« Afin que tu puisses raconter à ton fils et au fils de ton fils » (Ex. 10, 2). La vie se fait Histoire. MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS POUR LA 54e JOURNÉE MONDIALE DES COMMUNICATIONS SOCIALES

Je veux consacrer le Message de cette année au thème de la narration, parce que je crois que, pour ne pas s’égarer, nous avons besoin de respirer la vérité des bons récits : des récits qui construisent, et non qui détruisent; des récits qui aident à retrouver des racines et la force d'aller de l'avant ensemble.

Pape Francois

« Afin que tu puisses raconter à ton fils et au fils de ton fils » (Ex. 10, 2). La vie se fait Histoire. MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS POUR LA 54e JOURNÉE MONDIALE DES COMMUNICATIONS SOCIALES

Je veux consacrer le Message de cette année au thème de la narration, parce que je crois que, pour ne pas s’égarer, nous avons besoin de respirer la vérité des bons récits : des récits qui construisent, et non qui détruisent; des récits qui aident à retrouver des racines et la force d’aller de l’avant ensemble. Dans la confusion des voix et des messages qui nous entourent, nous avons besoin d’un récit humain, qui parle de nous et de la beauté qui nous habite. Un récit qui sache regarder le monde et les événements avec tendresse ; qui raconte que nous faisons partie d’un tissu vivant ; qui révèle l’entrelacement des fils par lesquels nous sommes rattachés les uns aux autres.

1. Tisser des récits

L’homme est un être narrateur. Dès notre plus jeune âge, nous avons faim de récits comme nous avons faim de nourriture. Qu’ils soient sous forme de fables, de romans, de films, de chansons, de nouvelles … les récits affectent nos vies, même si nous n’en sommes pas conscients. Nous décidons souvent ce qui est bien ou mal en fonction des personnages et des récits que nous avons assimilés. Les récits nous marquent, façonnent nos convictions et nos comportements, ils peuvent nous aider à comprendre et à dire qui nous sommes.

L’homme n’est pas seulement le seul être qui ait besoin de vêtements pour couvrir sa vulnérabilité (cf. Gn 3, 21), mais il est aussi le seul qui ait besoin de se raconter, de “se revêtir” d’histoires pour protéger sa vie. Nous tissons non seulement des vêtements, mais aussi des récits : en effet, la capacité humaine à “tisser” conduit à la fois aux tissus et aux textes. Les récits de tous les temps ont un “cadre” commun : la structure prévoit des “héros”, même quotidiens, qui, pour poursuivre un rêve, affrontent des situations difficiles, combattent le mal, stimulés par une force qui les rend courageux, celle de l’amour. En nous immergeant dans les récits, nous pouvons retrouver des motivations héroïques pour faire face aux défis de la vie.

L’homme est un être narrateur parce qu’il est un être en devenir, qui se découvre et s’enrichit dans la trame de ses jours. Mais, depuis les origines, notre récit est menacé : le mal s’insinue dans l’histoire.

2. Tous les récits ne sont pas bons

« Si vous mangez, vous deviendrez comme Dieu » (cf. Gn 3, 4) : la tentation du serpent insère dans la trame du récit un nœud difficile à défaire. “Si tu possèdes, tu deviendras, tu atteindras…”, murmurent encore aujourd’hui ceux qui se servent du dit storytelling pour instrumentaliser. Combien de récits nous intoxiquent, en nous persuadant que, pour être heureux, nous aurions constamment besoin d’avoir, de posséder, de consommer. Nous ne réalisons pratiquement pas à quel point nous devenons avides de tapages et de commérages ; nous consommons tant de violence et de fausseté. Souvent sur les toiles de la communication, au lieu de récits constructifs, qui sont un vecteur de liens sociaux et de tissu culturel, des récits destructeurs et offensants sont élaborés, détruisant et brisant les fils fragiles de la cohabitation. En rassemblant des informations non vérifiées, en répétant des discours insignifiants et faussement persuasifs, en blessant avec des propos de haine, on ne tisse pas l’histoire humaine, mais on dépouille l’homme de sa dignité.

Cependant, tandis que les récits instrumentalisés et utilisés à des fins de domination ont la vie courte, un bon récit est capable de transcender les frontières de l’espace et du temps. Des siècles plus tard, il reste pertinent, parce qu’il nourrit la vie.

À une époque où la falsification devient de plus en plus sophistiquée, atteignant des niveaux exponentiels (le deepfake), nous avons besoin de sagesse pour accueillir et créer de beaux, de vrais et de bons récits. Nous avons besoin de courage pour repousser ceux qui sont faux et mauvais. Nous avons besoin de patience et de discernement pour redécouvrir des récits qui nous aident à ne pas perdre le fil au milieu des nombreuses afflictions d’aujourd’hui; des récits qui remettent en lumière la vérité de ce que nous sommes, jusque dans l’héroïsme ignoré de la vie quotidienne.

3. Le Récit des récits

L’Écriture Sainte est le Récit des récits. Combien d’événements, de peuples, de personnes nous présente-t-elle! Elle nous montre dès le début un Dieu qui est créateur et en même temps narrateur. En effet, il prononce sa Parole et les choses existent (cf. Gn 1). A travers sa narration, Dieu appelle les choses à la vie et, au sommet, il crée l’homme et la femme comme ses interlocuteurs libres, générateurs de récits avec lui. Dans un Psaume, la créature raconte au Créateur : « C’est toi qui as créé mes reins, qui m’as tissé dans le sein de ma mère. Je reconnais devant toi le prodige, l‘être étonnant que je suis […] Mes os n’étaient pas cachés pour toi quand j’étais façonné dans le secret, modelé aux entrailles de la terre » (Ps 138 (139), 13-15). Nous ne sommes pas nés accomplis, mais nous avons besoin d’être constamment “tissés” et “brodés”. La vie nous a été donnée comme une invitation à continuer à tisser cette “étonnante merveille” que nous sommes.

En ce sens, la Bible est la grande histoire d’amour entre Dieu et l’humanité. Au centre se trouve Jésus : son histoire porte à son accomplissement l’amour de Dieu pour l’homme et en même temps l’histoire d’amour de l’homme pour Dieu. Ainsi l’homme sera appelé, de génération en génération, à raconter et à fixer dans la mémoire les épisodes les plus significatifs de ce Récit des récits, ceux qui sont capables de communiquer le sens de ce qui s’est advenu.

Le titre de ce Message est tiré du livre de l’Exode, un récit biblique fondamental où l’on voit Dieu intervenir dans l’histoire de son peuple. En effet, lorsque les enfants d’Israël asservis crient vers lui, Dieu écoute et se souvient : « Dieu entendit leur plainte ; Dieu se souvint de son alliance avec Abraham, Isaac et Jacob. Dieu regarda les fils d’Israël, et Dieu les reconnut » (Ex 2, 24-25). De la mémoire de Dieu survient la libération de l’oppression, s’accomplissant à travers des signes et des prodiges. C’est à ce moment-là que le Seigneur donne à Moïse le sens de tous ces signes : « afin que tu puisses raconter et fixer dans la mémoire de ton fils et du fils de ton fils quels signes j’ai accomplis. Alors, vous saurez que je suis le Seigneur! » (Ex 10, 2). L’expérience de l’Exode nous enseigne que la connaissance de Dieu se transmet avant tout en racontant, de génération en génération, comment il continue à être présent. Le Dieu de la vie se communique en racontant la vie.

Jésus lui-même parlait de Dieu, non pas avec des discours abstraits, mais avec des paraboles, des récits courts, tirés de la vie quotidienne. Ici, la vie devient récit et ensuite, pour l’auditeur, le récit prend vie : cette narration entre dans la vie de celui qui l’écoute et la transforme.

Même les évangiles, ce n’est pas un hasard, sont des récits. Alors qu’ils nous informent sur Jésus, ils nous “performent”[1] à Jésus, ils nous conforment à lui : l’Évangile demande au lecteur de participer à la même foi afin de partager la même vie. L’Évangile de Jean nous dit que le Narrateur par excellence – le Verbe, la Parole – s’est fait narration : « Le Fils Unique engendré, lui qui est Dieu, lui qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a raconté » (Jn 1, 18). J’ai utilisé le terme “raconté” parce que l’original exeghésato peut être traduit par “révélé” ou “raconté”. Dieu s’est personnellement inséré dans notre humanité, nous donnant ainsi une nouvelle façon de tisser nos récits.

4. Une histoire qui se renouvelle

L’histoire du Christ n’est pas un patrimoine du passé, c’est notre histoire, toujours actuelle. Elle nous montre que Dieu a pris à cœur l’homme, notre chair, notre histoire, au point de se faire homme, chair et histoire. Il nous dit aussi qu’il n’y a pas d’histoires humaines insignifiantes ou petites. Après que Dieu s’est fait histoire, chaque histoire humaine est, en un certain sens, l’histoire divine. Dans l’histoire de chaque homme, le Père revisite l’histoire de son Fils descendu sur terre. Chaque histoire humaine a une dignité inviolable. Par conséquent, l’humanité mérite des récits qui soient à sa hauteur, à cette hauteur vertigineuse et fascinante à laquelle Jésus l’a élevée.

« De toute évidence – écrit saint Paul – vous êtes cette lettre du Christ, écrite non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant, non pas, comme la Loi, sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur vos cœurs. » (2 Co 3, 3). L’Esprit Saint, l’amour de Dieu, écrit en nous. Et en écrivant ainsi en nous, il fixe le bien et nous le rappelle. Rappeler signifie en fait reporter au cœur, “écrire” sur le cœur. Par l’œuvre de l’Esprit Saint, chaque histoire, même la plus oubliée, même celle qui semble écrite sur les lignes les plus tordues, peut devenir inspirée, peut renaître comme un chef-d’œuvre, en devenant un prolongement de l’Évangile. Comme les Confessions d’Augustin. Comme le Récit du Pèlerin d’Ignace. Comme l’Histoire d’une âme de Thérèse de l’Enfant Jésus. Comme Les Fiancés, comme les Frères Karamazov. Comme d’innombrables autres récits, qui ont admirablement mis en scène la rencontre entre la liberté de Dieu et celle de l’homme. Chacun de nous connaît diverses histoires qui ont une odeur d’Évangile, qui ont témoigné de l’Amour qui transforme la vie. Ces histoires réclament d’être partagées, racontées, pour les faire vivre en tout temps, avec tout langage, par tous les moyens.

5. Une histoire qui nous renouvelle

Dans chaque grand récit, notre histoire entre en jeu. En lisant l’Écriture, les histoires des saints, ainsi que ces textes qui ont su lire l’âme humaine et mettre en lumière sa beauté, l’Esprit Saint est libre d’écrire dans nos cœurs, en renouvelant en nous la mémoire de ce que nous sommes aux yeux de Dieu. Quand nous faisons mémoire de l’amour qui nous a créés et sauvés, quand nous mettons de l’amour dans nos récits quotidiens, quand nous tissons de miséricorde la trame de nos jours, alors nous tournons la page. Nous ne restons plus attachés aux regrets et aux tristesses, reliés à une mémoire malade qui emprisonne nos cœurs mais, en nous ouvrant aux autres, nous nous ouvrons à la vision même du Narrateur. Raconter à Dieu notre histoire n’est jamais inutile : même si la chronique des événements reste inchangée, le sens et la perspective changent. Se raconter au Seigneur, c’est entrer dans son regard d’amour compatissant envers nous et envers les autres. Nous pouvons lui raconter les histoires que nous vivons, porter les personnes, confier les situations. Nous pouvons avec lui reprendre le tissu de la vie, en recousant les ruptures et les déchirures. Combien en avons-nous besoin, tous !

Avec le regard du Narrateur – le seul qui a l’ultime point de vue – nous nous approchons ensuite des protagonistes, nos frères et sœurs, acteurs à côté de nous de l’histoire d’aujourd’hui. Oui, parce que personne n’est un figurant sur la scène mondiale et l’histoire de chacun est ouverte à un possible changement. Même lorsque nous racontons le mal, nous pouvons apprendre à laisser de l’espace à la rédemption, nous pouvons aussi reconnaître, au milieu du mal, le dynamisme du bien et lui faire de la place.

Il ne s’agit donc pas de poursuivre la logique du storytelling, ni de faire ou de se faire de la publicité, mais de se souvenir de ce que nous sommes aux yeux de Dieu, de témoigner de ce que l’Esprit écrit dans les cœurs, de révéler à chacun que son histoire contient d’étonnantes merveilles. Pour ce faire, confions-nous à une femme qui a tissé l’humanité de Dieu dans son sein et, comme le dit l’Évangile, elle a tissé avec tout ce qui lui arrivait. La Vierge Marie a, en effet, tout conservé, méditant dans son cœur (cf. Lc 2,19). Demandons-lui de l’aide, elle qui a pu défaire les nœuds de la vie avec la douce force de l’amour :

O Marie, femme et mère, tu as tissé dans ton sein la Parole divine, tu as raconté avec ta vie les œuvres magnifiques de Dieu. Écoute nos histoires, conserve-les dans ton cœur, et fais aussi tiennes ces histoires que personne ne veut entendre. Apprends-nous à reconnaître le bon fil qui guide l’histoire. Regarde les nœuds dans lesquels notre vie s’est emmêlée, paralysant notre mémoire. Avec tes mains délicates chaque nœud peut être défait. Femme de l’Esprit, mère de la confiance, inspire-nous aussi. Aide-nous à édifier des histoires de paix, des histoires d’avenir. Et indique-nous le chemin à parcourir ensemble.

Donné à Rome, près de Saint Jean de Latran, le 24 janvier 2020, Mémoire de Saint François de Sales

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[1] Cf. Benoît XVI, Lettre enc. Spe salvi, n. 2 : « Le message chrétien n’était pas seulement « informatif », mais « performatif ». Cela signifie que l’Évangile n’est pas uniquement une communication d’éléments que l’on peut connaître, mais une communication qui produit des faits et qui change la vie. »

 

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Libres propos sur le pèlerinage des Saintes-Maries. 18 – 25 mai aux Saintes Maries de la Mer

Une route parfois longue attend les Voyageurs et les équipes d’aumônerie, qui les ramènera vers leurs familles, leurs communautés. L’Esprit qui les a rassemblés les invite à se disperser pour vivre de la formidable nouvelle proclamée sur la terre de Camargue par les Saintes Maries et Sainte Sara : « Alleluia, Christ est ressuscité ! »

CMission

Libres propos sur le pèlerinage des Saintes-Maries. 18 – 25 mai aux Saintes Maries de la Mer

Françoise ARSAC
Françoise ARSAC

Membre de l'Aumonerie des Voyageurs

18 mai : depuis des années c’est le jour où commence le pèlerinage des Saintes Maries. Rassemblement le matin aux Arnelles pour organiser le co-voiturage. Selon le temps, moustiques ou vent chargé de sable, ciel bleu ou gris égayé de quelques nuages roses ; au bord des roubines s’épanouissent les iris d’eau, des flamants passent au-dessus du terrain en un vol majestueux. On se salue, on s’embrasse. Les visages sont reposés, l’humeur au beau fixe. Au long de la journée se succéderont récollection, messe, repas, festif du seul fait des retrouvailles; l’après-midi récréation à la découverte de la Camargue: promenade dans les prés ou spectacle au plus proche des chevaux et des taureaux, musée, parc ornithologique… On peut encore se retrouver en fin d’après-midi au Palais des Congrès pour le vernissage de l’exposition: congratulations, vin d’honneur, discours, musique, danse parfois…

Il est un soir, il sera un matin, joie du premier jour !

19 mai : à 8 h 30, tout le monde est sur le pont, Palais des Congrès, Crin-Blanc, Criée, nous serons allés de salle en salle, guettant la meilleure acoustique, fuyant la pire, et finalement nous arrangeant de ce qu’on nous offrait… Coin prière à droite ou à gauche, selon les années (sans lien semble-t-il avec la couleur du gouvernement, mais il faudrait peut-être y regarder de plus près…). Longue revue des services, des trous à boucher, avec ou sans équipe bouche-trous, des problèmes matériels. Et puis chacun s’active : courses, catéchèse, rencontres avec les jeunes, préparation du repas, préparation de la veillée, permanences à l’église, au secrétariat, élaboration des panneaux de communication, équipement de la voiture annonces, eucharistie…  le pli est vite pris d’un rythme quotidien soutenu. Première veillée animée par la paroisse, pari de mieux en mieux tenu d’un accueil réciproque dans le désir affiché de tisser les liens entre Saintois et Voyageurs.

Il est un soir, il sera un matin, enthousiasme et promesses du deuxième jour !

20 mai : le groupe s’étoffe devant le lieu de réunion : la plupart viennent à pied, quelques uns en voiture, parfois à vélo ou à trottinette. Je ne me souviens pas avoir jamais vu chevaux, bateaux ou pédalos, peut-être les ai-je oubliés ? Ce soir à la veillée on fera mémoire de notre baptême. Pour l’occasion tout le matériel liturgique et symbolique est convoqué : on puisera l’eau au puits dans l’église – quoi de plus logique ? – mais il faut penser au seau, à la clef du cadenas, au chaudron de cuivre qui tient lieu de cuve baptismale. Et puis encore à la croix, au cierge pascal, au livre de la Parole de Dieu. En coulisses de petites mains s’activent pour préparer tout cela. Le soir les musiciens accordent leurs instruments, et s’accordent entre eux et avec les chanteurs ; il n’est pas évident d’intégrer l’animation liturgique en tant que service rendu à tous !

Il est un soir, il sera un matin, labeur du troisième jour !

21 mai : aujourd’hui nous prierons plus particulièrement pour les malades. Ceux qui sont restés chez eux, ceux qui sont ici, quelque part sur un des terrains : l’immense terrain des Launes qui borde la rive est de l’étang, offrant le spectacle toujours renouvelé d’une vie qui paraît immuable depuis la nuit des temps, le Front de Mer, du Nord à l’octroi, non d’ouest en est, à moins que ce ne soit d’est en ouest… Et puis le terrain du Grand Large, rongé non par l’érosion (ça c’est pour la digue que l’on renforce chaque hiver contre les assauts des éléments) mais par les constructions ; c’est ainsi que l’on dame les terrains aux Saintes Maries, en les proposant au stationnement des Voyageurs pendant quelques années, avant de les « offrir » comme terrains à bâtir ; s’il reste encore un « petit Large » pour garder mémoire du grand, le terrain de Cacharel a été sacrifié sur l’autel des constructions immobilières tandis que la place des Gitans est réservée aux marchands. Terrain de délestage, le Simbeù n’a jamais trouvé son public, parfois concurrencé dans cette fonction par celui des Arnelles, désormais dédoublé (mais non pas doublé…) entre Nord et Sud avec deux chemins d’accès distincts. Et pour finir, last but not least[1], le camping de la Brise, une vraie petite ville dont le cœur, pendant toute la semaine, bat exclusivement au rythme des Voyageurs et des équipes d’aumônerie.

Il est un soir, il sera un matin, ferveur du quatrième jour !

22 mai : journée où l’on prie particulièrement pour et avec nos défunts. Veillée en demi-teinte ; il y a quelques années tout chant était proscrit jusqu’aux dernières minutes de la prière, et voici que maintenant les Voyageurs les acceptent, quand ils ne les demandent pas. Occasion de repenser à tous ceux qui, Voyageurs ou Gadjé, nous ont quittés au fil des ans, occasion de repenser à ceux qui vivent désormais en plénitude le message des Saintes Maries « Christ est ressuscité !!! » Dans la foi on a ainsi cheminé d’une liturgie de deuil à une célébration de l’espérance pascale.

Depuis des décennies cette journée est aussi celle de l’assemblée générale de l’Angvc où des chrétiens s’impliquent aux côtés d’autres citoyens[2] dans l’accès au droit et la lutte contre les discriminations qui trop souvent encore sont le quotidien des Voyageurs et des Gitans, expression concrète d’une charité en actes au service de tous…

Il est un soir, il sera un matin, foi, espérance et charité du cinquième jour !

23 mai : L’activité mémorielle tient encore une grande place en ce jour où Voyageurs, autorités publiques et simples citoyens se retrouvent aux portes d’Arles, sur l’emplacement du camp de Saliers où plusieurs centaines de personnes ont été internées dans des conditions déplorables durant la guerre ; émotion et appel à la vigilance pour que cela ne se reproduise pas…

Dans le village il y a de plus en plus de monde, Gitans et Voyageurs, touristes, journalistes, groupes musicaux… et forces de l’ordre. La tension monte d’un cran, les réunions se font plus fébriles, la fatigue se lit sur les visages, mais dans l’ensemble, compte tenu de l’affluence, tout se passe pour le mieux.

Le soir les jeunes prennent le relais, enfin les jeunes et les lazaristes… Ils ont eu à peine cinq jours pour se rencontrer, se retrouver souvent, faire connaissance parfois, échanger, réfléchir, prier ensemble et animer la veillée du 23 mai : une véritable gageure ! mais chaque année le miracle s’opère et, comme chaque soir, c’est nombreux que nous nous retrouvons autour d’eux dans l’église ; nous y sommes rejoints par l’archevêque d’Aix et par notre évêque accompagnateur, qui se préparent comme nous aux festivités du lendemain.

Il est un soir, il sera un matin, fébrilité du sixième jour !

24 mai : le grand jour est arrivé. Le programme est bousculé : plus de catéchèse ni d’eucharistie sur les terrains, la dernière réunion se déroule à la hâte avant que chacun ne rejoigne son poste pour une journée qui ne laissera à personne le temps de souffler.

Dans les ruelles du village on se fraie difficilement un passage vers l’église. La boutique de vente des cierges est assaillie dès le matin, ce soir l’équipe de nettoyage sera à la peine : balayage entre les bancs, et décapage des portoirs de cierges et de lumignons, ce sont des kilos de cire fondue qui s’agglutinent sous l’effet de la chaleur.

Au presbytère c’est la valse des prêtres et des diacres, qui revêtent leur vêtement liturgique avant d’attendre, sur la place, l’entrée de la procession ; à l’intérieur du sanctuaire l’équipe d’accueil s’affaire pour permettre aux Voyageurs de s’approcher du chœur, et préserver un minimum de sécurité ; en haut, seuls quelques sièges restent vides, trop peu nombreux pour les célébrants : certains resteront debout, d’autres s’assiéront sur la marche de l’autel…

On aperçoit la croix de procession au bout de l’allée centrale, le chant d’entrée résonne sous la voûte de pierre, la messe commence, joyeuse, et recueillie.

Dans le village et dans l’église la tension monte d’heure en heure au fur et à mesure qu’approche celle de la descente des châsses puis de la procession. L’église ne désemplit pas depuis le matin et les animateurs s’épuisent à canaliser vers le silence sinon vers l’intériorité une assemblée aux motivations diverses…

Enfin la descente des châsses peut commencer, attendues avec ferveur par la foule massée, cierge en main, pour les accueillir. Parole de Dieu, homélie, il faut encore un peu de patience pour les voir s’éloigner de la chapelle haute et s’approcher lentement au rythme du Magnificat.

Puis c’est le départ de la procession avec la statue de Sainte Sara vers la mer ; elle trônait jusqu’alors devant les marches de la crypte, parée de ses plus beaux atours, témoignages de la confiance et des remerciements de ceux qui se tournent spontanément vers elle aux heures les plus tristes ou les plus lumineuses.

Chaque année on parle de mieux organiser la procession, à grand renfort de personnel ou de technique, et on rivalise d’imagination pour y parvenir… Mais jusqu’à présent, « chacun [a beau faire] ce qu’il peut, et les Saintes [faire] le reste »[3] c’est encore dans une joyeuse pagaille que l’on quitte l’église tandis qu’une foule cosmopolite prend le chemin de la plage ; quelle attente anime tous ces gens, et ceux qui les regardent passer, et aussi ceux qui les attendent sur la plage, se dressant comme deux murs humains de part et d’autre du sable, et encore ceux qui la rejoignent pour cheminer un temps avec elle avant de s’en éloigner brusquement ? Besoin d’exotisme, tourisme plus ou moins religieux ou spirituel, authentique démarche de pèlerinage ? Un peu de tout cela peut-être ? Et y a-t-il encore des priants parmi eux ? Oui, bien sûr, voyez-les regroupés à quelques uns autour d’un micro, ou s’époumonant à voix nue, petits îlots de prière dans cette marée humaine, levain d’Evangile dans la pâte du monde… Il me plaît de croire que la foule qui suivait Jésus dans la montagne n’était pas plus ordonnée…

Le soir dernière veillée, la plus délicate sans doute : beaucoup de gens de l’aumônerie sont fatigués, ou prolongent le repas avec des amis de passage, et à l’inverse l’église se remplit de personnes inhabituelles ; il faudra beaucoup d’énergie pour unifier et animer l’assemblée !

Il est un soir, il sera un dernier matin, fête et ferveur du septième jour !

25 mai : jour de la fête des Saintes Maries, changement d’ambiance ! Du côté de l’aumônerie c’est pour beaucoup le jour du départ, dès le matin, ou sitôt terminée la procession ; ceux qui restent répondront avec plaisir à l’invitation de se retrouver le soir sur le terrain des Arnelles. La paroisse et le diocèse prennent le relais pour l’animation de la messe, arlésiennes et gardians occupent les places d’honneur.

Une route parfois longue attend les Voyageurs et les équipes d’aumônerie, qui les ramènera vers leurs familles, leurs communautés. L’Esprit qui les a rassemblés les invite à se disperser pour vivre de la formidable nouvelle proclamée sur la terre de Camargue par les Saintes Maries et Sainte Sara : « Alleluia, Christ est ressuscité ! »

Françoise Arsac  – Membre de l’aumônerie des Voyageurs

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1Le dernier mais pas le moindre

2 « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde »  Lettre à Diognète, 2ème siècle après Jésus-Christ

3 Allusion à une maxime du Père Causse, d’heureuse mémoire… !

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De la fabrique du sacré à la révolution eucharistique – Quelques propos sur le retour à la messe.

C’est décidément chose étrange comme la messe, dans l’histoire religieuse de notre pays, a pu faire l’enjeu de débats et le fait encore, même depuis que l’immense majorité de nos concitoyens a cessé de s’y rendre, au point que l’on peut se demander, parfois, si toute cette chamaillerie épisodique n’entre point parmi les indicateurs de notre identité française.

Fr François Cassingena-Trevedy osb

De la fabrique du sacré à la révolution eucharistique – Quelques propos sur le retour à la messe.

C’est décidément chose étrange comme la messe, dans l’histoire religieuse de notre pays, a pu faire l’enjeu de débats et le fait encore, même depuis que l’immense majorité de nos concitoyens a cessé de s’y rendre, au point que l’on peut se demander, parfois, si toute cette chamaillerie épisodique n’entre point parmi les indicateurs de notre identité française. Que l’on songe à la fameuse boutade d’Henri IV converti par diplomatie au catholicisme, dans la perspective de son sacre de 1593 : « Paris vaut bien une messe », ou encore, en plein affrontement de la République et de l’Église à l’aube du siècle dernier, aux non moins fameuses « fiches » du Général André qui portaient éventuellement, sur les cadres de l’Armée, l’indication suivante : « va à la messe ». Alors que la normalisation d’une forme ordinaire et d’une forme extraordinaire du même rite romain (2007) n’a pas encore tout à fait aplani la courbe d’une opposition névralgique entre la « nouvelle messe » (1969) et la « messe de toujours » (?) qui connut chez nous son pic entre 1976 et 1988, la messe s’est trouvée tout récemment au cœur des revendications d’un puissant « lobby » catholique, au spectre complexe, auprès des autorités civiles, injustement soupçonnées de compromissions avec un antichristianisme souterrain et invétéré. Parce qu’elle a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps, et suscité de nombreuses prises de parole, il m’est venu à l’idée, ou plutôt il me tient à cœur de toucher quelques mots de la messe ou, plus exactement (car la nuance est considérable entre les deux termes), de l’Eucharistie. Ce faisant, j’espère, toujours attentif à tenir mon engagement, rendre quelque service, non seulement à la communauté catholique, mais au monde qui l’entoure et qui doit la considérer parfois, avouons-le, avec une certaine perplexité.

Assurément, la messe, passablement estompée du paysage sociologique français et désertée par une masse toujours plus considérable de baptisés officiels, a fait ces jours-ci beaucoup de réclame. Assurément, beaucoup de fidèles seront heureux, très prochainement, de retourner à la messe. Mais là ne devra pas s’arrêter notre chemin, et c’est précisément toute la matière de mon propos. Car enfin, sous la messe, l’Eucharistie ne s’est-elle pas fait ces temps-ci quelque peu oublier ? Tout le bruit que l’on a fait – et qu’à vrai dire l’on fait depuis si longtemps autour de la messe (sinon parfois au cours de la messe…) – ne nous empêche-t-il pas d’entendre l’Eucharistie ? Ne nous distrait-il pas sans cesse d’entrer dans le processus vertigineux qu’a inauguré, pour nous, au soir de sa passion, le geste à la fois si simple et si innovant de Jésus ? Il va donc falloir que, pour notre édification mutuelle et pour l’édification du monde (il serait temps d’y penser…), nous retournions non seulement à la messe, mais à l’Eucharistie, à supposer que quelqu’un d’entre nous puisse se targuer d’être jamais allé tout à fait jusque-là. Il va falloir que nous allions de ma messe à la messe (ce qui représente déjà un pas considérable), et puis de la messe à l’Eucharistie, ce qui est l’œuvre de toute une vie chrétienne et de tout le pèlerinage temporel de l’Église vers le Royaume. Il va falloir que nous allions de la messe qui agite, qui divise, à l’Eucharistie qui est le « signe de l’unité » (Vatican II, Constitution sur la sainte liturgie, 47, citant Augustin).

Les temps que nous venons de traverser, et qui sont loin d’être révolus sans doute, ont réveillé beaucoup de fantasmes archaïques : celui de nos peurs, bien sûr, mais aussi celui de la « religion » (sinon parfois de la religiosité) qui cherche à les exorciser. Et antiquum documentum novo cedat ritui, chantait-on jadis dans le Tantum ergo qui accompagnait les Saluts du Saint-Sacrement, c’est-à-dire : « Que l’ancienne alliance cède le pas au Rite de la nouvelle. » Est-il certain que, touchant à ce « si grand Sacrement » – Tantum ergo Sacramentum – nous ayons vraiment fait le pas personnel et ecclésial qui va de l’ancien au nouveau, de l’archaïque à l’eschatologique, de l’habituel à l’inouï, du religieux au révolutionnaire, de la « religion » au christianisme ? Car enfin si nous savions le Don de Dieu (Jn 4, 10), si nous entrevoyions la portée de l’Acte pascal de Jésus qui nous a été transmis (1 Co 11, 23), si nous réalisions le caractère proprement explosif de la Fraction du pain (Lc 24, 35), alors nous ririons de nos mesquineries, nous pleurerions de nos disputes. De fait, à ausculter tout ce qui s’est donné ces derniers temps à voir, à lire et à entendre çà et là, l’on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de tristesse et l’on demeure parfois franchement ahuri. L’on croyait disparu depuis longtemps le « matérialisme » sacramentel : en fait il est toujours vivace, il semble s’endurcir, et s’entretient de tout ce que notre religion non évangélisée comporte de primaire.

Je parlerai donc ici comme modeste théologien, mais aussi, tout simplement, comme baptisé, comme chrétien du XXIe siècle, comme chrétien « œcuménique » aussi respectueux de l’héritage de nos Pères dans la foi que soucieux de la réception de l’Évangile par le monde d’aujourd’hui. Rappelons d’abord que les sacrements chrétiens, gestes sauveurs du Christ identifiés et sans cesse approfondis par l’Église, traversent l’histoire des hommes : le style de leur célébration comme la théologie que l’on en fait. À commencer par l’Eucharistie qui est le plus grand d’entre eux, et justement parce qu’il est le plus grand. Tantum ergo Sacramentum… C’est ainsi que l’on peut considérer, au fil des siècles, une célébration paléochrétienne, une célébration médiévale, une célébration baroque, une célébration romantique, une célébration antéconciliaire et une célébration postconciliaire de l’Eucharistie. Et c’est encore ainsi qu’il s’est élaboré des théologies successives de l’Eucharistie : celle d’Augustin, celle de Paschase Radbert, celle de Thomas d’Aquin, celle de Suarez, celle de Odo Casel, pour ne citer que quelques exemples. Aucune n’a eu ni n’aura d’ailleurs le dernier mot, puisque aussi bien le geste testamentaire de l’homme de Nazareth – le festin qu’il a fait de son destin – ne cesse de dévoiler des aspects inédits, compte tenu des investigations de l’exégèse et de la science historique, des évolutions de l’ecclésiologie, de l’expérience pastorale et spirituelle. Or, au fil de l’histoire, la grande tentation qui guette notre célébration, notre théologie et notre rapport subjectif à l’Eucharistie, est le matérialisme. Car il existe bel et bien un matérialisme qui plombe notre compréhension, notre fréquentation, notre « économie » des réalités les plus spirituelles[1]. C’est peut-être d’ailleurs autour de l’Eucharistie que la tentation « religieuse » se fait la plus forte : celle de réduire le Vivant et la Vie à quelque chose que l’on fait, que l’on tient, que l’on consomme, que l’on mérite, que l’on possède. C’est relativement à l’Eucharistie que la régression chrétienne vers le « religieux » se fait la plus menaçante, alors même que ce « religieux » se drape dans les atours d’un « sacré » dont les attaches étrangement païennes n’ont pas grand-chose à voir avec la nouveauté radicale – révolutionnaire – qu’a instaurée le christianisme originel.

La théologie du haut moyen-âge occidental, régressant à cet égard sur des pages d’Augustin qui n’ont rien perdu de leur justesse (Cité de Dieu, X, 6 ; Sermon 272), a parlé volontiers – et maladroitement – des sacrements comme « vases » et comme « remèdes ». De fait, ce serait tellement facile, dans un sauve-qui-peut, dans un mouvement d’accaparation infantile, de mettre le bon Dieu en boite ! Mais les sacrements ne sont pas des vases tels qu’il s’en voyait autrefois sur les rayons des apothicaires et, même si le Christ guérit, les sacrements ne sont pas davantage des « médicaments » dans le sens immédiat du terme. Le Corps du Christ n’est pas une barre énergétique, ni le Sang du Christ une tisane bio. Or est-il bien sûr qu’une conception magique, utilitariste et égoïste des sacrements, et particulièrement de l’Eucharistie, ne continue pas, aujourd’hui, à hanter le tréfonds des consciences chrétiennes ? Les vases sacrés de nos liturgies, si légitime que soit le souci que nous avons de leur beauté, ne doivent pas nous donner le change : rien ne confine la Présence. Et le vocabulaire de la « Présence réelle » lui-même ne doit pas prêter à contresens : res, qui renvoie à une Réalité vivante, au grand Réel, à Celui qui est le Véritable (1Jn 5, 20), se voit presque immanquablement tiré, du fait de nos manipulations, du côté de la « chose ». Or l’Eucharistie n’est pas Quelque Chose, pas même la Chose la plus précieuse qui soit au monde : elle est Quelqu’un. Et ce n’est pas tout : elle est Nous, car Ceci est mon corps (Mt 26, 26), toujours au péril d’être chosifié, doit être sans cesse « équilibré », éclairé par l’affirmation paulinienne : Or vous êtes, vous, le corps du Christ (1 Co 12, 27). Peut-être la véritable « institution » de l’Eucharistie serait-elle à chercher (ou du moins à chercher davantage qu’on ne le fait d’ordinaire) dans la parole de Jésus lui-même en Mt 18, 20 : Quand deux ou trois sont réunis en mon Nom, Je suis là au milieu d’eux. L’Eucharistie n’est donc pas ce Quelque chose, si précieux soit-il, si « sacré » soit-il, à quoi nous la réduisons par commodité, par faiblesse, par régression, par intérêt : elle est Lui, elle est Nous, elle est Lui avec Nous et Nous avec Lui, elle est cet Entre-Nous au milieu duquel Il surgit (ressuscite), au milieu duquel Il se produit librement comme Événement pascal, comme Événement unique. Elle est l’Aliment vivant (Jn 6) et personnel, humano-divin (Jésus, l’homme du Père), de notre vivre-ensemble-en-Lui. Elle est Présence, elle est Acte, avec toutes les conséquences « sociales  » (proprement explosives et révolutionnaires), avec tout l’humanisme intégral qui en découle et dont Mt 25, 40 donne l’indépassable formule : En vérité, je vous le dis : ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Si l’Eucharistie est « provoquée » par notre décision de vivre ensemble (deux ou trois en mon Nom) et non par notre instinct grégaire, l’on saisit alors l’importance fondamentale de ce que nous mettons en commun, de ce que nous avons en commun, ou plutôt de ce que nous sommes en commun, et qui est proprement l’Église. L’Eucharistie n’est pas le bonbon d’une jouissance individuelle (mon Jésus à moi tout seul), mais l’inauguration sacramentelle de notre difficile construction commune en Corps du Christ, avec ses redoutables exigences et le ferme propos qu’elle réclame, car, même si nous avons toujours l’amour à la bouche et aux cordes de nos guitares, nos assemblées raboutent parfois les uns aux autres des êtres qui, en surface, ne peuvent pas se sentir, dans une proximité où se révèle l’humour du grand Vivant qui nous a invités. L’intimité la plus délicieuse avec Jésus postule la solidarité la plus industrieuse avec ses « frères : en christianisme, il n’y a pas de vie mystique en a parte. Et la « messe », quand messe il y a, n’est pas autre chose que la célébration humble, exigeante et festive de tout cela. Je dis bien « célébration » et non « cérémonie », ni « culte » ; la messe n’est pas le culte de l’Être Suprême : laissons ce vocabulaire du « culte » aux autorités publiques, qui en usent au demeurant fort respectueusement et auxquelles on ne saurait reprocher, bien sûr, d’entrer dans le vif de la réalité en question.

La chosification récurrente et endémique de l’Eucharistie a deux corollaires. Le premier est le consumérisme sacramentel qui, inconsciemment sans doute, use de l’Eucharistie, non comme du Pain de vie (Jn 6, 34), non comme du Vivant-Pain postulant le vivre, avec ses vertigineuses conséquences existentielles, mais comme d’un objet de consommation religieuse qui se juxtapose sans scrupules, le cas échéant, à d’autres formes du consumérisme moderne, avec tous les excitants émotionnels qui les accompagnent d’ordinaire. L’on se met alors à réclamer le sacrement comme un droit[2], l’on exige son église comme son restaurant ou sa station-service, dans une même « grande-surface » des besoins et des choses dont l’indifférenciation, affleurant dans certains propos récents, fait sérieusement problème. Pareille mentalité n’est pas sans lien avec la surconsommation sacramentelle à laquelle nous ont habitués, il faut bien le reconnaître, des siècles de chrétienté sociologique et qui, Dieu merci (peut-être !), se voit aujourd’hui de plus en plus compromise par la raréfaction des ministres ordonnés. Cette « surconsommation » est d’ailleurs majoritairement le fait des grandes agglomérations urbaines, pourvues d’un clergé plus nombreux, et qui ne semblent guère se représenter les régions de « disette » eucharistique qui les environnent : comment ne pas considérer comme une injustice à la fois sociale et spirituelle (trop peu relevée comme telle), le fait que les villes aient un accès beaucoup plus facile à l’Eucharistie que les campagnes ? L’on peut s’interroger, en tout cas, sur une certaine prétention, une certaine revendication, quant à l’accès « automatique » à l’Eucharistie. Car l’on ne vient pas à l’Eucharistie automatiquement, machinalement, pour obtenir son quota de satisfactions personnelles et de relations sociales adjacentes. Une plus grande frugalité ne serait-elle pas de mise, que n’imposerait ni la pénurie grandissante de ministres, ni je ne sais quelle recrudescence de sévérité janséniste, mais la nature même de l’Eucharistie ? Ne faudrait-il pas envisager courageusement, pour l’avenir, et jusque dans nos communautés religieuses encore privilégiées, des messes plus espacées dans le temps, des messes qui viendraient consacrer, non pas un azyme insipide d’habitudes et de vies parallèles, mais le pain chaleureux, laborieux et complet de vies résolues à entrer pratiquement en communion profonde, à soutenir l’effort d’un pardon explicite et réciproque, et surtout ce partage fraternel de la Parole de Dieu qui, servant d’unique table sainte, fait la dignité d’un Peuple d’interprètes ? En d’autres termes, c’est l’épaisseur et la consistance de nos « provisions » eucharistiques qui sont à examiner et à travailler : provisions humaines faites de nos énergies, de nos travaux, de nos épreuves, de nos joies, de nos relations, tout ceci pour des eucharisties moins obligées, moins automatiques, moins machinales, qui viendraient tout simplement en leur lieu et en leur temps, et par conséquent plus à même de sustenter, parce que nécessitées par un arriéré de vie plus incarnée, plus ardente, et peut-être plus périlleuse (voir Ac 27, 33-38). Il ne faudrait pas que le désir individuel (sinon individualiste) de consommer nous obnubile à tel point que nous en venions à oublier, ici, ce que nous devons apporter : la matière première, le petit bois de notre humanité et les poissons de notre pêche commune, à l’issue de la peineuse nuit (Jn 21, 10).

Moins immédiat, peut-être, à se révéler comme tel, mais non moins grave, le second corollaire de la chosification de l’Eucharistie, ou sa seconde conséquence, est le cléricalisme. Car celui-ci se porte évidemment très bien de celle-là. Dans ces conditions, largement entretenues par les séquelles d’une théologie scolastique et tridentine mal comprise, toujours en passe de séduire, le prêtre s’impose comme le « sacrificateur » attitré qui « fabrique », qui « confectionne » l’Eucharistie (sacra facere), qui a autorité sur elle – sur Dieu même, pensez ! –, qui l’administre, qui la possède, avec la tentation trop évidente d’en confisquer la possession, avec le prestige personnel qui s’attache à son « pouvoir » (il faudrait évoquer ici la focalisation quasi magique sur les paroles de la consécration, si préjudiciable à l’équilibre de la théologie eucharistique). Prêtre fabriqué comme sacré par les instituts de formation cléricale, se fabriquant lui-même comme sacré dans la représentation qu’il a de lui-même, et fabricant de sacré aux yeux de trop de chrétiens qui en restent à une religion préchrétienne, voire non chrétienne[3]. Tout cela est aussi dangereux que désuet. En réalité ce n’est pas le prêtre, encore moins le prêtre seul, qui « fait » l’Eucharistie, mais l’Église. Le prêtre n’est pas l’homme exceptionnellement habilité à la « confection » du sacrement, mais le coordinateur et le serviteur de l’Action eucharistique à laquelle toute la communauté chrétienne collabore. Il n’est pas le fournisseur de la dévotion eucharistique, mais l’intermédiaire – l’entremetteur judicieux et délicat – de la Rencontre de la Communauté avec son Seigneur : il est celui qui porte le souci de la vie eucharistique du Peuple de Dieu dans l’exercice concret de la charité dont l’Eucharistie est le sacrement. Il prend soin, si j’ose dire, du soin que le Corps de Jésus-Christ a de lui-même et de tout le Monde invité à faire Corps en Jésus-Christ. Il est à souhaiter, pour l’avenir, que le prêtre, exonéré d’un fonctionnariat sacramentel dévorant qui réduit et épuise la portée véritable de son ministère, puisse participer ordinairement aux divers travaux séculiers des hommes et, de la sorte, se faire « ouvrier » au sens large et pluriel du terme. Faut-il ajouter que des hommes mariés seraient tout à fait en mesure de satisfaire à une telle reconfiguration du ministère ordonné ? Il est par ailleurs inutile désormais, compte tenu de l’état des lieux, de prétendre désespérément à la possession intégrale d’un territoire pour y imposer, pour y « maintenir » partout la messe. Le modèle territorial de la pastorale agonise et il est grand temps de battre en retraite pour oser et affiner d’autres modes, non de conquête, mais de présence : modes prophétiques, à proportion de leur modestie. Mieux vaut que le prêtre « lâche prise » territoriale pour faire signe, là où il est, à échelle humaine, en ayant à cœur d’éveiller une communauté nécessairement éparse à ses responsabilités baptismales, de faire grandir le Peuple de Dieu en intelligence de la Parole de Dieu, tandis qu’il s’abreuve lui-même profondément à cette source. L’on verrait bien, alors, non par effet d’une quelconque défaite, mais par décision positive et réfléchie, des eucharisties plus rares dans l’espace et dans le temps, mais aussi plus sommitales, c’est-à-dire mieux préparées par une longue marche commune (Lc 24, 13) vers ce « sommet » qu’elles représentent ; des eucharisties qui « restaurent » à l’étape (Lc 24, 28-30), au sens plénier du terme, parce qu’elles ne sont plus de simples chèques rituels sans provisions d’existence généreuse. Certains s’émerveillent du nombre de messes qui se disent à travers le monde en l’espace d’une minute : imaginons au contraire qu’il ne s’en célèbre qu’une seule où chacun se livrerait sans réserve au dynamisme pascal de Jésus-Christ et s’abimerait littéralement, non dans des émotions sensibles, mais dans les conséquences logiques, pratiques – vertigineuses – de Ceci est mon Corps / Vous êtes le Corps du Christ : cette unique explosion nucléaire suffirait à transformer le monde. L’Eucharistie, en vérité, si on la laisse faire, si on se laisse faire par elle, personnellement, communautairement, mondialement, c’est de la dynamite : Christ, Puissance (dynamis, en grec) de Dieu et Sagesse de Dieu (1 Co 1, 24). Puisse-t-il illuminer les yeux de votre cœur pour vous faire voir (…) quelle extraordinaire grandeur sa puissance revêt pour nous, les croyants, selon la vigueur de sa force qu’il a déployée en la personne du Christ (Ep. 1, 18-20).

Et c’est ainsi qu’avec la chosification de l’Eucharistie il convient d’évoquer cette espèce d’inflation du rituel qui porte préjudice au spirituel ou s’autorise de fausses spiritualités. Assujettissement du spirituel au rituel, comme si, moyennant la régression religieuse dont j’ai parlé plus haut, le rituel était un absolu et décidait de tout, même de la catholicité de ceux qui participent à la messe ou la célèbrent, avec toutes les excommunications sournoises que cela entraîne. On idolâtre les cérémonies au lieu d’entrer dans le mystère d’amour et de communion fraternelle dont elles ne sont que le seuil. Certes, il ne s’agit pas de mépriser le rituel ni d’en faire superbement l’économie. Le rituel est nécessaire à la célébration de l’Eucharistie, et ce pour trois raisons. Pour une raison anthropologique, d’abord, car l’homme est naturellement créateur de ritualité ; pour une raison sociologique, ensuite, car un minimum de ritualité est indispensable à un bien vivre ensemble ; pour une raison esthétique, enfin, parce que la célébration eucharistique, en l’occurrence, appelle spontanément tout « l’offertoire » de la beauté dont l’homme est capable (et Dieu sait les trésors de beauté architecturale, poétique, plastique, musicale dont l’Eucharistie ne cesse d’être le foyer). Reste que nos dispositifs rituels ne confinent pas la Présence, ne conditionnent pas la Présence, n’obligent pas le Vivant à se présenter parmi nous. La messe n’est pas une machine rituelle garantie (et dûment vérifiée) pour « fabriquer » de la Présence réelle ! Nous nous contenterons donc, pour satisfaire à ce que nous sommes, pour mieux nous donner rendez-vous mutuel, pour mieux honorer l’Ami qui vient à notre domicile, d’une ritualité sobre, digne, raisonnable, ni bizarre, ni obsessionnelle, ni maniaque, comme il se voit dans ces hybridations néo-rétro dont maints célébrants prennent couramment l’initiative. Marthe, Marthe, tu t’agites… Une seule chose est nécessaire (Lc 10, 41-42). Et puis, parce que le Vivant est agile et libre, parce que le Bien-Aimé saute sur les montagnes et bondit sur les collines (Ct 2, 8), nous serons attentifs à tous les événements « eucharistiques » non ritualisés, non formalisés, inofficiels, de notre vie, à toutes les saillies imprévisibles de la Présence. Car il se passe bel et bien de l’eucharistique dans nos vies, et pas forcément à l’heure ni au lieu de la messe… Il se fait tout à coup de la Vie avec les natures mortes de notre vie… Tout ce minerai eucharistique, infiniment précieux, est à discerner après coup, à garder en mémoire, à conduire à l’église quand l’église est ouverte, et à apporter dans l’offertoire secret de nos messes dominicales, afin de ne pas y arriver le cœur vide. La fraction du pain (le premier et le plus beau nom de l’Eucharistie, Lc 24, 35 ; Ac 2, 42) dit quelque chose de la « fragilité » de Dieu et de la nôtre, en chemin : elle peut fulgurer tout à coup, entre les mains humaines les plus humbles, les plus rudes, les plus inattendues, tandis qu’elle échappe des mains de ceux qui pensent en être les propriétaires. Au vrai, il se rencontre partout des éclats du Vivant, et nous sommes nous-mêmes ces éclats. Nul ne saurait mettre la main sur lui (Jn 7, 30), ni individu, ni institution. La manne est pure gratuité : elle pourrit dès l’instant qu’on la met en réserve (Ex 16, 19-21).

Nos églises vont ouvrir à nouveau leurs portes à tous ceux dont nous serons si heureux de revoir le visage et d’entendre la voix au terme de ces longues semaines de séparation. Fais-moi entendre ta voix, car ta voix est douce et ton visage est beau (Ct 2, 14), dit le Seigneur à son Peuple, dit la Parole de Dieu au Peuple de Dieu. Nos églises vont ouvrir bientôt leurs portes : il est temps d’y faire encore un peu de ménage. De nous mettre au clair, surtout, quant à la conception que nous nous faisons de leur finalité, c’est-à-dire de l’Eucharistie que nous y célébrons. Nos églises vont-elles ouvrir seulement pour un entre-soi confortable, pour des cérémonies où le rituel distrait du spirituel, pour la répétition de fadaises et de boniments infantiles, pour l’appel racoleur et tapageur à des émotions fugitives, pour l’entretien exténué et morose de la consommation religieuse ? Ou bien vont-elles s’ouvrir pour un questionnement et un approfondissement de nos énoncés traditionnels, pour une interprétation savoureuse de la Parole de Dieu loin de toute réduction moralisante, pour une ouverture efficace aux détresses sociales, pour une perméabilité réelle aux inquiétudes, aux doutes, aux débats des hommes et des femmes de ce temps, en un mot pour la révolution eucharistique ? Si le temps de confinement et de suspension du « culte » public nous a permis de prendre la mesure de la distance qui sépare les deux extrêmes de cette alternative, autrement dit du pas que le Seigneur de l’histoire attend de nous, alors, pour parler comme le bon roi Henri, le bénéfice que nous avons retiré valait bien quelques messes… en moins.

20 mai 2020, solennité de l’Ascension

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[1] Il peut s’accompagner, paradoxalement, d’une indifférence complète au corps (nos corps !), à l’importance de sa présence et du contact physique qu’il appelle, comme l’ont montré certaines pratiques sacramentelles palliatives discutables durant le temps du confinement.

[2] On peut revendiquer la messe (« Nous voulons Dieu dans la patrie », comme il se chantait autrefois) : on ne saurait revendiquer l’Eucharistie ; à la pure grâce on ne peut que rendre grâces.

[3] J’ai inventorié les attaches historiques, psychologiques et politiques de tout cela dans mon petit livre Te igitur. Autour du Missel de saint Pie V, éditons Ad Solem, 2007.

 

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Homélie. 7e dimanche de Pâques, année A, (Ac 1, 12-14 ; 1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1b-11a). 24 mai 2020

L’Ascension de Jésus avait plongé ses disciples dans un confinement volontaire au Cénacle d’où ils n’osaient sortir. Ils avaient verrouillé les portes de cette chambre haute par peur. Ils attendaient, sans savoir exactement leur sort. Il faudra la foudre de Pentecôte (ou plutôt ses langues de feu) pour qu’ils puissent sortir de leur confinement volontaire pour parler à la foule.

P Onyekachi Sunday UGWU CM

Homélie. 7e dimanche de Pâques, année A, (Ac 1, 12-14 ; 1 P 4, 13-16 ; Jn 17, 1b-11a). 24 mai 2020

L’Ascension de Jésus avait plongé ses disciples dans un confinement volontaire au Cénacle d’où ils n’osaient sortir. Ils avaient verrouillé les portes de cette chambre haute par peur. Ils attendaient, sans savoir exactement leur sort. Il faudra la foudre de Pentecôte (ou plutôt ses langues de feu) pour qu’ils puissent sortir de leur confinement volontaire pour parler à la foule. Le Cénacle est ainsi le confinement d’où jaillit l’élan missionnaire qui caractérise l’Église. Au Cénacle, ils se rassemblent, ils se tiennent ensemble, ils vivent ensemble, ils ne se quittent pas, ils ne se dispersent pas, ils vivent en communauté et ce sera une des caractéristiques des premiers chrétiens : la vie en communauté, la “vie ensemble” avec tout ce que cela suppose de partage, de dévouement, de tolérance, d’amour des autres, d’ouverture aux autres. Peut-être est-ce parce que nous avons perdu cette chaleur, cette vie commune, cette proximité entre nous que certains sont partis sur la pointe   des pieds   pour aller chercher   dans   des   sectes cette vie fraternelle et commune qu’ils n’ont pas trouvée chez nous.

Pendant quarante jours, les disciples ont fait l’expérience de Jésus vivant. Ils reconnaissent en lui « leur Seigneur et leur Dieu ». Désormais, il vit d’une vie toute nouvelle. Ils sont au Cénacle pour un temps de prière. Une grande mission les attend ; mais pour cette mission, ils ne seront pas seuls. Jésus leur a promis la venue de l’Esprit Saint. Pendant dix jours, ils vont rester en prière pour se préparer à sa venue. Une Église qui est en voie de sa propre naissance est en prière. Dans cette Église naissante, saint Luc souligne la place de Marie, la Mère de Jésus. Elle était présente dans le groupe des apôtres ; elle l’est aussi dans l’Église d’aujourd’hui. Nous ne pouvions rêver d’un meilleur accompagnement. Aujourd’hui comme autrefois, elle est là pour nous renvoyer au Christ et à son Évangile.

Aussi, c’est dans cette chambre haute de Jérusalem que Jésus a vécu, juste avant sa passion, une prière brûlante. Cette prière que la jeune communauté du Cénacle a repris dans l’attente de la Pentecôte. Le Christ qui va bientôt disparaître définitivement est en prière. À quelques heures de son arrestation, de sa passion et de sa mort, il se tourne vers Dieu son Père. Il prie d’abord pour lui-même. Que demande-t-il ? « Père, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie. » L’heure est venue pour lui, de demander sa propre gloire. Cette gloire n’a rien à voir avec les honneurs des grands de la terre. Dans notre monde, la gloire est liée aux tapis rouges, aux foules qui se bousculent derrière des barrières pour voir passer leur idole. La gloire pour notre monde, c’est la renommée. Beaucoup sont prêts à tout pour se mettre en valeur et obtenir des distinctions honorifiques. En contrepartie, la gloire que Jésus nous propose ne se trouve pas dans le regard des autres. Jésus n’a pas cherché à plaire ni recherché l’approbation de quiconque que ce soit. Pour lui, la gloire est liée à sa mort et à sa résurrection. La gloire pour Jésus, c’est la valeur réelle de la personne. C’est sa vie qu’il veut donner à tous.

Et ensuite, il fait la prière d’adieux. Une prière qui vient du fond du cœur. Il prie pour ses disciples car il sait combien leur mission sera rude. Leur fidélité sera sans cesse mise à l’épreuve. Il confie ses disciples à son Père. Ils auront bien besoin de sa force pour la mission qui les attend.

C’est également important pour nous : avant de prendre des décisions qui engagent toute une vie, nous commençons par un temps de prière. Quels que soient nos engagements, nous avons tous besoin de ces temps de prière. Ils nous permettent de nous ajuster à ce que Dieu attend de nous. Nous vivons aussi ce moment de transition où après avoir vécu l’épreuve de confinement et le pire du Covid-19, même si nous ne sommes pas complément déconfinés, nous attendons un avenir meilleur.

La « prière sacerdotale » de Jésus, qui nous est transmise dans l’évangile d’aujourd’hui, nous aide à nous mettre dans cette attente. La prière de Jésus est vraiment celle du père de famille qui, sur le point de « partir », prononçait une dernière fois une prière en faveur de ses enfants. Jésus, malgré toute la souffrance qui pouvait l’habiter, dans la perspective toute proche de sa passion est apparu à la Cène dans toute sa dignité de Fils de Dieu ; il était en toute paix en conversation intime avec son Papa. C’est ce type de conversation intime qui nous manque souvent. Et ce même type de conversation que nous avons besoin aujourd’hui que jamais. Mais trop souvent, notre prière n’est que des mots enchaînés distraitement et rapidement sans réelle intimité avec Dieu. Un monologue basé sur nos requêtes sans même prendre le temps d’être en communication avec Dieu. Or, la prière doit être un élan du cœur envers Dieu, comme un instant de bonheur d’un enfant auprès de ses parents.

La Pentecôte, c’est dimanche prochain. Et c’est la venue de l’Esprit Saint pour nous. Puissions-nous, avant dimanche prochain, réunir les trois conditions qui feront venir l’Esprit de Dieu en nous tous : Vie de communauté, Vie de prière, Vie avec la Vierge Marie.

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Ascension du Seigneur. Méditation

Si j’avais la capacité de peindre, j’aurai volontiers choisi Le Greco comme modèle en de multiples épisodes de la vie du Seigneur, par exemple en ce jour, je me serai attardé sur le Christ éclatant de blancheur, étiré entre ciel et terre, et montant vers son Père avec un regard rempli d’étonnement, voire de ravissement.

Jean-Pierre Renouard

Ascension du Seigneur. Méditation

Si j’avais la capacité de peindre, j’aurai volontiers choisi Le Greco comme modèle en de multiples épisodes de la vie du Seigneur, par exemple en ce jour, je me serai attardé sur le Christ éclatant de blancheur, étiré entre ciel et terre, et montant vers son Père avec un regard rempli d’étonnement, voire de ravissement. Le Christ ressuscité semble tout posséder mais pour lui comme pour nous, tout est encore à venir. L’ascension est un mystère passé et présent mais qui célèbrent aussi des évènements du futur.

  • D’après les Actes, le Christ se dérobe aux yeux des Apôtres. Il y a cet instant inoubliable où tout s’embrouille pour eux, où la présence de l’Etre admiré et aimé devient absence et où il est inévitable, quoiqu’il en coûte, de vivre sans lui mais pas seul. L’Esprit-Saint qui vient, est promis comme un second baptême ; il sera « force » rendra « témoins », aidera à dépasser les doutes et à créer des marcheurs infatigables de l’Evangile, envoyés « à toutes les nations » et chargés de baptiser, c’est-à-dire d’instruire et de féconder de la grâce divine et d’apprendre à chaque nouveau disciple « à observer tout ce que Jésus à proposer comme « commandement », disons comme chemin de vie.

C’est un présent qui par-delà les siècles, nous oblige tous aujourd’hui. Nous aussi –parce que nous voulons mettre nos pas dans ceux de Jésus – nous avons la même mission. Ne pas voir le Christ mais croire en Lui, s’appuyer sur la puissance de son Esprit, témoigner, enseigner, baptiser, tirer en avant, suivre l’invisible et croire, au jour le jour, qu’il est le grand présent à nos vies, à notre monde, à son Eglise toujours en train de se constituer parce qu’il est le Dieu qui unit et réunit.

C’est un présent qui concerne aussi le Christ lui-même, sorti du temps mais qui concerne notre temps et qui nous fait dire avec la Préface du jour : « Le Seigneur Jésus, vainqueur du péché et de la mort, est aujourd’hui ce Roi de gloire devant qui s’émerveillent les anges… »

2 Mais la préface de ce jour continue et tout à coup, comme s’il n’était de rien concerne un avenir qui semble plus lointain. Finalement vers quoi allons-nous ? Qu’attendons-nous encore ? De quoi demain sera-t-il fait ? Ecoutez :

« Il s’élève au plus haut des cieux, pour être le Juge du monde et le Seigneur des seigneurs, seul médiateur entre Dieu et les hommes. Il ne s’évade pas de notre condition humaine ; mais, en entrant le premier dans le Royaume, il donne aux membres de son corps l’espérance de le rejoindre un jour. »

Chers Frères et chères sœurs présents physiquement ou prêts à le redevenir, nous attendons le triomphe total du Christ…nous guettons son retour et il viendra nous chercher. Rappelez-vous, il avait dit à Marie-Madeleine : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu » (Jn 20, 17). Sa gloire sera notre gloire personnelle et commune. De fait, il attire à lui tous les hommes : il est comme un élan. Je me revois près de mon propre père et jouant volontiers avec un gros aimant de mécanicien, la limaille s’amoncelait et formait des boules brillantes qui me fascinaient. Chaque pécheur estimé par la mise en lumière de sa conduite et des secrets de son cœur, miséricordieusement sauvé par Lui, recevra sa vie définitivement et nous unira aux autres autour de Lui. Nous tous formeront le Christ en étincellement. Voilà l’ultime qui nous attend, constituer le Christ glorieux. Si chacun lui est soumis, tous lui seront soumis et st Paul précise bien : « Quand le Christ dira : « Tout est soumis désormais », c’est évidemment à l’exclusion de Celui qui lui aura soumis toutes choses. Et, quand tout sera mis sous le pouvoir du Fils, lui-même se mettra alors sous le pouvoir du Père qui lui aura tout soumis, et ainsi, Dieu sera tout en tous.(1Cor 15, 26-28)

Une pareille vision de ce qui nous attend nous donne comme le vertige : Dieu tout en tous. Le triomphe du Christ est notre triomphe ! Sublime mystère de l’Ascension qui n’est pas réduit à l’image d’une montée vers Dieu mais un envahissement de de la beauté infinie de Dieu Père, Fils et Eprit-Saint. En cette semaine de réflexion consacrée à Laudato Si’, nous pourrions chantonner comme action de grâces du travail déjà accompli par ceux qui ont écouté François en essayant de le mettre en pratique, l’hymne de Sexte chantée en ce temps pascal qui s’achève :

« Le Fils de Dieu, les bras ouverts,
 A tout saisi dans son offrande,
 L’effort de l’homme et son travail,
 Le poids perdu de la souffrance.

 L’élan puissant de son amour
 Attire en lui la terre entière,
 Il fait entrer dans son repos
 Le monde en marche vers le Père…»  Amen

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« Ils s’aperçurent qu’ils étaient nus » (Gn 3, 7) ou De la sexualité en son site ecclésiastique. Quelques propos et propositions

L’exercice du ministère, la célébration de la liturgie et des sacrements, l’accompagnement spirituel, la vie spirituelle ne rapprochent pas seulement des « âmes » : ils rapprochent des corps. Ce qui est dans la logique de l’incarnation est aussi source de risque. La chair, toute chair est un continent magnifique et périlleux. L’incarnation est le risque par excellence : Dieu même en sait quelque chose qui, si j’ose dire, y a laissé sa peau.

Fr François Cassingena-Trevedy osb

« Ils s’aperçurent qu’ils étaient nus » (Gn 3, 7) ou De la sexualité en son site ecclésiastique. Quelques propos et propositions

Dans mon dernier billet (« Cinquième Provinciale »), j’évoquais le pas que nous attendons de l’Église, ou plutôt que, en Église et face au monde, nous désirons faire ensemble, courageusement. Autant que faire se pourra, j’aimerais désormais revenir plus au long sur quelques-uns des aspects majeurs de ce déplacement dont j’ai succinctement énuméré les grandes lignes. Pris à mes propres mots, je ressens ce travail d’explicitation comme un devoir. C’est la moindre des choses, me semble-t-il, si l’on désire être de quelque utilité dans la réflexion et la construction communes qui s’entreprennent en ce moment çà et là. L’actualité ecclésiale qui a précédé immédiatement l’arrivée de la pandémie sur notre territoire et celle qui a accompagné la fin du confinement me suggèrent de développer sans tarder le point particulier que je formulais ainsi : « De l’angélisme à l’honnêteté ». Il s’agit, pour le dire autrement, de la sexualité en son site ecclésiastique. Dois-je faire remarquer au préalable (c’est presque une excuse…) que, par la force des choses, je nourris cette réflexion en tant qu’homme, du sexe masculin ? Je n’en espère pas moins parler en frère de tant de voix féminines qui se sont élevées et qui vont continuer de s’élever sur le sujet. Dans ce propos nécessairement « partiel », dans cette moitié de la réflexion qu’hommes et femmes sont appelés à élaborer de conserve, on ne devra chercher ni une étude sociologique, ni une charge polémique, ni un documentaire à sensation, mais seulement une invitation à gagner des profondeurs peut-être inaperçues.

Marie-Dominique Philippe, Jean Vanier, Georges Finet et alii : les figures tutélaires de ces dernières décennies, charismatiques, reconnues, autorisées, déchoient les unes après les autres de notre admiration sans borne. Et il est fort probable que d’autres encore connaîtront à l’avenir un sort analogue. C’est la marche implacable d’un désenchantement qui affecte tout le paysage idyllique de la foi et de l’institution catholiques, La dissonance complète des comportements mis au jour avec l’abondant discours bioéthique produit depuis Humanae vitae (1968), comme avec une certaine prétention de faire la loi à tout le monde en ces matières, ajoute à l’intolérable et suscite un sentiment aigu d’incohérence. Et qui sait, après tout, si l’on ne peut remonter plus haut, beaucoup plus haut dans l’histoire, pour porter le soupçon sur tant de modèles officiels, incontestables, que l’on a proposés à notre admiration, voire à notre culte ? Les saints les plus reconnus eux-mêmes furent-ils sans failles ni sans ombres ? Et chacun de nous, repassant sa propre histoire, peut légitimement s’interroger désormais, avec le recul de l’expérience et du temps, sur la netteté de bien des personnalités sacerdotales et religieuses qui ont accompagné la formation humaine et spirituelle de ses jeunes années. Je vais plus loin : une expérience suffisante de l’audition des clercs et des religieux en confession, comme ministre, ne révèle-t-elle pas un continent immense de faiblesses ? Osons rompre un mutisme qui nous arrange et sortir des retranchements professionnels de notre non-dit : qui de nous, prêtres ou religieux, peut certifier qu’il est toujours en conformité, toute sa vie durant, avec la norme, avec le directoire de la chair tel qu’il est présenté dans les manuels, les traités et les catéchismes, et au regard duquel nous prodiguons des conseils au cours de la confession sacramentelle, au regard duquel nous donnons l’absolution ? Allons ! En dépit de toutes les images avantageuses que nous cherchons parfois à donner aux autres et que nous nous donnons à nous-mêmes, il ne suffit pas de passer sur soi une soutane, une aube ou un scapulaire pour que cette affaire considérable qu’est notre chair se résolve et s’évanouisse : l’ère glaciaire qui s’impose dans les débuts peut être suivie d’étranges réchauffements. Ils s’aperçurent qu’ils étaient nus (Gn 3, 7)… Les prêtres et les religieux sont nus, comme les autres. Pareille « reconnaissance » de la réalité est le préalable obligé, non seulement de tout discours pastoral et spirituel admissible, mais de tout travail constructif sur le fonds, non d’une anormalité miraculeuse, mais d’une sexualité ordinaire, partagée non seulement avec tous les humains, mais avec tous les êtres vivants. Au milieu de sa grande célébration des « choses de la Terre » (Géorgiques, III, 244), Virgile, qui traite de l’instinct animal comme il traitera plus tard de la passion de Didon et d’Énée, fait ce constat dont la concision n’a d’égale qu’une indulgence inspirée par un long regard sur le monde : Amor omnibus idem, « Amour est le même pour tous ». Imaginons un instant une « manif » qui arborerait ces mots…

Dans ces conditions – et c’est là que je veux en venir – les révélations de tant d’égarements, de déviances et de perversions, nous invitent, au-delà du moment bien compréhensible de l’indignation, au-delà de l’émotionnel et de la condamnation nécessaire des abus, à nous arrêter, à faire silence, à descendre très profond pour interroger, pour inventorier le « lieu commun » de notre sexualité humaine. Car il n’y a point, en réalité, à ce tribunal que l’on voit se constituer aujourd’hui, d’un côté les mauvais et de l’autre les exempts, les immunisés, les irréprochables, d’un côté les indignes et de l’autre les indignés. L’Évangile ne nous a-t-il pas appris, d’ailleurs, à remettre en question pareil manichéisme ? (Jn 8, 1- 11). Il ne s’agit assurément pas de minimiser, ni de justifier, ni d’excuser les abus qui demeurent inadmissibles, mais encore une fois, pour nous, de descendre plus profond, de partir en reconnaissance, d’identifier, dans le « tout-bas », plus bas que le « mauvais lieu » où il risque toujours de s’égarer, de se pervertir et de se défigurer, le lieu fondamental, le lieu-source duquel procède, chez ceux-là mêmes qui s’égarent, la part, la pierre précieuse qui échappe à la condamnation et à la caducité : par exemple, chez ce grand aimeur que fut – malgré tout – Jean Vanier, sa tendresse pour « Jésus » et pour les plus faibles (ce qui explique, d’ailleurs, que l’Arche peut survivre et survivra effectivement à son fondateur). Car dans l’homme tout n’est pas jetable, ni par lui-même, ni par les autres, ni par le Dieu manifesté en Jésus-Christ. Car aucun homme n’est entièrement jetable. Car aucun homme n’est foncièrement jetable (voir Jn 6, 37). Car le fond de l’homme, notre fond commun (inassimilable à je ne sais quel déchet), n’est pas jetable sans autre forme de procès. Bref, la condamnation des abus et la mise en place de stratégies défensives sont insuffisantes et ne représentent qu’un moment, qu’un aspect d’un processus beaucoup plus vaste à entreprendre et à conduire. Avec cela, il est à la fois malhonnête et dangereux, comme on le fait si souvent et depuis si longtemps en milieu ecclésiastique, de déguiser notre sexualité sous un scaphandre ou de l’ensevelir, comme un réacteur nucléaire, sous une chape de béton.

Après avoir identifié l’existence du lieu fondamental, du lieu-source, du lieu sous-jacent aux mauvais lieux possibles, nous pouvons tenter d’en approcher l’essence. Qu’est-ce, au fond, que la sexualité ? Non pas un accident de l’homme, non pas un département de l’homme, non pas une faculté facultative de l’homme, mais une dimension transcendantale qui oriente, qui   qualifie, qui « modifie » tout son être et tout son agir, un donné qui émane, qui rayonne, qui infuse, à son insu même, dans toute sa vie ordinaire, affective, intellectuelle, créatrice, relationnelle, sociale, spirituelle. Un signe sous lequel tout, absolument tout, est placé, et chez ceux-là mêmes qui ne font pas un usage physique de la sexualité. La sexualité demande à être « avouée » et ce, dans un sens bien plus large et bien plus positif que celui qui a cours dans le cadre strictement confidentiel d’une confession. Loin d’être évacuée ou exclue, elle demande à être validée. « Condition » (au sens étymologique de condere, « fonder »), elle est en effet de l’ordre du fondamental et du principiel. Elle est ressource, potentiel, énergie primaire, ère primaire de notre « géologie » humaine, pour la simple raison qu’elle incarne, en nous, le dynamisme de la Vie. Il nous revient de travailler cette ressource et, pour commencer, de prendre connaissance de ses profondeurs abyssales. Méfions-nous, en l’occurrence, du vocabulaire biaisant de la sublimation : on ne sublime pas la sexualité, mais c’est la sexualité elle-même, la sexualité toujours qui s’exprime jusque dans les « langages » les plus inattendus, étant elle-même intrinsèquement parole, « verbe » puissant et protestant de notre chair. Au vrai, tout, en nous, est parole de chair, œuvre de chair. Le logos de la chair ne saurait être davantage évacué que celui de la croix (cf. 1 Co 1, 17-18). La chair ne saurait être sous-traitée comme une saleté, mais demande à être visitée, explorée, illuminée jusque dans le « tout-bas », avec cette lampe d’intérieur dont parle l’Évangile (Mt 5, 15-16), lampe qui n’est autre que la lucidité et l’honnêteté de notre œil simple (Mt 6, 22 ; Lc 11, 34-36). Dans un silence lumineux, faisons donc la découverte, l’inventaire de l’énergie de la Vie qui est en nous ; écoutons voir ce qui monte, non de notre cloaque, mais de notre abime ; recueillons-nous un instant sur le grand Désir qui nous habite et qui récapitule dans une flamme unique tout le buisson ardent de notre chair.

La sexualité humaine ne se limite pas à sa finalité procréatrice au sens biologique et utilitaire du terme, encore qu’un certain discours ecclésiastique ait longtemps voulu, par instinct de sécurité, l’encadrer, la confiner dans cette fonctionnalité unique. En fait elle inscrit, dans notre chair, une loi d’aimantation autrement inventive, insubordonnée et fondamentale. À bien considérer les choses, toute relation humaine, toute relation au monde, toute relation à Dieu convoque cet « immanent » de notre chair, tout ce « bois de musique » de notre cri le plus primitif, car ma chair, ma chair toujours incomplète, est foncièrement un cri (Ps 83, 3). Lieu maximal de notre énergie (puisqu’elle donne la vie), la sexualité est aussi le lieu maximal de notre fragilité. Elle est notre risque, à proportion de ce qu’elle est notre abime (mais a-t-on jamais vu qu’un abime ne fût pas risqué ?). Bien par-delà les nomenclatures officielles, bien par-delà les espaces ordinairement fréquentés par les viveurs et autorisés par les censeurs (en la matière, ceux-ci sont autant hors-sujet que ceux-là), la sexualité de l’homme ne cesse de chercher et de se chercher : encore une fois, elle trouve à s’exprimer là-même où nous n’avons pas conscience, où nous n’avons pas l’idée, où nous nous obstinons à ne pas vouloir reconnaître que, tout-bas, c’est elle qui parle. C’est elle, naturellement entreprenante, symboliquement érectrice et pénétrante chez l’homme, qui sous-tend volontiers l’énergie déployée dans les grandes synthèses intellectuelles et philosophiques, dans la création artistique, dans les engagements politiques ou humanitaires. Pas de cérébralité qui ne convoque la sexualité. Pas de cime qui ne sollicite l’assise et ne partage avec elle une éminente dignité. Pas de haut qui ne fonctionne avec le bas, lequel n’a absolument rien d’inférieur. Pas de ciel qui n’ait besoin de la terre pour l’aider. C’est cette assise de la chair qui s’installe, au beau milieu de la Bible, à travers le langage épanoui du Cantique des cantiques, c’est elle que sous-entend le cadre matrimonial et festif du premier signe (Jn 2, 11) opéré par Jésus. C’est elle qui, laissant par ailleurs entière la possibilité de fragilités que trop d’hagiographies édifiantes occultent et que nos enquêtes historiques entrevoient désormais, supporte le Commentaire du Cantique de Bernard de Clairvaux, le traité de l’Amitié spirituelle d’Aelred de Rievaux, l’amour de François d’Assise pour Dame Pauvreté et  la Vive flamme d’amour de Jean de la Croix. Il est à parier – j’ose le dire – qu’il n’est pas de vie consacrée aux étreintes les plus intellectuelles, les plus caritatives et les plus mystiques qui ne procède, de manière asymptotique, vers l’acte de chair le plus concret, comme si celui-ci n’était pas l’acte le plus adolescent de la vie que l’on imagine, mais son acte terminal et le plus mûr. Dès lors, descendre vers ce centre de gravité qu’est notre chair, faire le clair sur notre tout-bas (ce bas n’étant ni sommairement condamnable ni damné), c’est faire œuvre d’honnêteté autant que d’exactitude : une œuvre à laquelle tout le monde a droit de notre part et qu’il attend de plus en plus en vérité. Car le véritable « péché » de la chair est bien moins d’essence solitaire que d’essence sociale, dans la mesure où il est un péché de malhonnêteté et de mensonge. Ce qui est intolérable dans les abus, c’est le mensonge plus ou moins conscient dont les ont entouré leurs auteurs, le mensonge dont les ont entouré leurs complices, le mensonge dont les a entouré l’institution tout entière.

En définitive, s’il est un vocabulaire, s’il est une notion à promouvoir, en toutes ces matières, c’est, me semble-t-il la magnifique notion de fécondité. Oui, c’est notre fécondité qu’il faut inventorier, inventer, décupler, car l’homme, quel que soit son état, est fait, par constitution, pour être père, c’est-à-dire pour donner la vie, pour donner sa vie, en abondance (Jn 10, 10-11). Et cet inventaire, cette expansion de notre fécondité – le « Multipliez-vous » des origines (Gn 1, 28) concerne tout homme – est l’œuvre, le chef d’œuvre d’une vie, le « capital » anticipé de notre résurrection future.

L’exercice du ministère, la célébration de la liturgie et des sacrements, l’accompagnement spirituel, la vie spirituelle ne rapprochent pas seulement des « âmes » : ils rapprochent des corps. Ce qui est dans la logique de l’incarnation est aussi source de risque. La chair, toute chair est un continent magnifique et périlleux. L’incarnation est le risque par excellence : Dieu même en sait quelque chose qui, si j’ose dire, y a laissé sa peau. Le célibat (je n’ai pas l’intention d’aborder ici le problème de sa reconduction dans la discipline ecclésiastique de l’Église latine), le célibat est, il faut bien l’avouer, une situation proprement vertigineuse, et ceux qui l’embrassent doivent en être avertis, comme ils doivent en avertir en toute clarté ceux et celles qu’ils fréquentent, mais ils n’auraient pour la chair, pour toute chair concernée par l’incarnation de Dieu qu’une bien piètre estime s’ils ne cherchaient à entretenir avec les corps qu’une distance de sécurité. Aussi voudrais-je évoquer maintenant trois écueils, trois éléments embarrassants de notre héritage catholique qui, dans le monde ecclésiastique, nous empêchent de rencontrer en vérité, en toute clarté, le corps. Notre corps et le corps des autres.

Il y a d’abord le « dogme » du péché originel, lourde pièce de la théologie augustinienne que les avancées irréversibles de la paléontologie et des sciences humaines ont rendue tout à fait irrecevable comme tel. Ce « dogme » tenace qui passe encore aux yeux de beaucoup – au-dedans de l’Église aussi bien qu’au dehors – pour le premier article, pour le fondement obligé de tout l’édifice de la foi chrétienne et qui continue de traîner dans notre vocabulaire liturgique, hante nos représentations et pollue en quelque sorte immédiatement notre appréhension de la sexualité. Or là où le péché surabonde, là où ce péché-là surabonde, ce n’est pas nécessairement la grâce qui surabonde (Rm 5, 20), mais plutôt la honte, le désespoir et, conséquemment, une révolte, une insurrection de la chair aux conséquences lamentables. Pareille « archéologie » pèse lourd sur notre histoire : nous partons d’emblée d’un corps brisé, nous portons par principe un corps brisé. Nous ne rencontrons physiquement et spéculativement la sexualité qu’à travers cette vitre brisée en mille morceaux, cependant que le nu (Gn 3, 7) qui sort de cette catastrophe fondatrice n’est plus sous le signe de la lucidité, mais sous celui de la démolition.

Ensuite, il y a – non sans lien organique, évidemment, avec cette « archéologie » désastreuse – les hypertrophies de la mariologie et les maladresses du culte qui l’escorte. Car il y a une manière indiscrète de parler de la virginité de Marie qui, j’ose le dire, est une espèce de viol, comme il y a un discours obsessif et unilatéral sur la virginité qui – paradoxe – représente à son tour, dans notre histoire catholique, une espèce de péché originel. On sait en effet comment, surtout à partir du IVe siècle, les Pères de l’Église ont mis l’accent sur la virginité physique de Marie, en même temps que, dans leur discours ascétique et disciplinaire, parfois dithyrambique et aujourd’hui inaudible, la virginité acquérait un statut d’éminence, au détriment du mariage chrétien. Tout cela s’est aggravé, aux siècles derniers, lorsque l’on a proclamé des dogmes essentiellement « préservatifs » au sujet de Marie, en particulier celui de l’Immaculée Conception (qui demande à être compris dans le sens positif de la plénitude de grâce et sur lequel les Églises d’Orient, d’ailleurs, n’ont jamais jugé utile de se prononcer). Ainsi a-t-on imposé insensiblement une anatomie de la virginité, ainsi a-t-on dangereusement conforté une mythologie, une idéologie, un matérialisme de la virginité, alors que le récit évangélique de l’Annonciation (Lc 1, 26-38), l’une des pages les plus belles et les plus inspirantes de la Sainte Écriture, suggère quelque chose d’autrement essentiel, à savoir l’entière disponibilité de Marie, jusque dans sa chair, au Projet de Dieu. Car ce qui est « virginal », en Marie, c’est d’abord et avant tout son accueil de la Parole, proposé en modèle à toute l’Église et participable par tous les croyants : le reste est un mystère inaccessible à nos curiosités. En toute origine demeure une part inviolable de secret dont la femme est tout particulièrement la dépositaire. Dans l’origine de Jésus, comme dans notre origine à chacun de nous. Personnellement, je ne verrais pas d’inconvénient à ce que l’Esprit Saint ait pris sous son ombre l’intégralité d’un rapport sexuel humain, ce qui serait, soit dit en passant, davantage « bonne nouvelle » pour la sexualité masculine (laquelle, autrement, se sent éconduite comme une agression et une saleté) et davantage en cohérence avec la réalité et le sérieux de l’incarnation. Autrement dit une « virginité » qui transfigure, c’est-à-dire magnifie une conception ordinaire. La vraie dévotion à Marie, fort silencieuse et sobre à l’image de Marie elle-même, demeure la dévotion à ce à quoi Marie elle-même fut dévote, autrement dit la dévotion à la Parole de Dieu, écoutée, méditée et accomplie. Bref, nous pouvons diagnostiquer dans une certaine exaltation de « l’immaculé » les relents de cette religion archaïque, vétéro-testamentaire, que la tache ne cesse d’obséder, qu’elle soit de sang ou de sperme, « l’immaculé » et le « maculé » s’appelant mutuellement dans une interminable et désespérante surenchère. Il n’est pas anodin, pour le regard d’un observateur averti, que les milieux où se produisent des abus sexuels soient ordinairement des milieux où s’affiche une dévotion mariale intempérante et prolixe… Comment oublierais-je les « admirables » causeries mariales du Père Marie-Dominique Philippe auxquelles j’assistais à Paris, alors jeune étudiant ? Ah ! pour être dévot je n’en suis pas moins homme… » Tartuffe n’est pas qu’une amusante curiosité du Grand Siècle : il se survit dans certaines schizophrénies contemporaines, dans certaines cohabitations endurcies de l’ange et de la bête. Il y a des dévotions collectionneuses et baladeuses qui colmatent péniblement les failles non assumées de psychismes problématiques : autant de palliatifs inquiets à cet abime que chacun de nous comporte en soi. J’ajouterai qu’une piété mariale démonstrative et militante peut fort bien s’accompagner du plus parfait machisme clérical, la focalisation sur la Femme inoffensive permettant d’éviter confortablement toute préoccupation d’honorer la place des femmes réelles dans la vie des communautés chrétiennes.  

Il y a enfin toute une représentation du prêtre qui s’alimente aux sous-produits de la lointaine École Française de spiritualité, toujours influente (sinon toujours connue dans ses authentiques monuments littéraires), à une conception romantique et fortement individualisée de la vocation, à la résurgence de schèmes paternalistes très gratifiants et politiquement teintés, à une théologie surannée du sacerdoce qu’il sera toujours impossible de concilier avec les textes du Nouveau Testament, évidemment porteurs d’une toute autre conception des ministères ordonnés. Dangereuse accaparation de ce que l’Épitre aux Hébreux, fort discrète, quant à elle, sur les ministères ordonnés, n’affirme que du Christ seul. Dangereuse fascination du prêtre séparé, supérieur, environné et imbu d’une sacralité qui l’ignifuge, alors que l’on voit certaines coquetteries sacerdotales enrober de véritables explosifs. Et puis, pour évoquer un autre modèle tentant,  est-ce vraiment le Curé d’Ars qu’il nous faut aujourd’hui reproduire, face au laxisme des temps ? Quoi qu’il en soit du Curé d’Ars dont il n’est évidemment pas question de contester l’humble grandeur ni l’extraordinaire rayonnement, ce que la psychanalyse nous a révélé nous rend légitimement circonspects devant les prouesses forcenées de la mortification. Car certaines macérations intempérantes et non contrôlées par un véritable accompagnement spirituel ne sont que des formes perverses de l’autoérotisme, des réponses affolées à de grandes débauches qui couvent. Au vrai, la sexualité ne se traite ni par le rêve, ni par le dédain, ni par la violence.

Dès lors, par les temps qui courent, méfions-nous des admirations béates : de celles dont nous sommes les dupes, comme de celles que (Dieu nous en préserve) nous chercherions à attirer sur nous-mêmes. Méfions-nous des canonisations hâtives qui prétendent remplir un ciel officiel et artificiel. Gardons-nous des modèles, s’ils ne sont que des idoles momentanées, et des exceptions qui désespèrent plutôt qu’elles n’édifient. Même les figures de sainteté entérinées par la tradition ont eu, Dieu merci, leurs persévérantes et irréductibles faiblesses. Au centurion Corneille qui se prosterne devant lui, Pierre adresse ces mots : « Relève-toi, je ne suis qu’un homme, moi aussi. » (Ac 10, 26). Et c’est une honnêteté singulièrement émouvante que celle d’Augustin lorsque, étant évêque – oui, étant évêque, que l’on y songe ! – il n’hésite pas à avouer qu’il est encore accessible aux sollicitations des images de ses anciens plaisirs (Confessions, X, 30, 41-42). Ce genre d’aveu mérite davantage notre mémoire et notre gratitude que les élévations les plus sublimes de la théologie. Décidément, il n’y a pas d’exempts de la condition humaine : pour notre consolation, pour notre entraînement, il n’y a que des hommes et des femmes fragiles qui tentent de vivre et qui peinent, même les plus grands, au difficile métier d’aimer.

Comme débouché naturel et attendu de ce qui précède, et avec la ferme intention de faire œuvre utile, je formule quelques propositions d’ordre pratique, en les disposant dans un ordre qui suggère librement un itinéraire. Il s’agit en somme de désigner les choses. Il s’agit de passer du tabou au secret, du secret à la confidence, de la confidence au partage, du partage à l’élaboration d’une « charte de la chair ». Il s’agit d’amener doucement les choses à la lumière en les amenant doucement à la parole, à l’état de parole, si approximative soit-elle encore ; de mettre à la parole, en somme, comme on met à jour. « Quiconque commet le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient démontrées coupables, mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin de manifester que ses œuvres sont faites en Dieu. » (Jn 3, 20-21). « Ce que ces gens-là font en cachette, on a honte même de le dire ; mais quand tout cela est dénoncé, c’est dans la lumière qu’on le voit apparaître ; tout ce qui apparaît, en effet, est lumière. » (Ep 5, 13). Tirer au clair, au sens le plus fort de l’expression, voilà notre travail : voilà notre œuvre pour la chair.

  • Descendre en silence dans notre tout-bas, nous apercevoir de notre assise, identifier le tout-bas comme l’origine depuis laquelle tout part, tout commence, tout survient en nous. Visiter et habiter, en nous, le site fondamental de la vie.
  • Identifier le feu, le volcanisme de la vie qui monte en nous, le cratère qui est en nous, et y camper.
  • Identifier, non pas les sublimations (il n’y en a pas), mais les traductions, les « conductions », c’est-à-dire les moyens et les domaines d’expression de notre sexualité : conductions intellectuelles, affectives, artistiques, sportives, etc. Repérer et cultiver nos « lieux d’aisance », c’est-à-dire les activités où notre corps est en « jeu », où notre corps, en « état de grâce », se mobilise, se détend, se déploie et devient l’instrument d’une vraie doxologie : « Rendez gloire à Dieu dans votre corps» (1 Co 6, 20) : ce peut être la pratique du chant ou d’un instrument de musique, l’exercice d’un artisanat, le travail en cuisine, le soin affectueux et méticuleux des malades, etc. D’un point de vue masculin, je parlerais volontiers aussi de « lieu de puissance » (puissance à bien comprendre, bien sûr), étant donné que le célibat, si célibat il y a, le difficile et modeste célibat ne saurait s’accompagner d’aucune diminution de la virilité, d’aucune renonciation à la virilité sous ses formes les plus solides et les plus hautes.
  • « Toucher terre », grâces à ces grands exercices de notre corps que sont le travail physique et le sport.
  • Faire vivre l’amour, non dans des passades, mais dans des épousailles constantes avec le réel. Avec l’universalité du réel. Reconnaître le partenaire infini qui, à travers notre désir de ceci ou de cela, appelle notre étreinte.
  • Tâcher de nous raconter à nous-même l’histoire de notre chair, de repérer les nœuds de l’arbre, de poser là-dessus quelques mots.
  • Tâcher de raconter cette histoire à un autre. Et d’abord trouver à qui raconter cette histoire. L’autre a déjà grâce pour nous entendre pour la simple raison qu’il est autre. Attention : cet autre ne sera pas nécessairement ni immédiatement un clerc ou un religieux ! Il y a tout intérêt à trouver au plus près de nous ; au plus près de nous quant à la confiance et à la liberté. Nous pouvons raconter beaucoup plus aisément cette histoire à un laïc, et surtout à un ami, à un confident, bien au-delà des frontières officielles de la « confessionnalité » (entendue comme confession de foi et comme sacrement de la confession). Peut-être les vraies amitiés, les seules vraies amitiés se fondent-t-elles d’ailleurs sur la possibilité qu’elles nous offrent de nous raconter mutuellement cette histoire. Nous n’avons d’amis authentiques que ceux à qui nous pouvons raconter tout ça, que ceux avec lesquels nous pouvons descendre ensemble dans le tout-bas, avec lesquels nous pouvons promener dans l’obscur la lampe d’une parole partagée. L’ami auquel nous raconterons cette histoire ne sera pas nécessairement un saint ; il ne le sera probablement jamais ; il ne vaut mieux pas qu’il le soit : rien ne soude davantage l’amitié que la révélation mutuelle de faiblesses identiques. Rien n’est plus édifiant, pour les clercs et pour les religieux, que la fréquentation des laïcs mariés, de leurs itinéraires chaotiques plus encore que de leurs sereines fidélités.
  • Oser nous raconter cette histoire, au moins quelque chose de cette histoire, en communauté. Ce qui, il faut bien le dire, ne se fait jamais, car le poids d’une tradition presque inamovible, joint à une espèce de contrat social de mutisme, nous empêche de parler entre nous du tout bas. Tout ne va-t-il pas de soi ? N’avons-nous pas mis tout ça à la porte en franchissant la porte de nos divers instituts ? Il en va comme si nos institutions, grandes et petites, ne pouvaient tenir qu’à la condition de ne jamais porter ces profondeurs à hauteur de conversation, alors que ce sont précisément elles qui, plus que toutes les banalités de nos conversations collégiennes, nous permettraient de faire véritablement connaissance mutuelle, à véritable hauteur d’hommes et de femmes. Si nous n’en venons pas suffisamment à ce tout bas que nous partageons, nos vies communautaires risquent de n’être qu’un malentendu.
  • Inscrire tout ce travail d’exploration et de mise au clair au programme des instituts de formation cléricale et des noviciats religieux. La fameuse « spiritualité » que l’on range dans le cycle propédeutique ne devrait pas procéder à une évasion hors de la chair, à grand renfort d’émotions et de dévotions religieuses, mais à une consolidation et à une vérification des assises, critère majeur pour le discernement des authentiques appelés. Car il ne s’agit de former ni des distributeurs de sacrements, ni des managers, ni des gardiens d’une territorialité ecclésiale de plus en plus problématique, mais des compagnons d’humanité et des éveilleurs de sens.
  • Faire tout ce travail de désignation et de clarification en Église et en rendre compte à tout le Monde ; le déposer devant le Monde comme une réparation pour tant de siècles de malhonnêteté ; le proposer à tout le Monde comme un exercice possible. Un service public de la lumière et de la parole, pour un progrès de notre commune humanisation.
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