Le grand entretien (2/2). « Le pape François aurait pu s’appeler Vincent ! »


Le grand entretien (2/2). « Le pape François aurait pu s’appeler Vincent ! »

Avec “Vincent de Paul, un saint au Grand Siècle”, Marie-Joëlle Guillaume, agrégée de lettres classiques, livre une excellente biographie d’un saint à l’immense héritage.

Aleteia : Vous dites avec humour que Vincent de Paul n’aurait sûrement pas été saint Vincent de Paul sans les femmes qui l’ont entouré. Quel est l’apport des femmes dans son œuvre ?
Marie-Joëlle Guillaume : Immense. D’abord parce qu’elles avaient l’entregent nécessaire, mais aussi parce que l’époque regorge de femmes remarquables, et qui ont su s’engager. Mme de Gondi, puis Louise de Marillac, sont les premières. Mais la duchesse d’Aiguillon, nièce de Richelieu, fut une vraie « camarade de combat » pour Vincent. Il y eut aussi la présidente de Herse, Mesdames de Lamoignon mère et fille, Mlle Viole, Mlle Poulaillon, tant d’autres… Et il y eut la confiance d’Anne d’Autriche !

Si l’attention aux pauvres est au centre de son œuvre, Vincent de Paul est également un homme de son siècle, vivant aux heures de la Réforme. C’est à ce titre qu’il se sent également concerné par la formation des prêtres. Pouvez-vous nous en dire plus sur la Conférence des mardis ?

La Conférence des mardis, fondée par Vincent en 1633 dans la foulée de l’organisation des retraites aux ordinands – prêchées au prieuré de Saint-Lazare à Paris – a pour but d’entretenir et approfondir la formation des prêtres, dans l’amitié et la prière communes. La Conférence des mardis eut un rayonnement considérable. À la mort de Vincent, 22 évêques auront été choisis parmi ses membres. Bossuet, jeune prêtre, y fut formé…

Quelles sont ses principales qualités, est-il un bon gestionnaire ?

Son humilité, sa bonté, son abandon à la Providence sont bien connus. On sait moins qu’il avait un don pour le gouvernement des hommes (et des femmes !) et la gestion des choses… et qu’il l’a utilisé ! Il pourrait être le saint patron de nos modernes DRH… D’une très grande rigueur personnelle, il ne supportait pas l’à-peu-près dans la gestion, mais il savait entraîner les autres. Il savait aussi rendre compte… aux Dames de la Charité !

Comment Vincent traverse t-il les crises de son siècle que sont le jansénisme et ensuite la Fronde (1648-1653) ?

La crise janséniste éclate en 1643 autour du livre d’Antoine Arnauld. Vincent est alors membre du Conseil de conscience d’Anne d’Autriche. Son amitié ancienne pour Saint-Cyran, proche de Jansénius, l’a conduit à prendre sa défense en 1639, après son arrestation par Richelieu. Mais Vincent a perçu le danger des idées jansénistes et il luttera de toute son intelligence, après la mort de Saint-Cyran, pour que Rome sache et se prononce. Il ne le fait pas en homme de parti, mais au service de la vérité, humblement.

Pendant la Fronde, outre le soin sans mesure donné aux pauvres par lui et les siens, Vincent prendra tous les risques pour tenter d’empêcher, par son influence au sommet du Royaume, le blocus de Paris en janvier 1649. Il s’efforcera ensuite d’œuvrer, jusqu’à la fin, au service de la paix civile. Ses initiatives appartiennent à l’Histoire.

Quels sont les héritages que nous devons à Saint Vincent de Paul ? Pouvons-nous tisser des liens entre lui et le pape François ? Les Filles de la Charité existent elles toujours ?

Il y a des héritages institutionnels : prêtres de la Mission et Filles de la Charité, essaimés dans le monde entier ; société de Saint-Vincent-de-Paul, fondée au XIXe siècle par Frédéric Ozanam ; Association internationale des Charités, héritière des Dames…

En dehors de l’Église, l’œuvre des Enfants trouvés a été la matrice de l’assistance publique et l’assistance sociale organisée a pris appui sur l’exemple de Monsieur Vincent. Il nous a légué un état d’esprit, inséparable de l’image de la France.

Le pape François aurait pu s’appeler Vincent ! Son message au service des pauvres et d’une ‘écologie humaine intégrale’ rejoint en profondeur le souci constant de Vincent : ne jamais séparer, dans la charité, les besoins du corps et ceux de l’âme.

Propos recueillis par Jean Müller. Aleteia.fr🔸

Le pape François aurait pu s’appeler Vincent ! Son message au service des pauvres et d’une ‘écologie humaine intégrale’ rejoint en profondeur le souci constant de Vincent : ne jamais séparer, dans la charité, les besoins du corps et ceux de l’âme.

Marie-Joëlle Guillaume
Site :
http://fr.aleteia.org/2015/10/29/le-grand-entretien-22-le-pape-francois-aurait-pu-sappeler-vincent-de-paul/

 

Le grand entretien (1/2). Vincent de Paul ou « l’évangélisation des campagnes et le service des pauvres »


Le grand entretien (1/2). Vincent de Paul ou « l’évangélisation des campagnes et le service des pauvres »

Avec “Vincent de Paul, un saint au Grand Siècle”, Marie-Joëlle Guillaume, agrégée de lettres classiques, livre une excellente biographie d’un saint à l’immense héritage.

Aleteia : D’où vient votre intérêt pour saint Vincent de Paul ? Quelle est la spécificité de la biographie que vous lui consacrez ?
Marie-Joëlle Guillaume : J’ai été sensibilisée dès mon enfance à cette si attachante figure de l’Église. Mais c’est à travers ma passion pour le XVIIesiècle que je l’ai « revisitée ». Cette biographie n’est pas une « vie de saint » au sens canonique, mais un livre d’Histoire. En allant aux sources, en m’appuyant sur sa correspondance, j’ai souhaité présenter Vincent dans ses liens avec cette période si contrastée : le temps de la Réforme catholique, mais aussi de la Guerre de trente ans puis de la Fronde…

Vincent de Paul est ordonné très jeune, à 19 ans. Certains contemporains parlent même d’arrivisme. Son entrée dans les ordres est-elle un simple calcul ?

Je réfute, dans mon livre, cette idée propagée au XXe siècle d’un calcul arriviste de Vincent. C’est un anachronisme. Le mariage comme l’entrée dans les ordres dépendaient étroitement, à l’époque, de la décision des familles. Enfant pieux et obéissant, Vincent a été ordonné trop jeune, comme beaucoup à l’époque (les décisions du Concile de Trente n’étant pas encore appliquées en France), mais rien ne permet de suspecter sa sincérité.

Vincent de Paul aurait été captif en Barbarie entre 1605 et 1607. Plusieurs historiens, à la suite du père Coste, pensent au contraire qu’il s’agit d’une invention et que Vincent aurait des choses à cacher. Comment vous situez-vous dans ce débat ?

Ce débat est né au XXe siècle, à la suite d’une série de fautes d’analyse et d’un défaut d’investigation historique, de la part de tous les protagonistes. J’ai repris le dossier à la base, en menant une véritable enquête policière dans l’ensemble des documents. Ma conclusion, solidement étayée, est très claire : oui, Vincent a bien été captif en Barbarie entre 1605 et 1607.

Vincent de Paul (1581-1660) est originaire d’un petit village des Landes. Quelles sont les rencontres qui lui ont permis d’avoir ensuite le rayonnement qui fut le sien ?

Il y en a eu de plusieurs ordres. Dès 1609, à Paris, il est aumônier de la reine Margot et il rencontre Bérulle, qui sera son directeur spirituel et l’introduira chez les Gondi. Il sera lié plus tard à toutes les grandes amitiés de la Réforme catholique, à commencer par François de Sales, rencontré en 1618. Mais c’est par le général des Galères et son épouse, M. et Mme de Gondi, que tout commence.

C’est chez les Gondi que Vincent réalise les premières Missions. Qu’est-ce exactement ? Quels sont les piliers de cette entreprise ?

Le 25 janvier 1617, alors que Vincent est précepteur chez les Gondi, des circonstances exceptionnelles l’amènent à prêcher dans l’église de Folleville en faveur de la confession. Les paysans sont si touchés que Vincent prend conscience de sa vraie vocation : l’évangélisation des campagnes et le service des pauvres. Un an plus tard, au retour de Châtillon-les-Dombes (Ain), il lance les premières Missions sur les terres des Gondi : prêches, catéchisme aux enfants, visites aux malades, confessions générales, etc. Chaque Mission est suivie de la fondation d’une confrérie de la Charité, prise en main par des femmes. Les piliers sont donc à la fois des prêtres et des laïques !

C’est avec Louise de Marillac qu’il fonde les Dames de la Charité, puis les Filles de la Charité. Quels sont les objectifs de ces organisations ? Comment fonctionnent-elles ?

Les Dames de la Charité sont fondées d’abord, en 1617 à Châtillon. Puis, Louise fait la connaissance de Vincent, en 1624, et anime avec lui toute une série de Charités. Issues de la noblesse et de la haute magistrature, les Dames font fonctionner ces confréries grâce aux subsides qu’elles récoltent et mettent la main à la pâte. La fondation de la Charité de l’Hôtel-Dieu de Paris (1634) va décupler leur rôle : secours aux pauvres et aux blessés de la guerre, aux enfants trouvés, aux malades, etc. Les Filles de la Charité, fondées en 1633, sont des filles de la campagne. Elles mènent une vie spirituelle de religieuses sous la houlette de Louise et de Vincent, tout en passant l’essentiel de leur temps à soigner toutes les formes de misère.

Propos recueillis par Jean Müller. Aleteia.fr🔸

Cette biographie n’est pas une « vie de saint » au sens canonique, mais un livre d’Histoire. En allant aux sources, en m’appuyant sur sa correspondance, j’ai souhaité présenter Vincent dans ses liens avec cette période si contrastée : le temps de la Réforme catholique, mais aussi de la Guerre de trente ans puis de la Fronde…

Marie-Joëlle Guillaume
Article Paru sur le site :
http://fr.aleteia.org/2015/10/28/le-grand-entretien-12-vincent-de-paul-ou-levangelisation-des-campagnes-et-le-service-des-pauvres/

Lettre du Supérieur Général : A tous les membres de la Congrégation de la Mission – A toutes les Filles de la Charité – A tous les membres de la Famille vincentienne


Lettre du Supérieur Général

A tous les membres de la Congrégation de la Mission

A toutes les Filles de la Charité

A tous les membres de la Famille vincentienne

Chers Confrères, Soeurs et membres de la Famille Vincentienne,

La grâce et la paix de Jésus soient toujours avec nous !

Il a récemment été porté à notre attention que les informations concernant le calendrier liturgique vincentien actualisé ne vous ont été jamais été communiquées. Apparemment, la lettre à traduire s’est égarée entre deux bureaux de la Curie généralice de la Congrégation de la Mission. Nous regrettons ce retard à vous faire parvenir cette information, que vous auriez dû recevoir au mois d’avril dernier

  • Par conséquent, je vous envoie maintenant le calendrier liturgique vincentien actualisé. Le calendrier liturgique vincentien est approuvé pour la Congrégation de la Mission et les Filles de la Charité. Il n’est pas réservé à la Famille vincentienne.
  • Le changement de date, du 15 mars au 9 mai, pour célébrer la solennité de sainte Louise de Marillac vous a été communiqué l’an dernier.
  • Un autre changement de date concerne la célébration de la mémoire de saint François-Régis Clet. Elle est passée du 18 février au 9 juillet. La raison de ce changement est de joindre ce mémorial à celui des autres martyrs de la même catégorie dans le calendrier universel. Etant donné qu’il s’agit du calendrier propre, nous avons le privilège de mentionner d’abord le nom de saint François-Régis Clet, suivi de celui d’Augustini Zhao Rong et ses compagnons.
  • Au 28 juillet, vous trouverez le nom d’un saint qui n’est pas vincentien. En fait, dans le calendrier universel la mémoire de saint Pierre Chrysologue tombe le 30 juillet. Or, afin de pouvoir maintenir la date du 30 juillet pour saint Justin de Jacobis, nous avons dû insérer le nom de saint Pierre Chrysologue à une autre date dans notre calendrier. Cela se produit uniquement lorsque nous avons une mémoire qui coïncide avec celle d’un autre saint dans le calendrier universel.
  • Vous remarquerez que certaines mémoires sont devenues des mémoires facultatives dans le calendrier actuel. Cependant, ce sont des mémoires obligatoires pour le pays d’origine du bienheureux ou du saint. Cela ne signifie pas que d’autres ne doivent pas célébrer ces mémoires.
  • Il nous a été suggéré d’enlever la fête de la Conversion de saint Paul (le 25 janvier) de notre calendrier propre, car il s’agit d’une fête universelle. Cependant, il a été accordé qu’elle reste dans notre calendrier car nous avons déjà des prières approuvées pour cette fête de la Congrégation.
  • Lorsque les noms des martyrs ne sont pas mentionnés dans le calendrier vincentien officiellement approuvé (par exemple le 26 juin), nous avons la liberté de mentionner tous les noms qui se trouvent dans l’ordo.

Je vous remercie de votre attention à ces changements. Que Dieu bénisse chacun de nous alors que nous continuons de célébrer l’année jubilaire marquant la naissance de notre charisme.

Votre frère en saint Vincent.

Rome, 8 mars 2017

Tomaž Mavrič, CM – Supérieur Général🔸

Tout au long de l’année l’Église nous invite à célébrer les saints en proclamant le mystère pascal du Christ qu’ils ont vécu dans tout leur être. La liturgie souligne l’importance de la relation qui nous unit à eux dans leur diversité et leur unité. Elle nous les propose en exemples et fait appel à leur intercession.

CFC – Liturgie

Le Pape encourage une « culture de la miséricorde » à la suite de saint Vincent de Paul


Le Pape encourage une «culture de la miséricorde» à la suite de saint Vincent de Paul

Aux membres de l’Association Internationale des Charités (AIC)

Le Pape François rend hommage à saint Vincent de Paul dans un message adressé aux membres de l’Association internationale des Charités, à l’occasion des 400 ans des premières Confréries de Charité.

Rappelant que «les Charités sont nées de la tendresse et de la compassion du cœur de Monsieur  Vincent pour les plus pauvres, souvent marginalisés ou abandonnés dans les campagnes et dans les villes», le Pape rappelle toute l’actualité de ce combat, en appelant les membres de l’association vincentienne à «discerner, sous le souffle de l’Esprit Saint, des voies nouvelles afin que le service de la charité soit toujours plus fécond».

Revenant sur l’idée d’une «culture de la miséricorde» qu’il avait cherchée à mettre en avant durant l’Année Jubilaire, le Pape répète que «la crédibilité de l’Église passe par le chemin de l’amour miséricordieux et de la compassion qui ouvrent à l’espérance».

Rendant également hommage sainte Louise de Marillac, «à qui Monsieur Vincent confia l’animation et la coordination des Charités», le Pape appelle à redécouvrir «cette finesse et cette délicatesse de la miséricorde qui ne blesse jamais ni n’humilie personne mais qui relève, redonne courage et espérance».

Texte intégral du message

 

En cette année 2017, vous célébrez les 400 ans des premières Confréries de Charité, fondées par saint Vincent de Paul à Châtillon. C’est avec joie que je m’unis spirituellement à vous pour fêter cet anniversaire et je formule tous mes vœux pour que cette belle œuvre continue sa mission d’apporter un témoignage authentique de la miséricorde de Dieu auprès des plus pauvres. Que cet anniversaire soit pour vous l’occasion de rendre grâce à Dieu pour ses dons et de s’ouvrir à ses surprises, pour discerner, sous le souffle de l’Esprit Saint, des voies nouvelles afin que le service de la charité soit toujours plus fécond !

Les Charités sont nées de la tendresse et de la compassion du cœur de Monsieur  Vincent pour les plus pauvres, souvent marginalisés ou abandonnés dans les campagnes et dans les villes. Son action auprès d’eux et avec eux voulait refléter la bonté de Dieu pour ses créatures. Il voyait les pauvres comme les représentants de Jésus Christ, comme les membres de son corps souffrant ; il avait saisi que les pauvres, eux aussi, étaient appelés à édifier l’Église et qu’ils nous convertissaient à leur tour.

À la suite de Vincent de Paul qui avait confié le soin de ces pauvres à des laïcs, et plus particulièrement à des femmes, votre Association veut promouvoir le développement des personnes les moins favorisées et soulager les pauvretés et les souffrances matérielles, physiques, morales et spirituelles. Et c’est en la Providence de Dieu que se trouve le fondement de cet engagement. Qu’est-ce que la Providence si ce n’est l’amour de Dieu qui agit dans le monde et demande notre coopération ? Aujourd’hui encore, je voudrais vous encourager à accompagner la personne dans son intégralité, en portant une attention particulière à la précarité des conditions de vie de nombreuses femmes et d’enfants. La vie de foi, la vie unie au Christ nous permet de percevoir la réalité de la personne, sa dignité incomparable, non d’abord comme une réalité limitée à des biens matériels, à des problèmes sociaux, économiques et politiques mais à la voir comme un être créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, comme un frère ou une sœur, comme notre prochain dont nous sommes responsables.

Pour “voir” ces pauvretés et pour se faire proche, il ne suffit pas de suivre de grandes idées mais de vivre du mystère de l’Incarnation, ce mystère si cher à saint Vincent de Paul, mystère de ce Dieu qui s’est abaissé en devenant homme, qui a vécu parmi nous et est mort «pour relever l’homme et le sauver». Ce ne sont pas de belles paroles, puisqu’ il s’agit de l’être même et de l’agir de Dieu. C’est le réalisme que nous sommes appelés à vivre en tant qu’Église. C’est pourquoi une promotion humaine, une libération authentique de l’homme n’existent pas sans annonce de l’Évangile «car l’aspect le plus sublime de la dignité humaine se trouve dans cette vocation de l’homme à communier avec Dieu».

Dans la Bulle d’indiction pour l’ouverture de l’année jubilaire, j’avais émis le souhait que «les années à venir soient comme imprégnées de miséricorde pour aller à la rencontre de chacun en lui offrant la bonté et la tendresse de Dieu» (n. 5) ! Je vous invite à poursuivre cette voie. La crédibilité de l’Église passe par le chemin de l’amour miséricordieux et de la compassion qui ouvrent à l’espérance. Cette crédibilité passe aussi par votre témoignage personnel : il ne s’agit pas seulement de rencontrer le Christ dans les pauvres, mais que les pauvres perçoivent le Christ en vous et en votre agir. En étant enracinées dans l’expérience personnelle du Christ vous pourrez contribuer ainsi à une «culture de la miséricorde» qui renouvelle profondément les cœurs et ouvre à une réalité nouvelle.

Enfin, je voudrais vous inviter à contempler le charisme de sainte Louise de Marillac, à qui Monsieur Vincent confia l’animation et la coordination des Charités, et à trouver en lui cette finesse et cette délicatesse de la miséricorde qui ne blesse jamais ni n’humilie personne mais qui relève, redonne courage et espérance. En vous confiant à l’intercession de la Vierge Marie, ainsi qu’à la protection de saint Vincent de Paul et de sainte Louise de Marillac, je vous adresse la Bénédiction Apostolique et je vous demande de prier pour moi !

Du Vatican le 22 février 2017.»

Pape François🔸

La vie de foi, la vie unie au Christ nous permet de percevoir la réalité de la personne, sa dignité incomparable, non d’abord comme une réalité limitée à des biens matériels, à des problèmes sociaux, économiques et politiques mais à la voir comme un être créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, comme un frère ou une sœur, comme notre prochain dont nous sommes responsables

Pape François
1 – texte

Saint Vincent de Paul, un homme d’oraison


Saint Vincent de Paul, un homme d’oraison

Conférence donnée lors de la récollection de carême. Diocèse d’Amiens / Folleville, 2 mars 2017

Une chose importante qu’il faut dire tout d’abord, c’est que les contemporains de Monsieur Vincent ne sont jamais arrivés à définir quelle était la qualité de sa prière. Son premier biographe, Louis Abelly, qui l’a connu pendant une trentaine d’années, disait en effet : « On n’a pu découvrir si l’oraison de Monsieur Vincent était ordinaire ou extraordinaire, son humilité lui ayant toujours fait cacher les dons qu’il recevait de Dieu autant qu’il lui était possible » (L. Abelly, tome III, p 53-54).

Dans un autre domaine, les spécialistes affirment qu’à la Cour il demeurait silencieux, jusqu’à ce qu’on le force à donner son avis. Angélique Arnaud écrivait aussi un jour, à un certain Monsieur Féron : « Monsieur Vincent me vint voir hier, auquel nous parlâmes à cœur ouvert de votre affaire, Je sachant par vous-même très secret » (Ms 2333, fo 24).

Saint Vincent était donc très discret sur sa propre vie spirituelle. Il n’aimait pas se mettre en avant, même lorsqu’il évoquait sa propre expérience. Mais les consignes qu’il a laissées aux siens relativement à la prière, à la vie d’oraison, portent sa marque profonde. Ne dit-on pas, en effet, que « la bouche parle de l’abondance du cœur » ?

Après avoir dit cela, ne sommes-nous pas devant une impasse ? Je ne le crois pas, car en réalité, la prière, ce n’est pas avant tout, une suite d’exercices de piété accomplis avec componction et d’une manière régulière, même si cela en est un élément important ! C’est pourquoi, dans un premier temps, il me parait bon, de bien définir ce qu’est la prière. A partir de cette définition, nous pourrons découvrir mieux ce que fût, à mon avis, l’expérience spirituelle de Saint Vincent.

Selon les maîtres spirituels donc, la prière est l’activité la plus importante de la vie spirituelle. Les œuvres de saint Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila, par exemple, portent en grande partie sur la prière, et il n’est pas un seul livre de spiritualité qui n’aborde ce sujet. Maintenant, si on essaie d’inventorier les définitions de la prière, on peut constater qu’elles se rejoignent toutes, en fin de compte : elles désignent toutes, l’entrée en relation de celui qui prie avec Dieu. Par exemple, Saint Jean Damascène : « Rencontre entre Dieu et l’homme, ascension ou élévation de l’âme vers Dieu. » Saint Nil : « Commerce de l’esprit avec Dieu. » Thomas Merton : « Conscience de notre union avec Dieu. » François Varillon : « Conscience de ce que Dieu est et fait dans notre vie. » Jacques Leclercq : « Conversation, débat, dialogue avec Dieu » etc… Saint Vincent, quant à lui, la définissait ainsi, en s’adressant aux Filles de la Charité : « L’oraison, mes filles, est une élévation de l’esprit à Dieu, par laquelle l’âme se détache comme d’elle-même pour aller chercher Dieu en lui. C’est un pour parler de l’âme avec Dieu, une mutuelle communication, où Dieu dit intérieurement à l’âme ce qu’il veut qu’elle sache et qu’elle fasse, et où l’âme dit à son Dieu ce que lui-même lui fait connaitre qu’elle doit demander. » (Conférence n° 37, du 31 mai 1648, sur l’oraison)

La prière désigne donc essentiellement, toute activité de communication et de communion avec Dieu : communiquer pour communier à lui, communier à lui pour qu’il se communique à nous. La prière trouve sa réalité dans la rencontre, dans l’expérience effective d’une présence. Ceci dit, dans la prière, la rencontre de Dieu est-elle vraiment possible, et ceux qui prétendent l’avoir faite ne sont-ils pas pleins d’illusion ? Pour le savoir, il y a d’abord et surtout, un critère important : la présence de Dieu dans une vie se vérifie à ses effets sur le comportement. Autrement dit, c’est en relisant ce que j’ai pu vivre, dans l’écoute de la parole de Dieu, et aux effets sur ma propre vie, que je peux vérifier si ma rencontre de Dieu est authentique ou pas. Saint Vincent ne disait-il pas :« On connait ceux qui font bien oraison non seulement en la manière de la rapporter, mais encore plus, par leurs actions et par leurs déportements (= comportements) par lesquels ils font apparaître les fruits qu’ils en retirent ». On peut aussi se rendre compte que l’on est proche de Dieu, par les signes de sa présence en nous : la paix, la joie, le fait d’aimer Dieu et les autres. Dans la lettre de St Paul aux Galates, les signes de cette présence sont les fruits de l’Esprit : charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur et maitrise de soi. (Gal 5, 22-23). En dehors de ces critères objectifs, on risque fort de vivre dans le rêve.

Venons-en maintenant à Saint Vincent. Si, comme il a été déjà dit, ses contemporains ne sont jamais arrivés à définir quelle était la qualité de sa prière, car il était par nature silencieux et très secret, il ne fait aucun doute, qu’il a su néanmoins rencontrer Dieu, faire l’expérience effective de sa présence. Il a beaucoup parlé de la prière et de l’oraison aux Filles de la Charité et aux Missionnaires. Il est donc certain, qu’en parlant de la prière, Saint Vincent ne faisait pas autre chose que de partager sa propre expérience, ou l’expérience qu’il en avait, en observant la vie des autres, et spécialement celle des petits et des humbles. Ne disait-il pas :« Dieu est très simple, ou plutôt il est la simplicité même ; et partant, où est la simplicité, là aussi Dieu se rencontre. » (XI, 50) Et encore :« Dieu a promis de se communiquer aux petits et aux humbles, et de leur manifester ses secrets. Pourquoi donc ne croirions-nous pas ce qui est de Dieu, puisque c’est dit et par des petits, et à des petits ? » (IX, 400)

Et maintenant, si l’on se réfère au critère que j’indiquais plus haut : « la présence de Dieu dans une vie se vérifie à ses effets sur le comportement », on constate justement, chez St Vincent, un tournant capital, qui le conduira à un changement total de vie. C’est ainsi que, durant la première partie de son existence – de 1581 à 1617 – sa prière consistait en une demande adressée à un Etre transcendant, à un Dieu créateur et bénéfique qui est un interlocuteur apprécié, puisqu’il est le pourvoyeur des biens. Ce qui soutenait sa prière, c’est l’espoir d’un bien, plus que l’espérance d’une transformation. Il écrivait ainsi à sa mère, le 17 février 1610 :« J’espère tant en la grâce de Dieu, qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt Je moyen de faire une honnête retraite pour employer les restes de mes jours auprès de vous… L’infortune présente présuppose un bonheur à l’avenir » (SV 1,19).

Or, nous le savons, prier par besoin ou par désir c’est centrer notre prière sur nous­ mêmes et traiter Dieu comme un objet propre à combler nos manques et nos carences. Nous sommes alors dans l’ordre de l’utilité. Quand notre besoin est satisfait, Dieu ne sert plus à rien ; c’est comme s’il n’existait plus. Vivre la prière de cette façon, revient à manipuler Dieu, à l’asservir à nos appels et à nos demandes. C’est en renonçant au besoin, en acceptant l’insatisfaction de nos limites et de nos pauvretés, qu’il devient possible de vraiment nous dépouiller de nous-mêmes, de nous décentrer pour nous ouvrir à l’autre, découvrir le désir. Le désir est centré sur l’autre, qui n’est plus là comme un objet destiné à me satisfaire, mais comme un sujet que je reconnais dans sa différence. Prier c’est donc, passer du besoin de prier à la prière de désir. Nous ne pouvons peut-être pas éviter de commencer à aller à Dieu par besoin, mais il est nécessaire de ne pas en rester là. « Dieu n’est jamais l’objet de notre besoin, même si c’est par ce leurre que nous commençons à nous mettre en route. Ce leurre et le renoncement qui s’ensuivra caractérisent l’amour et la prière. » (Denis Vasse, « Le temps du désir. Du besoin de la prière à la prière de désir », Christus 54, 1967, pp. 174, 177.)

De plus, il est certain que la rencontre de Dieu n’est possible que si nous avons un esprit ouvert, avec des convictions profondes sans doute, mais aussi avec une certaine souplesse, une certaine capacité d’étonnement, de remise en cause. C’est pourquoi, on peut se poser la question : comment pourrions-nous rencontrer Dieu, si nous ne savons pas rencontrer l’autre dans sa différence, son originalité ? Un esprit étroit, borné, enfermé dans une certitude suffisante, ne pourra jamais goûter la joie de la rencontre des autres, et de Dieu, « le Tout-autre », à plus forte raison !

Mais revenons à St Vincent. Il semble que pendant les quelques années qui ont précédé 1617, plus exactement, durant la période de « la nuit de la foi », Vincent a fait tout un travail sur lui-même et a vécu des remises en question profondes mais libératrices. En effet, à partir de 1617, le sens de sa vie va changer complètement. Alors qu’humainement il a obtenu tout ce qu’il désirait l’honnête retirade, des fonctions honorables dans la famille des Gondi, des bénéfices ecclésiastiques – « Dieu opère en lui un changement de centre de gravité. Une conversion intérieure s’est accomplie, longuement mûrie, soutenue par une intention droite et guidée par des évènements indicateurs d’une volonté de Dieu. » (Initiation à Saint Vincent de Paul, p. 200 – André Dodin) On peut vérifier ainsi, dans sa vie, que la prière véritable est une action de Dieu en l’homme et non une mainmise de l’homme sur Dieu. Ce changement et cette conversion vont se concrétiser « au moment où, ayant goûté l’apaisement engendré en lui-même par la charité physique et morale à l’égard des malheureux, il décide de se donner pour toute sa vie au service des pauvres et d’être le serviteur de Dieu auprès des pauvres en qui Dieu réside. » (Initiation à Saint Vincent de Paul, p. 201, André Dodin)

Voilà quelque chose de très intéressant ! A cette époque, Vincent vivait, la fameuse « nuit de la foi », et ce qui lui apportait un peu d’apaisement dans cette épreuve, ce qui lui apportait quelques consolations, c’était d’être présent physiquement et moralement auprès des pauvres malades et de les servir. Ceci nous fait prendre conscience, d’une part, que si, seul Dieu a pu convertir Vincent, et non pas les pauvres en tant que tels, son expérience des pauvres l’a mis en contact direct et particulier avec le Christ représenté par eux. Dieu s’est, pour ainsi dire, servi d’eux ; ils ont été des évangélisateurs discrets, inconscients et mystérieux. Ils l’ont mis en présence de Dieu, et Vincent a compris que, Jésus Christ c’est Dieu incarné dans l’histoire des hommes, éminemment concerné, impliqué et constamment actif dans l’histoire. De plus, c’est la rencontre du Christ dans les pauvres, qui lui a apporté une certaine lumière pour éclairer sa démarche et donner à ses gestes un sens nouveau et jusque-là imprévisible et insoupçonnable. Abelly nous dit que « Son âme se trouva remise dans une douce liberté... fût remplie d’une si abondante lumière quil a avoué en diverses occasions qu’il lui semblait voir les vérités de la foi avec une lumière toute particulière. » (Abelly, Tome III, p.119).

Cette conversion de Vincent nous fait comprendre encore, que la présence de Dieu dans une vie ne se repère pas aux effets sensibles, aux effets euphoriques que l’on peut ressentir. Il se peut que nous soyons touchés un jour, par une parole de Dieu qui nous bouleverse. Mais ce n’est pas parce que cela nous fait chaud au cœur, que nous rencontrons Dieu automatiquement. La vérité de cette rencontre se vérifiera, encore une fois, dans le concret de nos vies si elle transforme nos comportements et nos attitudes. Bien sûr, il se peut qu’au début de la vie spirituelle, une grâce sensible nous soit donnée comme dans les commencements de l’amour humain. Mais le risque est grand de ne rencontrer que soi-même et ses propres impressions subjectives, sans avoir trouvé Dieu qui est autre, le Tout-Autre. D’ailleurs, on peut rencontrer Dieu sans avoir de consolations affectives sensibles. Nous savons par expérience, que des hommes et des femmes n’ont jamais été touchés dans leur sensibilité, alors que leur existence est profondément marquée par Dieu. Il y a des gens admirables dans leur foi et dans leur charité, qui n’ont jamais rien senti dans leur vie.

A ce propos, permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse le dossier pour la béatification de Mère Térésa de Calcutta, ouvert en 1999 révéla un secret de taille. Dans sa correspondance avec ses confesseurs et avec les archevêques de Calcutta, la religieuse confie que, pendant les cinquante dernières années de sa vie, elle a connu une « nuit de l’âme ». Une obscurité seulement éclairée par un mois de lumière en Octobre 1958. « Mon sourire est un grand manteau qui couvre une multitude de douleurs » écrit-elle en juillet 1958. Dans cet abandon spirituel, seule sa foi aveugle l’aide à tenir : « J’éprouve que Dieu n’est pas Dieu, qu’il n’existe pas vraiment. C’est en moi de terribles ténèbres. » disait-elle. Paradoxalement, cette douleur nous la rend à la fois plus proche, tout en éclairant son dessein divin.

Oui, c’est dans la foi que nous rencontrons Dieu. Un peu comme Abraham. C’est sur une parole qu’il est parti, et ce n’est qu’après coup qu’il vérifiera que cette parole a eu de l’effet sur lui.

Dans le même ordre d’idées, il est intéressant de relire en entier, ce passage savoureux d’un entretien de Saint Vincent sur l’amour de Dieu. On constate, en effet, dans cet entretien, qu’il « garde toujours les pieds sur terre » et l’on y sent aussi, comme une pointe de malice et d’humour, où se révèle un aspect de sa personnalité tout à fait sympathique ! Ecoutons-le !

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. Car bien souvent tant d’actes d’amour de Dieu, de complaisance, de bienveillance, et d’autres semblables affections et pratiques intérieures d’un cœur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes, quand on n’en vient point à la pratique de l’amour effectif. « En cela, dit Notre Seigneur, mon Père est glorifié que vous rap portiez beaucoup de fruit. » Et c’est à quoi nous devons bien prendre garde ; car il y en a plusieurs qui, pour avoir l’extérieur bien composé et l’intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s’arrêtent à cela ; et quand ce vient au fait et qu’ils se trouvent dans les occasions d’agir, ils demeurent court. lis se flattent de leur imagination échauffée ; ils se contentent des doux entretiens qu’ils ont avec Dieu dans l’oraison ; ils en parlent même comme des anges ; mais, au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d’instruire les pauvres, d’aller chercher la brebis égarée, d’aimer qu’il leur manque quelque chose, d’agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas ! il n’y a plus personne, le courage leur manque. Non, non, ne nous trompons pas : Tatum opus nostrum in operatione consistit. » (Extrait d’entretien sur l’amour de Dieu. Coste XI, P. 40)

Jusqu’à présent, j’ai essayé de comprendre et de préciser ce que Dieu a opéré dans l’âme de Monsieur Vincent. Voyons maintenant quelques « axes » fondamentaux de sa prière.

Le premier, et sans doute le plus important pour Vincent, c’est l’humilité. En effet, Vincent est persuadé, à la suite de St Mathieu, que Dieu cache ses secrets aux savants du monde et les a réservés aux petits et aux humbles et « qu’il découvre à leur cœur ce que toutes les écoles n’ont pas trouvé » (Coste IX. 421). Cette vérité est le fondement de sa vie de prière : « La vraie religion est parmi les pauvres » et si nous voulons par la prière entrer dans l’intimité de Dieu, il n’y a pas d’autre voie que de nous faire devant lui, « comme des mendiants, pauvres et chétifs » (XII.145). Il disait encore que, par l’humilité on veut « placer Dieu dans son cœur » (XII, 304, Conférences du 22 août 1659 sur les cinq vertus fondamentales) et encore :« Notre fin, c’est le pauvre peuple, gens grossiers ; or, si nous ne nous ajustons à eux, nous ne leur profiterons aucunement ; le moyen pourtant de le faire, c’est l’humilité, parce que, par l’humilité, nous nous anéantissons et établissons Dieu Souverain Être… » (XII, 305, id.)

Humilité donc, que je relierais volontiers à la « pauvreté spirituelle », et qui est le chemin incontournable qui conduit à Dieu. Parce que, si nous ne sommes pas des pauvres, nous ne pourrons pas le rencontrer. Il ne s’agit pas avant tout, d’une pauvreté économique mais d’une pauvreté beaucoup plus essentielle. Dans la Bible, le pauvre n’est pas celui qui n’a rien, mais celui qui est capable de tout recevoir. Cela est encore vrai aujourd’hui, bien sûr. Celui qui n’est pas capable de tout recevoir, ne pourra faire l’expérience de Dieu. S’il est comblé de richesses, de pouvoirs, de savoirs, de certitudes, il ne pourra pas entendre la parole de Dieu. La pauvreté n’est pas non plus un problème de hiérarchie sociale. Le Christ a été à l’aise dans tous les milieux, et nous connaissons tous des gens qui ont de lourdes responsabilités. Pourtant, ce sont des pauvres ! En ce sens, qu’ils sont perméables à la parole de Dieu ; leurs vies ne sont pas encombrées au point de ne pas entendre cette parole venue d’ailleurs. Dans la première des Béatitudes, Jésus nous dit : « Bienheureux les pauvres » Pourquoi cela ? Parce que c’est une condition d’accès au Royaume et que la pauvreté est la condition de la liberté. Nous ne sommes pas libres si nous sommes encombrés. Et puis, comme le disait la Bienheureuse Marie de Jésus Crucifié (1846-1878) :« Il y a en enfer toute espèce de vertus, mais pas d’humilité. Il y a au ciel toute espèce de défauts, mais pas d’orgueil. C’est-à-dire que Dieu pardonne tout à l’âme humble et qu’il compte pour rien la vertu privée d’humilité. »

Oui, la pauvreté, c’est avant tout une perméabilité à la réalité divine, elle est intimement liée à l’humilité et, pour Vincent, là où il n’y pas humilité il ne peut y avoir prière. « L’humilité­ pauvreté spirituelle » possède une force d’aimantation. Elle possède une attraction irrésistible qui rend possible chez une personne, la présence de Dieu et l’ouverture à sa grâce. C’est dans ce sens que St Vincent, à partir de sa propre expérience, sans doute, affirmait tranquillement à ses confrères : « Dès que nous serons vides de nous-mêmes, Dieu nous remplira de lui, car il ne peut souffrir le vide » (Entretiens, p. 269, 860). « Croyez-moi, Messieurs et mes frères, croyez-moi, c’est une maxime infaillible de Jésus-Christ, que je vous ai souvent annoncée de sa part, que, dès qu’un cœur est vide de soi-même, Dieu le remplit ; c’est Dieu qui demeure et qui agit là-dedans ; et c’est le désir de la confusion qui nous vide de nous-mêmes, c’est l’humilité, la sainte humilité ; et alors ce ne sera pas nous qui agirons, mais Dieu en nous, et tout ira bien ». (Entretien, septembre 1655.) Et encore : « Si vous agissez bonnement et simplement, voyez-vous, Dieu est obligé en quelque façon de bénir ce que vous direz, de bénir vos paroles : Dieu sera avec vous » (Entretien du 8 juin 1658, XII,23)

Il me parait intéressant de relire aussi ce que disait St Vincent aux Filles de la Charité, lorsqu’il leur partageait son expérience sur la prière des petits et des humbles. Ces textes nous les connaissons, bien sûr, mais je les trouve personnellement magnifiques ! Ils prennent aujourd’hui une saveur toute particulière ! Savourons-les donc, une nouvelle fois, sans modération, et avec un plaisir non dissimulé !

« Je suis persuadé que la science ne sert pas, et qu’un théologien, quelque savant qu’il soit, ne trouve aucune aide dans sa science pour faire l’oraison. Dieu se communique plus ordinairement aux simples et aux ignorants de bonne volonté qu’aux plus savants : nous en avons quantité d’exemples. La dévotion et les lumières et tendresses spirituelles sont plus souvent communiquées aux filles et aux femmes vraiment dévotes qu’aux hommes, si ce n’est à ceux qui sont simples et humbles. Chez nous les frères rendent quelquefois mieux compte de leur oraison et ont de plus belles conceptions que nous autres prêtres. Et pourquoi cela, mes filles ? C’est que Dieu l’a promis et que c’est son bon plaisir de s’entretenir avec les petits. Consolez-vous donc, vous qui ne savez pas lire, et pensez que cela ne vous peut empêcher d’aimer Dieu, ni même de bien faire l’oraison » (Conférence aux Filles de la Charité n. 21 P. 149) « C’est, mes filles, dans les cœurs qui n’ont point la science du monde et qui recherchent Dieu en lui-même, qu’il se plait à répandre de plus grandes grâces. Il découvre à ces cœurs ce que toutes les écoles n’ont point trouvé, et leur développe des mystères où les plus savants ne voient goutte. Et croiriez-vous, mes chères sœurs, que nous en voyons l’expérience parmi nous ? Je pense vous l’avoir dit deux fois, et je le répèterai encore : nous faisons la répétition de l’oraison chez nous, non pas tous les jours, mais tantôt de deux jours l’un, tantôt de trois, comme la Providence le permet. Or, par la grâce de Dieu, les prêtres y font bien, les clercs font bien aussi, qui plus, qui moins, selon ce que Dieu leur départ ; mais, pour nos pauvres frères, oh ! en eux se vérifie la promesse que Dieu a faite de se découvrir aux petits et aux humbles, car nous sommes étonnés des lumières que Dieu leur donne ; et il parait bien que c’est lui tout seul, car ils n’ont aucune science. Ce sera un pauvre cordonnier, ce sera un boulanger, un charretier, et cependant ils nous remplissent d’étonnement. » (Conférence n. 37, du 31 mai 1648, sur l’oraison.)

En relisant ces textes, comment ne pas penser à ce que disait, le théologien suisse Maurice Zundel ! Dans un style différent, mais d’une façon vraiment étonnante, il rejoint tout à fait les convictions de St Vincent. Ces réflexions sont comme une actualisation de la pensée de Saint Vincent ! C’est en tout cas, un texte que j’aime beaucoup et qui m’a rempli d’émotion la première fois que je l’ai lu, je l’avoue ! Cette fois encore, je ne résiste pas au plaisir de vous le partager ! Mais, écoutons-le : « … J’ai rencontré pas mal de gens instruits, pas mal de gens persuadés de leur génie, pas mal de gens qui savaient parler comme des livres- et qui en écrivaient- mais ça ne m’a jamais beaucoup touché. Ce qui m’a touché, cest toujours l’humilité de bonnes femmes très ordinaires, qui ne se regardaient pas, qui disaient des choses merveilleuses sans le savoir parce que, justement, la lumière de Dieu traversait leur transparence ...Et si la signature de Dieu est toujours celle de l’humilité et du don de soi, c’est évidemment que Dieu lui-même est humilité et don de soi ». (Maurice Zundel 1959.Dans : « L’humble présence » Marc Donzé).

La méditation de ces textes nous conduit tout naturellement à la simplicité, qui est comme la sœur jumelle de l’humilité ! Saint Vincent disait à son sujet : « C’est la vertu que j’aime le plus et à laquelle je fais plus d’attention dans mes actions. » (1, 284, Lettre à François du Coudray du 6 novembre 1634). Et il ajoutait : « Dieu me donne une si grande estime de la simplicité que je l’appelle mon Evangile. » (IX, 606, Conférence du 24 février 1653 sur l’esprit de la Compagnie.) Pour Saint Vincent, la simplicité est le propre de Dieu : « Dieu est très simple, ou plutôt il est la simplicité même et partout où est la simplicité, là aussi Dieu se rencontre. » (Abelly, Ill, 242.) Il disait encore dans ses entretiens : « Dieu est un être simple qui ne reçoit aucun être, une essence souveraine et infinie qui n’admet aucune agrégation avec elle ; c’est un être pur qui jamais ne souffre d’altération. » (Entretiens, p. 589)

Comme on peut aisément le constater, directement liée à l’humilité, la simplicité est un chemin privilégié pour la rencontre de Dieu ! Dieu est accessible à tous les hommes. Il n’est pas réservé à une élite culturelle, intellectuelle ou sociale, c’est certain. Cependant, il y faut certaines dispositions pour l’accueillir. « Le Fils de Dieuveut des cœurs simples et humbles, disait Saint Vincent, et quand il les a trouvés, oh qu’il le fait beau voir y faire sa résidence. Il se vante dans les saintes Ecritures que ses délices sont de converser avec les petits (Cf. Pr 3, 32). Oui, mes sœurs, Je plaisir de Dieu, la joie de Dieu, Je contentement de Dieu, s’il faut dire ainsi, cest d’être avec les humbles et simples qui demeurent dans la connaissance de leur bassesse ». (SV IX, 392.) « Belles paroles de Jésus-Christ qui montrent bien que ce nest pas dans les Louvres ni chez les princes que Dieu prend ses délices » (SV IX 400).

On peut être étonné de cette partialité, de cette « préférence » de Saint Vincent pour les pauvres. Le fait est, qu’il l’a retenue de l’enseignement de l’Evangile de Luc. Et, s’il donne une telle importance à la simplicité, c’est que pour lui, elle a l’étrange et merveilleux pouvoir de créer le climat et l’ambiance qui ont favorisé la venue du Christ, et qui favorisent sa venue chaque jour dans nos vies. « Savez-vous, mes sœurs, où loge Notre Seigneur ? C’est chez les simples », disait-il aux Filles de la Charité. (SV X, 96)

D’ailleurs, Notre Seigneur, le Christ, celui que contemple Vincent dans sa prière, c’est justement, le Christ simple et humble et non pas le Christ « maître », ni le « médecin », ni « le parfait adorateur du Père » ou « l’image parfaite de la divinité, mais « !’Evangélisateur des pauvres ». Il ne cesse de parler et de regarder ce Christ de la miséricorde infinie, qui parcourt la Judée et la Galilée, qui parle familièrement, utilise des termes et des images que tout le monde comprend, qui instruit, catéchise, opère des miracles avec des gestes et des paroles très simples. Le Christ que prie et contemple Monsieur Vincent, c’est celui qui laisse apparaître le Dieu de toute bonté, c’est un Christ simple et concret, dont les paroles expriment le bon sens de Dieu. C’est un Christ paysan et pauvre. « Rien ne plaît qu’en Jésus-Christ » disait-il (Abelly 1, I, 78) et il encourageait ses disciples à contempler encore et toujours ce Christ : « Oh ! Que ceux-là seront heureux qui pourront dire, à l’heure de la mort, ces belles paroles de Notre-Seigneur : Evangelizare pau peribus misit me Dominus ! » (SV XI, 135)

Je disais tout à l’heure, que Dieu est accessible à tous les hommes. Il n’empêche que, pour le rencontrer et accepter de tout recevoir, chacun doit entrer dans la vérité de sa vie. Accepter d’être en vérité devant soi-même, pour être en vérité devant Dieu. Aussi longtemps que nous n’avons pas fait ce travail sur nous-mêmes, nous ne pouvons faire l’expérience de Dieu. La pauvreté que nous demande le Christ pour se manifester à nous, se situe là ! N’est-ce pas cette pauvreté qu’a expérimentée finalement saint Vincent ?!

La vérité est finalement le fruit de l’humilité. Et « L’humilité, c’est simplement la vérité sur nous-mêmes. » disait sainte Thérèse. L’humilité c’est se reconnaître avec ses qualités et ses défauts, avec ses limites, incarné, fragile et mortel. Le père José Maria Ibanez disait très justement dans son livre : La foi vérifiée dans l’amour, p. 52 « La mystique de l’anéantissement est pour Saint Vincent de Paul et pour les mystiques flamands surtout, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de Jésus et Benoît de Canfield, le moyen d’arriver à l’union avec Dieu. Il faut accepter d’être faible, vulnérable, pour vivre la foi chrétienne comme une « expérience de la fragilité ». Alors, Dieu pénètre dans l’homme et le transforme. On ne peut aller à Dieu « en étant nu », ni « en étant vêtu », mais on ne peut s’approcher de Lui qu’en étant dépouillés et détaché de soi-même ».

Je pense, quant à moi, que Saint Vincent a vraiment fait l’expérience de Dieu, justement, en passant par « l’épreuve du réel », en passant par différentes épreuves qui l’ont secoué pendant la première partie de sa vie, notamment l’épreuve de la tentation contre la foi. Il y a eu dans sa vie, à ce moment-là, comme « un lâcher-prise » ; il a été comme acculé à une impasse. Et c’est ainsi qu’il a accepté petit à petit de « jeter le masque », de briser la cuirasse de l’orgueil, pour affronter avec courage sa propre vérité. Il a consenti enfin, à n’être que ce qu’il était, dans son intime pauvreté. S’il avait choisi, dans sa jeunesse de travailler pour Dieu, à présent c’est pour lui, l’engagement à faire le travail de Dieu. Plus que de servir Dieu, il va laisser Dieu se servir de lui. Ce fût un moment capital, décisif, un moment de crise, un lieu de discernement et de décision. En effet, la crise représente le moment le plus aigu d’une situation, la phase critique, décisive, le point de rupture, de changement, le sommet du rite, de passage. Vincent a compris enfin, à travers la crise, que l’on n’arrive pas à la vérité sur soi-même, seulement par un effort personnel, mais aussi et surtout, lorsqu’on laisse Dieu agir en nous. Et Dieu agit en nous, au moyen de la vie, des expériences que la vie elle-même apporte avec elle. Dieu fait le vide en nous, par nos désillusions, nos déceptions… Il nous révèle nos erreurs, il travaille en nous à travers la souffrance, lorsque nous nous sentons vidés, dépouillés.

Mais la crise est aussi un « kairos », temps favorable, temps de grâce ! La crise est éminemment positive, car elle désinstalle et rend vulnérable au changement, perméable à ce qu’il est nouveau, à l’accueil d’un plus de vie. Elle déstabilise et déstructure pour que puisse émerger une nouvelle manière d’être, une nouvelle cohérence. Dans le domaine spirituel, la crise coïncide avec la conversion. C’est ce qu’a expérimenté saint Vincent. Progressivement, sans doute, mais réellement, il a compris que dans la vie spirituelle, ce qui est important, c’est de laisser en Dieu tous les efforts spirituels, pour se laisser conduire par Lui, jusqu’au plus profond de notre être, à travers les vides et les aridités de notre propre cœur. C’est dans ce fond de notre être, et non pas dans nos imaginations ou nos sentiments, que nous rencontrons notre moi en toute vérité, et aussi, notre vrai Dieu. Et c’est alors, que nous prenons également conscience, que nous sommes appelés à prendre une décision de toute importance : choisir entre le chemin qui mène à la mort et aux ténèbres spirituelles, et le chemin qui mène à la lumière et à la vie ; entre des intérêts exclusivement temporels et l’ordre éternel ; entre volonté personnelle et la volonté de Dieu. Oui, nous reconnaissons là, le cheminement spirituel de saint Vincent. Ce cheminement qui l’a conduit à changer radicalement le sens de sa prière ; à ne plus rechercher en elle « le Pourvoyeur des biens », mais Celui dont « il veut profondément accomplir la volonté. »

Au sortir de cette crise, Vincent n’est plus le même, et Dieu n’est plus pour lui, le « Tout-Puissant à qui il faut demander, dans la prière, de faire réussir ses désirs et ses ambitions. Le Dieu que rencontre désormais Vincent, dans sa prière, est une Personne, et Jésus Christ est le Sauveur qui nous libère de l’esclavage du moi. » (L’Esprit Vincentien, p. 94 André Dodin). Désormais, le Christ est au centre de sa vie, et il aurait pu dire avec saint Paul : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi ! » (Gal 2 ; 20) Il disait en tout cas à Antoine Portail : « Ressouvenez­ vous, Monsieur, que nous vivons en Jésus-Christ par la mort de Jésus-Christ et que nous devons mourir en Jésus-Christ par la vie Jésus-Christ, et que notre vie doit être cachée en Jésus-Christ et pleine de Jésus-Christ, et que pour mourir comme Jésus-Christ, il faut vivre comme Jésus-Christ. »

Progressivement et de mieux en mieux, Vincent s’efforcera de participer à une autre vie, à « entrer dans l’esprit de Jésus qui est voie, vérité et vie ». Animé de cette conviction il dira un jour à un de ses confères, Antoine Durand, à qui il confie le séminaire d’Agde : « Ni la philosophie, ni la théologie, ni les discours n’opèrent dans les âmes : il faut que Jésus-Christ s’en mêle avec nous, ou nous avec Lui, que nous opérions en Lui et Lui en nous, que nous parlions comme Lui et en son esprit ainsi que Lui-même était en son Père et prêchait la doctrine qui lui était enseignée. Il faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ » (Entretiens Spirituels, p. 307).

« Se vider de soi-même pour se revêtir de Jésus-Christ » : cela n’a jamais voulu dire pour Vincent, établir une relation intimiste avec le Christ. Pour lui, Dieu, qui en Jésus-Christ, s’est incarné, est entré dans notre monde et n’en est jamais sorti. L’illusion serait donc de vouloir, pour le rencontrer, quitter ce monde dont il a fait sa demeure et notre corps dont il fait son temple. Puisque grâce à l’incarnation, nous contemplons dans le monde l’amour de Dieu, ce que nous contemplons, c’est le don d’amour du Christ auquel nous sommes invités à collaborer. C’est pourquoi, il ne peut il y avoir opposition entre prière et action, puisque c’est le même Dieu que nous rencontrons dans la prière, et celui avec qui nous collaborons dans notre action. Loin de s’opposer, la prière et l’action renvoient, au contraire, l’une à l’autre, comme les deux versants d’une même réalité.

« Il faut que vous et moi prenions résolution de ne jamais manquer à faire tous les jours l’oraison, disait Saint Vincent aux Filles de la Charité. Je dis : tous les jours, mes filles ; mais s’il se pouvait, je dirais : ne la quittons jamais et ne passons point de temps sans être en oraison, c’est à dire sans avoir notre esprit élevé à Dieu ; car à proprement parler, l’oraison, c’est comme nous l’avons dit, une élévation d’esprit à Dieu. Mais l’oraison m’empêche défaire ce médicament, de le porter, de voir ce malade, cette dame. Oh ! N’importe, mes filles. Votre âme ne laissera pas d’être toujours en la présence de Dieu, et elle lui lancera toujours quelque soupir ». (IX, 422)

Nous connaissons tous, les exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola ; ils ont précisément comme objectif, d’amener à trouver Dieu, à le rencontrer effectivement et à nous engager avec lui, non pas en dehors de tout, mais en toutes choses. Cette démarche des exercices peut inspirer toute personne qui cherche Dieu, quel que soit son état de vie particulier. Il n’y a pas de compétition ou d’opposition entre action et contemplation. Il s’agit de deux niveaux différents, celui de l’être et celui de l’agir. Etre contemplatif n’est pas une action, mais un état, une qualité permanente d’être. Saint Ignace suggère qu’il nous faut toujours être des contemplatifs, c’est à dire, toujours unis à Dieu et en sa présence, non seulement dans notre activité de prière, durant les temps forts que nous y consacrons (nous ne pouvons pas continuellement être en acte de prier), mais dans toutes nos activités, dans notre travail, nos repos, nos rencontres, etc. Il relativise donc « l’aspect matériel du temps passé à prier, pour mettre l’accent sur la disponibilité du cœur ». Il s’agit en fait, de « cette disposition habituelle du cœur, de l’esprit, de la volonté, à écouter la voix du Maître intérieur » (Léonce de Grand’Maison, La vie intérieur de l’apôtre, Beauchesne et ses Fils, pp 86-87)

Henri Nouwen, disait un jour, quant à lui : « Prier ne signifie pas penser à Dieu plutôt qu’à autre chose, ou passer du temps avec Dieu au lieu de passer du temps avec les gens. Prier signifie plutôt, penser et vivre en présence de Dieu. » (Jurjen Beumer, Henri Nouwen, sa vie et sa spiritualité, Bellarmin, 1999, p. 47). Oui, finalement, j’en suis convaincu et nous pouvons le vérifier chez Saint Vincent : la prière ne nous apprend pas seulement ce que nous avons à dire ou à faire, elle nous transforme dans notre être même ; elle nous établit toujours davantage dans la réalité de ce que nous sommes, des êtres en relation à Dieu, une relation d’amour qui illumine toute notre vie et lui rend témoignage. « Quand vous ne direz mot, si vous êtes bien occupé de Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présenceL’oraison est si excellente qu’on ne la peut trop faire ; et plus on la fait, plus on veut la faire quand on y cherche Dieu. » disait Saint Vincent.

Enfin, en terminant mon exposé, je vous propose quelques outils que vous pourriez utiliser et qui pourront vous aider à discerner vous-mêmes, comment Saint Vincent est passé, de la vie spirituelle à l’expérience spirituelle. Mais auparavant, il me parait important de bien définir ce qu’est l’expérience, de la même manière que je l’ai fait au début, au sujet de la prière. Ainsi, disons-le tout de suite : ce que nous appelons expérience, comporte quatre composantes principales. Il s’agit d’un vécu conscientisé, répété, réel et vérifié.

  • Un vécu conscientisé. Ce qui caractérise tout d’abord l’expérience c’est son caractère réfléchi. L’expérience, c’est du vécu conscientisé. Ainsi, le pur vécu, même spirituel, s’il n’est pas conscientisé, se perd dans le passé et ne peut pas servir à la croissance. Sans prise de conscience, nous ne pouvons pas parler de notre vécu, le communiquer à d’autres. Dieu est toujours présent dans notre vie, mais, comme Jacob, bien des fois nous ne le savons pas (Gn 28,16). Souvent, comme pour les disciples d’Emmaüs, il demeure l’étranger que nous ne reconnaissons pas. L’expérience spirituelle consiste justement, à faire l’anamnèse spirituelle, la relecture du vécu. Il s’agit de faire émerger de l’inconscient, la prise de conscience de la réalité et de la présence active de Dieu dans notre vie concrète. Si parfois nous avons l’impression de ne pas avancer dans notre vie spirituelle, c’est peut-être justement, parce que nous vivons le quotidien de manière répétitive, sans recul et sans profondeur. Le recul et la profondeur que peut nous donner la relecture. Pour chercher et trouver Dieu, nous attendons l’exceptionnel… or, c’est ici et maintenant que Dieu nous attend. Il est présent dans nos vies, d’une présence humble et discrète qu’il nous faut apprendre à reconnaître dans les évènements, les rencontres les plus quotidiens.
  • Un vécu répété. Un autre aspect important de l’expérience est la durée. Par exemple, parler d’une personne d’expérience c’est parler de quelqu’un qui a longuement fréquenté une réalité, qui a développé une familiarité avec elle, qui s’y connait pour l’avoir, avec le temps, explorée sous tous ses angles. L’expérience c’est donc le résultat d’un contact fréquent, répété, durable, avec un secteur de l’activité humaine, qui fait qu’on s’y connait. Parler experience spirituelle connote ce même aspect de durée.
  • Un vécu, non une théorie. Dans le domaine de la science, l’expérience s’oppose à la connaissance théorique, aux idéologies, comme aussi à la connaissance ordinaire, spontanée, non vérifiée. Sur le plan religieux on distinguera la théologie (connaissance spéculative, théorique de Dieu) et la spiritualité (connaissance expérimentale de Dieu). De plus, il ya une grande différence entre parler de Dieu, disserter sur son existence, entendre parler de lui, et, d’autre part, lui parler, entrer effectivement en communication avec lui ! L’expérience spirituelle c’est passer du notionnel au réel, du ouï-dire à la rencontre effective et à la présence. L’expérience spirituelle désigne donc autre chose qu’une adhésion à une doctrine traditionnelle, à une idéologie ou à un système de pensée faisant autorité.
  • Un vécu vérifié. L’expérience c’est un vécu conscientisé, soumis à la durée, un vécu réel, non une théorie, un vécu dont je suis capable de vérifier la réalité. Si l’on veut faire l’étymologie du mot « expérience », en latin « experientia », on trouve dans ce mot : experi et entia.

Ex : marque un mouvement de sortie, une prise de distance entre moi, ma subjectivité et une réalité objective. Cela indique que le vécu a bien été vécu : il est terminé, j’en suis sorti. Cette sortie, cette distance, implique une capacité d’accueillir des réalités différentes, nouvelles, de me remettre en question, de me laisser interpeller, de me laisser changer par ma rencontre avec la réalité objective. Nous sommes là, à l’opposé du mouvement idéologique où l’on veut forcer la réalité et imposer des idées reçues, toutes faites.

Peri : signifie un travail de vérification. J’ai fait le tour d’une réalité dont j’ai pris distance. Je l’ai considérée sous ses aspects multiples et sous ses angles variés. Pour bien saisir la réalité, ce travail suppose de la durée, des répétitions. Ma perception a été vécue et elle a été testée, vérifiée. Cette opération est à l’opposé de la spontanéité, de l’étroitesse et de l’exclusivisme de l’enfant qui, justement, n’a pas d’expérience.

Entia : signifie que j’ai pris de la distance face à mon vécu (ex), j’en ai fait le tour (peri), je puis en répondre : c’est réel (entia), c’est vrai. L’expérience rejoint la réalité, elle cherche, à la différence de la connaissance théorique ou livresque, à contacter les choses dans leur vérité concrète, vitale, existentielle.

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A la fin de cet exposé, et pour ne pas être trop long, je vous propose, maintenant, de reprendre vous-mêmes (pendant cette semaine ou au cours d’une retraite du mois), les quatre composantes que je viens de vous exposer, et qui nous font dire que le vécu devient expérience.

Ensuite, il serait intéressant de repérer, dans votre propre vie, les évènements marquants, les « évènements fondateurs », puis d’en faire une « relecture ». Et, pour conclure, essayez de formuler une prière.

Si vous acceptez de réaliser ce petit exercice, vous ne le regretterez pas, j’en suis certain ! Et puis, ce serait une manière très intéressante, de sortir la parole de Saint Vincent des bibliothèques plus ou moins poussiéreuses, pour en faire une parole vivante qui pourrait vous aider à trouver Dieu, à le rencontrer et à vous engager avec Lui, non pas en dehors de tout, mais en toutes choses, comme lui a su le faire.

En disant cela, je ne voudrais évidemment pas, vous inviter à vous conformer à un modèle, vous inviter à imiter Saint Vincent ! Le mimétisme dans la vie spirituelle est stérile et désastreux.

Alain Perez CM🔸

La prière trouve sa réalité dans la rencontre, dans l’expérience effective d’une présence. Ceci dit, dans la prière, la rencontre de Dieu est-elle vraiment possible, et ceux qui prétendent l’avoir faite ne sont-ils pas pleins d’illusion ?

Le Prêtre selon Saint Vincent et aujourd’hui


Le Prêtre selon Saint Vincent et aujourd’hui

(Message vincentien aux prêtres d’aujourd’hui)

Conférence donnée lors de la Récollection de Carême – Diocèse d’Amiens – Follevile 2 mars 2017

« Si l’on veut exprimer en une phrase l’idée du sacerdoce présentée par saint Vincent de Paul, on peut dire que pour lui, le prêtre est un homme appelé de Dieu à participer au sacerdoce de Jésus Christ pour prolonger la mission rédemptrice de Jésus Christ, en faisant ce que Jésus Christ a fait, de la manière dont il l’a fait » (Jacques Delarue). Voilà donc la pensée profonde de saint Vincent sur le sacerdoce.

Cependant, cette pensée n’a pas jailli en lui comme par génération spontanée, ni à partir d’un enseignement reçu ou dans un approfondissement personnel de la doctrine. La conception du sacerdoce, chez saint Vincent, s’est forgée à partir de la réalité concrète de son expérience. Et d’abord, à partir de l’expérience de sa propre vie.

L’expérience de Saint Vincent

En effet, il semble que la perspective du sacerdoce lui ait été proposée par les vues intéressées de son père. Et c’est ainsi qu’il est entré dans les vues de son père avec une précipitation manifeste, puisqu’il reçoit l’ordination sacerdotale le 23 septembre 1600 des mains de l’évêque de Périgueux, qui était alors aveugle et moribond ! Vincent n’avait que dix-neuf ans !

Cet empressement excessif, il ne l’oubliera jamais ; cela le marquera à un tel point que, lorsqu’on lui proposera de faire entrer un de ses neveux dans les ordres pour des motifs qui n’étaient pas parfaitement purs, il s’y opposera en disant : « Pour moi, si j’avais su ce que c’était quand j’eus la témérité d ‘y entrer, comme je l’ai su depuis, j’aurais mieux aimé labourer la terre que de m’engager en cet état redoutable. » (Lettre au chanoine de Saint-Martin – 1658)

De la même manière, il écrivait à Monsieur Dupont-Fournier, avocat à Laval, le 5 mars 1659 : «… il faut donc être appelé de Dieu à cette sainte profession … l’expérience que j’ai des désordres arrivés par les prêtres, qui n’ont pas tâché de vivre selon la sainteté de leur caractère, fais que j’avertis ceux qui me demandent mon avis pour le recevoir, de ne s’y engager pas, s’ils n’ont une vraie vocation de Dieu, une intention pure d’y honorer Notre Seigneur par la pratique de ses vertus et les autres marques assurées que sa divine bonté les y appelle. Et je suis si fort dans ce sentiment que, si je n’étais pas prêtre, je ne le serais jamais. C’est ce que je dis souvent à tels prétendants, et ce que j’ai dit plus de cent fois en prêchant aux peuples de la campagne. »

Ce thème de « la dignité sacerdotale », chez saint Vincent, peut nous sembler aujourd’hui excessif et tout à fait anachronique. Mais comme je le disais plus haut, la conception du sacerdoce qui était la sienne s’était forgée à partir de la réalité concrète de son expérience. Or, l’expérience de saint Vincent – dans les premières années de son sacerdoce et à travers les différents ministères qui ont été les siens, en tant que curé de paroisse ou à l’occasion de son préceptorat dans la famille de Gondi – l’a amené à constater l’état déplorable du clergé à son époque.

Le « haut clergé » vivait à la cour ou sous l’influence des grands, et le « bas clergé » vivait dans les campagnes, souvent misérable et ignorant. Les uns et les autres perdaient de vue leur caractère d’hommes de Dieu. Quant au « bas clergé », il était tellement mêlé au peuple dont il avait la charge, qu’au lieu de l’aider à bien vivre, le plus souvent il en partageait les vices, les excès et la saleté à un point tel que « Le nom de prêtre était devenu synonyme d ‘ignorant et de débauché ». (Amelotte, t.11, p.96) De même, un évêque confiait un jour avec tristesse à saint Vincent : « J’ai horreur quand je pense que dans mon diocèse, il y a presque sept mille prêtres ivrognes ou impudiques qui montent tous les jours à l’autel et qui n’ont aucune vocation ». (Abelly. Vie de saint Vincent de Paul, liv. I, chap. XXII)

On pourrait épiloguer encore longtemps sur l’état déplorable du clergé de France au XVIIème siècle. Toujours est-il qu’à travers ses différents ministères, saint Vincent découvre la très grande détresse spirituelle du pauvre peuple des champs, et que la cause principale de cet état lamentable, c’est l’incapacité des prêtres qui ont charge d’âmes dans ces régions. Ainsi, à partir de ces expériences, vont s’enraciner dans son esprit deux convictions intimement liées :

  • Il faut courir au secours du pauvre peuple des campagnes qui se damne dans l’ignorance,
  • Et pour cela, il faut des prêtres, de bons prêtres, zélés et instruits.

Pour répondre à ce double et urgent besoin, saint Vincent organise des missions sur les terres des Gondi ; et, grâce à l’aide de Monsieur et Madame de Gondi, il fonde en 1625 une société de missionnaires, la Congrégation de la Mission. Fondation qui facilitera le renouvellement périodique des missions qui étaient des temps fort d’évangélisation des campagnes.

De la même manière, pour ne pas perdre le fruit des missions, il voit la nécessité de laisser sur place un clergé capable de poursuivre l’œuvre entreprise. Un clergé bien formé qui aidera les pauvres gens à se maintenir dans de bonnes dispositions. Et c’est ainsi qu’à l’invitation de l’évêque de Beauvais, qui avait déjà accueilli des missionnaires sur son diocèse pendant une vingtaine de jours, il entreprend la préparation des ordinands du diocèse à leur ministère sacerdotal futur. C’était en septembre 1628.

Cependant, qu’est-ce-que quelques jours pour former un bon prêtre et pour qu’il puisse le demeurer ? Conscient de cet inconvénient, et sur la suggestion d’un des ordinands, saint Vincent organise en 1633, dans la maison de Saint Lazare, des réunions hebdomadaires, le mardi. Le but de ces réunions est d’aider les ecclésiastiques à se maintenir « dans la sainteté de leur vocation… en conférant ensemble des vertus et dysfonctions propres à leur ministère ».

Puis, aux grés des expériences, ce fût vers 1636, un premier essai de séminaire pour des enfants, au collège des Bons Enfants. Essai infructueux qui poussera saint Vincent à établir plutôt des grands séminaires qui accueilleront des jeunes gens de vingt à trente ans. Et c’est ainsi que, pour les Lazaristes, les séminaires deviendront, après les missions, la principale activité de la Congrégation.

Voilà donc, tracés à grands traits et rapidement, le contexte et les évènements qui ont conduit saint Vincent à œuvrer avec d’autres, à la renaissance qui renouvela l’Église de France au XVIIe siècle. Il est intéressant de constater que cette renaissance fût avant tout une œuvre sacerdotale. Ce sont les prêtres qui en ont été les instruments, et ils l’ont été en acceptant de se former et de se réformer en profondeur !

Aujourd’hui, alors que l’Église traverse bien des zones de turbulences, ne faut-il pas penser, de la même manière, que la « renaissance » ne pourra s’opérer que par une formation et une réforme en profondeur du clergé ?

En tout cas, il m’a semblé important de rappeler, au moins d’une façon partielle, ce contexte et ces évènements, avant de partager quelques convictions vincentiennes aux prêtres d’aujourd’hui. Car, me semble-t-il, en tenant compte des transpositions qui s’imposent bien sûr, l’expérience de saint Vincent, son cheminement, peuvent être pour nous une source d’inspiration lorsque nous essayons de dessiner le profil du prêtre aujourd’hui.

En effet, on peut le constater chaque jour : la France est devenue un pays de mission comme au temps de saint Vincent, et cela depuis quelques décennies déjà ! En conséquence :

Il parait nécessaire, comme au temps de saint Vincent, de donner une formation vraiment missionnaire à tous ceux qui aspirent à travailler à la construction du Royaume de Dieu, et spécialement aux prêtres.

La formation spirituelle

Justement, le document paru en 2002, « Repartir du Christ » – de la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique -propose, au n°20, un élément qui me parait capital pour la formation : « La vie spirituelle doit être en première place dans les projets des Familles de vie consacrée, en sorte que tous les Instituts et que toutes les communautés se présentent comme des écoles de spiritualité évangélique authentique. »

Le document continue : « Repartir du Christ signifie proclamer que la vie consacrée est une sequela Christi spéciale, « mémoire vivante » du mode d ‘existence et d’action de Jésus comme Verbe incarné par rapport à son Père et à ses frères. Cela comporte une communion d’amour particulière avec lui, qui est devenu le centre de la vie et source permanente de toute initiative… il s’agit d ‘une expérience de partage, d’« une grâce spéciale d’intimité », il s ‘agit de « s’identifier à lui, en ayant les mêmes sentiments et la même forme de vie » ; il s’agit d’une vie « saisie par le Christ ».

Lorsque nous lisons ces lignes, comment ne pas nous souvenir de la lettre que saint Vincent écrivait à Antoine Durand (XI, 343-344) et la fameuse phrase : « Il faut, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ ! » N’est-ce pas là, la première exigence qui incombe à un missionnaire ? Nous le savons bien par expérience, la tentation est toujours présente, de transformer notre travail pastoral en notre œuvre propre, d’utiliser notre ministère pour attirer l’attention sur nous-mêmes et nous faire valoir ! D’où l’insistance de saint Vincent sur la pureté d’intention qui nous fait renoncer aux vues humaines pour vraiment essayer d’accomplir l’œuvre de Dieu. D’où son insistance également sur l’humilité, car sans humilité il ne peut plus être question pour un missionnaire de faire l’œuvre de Dieu. Par contre, « si vous agissez bonnement et simplement, voyez-vous, disait saint Vincent, Dieu est obligé en quelque façon de bénir ce que vous direz, de bénir vos paroles : Dieu sera avec vous » (Entretien du 8 Juin 1658, XII, 23.)

Dans le même sens, il disait encore : « …Croyez-moi, Messieurs et mes frères, croyez-moi, c ‘est une maxime infaillible de Jésus-Christ, que je vous ai souvent annoncée de sa part, que, d ‘abord qu’un cœur est vide de soi-même, Dieu le remplit ; c ‘est Dieu qui demeure et qui agit là-dedans ; et c ‘est le désir de la confusion qui nous vide de nous-mêmes, c ‘est l’humilité, la sainte humilité ; et alors ce ne sera pas nous qui agirons, mais Dieu en nous, et tout ira bien. » (Entretien, septembre 1655)

La vie spirituelle est donc l’assise, la base solide sur laquelle se fonde une vie missionnaire. C’est grâce à elle que le missionnaire vit « en pleine docilité à [‘Esprit, docilité qui engage à se laisser former intérieurement par lui, afin de devenir toujours plus conforme au Christ » (La Mission du Rédempteur, n°87). Le temps consacré à la vie spirituelle n’est certainement pas du temps perdu pour la mission car, « plus les personnes consacrées se laissent configurer au Christ, plus elles le rendent présent et agissant dans l’histoire pour le salut des hommes. » (Repartir du Christ n°9).

D’ailleurs, une manière privilégiée de « se revêtir du Christ », c’est de consacrer régulièrement, chaque jour, « des moments appropriés pour un colloque silencieux et profond avec Celui dont nous nous savons aimés, afin de partager avec lui ce que nous avons vécu et recevoir la lumière pour poursuivre notre chemin quotidien » (Repartir du Christ n° 25). Grâce à ce temps fort, le missionnaire évitera la médiocrité dans sa vie humaine et spirituelle, l’embourgeoisement progressif, la mentalité consumériste ainsi que la tentation de l’efficacité et de l’activisme. Oui, un vrai missionnaire, c’est celui qui prend les moyens d’une vie spirituelle authentique : sa vie est la proclamation du primat de la grâce ; sans le Christ, il sait qu’il ne peut rien faire ; il peut tout, en revanche, en celui qui donne la force. « Donnez-moi un homme d’oraison, et il sera capable de tout » (Entretien sans date, XI, 83.) « Il faut la vie intérieure, il faut tendre là ; si on y manque, on manque à tout … Cherchons, Messieurs, à nous rendre intérieurs, à faire que Jésus-Christ règne en nous ... » (Entretien, 21 février 1659) disait saint Vincent.

Le Pape Jean-Paul II, quant à lui, exhortait ainsi les missionnaires, dans sa lettre encyclique « La Mission du Rédempteur » : « Que les missionnaires réfléchissent sur leur devoir de sainteté que le don de la vocation leur demande, en se renouvelant de jour en jour par une transformation spirituelle et en mettant à jour continuellement leur formation doctrinale et pastorale. Le missionnaire doit être « un contemplatif en action ». La réponse aux problèmes, il la trouve à la lumière de la parole divine et dans la prière personnelle et communautaire. Le contact avec les représentants des traditions spirituelles non chrétiennes, en particulier celles de l’Asie, m’a confirmé que l’avenir de la mission dépend en grande partie de la contemplation. Le missionnaire, s’il n’est pas un contemplatif, ne peut annoncer le Christ d ‘une manière crédible ; il est témoin de l’expérience de Dieu et doit pouvoir dire comme les Apôtres : « Ce que nous avons contemplé …, le Verbe de vie…, nous vous l’annonçons » (1Jn 1, 1-3).

En relisant ce dernier texte de Jean-Paul II, me revient en mémoire cette anecdote que j’ai vécue lorsque j’étais missionnaire en République Dominicaine. Mon travail me conduisait à participer de temps en temps à des rencontres de réflexion ou des récollections avec des jeunes. Au cours d’une récollection, un jeune du groupe parlait du prêtre qui venait d’organiser des missions dans son village. Le prêtre en question était un jeune prêtre, récemment ordonné, plein d’espérance, de dynamisme et de projets ! Parlant donc de ce prêtre, le jeune disait : « Oui…le Père untel …il est très généreux, très sympathique … mais on a l’impression qu’il est vide ! »

J’avoue que la réflexion de ce jeune m’a fortement interpellé et m’a fait beaucoup réfléchir, et j’ai compris alors la parole de saint Augustin qui disait un jour :« Il prêche inutilement la parole de Dieu au-dehors, celui qui ne l’écoute au-dedans.» A partir de cette réflexion, j’ai longtemps médité aussi, le texte de Maître Eckhart, ce mystique rhénan du XIIIe-XIVe siècle qui disait :« Les gens ne devraient pas tant se préoccuper de ce qu ‘ils doivent faire ; ils feraient mieux de s ‘occuper de ce qu’ils doivent être. Si nous-mêmes et notre manière d ‘être sommes bons, ce que nous ferons rayonnera. »

Oui, on peut se le demander : comment être et être bons sans une vie intérieure réelle et profonde ? En effet, n’est-ce pas grâce à l’oraison, à la prière, que nous nous habituons à regarder le monde et les autres avec le regard de Dieu ? N’est-ce pas grâce à l’oraison, à la prière que nous apprenons à agir et à aimer ce monde, comme Dieu agit et aime ? Oui, vraiment, c’est l’oraison qui nous aide à retrouver le sens de Dieu, qui nous aide à revenir à notre cœur, c’est-à-dire au centre de notre être.

Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de revenir à notre cœur ! En effet, nous vivons aujourd’hui une crise de l’intériorité, une intériorité généralement pauvre et superficielle et qui se manifeste dans une certaine difficulté à cesser d’agir pour se concentrer dans le silence. Cette carence débouche fréquemment sur des conduites activistes, impulsives ou agressives, et ces conduites s’expriment parfois dans des ambiances de bruit continuel ou dans des musiques qui dispersent au lieu d’aider à occuper et à enrichir notre espace intérieur. Or, disait le Pape Paul VI : « Il faut que notre zèle évangélisateur jaillisse d’une véritable sainteté de vie alimentée par la prière et surtout par l’amour de l’Eucharistie, et que, comme nous le suggère le Concile, la prédication, à son tour, fasse grandir en sainteté le prédicateur… Le monde réclame des évangélisateurs qui lui parlent d’un Dieu qu’ils connaissent et fréquentent comme s ‘ils voyaient l ‘invisible ». (Annoncer l’Evangile, n°76). C’est là un texte missionnaire significatif ! Il fait comprendre finalement « qu’on est missionnaire avant tout par ce que l’on est… avant de l’être par ce que l’on dit ou par ce que l’on fait. » (La mission du Rédempteur, n° 23).

En fait, saint Vincent voulait que le prêtre « vive en état d’oraison », que l’oraison envahisse toute sa vie, spécialement son activité pastorale. C’est ainsi, en effet, que le missionnaire ne sera pas un homme divisé qui poursuit dans l’action et la contemplation deux fins incompatibles : son engagement pastoral, au lieu de diminuer son union à Dieu, au contraire la fera croître, et sa vie de prière sera une force incomparable pour le service et l’évangélisation de ses frères ! Et cela aura des conséquences directes sur sa mission, si l’on en croit encore saint Vincent :« Si celui qui conduit les autres, disait-il à Antoine Durand, celui qui les forme, qui leur parle, n’est animé que de l’esprit humain, ceux-là qui le verront, qui l’écouteront, et s ‘étudieront à l’imiter, deviendront tout humains : il ne leur inspirera, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, que l’apparence de la vertu et non pas le fond … il leur communiquera l’esprit dont lui-même sera animé … Au contraire, s’il est plein de Dieu, toutes ses paroles seront efficaces, et il sortira une vertu de lui qui édifiera … » (XI – 343).

Lorsque, répondant à l’appel du Christ, nous lui donnons notre vie par le sacerdoce ou la vie consacrée, nous le faisons avec l’intention et le propos fondamental de faire de Dieu le pôle qui oriente tous les projets et toutes les dimensions de notre vie. A cause de cela, le meilleur service que nous pouvons rendre aux hommes d’aujourd’hui, c’est d’être radicalement ce que nous devons être et que l’on attend de nous : des hommes de Dieu, avec Dieu, pour Dieu, et qui voient en toutes choses la présence de Dieu. D’ailleurs, s’il est évident que les hommes attendent le pain matériel, il est tout aussi évident qu’ils attendent aussi un pain essentiel qui rassasie la faim et qui sauve : le pain de Dieu !

Notre vocation de prêtres, de missionnaires, c’est donc, selon l’heureuse expression de Paul VI, d’être des « spécialistes de Dieu ». Non des spécialistes qui savent beaucoup sur Dieu ou qui peuvent en parler avec érudition, mais des spécialistes au sens de faire plus vivement l’expérience de Dieu en suivant le Christ, et en faisant de cette expérience le projet fondamental de leur vie. C’est ainsi que notre vie sera évangélisatrice, justement par sa façon d’être spéciale qui met Dieu au centre de notre existence… Parce que le milieu actuel n’est plus celui d’un christianisme collectif, K. Rahner disait : « Le croyant de demain, ou bien sera un « mystique », c’est-à-dire quelqu’un qui a expérimenté quelque chose, ou bien il cessera d ‘être croyant. » Cela n’est-il pas valable également pour « le croyant prêtre » ou le « croyant missionnaire » ?

Ceci dit, le prêtre peut être appelé, dans certains cas, à vivre sa mission en exerçant une profession ou une activité bénévole. Il sera par exemple, professeur, éducateur, infirmier, assistant social, permanent ou bénévole dans une association, ouvrier en usine, etc… Ce qui est important et décisif pour le missionnaire, c’est l’esprit et la motivation pour laquelle il a adopté telle profession ou telle activité. La profession, l’activité sont en elles-mêmes indifférentes ; elles sont et doivent être parfois, notre manière de nous insérer dans le monde, de vivre la mission. Cependant, elles ne peuvent en aucun cas être une manière de nous évader de notre véritable identité de prêtre, de missionnaire.

C’est pourquoi, il est important et essentiel pour le missionnaire de toujours se demander comment réaliser ce service. Autrement dit, il est essentiel de savoir s’il aide le autres en étant éducateur, infirmier, ouvrier en usine, etc., comme peuvent le faire tout autre éducateur, infirmier, assistant social, permanent. Il est essentiel de savoir s’il le fait à partir de sa situation de prêtre ou de missionnaire. Ou bien sa situation ne devra pas paraître. En ce cas-là, pourquoi est-il prêtre ? Est-il nécessaire d’être prêtre pour aider les autres ?

De toute façon, que l’on soit engagé dans la pastorale ordinaire ou dans une profession salariée ou bénévole, « sans une vie intérieur d’amour qui attire le Verbe, le Père, l’Esprit, il ne peut y avoir de regard de foi ; en conséquence, la vie perd progressivement son sens, le visage des frères devient terne, et il est impossible d’y découvrir le visage du Christ, les évènements de l’histoire demeurent ambigus, voir privés d’espérance, la mission apostolique et caritative se transforme en activités qui n’aboutissent à rien. » (Repartir du Christ. n°25)

Le Père Arrupe, ancien Général des Jésuites, disait : « Toute application du charisme et toute réforme doivent être réalisées par des hommes de grande stature spirituelle, d ‘un esprit surnaturel sans faille j Celui-ci comporte un zèle ardent -pour la gloire de Dieu et le service de l’Église, une humilité sincère, une obéissance à toute épreuve et une compréhension profonde de l’Evangile. » (L’espérance ne trompe pas. P.70)

Précisément, saint Vincent fait partie de ces hommes de grande stature : il a aimé les hommes parce qu’il a connu et aimé Dieu et voulu uniquement le servir. Ce Dieu, connu et fréquenté fidèlement dans l’oraison, l’a façonné pour en faire un géant de la Charité dont les réalisations audacieuses pour le service des pauvres n’ont pas fini de nous étonner.

Après un siècle ou le spiritualisme verbal a trop souvent servi d’alibi pour refuser de voir et de combattre l’injustice, la tentation est grande aujourd’hui de tomber dans l’excès inverse et, sous prétexte d’action efficace, de négliger, relativiser ou minimiser l’importance de l’oraison dans notre vie missionnaire. L’erreur serait d’autant plus grave que l’oraison est finalement la source de l’action. L’exemple des grands mystiques est là pour le prouver : que ce soit saint Bernard de Clairvaux, Thérèse d’Avila, Ignace de Loyola, pour n’en citer que quelques-uns. Ils rappellent à notre monde en pleine mutation que toute réforme revient essentiellement à creuser plus profondément dans les ressources non épuisées de la vie intérieure. Car, ce ne sont pas les hommes « en-dehors », perpétuellement extravertis, affectés par « le prurit » de l’activisme, qui font les réformes ; ce sont les hommes « en-dedans », c’est-à-dire ceux qui sont tellement habités par la présence à eux-mêmes et à Dieu, que c’est cette présence qui les a finalement habilités pour une réforme en profondeur.

En disant cela, il ne s’agit pas de relativiser ou même nier l’importance de l’engagement dans l’activité missionnaire ou dans une profession, bien sûr ! D’ailleurs saint Vincent nous enseigne à nous méfier de tout amour prétendu de Dieu qui en resterait à de pieux sentiments. Comme saint Jean, il sait que l’amour de Dieu ne se paie pas de mots et risque de n’être que pure tromperie s’il ne débouche sur l’amour effectif, toujours prêt à payer de sa personne pour l’amour de Dieu et du prochain. Des dehors édifiants et des pensées élevées ne sauraient suffire à la vérité de l’amour !Il disait donc à ses missionnaires : « Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages …Bien souvent tant d ‘actes d ‘amour de Dieu, de complaisance, de bienveillance, et d ‘autres semblables affections et pratiques intérieures d ‘un cœur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes, quand on n’en vient point à la pratique de l’amour effectif. » (Extrait d’entretien, n°25.)

Nous nous souvenons sans doute aussi comment Paul VI faisait un lien entre évangélisation et promotion humaine, développement, libération, dans l’exhortation apostolique « Annoncer l’Evangile ». Pour lui, il n’est pas possible de proclamer le commandement nouveau sans pro­ mouvoir, dans la justice et la paix, la véritable, l’authentique croissance de l’homme. Il disait dans son allocution pour l’ouverture de la troisième Assemblée Générale du synode des évêques (27 septembre 1974) : «Il est impossible d ‘accepter que l’œuvre d’évangélisation puisse ou doive négliger les questions extrêmement graves, tellement agitées aujourd’hui, concernant la justice, la libération, le développement et la paix dans le monde. Si cela arrivait, ce serait ignorer la doctrine de l’Evangile sur l ‘amour envers le prochain qui souffre ou est dans le besoin ».

Alors, dans notre vie missionnaire, s’agit-il de choisir l’amour affectif ou l’amour effectif, le spirituel ou le temporel ? Faux débat auquel répondrait sans doute saint Vincent en disant :

« Que les prêtres s’appliquent au soin des pauvres ; n’a-ce pas été l’office de Notre Seigneur et de plusieurs grands saints, qui n’ont pas seulement recommandé les pauvres, mais qui les ont eux-mêmes consolés, soulagés et guéris ? Les pauvres ne sont-ils pas les membres affligés de Notre Seigneur ? Ne sont-ils pas nos frères ? Et si les prêtres les abandonnent, qui voulez-vous qui les assiste ?De sorte que s’il s ‘en trouve parmi nous qui sont à la mission pour évangéliser les pauvres et non pour les soulager, pour remédier à leurs besoins temporels, je réponds que nous les devons assister et faire assister en toutes les manières, par nous et par autrui… Faire cela, c’est évangéliser par paroles et par œuvres, et c’est le plus parfait, et c ‘est aussi ce que Notre Seigneur a pratiqué et ce que doivent faire ceux qui le représentent d’office et de caractère, comme les prêtres ». (Entretien sans date, XI, 77)

Faire l’expérience de Dieu

Ceci dit, le plus important pour un prêtre, un missionnaire, ce n’est pas tant de « faire des choses » et « en faire beaucoup », mais de faire encore plus attention à la qualité évangélique de ce que nous faisons. Cela, pour que ce que nous faisons puisse être lu par les hommes et les femmes d’aujourd’hui, comme « Bonne Nouvelle » de Jésus Christ.

Dans l’Église, dans nos communautés missionnaires, on travaille beaucoup, avec une très grande générosité et une très grande bonne volonté, mais il semble parfois que ce qui compte le plus c’est tel ou tel travail, tel ou tel engagement pastoral. Conséquence de tout cela, on commence à développer ce qu’on pourrait appeler « l’épiderme de la foi », c’est-à-dire un christianisme sans intériorité. Cependant, c’est une certitude, nous aurons beau restructurer, moderniser, planifier nos différents engagements, nos communautés n’auront pas pour autant plus de force évangélique si elles ne font pas cette expérience fondamentale : l’expérience de Dieu.

C’est en regardant le Christ, en l’écoutant que nous pourrons connaître le Dieu invisible. Le Dieu de Jésus Christ se révèle à nous à travers l’Evangile de saint Luc et spécialement, les paraboles. Dans ces paraboles, Jésus exprime le mystère insondable de l’amour que Dieu a pour nous. Il le décrit avec des traits profondément humains qui disent le cœur du père, le cœur de Dieu. A travers toute sa vie, tout son enseignement, le Christ a voulu nous montrer l’amour de Dieu envers nous. Et c’est là l’expérience la plus importante que nous puissions faire dans notre vie ! C’est à partir de cette expérience que nous pourrons comprendre l’amour que Dieu a pour nous et le communiquer aux autres. Cette expérience est fondamentale pour un baptisé, un prêtre, un missionnaire, et elle change complètement son cœur et sa vie.

Une petite anecdote pour comprendre l’importance de cette expérience ! :

C’était à la fin d’un souper dans un château anglais. Un acteur de théâtre, célèbre, entretenait les hôtes en déclamant des textes de Shakespeare. Au cours de la soirée, il proposa qu’on lui suggère d’autres textes. Un prêtre assez timide demanda à l’acteur s’il connaissait le psaume 22. L’acteur répondit :« Oui, je le connais, mais je suis prêt à le réciter à une condition : qu’ensuite vous le récitiez vous-même. » Le prêtre fût un peu gêné, mais il accepta.

L’acteur fit une interprétation remarquable, avec une diction parfaite :« Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien, etc. » Vint alors le tour du prêtre qui se leva et récita les mêmes paroles du psaume. Quand il termina, il n’y eu pas d’applaudissements cette fois-là, mais un profond silence et des larmes qui perlaient sur certains visages.

L’acteur resta en silence pendant quelques instants, puis il se leva et dit : « Mesdames, messieurs, j’espère que vous vous êtes rendu compte de ce qui s’est passé cette nuit : moi je connaissais le psaume, mais cet homme connaît le Berger !… »

Oui, la crise actuelle de certaines images de Dieu ne signifie pas que la foi chrétienne devient invivable ! Non, il s’agit pour nous prêtres, missionnaires, de communiquer à nos contemporains l’expérience d’un Dieu Amour. La nouvelle culture qui est en train de surgir aujourd’hui est indifférente face à un Dieu « tout puissant ». Cependant :

Elle est capable de regarder et d’écouter des témoins et des chercheurs d’un Dieu au visage renouvelé. C’est-à-dire, des témoins :

  • D’un Dieu qui aime – ami de l’homme, humble serviteur de ses créatures, celui qui est venu chez nous, non pas pour être servi mais pour servir.
  • Un Dieu capable de compatir, de comprendre et d’accueillir tous les humains.
  • Un Dieu qui habite le cœur de chaque homme et accompagne chaque être humain dans son malheur.
  • Un Dieu qui souffre dans la chair de ceux qui ont faim et de tous les miséreux de la terre.

Le monde a besoin, aujourd’hui, de mystiques, de maîtres spirituels qui, par leur expérience, interpellent et éclairent ceux qui cherchent. « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins », disait Paul VI. Et il ajoutait :

« On répète souvent, de nos jours, que ce siècle a soif d ‘authenticité. A propos des jeunes, surtout, on affirme qu’ils ont horreur du factice, du falsifié, et recherchent par-dessus tout la vérité et la transparence. Ces « signes du temps » devraient nous trouver vigilants. Tacitement ou à grands cris, toujours avec force, l’on demande :

  • Croyez- vous vraiment à ce que vous annoncez ?
  • Vivez-vous ce que vous croyez ?
  • Prêchez-vous vraiment ce que vous vivez ?

Plus que jamais le témoignage de la vie est devenu une condition essentielle de l’efficacité profonde de la prédication. Par ce biais-là, nous voici, jusqu’à un certain point, responsables de la marche de l’Evangile que nous proclamons ». (Annoncer l’Evangile, n° 41, 76)

A nous donc de relever les défis ! Cela parce que, malheureusement, dans l’Église et dans nos communautés, on trouve des personnes qui font beaucoup de choses pour lesquelles on les respecte et quelquefois on les admire. Mais ils sont peu nombreux ceux qui apprécient ce qu’elles sont et leur façon de vivre ! L’Église n’est pas une ONG, même si l’engagement au service des démunis est une condition nécessaire pour rendre témoignage de l’Evangile !

Ce qui était nouveau chez le Christ, c’est qu’il annonçait Dieu lui-même, il le cherchait, il l’expérimentait, il le vivait. C’est pour cela qu’il fascinait et interpellait ceux qui le voyaient vivre. On l’admirait non seulement pour ce qu’il faisait, mais les gens se sentaient en harmonie avec ce qu’il était, ce qu’il expérimentait et ce qu’il vivait. Et c’est peut-être ce qui manque le plus dans notre Église et dans nos communautés. Il manque des personnes qui soient beaucoup plus que ce qu’elles font et qui suscitent chez ceux qui les voient vivre de la sympathie et le désir de vivre comme elles. Nous manquons de mystiques, de prophètes, de témoins !

On peut trouver aujourd’hui dans l’Église, chez les prêtres, des gestionnaires, des juristes, des canonistes, des théologiens, des sociologues, des spécialistes en ceci ou cela, et c’est très bien ! Il faut qu’il y en ait ! Cela peut être un atout intéressant pour la mission ! Cependant, peut-on dire qu’on y trouve non seulement des gens qui savent et qui font, mais aussi des gens qui rayonnent quelque chose, qui transmettent quelque chose, qui suscitent une espérance et l’envie de vivre ? Notre plus grande erreur aujourd’hui c’est, je crois, de vouloir remplacer par l’organisation, le travail, l’activité, ce qui ne peut naître que de la force de l’Esprit. Cet Esprit demandé, accueilli, contemplé et prié dans une vie spirituelle authentique.

« L’avenir de la mission – en Europe aussi – dépend en grande partie de la contemplation ».

C’est pourquoi, il est tellement important aujourd’hui de ne pas être des naïfs et de savoir discerner ! En effet, nous pouvons nous extasier à juste titre devant les réalisations du monde moderne ! Cependant il faut savoir que, si nos sociétés sont si créatives et efficaces, c’est parce que, bien des fois, elles dépossèdent les personnes. Elles leur prennent leur âme en les vidant de leur intériorité et de leur spiritualité. Et le malheur, c’est que l’on rencontre beaucoup de personnes très occupées et efficaces, mais qui ont perdu leur singularité et leur parole intérieure ! Or un homme qui ne s’habite plus lui-même devient l’homme du dehors, l’homme perdu, absent à ceux qui l’entourent, un homme malheureux qui rend malheureux les autres et ne sait plus communiquer avec les autres…

* * *Voilà quelques convictions qui m’habitent au sujet du prêtre et du missionnaire que nous devrions être aujourd’hui ! Ces convictions ont grandi en moi, à partir de mon expérience personnelle et communautaire, dans différents ministères en France et à l’étranger. Maintenant, pour terminer, je voudrai encore vous partager un texte de Madeleine Delbrel que j’ai médité souvent et qui peut-être vous aidera, vous aussi, à mieux vivre votre vocation de prêtres et de missionnaires ! C’est mon vœu le plus cher !

Ce que Madeleine Delbrel attendait des prêtres :

L’absence d’un vrai prêtre est, dans la vie, une détresse sans nom. Le plus grand cadeau qu’on puisse faire, la plus grande charité qu’on puisse apporter, c’est un prêtre qui soit un vrai prêtre. C’est approximation la plus grande qu’on puisse réaliser ici-bas de la présence visible du Christ…

Dans le Christ, il y a une vie humaine et une vie divine. Dans le prêtre, on veut retrouver aussi une vie vraiment humaine et une vie vraiment divine. Le malheur c’est que beaucoup apparaissent comme amputés soit de l’une, soit de l’autre.

Il y a des prêtres qui semblent n’avoir jamais eu de vie d’homme. Ils ne savent pas peser les difficultés d’un laïc, d’un père ou d’une mère de famille, à leur véritable poids humain. Ils ne réalisent pas ce que c’est vraiment, réellement, douloureusement qu’une vie d’homme ou de femme.

Quand les laïcs chrétiens ont rencontré une fois un prêtre qui les a « compris », qui est entré avec son cœur d’homme dans leur vie, dans leurs difficultés, jamais plus ils n’en perdent le souvenir.

A condition toutefois que, s’il mêle sa vie à la nôtre, ce soit sans vivre tout à fait comme nous. Les prêtres ont longtemps traité les laïcs en mineurs ; aujourd’hui, certains, passant à l’autre extrême, deviennent des copains. On voudrait qu’ils restent pères. Quand un père de famille a vu grandir son fils, il le considère toujours comme son fils : un fils, homme.

On a besoin également que le prêtre vive d’une vie divine. Le prêtre, tout en vivant parmi nous, doit rester d’ailleurs.

Les signes que nous attendons de cette présence divine ?

  • La prière : il y a des prêtres quon ne voit jamais prier (ce qui s’appelle prier)!
  • La joie : que de prêtres affairés, angoissés !
  • La force : le prêtre doit être celui qui tient. Sensible, vibrant, mais jamais écroulé !
  • La liberté : on le veut libre de toute formule, libéré de tout préjugé !
  • Le désintéressement : on se sent parfois utilisé par lui, au lieu qu’il nous aide à remplir notre mission !
  • La discrétion : il doit être celui qui se tait (on perd espoir en celui qui nous fait trop de confidence) !
  • La vérité : qu’il soit celui qui dit toujours la vérité !
  • La pauvreté : c’est essentiel. Quelqu’un qui est libre vis-à-vis de l’argent ; qui ressent comme une « loi de pesanteur » qui l’entraîne vers les plus petits, vers les pauvres !
  • Le sens de l’Église enfin : qu’il ne parle jamais de l’Église à la légère, et comme étant du dehors ! Un fils est tout de suite jugé, qui se permet de juger sa mère…

Mais souvent une troisième vie envahit les deux premières et les submerge : le prêtre devient l’homme de la vie ecclésiastique, du « milieu clérical » : son vocabulaire, sa manière de vivre, sa façon d’appeler les choses, son goût des petits intérêts et des petites querelles d’influences, tout cela lui fait un masque qui nous cache douloureusement le prêtre, ce prêtre qu’il est sans doute demeuré par derrière…

L’absence d’un vrai prêtre dans une vie, c’est une misère sans nom, c’est la seule misère !

signature 🔸

L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins

Paul VI

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