut dire que Vincent est un contemplatif de l’Amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ. La contemplation de cet Amour le rend actif sans le disperser, serviteur des pauvres sans idéologie, évangélisateur à la suite du Christ et susceptible à tout moment de se laisser évangéliser. Vincent est à la fois contemplatif et actif ; son activité est l’expression de sa foi. L’Amour de Dieu devient son tourment, sa préoccupation unique et en même temps sa boussole.

Lorsqu’il parle de Jésus-Christ, Vincent s’enflamme, son côté mystique devient plus perceptible. On pourrait dire qu’il ne quittait jamais le Fils de Dieu de ses yeux, et s’il était obligé de le quitter à cause du service, il était persuadé de demeurer toujours avec lui… c’est le fameux : « quitter Dieu pour Dieu ». Le mystique Vincent n’est pas un être déchiré, qui ne sait que choisir entre action ou contemplation. C’est son côté mystique au quotidien qui unifie son être et son agir.  Laissons-nous enflammer par sa foi :

« Regardons le Fils de Dieu ; Oh ! quel cœur de charité ! Quelle flamme d’amour ! Mon Jésus, dites-nous, vous, un peu, s’il vous plaît, qui vous a tiré du ciel pour venir souffrir la malédiction de la terre, tant de persécutions et de tourments que vous y avez reçus.

O Sauveur, ô source de l’amour humilié jusqu’à nous et jusqu’à un supplice infâme, qui en cela a plus aimé le prochain que vous-même ?  Vous êtes venu vous exposer à toutes nos misères, prendre la forme de pécheur, mener une vie souffrante et souffrir une mort honteuse pour nous ; y a-t-il un amour pareil ? Mais qui pourrait aimer d’une manière tant suréminente ?  Il n’y a que Notre-Seigneur qui soit si épris de l’amour des créatures que de quitter le trône de son Père pour venir prendre un corps sujet aux infirmités.  Et pourquoi ?  Pour établir entre nous par son exemple et sa parole la charité du prochain. C’est cet amour qui l’a crucifié et qui a fait cette production admirable de notre rédemption. O messieurs, si nous avions un peu de cet amour, demeurerions-nous les bras croisés ?” (Le 30 mai 1659, c’est un homme de 78 ans qui parle à ses missionnaires, SV, XII, 264)

Avec raison, le P. TOSCANI affirme : « Parmi les spirituels de son temps, il est le plus grand contemplatif de la charité, favorisé par une extraordinaire expérience mystique de l’Amour divin, unique en son genre. Il n’est pas seulement le grand saint du grand siècle, mais dans un siècle de grands mystiques, il se distingue comme le plus grand mystique de l’Amour de Dieu dans le Christ. Après lui il y aura le ‘crépuscule des mystiques’, à cause justement, d’une éclipse de la charité agissante, comme expression obligée de l’Esprit Saint[15] »

 

Exhortation en forme de conclusion

La mystique chrétienne ne peut pas être réduite à une technique, elle est le fruit du don de l’Esprit créateur de Dieu. Le don de Dieu est son Fils manifesté comme Amour pour tous. Ne réduisons pas non plus le charisme Vincentien au service des pauvres si beau ou grand soit-il. Le cœur de notre charisme est l’amour-agapè, lequel est créatif à l’infini. Le jour où, par maladie ou vieillesse, nous ne pourrons plus servir les pauvres de manière directe ne pensons pas que nous ne sommes plus fils ou filles de Vincent et par conséquent fils et filles de Dieu. Même s’il n’y avait plus de pauvres à servir ou à secourir, on pourra toujours Aimer Dieu et son prochain. L’amour ne passera jamais !

Vincent de Paul nous réveille encore aujourd’hui et par son côté mystique redécouvert, demeure un saint dangereux.  Sa mystique toute imprégnée de l’Amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ fait entrer, celui qui se laisse convoquer, dans une nouvelle dimension de la religion. Vincent secoue encore l’Eglise et nos communautés chrétiennes ankylosées dans de vieilles querelles et empêtrées dans des préoccupations mondaines qui dénaturent l’Amour de Dieu. Comme Vincent et tant d’autres, ajoutons plus d’intensité à ce que nous faisons déjà et entamons, avec l’aide de l’Esprit, cette mutation secrète qui a décentré Vincent de lui-même pour l’établir dans un Amour centré en Dieu.

Plagiant le Pape François :

Ne nous laissons pas voler ni l’Amour de Dieu ni l’expérience mystique de cet Amour divin ! « Une religion sans mystique est une philosophie[16] ».

Roberto GOMEZ, CM 🔸

La contemplation du Christ des évangiles est pour Vincent la source de son dynamisme missionnaire et de sa charité. Autrement il se serait fatigué, usé, découragé parce que les difficultés n’ont pas manqué. Sa charité prend sa source dans celui qui est l’expression même de l’amour de Dieu.

Important :
Conférence prononcée dans le cadre du Colloque : “La Charité de Saint Vincent, un défi…” le 28 septembre 2017 à Châtillon-sur-Chalaronne.
Tous les droits réservées.
Notes :
  1. [1] Je n’aborde pas ici la question historique par manque de compétences et à cause du cadre restreint de cette intervention. Pour la question historique je vous renvoie à l’ouvrage référence de Guiseppe TOSCANI, La mystique des pauvres. Le charisme de la charité, Versailles, Éditions saint Paul, 1998, particulièrement les pages 9-28.

    [2] Henri BREMOND (1865-1933), Histoire littéraire du sentiment religieux en France depuis les guerres de religion jusqu’à nos jours ». 3/1, La conquête mystique, l’Ecole française, Paris, 1967, p. 199-228, (nouvelle édition). H. Bremond fut prêtre, historien, critique de la littérature française et membre de l’Académie Française.

    [3] Louis COGNET parle d’une « Expérience intérieure du divin » dans Le crépuscule des mystiques, Paris, Desclée, 1991, p. 22.

    [4] Cf. Philippe LÉCRIVAIN, « Comme à tâtons… Les nouveaux paysages de la mystique », dans Christus, L’Expérience mystique. Dieu ou le divin ? T. 4, n° 162, 1994, p. 137.

    [5] Cf. Coste, XI, p. 2, Extrait d’entretien sur la mission donnée à Folleville en 1617.

    [6] Cf. Coste, IX, p. 243-244 (récit de 1646) et Coste IX, p. 208-209 (récit du 22 janvier 1645).

    [7] C’est une question posée naïvement aux historiens. Peut-être a-t-elle déjà été traité ? Je ne le sais pas.

    [8] Guiseppe TOSCANI, La mystique des pauvres. Le charisme de la charité. Versailles, Editions saint Paul, 1998, p. 64.

    [9] Cf. Bernard PITAUD, p.s.s., « La Mystique chrétienne » dans Christus, L’Expérience mystique. Dieu ou le divin ? T. 4, n° 162, 1994, p. 178.

    [10] Cf. Joseph CAILLOT, « La mystique dans les religions. Le christianisme exposé » dans Christus, L’Expérience mystique. Dieu ou le divin ? T. 4, n° 162, 1994, p. 150.

    [11] Cf. Philippe LÉCRIVAIN, art. cit., p. 139.

    [12] Cf. Joseph CAILLOT, idem.

    [13] Guiseppe TOSCANI, op. cit., p. 67.

    [14] Cf. Guiseppe TOSCANI dans l’introduction faite par Luigi MEZZADRI, p. 27.

    [15] Op. cit., p. 39.

    [16] Pape François, entrevue dans La Republica,  du 1er octobre 2013.

Le pape François en Colombie pour soutenir une paix fragile

Le pape François en Colombie, un voyage pour la paix et la réconciliation. Emission radio RFI

Voici une émission de RFI en deux parties. La première est une  interview de l’auteur du livre « dans la têt du pape ».

En deuxième partie c’est l’interview de notre confrère Roberto Gomez qui nous parle de la Colombie à l’occasion de la venue du pape François dans ce pays. C’est l’occasion d’aborder les questions du pardon et de la réconciliation au sein de ce peuple. Questions importantes dans notre spiritualité Vincentienne. Sans pardon, pas d’avenir. Puis, Roberto, nous fait entrer dans l’histoire de son pays à travers le récit de son itinéraire personnel.

P. Roberto GOMEZ, CM 🔸

FAIRE CLICK SUR LE BANDEAU ROUGE POUR ECOUTER L’EMISSION

Source :

http://www.rfi.fr/emission/20170903-religion-pape-francois-colombie-paix-fragile-farc-santos-accord-historique-gomez

Rencontre de supérieurs de la Province de France  : Bilan au bout d’un an

Rencontre de supérieurs de la Province de France : Bilan au bout d’un an

Durand une année, Supérieurs des communautés, Visiteur et Conseil de la Province de France se sont réunis avec régularité.

De manière unanime, nous avons apprécié positivement ces rencontres. Elles ont permis aux uns et aux autres de se connaître, de s’intégrer à la nouvelle réalité provinciale, de respirer, de partager joies et peines vécues dans les communautés, de mettre en route le « Projet Missionnaire » devenu « Projet Provincial ». Nous avons compris surtout, que le Visiteur et son Conseil ont autant besoin de la collaboration des supérieurs que ces derniers ont besoin du soutien et de la compréhension des premiers. Bref, ces rendez-vous ont été source d’apaisement et de stimulation.

Notre point de départ était la mise en route, de toute urgence, du Projet Provincial (désormais PP). Il contient de grandes lignes sensées nous mobiliser en vue de l’avenir. Chemin faisant, nous nous sommes rendu compte qu’il était indispensable de nous écouter avant de nous mettre en perspective à partir de nos réalités locales et provinciales, retrouvant ainsi l’audace nécessaire pour aller de l’avant tout en hiérarchisant les priorités.

  • Avec sérénité et humilité nous avons constaté qu’il existe ici et là de l’inertie qui se traduit par un certain immobilisme : combien il est difficile de mettre quelque chose de nouveau en route ! On a aussi du mal à rêver, peut-être à cause des blessures paralysantes et des cicatrices douloureuses en lien avec l’autorité. Il existe également des situations paradoxales telle que celle-ci : d’un côté on attend que le Visiteur fixe la mission et de l’autre on lui reproche de ne pas consulter. Le PP a reçu un accueil mitigé de la part de l’ensemble de confrères. Dans certaines communautés on ne s’y réfère plus.
  • Avec joie et espérance, nous constatons que nous avons encore de l’avenir et des défis à relever : travailler davantage en lien avec les communautés locales, communiquer à celles-ci les points forts et les convictions trouvés dans les rencontres de supérieurs, aider de manière concrète à faire le lien entre le PP et le Projet communautaire local, vivre la mission en clé de coresponsabilité et non pas en ‘soldat solitaire’, savoir ce que l’on veut et le faire savoir, s’adapter aux situations nouvelles de manière pragmatique, grandir dans l’esprit du dialogue et dans le sens d’appartenance, se convaincre qu’il est plus l’avantageux de coopérer avec les autres que de s’épuiser tout seul, soutenir la créativité des confrères etc.

On ne part jamais de zéro ! Il est vrai et nous constatons que plusieurs points du PP sont déjà en route ; ici et là, on les vit déjà. Par contre, il est nécessaire d’y mettre un esprit nouveau dans le sens de la coresponsabilité, du zèle missionnaire, dans l’ouverture à d’autres acteurs, dans le travail avec la famille vincentienne (nouveaux partenariats). Nous avons encore de forces vives (malgré l’âge des confrères), un charisme mobilisateur et surtout des confrères qui ont une bonne volonté et le désir d’être missionnaires à la manière de saint Vincent.

 

Le chantier est ouvert …

Nous devrons encore à aller de l’avant en travaillant avec une méthode adaptée à nos « ambitions » et à nos limites. L’aide des personnes externes et des experts est toujours nécessaire, mais sous quelle forme ? Nous voulons donner encore de la chair aux mots qui sont dans le PP. Nous souhaitons faire au moins une ou deux réunions de supérieurs dans une communauté locale par an pour transmettre l’enthousiasme et rendre les confrères de plus en plus participatifs. Comment impliquer chaque confrère dans cette dynamique provinciale ? Nous avons à chercher la manière de restituer à l’ensemble des confrères les fruits et les avancées des rencontres de telle manière que l’on ne pense plus que ce que font Supérieurs, Visiteur et Conseil ne les concerne pas. Nous avons à travailler davantage la dynamique de la coresponsabilité et contribuer au rapprochement des uns aux autres. Peut-être plus concrètement, avons-nous encore à apprendre à mettre en route un projet nouveau en tenant compte de l’atelier animé toute le long de l’année par Paule Zellitch (théologienne et experte en accompagnement des congrégations religieuses). Retenons qu’elle a insisté sur la nécessité d’être factuels, d’oser innover, de trouver des « personnes ressources ».

Pour conclure, nous voulons partager avec nos confrères de la province les 10 critères « pour vivre la mission dans la Province de France », fruit de la réflexion commune tout au long de cette année :

 

  • Donner la priorité à des lieux marqués par des réelles pauvretés
  • Rendre effective une collaboration avec la Famille Vincentienne et les associations caritatives, comme avec les autres Provinces de la Congrégation
  • Répondre à l’appel d’une instance ecclésiale, « l’envoi » étant incontournable et décisif (ex. pour des « missions-temps fort »)
  • Porter attention au dialogue interreligieux et à l’œcuménisme
  • Être créatif dans le service des pauvres
  • Donner toute sa place à la formation des laïcs et des prêtres
  • Accueillir des jeunes dans nos maisons
  • Être conscients de la réalité de nos forces
  • Travailler en tenant compte du Projet Communautaire
  • Favoriser l’unité de lieu de vie des confrères
Conseil Provincial 🔸

« D’un zèle sans nonchalance, d’un esprit fervent, servez le Seigneur »

(Rm 12,11)

Brève Introduction aux Actes des Apôtres

Brève Introduction aux Actes des Apôtres

Le livre des Actes des Apôtres se présente comme la continuité de l’Evangile de Luc. Celui-ci s’intéresse à la vie, aux enseignements et aux actes de Jésus (Ac 1,1-3). Le deuxième livre (Actes d’Apôtres) raconte, dans un style unique et captivant, la diffusion de la Mission chrétienne en commençant par Jérusalem et la Judée, se poursuivant par la Samarie, en passant par Antioche jusqu’à son arrivée à Rome capitale de l’empire, rendant ainsi possible sa diffusion jusqu’aux extrémités de la terre, (1,8). L’église grandit grâce à la diffusion de la Parole et le salut parvient aux confins du monde habité.

Deux instruments semblent indispensables : L’Esprit et les témoins : « mais le Saint Esprit venant sur vous, vous recevrez de la puissance, et vous serez mes témoins… » (1,8a). La Pentecôte apparaît comme « l’acte fondateur » dans la nouvelle étape de l’histoire du salut. L’Esprit Saint donne aux Apôtres l’assurance, l’audace et la force (paresia) nécessaires à l’annonce de l’Evangile : L’Esprit donne force à la Parole d’Etienne (6, 5.10 ; 7,55), enlève Philippe au ciel (8,39) ; transforme Paul (9,17) ; force Pierre à admettre le Baptême de Corneille (10,19 ; 11,12) ; lie Paul et le force à se rendre à Jérusalem (20,22), libère la parole et le courage de Pierre et d’autres apôtres… Deux témoins sont parmi d’autres les figures centrales des Actes des Apôtres : Pierre et Paul. Cela explique le titre de certains ouvrages : « Le Livre des deux Apôtres », « Les Actes d’Apôtres », etc. A leur côté, apparaissent d’autres figures : Etienne, Jean, Jacques, Barnabé, Philippe. Ainsi que Lydie, Apollos, Corneille…

Cela-dit, ces personnages ou figures du Livre des Actes sont au service de LA PAROLE en tant qu’œuvre de Dieu : « La Parole du Seigneur croissait et se multipliait » (12,24). Elle est présentée comme un véritable personnage : elle naît à Jérusalem, elle grandit dans la Judée et la Samarie, souffre la passion à Rome mais on ne pourra pas la contenir. D. Marguerat dit à Juste titre : « Le livre conçu par Luc raconte l’aventure de la Parole, portée par les témoins et poussée par l’Esprit », il ajoute : «Sa focalisation sur l’aventure de la Parole va si loin qu’il ne nous renseigne ni sur le sort de Pierre, qui disparaît du récit au chapitre 15, ni sur la mort de Paul. Luc n’ignore pas ces faits, mais il les estime secondaires : la vie de la Parole importe plus que la mort de ses témoins[1] ».

On peut lire dans le livre des Actes l’histoire de l’origine de l’église, sa naissance et son devenir. La Passion-Résurrection, les apparitions du Ressuscité, l’Ascension et la Pentecôte constituent les événements qui expriment son origine divine. Le récit des miracles, des signes et des prodiges, confirme la Parole prêchée par les missionnaires. Les discours du même livre constituent un tiers de celui-ci. On compte normalement 24 discours plus ou moins longs avec une riche composante rhétorique.  8 appartiennent à Pierre, 9 à Paul, les 7 autres reviennent à Gamaliel, Etienne, Jacques, Démétrius, Tertullus l’avocat du grand prêtre Ananias qui accusa Paul devant le gouverneur Felix et le dernier revient à Festus. Parmi les discours de Pierre on peut en souligner trois a dominante kérygmatique : l’annonce du kérygme en soi (ch. 2) ; son annonce à Israël (ch. 3) ; son annonce aux païens (ch. 10). Trois discours missionnaires de Paul : aux hébreux de la diaspora (ch.13 : premier voyage missionnaire) ; au peuple païen (c. 17 : second voyage missionnaire) ; à l’église des gentils (ch. 20 : troisième voyage missionnaire). Trois discours apologétiques dans la bouche de Paul : la défense de l’apôtre persécuté et martyr (ch. 22.24.26). Il ne faut pas oublier le grand discours d’Etienne (ch. 7) et celui de Jacques (ch. 15).

Récits et discours s’alternent régulièrement donnant ainsi au livre un genre littéraire particulier et unique. Luc apparaît dans le livre des Actes comme un véritable historien de style biblique. Il fait œuvre d’historien mais en même temps il fait œuvre de théologien. La première est au service de la seconde. Ceci n’enlève en rien sa valeur historique. Depuis le prologue de l’Evangile, Luc se situe en historien discipliné et méthodique (Lc 1,1-4), respectueux des procédés de son époque. Il a une vision propre de l’histoire : celle-ci est l’espace où « l’humain et le divin se rencontrent » (F. Bovon). Pour cela rien n’est négligé : géographie, personnages, culture, événements, programme.  Tout est relu et interprété à la lumière de la foi en Jésus, Christ et Seigneur, mort et ressuscité pour nous.

Plan du Livre des Actes des Apôtres

 

Prologue : ch. 1-5 L’Eglise de Jérusalem

  1. 1-2 : Les événements fondateurs : la résurrection, l’ascension et la pentecôte
  2. 3-4 : Premières manifestations missionnaires à Jérusalem
  • Guérison dans le temple, conversions, persécutions
  1. 5 : La communauté de Jérusalem et ses difficultés
  • Comparution devant les autorités du sanhédrin.

 

Première partie : ch. 6-12

De Jérusalem à Antioche :

Les évangélisateurs

  1. 6-7 : Etienne : crise de l’Eglise à Jérusalem
  2. 8 : Philippe : évangélisation de la Samarie et de la Phénicie
  3. 9 : Saul : vocation du futur apôtre
  4. 10-11 : Pierre à Césarée : conversion des premiers païens
  5. 11,19-12-25 : Fondation de la communauté d’Antioche : ultimes événements :

Martyre de Jacques, prison et libération de Pierre.

 

Deuxième partie : ch. 13-21

Paul et l’évangélisation des païens

  1. 13,1-14,28 : Premier voyage missionnaire : Chypre, la Pisidie et la Lycaonie
  2. 15,1-35 : Le « concile » (assemblée) de Jérusalem et l’évangélisation des païens
  3. 15,36-18,22 : Second voyage missionnaire : Macédoine et Grèce
  4. 18,23-21,16 : Troisième voyage missionnaire : Ephèse et la Province d’Asie.

 

Troisième Partie : 21-28

Paul prisonnier et martyr

  1. 21,17-23,22 : Prison à Jérusalem- devant le sanhédrin
  2. 23,23-26,32 : Prison à Césarée- devant le pouvoir politique
  3. 27-28 : à Rome, voyage et prison – grand témoignage.

 

 

Roberto GOMEZ, CM 🔸

Le livre des Actes des Apôtres se présente comme la continuité de l’Evangile de Luc. Celui-ci s’intéresse à la vie, aux enseignements et aux actes de Jésus. Le deuxième livre (Actes d’Apôtres) raconte, dans un style unique et captivant, la diffusion de la Mission chrétienne en commençant par Jérusalem et la Judée.

[1] Daniel MARGUERAT, Le Dieu des premiers chrétiens, Labor et Fides, Genève, 2011, p. 213

Père Alvaro RESTREPO CM – Homélie

Père Alvaro RESTREPO CM – Homélie

Chapelle Saint Vincent de Paul – Paris, 9 mars 2017

 

Chère Matilde, Amparo, Mauro, Ingrid et toute la famille. Chères Filles de la Charité, famille de saint Vincent de Paul; Chers Confrères Lazaristes, chers frères prêtres. Chers amis du P. Alvaro :

La nouvelle de la mort du P. Alvaro s’est répandue comme un feu de poudre dans le monde entier : Colombie, Chili, Bolivie, Pérou, Espagne, Jérusalem, Italie, Madagascar, Rwanda, Congo… dans ces pays on recevait une nouvelle bouleversante tellement nous aimons notre Frère, le « petit père » comme on aimait le surnommer. Chacun d’entre nous a connu « le petit père » et a eu l’occasion de partager sa route. Nous sommes tristes et peinés. Il va beaucoup nous manquer. Vous savez bien qu’il est difficile de tracer son itinéraire tellement il a bougé, tellement il était prêt pour la mission quelle qu’elle soit et où qu’elle se trouve. De plus, il faudrait une longue liste d’adjectifs, et aucun ne pourrait suffire, pour résumer sa vie tellement féconde et belle.

Si nous sommes rassemblés ici dans cette chapelle de saint Vincent de Paul, c’est avant tout pour affirmer notre foi dans la résurrection, pour rendre grâce au Seigneur créateur de la vie, et pour demander à Dieu de montrer sa miséricorde et son amour à notre frère. Mais avons-nous besoin de demander ceci à Dieu ? Non, nous l’affirmons plutôt :  Dieu est miséricordieux, il a déjà accueilli notre frère dans la demeure que lui-même à prévu pour lui.

Les lectures de la Parole de Dieu que nous avons proclamées ensemble, nous permettent de faire mémoire et d’affirmer trois choses :

1. Notre frère Alvaro puisait sa force et sa joie dans la Parole de Dieu, c’est-à-dire dans le Christ, Verbe incarné du Père. Comme le dit saint Paul, Alvaro a proclamé la Parole de Dieu« à temps et à contre-temps », avec patience mais aussi avec passion. Retraites, conférences, homélies, réflexions, exhortations, accompagnement spirituel… tout cela tournait autour de Celui qui est la Parole faite chair. Cela faisait plaisir à voir et à l’écouter jongler avec les Saintes Ecritures qu’il ruminait et savourait en faisant le lien entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Doté d’une mémoire qui faisait envie, il était capable de citer par cœur les textes bibliques y compris en langue hébraïque ou grecque, et indiquer avec aisance une référence précise d’un texte biblique. Alvaro était Apôtre de la Parole, pourrait-on dire. La Parole de Dieu était sa boussole ! Apôtre de la parole parce que d’abord il a essayé de se laisser modeler par elle et s’est laissé blesser à l’intérieur par le feu brûlant de l’Esprit qui secoue et qui ébranle la profondeur de l’être. Il a bien compris, je pense, ce que la lettre aux Hébreux affirme : « Vivante, en effet, est la parole de Dieu, énergique et plus tranchante qu’aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu’à diviser l’âme et l’esprit, articulations et moelles. Elle passé au crible les mouvements et les pensées du cœur. Il n’est pas de créature qui échappe à sa vue ; tout est nu à ses yeux, tout est subjugué par son regard. Et c’est à elle que nous devons rendre compté (Hébreux 4,12-13).  Ses solides études en humanités depuis sa Colombie natale, l’on charpenté et lui ont permis de poursuivre des études bibliques et théologiques à Rome et à Jérusalem. Cela dit, le plus définitif pour lui comme pour nous, c’est l’expérience personnelle du Christ, la rencontre avec Dieu.

Alvaro : Dans le face à face avec Celui que tu as cherché et prêché durant plus de cinquante ans en tant que prête lazariste, tu peux désormais mieux comprendre la profondeur de ce que saint Vincent de Paul, ton modèle spirituel, a dit à l’un de ses missionnaires : « Il faut donc Monsieur vous vider de vous-mêmes pour vous revêtir de Jésus-Christ » (Coste I,295 ; XI 342-351 ; XII 107-108). A partir de cette pensée de st Vincent tu nous as laissé une belle conférence où ton côté mystique paraissait : « Se revêtir de Jésus-Christ, disais-tu, était un langage, une vie, une route et une mission ». Tu sais, samedi dernier, le jour de ta pâque à toi, nous avons lu à la messe le récit de la vocation de Matthieu dans la version de saint Luc. J’ai pensé après coup que c’était un clin d’œil de la Providence, puisque Matthieu le publicain est en effet un amoureux de la Parole, « un scribe instruit du Royaume des cieux comparable à un maître de maison qui tire de son trésor du neuf et du vieux » (Mt 13,52). Nous tes frères, devons poursuivre ta mission tout en écoutant saint Paul qui dit : « fais œuvre d’évangéliste, remplis ton ministère ».

2. « Le temps de mon départ est arrivé… » combien nous le regrettons, il est trop tôt… Dans tous les cas, saint Paul évoque ainsi le mystère de sa mort en se servant du langage du culte, celui du combat, de la course et de la justification :

« Le temps de mon départ est arrivé, je suis déjà offert en libation… j’ai combattu le beau combat, j’ai gardé ma foi… J’ai achevé ma course, le Seigneur me réserve la couronne de Justice ».

L’expérience de Paul à la fois douloureuse et pleine d’espérance ressemble fort à la tienne. Tu aussi, tu aurais pu écrire tout cela, mot à mot parce que tu as été un missionnaire de Jésus, un bon missionnaire du Christ ressuscité.

Ton départ est à la fois une blessure et une espérance. Blessure parce que l’ami, le professeur, le frère et le confrère, le confident et le confesseur, le directeur spirituel et le prédicateur ainsi que le célébrant et le serviteur… nous manqueront cruellement. Ta perte sera ressentie, ta présence souvent désirée. Nous devons faire avec la disparition de ta personne, avec ton absence ! Or, l’heureuse nouvelle de la résurrection de Jésus commence précisément par la constatation de la perte de son corps, avec la disparition de la visibilité du corps de Jésus, le crucifié. Voilà l’espérance, notre folle espérance ! Elle est paradoxale et se trouve justement du côté du Christ mort et ressuscité ; mort et disparu, mais vivant et ressuscité. Dieu créateur nous récrée et nous fait revivre. On comprend alors que notre foi chrétienne et pascale doit prendre au sérieux la perte définitive de la visibilité de Jésus. Jésus ressuscité sort par définition de l’espace et du temps puisque le monde avenir est déjà présent, le temps s’est écourté et la figure de ce monde passe (1 Corinthiens 7,29.31). Nous qui croyons à la résurrection, nous passons également et nous ressuscitons comme le Christ : « S’il n’y pas de résurrection des morts, Christ non plus n’est pas ressuscité, et si le Christ n’est pas ressuscité, notre prédication est vaine, et vide notre foi… Mais non ; le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui sont morts… » (1 Corinthiens 15,1-14.20).

En célébrant cette messe d’à-Dieu, nous affirmons Alvaro, que ta vie a été belle, pleine de bontés et de rencontres. Tu as fait le bien… Un de nos confrères a dit avec tristesse et fierté : « Alvaro était un exemple de missionnaire » et un autre : « Même à l’hôpital il fait sa mission ». C’est vrai, tu as marqué les infirmières par ton courage, bonté, respect et douceur. Jusqu’au bout tu as gardé la foi. Tu as combattu le beau combat. Tu peux donc dire avec Paul : « Je suis déjà offert en libation ». Libation veut dire offrande, culte rendu à Dieu non pas avec les lèvres mais avec tout son être.  C’est le sens de la dernière phrase écrite lorsque tu ne pouvais plus parler avec les docteurs :

« Je suis un prêtre… ma vie dans les mains de Dieu ».

Dieu ton créateur a reçu ta vie comme une offrande, comme une libation offerte en action de grâces et de louange. Et tes péchés ?  Tes péchés n’ont pas gêné l’élan de ton offrande à Dieu ni ta louange, parce que en te sachant pardonné, ta louange ne faisait qu’augmenter.

Mon cher Alvaro, (notre cher Alvaro plutôt, parce que t’accaparer, te tirer à soi, c’est insulter ta donation à tous, ton côté universel). Alors, Notre cher Alvaro : l’heure de ton départ est arrivée. Et t’entends dire à nous tous : vous devez continuer la mission puisque la mienne est achevée et le culte de ma vie offerte est mon rite final. Le processus est désormais irréversible. Oui, tu nous manqueras beaucoup, mais je t’assure que « si dans mon cœur il a un trou, ce n’est pas le vide ».

3. « Heureux les serviteurs que le maître à son arrivée trouvera en train de veiller et de servir… Restez en tenu de travail et gardez vos lampes allumées » (st Luc 12,35s). C’est en cheminant vers Jérusalem que Jésus livre à ses disciples cette parabole sur la prière et le service : lampes allumées symbole de la prière et tenu de travail symbole du service. On peut aussi y lire la contemplation et l’action si chères à notre fondateur. Notre frère Alvaro aimait servir et il le faisait avec amour, générosité, joie et humour. Oui, même ton humour était un service. Juste avant ton hospitalisation ton médecin te reprochait de ne pas te plaindre, de ne pas demander des calmants pour ta douleur. Il te rappelait ainsi ton devoir d’humilité. Alors, tu lui as répondu que depuis une semaine tu étais humble parce que j’acceptais un petit calmant… Le médecin te répliqua : et avant une semaine quoi de ton humilité ? Ta réponse a fusé : avant je devais être humble, mais je ne le savais pas !

Comme Jésus Alvaro a fait son chemin de croix. Comme Jésus, il durcissait son visage en montant à Jérusalem tout en priant silencieusement. Il aimait prier, il aimait la liturgie, l’eucharistie, les Psaumes. Je suis certain que le Psaume 22 chantée dans cette cérémonie était souvent sur ses lèvres : « Le Seigneur est mon berger je ne manque de rien… même si je marche dans un ravin d’ombre et de mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi… Je reviendrai à la maison du Seigneur pour des longs jours ». Il aimait la Jérusalem terrestre, il y a rebâtit notre maison ; mais il savait que la Jérusalem céleste était plus belle parce que Dieu l’y attendait. Il avait soif de Dieu et comme un cerf altéré il s’élançait vers la fontaine.

Alors Seigneur crucifié et ressuscité, écoute notre action de grâce pour la vie d’Alvaro si belle et pleine et écoute également la supplication qui monte de nos cœurs cet après-midi pour notre faire bien-aimé, ton serviteur :

« Mon Dieu, reprends ton souffle à notre ami,

Dégage-le de l’odeur de la mort.

Tu l’as donné gratuit, reprends-le de même !

Mets d’abord à son compte que nous l’aimons.

Nous n’avons pas à te le présenter.

Nous te montrons ce qu’il nous a donné.

Rassemble ses bontés, elles t’appartiennent.

Ne l’isole pas de nos prières pour le juger.

Devant la mort, nous ne savons que toi,

Nous prenons souffle à l’espérance,

Là où déjà beaucoup des tiens sont à demeure :

Qu’ils accueillent notre ami et l’entourent.

Oublie qu’il t’oubliait, Seigneur, Rappelle-toi qu’il t’appelait.

Reprends son souffle et tiens-le pour ami : Tes amis te le demandent[1].

 AMEN

Roberto Gomez CM 🔸

 

 

L’autre vu de loin me semble un monstre, si je m’approche de lui, je m’aperçois qu’il est un être humain. Et, en me rendant plus proche de lui, je découvre un frère

Alvaro Restrepo CM
[1] Patrice de la Tour du Pin, poète français. Poème écrit à l’occasion de la mort accidentelle de son ami Joachin de Pierre de Pierre de Bernis Calvières.