Lumière sur Wuhan

Wuhan n’est pas inconnu pour la chrétienté. En effet, nous y vénérons la mémoire de deux Lazaristes qui ont été martyrisés au XIXᵉ siècle, saint François-Régis Clet en 1820 et saint Jean-Gabriel Perboyre en 1840.

Yves Danjou

Lumière sur Wuhan

Sa célébrité n’est malheureusement pas des plus glorieuses. Nous le savons : cette ville est au point de départ de la pandémie du Coronavirus qui a déferlé sur notre planète depuis décembre 2019. Cette catastrophe a engendré beaucoup de misères qui ont déstabilisé notre société.

Cependant Wuhan n’est pas inconnu pour la chrétienté. En effet, nous y vénérons la mémoire de deux Lazaristes qui ont été martyrisés au XIXᵉ siècle, saint François-Régis Clet en 1820 et saint Jean-Gabriel Perboyre en 1840.

Puisque nous sommes en l’an 2020, nous célébrons cette année le deuxième centenaire de la mort de saint François-Régis Clet ainsi que la vingtième année de sa canonisation. En effet, Jean-Paul II, pour rappeler que la foi catholique est vivante depuis longtemps en Chine, a tenu à canoniser 120 martyrs de Chine, le 1er octobre 2000 en la fête de sainte Thérèse de Lisieux, patronne des missions.

François-Régis Clet est né à Grenoble le 19 août 1748. Dixième d’une famille de quinze enfants, il reçut le nom de François-Régis en l’honneur de saint François Régis (1597-1640), Jésuite apôtre du Velay et du Vivarais. Agé de vingt ans, il entre au séminaire des Lazaristes à Lyon. Ordonné prêtre le 27 mars 1773, il tient à célébrer une de ses premières messes à Notre-Dame de Valfleury, non loin de Saint Etienne. Ce centre de pèlerinage, confié aux Lazaristes depuis 1687, nous est bien connu puisque le Père Nicolle fonda la Confrérie de la Sainte Agonie en 1862.

Il est envoyé alors comme professeur de théologie morale au grand séminaire d’Annecy dont la fondation remonte au temps de saint Vincent de Paul. Pendant les quinze ans qu’il y passa, il se fit remarquer par sa haute vertu, son travail et la profondeur de son enseignement, ce qui lui valut le surnom affectueux de « bibliothèque vivante ».

A cette époque, la France vivait une période de paix intérieure. L’accession en 1774 de Louis XVI au trône de France suscita beaucoup de sympathies et d’espoirs. Cependant il n’a pas le courage d’entreprendre les réformes attendues. Les émeutes qui se déroulent ici et là sont le prélude des événements qui amèneront la Révolution française. L’Eglise elle-même n’échappe pas à ce mouvement de contestation qui secoue toutes les couches sociales. C’est ainsi que le pape Clément XIV supprime en 1773 la Compagnie de Jésus. A la suite de quoi les Lazaristes, après beaucoup d’hésitation, furent appelés à remplacer les Jésuites dans le Proche-Orient et en Chine.

François-Régis, malgré cette atmosphère prérévolutionnaire, accepte en 1788 d’être nommé comme directeur du séminaire interne ou noviciat des Prêtres de la Mission. Il réside alors à la maison de Saint-Lazare, au nord de Paris. Elle est,  depuis le temps de Saint Vincent de Paul, la Maison-Mère de la Congrégation de la Mission, ce qui a valu à ses occupants de recevoir le nom de Lazaristes.

François-Régis n’aura pas le temps de se donner entièrement à sa nouvelle fonction. Un an après, le 13 juillet 1789, une foule compacte d’émeutiers met à sac St Lazare en attendant, le jour suivant, de se livrer à la prise sanglante de la Bastille, point de départ de la Révolution française. Les Pères sont plus ou moins désemparés et chacun cherche la meilleure façon de répondre à sa vocation. Du coup, notre futur martyr exprime son désir de se consacrer à la mission de Chine. Juste avant son départ, il écrit à sa sœur aînée : « N’entreprenez pas de me détourner de ce voyage, car ma résolution est prise. Bien loin de m’en détourner, vous devez me féliciter de ce que Dieu me fait la ferveur insigne de travailler à son œuvre. » Le 2 avril 1791, il embarque à Lorient pour arriver, six mois plus tard, à Macao, possession portugaise au sud-est de la Chine.

Peu après, il est désigné pour se rendre dans le Kiang-si (ou Jianhsi). Déguisé en chinois, portant derrière la tête une natte postiche de cheveux, il s’adapte aux exigences de sa nouvelle vie, comme il l’explique lui-même : « Nous ne connaissons pas cette molle épaisseur de matelas : une planche sur laquelle est étendue une légère couche da paille, couverte d’une natte et d’un tapis, ensuite une couverture plus ou moins chaude dans laquelle nous nous enveloppons, voilà notre lit. »

Au bout d’un an, son supérieur lui demande de se rendre dans la province voisine du Houkouang où il va demeurer pendant vingt-sept ans. Dès son arrivée, les deux confrères présents meurent l’un en prison et l’autre de maladie. Pendant plusieurs années François-Régis va rester seul pour répondre aux besoins de dix mille chrétiens répartis sur un immense territoire où il doit parcourir parfois plus de 600 kms. Il se donne totalement à sa mission au point que son supérieur de Pékin lui demande de « mettre des bornes à son zèle ».

Les difficultés sont nombreuses. Les chrétiens, en général, sont pauvres et peu cultivés. Il leur faut affronter des périodes de famine et certains ont du mal à accepter toutes les exigences de la vie chrétienne. L’insécurité est permanente à cause des brigands, de certains groupes rebelles au pouvoir central et surtout de la méfiance vis-à-vis de la religion chrétienne perçue comme une doctrine opposée à la culture chinoise.

L’état de persécution est latent et va se développer à partir de 1811. François-Régis doit faire preuve de prudence. En 1818, il mène une vie de proscrit car sa tête est mise à prix. Malgré cela, le 16 juin 1819, les soldats, sous la dénonciation d’un chrétien apostat, l’arrêtent brutalement. Le mandarin qui le juge veut lui faire avouer le nom des chrétiens ou des missionnaires qu’il connaît. Pour cela agenouillé pendant plusieurs heures sur des chaînes de fer, les mains attachées derrière le dos, il reçoit de multiples soufflets donnés avec une épaisse semelle de cuir, au point que son visage est tout ensanglanté. Traîné de prison en prison, il est transféré au chef-lieu de la province du Houkouang,  à Ou-tchang-fou, aujourd’hui Wuhan. Enfermé dans une cage de bois, avec les fers au pied, les menottes aux mains et les chaînes au cou, il doit supporter un voyage de vingt jours.

Désormais, il sait ce qui l’attend. La décision impériale ne tarde pas à venir : il est condamné à mort « pour avoir corrompu beaucoup de monde par sa fausse religion ». Le 18 février 1820, François-Régis Clet est conduit au supplice. Devant la croix où il doit être attaché, il s’agenouille dans la neige pour une ultime prière, puis il dit paisiblement : « liez-moi ». Avec une gravité tranquille, il subit sans un cri la triple strangulation en usage en Chine.

Les chrétiens purent récupérer les précieuses reliques du martyr. C’est ainsi que sa tunique tachée de sang fut présentée aux séminaristes de Paris par saint Jean-Gabriel Perboyre qui déclara : « Quel bonheur pour nous si nous avions un jour le même sort ! » Cela ne tardera pas. Ayant rejoint la mission de Chine, il fut martyrisé dans les mêmes conditions et au même endroit vingt après.

Les restes de saint François-Régis Clet et de saint Jean-Gabriel Perboyre reposent désormais dans la chapelle Saint-Vincent de Paul à Paris. La fête de saint François-Régis Clet est fixée au 9 Juillet.

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Les Lazaristes dans la tourmente de la guerre

Les Lazaristes dans la tourmente de la guerre

L’année 2018 marque le centenaire de la fin de la première guerre mondiale. Cependant on ne peut oublier ce qui s’est passé auparavant.

3 août 1914 : l’Allemagne déclare la guerre à la France. En effet, l’archiduc héritier d’Autriche vient d’être assassiné à Sarajevo. Du coup, l’Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie, ce qui provoque la réaction de la Russie suivie, par contrecoup, par celle de l’Allemagne qui se met en guerre contre la Russie, puis contre la Belgique et la France, en attendant d’avoir contre elle le Royaume-Uni. C’est toute l’Europe qui est en feu et en sang, et provoque dans chaque pays une exaltation nationaliste intense déjà suscitée par les guerres balkaniques.

En France, c’est la mobilisation générale. On aurait pensé qu’à la suite des mesures anticléricales de 1904-1905, l’Eglise de France se serait limitée à obéir passivement aux lois de la république. En fait, un sursaut patriotique s’exprima dans l’ensemble de la société. Le clergé de France ne fut pas en reste. Si plus de 20.000 prêtres furent mobilisés, beaucoup d’autres se présentèrent pour participer aux combats ou, le plus souvent, pour faire office d’aumôniers.

C‘est pourquoi Albert de Mun qui, en sa qualité de député, avait bataillé ferme pour faire reconnaître ces aumôniers, pouvait écrire le 29 septembre 1914 : « C’est vraiment la guerre des prêtres. Ils sont partout, dans le rang, au combat, à l’ambulance, dans les villes conquises, dans les forts assiégés. Les curés sac au dos ! criait, il y a vingt-cinq ans, la fureur imbécile des sectaires. Ceux qui ne voulaient pas de soldats étaient les plus enragés pour que les prêtres le fussent tous. Les curés, sac au dos, sont partout, sur le front, mêlés aux soldats combattants ou  brancardiers. Ceux qui ont passé l’âge, ou qu’un congé  de réforme dispense du service, sont aumôniers. »

Les Lazaristes prirent largement leur part dans cet engagement au service de la patrie. Le Père Duthoit pense que la guerre est une grande mission où le canon remplace les sermons les plus éloquents. Malgré ses 63 ans, il s’engage de suite comme aumônier. En septembre 1914, il se retrouve sur le front, à Clermont-en-Argonne, d’où il écrit : « Je viens d’enterrer les morts d’hier, on les mets les uns sur les autres sur la charrette et notre précieux baudet les monte au cimetière. Quelle chose horrible que la guerre vue de près…Quel fructueux ministère nous avons ici ! »

A côte de lui, se trouve un autre Confrère, plus jeune, le Père Théveny, qui écrit : « Nous avons reçu plus de onze cents blessés en trois jours. Il m’est arrivé d’en confesser et administrer plus de soixante par jour. C’est une sorte de mission militaire à grand rendement. C’est le bon Dieu qui la prêche à grands coups de canon et de mitraille. »

Au même moment, d’autres prêtres connaissent les affrontements meurtriers. Le Père Baeteman,  qui a été obligé de quitter sa mission d’Abyssinie où il se trouvait comme « le camouflé du bon Dieu », selon le titre d’un de ses livres, nous décrit ce qu’il vit : « Nous avons reçu le baptême du feu, ces jours derniers, une vraie fête. Obus, mitraille, bombes des avions, rien n’y manquait. Nous sommes restés trente-six heures sans manger. Le jour, on grille au soleil ; la nuit, on grelotte dans les granges sur un peu de paille, une vraie vie apostolique.»

A son exemple, un bon nombre de Lazaristes reviennent des pays lointains où les avaient poussés les lois anticléricales de la France. Ainsi, en mars 1915, onze missionnaires, après un long périple, arrivent de Chine. Plusieurs d’entre eux feront office d’interprètes auprès des Chinois affectés principalement à l’intendance. D’après un catalogue des mobilisés paru le 1° juin 1916, les Lazaristes mobilisés comptaient 136 prêtres, 50 clercs, 34 frères coadjuteurs.

Le Père Dondeyne décrit sa façon de prier au milieu des combats. « Nous avons des nuits à la belle étoile, et le chapelet instinctivement se glisse dans les doigts, au milieu de l’attente générale, lorsqu’on canonne à quelques centaines de mètres devant nous…Je pars au feu avec pleine confiance : un large signe de croix en sortant des abris, la prière s’il ne faut pas se servir des armes, avec cela le bon Dieu m’a gardé sans aucune égratignure…Sur vingt-huit hommes de ma demi-section, deux morts et douze blessés en une seule journée.  Quand la canonnade eut cessé, chacun me confiait ses émotions : « J’ai fait dix-sept prières, » disait l’un. J’ai récité tout le temps l’Ave Maria », disait l’autre. Je dis à chacun le mot qui encourage et instruit. C’est pour le prêtre la suprême consolation de purifier et de soutenir. »

Certains sont victimes de leur héroïsme. Tel le Père Barbet : « Le lieutenant commande : « A la baïonnette ! et part courageusement. Mais ses hommes hésitent sous la grêle des projectiles. Le Père est là, sans armes ; son brassard au bras. « Allons, les enfants, courage ! » Mais voyant que personne ne bouge, il reprend ; « Allons, je vais avec vous ! Suivez-moi ! » Il s’élance, son crucifix à la main. La compagnie, électrisée, le suit au pas de course et enlève deux tranchées. Le cher Père est victime de son héroïsme. Il tombe frappé, la cuisse fracassée, une balle dans la poitrine, une main blessée. »

Il est vrai que les blessés et les morts commencent à se multiplier. Devant une guerre dont on ne voyait pas la fin et au contact de combats incessants, l’entrain des premiers temps laisse place à la déception et parfois au découragement. Le Père Bousquet en fait l’amère constatation : « Une immense désolation s’empara de moi quand, parvenu sur une des crêtes qui dominent Verdun, je m’arrêtai songeant à tous les incidents des derniers jours, aux camarades disparus, à notre vaillante division anéantie, le cœur creva et je pleurai longuement, tristement. »

Quelques jours avant de mourir, en septembre 1918, le thorax transpercé par des éclats d’obus, le séminariste Dutrey, écrivait : « La santé laisse parfois à désirer, mais qu’importe les gémissements de la carcasse pourvu que tout tende vers Dieu qui nous voit, nous comprend, nous aime. »

Le Père Dagouassat, après la bataille de Verdun, est envoyé comme officier artilleur sur le front d’Orient où il va trouver la mort. A Salonique, il exprime sa joie de faire la connaissance de Confrères lazaristes dont le Père Lobry qui, grâce à sa connaissance des problèmes bulgares, est le conseiller personnel du général Sarrail, franc-maçon notoire. Dans la banlieue de Salonique, à Zeintenlik, il rencontre le Père Blanc qui utilise ses temps libres de fantassin à rédiger une étude sur « la dévotion de saint Vincent au divin Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ ».

La proximité de la mort aide à reconnaître que la vie ne nous appartient pas et qu’elle dépend de Dieu. La prière, soutenue par la foi, est le plus souvent présente au milieu des pires dangers. Certains, cependant,  se posent la question pour savoir si Dieu peut prendre parti dans une guerre aussi cruelle. On peut se demander : « Dieu avec nous ou nous avec Dieu ? » Le Père Baeteman a le courage de s’interroger : « Prier pour ces Allemands maudits ?… Oui, parce qu’ennemis, ils ont droit à ma prière. Mais quelle foi il faut avoir pour bien le comprendre. »

L’espérance est là, prête à transformer les hommes. C’est ce que déclare Gabriel Marcel : « Si je suis tenté de dire aujourd’hui que la guerre de 1914 a fait de moi un autre homme, c’est parce qu’elle a éveillé en moi un sens de la compassion. »

Yves DANJOU, CM 🔸

Les Lazaristes prirent largement leur part dans cet engagement au service de la patrie. Le Père Duthoit pense que la guerre est une grande mission où le canon remplace les sermons les plus éloquents.

Saint Vincent de Paul et l’Islam

Saint Vincent de Paul et l’Islam

L’Islam est, au temps de saint Vincent de Paul, une réalité à la fois lointaine et proche1. Pendant des siècles, les forces musulmanes ont investi le bassin méditerranéen et menacé l’ensemble de l’Europe chrétienne. La prise de Chio par les Ottomans en 1566 et, quelques années après, celle de Chypre sont encore dans tous les esprits. On évoque fréquemment la victoire de Lépante du 7 octobre 1571 pour démontrer que les forces musulmanes ne sont pas invincibles.

Je vous remercie, écrit saint Vincent à Firmin Get, supérieur à Marseille, de la grande nouvelle que vous m’avez donnée de la victoire navale que les Vénitiens et l’Ordre de Malte ont emportée sur les Turcs (il s’agit de la bataille livrée le 23 juin 1656 à l’entrée des Dardanelles). O mon Dieu ! Monsieur, quel sujet de louer Dieu d’une si prodigieuse victoire, qui passe celle de Lépante » (VI, 61-62)2.

Importance de l’Islam au temps de saint Vincent

Le problème musulman est plus ou moins estompé par le développement du protestantisme qui semble d’autant plus dangereux qu’il apparait alors comme une perversion interne du christianisme. Malgré tout, au temps de saint Vincent, la poussée islamique reste à l’ordre du jour. Lorsqu’en 1636-1637 Corneille fait jouer sa tragédie «Le Cid», les spectateurs n’ont guère besoin d’explication pour connaître l’histoire de la Reconquista en Espagne. De temps à autre, l’idée de croisade contre les Turcs est relancée. Le Père Joseph, l’éminence grise du cardinal Richelieu, chante la guerre sainte contre l’Islam dans son poème «La Turciade» écrit en 4037 vers latins. Il fonde avec le Prince Charles de Gonzague- Nevers «la milice chrétienne» qui recrute des volontaires nobles dans toute l’Europe afin de reconquérir l’Empire Ottoman. Le parlement de Provence, en 1626, rappelle au roi très chrétien que la Méditerranée lui a apporté «le plus salutaire don» qu’il pouvait avoir: «Cette mer, elle vous a fait chrétien, Sire. Rendez-la chrétienne». Richelieu, dans son testament politique, recommande la construction d’une flotte de galères non seulement pour tenir tête à l’Espagne, mais aussi pour s’imposer au Grand Seigneur, c’est-à-dire au Sultan.

Le danger turc est une réalité de tous les jours, au moins dans les régions qui bordent la Méditerranée. Saint Vincent ne se trompe pas quand il parle «des brigantins turcs qui côtoyaient le golfe du Lyon pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire» (I, 4). Personne n’est à l’abri d’un tel danger, aussi bien les chevaliers de Malte (VII, 87) que les domestiques de la maison du cardinal Antoine Barberini (V, 31). Saint Vincent parle des risques que certains confrères courent en se rendant par bateau de Marseille à Gênes et à Rome «à cause des courses des Turcs qui sont sur cette mer» (XII, 67). Jean Barreau, à Alger, évoque le même danger: «Jamais, écrit-il le 5 juin 1655, on n’a vu tant de violence et insolence qu’à présent que ceux d’Alger se fondent sur 36 à 40 vaisseaux qu’ils ont en leurs mains, avec quoi ils font un mépris général de tous les chrétiens du monde, hors les Anglais, qui leur ont fait voir autant et des plus puissants» (VIII, 536).

A lire saint Vincent, on est étonné par le nombre, la variété et l’origine des esclaves. Ils sont de Cap-Breton, d’Agde, de Boulogne, du pays basque, de Paris (V, 31), de l’île de Ré (V, 142), du Havre, de Nancy, de Nogent-sur-Seine, de Saint-Jean-de-Luz (VII, 182-183), de Dieppe, d’Amiens (VIII, 540)…On comprend l’inquiétude de saint Vincent: «Plaise à Dieu, écrit-il à Jean Barreau, d’arrêter le succès des Turcs en la fréquente prise des chrétiens» (V, 31). Les Turcs sont organisés. Ils savent où se trouvent les bonnes prises. Ils sont bien renseignés par les renégats et parfois par des commerçants peu scrupuleux. Ils ont leur tactique et, quand ils se préparent pour une course, le départ se fait brutalement sans qu’aucun étranger ne puisse connaître le lieu vers lequel ils  vont se diriger. Le 5 juin 1655, Jean Barreau s’excuse du retard de l’envoi de son courrier car les deux vaisseaux qui devaient partir pour Livourne «ont été retenus à l’occasion des galères qui partirent hier pour aller en course» (VIII, 535).

Relation avec les pays musulmans

C’est vraiment toute la chrétienté qui tremble devant le péril turc. Cependant cela n’empêche pas que les contacts politiques, économiques et même culturels soient nombreux avec les pays musulmans. En France, les relations avec l’Empire Ottoman sont bien établies à la suite des capitulations conclues en 1535 entre François I° et Soliman le Magnifique, ce qui entraîne la création à Paris du Collège Royal, devenu par la suite le Collège de France, où sont enseignés l’arabe, l’hébreu et le turc. Ces capitulations seront reconduites au fil des années. St Vincent s’y réfère pour expliquer, en 1651, à Jean Barreau les efforts qu’il fait pour le libérer après son arrestation injustifiée à Alger. «Il a été résolu, lui écrit- il, qu’il en sera écrit à Constantinople et que le roi fera plainte à la Porte de votre emprisonnement et demandera que les articles de paix et d’alliance accordés par Henri IV avec le Grand Seigneur en l’année mil six cent quatre soient exécutés, et, ce faisant, que les Turcs aient à cesser leurs courses sur les Français et à rendre les esclaves qu’ils ont» (IV, 140).

Saint Vincent est encore plus explicite dans la supplique qu’il adresse à Jean de La Haye, seigneur de Vantelet, ambassadeur de France à Constantinople, pour lui demander de faire reconnaître Martin Husson comme consul à Tunis. «Je vous supplie de l’avoir agréable, comme aussi, Monseigneur, que je joigne ma très humble supplication à la lettre que le roi vous écrit pour vous employer vers le Grand Seigneur, à ce qu’il lui plaise accorder au sieur Husson, consul pour la nation française à Tunis, une déclaration authentique par laquelle il ordonne que, conformément aux articles des anciennes capitulations faites entre nos rois et Sa Hautesse, les nations suivantes payeront sans difficulté les droits consulaires audit consul de France et à ses successeurs, savoir: les Français, Vénitiens, Espagnols, Livournais, Italiens, Génois, Siciliens, Maltais, tous les Grecs, tant sujets de Sa Hautesse que les autres, les Flamands, Hollandais, Allemands, Suédois, Juifs et généralement tous ceux, de quelque nation qu’ils puissent être (hormis les Anglais), qui trafiquent ou trafiqueront audit Tunis…et en tous les autres ports, havres et plages de l’étendue dudit royaume de Tunis» (V, 82). Ce texte montre que saint Vincent est bien au courant de l’étendue des privilèges accordés par les capitulations.

Information sur l’Islam

D’autre part, l’arabe n’est pas une langue inconnue en Occident ce qui permet une meilleure approche de l’Islam. En 1584, sous la dernière année du pontificat de Grégoire XIII, très ouvert aux chrétiens d’Orient, le cardinal Ferdinand de Médicis crée à Rome une imprimerie de valeur avec un choix de caractères orientaux. La première publication d’importance est l’édition des Evangiles en latin et en arabe en 1591. C’est l’époque où l’usage de l’arabe est utile pour les spécialistes en études bibliques désireux d’accroître leurs connaissances en hébreu. Certains pensent même que les versions arabes de la Bible viennent de textes syriaques (on confond alors facilement syriaque et araméen) antérieurs aux manuscrits grecs utilisés par saint Jérôme.

C’est ce qui explique pourquoi François Du Coudray qui s’est mis à Rome à l’étude des langues sémitiques désire travailler à la version de la Bible syriaque en latin. Saint Vincent essaie de l’en dissuader en lui disant : «Vous avez employé trois ou quatre ans pour apprendre l’hébreu et vous en savez assez pour soutenir la cause du Fils de Dieu en sa langue originaire et confondre ses  ennemis en ce royaume» (I, 251-252). Du Coudray doit, d’ailleurs, connaître assez bien l’arabe ce qui explique, avec ses connaissances d’italien, ses succès auprès des Turcs lors des missions aux forçats de Marseille (II, 395, 398). Pour cette même raison, en 1649, St Vincent désire l’envoyer à Alger pour négocier la libération de 80 captifs chrétiens (II, 317, 368), mais le départ ne peut se faire (II, 423).

C’est à Paris que le meilleur arabisant de l’époque, le Néerlandais Thomas Erpénius, apprend l’arabe, ce qui lui permet de publier en 1613 une grammaire arabe qui reste inégalée pendant deux siècles. En 1647, paraît à Paris la première traduction du Coran en français, «L’Alcoran de Mahomet translaté d’arabe en françois» par André du Ryer. Celui-ci est, depuis 1630, interprète du roi en langues orientales après avoir été consul de France à Alexandrie et au Caire.

L’Islam n’est donc pas une religion inconnue pour les chrétiens occidentaux. Pascal, dans les «Pensées» qu’il commence à rédiger à partir de 1653, prend soin de récuser la valeur du Coran et de critiquer la crédibilité de Mahomet3. A Madagascar, Charles Nacquart pour rédiger son catéchisme qui est publié à Paris, en 1657, sous le titre «Petit Catéchisme, avec les prières du matin et du soir, que les Missionnaires font et enseignent aux Néophites et Catécumènes de l’Ile de Madagascar, de toute en François et en cette Langue. Contenant trente Instructions» s’inspire de l’arabe coranique pour traduire en malgache certains mots religieux 4. Quant à saint Vincent, il est profondément influencé par les conversions spectaculaires de musulmans qu’il a vues à Rome au cours de sa jeunesse: «Il n’y a rien de nouveau, écrit-il le 28 février 1608 à  son protecteur, Monsieur de Comet, que je puisse vous écrire, fors la conversion de trois familles tartares, qui se sont venues christianiser en cette ville, que Sa Sainteté reçut la larme à l’œil» (I, 17).

Intérêt de saint Vincent pour les pays sous domination musulmane

L’intérêt de saint Vincent pour les pays musulmans pourrait dater de sa captivité en Afrique du Nord entre 1605 et 1607. Il y a un certain temps il était de bon ton de mettre en doute la réalité de cet événement pour relever la psychologie du jeune Landais en recherche de sa réussite sociale ou pour mettre en valeur l’importance de sa transformation intérieure à partir de 16115. Il est vrai que cet épisode reste étrange par certains côtés. Le Frère Ducourneau, secrétaire de saint Vincent, avoue son ignorance totale sur ce sujet (VIII, 513).

De nos jours, cependant, plusieurs auteurs reconnaissent que l’esclavage de saint Vincent à Tunis et son évasion jusqu’à Aigues-Mortes sont tout à fait possibles6. On ne peut oublier qu’il ne s’agit pas d’un simple récit raconté en passant. Le jeune Vincent a écrit plusieurs lettres à ce propos (I, 1 à 17). D’ailleurs, même si sa captivité ne relève pas de la réalité historique, on ne peut que s’étonner du choix d’un tel récit pour expliquer une absence de deux ans. Il aurait pu facilement imaginer une autre excuse comme celle d’une longue maladie. Saint Vincent parle de la Barbarie parce qu’il y trouve un attrait particulier. Cet intérêt sera renforcé par sa nomination d’aumônier général des galères en 1619. Une tradition rapporte que lorsqu’il vient pour la première fois à Marseille en cette qualité il se fait recevoir dans la corporation des Pénitents Blancs de la Sainte Trinité établie à Marseille en 1306 par les Trinitaires et dont les membres s’engagent à contribuer par leurs aumônes à la rédemption des captifs7.

Saint Vincent sera toujours intéressé par les pays dominés par l’Islam. Son premier projet de mission à l’étranger est Constantinople, le centre de l’Empire Ottoman, juste un an après l’approbation définitive de la Congrégation de la Mission par le Pape Urbain VIII. Le 25 juillet 1634, il écrit: «Monsieur l’Ambassadeur de Turquie m’a fait l’honneur de m’écrire et réclame des prêtres de Saint-Nicolas et de la Mission et pense qu’ils pourront plus faire que je n’oserais vous dire» (I, 253). Cet ambassadeur est Henri de Gournay, comte de Marcheville, qui vient de faire bâtir dans l’enceinte de son ambassade deux chapelles. Sujet à la vindicte du kapudan pacha ou grand amiral de la flotte turque, il est obligé d’en détruire une en attendant son expulsion en mai 16348.

Intentions de saint Vincent

Saint Vincent fait même des projets à long terme puisqu’il continue dans cette même lettre à M. Du Coudray à Rome: «amenez quand et vous s’il vous plaît…ce bon enfant maronite si vous pensez qu’il désire se donner à Dieu en cette petite Compagnie; et exercez-vous, s’il vous plaît, en venant, à son grec vulgaire, pour l’enseigner ici, si besoin est; que sait-on?» Saint Vincent a donc déjà des projets d’évangélisation parmi les pays soumis à la puissance musulmane. Son désir de faire enseigner le grec vulgaire annonce l’importance qu’il accordera à l’étude des langues ( V, 228, 358-359; XII, 26-29 et surtout 66- 67).

Son intérêt pour le Proche-Orient se révèle à plusieurs reprises. En 1649, il s’entremet avec Jacques Charon, pénitencier de Paris et membre du conseil de conscience, pour trouver un compromis entre Franciscains et Capucins au sujet de la chapelle consulaire de Saïda (Liban) que ces derniers veulent ériger en paroisse. La rencontre se déroule à Saint-Lazare le 8 janvier 1649. Un concordat est alors signé entre les Pères Romain de Saint-Brieuc et Ambroise d’Auray, d’une part, et Joseph de Sainte-Marie, procureur de Terre Sainte, d’autre part. Les Capucins acceptent d’abandonner leurs droits sur la chapelle tandis que les Franciscains s’engagent à ne pas les troubler dans leur possession actuelle9.

En 1658, c’est encore à saint Vincent qu’un Capucin, le Père Sylvestre de Saint-Aignan, s’adresse pour demander une aide financière en faveur du Liban. Il veut, en effet, faire nommer le Cheikh Abou-Naufal comme gouverneur du Liban. Comme les charges sont vénales, il faut pour cela 12.000 écus. Saint Vincent connaît bien cette méthode avec ses avantages mais aussi avec ses dangers. Il n’est pas prêt d’oublier les multiples avanies du frère Jean Barreau, consul à Alger, dont la dernière date de six mois (VII, 116).

Il expose ses doutes sur l’efficacité d’un tel procédé car, écrit-il, «il y aurait lieu de craindre que ce nouveau gouverneur ne serait maintenu longtemps, ou parce qu’il ne serait pas au gré des Turcs, ou à cause du changement fréquent du grand vizir, qui fait qu’il n’y a rien de stable dans les charges et les emplois qu’il donne, arrivant bien souvent que ce que l’un fait, son successeur le détruit; et selon cela, on ferait une dépense considérable sans beaucoup de fruits» (VII, 326). Malgré ses réticences, saint Vincent lui accorde, semble-t-il, une petite aide. Cela ne suffit malheureusement pas au Père Sylvestre qui se console en faisant nommer en 1663 par Louis XIV Abou-Naufal comme consul à Beyrouth.

Sollicitude particulière de saint Vincent

Cependant saint Vincent est surtout attiré par les pays d’Afrique du Nord, appelés Barbarie. En sa qualité d’aumônier général des galères, il connaît l’affreuse misère des prisonniers qui composent la majorité des chiourmes, qu’ils soient des chrétiens condamnés de droit ou des musulmans réduits en captivité. Son regard va déjà au-delà de la France pour penser aux bagnes d’Alger. Il désire y faire une sorte de mission sous le prétexte d’un rachat d’esclaves (II, 360) et même d’y fonder «une espèce d’hôpital pour les pauvres galériens, et, par ce moyen, avoir le droit de demeurer là» (II, 369). En attendant une telle réalisation il invite ses confrères à faire des missions sur les galères qui se trouvent à Marseille. Le succès est remarquable. Dix Turcs se convertissent et sont baptisés en grande pompe (II, 398).

Le résultat est que la duchesse d’Aiguillon, la nièce du cardinal Richelieu qui a obligé la famille de Gondi à abandonner le généralat des galères au profit  de la sienne, décide saint Vincent à fonder à Marseille, le 25 juillet 1643, une maison de quatre missionnaires pour s’occuper des forçats mais aussi pour s’établir en Barbarie «lors et quand ils le jugeront à propos» (XIII, 300)10. Pour favoriser une telle entreprise elle achète le consulat d’Alger, puis celui de Tunis afin d’y installer plus facilement les missionnaires.

Par une lettre du 25 février 1654, saint Vincent explique le but de cette opération auprès de l’ambassadeur en Turquie, M. de La Haye-Vantelet: «Je vous dirai qu’ayant entrepris depuis 6 ou 7 ans d’assister les pauvres chrétiens  esclaves de Barbarie spirituellement et corporellement, tant en santé qu’en maladie, et envoyé à cet effet plusieurs de nos confrères, qui prennent soin de les encourager à persévérer en notre sainte religion, à souffrir leur captivité pour l’amour de Dieu et à faire leur salut dans les peines qu’ils souffrent.., il a fallu, pour faciliter ce bon œuvre, que du commencement ils se soient mis en pension auprès des consuls, en qualité de leurs chapelains, de crainte qu’autrement les Turcs ne leur permissent pas les exercices de notre sainte religion» (V, 84).

Multiplicité des projets

Si, en fait, seuls les postes d’Alger et de Tunis sont réellement créés, les projets de saint Vincent pour les missions en terre d’Islam restent nombreux. Le consul de France établi à Salé, redoutable repaire de corsaires, non loin de Rabat au Maroc11, constitué surtout par des Morisques expulsés d’Espagne en 1610, réclame un missionnaire (II, 623). Saint Vincent lui envoie, en août 1646, Jacques Le Soudier qui ne va pas plus loin que Marseille car il est supplanté par un Père Récollet (III, 35, 69, 72, 81-82).

Plus tard, la Propagande demande à saint Vincent d’envoyer un missionnaire en Perse. Les discussions se poursuivent de 1643 (II, 413-415) à 1648 (III, 380) sans résultat pratique malgré la bonne volonté de saint Vincent. Ce dernier est prêt pour cela aux plus grands sacrifices. Il n’hésite pas, en mars 1647, à proposer comme candidat à l’évêché de Babylone son assistant Lambert aux Couteaux: «Je vous avoue, Monseigneur, écrit-il à Mgr Ingoli, secrétaire de la Propagande, que la privation de cette personne est m’arracher l’un œil et me couper l’un bras» (III, 158).

Au cours de l’année 1648, saint Vincent envisage lui-même l’envoi de missionnaires en Arabie. Il s’en explique dans une supplique à la Propagande:

«Les trois parties de l’Arabie connues sous le nom d’Arabie Heureuse, Arabie Pétrée et Arabie Déserte, n’ayant pas encore été confiées à aucun Ordre religieux ni à aucun prêtre séculier, pour être évangélisées et ramenées à la foi chrétienne, Vincent de Paul, supérieur de la Congrégation de la Mission, offre d’y envoyer plusieurs de ses prêtres» (III, 336).

Plus tard, en 1656, il est sollicité par la Propagande pour envoyer un prêtre au Liban (VI, 19). Pour y répondre, il songe à y envoyer Edme Jolly pour choisir ensuite Thomas Berthe «qui, à la vérité, n’a pas naturellement tant de gravité», mais qui fait preuve de «beaucoup de prudence et de piété» (VI, 24). Cette affaire n’aura pas de suite. En effet, au même moment, les Jésuites, invités par le Cheikh Abou-Naufal el-Khazen, s’installent dans le Mont-Liban, à Antoura. Par un curieux retour de l’histoire, les Lazaristes les remplaceront en 1783 et y fonderont le Collège Saint-Joseph.

Mission dans les pays musulmans

Ainsi, il faut reconnaître qu’avant la grande mission de Madagascar qui commencera en 1648, la quasi totalité des projets de mission à l’étranger de saint Vincent a pour objet les pays sous domination musulmane. Comment ne pas parler d’un intérêt particulier pour ce qui touche l’Islam? Abelly, le premier biographe de saint Vincent, ne s’y trompe pas quand, après avoir brossé le portrait missionnaire du saint, il parle des missions étrangères organisées par ses soins, en commençant par les missions en Barbarie12.

Saint Vincent a toujours regardé ces missions comme le prolongement normal des missions en France. Dans les règles de la Congrégation de la Mission, il n’est pas question des missions à l’extérieur. La fin de la Congrégation est «de prêcher l’évangile aux pauvres, particulièrement à ceux de la campagne». Mais saint Vincent prend soin d’en donner le sens à sa communauté. Ses conférences à partir de 1658 ont pour but d’assurer l’explication de ces règles. Au cours de l’entretien sur la fin de la Congrégation, le 6 décembre 1658, saint Vincent démontre de façon éloquente que le service des pauvres englobe toutes les missions, même les plus lointaines. «Il y en aura, dit-il, qui contrediront ces œuvres, n’en doutez pas; et d’autres diront que c’est trop entreprendre d’envoyer aux pays éloignés, aux Indes, en Barbarie…N’importe; notre vocation est: Evangelizare pauperibus» (XII, 90). Ces paroles lui tiennent à cœur au point d’y revenir avec fougue en condamnant par avance les esprits démissionnaires. «S’il arrivait qu’on proposât ci-après en la Compagnie d’ôter cette pratique, de quitter cet hôpital, de rappeler les ouvriers de Barbarie, de se tenir ici, de n’aller pas là, d’abandonner cet emploi et de ne courir pas aux besoins éloignés… – saint Vincent est alors si ému à cette évocation qu’il explose – ce seront des esprits libertins, libertins, libertins, qui ne demandent qu’à se divertir, et, pourvu qu’il y ait à dîner, ne se mettent en peine d’autre chose» (XII, 92).

D’ailleurs, saint Vincent, malgré les pressions multiples faites de l’extérieur, malgré les instances de certains de ses confrères, malgré les pertes d’argent, le manque de personnel, les avanies de toutes sortes et certains moments de découragement (par exemple VI, 331, et VII, 230), se refusera d’arrêter les missions en Barbarie. Il ne manque pas, d’ailleurs, de raviver à ce sujet le zèle de ses missionnaires: «Qui est-ce qui ne s’offrirait pour Madagascar, pour la Barbarie, pour la Pologne et pour ailleurs où Dieu se plaît d’être servi par la Compagnie?» (XII, 241, ou XI, 411).

Considération de saint Vincent pour les musulmans

Saint Vincent connaît et respecte l’Islam. Les mots qu’il emploie vis-à-vis des Turcs ne sont pas méprisants en général. C’est pourtant l’époque où la dénomination de Turc est une des plus grandes injures si l’on en juge par l’énumération qu’en donne Sganarelle dans le Don Juan de Molière: «Le plus grand scélérat…un enragé, un chien, un diable, un Turc!»

Malgré les terribles épreuves que doivent subir Jean Barreau ou Philippe Le Vacher de la part des Turcs, saint Vincent n’emploie contre ces derniers aucune formule infamante. Il va même jusqu’à reconnaître que les avanies survenues sont parfois provoquées par le manque de prudence de ses confrères. Il écrit, le 22 juin 1657: «Le Consul de Tunis (Martin Husson) a été renvoyé en France par le dey et celui d’Alger (Jean Barreau) mis en prison par la douane, et tout cela sans sujet, mais non pas sans prétexte» (VI, 330). Il est vrai qu’il reconnaît en même temps la difficulté d’échapper à de telles avanies suscitées par la rapacité et la versatilité des maîtres des lieux comme il s’en explique auprès du Frère Barreau: «Le rétablissement de l’ancien bacha vous fait appréhender avec sujet qu’il vous traite avec la même rigueur que par le passé, et que les divers présents qu’il vous faudra achèvent de vous accabler. Je vous avoue que je suis fort en peine de tant de sujets d’accablement qui vous surviennent, ne voyant pas les moyens de vous en relever, si la Providence ne vous envoie quelque secours extraordinaire» (VI, 7).

Certains auteurs vont jusqu’à affirmer que, si saint Vincent ne parle jamais de sa captivité et s’il essaie, en 1660, de détruire les lettres qui en font mention (VIII, 271), c’est que cette détention y est décrite en termes plutôt bénins et anodins. Le moment est inopportun car on prépare alors une expédition pour délivrer les malheureux esclaves d’Alger. Saint Vincent encourage fortement cette expédition armée contre les Barbaresques. Il se réjouit «de la proposition qu’a faite M. le Chevalier Paul d’aller en Alger pour tirer justice des Turcs» (VII,78) La dernière incise marque bien son point de vue. Il ne s’agit pas de constituer une nouvelle croisade mais de faire mieux respecter les conventions établies et de libérer les esclaves. C’est l’époque où les affaires vont mal entre la France et les pays qui se rattachent à la Sublime Porte. On parle alors «de l’emprisonnement de l’Ambassadeur de Constantinople et du mauvais traitement que les Turcs font aux Consuls d’Alexandrie, d’Alep et de Tripoli» (VII, 259). Au même moment saint Vincent écrit son angoisse à Philippe le Vacher qui se trouve à Marseille:

«Vous ne me dites rien d’Alger ni de Tunis; n’en dit-on rien à Marseille? O mon Dieu, protégez nos pauvres confrères. Je vous prie, Monsieur, de m’en mander quelque nouvelle, si vous en avez» (VII, 396).

Connaissance de l’Islam

On est étonné de la connaissance exacte et parfois approfondie que saint Vincent a de l’Islam. Certes, ses sources d’information ne manquent pas. Les missionnaires d’Alger et de Tunis entretiennent avec lui une correspondance assidue. A l’époque, les supérieurs locaux ont l’habitude d’écrire presque chaque semaine à leur Général (II, 236, 452 ; VII, 249, 504…). Les missives arrivent par paquets à Saint-Lazare (V, 135). On n’hésite pas à faire des doubles (V, 29) et à les envoyer par des voies différentes afin de surmonter les difficultés d’acheminement. Les rapports envoyés sont circonstanciés et parfois assez longs. Saint Vincent est tellement prudent qu’il conseille à l’occasion de coder les lettres. C’est ce qu’il dit à Jean Barreau: «Il est bien à souhaiter que nous ayons un chiffre, si vous en savez l’usage, ou je vous enverrai un» (III, 43).

Les explications ou les précisions sur la religion musulmane ne manquent pas à saint Vincent. Il connaît par une lettre de Julien Guérin de Tunis cette réponse d’un Turc témoin d’une dispute entre chrétiens: «Mon Père, entre nous autres Turcs, il ne nous est pas permis de demeurer trois jours mal avec notre prochain» (III, 225). Il a, de plus, des contacts étroits et nombreux avec d’anciens esclaves. Certains, comme Guillaume Servin et René Duchesne, après leur rachat par Jean Barreau, sont rentrés dans la Compagnie comme frères coadjuteurs (XI, 189, 203).

C’est pourquoi saint Vincent est bien au courant des habitudes musulmanes. Il sait la difficulté de conversion pour un musulman qui risque alors « d’être brûlé tout vif car c’est ainsi qu’ils en usent en ce pays-là » (XI, 307). Il est au courant que les Turcs, comme les Indiens ou les Juifs, ne se découvrent pas, même pour se saluer (XII, 273). Il connaît les jugements transmis par la rumeur publique. Pour convaincre les Dames de la Charité de s’occuper des enfants trouvés dont certains sont vendus par des personnes sans scrupule, il déclare «que c’est être un opprobre à Paris que nous blâmons dans les Turcs, qui est de vendre les hommes comme les bêtes» (XIII, 775).

Estime pour certaines pratiques musulmanes

Chose extraordinaire, saint Vincent ne recule pas à présenter certaines coutumes musulmanes comme des exemples aux Filles de la Charité ou à ses propres confrères. Il n’hésite pas à affirmer: «Les Turcs sont meilleurs que beaucoup de chrétiens» (X, 470). Il s’agit du devoir de se réconcilier et, pour cela, il rapporte la conversation déjà citée de Julien Guérin avec un Turc qui déclare: «Oh! vraiment nous faisons bien autrement, car nous ne laissons jamais coucher le soleil sur notre courroux». Et de conclure: «Voilà ce que les Turcs font. Et par conséquent une Fille de la Charité qui garde quelque froideur sur son cœur contre le prochain sans se mettre en peine de se réconcilier, est pire que les Turcs.» (X, 470).

Quelques mois plus tôt, le 15 novembre 1657, il donnait l’exemple des Turcs pour convaincre les Filles de la Charité de ne pas boire de vin «si ce n’est en cas de maladie, ou qu’il y en eût quelqu’une fort vieille». Voici ce qu’il en dit: «Croyez-moi, mes sœurs, c’est un grand avantage de ne boire jamais de vin. Les Turcs n’en boivent jamais, quoiqu’ils soient dans un pays fort chaud, et s’en portent bien mieux qu’on ne fait ici d’en boire; ce qui fait voir que le vin n’est pas si nécessaire à la vie qu’on croit. Hélas! s’il n’était pas si commun, on ne verrait pas tant de désordres. N’est-ce pas une grande pitié que les Turcs et tous ceux de Turquie, laquelle contient dix milles, qui font 150 de nos lieues, vivent sans cela et que les chrétiens en usent avant tant d’excès!» (X, 360-361). Et saint Vincent en tire la conclusion suivante: «De là vient qu’ils sont si bien composés pour les mœurs, qu’ils ne peuvent pas souffrir qu’une personne parle haut parmi eux».

Ce dernier exemple a déjà été présenté, presque deux ans auparavant, aux Prêtres de la Mission au cours d’une répétition d’oraison: «Vous voyez que, dans certaines villes, comme, par exemple, dans Constantinople, il y a une police… pour visiter et remarquer ceux qui parlent trop haut et font trop de bruit… et, s’ils s’en trouvent quelqu’un qui s’emporte et parle trop haut, sans autre forme de procès et sur le champ, ils le font coucher sur le pavé, étendu, et là lui font donner vingt, trente coups de bâton. Or, ces gens-là, ces Turcs font cela par pure police ; à combien plus forte raison le devons-nous faire, nous autres, par principe de vertu» (XI, 212). Cette présentation nous change des bouffonneries turques dans lesquelles se délecte Molière à la fin du Bourgeois Gentilhomme.

Exemples à suivre

A l’occasion saint Vincent reconnaît à leur juste valeur les gestes charitables accomplis par un non-chrétien. Il rappelle aux Filles de la Charité que le service des malades doit aller jusqu’à «l’assistance des âmes». En effet, il n’y  a rien de spécifiquement chrétien à soigner les corps. «Un Turc, un idolâtre peuvent assister le corps. Voilà pourquoi Notre-Seigneur n’aurait eu que faire d’instituer une Compagnie pour cette seule considération, la nature obligeant assez à cela» (X, 334). Il explique aussi à ses missionnaires qu’il y a une sagesse naturelle partagée universellement: «Ce n’est pas que, dans le monde, il n’y ait des proverbes qui sont bons ; aussi ne sont-ils pas opposés aux maximes chrétiennes, comme celui-ci : « Qui fera bien, bien trouvera» . Cela est vrai ; les païens et les Turcs l’avouent, et il n’y a personne qui n’en demeure d’accord» (XII, 273). Une autre fois, il reconnaît qu’il est naturel de s’entraider à faire le bien : « « Les Turcs mêmes, qui ne connaissent pas Dieu, y sont obligés; et  quand je n’aurais autre enseignement qu’eux, la loi naturelle m’y oblige» (X, 329).

Saint Vincent est encore plus audacieux quand il donne l’exemple des musulmans pour inciter à la récitation du chapelet les Sœurs qu’il encourage en ces termes: « Or, si les Turcs ont quelque sorte de dévotion au chapelet, voyez s’il n’est pas raisonnable que vous ayez grande dévotion à la sainte Vierge». Pour arriver à cette conclusion, il explique l’emploi du chapelet musulman: «Cela (cette dévotion) a été trouvé si beau par les Turcs mêmes qu’ils portent un chapelet quelquefois au col, d’autres en écharpe. Oh, savez-vous comment ils disent le chapelet? Ils ne disent pas, comme nous, le Pater et l’Ave, parce qu’ils ne croient pas en Notre-Seigneur et ne le tiennent pas pour leur seigneur, bien qu’ils le respectent beaucoup, lui et la sainte Vierge, au point que, s’ils entendaient quelqu’un blasphémer contre Notre-Seigneur, ils le feraient mourir. Ils prennent donc leur chapelet: «Allah, Allah; mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi; Dieu juste, Dieu miséricordieux, Dieu puissant» . Ce sont les épithètes qu’ils lui donnent» (X, 621).

On ne peut être plus précis. Saint Vincent connaît le sens du mot Allah. Il sait comment est constitué le chapelet musulman avec ses 99 grains dont chacun épelle un nom de Dieu. Les trois invocations de Dieu juste, miséricordieux et puissant, sont exactes. Plus que cela, il explique de façon très juste la pensée musulmane sur Jésus et la Vierge Marie, alors que le contexte ne le réclame pas. Pour les musulmans, en effet, Jésus est né d’une vierge de façon miraculeuse et ils le respectent tellement qu’ils refusent de croire à sa mort infamante sur la croix (Coran, IV, 156). Quant à Marie, elle est la seule femme dont le nom soit cité dans le Coran qui affirme qu’elle a été purifiée et choisie « de préférence à toutes les femmes de l’univers» (Coran, III, 37).

But de la mission en Barbarie

La connaissance du monde musulman ne rend saint Vincent que plus lucide sur les conditions de vie des chrétiens dans les pays dominés par l’Islam. Il reconnaît que « les Turcs pensent faire sacrifice à Dieu de les persécuter» (VII, 326) et il sait que la conversion des chrétiens «en la religion de Mahomet enflait le courage des Turcs» (V, 85). L’aide qu’il veut apporter aux captifs de Barbarie est à la fois matérielle et spirituelle. Il n’est pas question de faire concurrence aux ordres de rédemption, comme les Trinitaires et les Mercédaires, qui se limitent à racheter les esclaves chrétiens. Il le dit clairement lorsqu’il projette d’envoyer  des missionnaires à Alger (II, 360). Il le redit une quinzaine d’années plus tard au cours d’une répétition d’oraison après avoir évoqué l’Ordre de la Rédemption qui s’occupe du rachat des captifs: «Cela est beau et bien excellent; mais il me semble qu’il y a encore quelque chose de plus en ceux qui non seulement s’en vont à Alger, à Tunis, pour y contribuer à racheter les pauvres chrétiens, mais qui, outre cela, y demeurent, et y demeurent pour racheter ces pauvres gens, pour les assister spirituellement et corporellement, courir à leurs besoins, être toujours là pour les assister» (XI, 437).

C’est ce qu’il disait déjà dans ses avis à Boniface Nouelly et à Jean Barreau (XIII, 306-307) et dans le règlement de vie remis à Jean Le Vacher et à Martin Husson en partance pour Alger (XIII, 363). Saint Vincent reste fidèle à lui-même dans sa vision missionnaire. Pour aider les pauvres, il faut se faire proche d’eux pour les aider matériellement et spirituellement dans leurs misères. En Barbarie, il s’agit d’aider les esclaves dans leur détresse, les réconforter dans leur foi malgré les pressions morales, psychologiques et même physiques pour les faire apostasier, leur rendre espoir en montrant qu’ils ne sont pas oubliés. C’est tout à l’honneur de saint Vincent d’avoir compris, comme par expérience, le désespoir profond de ces esclaves. Les lettres écrites par ces derniers se perdaient soit à cause des difficultés d’acheminement (V, 526-527), soit aussi  que leur propre famille ne désirait pas y donner suite pour des raisons multiples.

Le grand souci de saint Vincent est de permettre à ces esclaves de se faire connaître en s’assurant que leurs lettres arrivent réellement à destination, chargeant souvent les curés des paroisses de remettre eux-mêmes ces lettres afin d’obliger les familles à y répondre.

Saint Vincent ne manque pas d’admirer la foi de ces esclaves et souvent il réclame plus de mansuétude de la part de ses missionnaires devant le laisser-aller et même la conduite scandaleuse de certains, révoltés par leur infortune. Ses conseils à Philippe Le Vacher, à la nature un peu trop impétueuse, sont claires et révèlent une connaissance peu banale de l’état d’esclavage: «Surtout, lui écrit-il, il ne faut pas entreprendre d’abolir si tôt les choses qui sont en usage parmi eux (les esclaves), bien que mauvaises…Je vous prie de condescendre autant que vous pourrez à l’infirmité humaine; vous gagnerez plutôt les ecclésiastiques esclaves en leur compatissant que par le rebut et la correction. Ils ne manquent pas de lumière, mais de force» (IV, 121). A l’occasion, saint Vincent fait l’éloge de certains martyrs, comme celui du jeune Marjorquin Pierre Borguny brûlé vif à Alger pour être revenu à la foi chrétienne. Son corps sera ramené à Paris en 1657 par les soins de Philippe Le Vacher. Saint Vincent en parle dans ses lettres (V, 341-342) et dans ses entretiens (XI, 389-392).

Mission auprès des musulmans

Cependant l’intérêt missionnaire de saint Vincent ne s’arrête pas aux seuls esclaves. Il pense aussi aux musulmans. Il est vrai qu’il montre une extrême prudence et qu’il donne, sur ce point, des ordres précis à ses missionnaires. «Ils s’assujettiront, dit-il, aux lois du pays, hors la religion, de laquelle ils ne disputeront jamais, et ne diront rien pour la mépriser» (XIII, 307, 364). Il sait bien, en effet, que, dans les pays musulmans, «il n’est pas loisible de parler contre la religion de Mahomet, sur peine de vie» (II, 415). Il rappelle à l’ordre Philippe Le Vacher enclin à un zèle parfois intempestif: « Vous avez un (autre) écueil à éviter parmi les Turcs et les renégats: au nom de Notre-Seigneur, n’ayez aucune communication avec ces gens-là…Il est plus facile et plus important d’empêcher que plusieurs esclaves ne se pervertissent, que de convertir un seul renégat. Un médecin qui préserve du mal mérite plus que celui qui le guérit» (IV, 121-122).

Saint Vincent se refuse à toute prédication intempestive. Pourtant l’époque n’est pas loin où certains missionnaires, en particulier parmi les fils de saint François, recherchaient hardiment le martyre. Tel, à Constantinople, le capucin saint Joseph de Leonessa qui appartenait au monastère de Saint-Benoît, aujourd’hui occupé par les Lazaristes, et qui, en 1587, force la porte du sérail pour aller convertir le sultan Murad III. Libéré miraculeusement après de multiples tortures, il meurt doucement en Italie en 161213. Saint Vincent a dû en entendre parler par ses confrères qui firent la mission à Leonessa (VIII, 31, 127). Joseph de Leonessa fut béatifié en 1737, six jours après la canonisation de saint Vincent.

Est-ce dire que ce dernier s’oppose à tout contact missionnaire avec le milieu musulman? En fait, s’il s’y refuse directement, ce n’est pas par principe mais simplement par prudence. On ne pouvait pas remettre en cause la mission auprès des pauvres esclaves pour quelques conversions parfois aléatoires. C’est ce que dit saint Vincent à Philippe Le Vacher en lui demandant de modérer son ardeur (IV, 122). Cependant, si à l’occasion une conversion se présente, saint Vincent n’élève aucune critique malgré les inconvénients qui puissent s’en suivre, comme ce qui est arrivé avec le fils du bey de Tunis. Il écrit à Antoine Portail : « M. Guérin, de Tunis, travaille toujours avec grande bénédiction. Il a échappé un grand danger à suite de la conversion du fils du roi, qui, s’étant sauvé avec cinq ou six de sa suite, se sont allés faire baptiser en Sicile; et le pauvre M. Guérin, contraint à demeurer fermé un mois durant, sur le soupçon qu’on avait qu’il y eût contribué, en sorte qu’il attendait d’heure à autre qu’on le vînt prendre pour le faire brûler; à quoi il était tout résolu» (II, 622). Saint Vincent recommande seulement la plus grande discrétion. Il en donne la raison dans une lettre à Jean Barreau à Alger. Il lui conseille «de ne jamais écrire ni parler des conversions de delà, et qui plus est, de ne pas tenir la main à celles qui se font contre la loi du pays. Vous avez sujet de craindre que quelqu’un ne feigne cela pour exciter une avanie» (III, 42).

Il est même prêt à accueillir un converti dans sa communauté, fidèle en cela à sa pratique de regarder tout événement comme un signe de Dieu. C’est ce qu’il dit à Edme Jolly, supérieur à Rome: «C’est chose fort nouvelle qu’un Turc soit reçu à l’état ecclésiastique, et encore plus qu’il soit admis dans une communauté. Néanmoins il peut y avoir quelque exception dans la règle générale qui exclut telles sortes de gens de nos saints ministères; et celui qui vous demande d’entrer en notre compagnie pour y être fait prêtre peut être en de telles dispositions que ce serait bien fait de le recevoir» (VII, 377).

Dimension universelle de la mission

Pour saint Vincent, la mission est une. L’évangélisation doit s’adresser aussi bien aux chrétiens pour les renforcer dans leur foi qu’à ceux qui ne connaissent pas encore la religion chrétienne pour les appeler à la conversion. Les missionnaires de Barbarie ont à s’occuper de tout le monde en tenant compte de certaines priorités. Saint Vincent cite, au sujet des Turcs, le récit «d’un prêtre de la Mission envoyé pour la conversion des infidèles» (X, 470). On ne peut être plus explicite. Souvent il met sous le nom de pauvres tous ceux qui ont besoin de son ministère, chrétiens ou non. «C’est la vérité, Monsieur, écrit-il à Etienne Blatiron, que ceux-là feront bien aux pays étrangers à l’égard des pauvres et des captifs s’ils se plaisent à faire ici les mêmes choses auprès des malades et des affligés» (III, 337).

Il s’en explique de la même façon à Jacques de La Fosse qui hésite à s’occuper des Filles de la Charité: «La vertu de miséricorde ayant diverses opérations, elle a porté la Compagnie à différentes manières d’assister les pauvres; témoin le service qu’elle rend aux forçats des galères et aux esclaves de Barbarie» (VIII, 238). Et quand il parle de «la conversion des nations pauvres», il pense explicitement aussi bien aux Indes, au Japon qu’à la Barbarie (XI, 291).

L’intérêt de saint Vincent pour les pays musulmans trouve sa source dans une attirance personnelle mais aussi dans des raisons théologiques car, à plusieurs reprises, il rappelle que le Pape «a pouvoir d’envoyer tous les ecclésiastiques par toute la terre, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes» (II, 51.Voir aussi III, 154, 158, 182; XI, 421). Selon lui, la reconnaissance officielle de la Congrégation de la Mission par le Saint-Siège exige d’avoir une vision universelle de la mission. «Notre vocation, rappelle saint Vincent, est d’aller non en une paroisse, ni seulement en un évêché, mais par toute la terre» (XII, 262).

Préoccupé par le développement des hérésies, en particulier par l’hérésie protestante, il se demande aussi, en fonction d’une certaine théologie de l’histoire, si l’avenir de la chrétienté ne résiderait pas dans les pays non chrétiens.

« Qui nous assurera, confie-t-il à Jean Dehorgny, que Dieu ne nous appelle point présentement en Perse?…Que savons-nous si Dieu ne veut pas transférer la même Eglise chez les infidèles, lesquels gardent peut-être plus d’innocence dans leurs mœurs que la plupart des chrétiens, qui n’ont rien moins à cœur que les saints mystères de notre religion? Pour moi, je sais que ce sentiment me demeure depuis longtemps » (III, 154. Cf. III, 35, et XI, 309).

Théologie pastorale de saint Vincent

La volonté missionnaire de saint Vincent est soutenue et éclairée par une pédagogie adaptée. On ne peut l’oublier, sa théologie pastorale est basée sur le mystère de l’Incarnation. Le premier avis qu’il donne aux missionnaires qui se rendent à Alger et à Tunis s’y rapporte: «Ils doivent avoir une particulière dévotion au mystère de l’Incarnation, par lequel Notre-Seigneur est descendu sur la terre pour nous assister dans notre esclavage, dans lequel l’esprit malin nous tient captifs» (XIII, 306). Il est donc normal que leur mission soit principalement d’aider spirituellement et corporellement tous les esclaves chrétiens. Nous retrouvons là l’intuition première de saint Vincent selon laquelle la meilleure façon de combattre l’hérésie dans les campagnes françaises est de renforcer les fidèles dans leur propre foi. Pour cela il est nécessaire de faire preuve de prudence et de patience. Saint Vincent recommande à Jean Barreau «d’user de toutes les précautions imaginables pour ne donner sujet aux Turcs de le tyranniser» (VI, 135).

D’autre part, le missionnaire ne peut se croire responsable de tout, en dehors de son propre zèle. Saint Vincent rappelle à Philippe Le Vacher qu’il est envoyé à Alger pour soulager les captifs. Cependant, lui dit-il, «vous n’êtes pas responsable de leur salut, comme vous pensez» (IV, 120). Il rassure de la même façon le frère de ce dernier, Jean, qui se trouve à Tunis: «Dieu ne demande pas de vous que vous alliez au delà des moyens qu’il vous donne» (VII, 506). Dans d’autres occasions, s’il est impossible d’agir ou de réussir, il recommande de s’en remettre à Dieu. C’est ce qu’il conseille à Jean Barreau: «Il nous faut demeurer en paix, en adorant la puissance de Dieu par notre faiblesse» (VI, 7). Ou encore:

«Après que vous avez fait ce que vous avez pu pour empêcher qu’il se  pervertisse aucun chrétien, il faut se consoler en Notre-Seigneur, qui pourrait empêcher ce malheur et qui ne le fait pas» (V, 31).

Pédagogie missionnaire de saint Vincent

Ceci dit, le but d’un missionnaire est de convertir tout homme à la foi catholique. Saint Vincent, dans la ligne tracée par saint François de Sales, reconnaît que la religion chrétienne n’est pas partagée par tous mais il se refuse de l’imposer par force. Une religion d’amour ne peut se répandre que par persuasion. Affrontée depuis sa plus jeune enfance aux tensions provoquées par le protestantisme, il a le sens de la pluralité religieuse et le respect des consciences. C’est pourquoi il demande à ses missionnaires d’éviter toute polémique ou tout geste qui pourrait être mal interprété. La conduite qu’il leur dicte est claire. Rappelons ce qu’il leur prescrit: «Ils s’assujettiront aux lois du pays, hors la religion, de laquelle ils ne disputeront jamais, et ne diront rien pour la mépriser» (XIII, 307). On pourrait reprendre pour la mission auprès des musulmans ce que dit saint Vincent au sujet des protestants. «Qu’ils se souviennent, écrit-il aux missionnaires de Richelieu, qu’ils ne vont pas là pour  les hérétiques, mais que c’est pour les pauvres catholiques, et que, si néanmoins, chemin faisant, l’occasion d’instruire quelqu’un se présente, qu’ils le fassent doucement et humblement, montrant que ce qu’on leur dit vient des entrailles de compassion et de charité et non d’indignation» (I, 429).

Saint Vincent parle d’expérience. «Je n’ai jamais vu, ni su, avoue-t-il, qu’aucun hérétique ait été converti par la force de la dispute, ni par la subtilité des arguments» (XI, 66). La raison en est que «l’on ne croit point un homme pour être bien savant, mais pource que nous l’estimons bon et l’aimons» (I, 295). C’est pourquoi la première évangélisation est celle du témoignage. Le missionnaire peut faire beaucoup en effectuant le bien qui se trouve à sa portée. Saint Vincent croit à la valeur de l’exemple. C’est la base de sa théologie missionnaire ancrée dans le mystère de l’Incarnation. Il faut imiter le Christ qui «commença à faire, et puis à enseigner». Cette maxime marque l’introduction des Règles communes des Prêtres de la Mission et en constitue l’originalité. Au supérieur de Marseille, Firmin Get, qui commençait à douter de la valeur du travail en Barbarie, saint Vincent écrit : « Et quand il n’arriverait autre bien de ces stations que de faire voir à cette terre maudite la beauté de notre sainte religion, en y envoyant des hommes qui traversent les mers, qui quittent volontairement leur pays et leurs commodités et qui s’exposent à mille outrages pour la consolation de leurs frères affligés, j’estime que les hommes et l’argent seraient bien employés» (VII, 117).

Ainsi, chaque fois que le bien réalisé est reconnu comme tel, saint Vincent ne manque pas de s’en réjouir. «Nos gens de Barbarie, écrit-il le 28 août 1654 au supérieur de Varsovie, sont à telle édification, par la miséricorde de Dieu, que le bacha de Tripoli en Barbarie, demande qu’on lui donne quelqu’un qui fasse comme eux, et se propose même d’en écrire au roi» (V, 178). Ou encore, au cours d’une conférence, il raconte, en parlant de Jean Le Vacher: «Etant de retour à Tunis, le dey, quoique barbare, lui dit qu’il gagnait le ciel en faisant tant d’aumônes…Vous voyez qu’il est cause que les infidèles mêmes respectent notre religion» (XI, 449). Et de continuer: «Ce que m’a assuré aussi M. Philippe Le Vacher, son frère, à qui demandant comment les Turcs faisaient pour notre religion, il m’a dit que, pour les choses spirituelles, ils étaient trop grossiers et qu’ils n’en sont nullement capables, mais que, pour les choses et cérémonies extérieures, ils les respectaient et honoraient, jusque-là même que de prêter de leurs tapisseries pour nos solennités»14. (XI, 449).

La conclusion qu’en tire saint Vincent reste d’actualité. «Ô Sauveur! s’écrie-t-il, ô prêtres de la Mission! ô nous tous de la Mission! nous pouvons ainsi faire respecter notre sainte foi en vivant selon Dieu, en imitant ce bon M. Le Vacher» (XI, 449).

P. Yves DANJOU, CM 🔸

Le but d’un missionnaire est de convertir tout homme à la foi catholique. Saint Vincent, dans la ligne tracée par saint François de Sales, reconnaît que la religion chrétienne n’est pas partagée par tous mais il se refuse de l’imposer par force. Une religion d’amour ne peut se répandre que par persuasion.

Pour citer l’article :

Danjou, Yves C.M. (1999) “Saint Vincent de Paul et l’Islam,” Vincentiana: Vol. 43: No. 4, Article 35. Available at: http://via.library.depaul.edu/vincentiana/vol43/iss4/35

Notes :

1. Ce texte reprend en partie mon article publié sous le même titre dans le « Bulletin des Lazaristes de France », n° 98, en février 1985.

2. Les chiffres dans le texte renvoient à P. Coste, «Vincent de Paul. Correspondance, Entretiens, Documents», 14 volumes, Paris, 1920-1925.

3. Pascal, «Œuvres complètes», Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1954, p. 1192-1193.

4. L. Chierotti, «Il catechismo malgascio del 1657» Vincentiana, n°3, 1990, p. 326.

5. Un des premiers auteurs à mettre en doute la véracité de l’esclavage de saint Vincent est A. Rédier, «La vraie vie de Saint Vincent de Paul», Paris, 1927. Sa thèse est reprise et développée par P. Grandchamp, «La prétendue captivité de Saint Vincent de Paul à Tunis », tiré à part, Tunis, 1928-1929, texte réédité en 1965 dans les Cahiers de Tunisie.

6. Citons, à la suite de G. Turbet-Delof qui a réfuté les arguments de Grandchamp dans son article «Saint Vincent de Paul a-t-il été esclave à Tunis?», Revue d’Histoire de l’Eglise de France, LVII, n° 161, juillet- décembre 1972, p. 331-340, P. Miquel, «Vincent de Paul», Fayard, 1996. B. Pujot, «Vincent de Paul, le précurseur», Albin Michel, 1998. R. Wulfman, «Charité publique et finances privées: Monsieur Vincent, gestionnaire et saint», Presses Universitaires du Septentrion, 1998. B. Koch, «St Vincent, expert en procédure», Bulletin des Lazaristes de France, n° 168, avril 1999, p. 93-110.

7 H. Simard, «Saint Vincent de Paul et ses œuvres à Marseille», Lyon, Vitte, 1894, p. 19.

8 R. Mantran, «Istanbul dans la seconde moitié du XVII° siècle», Maisonneuve, 1962, p. 553-554.

9 G. de Vaumas, «L’éveil missionnaire de la France au XVII° siècle», Bloud et Gay, 1959, p. 330.

10 En 1659, saint Vincent expliquera l’importance stratégique de la maison de Marseille: «Elle est sur le passage et à mi-chemin de Rome; c’est un port de mer où l’on s’embarque pour l’Italie et le Levant, et partant très commode pour la Compagnie. Elle a soin du salut et du soulagement des pauvres forçats, sains et malades, et fait les affaires des esclaves de Barbarie» (XII, 149).

11 Ces corsaires n’hésitent pas à faire des raids jusqu’en Islande. En 1627, ils mettent à sac la ville de Reykjavik (cf. Bartolomé et Lucile Bennassar, «Les chrétiens d’Allah. L’histoire extraordinaire des renégats, XVI° et XVII° siècles», Perrin, 1989, p. 397 et suivantes).

12 P. Coste, par contre, dans sa bibliographie «Le grand saint du grand siècle, Monsieur Vincent», Desclée de Brouwer, 1931, 3 vol., traite la mission en Barbarie comme une simple œuvre qu’il situe dans le prolongement des mendiants, des prisonniers et des galériens.

13 Article «Joseph de Leonessa», dans l’encyclopédie Catholicisme, tome VI, colonne 1002.

14 Saint Vincent reconnaît à juste titre l’importance des solennités religieuses et des chants liturgiques comme expression de la foi chrétienne. Il met sa libération de son esclavage à Tunis sur le compte «de quelques louanges chantées en la présence» d’une des femmes de son maître (I, 10). Nous savons encore actuellement comment les liturgies orientales, avec leurs chants et leur culte plein de grandeur, peuvent avoir une influence profonde sur certains musulmans.