Le Mois Missionnaire Extraordinaire et l’esprit missionnaire vincentien

Les estomacs des affamés du monde entier parlent la même langue … Les cœurs des pauvres du monde entier parlent la même langue … Les missionnaires du monde entier communiquent dans la même langue, le langage de l’amour …

Varghese Libin Parappuram

Le Mois Missionnaire Extraordinaire et l’esprit missionnaire vincentien

Les estomacs des affamés du monde entier parlent la même langue … Les cœurs des pauvres du monde entier parlent la même langue … Les missionnaires du monde entier communiquent dans la même langue, le langage de l’amour …

Le Mois Missionnaire Extraordinaire (octobre 2019) a été annoncé par le pape François à l’occasion du centenaire de la Lettre apostolique Maximum Illud du pape Benoît XV. Le thème choisi est “Baptisé et Envoyé : l’Église du Christ en mission dans le monde”, une initiative qui vise à faire prendre conscience de la valeur de la mission et à revitaliser le sens des responsabilités dans l’annonce de l’Évangile par un nouvel enthousiasme.

La mission est définie comme : “La vocation ou l’appel d’une organisation religieuse, en particulier chrétienne, à aller dans le monde et à répandre sa foi. Le concept de mission n’est pas nouveau dans l’Église. La Bible nous parle de la mission dès le début du genre humain. Avec l’amour de Dieu pour son peuple élu, les Israélites ont créé le besoin de missionnaires pour leur communiquer le message d’amour et de paix de Dieu. Les prophètes de la Bible étaient des missionnaires, ils ont quitté leur pays, leur peuple, leur culture pour vivre significativement les nouvelles situations dans lesquelles ils ont été placés par Dieu. Dans le Nouveau Testament, nous voyons Jésus devenir lui-même un missionnaire, passant d’un endroit à un autre pour proclamer une vie bonne et morale. A travers ses enseignements Saint Vincent a adopté le même esprit du Christ pour devenir un véritable missionnaire.

Je crois que l’identité vincentienne est dans la mission. La mission ne devient possible et réussie que si elle est accomplie avec amour et charité.

Le pape François nous appelle à redéfinir le concept de mission. Il nous invite à participer à une prédication enthousiaste de l’Évangile. La redéfinition de notre mission ne devrait pas être uniquement pour ce Mois Missionnaire Extraordinaire, mais pour toute notre vie. La notion traditionnelle de mission nous est familière.

Mais pour redéfinir la mission traditionnelle avec plus de responsabilité et d’enthousiasme, je suggère que les vertus suivantes soient assumées personnellement par chacun :

  1. Foi en Dieu:la foi dépasse nos attentes. Je crois que tout est possible pour et avec Dieu. La foi est une confiance totale et la confiance en Dieu. C’est croire aux promesses de Dieu. Il peut y avoir des moments dans la vie d’un missionnaire où on se sent seul. Il peut sembler que nous sommes seuls sur terre et cela est décevant. C’est alors qu’un vrai missionnaire a besoin de s’accrocher à Dieu. En mission, on peut parfois se sentir bien et parfois moins bien. Toutefois, ce que nous devrions toujours croire en la parole de Dieu qui nous dit : “Je suis avec vous pour toujours” Mt 28; 20. Que nos missions deviennent des exemples de la foi d’un Fils en son Père.
  2. Aimez les autres:L’amour est un ensemble complexe d’émotions, de comportements et de croyances associés à de forts sentiments d’affection, de protection, de chaleur et de respect pour tous. Le cri de saint Vincent ramena les cœurs des pécheurs au Christ. Notre mission devient le lieu de la présence de Dieu lorsque nous transmettons son amour pour les autres. Il est difficile d’aimer une terre étrangère, sa culture et ses habitants comme s’ils étaient des nôtres. Nous ne pouvons le faire qu’en donnant vie au Christ, comme l’a fait notre fondateur Saint-Vincent. Que nos missions deviennent des lieux d’amour.
  3. La charité pour tous:La charité signifie la volonté de faire preuve de gentillesse et de compassion. La charité est plus que faire de l’humanitaire. En tant que missionnaires vincentiens, nous devons être toujours prêts à motiver les gens pour aider ceux qui sont dans le besoin, comme l’a fait saint Vincent. La charité passe aussi par le fait d’offrir notre temps, nos talents et nos ressources pour le bien-être des personnes dans notre mission. Tout ce dont nous avons besoin, c’est d’une attitude de générosité. Que nos missions deviennent des centres de charité, où tous vivent la gentillesse et prennent soin des autres.

L’identité de la Congrégation de la Mission en tant que congrégation internationale de missionnaires clarifie en soi son objectif. L’objectif de tous les vincentiens devrait être de dépasser les frontières des communautés locales, des régions et des provinces pour établir une frontière plus large pour le Christ. L’esprit de mission devrait s’enflammer en nous. Le feu de l’amour du Christ et de son peuple ne doit jamais permettre à un vincentien de rester inactif dans sa vie. Nous ne pouvons pas nous permettre de trier en fonction de leur moralité les estomacs affamés à nourrir.

Ce qui compte dans notre vie de Vincentien, c’est la gentillesse et la compassion associées à l’amour pour Dieu et son peuple. Tout ce dont nous avons besoin est de façonner ensemble notre avenir en tant que vincentien. Quand tous les autres donnent des choses pour la vie, un vincentien appelle à se donner. Si je suis riche, je dois être encore plus riche en donnant. Ce Mois Missionnaire Extraordinaire nous incite à redéfinir notre attitude à l’égard de la mission. Faisons de la mission notre priorité. Nous sommes des missionnaires où que nous soyons. Essayons d’étendre la charité et la morale de Dieu et de notre fondateur à tous ceux que nous connaissons. Demandons à Saint Vincent d’intercéder pour nous tous afin que nous devenions des missionnaires rajeunis avec enthousiasme et zèle pour la mission.

Traduit de l’Italien par
Jean Baptiste GNING
Province de France

Partager sur facebook
Share on Facebook
Partager sur twitter
Share on Twitter
Partager sur linkedin
Share on Linkdin
Partager sur pinterest
Share on Pinterest
Partager sur email
Email
Partager sur whatsapp
WhatsApp

Famille Vincentienne en France. Rencontre du 15 novembre 2018

Famille Vincentienne en France. Rencontre du 15 novembre 2018

Ce 15 novembre, nous nous sommes retrouvés dans le bâtiment où siègent les Équipes Saint Vincent-AIC France, au 67 rue de Sèvres à Paris. Elles étaient représentées par France MORANE et Muriel WITTMAN ; l’Association de la Sainte Agonie par Mmes d’ARX  et CREPEY ; l’Association de la Médaille Miraculeuse par Mme FLOUR ; les Religieux de Saint Vincent de Paul par le Père Gilles MORIN, provincial ; les sœurs Missionnaires de l’Évangile par sœur Reine-Marie RIVAUX, la Société Saint Vincent de Paul  par M. LANTERNIER et le P. DESCLAUX ; la Jeunesse Mariale Vincentienne par Mlle MADRID ; les Filles de la Charité par sœur Éliane BULTEL et sœur Marie-Vianney RESSEGAND pour les Sœurs de l’Union Chrétienne de Saint-Chaumond.

S’étaient excusés car retenus pour des rencontres imprévues dans l’exercice de leurs missions : Sœur Nicole-Marie ROLAND des Sœurs de Jeanne-Antide Thouret, sœur Blandine KLEIN des Sœurs de la Charité de Strasbourg et le P. HISS de la Maison du Missionnaire.

Après un temps de café préparé par le bureau national des Équipes Saint Vincent-AIC France qui nous recevaient, nous avons débuté notre temps de rencontre par une prière selon la pratique des équipières : une lecture méditée puis partage sur le texte des béatitudes, puis nous avons commencé l’ordre du jour en évoquant la visite du P. Agostino, coordinateur international de la famille vincentienne, venu rencontrer cinq congrégations dont trois nouvelles ayant un lien avec st Vincent : les sœurs de sainte Marie de la Présentation de Broons qui ont décliné étant trop peu nombreuses déjà reliées à d’autres dynamiques, les sœurs du Christ Mystère d’Union qui disent être trop prises par le soutien de leur dimension internationale pour rejoindre une coordination supplémentaire. Et les sœurs Missionnaire de l’Evangile dont nous accueillions une d’entre elles. : sœur Reine-Marie.

Les sœurs Missionnaires de l’Évangile sont nées de quatre congrégations : trois du 17ème et une du 19ème siècle.  La plus ancienne, les sœurs de la charité d’Angers (sous Louis XIV nées au moment du grand enfermement vivaient avec les pauvres dans l’hôpital) ; le Bon sauveur de Caen, née au même moment pour le service des personnes atteintes de maladies psychiatriques, et les sœurs de St Charles d’Angers, au service de l’éducation qui récupéraient les pauvres honteux qui se cachaient.  Enfin les sœurs de Griaux, de Nantes, qui sont nées au 19ème siècle, au service des dockers . Après un long processus de concertation, elles sont nées comme sœurs Missionnaires de l’Évangile et sont 390 présentes dans 9 pays : Madagascar, Centrafrique, Guinée, Irlande, Pays de Galle, Espagne, Italie et France.

Les quatre communautés, si elles ne sont pas spécifiquement vincentiennes, sont inspirées de Saint Vincent et de Saint François de Sales. Seules celles d’Angers se réclament Charles Borromé. Leur référence commune est Matthieu 25 « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; nu, et vous m’avez vêtu ; j’ai été malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus à moi ». Leur maison généralice est à Caen.

Puis nous avons abordé le point suivant à l’ordre du jour : l’élection du nouveau président coordinateur qui nous a partagé le bilan des trois premières années comme Famille Vincentienne en France autour de trois adjectifs : enthousiasmant, exigeant et complexe. Du côté de l’enthousiasme, il a énuméré les multiples réalisations conduites ces trois années passées ; en ce qui concerne l’exigence, il a rappelé que les multiples démarches pour suivre les décisions communes n’avaient été assurées que par deux personnes et souvent les deux prêtres. A été salué le service de notre chargée de communication.

Pour aborder l’aspect complexe, est revenue la question des critères d’appartenance à la famille vincentienne, car nous souhaiterions être libres de décider qui intégrer sans devoir passer par une instance internationale. Nous avons préféré clarifier cette question auprès du coordinateur international de la famille vincentienne avant de procéder à l’élection du nouveau président qui se fera après la rencontre de ce dernier. Dans l’attente de cette clarification, nous reconduisons l’équipe de présidence (le président, le secrétaire et la trésorière et chargée de communication).

Est ensuite présentée la carte présentant les membres de la famille vincentienne en France réalisée à l’occasion du pèlerinage de la Société Saint Vincent de Paul à Lourdes en octobre dernier. Chaque branche prend un exemplaire de cette carte pour chacune de ses délégations diocésaines.

Puis le président de la Société Saint Vincent nous partage la joie de leur rassemblement à Lourdes qui a accueilli 1000 participants desquels 200 accompagnés. Ce fut un moment de fraternité qui a permis de s’extraire de l’urgence de l’action pour se centrer sur la spiritualité grâce aux interventions de la Visitatrice des Filles de la Charité de la province France-Belgique-Suisse, du Visiteur des pères lazaristes et du provincial des religieux de saint Vincent de Paul. Des groupes « fraternité » ont permis de prolonger les apports créant un esprit de communion.

Cette rencontre a de nouveau fait prendre conscience du besoin de spiritualité, de ressourcement, de renouvellement. Ce fut l’occasion d’évoquer le maintien ou la création d’outils de formation permanente. Nous évoquons l’établissement d’une bibliographie vincentienne de base et l’exigence de revenir à l’esprit de nos fondateurs. Nous insistons sur la nécessité de continuer notre recherche pour créer des modules de formation, des publications. Est émise l’idée de faire de la revue « Cahier Vincentien » un outil au service de la formation des laïcs vincentiens.

La matinée se termine en évoquant la difficile continuité de l’esprit vincentien dans notre société pluriculturelle et marquée de sécularisation. Il est rappelé que les règlements intérieurs doivent clairement exprimer les conditions d’accueil de nouveaux membres. Les Équipières ont désormais choisi de n’accueillir que des personnes de tradition chrétienne tandis que la société saint Vincent de Paul, elle, a retenu de ne recevoir que des postulants acceptant la part d’exercices spirituels inhérents à la vie en équipe. Nous allons ensuite tous à la chapelle, célébrer l’eucharistie avec des Filles de la charité de la maison qui nous reçoit.

Après le repas pris à la maison mère des pères lazaristes nous reprenons le travail. Nous commençons par bloquer les deux dates pour les rencontres de coordination en 2019. Les dates retenues sont : le  2 avril  à  Besançon, chez les sœurs de Jeanne-Antide Thouret, et  le  25 novembre à la maison provinciale des Filles de la Charité, rue Clerc à Paris.

Puis nous nous penchons sur la mise en route d’une formation commune aux divers laïcs de nos réseaux en présence de sœur CAMARA de l’équipe VDP réseaux et formation, pôle charisme, qui est dédié à la formation à l’esprit vincentien. Il est mentionné que les sœurs de la Charité de Strasbourg et celles de Gethsémani ont exprimé leur intérêt et leur désir de se joindre à ce qui se met en route.

Nous remettons le dossier d’un projet en 5 sessions de 2 jours, élaboré par les P. RABARISON et le P. MASSARINI après consultation d’un père jésuite dédié à la formation des laïcs.

S’ouvre un débat qui fait apparaitre la difficulté de trouver des collaborateurs aptes à sortir du seul rôle d’animateur de temps de prière pour devenir animateur spirituel. Or il y a de moins en moins de pères et de sœurs en proximité des équipes. Les Équipes Saint Vincent-AIC France expriment leur doute quant à l’inscription sur de longs programmes de leurs membres.

On évoque un parcours alpha vincentien : base pour aider à avoir des membres plus capables de devenir personnes-ressources. Il faudrait des éléments pour entrer dans la démarche accompagnateur. La demande est davantage d’accompagnateurs que d’animateurs. Sœur CAMARA présente un parcours en six journées sur Paris qui en est à son troisième round et pourrait être proposé à nos laïcs. La proposition séduit et nous pensons qu’il serait bon de la proposer dans nos réseaux dès la session de janvier. D’autre part, pour affiner une proposition qui corresponde à notre attente, VDP réseaux et formation demande qu’un petit groupe se constitue pour collecter les attentes et penser le contenu de la formation. Vont se retrouver avant la prochaine rencontre de coordination sœur CAMARA avec le P. RABARSION et le P. MASSARINI avant d’être rejoints par quelques membres de la Société de Saint Vincent de Paul, Équipes Saint Vincent-AIC France et certainement des sœurs de la Charité de Strasbourg pour élaborer cette formation souhaitée. On exprime qu’il s’agit davantage de la formation d’accompagnateurs spirituels que de celui d’animateurs de temps de prière. Est suggéré à Mme CREPEY de s’adjoindre à l’équipe.  Les sœurs de l’Union chrétienne de Saint Chaumond nous partagent leur attention actuelle pour récupérer de l’héritage vincentien ce qui les constitue et qu’elles avaient perdu après la révolution. Une fois ce travail de restauration terminé, elles devraient être en mesure rejoindre cette dynamique. Nous les encourageons dans cette démarche de revitalisation de leur charisme.

Nous prolongeons la réunion en écoutant l’avancée du projet d’accueil des femmes à la rue au 97 rue de Sèvres. Après de longues négociations, une convention vient d’être signée. Un architecte a été trouvé et les travaux vont commencer en janvier 2019 avec une ouverture prévue pour l’automne 2019.

Après le symposium de Rome pendant lequel l’orchestre international « Gen Verde » avait animé le temps de louange lors de la rencontre place saint Pierre, il a été proposé aux chefs d’établissement scolaires vincentien de monter un spectacle avec les élèves et la troupe du « Gen Verde » afin d’expérimenter qu’à travers l’art la paix est possible. Le projet est en suspens.

Vient alors le temps de formaliser notre décision prise lors de la dernière rencontre de planifier une formation collaboration pour novembre. Lorsque nous remettons le dossier avec les unités de valeurs, Équipes Saint Vincent-AIC France notent que leur formation internet « diplomado » recoupait déjà plusieurs thèmes que nous souhaiterions traiter. Il a été convenu qu’il était nécessaire que nous prenions encore du temps avant de nous engager dans cette voie…

Notre réunion se clôt comme prévu. Et tous expriment leur joie pour les trois ans de collaboration. Nous nous quittons heureux de savoir que notre prochaine réunion de coordination vincentienne France aura lieu à Besançon.

P. Bernard MASSARINI, CM 🔸

Cette rencontre a de nouveau fait prendre conscience du besoin de spiritualité, de ressourcement, de renouvellement. Ce fut l’occasion d’évoquer le maintien ou la création d’outils de formation permanente. Nous évoquons l’établissement d’une bibliographie vincentienne de base et l’exigence de revenir à l’esprit de nos fondateurs. Nous insistons sur la nécessité de continuer notre recherche pour créer des modules de formation, des publications…

Explications :

www.famvin.org/fr

 

Vers une culture ‘vocationnelle’ : Réflexion sur la pastorale des vocations à l’ère du monde numérique et sur l’état actuel de la Congrégation de la Mission

Vers une culture ‘vocationnelle’ : Réflexion sur la pastorale des vocations à l’ère du monde numérique et sur l’état actuel de la Congrégation de la Mission

Aidés par la grâce de Dieu et la prière de Saint Vincent de Paul, ce matin, les responsables de la pastorale vocationnelle qui se réunissent ici à Paris, ont pu procéder à la réflexion sur les nouveaux défis que la congrégation devrait faire au niveau de la pastorale vocationnelle dans le monde digitale. C’était une intervention de la Sœur Thérèse Raad, sœur de la Charité de Sainte Jeanne-Antide Touret, intitulée « réalité et contexte de la promotion vocationnelle » qui se résume ainsi :

Quand nous parlons de «culture numérique», nous ne parlons pas de Culture au sens de Hannah Arendt selon lequel «la crise de la culture s’explique tout d’abord par la massification ». Nous sommes dans un tout autre paradigme. Hannah Arendt montre que la société de consommation de masse rompt avec la tradition culturelle parce qu’elle traite tout objet comme un produit consommable. On voit là encore que l’on ne peut parler de culture numérique hors du contexte social qui l’a produit, que les nouvelles communications ne peuvent en rien s’isoler dans l’analyse d’un ensemble qui n’a rien de virtuel. Alors que la culture fait référence à une continuité dépassant le seul cadre de la vie humaine, la modernité favorise la transformation de la culture en biens de consommation forcément éphémères. Nous sommes là au cœur du problème du monde contemporain, car l’Église est supposée participer elle aussi d’une pérennité et d’une forme d’intemporalité que le siècle vient ébranler sans cesse. «La crise de la culture résulte ensuite de la priorité donnée au divertissement». Et l’internet est visiblement passé du côté du divertissement, tout simplement parce que dans les sociétés occidentales c’est ce qui est mis en avant, «les produits» du divertissement. Dès lors, être cultivé ne signifie pas s’intéresser à l’art ou posséder certaines connaissances, mais être capable de juger et de décider de la valeur de l’art d’une manière politique, en étant « quelqu’un qui sait choisir ses compagnons parmi les hommes, les choses, les pensées, dans le présent comme dans le passé». La disparition de cette conception est, selon Hannah Arendt, la raison profonde à l’origine de la crise de la culture moderne.

Le plus grand danger serait de se laisser prendre à une forme de fascination et de sidération devant l’émergence rapide et omniprésente des nouvelles technologies, de se laisser prendre à l’éphémère des réseaux sociaux, à leur extrême labilité, à cette non permanence, à cette dilution, car cela ne sera pas fondateur d’une culture, mais bien d’une apparence sur un vide abyssal. D’où la nécessité de comprendre les enjeux du net et d’une présence de l’Église dans des espaces qui fonctionnent selon leurs propres règles, en particulier les réseaux sociaux, tout en s’efforçant de garder à l’Église une visibilité toujours représentative de ses valeurs, du message évangélique, dans le respect des hommes et des femmes qui la composent. Porter la parole du Christ, sans naïveté, en comprenant que cela passe par une connaissance des outils et des fonctionnements du net et que toute une génération en effet passe désormais par ces flux où nous devons être présents sans oublier que notre rôle est d’être aussi fidèle au corps du Christ, sans jamais oublier que ces espaces qui peuvent pénétrer et laisser leurs empreintes dans la sphère mentale de chacun ne peuvent nous soustraite encore fort heureusement, aux contraintes, aux devoirs et aussi aux joies de notre incarnation.

L’après-midi, les participants ont suivi « la conférence vidéo » du Père Rolando Giutiérrez, CM, sur « les statistiques et la réalité de la promotion vocationnelle dans la Congrégation de la Mission ». Ses analyses nous ont permis de constaté une baisse considérable de nombres des confrères au niveau mondial au sein de la Congrégation de la Mission. La variété du caractère des sources nous obligera à nous en tenir aux chiffres exacts, par exemple, lorsque la dernière version du catalogue a été imprimée, il y a presque deux ans, le CM comptait 507 maisons, mais dans les dernières statistiques publiées par Vicentiana il y en avait 504, alors qu’à la date de cet enregistrement, le 11 novembre 2018, nous avions enregistré 497 maisons dans le catalogue numérique. Nous sommes intéressés à jouer avec les chiffres dans le but de la pastorale vocationnelle et non pour une étude statistique. La pastorale des vocations dit-il ne part pas de l’urgence numérique et le recrutement n’est pas la tâche principale. Cependant, c’est un aspect à prendre en compte pour enrichir la réflexion. Certes, la réalité de l’augmentation ou de la diminution du nombre des membres incorporés ne nous laisse pas indifférent mais le problème des vocations est beaucoup plus complexe que de chercher la solution de prosélytisme pour attirer les jeunes à remplir nos maisons de formation.

À la base du défi de la culture vocationnelle, il y a la vie des gens, dans notre cas, les missionnaires, et c’est pourquoi nous devons comprendre le sens de notre vœu de stabilité. La conviction de saint Vincent nous enseigne qu’il ne s’agit pas de vivre une vie appartenant légalement à la Congrégation, mais de vivre dans la fidélité à l’esprit de la petite compagnie qui fait que le missionnaire reste dans la mission de l’évangélisation des pauvres. Voici un défi auquel le ministère des vocations doit également répondre. Supposons qu’il serait très malheureux de traiter le problème de la stabilité en tant que problème des nombres manquants, car en réalité, il nous faudrait approfondir l’impact de ceux qui sont encore physiquement présents mais dont le mode de vie est totalement absent. Pour ce groupe, il me semble que la thèse du père Amadeo Cencini pourrait très bien aller : le vrai problème de la vie religieuse ou sacerdotale n’est pas la situation critique et objectivement problématique des prêtres, des frères et des sœurs, mais cette masse de personnes “consacrées” qui vivent subjectivement dans le calme, le calme et l’imperturbabilité, ou dans des situations critiques car rien n’est en crise, alors qu’il devrait l’être. 

Ces deux interventions ont montré l’interdépendance du problème de crise de vocation, amplifié par la difficulté vécue dans ce monde numérique, et les défis que la Congrégation de la Mission doit faire face pour donner la priorité à une vraie culture vocationnelle. Ces deux conférences ne proposaient aucune solution toute faite. Pourtant, elles nous ont fait réveiller pour réfléchir aux nouveaux défis vocationnels d’aujourd’hui.

P. JEAN Dario,  CM – Province de Madagascar 🔸

Quand nous parlons de «culture numérique», nous ne parlons pas de Culture au sens de Hannah Arendt selon lequel «la crise de la culture s’explique tout d’abord par la massification ». Nous sommes dans un tout autre paradigme. Hannah Arendt montre que la société de consommation de masse rompt avec la tradition culturelle parce qu’elle traite tout objet comme un produit consommable.

Explications :

Faire click ici :

Colloque : “Au cœur de la Ville, un Cœur Missionnaire”. 200 ans de présence lazaristes dans le 6e. Paris, 21 mai 2018

Colloque :  ” Au cœur de la Ville, un Cœur Missionnaire

200 ans de présence lazaristes dans le 6e

Paris, 21 mai 2018

Sous un beau soleil de printemps, le premier lundi de Pentecôte, jour où toute l’Église universelle était invitée par Rome à célébrer pour la première fois la mémoire de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de l’Église, instaurée par le décret Ecclesia Mater du 3 mars dernier, la Maison-Mère des prêtres et frères de la Mission accueillait près d’une centaine de participants pour un colloque intitulé : « Au cœur de la ville, un cœur missionnaire ».

Cet événement culturel auquel a bien voulu prendre part le père Thomaz Mavric, Supérieur Général de la Congrégation de la Mission, constitue un temps fort pour la Maison-Mère qui, en cette année jubilaire, fête le 200ème anniversaire de sa présence dans le sixième arrondissement de Paris. Après la célébration eucharistique dans la chapelle Saint-Vincent et l’ouverture du colloque par le père Christian Mauvais, Visiteur provincial, plus de dix intervenants se sont succédés entre 9h et 17h (avec bien sûr une pause déjeuner) dans la salle Baude ; la sœur Michelle Marvaud, Fille de la Charité en assurait l’animation avec beaucoup de dynamisme et d’entrain.

La première intervention de la journée complétée en tout début d’après-midi par celle du père Bertrand Ponsard, supérieur de la Maison-Mère (sur le père Étienne) nous ont permis de situer le cadre historico-culturel dans lequel la Maison-Mère a évolué. Celle-ci est en effet la fille de son temps. Le site anciennement connu sous le nom d’Hôtel de Lorges fut concédé à la Compagnie quelque temps seulement après son rétablissement en 1816 par Louis XVIII. C’est principalement sous le généralat du père Jean-Baptiste Étienne (1801-1874), 14è supérieur général de la Congrégation pendant 27 ans, que la maison mère a acquis sa physionomie actuelle. Fort de son entregent et de ses relations politiques haut placées qu’il sut mettre habilement au service de la Congrégation (au point d’être considéré par certains comme le second fondateur après Monsieur Vincent), le père Étienne ne ménagea aucune peine pour transformer cette maison en véritable maison-mère pour toutes les communautés lazaristes dans le monde. Il est significatif à cet égard que parallèlement à tous ses efforts en vue de l’embellissement de la maison mère, la congrégation connut alors sous son mandat une période de croissance numérique et de prospérité. Au terme de son mandat de général, la Congrégation était ainsi implantée sur les cinq continents.

15ème Supérieur Général de la Congrégation de la Mission, le père Eugène Boré (1809-1878), introduit par le père Yves Danjou, eut la responsabilité délicate de succéder au père Étienne. Homme d’une grande envergure intellectuelle et doté d’une très vaste culture, il cumulait la maîtrise de l’archéologie, de plusieurs langues orientales (arabe, turc, persan, hébreu, syriaque…) et assurait même des cours de sanskrit au Collège de France ! Réputé dans le tout Paris intellectuel comme étant un orientaliste de qualité, il fut correspondant de l’Académie des Belles-Lettres et se vit confier par le ministère de l’instruction publique une mission (1837) en Asie mineure. Il lui fut demandé d’effectuer un rapport sur l’état des établissements français en Orient dont certains étaient sous l’autorité administrative des Lazaristes. C’est à cette occasion qu’il fit la rencontre du père Leleu, Supérieur de la communauté de Constantinople, et des prêtres et des frères de la Mission qui exercèrent sur lui une impression telle qu’il sollicita son admission dans la Congrégation qui devint effective en 1851. Son parcours intellectuel et spirituel déjà atypique s’enrichît alors d’une dimension missionnaire. L’orientaliste de bibliothèque se mua ainsi en orientaliste de terrain en Asie Mineure avant de devenir comme missionnaire bâtisseur d’écoles à Tabriz ou encore à Ourmia. Il convient à cet égard de préciser que l’école de Tabriz ouverte en 1839 est considéré par les historiens comme la première école mixte en Perse groupant des enfants de différentes religions. [1] A l’exemple du père Fernand Portal sur la figure de laquelle nous reviendrons plus tard, le père Boré était un apôtre de l’unité soucieux de faire cohabiter dans l’harmonie et la paix des populations de traditions confessionnelles différentes. C’est à cette fin qu’il s’engagea pleinement comme prêtre de la Mission de la Congrégation de la Mission dont il finira Supérieur Général à la fin de sa vie.

C’est à la demande du père Étienne que le frère François-Casimir Carbonnier (1787-1873), présenté pendant le colloque par un autre frère, Maxime Margoux, exécuta de belles œuvres picturales pour orner et décorer outre la chapelle, le réfectoire, quelques salles et corridors de la maison-mère. Dans la sacristie de la chapelle, ce disciple de David, premier peintre de l’empereur Napoléon Ier et d’Ingres, montre toute l’étendue de ses talents de portraitiste avec la réalisation de tous les portraits des supérieurs de la Congrégation de la Mission, du père Alméras (1660) jusqu’au père Étienne (1874) ! Un travail méticuleux et colossal que le frère assimilait à un service sacré rendu à Dieu et à l’Église qu’il mettait un point d’honneur à préparer dans le recueillement et la prière. C’est ainsi qu’il composait ses tableaux au pied de l’autel cherchant auprès de Dieu l’inspiration et la force pour promouvoir une catéchèse par l’art et la beauté. Contemplant toutes ses œuvres, le cardinal de Paris, François Nicolas Madeleine Morlot ne put s’empêcher de s’exclamer un jour: « Il faut être un saint pour concevoir de telles scènes ».

Autre figure de missionnaire ayant fréquenté la maison-mère et encore peu connu du grand public, au plus grand regret d’ailleurs de Mme Carole Roche-Hawley (ICP-Paris/ directrice au CNRS) chargée de le présenter, le père Charles François Jean (1874-1955), élève de l’archéologue dominicain Jean-Vincent Scheil célèbre pour avoir découvert et traduit les inscriptions de la stèle du Code de Hammurabi, le plus complet des codes de lois de la Mésopotamie antique. Polyglotte, il maîtrisait aussi bien l’hébreu que l’assyrien ou d’autres langues mésopotamiennes. Sa culture érudite lui valut d’être envoyé en Orient en 1921 comme chargé de mission du ministère français de la recherche. Le père Jean put recueillir plus de 200 tablettes cunéiformes de l’ancienne Mésopotamie avant de soutenir la même année un mémoire sur ses découvertes à l’École des Hautes Études, sous la direction de son maître et professeur Jean-Vincent Scheil. Un de ses ouvrages les plus célèbres « Milieu biblique avant Jésus-Christ » témoigne de l’audace et de la pertinence de sa démarche scientifique alors que l’Église catholique, aux prises à cette époque, avec la crise moderniste tenait encore pour suspecte tout interaction entre l’histoire critique et l’exégèse.

A peu près au même moment émerge avec le père Guillaume Pouget une autre figure de missionnaire précurseur dans le domaine biblique et théologique. Aux yeux du père Antonello c.m., professeur de théologie dogmatique au séminaire de Plaisance (Italie), chargé de le présenter, le père Pouget apparaît comme un « artisan du renouvellement théologique du 20ème siècle ». Son intuition géniale et prophétique pour son époque repose sur le principe confirmé et repris plus tard par le Concile Vatican II dans la Constitution Dei Verbum, selon lequel la théologie sacrée s’appuie sur la Révélation biblique conjointement avec la Tradition de l’Église. Selon le témoignage du père Loris Capovilla, ancien secrétaire particulier du futur Saint Jean XXIII, rapporté à un de ses disciples laïcs Jean Guitton, observateur laïc au Concile, le père Pouget aurait par ailleurs inspiré au pape du Concile une des distinctions axiales conciliaire entre le dépôt de la vérité de la foi d’une part, et d’autre part la forme, le langage sous lequel cette vérité pourrait être énoncée. A relever enfin, que du fait de l’exemplarité de sa vie au plus fort de sa cécité, le père Guillaume Pouget a indirectement inspiré la création d’un mouvement au sein du Groupement des Intellectuels Aveugles ou Amblyopes. Il s’agit des Amitiés Pouget qui rassemblent des clercs, religieux malvoyants ou non voyants don président le diacre Marcel Chalaye nous a honoré de sa présence.

Le père Élie Delplace s’est quant à lui attaché à un exemple accompli de missionnaire vincentien qui a su concilier vie spirituelle, travail théologique et action apostolique. Le père Fernand Portal est surtout connu dans le monde catholique pour son rôle de pionnier dans le dialogue œcuménique. Fondateur en 1895 de la revue anglo-romaine, il fut à l’initiative des Conversations de Malines qui se sont tenues de 1921 à 1925 et qui constituaient un temps d’échange inédit entre des personnalités catholiques et anglicanes. Outre son action en faveur de l’unionisme, le père Portal se distingua par son zèle auprès de la jeunesse catholique. Son biographe Régis Ladous [2] en fait le père spirituel de Jean Guitton, de Marcel Légaut ou encore du dominicain Yves Congar ! On connaît moins par ailleurs son investissement qui mérite d’être plus souligné auprès des plus pauvres du quartier Javel de Paris où il se rendait souvent présent.

Pour introduire sa présentation de Saint Jean-Gabriel Perboyre (1802/1840), premier saint martyr canonisé de Chine et figure d’inspiration du père Portal, le père Philippe Lamblin a commencé par nous partager une prière composée par le saint lui-même et une de ses réflexions spirituelles : « La croix est le plus beau monument […] qu’elle est belle cette croix implantée en plein cœur d’une terre infidèle arrosée des sangs des martyrs… ». Saint Jean Gabriel Perboyre représente une autre figure de missionnaire vincentien qui a pu donner une visibilité à toutes les richesses du charisme vincentien.  Professeur au séminaire de Montdidier, il s’est rendu l’auteur de plusieurs réflexions et écrits spirituels qui continuent à nourrir la prière de confrères contemporains à l’image du père Lamblin. Il ne s’est pas contenté de discourir sur la beauté de la croix mais il l’a vécu dans sa chair par son martyr en Chine.

Comment enfin évoquer la présence des missionnaires lazaristes en Chine en omettant la figure exceptionnelle d’Armand David. Il revenait à José Frêches, écrivain, sinologue et auteur : « Le père David, l’impératrice et le panda », de préciser d’abord le contexte historique et culturel dans lequel s’est inscrit son action missionnaire. Les relations de la Chine avec les puissances occidentales étaient il est vrai à l’époque très tendues du fait principalement de la guerre d’opium. Ce fut donc en sa double qualité de missionnaire et de naturaliste que le père Armand David arriva en Chine. Dans une biographie qu’il a bien voulu transmettre au père Frédéric Pellefigue pour qu’il la lise à sa place, étant lui-même empêché, Dominique Robin rappelle que c’est plus de 189 nouvelles espèces animales, végétales qu’il a ainsi pu découvrir, répertoriées lors de ces trois expéditions qui s’étalent entre 1866 et 1874. Correspondant de l’Académie des Sciences nommé plus tard membre permanent de la section géographie, il en envoya des échantillons au Muséum d’Histoire naturelle à Paris. Sa renommée fut telle qu’à la suite d’un rapport élogieux établi en 1864 à son sujet, ses deux dernières explorations en Chine s’accompagnaient d’indemnités pécuniaires versées généreusement par la communauté scientifique pour la plus grande joie du supérieur général de l’époque, le père Étienne ! Parmi les espèces célèbres que le père Armand David put mettre en lumière figure l’arbre aux mouchoirs (Davidia involucrata, nom scientifique en latin), le cerf du père David (c’est bien son nom en français!) et bien sûr…le panda devenu avec la WWF, animal-symbole des espèces menacées dans le monde mais aussi instrument diplomatique pour la politique extérieure de la Chine. Le site d’information France Info parle à ce sujet de « diplomatie du panda »[3] pour évoquer le don fait par la Chine de bébé panda au président français nouvellement élu. Aux dire du sinologue José Frêches, la découverte du panda par le père Armand David dans la province du Sechuan a préservé cette espèce d’une extinction assurée comme ce fut malheureusement le cas du « dodo » de l’Île Maurice.

L’investissement du père David dans le domaine scientifique ne doit pas occulter pour autant son action apostolique dont nous pouvons aujourd’hui apprécier l’efficacité par un fait notable. En 2015, le village chinois où le père David à découvert pour la première fois le panda a changé de nom pour prendre celui du prêtre de la Mission et s’appeler « village du père David ». Peuplé de 168 habitants, les 3/4 d’entre eux sont catholiques !

En considération de toutes ces grandes figures de missionnaires lazaristes en prise directe avec les réalités de leur temps, nous pouvons mesurer combien la Maison-Mère qui fut leur lieu de résidence et/ou de travail constitue un foyer de rayonnement évangélique mais aussi…scientifique comme en atteste aujourd’hui encore tous leurs travaux précieux soigneusement conservés au bureau des archives par le père Lautissier. Ainsi, nous pouvons conclure avec le père Roberto Gomez coordinateur de ce colloque que la Maison-Mère constitue bien « un cœur missionnaire au cœur de la ville » dans la mesure où il s’agit non pas d’un lieu replié sur lui-même mais ouvert sur le monde.

P. Patrick RABARISON, CM 🔸

En considération de toutes ces grandes figures de missionnaires lazaristes en prise directe avec les réalités de leur temps, nous pouvons mesurer combien la Maison-Mère qui fut leur lieu de résidence et/ou de travail constitue un foyer de rayonnement évangélique mais aussi… scientifique. Ainsi, la Maison-Mère constitue bien « un cœur missionnaire au cœur de la ville » dans la mesure où il s’agit non pas d’un lieu replié sur lui-même mais ouvert sur le monde.

Notes :

[1] Présence Française Outre-Mer (XVIème/XXIème siècle). Tome 1. Académie des Sciences, p. 212

[2] Régis Ladous, Monsieur Portal et les siens, éd. Cerf, 1985

[3] https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/brigitte-macron/brigitte-macron-la-diplomatie-du-panda_2498917.html

L’événement. Clé de l’expérience spirituelle de saint Vincent de Paul. Récollection spirituelle. Province de France, Villepreux, 24 janvier 2018

L’événement. Clé de l’expérience spirituelle de saint Vincent de Paul.

Récollection spirituelle. Province de France, Villepreux, 24 janvier 2018

Il est devenu classique, dans la Famille vincentienne, d’expliquer l’itinéraire spirituel de Vincent de Paul par l’événement [1]. Il existe chez lui une régularité de lecture des “événements fondateurs” qui ont donné à sa vie et à son action une orientation décisive et définitive. [2]» C’est découvrir la volonté de Dieu dans “ce qui arrive” dans sa vie ou dans celle de la société. Chez Vincent cette relecture des événements devient une expérience spirituelle. A travers les “événements fondateurs” de sa vie, nous pouvons dégager des clés pour notre propre vie spirituelle d’aujourd’hui. St Vincent nous donne trois clés :

 

1. Attention à l’événement

Quand on étudie la vie de Mr Vincent, au point de vue spirituel, charitable ou apostolique, on peut chercher à discerner un courant ou au contraire à distinguer les étapes (un cap franchi…, un degré de plus dans la montée…). Suivant l’optique, la vie de Vincent pourra manifester une continuité parfaite, l’épanouissement successif de diverses virtualités, ou bien apparaître comme une suite de zigzags au gré des circonstances. Qu’en est-il en fait ?

La solution n’est pas de prendre l’une ou l’autre “clé” pour expliquer cette vie longue et complexe ; ce n’est pas davantage de chercher à concilier les deux optiques (continuité ou zigzags), c’est d’essayer de déterminer ce en quoi tel événement de sa vie à été en lien avec ce qui précède et devient une nouveauté pour la suite.

 

2. Une «spiritualité» ou une «expérience spirituelle» ?

S’agissant de Vincent de Paul, il convient d’expliquer le terme de “spiritualité”. Une spiritualité suppose analyse et synthèse d’une pensée, d’une doctrine… une organisation ou mieux une systématisation. D’ordinaire, ce travail est fait par l’intéressé lui-même dans ses écrits. Or, mise à part sa correspondance, circonstancielle par définition, Vincent n’a guère écrit … et surtout il n’a pas fait d’essai de synthèse de sa spiritualité – sauf pour les Règles communes et un peu pour les Conférences aux Sœurs revues par lui.

Dès lors, pour dégager les constantes de la spiritualité de saint Vincent, nous pouvons en tenir à ce qu’il a vécu, à son expérience spirituelle telle qu’il l’a décrite, telle quelle s’exprime dans ses conférences et sa correspondance et telle que nous la découvrons dans son action et les témoignages des premiers missionnaires. Suivre une expérience spirituelle, s’en inspirer et s’en nourrir, ce doit être la tâche des disciples de saint Vincent et leur grâce… sans pouvoir vraiment faire référence à une doctrine spirituelle.

Chez Vincent, il ne s’agit pas d’une doctrine spirituelle, mais d’une expérience spirituelle : ce qui suppose une toute autre approche. C’est ainsi, par exemple, que plus que d’étude de thèmes (la Foi, les vertus de Vincent, etc…), il s’agit d’attention et d’interprétation d’événements… plus que de doctrine élaborée, il s’agit de temps forts et de l’écho plus ou moins durable et profond de ces temps forts, dans son cheminement spirituel (par exemple, Gannes-Folleville, Châtillon, Villepreux, ou la rencontre de Marguerite Naseau, etc…)

Bref, plus que de synthèse claire, cohérente et organisée, il s’agit de cheminement dans la continuité et le progrès, mais aussi avec les tâtonnements sinon les ruptures propres à tout cheminement.

En matière de spiritualité, notre seule référence est la façon concrète dont Vincent a suivi Jésus-Christ… au jour le jour… au cœur de l’événement.

Expérience spirituelle donc et par définition insérée dans le temps. Dans cette recherche de son expérience spirituelle, il convient par conséquent d’accorder la plus grande attention à l’entourage, aux circonstances, aux contextes, aux dates, à l’âge. Il faudra donc – par exemple – éviter de privilégier tel ou tel aspect simplement parce que le hasard a voulu que nous possédions beaucoup de documents sur telle époque. C’est ainsi que nous sommes abondamment fournis en documents pour les dernières années de sa vie (1655-1660).

 

3. Dans l’événement, lire la volonté de Dieu

Le fait que Mr Vincent nous propose une expérience spirituelle et non une doctrine, nous amène donc à concevoir une nouvelle méthode. Et cette “nouvelle méthode”, saint Vincent semble bien nous la suggérer lui-même, dans sa façon de lire et d’interpréter les événements. Il suffit de se reporter aux textes où il évoque – par exemple – Folleville ou Châtillon ou encore l’histoire du vol, de la tentation contre la foi, les Enfants trouvés, l’histoire de la mission de Marchais, etc…

Dans tous ces cas et quantités d’autres, il s’agit d’événements dans lesquels saint Vincent vit, découvre et interprète pour lui et pour nous la volonté de Dieu et en fait la relecture. C’est alors surtout qu’il nous livre la clé de «son expérience spirituelle». Près de cinquante ans plus tard (9 juin 1656 – XI, 337), saint Vincent dégagera toute la valeur spirituelle de l’accusation de vol : “Dieu veut quelquefois éprouver des personnes et pour cela, il permet que semblables rencontres arrivent.” Dans tous ces cas, il fait lui-même en quelque sorte le travail que nous nous proposons de faire ; il nous livre lui-même la méthode pour aborder et analyser son expérience spirituelle et — bien sûr — pour aider à nous l’approprier.

C’est cette méthode – suggéré par saint Vincent lui-même – que nous allons essayer d’employer : Événement ; puis lecture de l’Événement.

Je passe sur les origines et les temps de recherches et d’épreuves, jusqu’en 1617.

 

 

A. Les événements. L’expérience spirituelle de Monsieur Vincent

I. Les Origines

Nous connaissons bien les origines de Monsieur Vincent, son enfance, ses formations, ses premières années de sacerdoce, dans l’incertitude et le tâtonnement. Entre 1605 et 1610, s’ouvre une période où il est bien difficile de suivre saint Vincent : captivité (?) et séjour à Rome (1605-1608) et à Paris (1608-1610).

Pour la période qui suit (1610-1633) je voudrais repasser avec vous les principaux événements qui vont marquer sa vie et en faire la « relecture spirituelle ».

II. Les temps d’épreuve et de recherche

1. Aumônier de la Reine Margot (1610) – Accusation de vol (vers 1609 ?). Saint Vincent a 29 ans

Arrivé à Paris, M. Vincent se retire rue de Seine. Il veut vivre ! Mais pour cela, il faut de l’argent. Il cherche alors un emploi fixe : un ami réussit à lui trouver une place parmi les Aumôniers de la Reine Marguerite de Valois : la Reine Margot. De ce poste d’observation, il apprend à connaître le Monde des Grands, celui des riches et du pouvoir.

Vouloir vivre à Paris, c’est se heurter d’abord au problème du logement. Heureusement, Vincent va loger chez un compatriote, juge de Sore (dans les Landes). Un jour, malade, il est cloué au lit. Le garçon de l’apothicaire vient le soigner et dérobe les écus de son compagnon. Vincent est accusé de vol… et expulsé.

Son cœur est blessé, meurtri. Il est assimilé à un voleur et ce publiquement : il même l’objet d’un monitoire qui selon la coutume devait être lu trois dimanches de suite au prône de la Messe dominicale. Autour de lui, plaintes et suspicions s’éternisent. La douloureuse et ténébreuse histoire dura au moins six mois [3]

Lecture de l’Événement :
  • L’imagerie populaire nous montre volontiers VINCENT dévot et déjà au sommet de la Sainteté. Les faits nous proposent une autre vision : celle d’un enfant modeste, d’un adolescent pieux et d’un jeune homme en quête de bénéfice et d’une “retirade honorable”. En 1610, saint Vincent n’est pas un saint.
  • Ses ambitions sont limitées, ses horizons étriqués. Il ne sait pas encore ce dont il est capable. Il a besoin d’ouvrir le livre de la vie et de tourner les pages de l’expérience.
  • C’est au moment où saint Vincent est surtout soucieux de multiplier les relations en vue d’une “honnête retirade” (I, 18) que cette accusation de vol le coupe des quelques relations péniblement nouées. N’oublions pas qu’il fut, probablement, l’objet d’un monitoire… [4]. Près de cinquante ans plus tard (9 juin 1656 – XI, 337), saint Vincent dégagera toute la valeur spirituelle de l’événement : “Dieu veut quelquefois éprouver des personnes et pour cela, il permet que semblables rencontres arrivent.” Il expérimente l’injustice dont les pauvres sont trop souvent les victimes sans défense.

 

2. La tentation contre la foi (1610)

Brochant sur le tout, c’est alors que Vincent connaît dans sa vie de foi un véritable drame. C’est la nuit intérieure et la ronde bourdonnante des doutes. Que se passe-t-il exactement ? Est-ce dépression ? Neurasthénie généralisée ? Toujours est-il que M. Vincent assiste impuissant au délabrement de son esprit et de son cœur durant sans doute 3 ou 4 ans. Mais il se sauve lui-même en se vouant, toute sa vie, au service des pauvres : «Il s’avisa un jour de prendre une résolution ferme et inviolable pour honorer davantage Jésus-Christ, et pour l’imiter plus parfaitement qu’il n’avait encore fait, qui fut de s’adonner toute sa vie pour son amour au service des pauvres.» (Abelly,  L. III, pp. 118-119)

Lecture des événements :
  • La foi de Vincent est donc marquée par cette crise aiguë dans sa vie d’homme. Ce sera trois ou quatre ans de désarroi et de ténèbres intérieures. La solution, il la trouve dans le service des pauvres, dans la mystique des pauvres. Vincent deviendra par la suite, un modèle de Foi. Celle-ci sera forgée au creuset de la souffrance. Au moment même où il connaîtra le doute et l’assaut de l’esprit du mal, il s’enrichit de convictions personnelles déterminantes :
  • La foi part toujours d’un double mouvement d’appauvrissement et d’enrichissement. “Il faut donc (à..) vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ”, dira-t-il à Antoine Durand, (XI, 342-351). Il s’inspirera constamment de la doctrine paulinienne de la vie et de la mort du Christ. Il aura des textes scripturaires préférés : Galates III, 26-27 ; Romains VI, 3-4 ; Colossiens  I, 11-12. [5]
  • Il faut sortir de soi-même et se donner. “Toute notre tâche est dans l’action”. En 1653, il dira aux Filles de la Charité : “Il faut de l’amour affectif, passer à l’amour effectif qui est l’exercice des œuvres de la Charité, le service des pauvres, entrepris avec joie, constance et amour” (IX, 593).
  • Ces deux faits : acceptation d’être accusé de vol et tentation contre la foi, transforment profondément son être, son désir, sa vision des choses et des hommes. Désormais, non seulement il regardera les pauvres et les malheureux, mais il les
  • Il n’observera plus la misère comme un objet, une malfaçon des autres ; ce ne sera plus un spectateur indifférent mais un communiant qui s’identifie à la misère des autres par son être et le mouvement même de sa vie… [6]. Il aime le misérable mais combat la misère comme une plaie.
Vincent est-il un converti ?
  • Les opinions divergent. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas eu un brusque retournement comme saint Paul. Il vaut mieux parler d’une évolution qui s’accélère de plus en plus et qui trouvera son sommet vers 1617. Les épreuves purifiantes, l’amènent à dire “oui” au Seigneur dans un don total et généreux. La grâce fait irruption en lui d’une façon décisive. Il est recréé intérieurement [7].
  • Les douze premières années du Sacerdoce de saint Vincent semblent se passer en marge de ce que l’on appellerait aujourd’hui la pastorale. Il s’adonne à des “ministères privés”. Or, saint Vincent semble en malaise (tentation contre la Foi ; ton désabusé de la lettre à sa mère, etc…) Cette première période d’expérience sacerdotale semble, pour lui, décevante.

 

3. Curé de Clichy * Précepteur chez les Gondy – (Vincent a 31 ans)

C’est alors que Bérulle lui propose à Mr Vincent la cure de Clichy, le 12 mai 1612 (Paroisse rurale de 600 habitants). Il se lance à fond dans cette nouvelle expérience : réparations de l’église, visites des gens, fondation d’une petite école cléricale, catéchismes, etc… Il retrouve une certaine euphorie.

“… J’ai été Curé des champs… Un jour, Mgr. le Cardinal de Retz me demandait : Eh bien, Monsieur, comment êtes-vous ? Je lui dis : Monseigneur, je suis si content que je ne le vous puis dire… Je pense en moi-même que ni le Saint-Père, ni vous, Monseigneur, n’êtes si heureux que moi…” (Il n’y a pas si longtemps Vincent aspirait plus à un évêché qu’à une petite paroisse de campagne…) – SV a 32 ans

Mais dès septembre 1613 (un an après son arrivée à Clichy), le jeune curé quitte sa paroisse. Instabilité ? Pression de Pierre de Bérulle ? Vincent se cherche toujours. Il devient précepteur des enfants de Philippe-Emmanuel de Gondi, général des Galères.

Lecture des événements :
  • Curé de Clichy, première étape de l’expérience pastorale de Vincent, il a pu mesurer les avantages d’une “pastorale directe” de curé par rapport aux ministères “privés” qui l’ont précédée (direction du pensionnat, aumônerie, préceptorat, etc…) Désormais, il se sait doué et heureux au milieu des pauvres gens.
  • L’exubérance de cette expérience tranche d’autant plus nettement qu’elle succède à une période de malaise. Saint Vincent semble mesurer là tous les avantages d’un engagement directe, “sur le terrain”, (III, 339 et IX, 646).
  • Mais voilà “l’honnête retirade”, il a franchi la porte des riches, une amorce pour un bénéfice. Apparemment, il a trahi son milieu d’origine et son engagement pour les pauvres. C’est à nouveau l’impasse, mais c’est là que l’événement l’attend.

III. 1617 : l’année de grâce

 

4. Gannes – Folleville : la mission (Saint Vincent a 36 ans)

Arrivé chez les Gondi, comme précepteur ; il s’occupe des domestiques et des paysans des terres de ses maîtres. Le voilà, pourrait-on dire, revenu aux “ministères privés”… Mais il a goûté à la Pastorale à Clichy ! Et c’est parmi les populations paysannes des Gondi qu’il fait sa deuxième expérience pastorale marquante, et celle-là décisive.

On connaît l’événement de Gannes-Folleville (XI, 2-4 ; 169-171 ; IX, 58-59 ; XII, 7-8, 82 ; Abelly t. I. p. 32-33). Un vieillard “qui passait pour homme de bien” confesse à Vincent “des péchés qu’il n’avait jamais osé déclarer en confession”. Une fois en paix, ce vieillard en parle à Madame de Gondi qui s’écrie : “Ah ! Monsieur, qu’est cela ? Qu’est-ce que nous venons d’entendre ? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces braves gens… Ah ! Monsieur Vincent, que d’âmes se perdent ! Quel remède à cela ?” Et elle demande à saint Vincent de prêcher le lendemain sur le sujet de la confession générale.

La suite de cette prédication semble avoir été tout autant l’événement qui a impressionné saint Vincent, plus que la confession de Gannes “… Toutes ces bonnes gens furent si touchées de Dieu qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai de les instruire et de les disposer aux Sacrements, et commençait de les entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les Révérends Pères Jésuites d’Amiens de venir au secours… Nous fûmes ensuite aux autres villages qui appartenaient à madame en ces quartiers-là et nous fîmes comme au premier. Il y eut grand concours et Dieu donna partout sa bénédiction. Et voilà le premier sermon de la Mission.”  (Abelly I, 32-33) – Vincent a trente-six ans.

Relecture de l’événement :

Sur cet événement, tel que saint Vincent l’a décrit, on peut faire la relecture suivante :

  • Un pas de plus est franchi… vers la Mission. Après avoir apprécié les avantages de la pastorale paroissiale directe (Clichy) par rapport aux ministères “privés” (aumôneries, préceptorat), Vincent mesure ici les avantages de l’intervention missionnaire par rapport à la pastorale sédentaire du curé. Pour le vieillard de Gannes, non seulement le curé n’a pas suffi, mais, bien malgré lui, il a été d’une certaine façon obstacle. Dans sa lettre à Urbain VIII, de juin 1628, Vincent précisera ce point : «…Les pauvres gens des champs… meurent souvent dans les péchés de leur jeunesse, pour avoir eu honte de les découvrir à des curés ou à des vicaires qui leur sont connus et familiers.» (I, 45) L’intervention missionnaire ne court pas ce risque et se présente donc comme un complément nécessaire et efficace de la pastorale sédentaire.
  • Cette expérience de l’Intervention missionnaire achemine très logiquement Vincent vers l’idée d’itinérance : “Nous fûmes ensuite aux autres villages qui appartenaient à madame en ces quartiers-là…” — Comme à Villepreux : faire une mission à Villepreux, et dans les lieux circonvoisins. »
  • Remarquons la grande importance accordée à la prédication et, bien sûr, à la confession générale. Le missionnaire est l’homme de la Parole ? Déjà nous retrouvons pratiquement le schéma de la mission : “les instruire, les disposer aux sacrements, les entendre en confession.”
  • Dès cette première intervention missionnaire, Vincent doit faire appel à d’autres (Jésuites). Déjà, il prend conscience du besoin d’être plusieurs pour faire face à cette pastorale…
  • Vincent n’est pas seul à relire l’événement. C’est Madame de Gondi qui a ici l’initiative. C’est elle qui est frappée par l’état moral du paysan de Gannes, c’est elle qui généralise aux autres ruraux, c’est elle qui demande la prédication à Folleville, c’est elle qui requiert les Jésuites.
  • Toute sa vie Vincent s’adjoindra des femmes, fera confiance à des femmes, pour le service des pauvres. Enlevez les femmes des activités caritatives de Vincent, il n’y a plus rien [8].
  • Dans ces événements Vincent fait plusieurs constat :
  • il constate une double ignorance :
    • celle des ruraux en général pour les vérités nécessaires au Salut, 
    • celle des Curés sur la théologie et les sacrements – vg. la formule de l’absolution ;
  • Bref, prenant conscience d’une situation collective et de besoins pressants, il agit ; c’est la mission, les missions. C’est en s’appuyant sur l’expérience Gannes-Folleville que s’organiseront, dans une ligne de continuité :
    • les Missions et les Prêtres de la Mission [9],
    • les Œuvres des Ordinands,
    • la triple réforme du clergé, des religieux, de l’Épiscopat.
    • l’appel à des femmes pour le service des pauvres.
  • Lui-même a toujours reconnu la mission de Folleville comme étant le “prototype” (le mot est de lui) de son œuvre d’évangélisation : “Et voilà le premier sermon de la Mission, et le succès que Dieu lui donna le jour de la conversion de saint Paul ; ce que Dieu ne fit pas sans dessein, en un tel jour.” (XI, 4)
  • Pour bien montrer aussi le caractère providentiel de l’origine de la Mission, il confiera plus tard à ses Missionnaires : “Hélas ! Messieurs et mes frères, jamais personne n’avait pensé à cela, l’on ne savait ce que c’était que les Missions, nous n’y pensions point et ne savions ce que c’était, et c’est en cela que l’on reconnaît que c’est une Œuvre de Dieu”. (XI, 169).
  • Concrètement, Vincent est parti d’un regard sur la vie, et non pas d’abord d’une théorie sur l’absence de foi des ruraux et de formation des prêtres. Il reconnaît lui-même que c’est l’amour des pauvres qui explique la tâche de la Compagnie de la Mission : “Allons donc, mes frères, et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés.” (XI, 393)
  • Quand M. Vincent a bien saisi l’événement, qu’il a compris sa coïncidence avec la volonté de Dieu, c’est alors qu’il passe à l’action. Pour lui, il faut savoir attendre, “ne pas enjamber sur la Providence” (I, 26-28 ; IV, 123) et puis, quand la volonté de Dieu est évidente, courir aux besoins du prochain “comme on court au feu”. (XI, 31) C’est ce qui s’est passé à Villepreux ; Vincent rentre à Paris fin décembre 1617 et, le 23 février 1618, il commence la mission à Villepreux.
5. Châtillon et la Confrérie (août-décembre 1617)

Expérience marquante que celle de Gannes-Folleville ! Expérience de la misère spirituelle de ruraux. D’où le désir de saint Vincent de Paul de quitter sa charge de précepteur pour retrouver en permanence les pauvres gens des champs qui meurent de faim et se damnent. Une occasion se présente : Châtillon-les-Dombes. Mr Vincent s’y enfuit plus qu’il y part ! C’est mystérieux. (Vincent a 36 ans).

On le retrouve alors aussi actif et exubérant qu’à Clichy.

Saint Vincent n’est guère resté que cinq mois à Châtillon, mais quel travail accompli en si peu de temps. C’est l’histoire de la fondation de la première Charité.

À Gannes-Folleville, on l’a vu, c’est l’évangélisation et la confession générale qui urgent. Dans la Bresse, c’est le secours matériel et sanitaire qui sera découvert comme urgence et qui réclamera une réaction concrète et immédiate.

“Comme je m’habillais pour dire la Sainte Messe, on me vint dire qu’en une maison écartée des autres, à un quart de lieue de là, tout le monde était malade, sans qu’il restât une seule personne pour assister les autres…” (IX, 243-244)

Relecture de l’événement :

À Châtillon, un pas de plus est franchi par Mr Vincent. Il faut savoir faire face immédiatement aux urgences et pourvoir à des secours matériels organisés. Pour ce faire, les laïcs — en particulier les femmes — se sont révélées efficaces et généreuses.

Sur l’ensemble de ce texte, utilisons cinq clés de lecture :

  1. une situation d’urgence se présente : “Comme je m’habillais pour dire la Sainte Messe, on me vint dire qu’en une maison écartée des autres, à un quart de lieue de là, tout le monde était malade, sans qu’il restât une seule personne pour assister les autres…”
  2. l’action de Vincent est immédiate : à la messe, l’après-midi, le lendemain, une ébauche de règlement, en 24 heures la Confrérie est bouclée.
  3. la réaction de Vincent est affective : “Cela me toucha sensiblement le cœur. Je ne manquai pas de les recommander au Prône avec affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux qui m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus de compassion pour ces pauvres affligés…” (Abelly I, 45-46)
  4. Comme à Folleville, c’est donc, une fois encore, une Prédication qui déclenche une “ruée” non pas vers le confessionnal, cette fois, mais vers “les Maladières”, la maison de ces pauvres malades. (On peut ici évoquer l’éloquence efficace et provocante de saint Vincent ; de sa façon de partir du concret tout spontanément. Comme à Folleville, il sait parler aux pauvres gens et les toucher ; il se souviendra de ces expériences pastorales quand il élaborera sa “petite méthode” de prédication… !) La ruée des secours est généreuse et générale mais inorganisée : « Voilà, dit-il, une grande charité qu’ils exercent, mais elle n’est pas bien réglée ; ces pauvres malades auront trop de provisions tout à la fois, dont une partie sera gâtée et perdue, et puis après ils retomberont en leur première nécessité. etc » (Abelly, I, 45).
  1. Il faut donc organiser et rassembler : “… Il fut question de voir comme on pourrait secourir leur nécessité. Je proposai à toutes ces bonnes personnes que la charité avait animées à se transporter là, de se cotiser, chacune une journée, pour faire le pot, non seulement pour ceux-là, mais pour ceux qui viendraient après…” Un Règlement est rédigé et soumis à l’Archevêque de Lyon. Et saint Vincent termine son récit à peu près dans les mêmes termes que celui de Folleville : “Et c’est le premier lieu où la Charité a été établie.” (Abelly, I, 45-46) « Ce fut donc cette confrérie de la Charité à laquelle Monsieur Vincent donna commencement à Châtillon, qui a été la première et comme la mère qui en a fait naître un très grand nombre d’autres, que lui et les siens ont depuis établies en France, en Italie, en Lorraine, en Savoie et ailleurs.» (Abelly, ibd)
  • La misère corporelle et spirituelle des ruraux. Vincent va accueillir l’événement jusqu’à l’engagement immédiat. Là, c‘est lui qui prend l’initiative et mobilise les laïcs. Il est mobilisé par deux convictions :
    • Une première conviction l’anime désormais : “nul ne peut se désintéresser de la misère.” Le vrai pécheur serait celui qui ne percevrait pas la misère. Nous sommes tous solidaires du pauvre.
    • Une deuxième conviction l’anime d’autre part : l’âme ne peut être séparée du corps ; il faut soigner celui-ci pour atteindre celle-là. C’est le “corporellement et le spirituellement” qu’il répétera à satiété aux Filles de la Charité.
  • Tout doit être entrepris ensemble, à plusieurs; là encore il mobilise des groupes de femmes. L’organisation découle de son désir d’efficacité, c’est l’action. Toute sa vie, le réalisme de sa charité lui inspirera de rassembler les générosités éparses, pour les coordonner, les inviter à des actions concertées, parfois pharaoniques (secours aux Provinces dévastées) à la réalisation de projets méthodiquement étudiés et ajustés tant aux besoins qu’aux ressources, ceux-là étant sans limites et celles-là limitées.
  • Enfin comment ne pas souligner une note dominante chez saint Vincent : le Cœur. Il n’étudie pas des dossiers, des rapports, il voit les pauvres. Il ébranle les volontés. Trois cents ans plus tard, La Mère Guillemin fera écho à ce comportement vincentien : “Nous avons à humaniser la technique et à en faire le véhicule de la tendresse du Christ [10].”
6. Villepreux, l’emboîtement

Très vite, après ces deux expériences de 1617, année charnière, M. Vincent a fait le lien entre la Mission et la Charité : entre l’importance de l’une et la nécessité de l’autre. Dès qu’il revient à Paris en décembre 1617, il abandonne le préceptorat. Son idée fondamentale est désormais de prêcher des missions, d’évangéliser les pauvres de la campagne, et d’établir, lors de chaque mission, une Confrérie de Charité, comme à Châtillon.

En février 1618, donc deux mois après son retour, en plein hiver, Vincent organise une mission à Villepreux, terre d’Emmanuel de Gondi.

L’événement de Villepreux nous est transmis pour l’essentiel par Collet : «Dès le commencement de l’année suivante, il prit des arrangements pour faire une mission à Villepreux, et dans les lieux circonvoisins. Cette fonction que des ecclésiastiques, qui sont souvent bien minces en tout sens, regardent comme au-dessous d’eux, ne rebuta pas des personnes du premier mérite, et qui occupaient des places distinguées. M. Cocqueret, Docteur de la maison de Navarre, Messieurs Berger et Gontière, Conseillers-Clercs au Parlement de Paris, et plusieurs autres vertueux prêtres, se joignirent à Vincent, et entreprirent avec lui cette bonne œuvre. On ne se borna pas aux secours spirituels, on tâcha de remédier aux nécessités temporelles ; et pour les prévenir, autant qu’il était possible, le saint établit à Villepreux la Confrérie de la Charité, sous l’autorité de M. le Cardinal de Rets évêque de Paris, qui en avait approuvé les Règlements.» (Collet I, 87)

À compter de 1618, après Villepreux, nous avons toute une liste de villages et de villes – les premiers étant terres des Gondi – Joigny, Montmirail, Paillart, Sérivillers, etc…  puis Mâcon où Vincent fait la mission “évangélisation-charité”. Toutes confréries que, quelques années plus tard, Louise de Marillac ira visiter, encourager, contrôler…

 

Relecture de l’événement :  clés de lecture
  • À Villepreux, le 23 février 1618, Vincent propose son schéma basé pour lui sur le binôme désormais constitutif de son action, «mission & charité». (Renouard) «Villepreux est la première synthèse de l’œuvre missionnaire de St Vincent. Villepreux est la mise en place d’une évangélisation originale, l’Évangile vécu avec et par le service. À Villepreux, mission et charité-service s’emboitent l’une dans l’autre. La mission de Villepreux est le lieu-théologique du charisme selon St Vincent, évangéliser en servant et servir en évangélisant». [11].
  • Mais il ne sait pas quel doit être son lieu d’action préféré ; il est très significatif qu’il travaille sept années après Villepreux dans la même ligne. Sept ans de missions (1618-1625) avant la fondation de la Congrégation. Missions dans les villages des terres des Gondi, prêchées aux pauvres gens des champs, missions toujours clôturées par la création de la Confrérie de la Charité. «Les formes se modernisent et s’adaptent — pendant sept ans — mais le fond reste le même : tenir Mission et Charité indissolublement unis. Voilà un possible chemin et un lieu symbole porteur, celui de l’unification de la vocation de la Famille vincentienne». (Renouard Ibd)
  • Les suites de Gannes – Châtillon – Villpreux : L’action en équipe itinérante : la fondation de la CM ; Acte association des missionnaires «ensemblement, ie en communauté» ; ce ne sont pas seulement des mots.
  • Les besoins de tous ces pauvres l’interrogent. Que faire pour multiplier les missions, sinon se faire aider ? Que faire ; sinon fédérer des volontaires et fonder sa propre institution ? Alors se pointe l’idée de la Congrégation. Les Gondi y pensent aussi et lui, de son côté entre en retraite pour discerner la volonté de Dieu : «…Me trouvant, au commencement du dessein de la Mission, dans cette continuelle occupation d’esprit, et que cela me fit défier que la chose vînt de la nature ou de l’esprit malin, et que je fis une retraite exprès à Soissons, afin qu’il plût à Dieu de m’ôter de l’esprit le plaisir et l’empressement que j’avais à cette affaire, et qu’il plut à Dieu m’exaucer…» (II, 246-247).
  • Enfin et toujours depuis le “Ah, Monsieur, que d’âmes se perdent ? de Mme de Gondi à Gannes, les laïcs sont appelés à entrer dans l’évangélisation et le service, en équipe organisée, à Villepreux, c’est la deuxième la Confrèrie.

 

 

IV. La Congrégation de la Mission 

7.  La fondation (SV a 44 ans)

Les Jésuites, les Oratoriens ayant refusé de s’engager pour des missions dans les terres des Gondi, ceux-ci décident de faire quelque chose par eux-mêmes. Dès lors, les affaires se précipitent et, le 17 Avril 1625, est signé avec les Gondi le contrat de Fondation de la Mission (XIII, 197-202).

Remarquons simplement dans ce contrat :

  • L’affirmation fondamentale : “le pauvre peuple de la campagne… seul demeure abandonné”;
  • la définition de la Mission pour Vincent : “s’appliquer entièrement et purement au Salut du pauvre peuple, allant de village en village (intervention, itinérance) aux dépens de leur bourse commune, prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie passée, sans en prendre aucune rétribution en quelque sorte ou manière que ce soit…”(XIII, 197-202).

Le 23 juin 1625, deux mois après, Madame de Gondi meurt. Elle laisse une somme importante à saint Vincent. M. de Gondi rendra à saint Vincent sa liberté. Ce dernier quitte donc la famille et s’installe au Collège des Bons-Enfants, en octobre 1625. Antoine Portail vint l’y rejoindre. La Mission avait acquis son indépendance.

Un an après, cette expérience de communauté Apostolique se révèle assez riche et concluante pour être codifiée dans un premier acte : l’acte d’Association des missionnaires, le 4 septembre 1626.

Cet acte est signé par M. Vincent (45 ans), M. Portail, diocèse d’Arles (36 ans), M. François Ducoudray, Amiens (40 ans) et M. Jean de la Salle, Amiens (28 ans). Les quatre signataires s’engagent à “Ensemblement vivre en manière de Congrégation, Compagnie ou Confrérie et s’employer au Salut du pauvre peuple des champs.”

Lecture de l’Événement :
  • Cette période 1626-1628 semble donc bien marquée par l’expérience d’une Communauté apostolique stabilisée. Trois, puis cinq prêtres s’associent pour prêcher la Mission et vivre ensemblement, sous la direction de saint Vincent. Un laïc est entré dans la Communauté comme Frère, Jean Jourdain. Tous résident dans une maison de la Communauté, les Bons-Enfants.
  • Le travail missionnaire est ainsi mieux assuré et c’est manifestement ce qui, d’abord, importe à saint Vincent, mieux assuré parce qu’on le fait ensemblement et à temps plein (entièrement et purement).

 

 

B. Les lignes de force : L’expérience spirituelle de Monsieur Vincent

 

Au terme de ce survol et de cette relecture des événements majeurs de la vie de saint Vincent de Paul, il est possible de dégager certaines constantes et certaines orientations qui peuvent caractériser ce que nous appelons aujourd’hui « la spiritualité Vincentienne » que nous nous sommes engagés à vivre.

 

I. L’Événement, lieu théologique [12] de révélation et d’action 

  1. Pour saint Vincent, l’événement est signe de Dieu, et il devient signe privilégié et particulièrement clair et impératif quand cet événement concerne directement les pauvres. C’est là, semble-t-il, l’écho de 1617 qui marquera profondément jusqu’à sa mort le comportement spirituel de notre fondateur. On sait qu’avant 1617, dans le désarroi, celui-ci a beaucoup cherché et beaucoup douté. Il a interrogé et suivi Bérulle, il a tâté de différents ministères, etc…

Or, ce sont deux rencontres avec des pauvres (Gannes et “les Maladières”) qui rétablissent véritablement sa relation à Dieu et redonnent un sens à sa vie. Dès lors, l’attention spirituelle de saint Vincent sera toujours et d’abord attirée et alertée par les événements, particulièrement par ceux qui concernent les pauvres. C’est à ce niveau que se situe désormais “le lieu théologique” vincentien, les temps vincentiens de “manifestations” (théophanies) ou comme le dit Vincent, “c’est là que se vérifie la conduite du Saint-Esprit”. (XI, 37)

  1. Par et dans l’événement, celui qui concerne les pauvres, Dieu rencontre donc régulièrement Vincent et lui révèle sa volonté. Ce type de relation est merveilleusement adapté à son tempérament actif. Car la volonté de Dieu se manifeste ainsi, de quelque façon, sur le terrain même où elle doit être exécutée. D’où, cette extraordinaire continuité qui est typiquement vincentienne : continuité entre l’état du paysan de Gannes et la prédication de Folleville, ou entre la découverte de cette famille malade à Châtillon et l’institution de la première Confrérie. Révélation de Dieu et actions qui s’en suivent, semblent vraiment tissées du même fil.
  2. Cette continuité, ou cet extraordinaire “raccourci” entre révélation de Dieu et engagement concret, entre Foi et Action, explique sans doute le délicieux embarras de saint Vincent lorsqu’il parle des origines de ses fondations. Avec le recul, Révélation et Action lui paraissent tellement proches et intriquées, que les acteurs se confondent et qu’il est pratiquement incapable de situer le moment de son intervention personnelle. Il y a là beaucoup plus que de l’humilité.
  3. On retrouve l’écho de cette continuité dans le raisonnement de saint Vincent pour dépasser l’apparente incompatibilité entre les devoirs de religion (culte, prières, exercices, etc…) et les exigences du service des pauvres. Saint Vincent est tellement convaincu de la présence de Dieu dans les pauvres, qu’il ne ressent même plus la solution de continuité (rupture) entre une oraison, l’Eucharistie et le Service des pauvres.

Le “quitter Dieu pour Dieu” est peut-être l’expression la plus riche et la plus fidèle de ce qu’on appelle l’expérience spirituelle ou même la spiritualité de saint Vincent. C’est en effet celle qui révèle le mieux l’actualisation de sa Foi et la continuité entre Foi et service, Foi et action-charité.

  1. Saint Vincent est tellement habitué à cette continuité, à ce raccourci entre manifestation de Dieu dans l’événement, donc dans les pauvres, et l’engagement, l’action, le service, qu’il en vient à montrer une méfiance instinctive pour les détours les plus nobles entre Foi et Action. Il se méfie un peu d’un Dieu qui ne se révélerait que dans “de doux entretiens ou des pratiques intérieures très bonnes et très désirables” mais néanmoins très suspectes (XI, 40-41). Comme il se méfie beaucoup d’une réponse qui s’exprimerait hors de l’action et en resterait à l’amour affectif.

II. Le nouveau monde “spirituel” de saint Vincent

On a vu combien profondément et définitivement les événements de 1617 ont marqué Vincent de Paul. Le lieu privilégié de rencontre avec Dieu et le moment phare de clarté dans sa vie, c’est l’événement qui le met en contact avec les pauvres. Certes, sa Foi se nourrit de la “doctrine chrétienne commune” et il sait parler de Dieu, de Jésus-Christ, de l’Église, des sacrements, des vertus et de la sainteté comme tous les maîtres spirituels du temps. Mais, après 1617, il semble bien vivre comme en un nouveau monde spirituel où les rapports avec Dieu, le Christ, l’Église, les relations, sont d’un nouveau type (conçus et vécus pour l’évangélisation et pour les pauvres).  Quatre points :

  1. C’est ainsi, par exemple, que son “discours sur Dieu” (comme l’on dirait aujourd’hui), sa façon d’en parler devient très dynamique et actualisante. Ses trois approches préférées sont : la Providence, la Présence de Dieu, et surtout, la Volonté de Dieu… Trois thèmes, trois approches qui lui permettent d’aborder un Dieu impliqué dans l’histoire des hommes et qui pour Vincent intervient constamment dans les événements, comme à Folleville et à Châtillon, synthétisé à Villepreux.

Et encore préfère-t-il dans les trois “la volonté de Dieu”, parce qu’il s’agit là de l’approche la mieux incarnée dans l’aujourd’hui et la plus provocante pour l’action :“la pratique de la présence de Dieu est fort bonne, mais je trouve que se mettre dans la pratique de faire la volonté de Dieu en toutes ses actions l’est encore plus, car celle-ci embrasse l’autre.” (XI, 319)

  1. On retrouve dans sa relation à Jésus-Christ la même approche sélective. Jésus-Christ, c’est Dieu incarné dans l’histoire des hommes, éminemment concerné, impliqué et actif dans cette histoire. Jésus-Christ, c’est le Missionnaire du Père. C’est en tant que Missionnaire type qu’il rencontre le Père et l’évoque. Et dans cette Mission de Jésus-Christ, Vincent fait encore un choix d’autant plus dynamisant et actualisant qu’il est plus précis : Jésus-Christ est le Missionnaire des pauvres, l’Envoyé aux pauvres : “Et si l’on demande à Notre-Seigneur. “Qu’êtes-vous venu faire en terre : “Assister les pauvres” – Autre chose ? “Assister les pauvres.” (XI, 108).

Cela semble simpliste à force d’être simplifié et concentré, mais c’est tout simplement l’Évangile interprété et reçu par l’homme de 1617. C’est l’évangile de Luc IV, 18, revécu à Gannes puis à Marchais (XI, 34-37). Cette sorte d’éclectisme (choix) dans la lecture de l’Évangile et la contemplation de Jésus-Christ est certainement ce qu’on pourrait appeler des lignes de force dans l’expérience spirituelle de saint Vincent, comme la valeur théophanique de l’événement.

Cette relation sélective et précise à Jésus-Christ se retrouve à la fois dans le goût de Vincent pour les “maximes évangéliques” qui sont comme les consignes de Jésus-Christ Missionnaire pour les missionnaires d’aujourd’hui ; voyez l’article N° 1 des chapitres des Règles communes, toujours puisé dans l’Évangile. Cette relation à Jésus-Christ se retrouve aussi dans l’imitation de Jésus-Christ selon saint Vincent, qui n’est pas n’importe quelle imitation, mais une imitation quasi fonctionnelle de Jésus-Christ envoyé évangéliser les pauvres.

  1. Même façon d’aborder le Mystère de l’Église. Certes, saint Vincent en connaît la théologie, mais là encore, il semble la voir avec des yeux “accommodés” en 1617. Il retient de préférence toutes les images qui suggèrent le travail d’évangélisation : la vigne, la moisson, le champ, les ouvriers.
  2. Cette manière typiquement vincentienne d’approcher Dieu, Jésus-Christ et l’Église, dans le sillage de l’expérience de 1617, a évidemment une logique et des conséquences sur la façon dont saint Vincent présente et décrit la sainteté et le comportement de ceux et celles qui veulent suivre le Christ.

Il s’agira d’abord de former, d’accommoder notre regard à l’expérience de 1617, et ensuite de retrouver ce nouveau type de relation à Dieu, à Jésus-Christ et à l’Église par rapport aux pauvres. On sait que saint Vincent a cru pouvoir synthétiser ce comportement vincentien dans deux attitudes spirituelles typiques : la simplicité et l’humilité.

 

III. Le comportement spécifique de Vincent

Vincent de Paul, après 1617, voit d’abord en Jésus-Christ, l’Envoyé du Père, le Missionnaire envoyé aux pauvres (Isaïe, 61, 1 ; Luc, IV, 18). Désormais son projet et celui qu’il nous donne est de suivre et prolonger cette Mission du Christ. Tout naturellement, ce sont les attitudes et vertus “missionnaires” du Christ qu’il souligne et qu’il propose à ses disciples, en particulier la simplicité, l’humilité.

Toujours dans le sillage de 1617, Vincent voit en Jésus-Christ, le Serviteur des pauvres. Le visage de Jésus-Christ est superposé à celui du pauvre ; c’est le Christ que l’on sert dans le pauvre : “Ce que vous faites à ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous le faites !” (Mat. 25,40). Mais pour servir concrètement le pauvre et y reconnaître le Christ, il faut un comportement simple et humble.

Ces vertus, saint Vincent les présente, bien sûr, comme les présentaient tous les spirituels de son temps, mais ce qu’il y a de caractéristique dans sa présentation, c’est en quelque sorte l’insistance sur le côté fonctionnel (ce qu’il appelle souvent “l’utilité”). Ces deux vertus, contemplées en Jésus-Christ, sont surtout des moyens pour une meilleure évangélisation et une meilleure approche des pauvres, ce sont des vertus “professionnelles”.

Retenons les deux vertus originales dans l’expérience spirituelle de saint Vincent, la simplicité et l’humilité — la charité n’est pas spécifique, c’est une vertu théologale donnée à tout baptisé. Simplicité et humilité sont l’une des composantes du comportement spirituel vincentien.

Saint Vincent donne cette définition de la simplicité :

“Or, mes frères, s’il y a personnes au monde qui doivent avoir cette vertu, ce sont les Missionnaires, car toute notre vie s’emploie à exercer des actes de charité, ou à l’égard de Dieu ou du prochain. Et pour l’un et pour l’autre, il faut aller simplement…” (XII, 302)

“Quand on prend la simplicité pour une vertu particulière et proprement dite, elle comprend non seulement la pureté (d’intention) et la vérité, mais encore une propriété qu’elle a d’éloigner de nos paroles et actions toute tromperie, ruse et duplicité.” (XII, 172)

 “[L’humilité] Voilà la seconde maxime absolument nécessaire aux missionnaires ; car dites-moi comment un orgueilleux pourra-t-il s’accommoder avec la pauvreté ? Notre fin, c’est le pauvre peuple, gens grossiers ; or si nous ne nous ajustons à eux, nous ne leur profiterons aucunement (XII, 305).

Saint Vincent saisit le sens profond de cette vertu nécessaire à celui qui se consacre au service des pauvres et il en met en valeur les deux termes : l’évangélisateur, le Christ et l’évangélisé, le pauvre.

Vincent de Paul

  • a su être particulièrement attentif aux événements multiples de sa vie.
  • il a su les lire comme des signes de Dieu, signes de sa volonté, signes privilégiés surtout lorsqu’ils concernent les pauvres.

 

Suivons-le dans cette démarche de réalisme et d’expérience spirituelle…

Claude LAUTISSIER, CM 🔸

Le fait que M Vincent nous propose une expérience spirituelle et non une doctrine, nous amène donc à concevoir une nouvelle méthode. Et cette “nouvelle méthode”, saint Vincent semble bien nous la suggérer lui-même, dans sa façon de lire et d’interpréter les événements.

NOTES :

 

[1] Événement et institution : ces mots évoquent la conjonction entre les références à ce qui est transcendant(l’événement, l’intervention de Dieu dans l’histoire) et ce qui est immanent, homogène à la société humaine (“ce qui arrive” et l’institution, les institutions).

[2] J-P. Renouard, “Fiches vincentiennes” N° 50, (spécial), p. 170.

[3] A. DODIN in Mission et Charité n° 29/30 “Saint Vincent de Paul, mystique de l’action religieuse” p. 33,

[4] cf. Mission et Charité – N°29-30, p. 33

[5] Galates : (III, 26-27) 26 Car tous, vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus Christ. 27 Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ.

Romains : (VI, 3-4 ) 3 Ou bien ignorez-vous que nous tous, baptisés en Jésus Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ? 4 Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle.

Colossiens (I, 11-12) : 11 vous serez fortifiés à tous égards par la vigueur de sa gloire et ainsi amenés à une persévérance et une patience à toute épreuve.

Avec joie, 12 rendez grâce au Père qui vous a rendu capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière.

[6] A. DODIN in Mission et Charité – n° 4 p. 412, article déjà cité.

[7] A. DODIN in Mission et Charité – n° 1 – p. 61,

[8] M-J. Guilleaume, op.cit. p. 143

[9] 8A. DODIN in “Saint Vincent de Paul et la Charité” p. 22,

[10] Mère Suzanne GUILLEMIN, Supérieure Générale Filles de la Charité – Circulaires p. 250,

[11] Jn-P. Renouard, «Cahier St Vincent» N° 223-224, 2016, p. 117

[12] “Lieu théologique“, positions essentielles d’un système théologique particulier. Ensemble des sources où la réflexion théologique puise sa recherche pour comprendre la foi. Cf. Jn-P. Renouard, «Cahier St Vincent» N° 223-224, 2016, p. 117

Jésus le bon pasteur ou le pédagogue par excellence

Jésus le bon pasteur ou le pédagogue par excellence

Le terme pédagogie est souvent utilisé aussi bien par les pasteurs que par les théologiens en lien avec l’économie du salut. Dans ce sens, on parle souvent de pédagogie divine ou de pédagogie christique. Cependant, en quoi consiste effectivement la pédagogie du Christ ? Jésus en se présentant comme le bon pasteur dans l’évangile de Jean au chapitre 10, ne nous révèle-t-il pas en même temps quelques traits caractéristiques de sa pédagogie ? En nous limitant à un extrait de l’évangile johannique (Jn 10, 1-11), nous allons tenter de montrer comment Jésus fait œuvre de pédagogue non sans dégager quelques grands principes d’éducation qui en découlent. En effet, comme nous le savons, l’éducation est une dimension constitutive de l’évangélisation. Car, en réalité, évangéliser n’est rien d’autre qu’éduquer les hommes et les femmes à la foi en Jésus-Christ.

  • « il entre par la porte » (Jn 10, 1-2)

En effet, il y a plusieurs manières d’entrer dans l’enclos de la personne humaine. Il se trouve que certaines personnes ne respectent pas la liberté de la personne humaine, tandis que d’autres la respectent et la promeuvent. Dans la première catégorie, il s’agit effectivement du voleur ou du dictateur qui entre par le jeu de la force, de l’intimidation ou de la menace qui vise à provoquer la peur. Dans la seconde catégorie, celui qui entre convenablement par la porte, il y a là l’expression de l’hospitalité et la marque de la liberté personnelle de l’autre. Autant dire que c’est Dieu qui donne l’exemple du respect de la liberté. Malgré son omnipotence, il frappe et attend qu’on lui ouvre. Il est comme impuissant par amour devant les libertés individuelles puisqu’il accepte parfois qu’on lui fasse attendre longtemps. Le premier principe de toute éducation est donc le respect de la liberté.

  • « Il les appelle chacune par leur nom » (Jn 10, 3)

Le pédagogue est celui qui connaît l’enfant ou l’apprenant. Appeler quelqu’un par son nom, c’est le signe qu’on le connaît personnellement. Comment pourrait-on conduire quelqu’un qu’on ne connaît pas ? Un autre principe de l’éducation qui se dégage ici est celui de la connaissance de l’autre. S’il est vrai en effet que l’éducation est une œuvre d’amour, il faut souligner que la connaissance de l’apprenant vient renforcer cet amour.

  • « Il les mène dehors » (Jn 10,3)

L’être humain se trouve toujours entre deux mondes. En évoquant l’Ancien Testament, on pourrait dire la terre d’Egypte où il est esclave et la terre promise où il sera libre. Pour arriver à la terre promise, il va sans dire qu’il doit sortir de l’Egypte en affrontant l’expérience des risques et des incertitudes du désert. Le développement de l’homme exige toujours une libération de tout ce qui entrave l’épanouissement, un courage pour entrer en relation avec Dieu, les autres et le monde. Mais plus encore, il faut avoir un guide, un maître qui nous dirige en nous protégeant durant les moments d’épreuves. D’où le troisième principe qui est la libération et la protection de l’homme dans son ouverture au monde.

  • « Il marche à leur tête » (Jn 10,4)

L’éducateur chrétien doit montrer la voie. Il doit comme Jésus le bon pasteur, marcher à la tête du troupeau, des apprenants. Il doit par sa vie exemplaire être une lampe placée sur la table pour éclairer les gens de la maison. Toutefois, marcher à la tête signifie aussi diriger, exhorter, contrôler, corriger les erreurs, ramener des égarements. Dans la fonction pastorale d’un prêtre, c’est ce qu’on appelle généralement la fonction de gouvernement. Mais, cela peut s’étendre à tout éducateur en général, et en particulier à tout éducateur dans la foi. Il y a comme une transcendance entre l’éducateur et l’éduqué en ce sens que  le premier se distancie du second pour mieux  appréhender ses problèmes. Un quatrième principe que nous pouvons dégager à ce niveau est celui de l’exemplarité de l’éducateur. En langage ecclésial, on parlerait du témoignage de vie.

  • « Enfin, il donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10,11)

L’éducateur doit avoir le courage comme le maître par excellence d’aller jusqu’à la pâque, comme le grain qui meurt pour donner beaucoup de fruits (cf. Jn 12, 24). En d’autres termes, l’éducateur doit par amour, s’effacer devant l’apprenant pour lui permettre de prendre sa liberté en main, de faire fructifier ses acquis pour construire son devenir. D’où un cinquième principe d’éducation que nous pouvons retenir qui n’est autre chose que celui de l’effacement de l’éducateur par amour. Ce dernier principe est étroitement lié au premier que nous avons précédemment évoqué qui est celui du respect de la liberté.

En définitive, alors que nous cheminons progressivement vers la XVe Assemblée Générale ordinaire du Synode des Évêques, qui aura lieu en octobre prochain et sera consacrée aux jeunes, en particulier au rapport entre jeunes, foi et vocation, puissions-nous espérer que ces principes éducatifs dégagées à partir de la figure de Jésus le bon pasteur puissent être de quelque utilité dans l’implémentation de ce que le Supérieur Général a appelé dans sa lettre à l’occasion de la clôture du 400e anniversaire du charisme vincentien, une culture renouvelée des vocations en vue d’un avenir radieux de la famille vincentienne au bénéfice des pauvres, nos maîtres et seigneurs.

Martial TATCHIM FOTSO, CM 🔸

L’éducateur doit par amour, s’effacer devant l’apprenant pour lui permettre de prendre sa liberté en main, de faire fructifier ses acquis pour construire son devenir.