Saint Vincent de Paul, un homme d’oraison


Saint Vincent de Paul, un homme d’oraison

Conférence donnée lors de la récollection de carême. Diocèse d’Amiens / Folleville, 2 mars 2017

Une chose importante qu’il faut dire tout d’abord, c’est que les contemporains de Monsieur Vincent ne sont jamais arrivés à définir quelle était la qualité de sa prière. Son premier biographe, Louis Abelly, qui l’a connu pendant une trentaine d’années, disait en effet : « On n’a pu découvrir si l’oraison de Monsieur Vincent était ordinaire ou extraordinaire, son humilité lui ayant toujours fait cacher les dons qu’il recevait de Dieu autant qu’il lui était possible » (L. Abelly, tome III, p 53-54).

Dans un autre domaine, les spécialistes affirment qu’à la Cour il demeurait silencieux, jusqu’à ce qu’on le force à donner son avis. Angélique Arnaud écrivait aussi un jour, à un certain Monsieur Féron : « Monsieur Vincent me vint voir hier, auquel nous parlâmes à cœur ouvert de votre affaire, Je sachant par vous-même très secret » (Ms 2333, fo 24).

Saint Vincent était donc très discret sur sa propre vie spirituelle. Il n’aimait pas se mettre en avant, même lorsqu’il évoquait sa propre expérience. Mais les consignes qu’il a laissées aux siens relativement à la prière, à la vie d’oraison, portent sa marque profonde. Ne dit-on pas, en effet, que « la bouche parle de l’abondance du cœur » ?

Après avoir dit cela, ne sommes-nous pas devant une impasse ? Je ne le crois pas, car en réalité, la prière, ce n’est pas avant tout, une suite d’exercices de piété accomplis avec componction et d’une manière régulière, même si cela en est un élément important ! C’est pourquoi, dans un premier temps, il me parait bon, de bien définir ce qu’est la prière. A partir de cette définition, nous pourrons découvrir mieux ce que fût, à mon avis, l’expérience spirituelle de Saint Vincent.

Selon les maîtres spirituels donc, la prière est l’activité la plus importante de la vie spirituelle. Les œuvres de saint Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila, par exemple, portent en grande partie sur la prière, et il n’est pas un seul livre de spiritualité qui n’aborde ce sujet. Maintenant, si on essaie d’inventorier les définitions de la prière, on peut constater qu’elles se rejoignent toutes, en fin de compte : elles désignent toutes, l’entrée en relation de celui qui prie avec Dieu. Par exemple, Saint Jean Damascène : « Rencontre entre Dieu et l’homme, ascension ou élévation de l’âme vers Dieu. » Saint Nil : « Commerce de l’esprit avec Dieu. » Thomas Merton : « Conscience de notre union avec Dieu. » François Varillon : « Conscience de ce que Dieu est et fait dans notre vie. » Jacques Leclercq : « Conversation, débat, dialogue avec Dieu » etc… Saint Vincent, quant à lui, la définissait ainsi, en s’adressant aux Filles de la Charité : « L’oraison, mes filles, est une élévation de l’esprit à Dieu, par laquelle l’âme se détache comme d’elle-même pour aller chercher Dieu en lui. C’est un pour parler de l’âme avec Dieu, une mutuelle communication, où Dieu dit intérieurement à l’âme ce qu’il veut qu’elle sache et qu’elle fasse, et où l’âme dit à son Dieu ce que lui-même lui fait connaitre qu’elle doit demander. » (Conférence n° 37, du 31 mai 1648, sur l’oraison)

La prière désigne donc essentiellement, toute activité de communication et de communion avec Dieu : communiquer pour communier à lui, communier à lui pour qu’il se communique à nous. La prière trouve sa réalité dans la rencontre, dans l’expérience effective d’une présence. Ceci dit, dans la prière, la rencontre de Dieu est-elle vraiment possible, et ceux qui prétendent l’avoir faite ne sont-ils pas pleins d’illusion ? Pour le savoir, il y a d’abord et surtout, un critère important : la présence de Dieu dans une vie se vérifie à ses effets sur le comportement. Autrement dit, c’est en relisant ce que j’ai pu vivre, dans l’écoute de la parole de Dieu, et aux effets sur ma propre vie, que je peux vérifier si ma rencontre de Dieu est authentique ou pas. Saint Vincent ne disait-il pas :« On connait ceux qui font bien oraison non seulement en la manière de la rapporter, mais encore plus, par leurs actions et par leurs déportements (= comportements) par lesquels ils font apparaître les fruits qu’ils en retirent ». On peut aussi se rendre compte que l’on est proche de Dieu, par les signes de sa présence en nous : la paix, la joie, le fait d’aimer Dieu et les autres. Dans la lettre de St Paul aux Galates, les signes de cette présence sont les fruits de l’Esprit : charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur et maitrise de soi. (Gal 5, 22-23). En dehors de ces critères objectifs, on risque fort de vivre dans le rêve.

Venons-en maintenant à Saint Vincent. Si, comme il a été déjà dit, ses contemporains ne sont jamais arrivés à définir quelle était la qualité de sa prière, car il était par nature silencieux et très secret, il ne fait aucun doute, qu’il a su néanmoins rencontrer Dieu, faire l’expérience effective de sa présence. Il a beaucoup parlé de la prière et de l’oraison aux Filles de la Charité et aux Missionnaires. Il est donc certain, qu’en parlant de la prière, Saint Vincent ne faisait pas autre chose que de partager sa propre expérience, ou l’expérience qu’il en avait, en observant la vie des autres, et spécialement celle des petits et des humbles. Ne disait-il pas :« Dieu est très simple, ou plutôt il est la simplicité même ; et partant, où est la simplicité, là aussi Dieu se rencontre. » (XI, 50) Et encore :« Dieu a promis de se communiquer aux petits et aux humbles, et de leur manifester ses secrets. Pourquoi donc ne croirions-nous pas ce qui est de Dieu, puisque c’est dit et par des petits, et à des petits ? » (IX, 400)

Et maintenant, si l’on se réfère au critère que j’indiquais plus haut : « la présence de Dieu dans une vie se vérifie à ses effets sur le comportement », on constate justement, chez St Vincent, un tournant capital, qui le conduira à un changement total de vie. C’est ainsi que, durant la première partie de son existence – de 1581 à 1617 – sa prière consistait en une demande adressée à un Etre transcendant, à un Dieu créateur et bénéfique qui est un interlocuteur apprécié, puisqu’il est le pourvoyeur des biens. Ce qui soutenait sa prière, c’est l’espoir d’un bien, plus que l’espérance d’une transformation. Il écrivait ainsi à sa mère, le 17 février 1610 :« J’espère tant en la grâce de Dieu, qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt Je moyen de faire une honnête retraite pour employer les restes de mes jours auprès de vous… L’infortune présente présuppose un bonheur à l’avenir » (SV 1,19).

Or, nous le savons, prier par besoin ou par désir c’est centrer notre prière sur nous­ mêmes et traiter Dieu comme un objet propre à combler nos manques et nos carences. Nous sommes alors dans l’ordre de l’utilité. Quand notre besoin est satisfait, Dieu ne sert plus à rien ; c’est comme s’il n’existait plus. Vivre la prière de cette façon, revient à manipuler Dieu, à l’asservir à nos appels et à nos demandes. C’est en renonçant au besoin, en acceptant l’insatisfaction de nos limites et de nos pauvretés, qu’il devient possible de vraiment nous dépouiller de nous-mêmes, de nous décentrer pour nous ouvrir à l’autre, découvrir le désir. Le désir est centré sur l’autre, qui n’est plus là comme un objet destiné à me satisfaire, mais comme un sujet que je reconnais dans sa différence. Prier c’est donc, passer du besoin de prier à la prière de désir. Nous ne pouvons peut-être pas éviter de commencer à aller à Dieu par besoin, mais il est nécessaire de ne pas en rester là. « Dieu n’est jamais l’objet de notre besoin, même si c’est par ce leurre que nous commençons à nous mettre en route. Ce leurre et le renoncement qui s’ensuivra caractérisent l’amour et la prière. » (Denis Vasse, « Le temps du désir. Du besoin de la prière à la prière de désir », Christus 54, 1967, pp. 174, 177.)

De plus, il est certain que la rencontre de Dieu n’est possible que si nous avons un esprit ouvert, avec des convictions profondes sans doute, mais aussi avec une certaine souplesse, une certaine capacité d’étonnement, de remise en cause. C’est pourquoi, on peut se poser la question : comment pourrions-nous rencontrer Dieu, si nous ne savons pas rencontrer l’autre dans sa différence, son originalité ? Un esprit étroit, borné, enfermé dans une certitude suffisante, ne pourra jamais goûter la joie de la rencontre des autres, et de Dieu, « le Tout-autre », à plus forte raison !

Mais revenons à St Vincent. Il semble que pendant les quelques années qui ont précédé 1617, plus exactement, durant la période de « la nuit de la foi », Vincent a fait tout un travail sur lui-même et a vécu des remises en question profondes mais libératrices. En effet, à partir de 1617, le sens de sa vie va changer complètement. Alors qu’humainement il a obtenu tout ce qu’il désirait l’honnête retirade, des fonctions honorables dans la famille des Gondi, des bénéfices ecclésiastiques – « Dieu opère en lui un changement de centre de gravité. Une conversion intérieure s’est accomplie, longuement mûrie, soutenue par une intention droite et guidée par des évènements indicateurs d’une volonté de Dieu. » (Initiation à Saint Vincent de Paul, p. 200 – André Dodin) On peut vérifier ainsi, dans sa vie, que la prière véritable est une action de Dieu en l’homme et non une mainmise de l’homme sur Dieu. Ce changement et cette conversion vont se concrétiser « au moment où, ayant goûté l’apaisement engendré en lui-même par la charité physique et morale à l’égard des malheureux, il décide de se donner pour toute sa vie au service des pauvres et d’être le serviteur de Dieu auprès des pauvres en qui Dieu réside. » (Initiation à Saint Vincent de Paul, p. 201, André Dodin)

Voilà quelque chose de très intéressant ! A cette époque, Vincent vivait, la fameuse « nuit de la foi », et ce qui lui apportait un peu d’apaisement dans cette épreuve, ce qui lui apportait quelques consolations, c’était d’être présent physiquement et moralement auprès des pauvres malades et de les servir. Ceci nous fait prendre conscience, d’une part, que si, seul Dieu a pu convertir Vincent, et non pas les pauvres en tant que tels, son expérience des pauvres l’a mis en contact direct et particulier avec le Christ représenté par eux. Dieu s’est, pour ainsi dire, servi d’eux ; ils ont été des évangélisateurs discrets, inconscients et mystérieux. Ils l’ont mis en présence de Dieu, et Vincent a compris que, Jésus Christ c’est Dieu incarné dans l’histoire des hommes, éminemment concerné, impliqué et constamment actif dans l’histoire. De plus, c’est la rencontre du Christ dans les pauvres, qui lui a apporté une certaine lumière pour éclairer sa démarche et donner à ses gestes un sens nouveau et jusque-là imprévisible et insoupçonnable. Abelly nous dit que « Son âme se trouva remise dans une douce liberté... fût remplie d’une si abondante lumière quil a avoué en diverses occasions qu’il lui semblait voir les vérités de la foi avec une lumière toute particulière. » (Abelly, Tome III, p.119).

Cette conversion de Vincent nous fait comprendre encore, que la présence de Dieu dans une vie ne se repère pas aux effets sensibles, aux effets euphoriques que l’on peut ressentir. Il se peut que nous soyons touchés un jour, par une parole de Dieu qui nous bouleverse. Mais ce n’est pas parce que cela nous fait chaud au cœur, que nous rencontrons Dieu automatiquement. La vérité de cette rencontre se vérifiera, encore une fois, dans le concret de nos vies si elle transforme nos comportements et nos attitudes. Bien sûr, il se peut qu’au début de la vie spirituelle, une grâce sensible nous soit donnée comme dans les commencements de l’amour humain. Mais le risque est grand de ne rencontrer que soi-même et ses propres impressions subjectives, sans avoir trouvé Dieu qui est autre, le Tout-Autre. D’ailleurs, on peut rencontrer Dieu sans avoir de consolations affectives sensibles. Nous savons par expérience, que des hommes et des femmes n’ont jamais été touchés dans leur sensibilité, alors que leur existence est profondément marquée par Dieu. Il y a des gens admirables dans leur foi et dans leur charité, qui n’ont jamais rien senti dans leur vie.

A ce propos, permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse le dossier pour la béatification de Mère Térésa de Calcutta, ouvert en 1999 révéla un secret de taille. Dans sa correspondance avec ses confesseurs et avec les archevêques de Calcutta, la religieuse confie que, pendant les cinquante dernières années de sa vie, elle a connu une « nuit de l’âme ». Une obscurité seulement éclairée par un mois de lumière en Octobre 1958. « Mon sourire est un grand manteau qui couvre une multitude de douleurs » écrit-elle en juillet 1958. Dans cet abandon spirituel, seule sa foi aveugle l’aide à tenir : « J’éprouve que Dieu n’est pas Dieu, qu’il n’existe pas vraiment. C’est en moi de terribles ténèbres. » disait-elle. Paradoxalement, cette douleur nous la rend à la fois plus proche, tout en éclairant son dessein divin.

Oui, c’est dans la foi que nous rencontrons Dieu. Un peu comme Abraham. C’est sur une parole qu’il est parti, et ce n’est qu’après coup qu’il vérifiera que cette parole a eu de l’effet sur lui.

Dans le même ordre d’idées, il est intéressant de relire en entier, ce passage savoureux d’un entretien de Saint Vincent sur l’amour de Dieu. On constate, en effet, dans cet entretien, qu’il « garde toujours les pieds sur terre » et l’on y sent aussi, comme une pointe de malice et d’humour, où se révèle un aspect de sa personnalité tout à fait sympathique ! Ecoutons-le !

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. Car bien souvent tant d’actes d’amour de Dieu, de complaisance, de bienveillance, et d’autres semblables affections et pratiques intérieures d’un cœur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes, quand on n’en vient point à la pratique de l’amour effectif. « En cela, dit Notre Seigneur, mon Père est glorifié que vous rap portiez beaucoup de fruit. » Et c’est à quoi nous devons bien prendre garde ; car il y en a plusieurs qui, pour avoir l’extérieur bien composé et l’intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s’arrêtent à cela ; et quand ce vient au fait et qu’ils se trouvent dans les occasions d’agir, ils demeurent court. lis se flattent de leur imagination échauffée ; ils se contentent des doux entretiens qu’ils ont avec Dieu dans l’oraison ; ils en parlent même comme des anges ; mais, au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d’instruire les pauvres, d’aller chercher la brebis égarée, d’aimer qu’il leur manque quelque chose, d’agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas ! il n’y a plus personne, le courage leur manque. Non, non, ne nous trompons pas : Tatum opus nostrum in operatione consistit. » (Extrait d’entretien sur l’amour de Dieu. Coste XI, P. 40)

Jusqu’à présent, j’ai essayé de comprendre et de préciser ce que Dieu a opéré dans l’âme de Monsieur Vincent. Voyons maintenant quelques « axes » fondamentaux de sa prière.

Le premier, et sans doute le plus important pour Vincent, c’est l’humilité. En effet, Vincent est persuadé, à la suite de St Mathieu, que Dieu cache ses secrets aux savants du monde et les a réservés aux petits et aux humbles et « qu’il découvre à leur cœur ce que toutes les écoles n’ont pas trouvé » (Coste IX. 421). Cette vérité est le fondement de sa vie de prière : « La vraie religion est parmi les pauvres » et si nous voulons par la prière entrer dans l’intimité de Dieu, il n’y a pas d’autre voie que de nous faire devant lui, « comme des mendiants, pauvres et chétifs » (XII.145). Il disait encore que, par l’humilité on veut « placer Dieu dans son cœur » (XII, 304, Conférences du 22 août 1659 sur les cinq vertus fondamentales) et encore :« Notre fin, c’est le pauvre peuple, gens grossiers ; or, si nous ne nous ajustons à eux, nous ne leur profiterons aucunement ; le moyen pourtant de le faire, c’est l’humilité, parce que, par l’humilité, nous nous anéantissons et établissons Dieu Souverain Être… » (XII, 305, id.)

Humilité donc, que je relierais volontiers à la « pauvreté spirituelle », et qui est le chemin incontournable qui conduit à Dieu. Parce que, si nous ne sommes pas des pauvres, nous ne pourrons pas le rencontrer. Il ne s’agit pas avant tout, d’une pauvreté économique mais d’une pauvreté beaucoup plus essentielle. Dans la Bible, le pauvre n’est pas celui qui n’a rien, mais celui qui est capable de tout recevoir. Cela est encore vrai aujourd’hui, bien sûr. Celui qui n’est pas capable de tout recevoir, ne pourra faire l’expérience de Dieu. S’il est comblé de richesses, de pouvoirs, de savoirs, de certitudes, il ne pourra pas entendre la parole de Dieu. La pauvreté n’est pas non plus un problème de hiérarchie sociale. Le Christ a été à l’aise dans tous les milieux, et nous connaissons tous des gens qui ont de lourdes responsabilités. Pourtant, ce sont des pauvres ! En ce sens, qu’ils sont perméables à la parole de Dieu ; leurs vies ne sont pas encombrées au point de ne pas entendre cette parole venue d’ailleurs. Dans la première des Béatitudes, Jésus nous dit : « Bienheureux les pauvres » Pourquoi cela ? Parce que c’est une condition d’accès au Royaume et que la pauvreté est la condition de la liberté. Nous ne sommes pas libres si nous sommes encombrés. Et puis, comme le disait la Bienheureuse Marie de Jésus Crucifié (1846-1878) :« Il y a en enfer toute espèce de vertus, mais pas d’humilité. Il y a au ciel toute espèce de défauts, mais pas d’orgueil. C’est-à-dire que Dieu pardonne tout à l’âme humble et qu’il compte pour rien la vertu privée d’humilité. »

Oui, la pauvreté, c’est avant tout une perméabilité à la réalité divine, elle est intimement liée à l’humilité et, pour Vincent, là où il n’y pas humilité il ne peut y avoir prière. « L’humilité­ pauvreté spirituelle » possède une force d’aimantation. Elle possède une attraction irrésistible qui rend possible chez une personne, la présence de Dieu et l’ouverture à sa grâce. C’est dans ce sens que St Vincent, à partir de sa propre expérience, sans doute, affirmait tranquillement à ses confrères : « Dès que nous serons vides de nous-mêmes, Dieu nous remplira de lui, car il ne peut souffrir le vide » (Entretiens, p. 269, 860). « Croyez-moi, Messieurs et mes frères, croyez-moi, c’est une maxime infaillible de Jésus-Christ, que je vous ai souvent annoncée de sa part, que, dès qu’un cœur est vide de soi-même, Dieu le remplit ; c’est Dieu qui demeure et qui agit là-dedans ; et c’est le désir de la confusion qui nous vide de nous-mêmes, c’est l’humilité, la sainte humilité ; et alors ce ne sera pas nous qui agirons, mais Dieu en nous, et tout ira bien ». (Entretien, septembre 1655.) Et encore : « Si vous agissez bonnement et simplement, voyez-vous, Dieu est obligé en quelque façon de bénir ce que vous direz, de bénir vos paroles : Dieu sera avec vous » (Entretien du 8 juin 1658, XII,23)

Il me parait intéressant de relire aussi ce que disait St Vincent aux Filles de la Charité, lorsqu’il leur partageait son expérience sur la prière des petits et des humbles. Ces textes nous les connaissons, bien sûr, mais je les trouve personnellement magnifiques ! Ils prennent aujourd’hui une saveur toute particulière ! Savourons-les donc, une nouvelle fois, sans modération, et avec un plaisir non dissimulé !

« Je suis persuadé que la science ne sert pas, et qu’un théologien, quelque savant qu’il soit, ne trouve aucune aide dans sa science pour faire l’oraison. Dieu se communique plus ordinairement aux simples et aux ignorants de bonne volonté qu’aux plus savants : nous en avons quantité d’exemples. La dévotion et les lumières et tendresses spirituelles sont plus souvent communiquées aux filles et aux femmes vraiment dévotes qu’aux hommes, si ce n’est à ceux qui sont simples et humbles. Chez nous les frères rendent quelquefois mieux compte de leur oraison et ont de plus belles conceptions que nous autres prêtres. Et pourquoi cela, mes filles ? C’est que Dieu l’a promis et que c’est son bon plaisir de s’entretenir avec les petits. Consolez-vous donc, vous qui ne savez pas lire, et pensez que cela ne vous peut empêcher d’aimer Dieu, ni même de bien faire l’oraison » (Conférence aux Filles de la Charité n. 21 P. 149) « C’est, mes filles, dans les cœurs qui n’ont point la science du monde et qui recherchent Dieu en lui-même, qu’il se plait à répandre de plus grandes grâces. Il découvre à ces cœurs ce que toutes les écoles n’ont point trouvé, et leur développe des mystères où les plus savants ne voient goutte. Et croiriez-vous, mes chères sœurs, que nous en voyons l’expérience parmi nous ? Je pense vous l’avoir dit deux fois, et je le répèterai encore : nous faisons la répétition de l’oraison chez nous, non pas tous les jours, mais tantôt de deux jours l’un, tantôt de trois, comme la Providence le permet. Or, par la grâce de Dieu, les prêtres y font bien, les clercs font bien aussi, qui plus, qui moins, selon ce que Dieu leur départ ; mais, pour nos pauvres frères, oh ! en eux se vérifie la promesse que Dieu a faite de se découvrir aux petits et aux humbles, car nous sommes étonnés des lumières que Dieu leur donne ; et il parait bien que c’est lui tout seul, car ils n’ont aucune science. Ce sera un pauvre cordonnier, ce sera un boulanger, un charretier, et cependant ils nous remplissent d’étonnement. » (Conférence n. 37, du 31 mai 1648, sur l’oraison.)

En relisant ces textes, comment ne pas penser à ce que disait, le théologien suisse Maurice Zundel ! Dans un style différent, mais d’une façon vraiment étonnante, il rejoint tout à fait les convictions de St Vincent. Ces réflexions sont comme une actualisation de la pensée de Saint Vincent ! C’est en tout cas, un texte que j’aime beaucoup et qui m’a rempli d’émotion la première fois que je l’ai lu, je l’avoue ! Cette fois encore, je ne résiste pas au plaisir de vous le partager ! Mais, écoutons-le : « … J’ai rencontré pas mal de gens instruits, pas mal de gens persuadés de leur génie, pas mal de gens qui savaient parler comme des livres- et qui en écrivaient- mais ça ne m’a jamais beaucoup touché. Ce qui m’a touché, cest toujours l’humilité de bonnes femmes très ordinaires, qui ne se regardaient pas, qui disaient des choses merveilleuses sans le savoir parce que, justement, la lumière de Dieu traversait leur transparence ...Et si la signature de Dieu est toujours celle de l’humilité et du don de soi, c’est évidemment que Dieu lui-même est humilité et don de soi ». (Maurice Zundel 1959.Dans : « L’humble présence » Marc Donzé).

La méditation de ces textes nous conduit tout naturellement à la simplicité, qui est comme la sœur jumelle de l’humilité ! Saint Vincent disait à son sujet : « C’est la vertu que j’aime le plus et à laquelle je fais plus d’attention dans mes actions. » (1, 284, Lettre à François du Coudray du 6 novembre 1634). Et il ajoutait : « Dieu me donne une si grande estime de la simplicité que je l’appelle mon Evangile. » (IX, 606, Conférence du 24 février 1653 sur l’esprit de la Compagnie.) Pour Saint Vincent, la simplicité est le propre de Dieu : « Dieu est très simple, ou plutôt il est la simplicité même et partout où est la simplicité, là aussi Dieu se rencontre. » (Abelly, Ill, 242.) Il disait encore dans ses entretiens : « Dieu est un être simple qui ne reçoit aucun être, une essence souveraine et infinie qui n’admet aucune agrégation avec elle ; c’est un être pur qui jamais ne souffre d’altération. » (Entretiens, p. 589)

Comme on peut aisément le constater, directement liée à l’humilité, la simplicité est un chemin privilégié pour la rencontre de Dieu ! Dieu est accessible à tous les hommes. Il n’est pas réservé à une élite culturelle, intellectuelle ou sociale, c’est certain. Cependant, il y faut certaines dispositions pour l’accueillir. « Le Fils de Dieuveut des cœurs simples et humbles, disait Saint Vincent, et quand il les a trouvés, oh qu’il le fait beau voir y faire sa résidence. Il se vante dans les saintes Ecritures que ses délices sont de converser avec les petits (Cf. Pr 3, 32). Oui, mes sœurs, Je plaisir de Dieu, la joie de Dieu, Je contentement de Dieu, s’il faut dire ainsi, cest d’être avec les humbles et simples qui demeurent dans la connaissance de leur bassesse ». (SV IX, 392.) « Belles paroles de Jésus-Christ qui montrent bien que ce nest pas dans les Louvres ni chez les princes que Dieu prend ses délices » (SV IX 400).

On peut être étonné de cette partialité, de cette « préférence » de Saint Vincent pour les pauvres. Le fait est, qu’il l’a retenue de l’enseignement de l’Evangile de Luc. Et, s’il donne une telle importance à la simplicité, c’est que pour lui, elle a l’étrange et merveilleux pouvoir de créer le climat et l’ambiance qui ont favorisé la venue du Christ, et qui favorisent sa venue chaque jour dans nos vies. « Savez-vous, mes sœurs, où loge Notre Seigneur ? C’est chez les simples », disait-il aux Filles de la Charité. (SV X, 96)

D’ailleurs, Notre Seigneur, le Christ, celui que contemple Vincent dans sa prière, c’est justement, le Christ simple et humble et non pas le Christ « maître », ni le « médecin », ni « le parfait adorateur du Père » ou « l’image parfaite de la divinité, mais « !’Evangélisateur des pauvres ». Il ne cesse de parler et de regarder ce Christ de la miséricorde infinie, qui parcourt la Judée et la Galilée, qui parle familièrement, utilise des termes et des images que tout le monde comprend, qui instruit, catéchise, opère des miracles avec des gestes et des paroles très simples. Le Christ que prie et contemple Monsieur Vincent, c’est celui qui laisse apparaître le Dieu de toute bonté, c’est un Christ simple et concret, dont les paroles expriment le bon sens de Dieu. C’est un Christ paysan et pauvre. « Rien ne plaît qu’en Jésus-Christ » disait-il (Abelly 1, I, 78) et il encourageait ses disciples à contempler encore et toujours ce Christ : « Oh ! Que ceux-là seront heureux qui pourront dire, à l’heure de la mort, ces belles paroles de Notre-Seigneur : Evangelizare pau peribus misit me Dominus ! » (SV XI, 135)

Je disais tout à l’heure, que Dieu est accessible à tous les hommes. Il n’empêche que, pour le rencontrer et accepter de tout recevoir, chacun doit entrer dans la vérité de sa vie. Accepter d’être en vérité devant soi-même, pour être en vérité devant Dieu. Aussi longtemps que nous n’avons pas fait ce travail sur nous-mêmes, nous ne pouvons faire l’expérience de Dieu. La pauvreté que nous demande le Christ pour se manifester à nous, se situe là ! N’est-ce pas cette pauvreté qu’a expérimentée finalement saint Vincent ?!

La vérité est finalement le fruit de l’humilité. Et « L’humilité, c’est simplement la vérité sur nous-mêmes. » disait sainte Thérèse. L’humilité c’est se reconnaître avec ses qualités et ses défauts, avec ses limites, incarné, fragile et mortel. Le père José Maria Ibanez disait très justement dans son livre : La foi vérifiée dans l’amour, p. 52 « La mystique de l’anéantissement est pour Saint Vincent de Paul et pour les mystiques flamands surtout, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de Jésus et Benoît de Canfield, le moyen d’arriver à l’union avec Dieu. Il faut accepter d’être faible, vulnérable, pour vivre la foi chrétienne comme une « expérience de la fragilité ». Alors, Dieu pénètre dans l’homme et le transforme. On ne peut aller à Dieu « en étant nu », ni « en étant vêtu », mais on ne peut s’approcher de Lui qu’en étant dépouillés et détaché de soi-même ».

Je pense, quant à moi, que Saint Vincent a vraiment fait l’expérience de Dieu, justement, en passant par « l’épreuve du réel », en passant par différentes épreuves qui l’ont secoué pendant la première partie de sa vie, notamment l’épreuve de la tentation contre la foi. Il y a eu dans sa vie, à ce moment-là, comme « un lâcher-prise » ; il a été comme acculé à une impasse. Et c’est ainsi qu’il a accepté petit à petit de « jeter le masque », de briser la cuirasse de l’orgueil, pour affronter avec courage sa propre vérité. Il a consenti enfin, à n’être que ce qu’il était, dans son intime pauvreté. S’il avait choisi, dans sa jeunesse de travailler pour Dieu, à présent c’est pour lui, l’engagement à faire le travail de Dieu. Plus que de servir Dieu, il va laisser Dieu se servir de lui. Ce fût un moment capital, décisif, un moment de crise, un lieu de discernement et de décision. En effet, la crise représente le moment le plus aigu d’une situation, la phase critique, décisive, le point de rupture, de changement, le sommet du rite, de passage. Vincent a compris enfin, à travers la crise, que l’on n’arrive pas à la vérité sur soi-même, seulement par un effort personnel, mais aussi et surtout, lorsqu’on laisse Dieu agir en nous. Et Dieu agit en nous, au moyen de la vie, des expériences que la vie elle-même apporte avec elle. Dieu fait le vide en nous, par nos désillusions, nos déceptions… Il nous révèle nos erreurs, il travaille en nous à travers la souffrance, lorsque nous nous sentons vidés, dépouillés.

Mais la crise est aussi un « kairos », temps favorable, temps de grâce ! La crise est éminemment positive, car elle désinstalle et rend vulnérable au changement, perméable à ce qu’il est nouveau, à l’accueil d’un plus de vie. Elle déstabilise et déstructure pour que puisse émerger une nouvelle manière d’être, une nouvelle cohérence. Dans le domaine spirituel, la crise coïncide avec la conversion. C’est ce qu’a expérimenté saint Vincent. Progressivement, sans doute, mais réellement, il a compris que dans la vie spirituelle, ce qui est important, c’est de laisser en Dieu tous les efforts spirituels, pour se laisser conduire par Lui, jusqu’au plus profond de notre être, à travers les vides et les aridités de notre propre cœur. C’est dans ce fond de notre être, et non pas dans nos imaginations ou nos sentiments, que nous rencontrons notre moi en toute vérité, et aussi, notre vrai Dieu. Et c’est alors, que nous prenons également conscience, que nous sommes appelés à prendre une décision de toute importance : choisir entre le chemin qui mène à la mort et aux ténèbres spirituelles, et le chemin qui mène à la lumière et à la vie ; entre des intérêts exclusivement temporels et l’ordre éternel ; entre volonté personnelle et la volonté de Dieu. Oui, nous reconnaissons là, le cheminement spirituel de saint Vincent. Ce cheminement qui l’a conduit à changer radicalement le sens de sa prière ; à ne plus rechercher en elle « le Pourvoyeur des biens », mais Celui dont « il veut profondément accomplir la volonté. »

Au sortir de cette crise, Vincent n’est plus le même, et Dieu n’est plus pour lui, le « Tout-Puissant à qui il faut demander, dans la prière, de faire réussir ses désirs et ses ambitions. Le Dieu que rencontre désormais Vincent, dans sa prière, est une Personne, et Jésus Christ est le Sauveur qui nous libère de l’esclavage du moi. » (L’Esprit Vincentien, p. 94 André Dodin). Désormais, le Christ est au centre de sa vie, et il aurait pu dire avec saint Paul : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi ! » (Gal 2 ; 20) Il disait en tout cas à Antoine Portail : « Ressouvenez­ vous, Monsieur, que nous vivons en Jésus-Christ par la mort de Jésus-Christ et que nous devons mourir en Jésus-Christ par la vie Jésus-Christ, et que notre vie doit être cachée en Jésus-Christ et pleine de Jésus-Christ, et que pour mourir comme Jésus-Christ, il faut vivre comme Jésus-Christ. »

Progressivement et de mieux en mieux, Vincent s’efforcera de participer à une autre vie, à « entrer dans l’esprit de Jésus qui est voie, vérité et vie ». Animé de cette conviction il dira un jour à un de ses confères, Antoine Durand, à qui il confie le séminaire d’Agde : « Ni la philosophie, ni la théologie, ni les discours n’opèrent dans les âmes : il faut que Jésus-Christ s’en mêle avec nous, ou nous avec Lui, que nous opérions en Lui et Lui en nous, que nous parlions comme Lui et en son esprit ainsi que Lui-même était en son Père et prêchait la doctrine qui lui était enseignée. Il faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ » (Entretiens Spirituels, p. 307).

« Se vider de soi-même pour se revêtir de Jésus-Christ » : cela n’a jamais voulu dire pour Vincent, établir une relation intimiste avec le Christ. Pour lui, Dieu, qui en Jésus-Christ, s’est incarné, est entré dans notre monde et n’en est jamais sorti. L’illusion serait donc de vouloir, pour le rencontrer, quitter ce monde dont il a fait sa demeure et notre corps dont il fait son temple. Puisque grâce à l’incarnation, nous contemplons dans le monde l’amour de Dieu, ce que nous contemplons, c’est le don d’amour du Christ auquel nous sommes invités à collaborer. C’est pourquoi, il ne peut il y avoir opposition entre prière et action, puisque c’est le même Dieu que nous rencontrons dans la prière, et celui avec qui nous collaborons dans notre action. Loin de s’opposer, la prière et l’action renvoient, au contraire, l’une à l’autre, comme les deux versants d’une même réalité.

« Il faut que vous et moi prenions résolution de ne jamais manquer à faire tous les jours l’oraison, disait Saint Vincent aux Filles de la Charité. Je dis : tous les jours, mes filles ; mais s’il se pouvait, je dirais : ne la quittons jamais et ne passons point de temps sans être en oraison, c’est à dire sans avoir notre esprit élevé à Dieu ; car à proprement parler, l’oraison, c’est comme nous l’avons dit, une élévation d’esprit à Dieu. Mais l’oraison m’empêche défaire ce médicament, de le porter, de voir ce malade, cette dame. Oh ! N’importe, mes filles. Votre âme ne laissera pas d’être toujours en la présence de Dieu, et elle lui lancera toujours quelque soupir ». (IX, 422)

Nous connaissons tous, les exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola ; ils ont précisément comme objectif, d’amener à trouver Dieu, à le rencontrer effectivement et à nous engager avec lui, non pas en dehors de tout, mais en toutes choses. Cette démarche des exercices peut inspirer toute personne qui cherche Dieu, quel que soit son état de vie particulier. Il n’y a pas de compétition ou d’opposition entre action et contemplation. Il s’agit de deux niveaux différents, celui de l’être et celui de l’agir. Etre contemplatif n’est pas une action, mais un état, une qualité permanente d’être. Saint Ignace suggère qu’il nous faut toujours être des contemplatifs, c’est à dire, toujours unis à Dieu et en sa présence, non seulement dans notre activité de prière, durant les temps forts que nous y consacrons (nous ne pouvons pas continuellement être en acte de prier), mais dans toutes nos activités, dans notre travail, nos repos, nos rencontres, etc. Il relativise donc « l’aspect matériel du temps passé à prier, pour mettre l’accent sur la disponibilité du cœur ». Il s’agit en fait, de « cette disposition habituelle du cœur, de l’esprit, de la volonté, à écouter la voix du Maître intérieur » (Léonce de Grand’Maison, La vie intérieur de l’apôtre, Beauchesne et ses Fils, pp 86-87)

Henri Nouwen, disait un jour, quant à lui : « Prier ne signifie pas penser à Dieu plutôt qu’à autre chose, ou passer du temps avec Dieu au lieu de passer du temps avec les gens. Prier signifie plutôt, penser et vivre en présence de Dieu. » (Jurjen Beumer, Henri Nouwen, sa vie et sa spiritualité, Bellarmin, 1999, p. 47). Oui, finalement, j’en suis convaincu et nous pouvons le vérifier chez Saint Vincent : la prière ne nous apprend pas seulement ce que nous avons à dire ou à faire, elle nous transforme dans notre être même ; elle nous établit toujours davantage dans la réalité de ce que nous sommes, des êtres en relation à Dieu, une relation d’amour qui illumine toute notre vie et lui rend témoignage. « Quand vous ne direz mot, si vous êtes bien occupé de Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présenceL’oraison est si excellente qu’on ne la peut trop faire ; et plus on la fait, plus on veut la faire quand on y cherche Dieu. » disait Saint Vincent.

Enfin, en terminant mon exposé, je vous propose quelques outils que vous pourriez utiliser et qui pourront vous aider à discerner vous-mêmes, comment Saint Vincent est passé, de la vie spirituelle à l’expérience spirituelle. Mais auparavant, il me parait important de bien définir ce qu’est l’expérience, de la même manière que je l’ai fait au début, au sujet de la prière. Ainsi, disons-le tout de suite : ce que nous appelons expérience, comporte quatre composantes principales. Il s’agit d’un vécu conscientisé, répété, réel et vérifié.

  • Un vécu conscientisé. Ce qui caractérise tout d’abord l’expérience c’est son caractère réfléchi. L’expérience, c’est du vécu conscientisé. Ainsi, le pur vécu, même spirituel, s’il n’est pas conscientisé, se perd dans le passé et ne peut pas servir à la croissance. Sans prise de conscience, nous ne pouvons pas parler de notre vécu, le communiquer à d’autres. Dieu est toujours présent dans notre vie, mais, comme Jacob, bien des fois nous ne le savons pas (Gn 28,16). Souvent, comme pour les disciples d’Emmaüs, il demeure l’étranger que nous ne reconnaissons pas. L’expérience spirituelle consiste justement, à faire l’anamnèse spirituelle, la relecture du vécu. Il s’agit de faire émerger de l’inconscient, la prise de conscience de la réalité et de la présence active de Dieu dans notre vie concrète. Si parfois nous avons l’impression de ne pas avancer dans notre vie spirituelle, c’est peut-être justement, parce que nous vivons le quotidien de manière répétitive, sans recul et sans profondeur. Le recul et la profondeur que peut nous donner la relecture. Pour chercher et trouver Dieu, nous attendons l’exceptionnel… or, c’est ici et maintenant que Dieu nous attend. Il est présent dans nos vies, d’une présence humble et discrète qu’il nous faut apprendre à reconnaître dans les évènements, les rencontres les plus quotidiens.
  • Un vécu répété. Un autre aspect important de l’expérience est la durée. Par exemple, parler d’une personne d’expérience c’est parler de quelqu’un qui a longuement fréquenté une réalité, qui a développé une familiarité avec elle, qui s’y connait pour l’avoir, avec le temps, explorée sous tous ses angles. L’expérience c’est donc le résultat d’un contact fréquent, répété, durable, avec un secteur de l’activité humaine, qui fait qu’on s’y connait. Parler experience spirituelle connote ce même aspect de durée.
  • Un vécu, non une théorie. Dans le domaine de la science, l’expérience s’oppose à la connaissance théorique, aux idéologies, comme aussi à la connaissance ordinaire, spontanée, non vérifiée. Sur le plan religieux on distinguera la théologie (connaissance spéculative, théorique de Dieu) et la spiritualité (connaissance expérimentale de Dieu). De plus, il ya une grande différence entre parler de Dieu, disserter sur son existence, entendre parler de lui, et, d’autre part, lui parler, entrer effectivement en communication avec lui ! L’expérience spirituelle c’est passer du notionnel au réel, du ouï-dire à la rencontre effective et à la présence. L’expérience spirituelle désigne donc autre chose qu’une adhésion à une doctrine traditionnelle, à une idéologie ou à un système de pensée faisant autorité.
  • Un vécu vérifié. L’expérience c’est un vécu conscientisé, soumis à la durée, un vécu réel, non une théorie, un vécu dont je suis capable de vérifier la réalité. Si l’on veut faire l’étymologie du mot « expérience », en latin « experientia », on trouve dans ce mot : experi et entia.

Ex : marque un mouvement de sortie, une prise de distance entre moi, ma subjectivité et une réalité objective. Cela indique que le vécu a bien été vécu : il est terminé, j’en suis sorti. Cette sortie, cette distance, implique une capacité d’accueillir des réalités différentes, nouvelles, de me remettre en question, de me laisser interpeller, de me laisser changer par ma rencontre avec la réalité objective. Nous sommes là, à l’opposé du mouvement idéologique où l’on veut forcer la réalité et imposer des idées reçues, toutes faites.

Peri : signifie un travail de vérification. J’ai fait le tour d’une réalité dont j’ai pris distance. Je l’ai considérée sous ses aspects multiples et sous ses angles variés. Pour bien saisir la réalité, ce travail suppose de la durée, des répétitions. Ma perception a été vécue et elle a été testée, vérifiée. Cette opération est à l’opposé de la spontanéité, de l’étroitesse et de l’exclusivisme de l’enfant qui, justement, n’a pas d’expérience.

Entia : signifie que j’ai pris de la distance face à mon vécu (ex), j’en ai fait le tour (peri), je puis en répondre : c’est réel (entia), c’est vrai. L’expérience rejoint la réalité, elle cherche, à la différence de la connaissance théorique ou livresque, à contacter les choses dans leur vérité concrète, vitale, existentielle.

*********************

A la fin de cet exposé, et pour ne pas être trop long, je vous propose, maintenant, de reprendre vous-mêmes (pendant cette semaine ou au cours d’une retraite du mois), les quatre composantes que je viens de vous exposer, et qui nous font dire que le vécu devient expérience.

Ensuite, il serait intéressant de repérer, dans votre propre vie, les évènements marquants, les « évènements fondateurs », puis d’en faire une « relecture ». Et, pour conclure, essayez de formuler une prière.

Si vous acceptez de réaliser ce petit exercice, vous ne le regretterez pas, j’en suis certain ! Et puis, ce serait une manière très intéressante, de sortir la parole de Saint Vincent des bibliothèques plus ou moins poussiéreuses, pour en faire une parole vivante qui pourrait vous aider à trouver Dieu, à le rencontrer et à vous engager avec Lui, non pas en dehors de tout, mais en toutes choses, comme lui a su le faire.

En disant cela, je ne voudrais évidemment pas, vous inviter à vous conformer à un modèle, vous inviter à imiter Saint Vincent ! Le mimétisme dans la vie spirituelle est stérile et désastreux.

Alain Perez CM🔸

La prière trouve sa réalité dans la rencontre, dans l’expérience effective d’une présence. Ceci dit, dans la prière, la rencontre de Dieu est-elle vraiment possible, et ceux qui prétendent l’avoir faite ne sont-ils pas pleins d’illusion ?

Le Prêtre selon Saint Vincent et aujourd’hui


Le Prêtre selon Saint Vincent et aujourd’hui

(Message vincentien aux prêtres d’aujourd’hui)

Conférence donnée lors de la Récollection de Carême – Diocèse d’Amiens – Follevile 2 mars 2017

« Si l’on veut exprimer en une phrase l’idée du sacerdoce présentée par saint Vincent de Paul, on peut dire que pour lui, le prêtre est un homme appelé de Dieu à participer au sacerdoce de Jésus Christ pour prolonger la mission rédemptrice de Jésus Christ, en faisant ce que Jésus Christ a fait, de la manière dont il l’a fait » (Jacques Delarue). Voilà donc la pensée profonde de saint Vincent sur le sacerdoce.

Cependant, cette pensée n’a pas jailli en lui comme par génération spontanée, ni à partir d’un enseignement reçu ou dans un approfondissement personnel de la doctrine. La conception du sacerdoce, chez saint Vincent, s’est forgée à partir de la réalité concrète de son expérience. Et d’abord, à partir de l’expérience de sa propre vie.

L’expérience de Saint Vincent

En effet, il semble que la perspective du sacerdoce lui ait été proposée par les vues intéressées de son père. Et c’est ainsi qu’il est entré dans les vues de son père avec une précipitation manifeste, puisqu’il reçoit l’ordination sacerdotale le 23 septembre 1600 des mains de l’évêque de Périgueux, qui était alors aveugle et moribond ! Vincent n’avait que dix-neuf ans !

Cet empressement excessif, il ne l’oubliera jamais ; cela le marquera à un tel point que, lorsqu’on lui proposera de faire entrer un de ses neveux dans les ordres pour des motifs qui n’étaient pas parfaitement purs, il s’y opposera en disant : « Pour moi, si j’avais su ce que c’était quand j’eus la témérité d ‘y entrer, comme je l’ai su depuis, j’aurais mieux aimé labourer la terre que de m’engager en cet état redoutable. » (Lettre au chanoine de Saint-Martin – 1658)

De la même manière, il écrivait à Monsieur Dupont-Fournier, avocat à Laval, le 5 mars 1659 : «… il faut donc être appelé de Dieu à cette sainte profession … l’expérience que j’ai des désordres arrivés par les prêtres, qui n’ont pas tâché de vivre selon la sainteté de leur caractère, fais que j’avertis ceux qui me demandent mon avis pour le recevoir, de ne s’y engager pas, s’ils n’ont une vraie vocation de Dieu, une intention pure d’y honorer Notre Seigneur par la pratique de ses vertus et les autres marques assurées que sa divine bonté les y appelle. Et je suis si fort dans ce sentiment que, si je n’étais pas prêtre, je ne le serais jamais. C’est ce que je dis souvent à tels prétendants, et ce que j’ai dit plus de cent fois en prêchant aux peuples de la campagne. »

Ce thème de « la dignité sacerdotale », chez saint Vincent, peut nous sembler aujourd’hui excessif et tout à fait anachronique. Mais comme je le disais plus haut, la conception du sacerdoce qui était la sienne s’était forgée à partir de la réalité concrète de son expérience. Or, l’expérience de saint Vincent – dans les premières années de son sacerdoce et à travers les différents ministères qui ont été les siens, en tant que curé de paroisse ou à l’occasion de son préceptorat dans la famille de Gondi – l’a amené à constater l’état déplorable du clergé à son époque.

Le « haut clergé » vivait à la cour ou sous l’influence des grands, et le « bas clergé » vivait dans les campagnes, souvent misérable et ignorant. Les uns et les autres perdaient de vue leur caractère d’hommes de Dieu. Quant au « bas clergé », il était tellement mêlé au peuple dont il avait la charge, qu’au lieu de l’aider à bien vivre, le plus souvent il en partageait les vices, les excès et la saleté à un point tel que « Le nom de prêtre était devenu synonyme d ‘ignorant et de débauché ». (Amelotte, t.11, p.96) De même, un évêque confiait un jour avec tristesse à saint Vincent : « J’ai horreur quand je pense que dans mon diocèse, il y a presque sept mille prêtres ivrognes ou impudiques qui montent tous les jours à l’autel et qui n’ont aucune vocation ». (Abelly. Vie de saint Vincent de Paul, liv. I, chap. XXII)

On pourrait épiloguer encore longtemps sur l’état déplorable du clergé de France au XVIIème siècle. Toujours est-il qu’à travers ses différents ministères, saint Vincent découvre la très grande détresse spirituelle du pauvre peuple des champs, et que la cause principale de cet état lamentable, c’est l’incapacité des prêtres qui ont charge d’âmes dans ces régions. Ainsi, à partir de ces expériences, vont s’enraciner dans son esprit deux convictions intimement liées :

  • Il faut courir au secours du pauvre peuple des campagnes qui se damne dans l’ignorance,
  • Et pour cela, il faut des prêtres, de bons prêtres, zélés et instruits.

Pour répondre à ce double et urgent besoin, saint Vincent organise des missions sur les terres des Gondi ; et, grâce à l’aide de Monsieur et Madame de Gondi, il fonde en 1625 une société de missionnaires, la Congrégation de la Mission. Fondation qui facilitera le renouvellement périodique des missions qui étaient des temps fort d’évangélisation des campagnes.

De la même manière, pour ne pas perdre le fruit des missions, il voit la nécessité de laisser sur place un clergé capable de poursuivre l’œuvre entreprise. Un clergé bien formé qui aidera les pauvres gens à se maintenir dans de bonnes dispositions. Et c’est ainsi qu’à l’invitation de l’évêque de Beauvais, qui avait déjà accueilli des missionnaires sur son diocèse pendant une vingtaine de jours, il entreprend la préparation des ordinands du diocèse à leur ministère sacerdotal futur. C’était en septembre 1628.

Cependant, qu’est-ce-que quelques jours pour former un bon prêtre et pour qu’il puisse le demeurer ? Conscient de cet inconvénient, et sur la suggestion d’un des ordinands, saint Vincent organise en 1633, dans la maison de Saint Lazare, des réunions hebdomadaires, le mardi. Le but de ces réunions est d’aider les ecclésiastiques à se maintenir « dans la sainteté de leur vocation… en conférant ensemble des vertus et dysfonctions propres à leur ministère ».

Puis, aux grés des expériences, ce fût vers 1636, un premier essai de séminaire pour des enfants, au collège des Bons Enfants. Essai infructueux qui poussera saint Vincent à établir plutôt des grands séminaires qui accueilleront des jeunes gens de vingt à trente ans. Et c’est ainsi que, pour les Lazaristes, les séminaires deviendront, après les missions, la principale activité de la Congrégation.

Voilà donc, tracés à grands traits et rapidement, le contexte et les évènements qui ont conduit saint Vincent à œuvrer avec d’autres, à la renaissance qui renouvela l’Église de France au XVIIe siècle. Il est intéressant de constater que cette renaissance fût avant tout une œuvre sacerdotale. Ce sont les prêtres qui en ont été les instruments, et ils l’ont été en acceptant de se former et de se réformer en profondeur !

Aujourd’hui, alors que l’Église traverse bien des zones de turbulences, ne faut-il pas penser, de la même manière, que la « renaissance » ne pourra s’opérer que par une formation et une réforme en profondeur du clergé ?

En tout cas, il m’a semblé important de rappeler, au moins d’une façon partielle, ce contexte et ces évènements, avant de partager quelques convictions vincentiennes aux prêtres d’aujourd’hui. Car, me semble-t-il, en tenant compte des transpositions qui s’imposent bien sûr, l’expérience de saint Vincent, son cheminement, peuvent être pour nous une source d’inspiration lorsque nous essayons de dessiner le profil du prêtre aujourd’hui.

En effet, on peut le constater chaque jour : la France est devenue un pays de mission comme au temps de saint Vincent, et cela depuis quelques décennies déjà ! En conséquence :

Il parait nécessaire, comme au temps de saint Vincent, de donner une formation vraiment missionnaire à tous ceux qui aspirent à travailler à la construction du Royaume de Dieu, et spécialement aux prêtres.

La formation spirituelle

Justement, le document paru en 2002, « Repartir du Christ » – de la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique -propose, au n°20, un élément qui me parait capital pour la formation : « La vie spirituelle doit être en première place dans les projets des Familles de vie consacrée, en sorte que tous les Instituts et que toutes les communautés se présentent comme des écoles de spiritualité évangélique authentique. »

Le document continue : « Repartir du Christ signifie proclamer que la vie consacrée est une sequela Christi spéciale, « mémoire vivante » du mode d ‘existence et d’action de Jésus comme Verbe incarné par rapport à son Père et à ses frères. Cela comporte une communion d’amour particulière avec lui, qui est devenu le centre de la vie et source permanente de toute initiative… il s’agit d ‘une expérience de partage, d’« une grâce spéciale d’intimité », il s ‘agit de « s’identifier à lui, en ayant les mêmes sentiments et la même forme de vie » ; il s’agit d’une vie « saisie par le Christ ».

Lorsque nous lisons ces lignes, comment ne pas nous souvenir de la lettre que saint Vincent écrivait à Antoine Durand (XI, 343-344) et la fameuse phrase : « Il faut, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ ! » N’est-ce pas là, la première exigence qui incombe à un missionnaire ? Nous le savons bien par expérience, la tentation est toujours présente, de transformer notre travail pastoral en notre œuvre propre, d’utiliser notre ministère pour attirer l’attention sur nous-mêmes et nous faire valoir ! D’où l’insistance de saint Vincent sur la pureté d’intention qui nous fait renoncer aux vues humaines pour vraiment essayer d’accomplir l’œuvre de Dieu. D’où son insistance également sur l’humilité, car sans humilité il ne peut plus être question pour un missionnaire de faire l’œuvre de Dieu. Par contre, « si vous agissez bonnement et simplement, voyez-vous, disait saint Vincent, Dieu est obligé en quelque façon de bénir ce que vous direz, de bénir vos paroles : Dieu sera avec vous » (Entretien du 8 Juin 1658, XII, 23.)

Dans le même sens, il disait encore : « …Croyez-moi, Messieurs et mes frères, croyez-moi, c ‘est une maxime infaillible de Jésus-Christ, que je vous ai souvent annoncée de sa part, que, d ‘abord qu’un cœur est vide de soi-même, Dieu le remplit ; c ‘est Dieu qui demeure et qui agit là-dedans ; et c ‘est le désir de la confusion qui nous vide de nous-mêmes, c ‘est l’humilité, la sainte humilité ; et alors ce ne sera pas nous qui agirons, mais Dieu en nous, et tout ira bien. » (Entretien, septembre 1655)

La vie spirituelle est donc l’assise, la base solide sur laquelle se fonde une vie missionnaire. C’est grâce à elle que le missionnaire vit « en pleine docilité à [‘Esprit, docilité qui engage à se laisser former intérieurement par lui, afin de devenir toujours plus conforme au Christ » (La Mission du Rédempteur, n°87). Le temps consacré à la vie spirituelle n’est certainement pas du temps perdu pour la mission car, « plus les personnes consacrées se laissent configurer au Christ, plus elles le rendent présent et agissant dans l’histoire pour le salut des hommes. » (Repartir du Christ n°9).

D’ailleurs, une manière privilégiée de « se revêtir du Christ », c’est de consacrer régulièrement, chaque jour, « des moments appropriés pour un colloque silencieux et profond avec Celui dont nous nous savons aimés, afin de partager avec lui ce que nous avons vécu et recevoir la lumière pour poursuivre notre chemin quotidien » (Repartir du Christ n° 25). Grâce à ce temps fort, le missionnaire évitera la médiocrité dans sa vie humaine et spirituelle, l’embourgeoisement progressif, la mentalité consumériste ainsi que la tentation de l’efficacité et de l’activisme. Oui, un vrai missionnaire, c’est celui qui prend les moyens d’une vie spirituelle authentique : sa vie est la proclamation du primat de la grâce ; sans le Christ, il sait qu’il ne peut rien faire ; il peut tout, en revanche, en celui qui donne la force. « Donnez-moi un homme d’oraison, et il sera capable de tout » (Entretien sans date, XI, 83.) « Il faut la vie intérieure, il faut tendre là ; si on y manque, on manque à tout … Cherchons, Messieurs, à nous rendre intérieurs, à faire que Jésus-Christ règne en nous ... » (Entretien, 21 février 1659) disait saint Vincent.

Le Pape Jean-Paul II, quant à lui, exhortait ainsi les missionnaires, dans sa lettre encyclique « La Mission du Rédempteur » : « Que les missionnaires réfléchissent sur leur devoir de sainteté que le don de la vocation leur demande, en se renouvelant de jour en jour par une transformation spirituelle et en mettant à jour continuellement leur formation doctrinale et pastorale. Le missionnaire doit être « un contemplatif en action ». La réponse aux problèmes, il la trouve à la lumière de la parole divine et dans la prière personnelle et communautaire. Le contact avec les représentants des traditions spirituelles non chrétiennes, en particulier celles de l’Asie, m’a confirmé que l’avenir de la mission dépend en grande partie de la contemplation. Le missionnaire, s’il n’est pas un contemplatif, ne peut annoncer le Christ d ‘une manière crédible ; il est témoin de l’expérience de Dieu et doit pouvoir dire comme les Apôtres : « Ce que nous avons contemplé …, le Verbe de vie…, nous vous l’annonçons » (1Jn 1, 1-3).

En relisant ce dernier texte de Jean-Paul II, me revient en mémoire cette anecdote que j’ai vécue lorsque j’étais missionnaire en République Dominicaine. Mon travail me conduisait à participer de temps en temps à des rencontres de réflexion ou des récollections avec des jeunes. Au cours d’une récollection, un jeune du groupe parlait du prêtre qui venait d’organiser des missions dans son village. Le prêtre en question était un jeune prêtre, récemment ordonné, plein d’espérance, de dynamisme et de projets ! Parlant donc de ce prêtre, le jeune disait : « Oui…le Père untel …il est très généreux, très sympathique … mais on a l’impression qu’il est vide ! »

J’avoue que la réflexion de ce jeune m’a fortement interpellé et m’a fait beaucoup réfléchir, et j’ai compris alors la parole de saint Augustin qui disait un jour :« Il prêche inutilement la parole de Dieu au-dehors, celui qui ne l’écoute au-dedans.» A partir de cette réflexion, j’ai longtemps médité aussi, le texte de Maître Eckhart, ce mystique rhénan du XIIIe-XIVe siècle qui disait :« Les gens ne devraient pas tant se préoccuper de ce qu ‘ils doivent faire ; ils feraient mieux de s ‘occuper de ce qu’ils doivent être. Si nous-mêmes et notre manière d ‘être sommes bons, ce que nous ferons rayonnera. »

Oui, on peut se le demander : comment être et être bons sans une vie intérieure réelle et profonde ? En effet, n’est-ce pas grâce à l’oraison, à la prière, que nous nous habituons à regarder le monde et les autres avec le regard de Dieu ? N’est-ce pas grâce à l’oraison, à la prière que nous apprenons à agir et à aimer ce monde, comme Dieu agit et aime ? Oui, vraiment, c’est l’oraison qui nous aide à retrouver le sens de Dieu, qui nous aide à revenir à notre cœur, c’est-à-dire au centre de notre être.

Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de revenir à notre cœur ! En effet, nous vivons aujourd’hui une crise de l’intériorité, une intériorité généralement pauvre et superficielle et qui se manifeste dans une certaine difficulté à cesser d’agir pour se concentrer dans le silence. Cette carence débouche fréquemment sur des conduites activistes, impulsives ou agressives, et ces conduites s’expriment parfois dans des ambiances de bruit continuel ou dans des musiques qui dispersent au lieu d’aider à occuper et à enrichir notre espace intérieur. Or, disait le Pape Paul VI : « Il faut que notre zèle évangélisateur jaillisse d’une véritable sainteté de vie alimentée par la prière et surtout par l’amour de l’Eucharistie, et que, comme nous le suggère le Concile, la prédication, à son tour, fasse grandir en sainteté le prédicateur… Le monde réclame des évangélisateurs qui lui parlent d’un Dieu qu’ils connaissent et fréquentent comme s ‘ils voyaient l ‘invisible ». (Annoncer l’Evangile, n°76). C’est là un texte missionnaire significatif ! Il fait comprendre finalement « qu’on est missionnaire avant tout par ce que l’on est… avant de l’être par ce que l’on dit ou par ce que l’on fait. » (La mission du Rédempteur, n° 23).

En fait, saint Vincent voulait que le prêtre « vive en état d’oraison », que l’oraison envahisse toute sa vie, spécialement son activité pastorale. C’est ainsi, en effet, que le missionnaire ne sera pas un homme divisé qui poursuit dans l’action et la contemplation deux fins incompatibles : son engagement pastoral, au lieu de diminuer son union à Dieu, au contraire la fera croître, et sa vie de prière sera une force incomparable pour le service et l’évangélisation de ses frères ! Et cela aura des conséquences directes sur sa mission, si l’on en croit encore saint Vincent :« Si celui qui conduit les autres, disait-il à Antoine Durand, celui qui les forme, qui leur parle, n’est animé que de l’esprit humain, ceux-là qui le verront, qui l’écouteront, et s ‘étudieront à l’imiter, deviendront tout humains : il ne leur inspirera, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, que l’apparence de la vertu et non pas le fond … il leur communiquera l’esprit dont lui-même sera animé … Au contraire, s’il est plein de Dieu, toutes ses paroles seront efficaces, et il sortira une vertu de lui qui édifiera … » (XI – 343).

Lorsque, répondant à l’appel du Christ, nous lui donnons notre vie par le sacerdoce ou la vie consacrée, nous le faisons avec l’intention et le propos fondamental de faire de Dieu le pôle qui oriente tous les projets et toutes les dimensions de notre vie. A cause de cela, le meilleur service que nous pouvons rendre aux hommes d’aujourd’hui, c’est d’être radicalement ce que nous devons être et que l’on attend de nous : des hommes de Dieu, avec Dieu, pour Dieu, et qui voient en toutes choses la présence de Dieu. D’ailleurs, s’il est évident que les hommes attendent le pain matériel, il est tout aussi évident qu’ils attendent aussi un pain essentiel qui rassasie la faim et qui sauve : le pain de Dieu !

Notre vocation de prêtres, de missionnaires, c’est donc, selon l’heureuse expression de Paul VI, d’être des « spécialistes de Dieu ». Non des spécialistes qui savent beaucoup sur Dieu ou qui peuvent en parler avec érudition, mais des spécialistes au sens de faire plus vivement l’expérience de Dieu en suivant le Christ, et en faisant de cette expérience le projet fondamental de leur vie. C’est ainsi que notre vie sera évangélisatrice, justement par sa façon d’être spéciale qui met Dieu au centre de notre existence… Parce que le milieu actuel n’est plus celui d’un christianisme collectif, K. Rahner disait : « Le croyant de demain, ou bien sera un « mystique », c’est-à-dire quelqu’un qui a expérimenté quelque chose, ou bien il cessera d ‘être croyant. » Cela n’est-il pas valable également pour « le croyant prêtre » ou le « croyant missionnaire » ?

Ceci dit, le prêtre peut être appelé, dans certains cas, à vivre sa mission en exerçant une profession ou une activité bénévole. Il sera par exemple, professeur, éducateur, infirmier, assistant social, permanent ou bénévole dans une association, ouvrier en usine, etc… Ce qui est important et décisif pour le missionnaire, c’est l’esprit et la motivation pour laquelle il a adopté telle profession ou telle activité. La profession, l’activité sont en elles-mêmes indifférentes ; elles sont et doivent être parfois, notre manière de nous insérer dans le monde, de vivre la mission. Cependant, elles ne peuvent en aucun cas être une manière de nous évader de notre véritable identité de prêtre, de missionnaire.

C’est pourquoi, il est important et essentiel pour le missionnaire de toujours se demander comment réaliser ce service. Autrement dit, il est essentiel de savoir s’il aide le autres en étant éducateur, infirmier, ouvrier en usine, etc., comme peuvent le faire tout autre éducateur, infirmier, assistant social, permanent. Il est essentiel de savoir s’il le fait à partir de sa situation de prêtre ou de missionnaire. Ou bien sa situation ne devra pas paraître. En ce cas-là, pourquoi est-il prêtre ? Est-il nécessaire d’être prêtre pour aider les autres ?

De toute façon, que l’on soit engagé dans la pastorale ordinaire ou dans une profession salariée ou bénévole, « sans une vie intérieur d’amour qui attire le Verbe, le Père, l’Esprit, il ne peut y avoir de regard de foi ; en conséquence, la vie perd progressivement son sens, le visage des frères devient terne, et il est impossible d’y découvrir le visage du Christ, les évènements de l’histoire demeurent ambigus, voir privés d’espérance, la mission apostolique et caritative se transforme en activités qui n’aboutissent à rien. » (Repartir du Christ. n°25)

Le Père Arrupe, ancien Général des Jésuites, disait : « Toute application du charisme et toute réforme doivent être réalisées par des hommes de grande stature spirituelle, d ‘un esprit surnaturel sans faille j Celui-ci comporte un zèle ardent -pour la gloire de Dieu et le service de l’Église, une humilité sincère, une obéissance à toute épreuve et une compréhension profonde de l’Evangile. » (L’espérance ne trompe pas. P.70)

Précisément, saint Vincent fait partie de ces hommes de grande stature : il a aimé les hommes parce qu’il a connu et aimé Dieu et voulu uniquement le servir. Ce Dieu, connu et fréquenté fidèlement dans l’oraison, l’a façonné pour en faire un géant de la Charité dont les réalisations audacieuses pour le service des pauvres n’ont pas fini de nous étonner.

Après un siècle ou le spiritualisme verbal a trop souvent servi d’alibi pour refuser de voir et de combattre l’injustice, la tentation est grande aujourd’hui de tomber dans l’excès inverse et, sous prétexte d’action efficace, de négliger, relativiser ou minimiser l’importance de l’oraison dans notre vie missionnaire. L’erreur serait d’autant plus grave que l’oraison est finalement la source de l’action. L’exemple des grands mystiques est là pour le prouver : que ce soit saint Bernard de Clairvaux, Thérèse d’Avila, Ignace de Loyola, pour n’en citer que quelques-uns. Ils rappellent à notre monde en pleine mutation que toute réforme revient essentiellement à creuser plus profondément dans les ressources non épuisées de la vie intérieure. Car, ce ne sont pas les hommes « en-dehors », perpétuellement extravertis, affectés par « le prurit » de l’activisme, qui font les réformes ; ce sont les hommes « en-dedans », c’est-à-dire ceux qui sont tellement habités par la présence à eux-mêmes et à Dieu, que c’est cette présence qui les a finalement habilités pour une réforme en profondeur.

En disant cela, il ne s’agit pas de relativiser ou même nier l’importance de l’engagement dans l’activité missionnaire ou dans une profession, bien sûr ! D’ailleurs saint Vincent nous enseigne à nous méfier de tout amour prétendu de Dieu qui en resterait à de pieux sentiments. Comme saint Jean, il sait que l’amour de Dieu ne se paie pas de mots et risque de n’être que pure tromperie s’il ne débouche sur l’amour effectif, toujours prêt à payer de sa personne pour l’amour de Dieu et du prochain. Des dehors édifiants et des pensées élevées ne sauraient suffire à la vérité de l’amour !Il disait donc à ses missionnaires : « Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages …Bien souvent tant d ‘actes d ‘amour de Dieu, de complaisance, de bienveillance, et d ‘autres semblables affections et pratiques intérieures d ‘un cœur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes, quand on n’en vient point à la pratique de l’amour effectif. » (Extrait d’entretien, n°25.)

Nous nous souvenons sans doute aussi comment Paul VI faisait un lien entre évangélisation et promotion humaine, développement, libération, dans l’exhortation apostolique « Annoncer l’Evangile ». Pour lui, il n’est pas possible de proclamer le commandement nouveau sans pro­ mouvoir, dans la justice et la paix, la véritable, l’authentique croissance de l’homme. Il disait dans son allocution pour l’ouverture de la troisième Assemblée Générale du synode des évêques (27 septembre 1974) : «Il est impossible d ‘accepter que l’œuvre d’évangélisation puisse ou doive négliger les questions extrêmement graves, tellement agitées aujourd’hui, concernant la justice, la libération, le développement et la paix dans le monde. Si cela arrivait, ce serait ignorer la doctrine de l’Evangile sur l ‘amour envers le prochain qui souffre ou est dans le besoin ».

Alors, dans notre vie missionnaire, s’agit-il de choisir l’amour affectif ou l’amour effectif, le spirituel ou le temporel ? Faux débat auquel répondrait sans doute saint Vincent en disant :

« Que les prêtres s’appliquent au soin des pauvres ; n’a-ce pas été l’office de Notre Seigneur et de plusieurs grands saints, qui n’ont pas seulement recommandé les pauvres, mais qui les ont eux-mêmes consolés, soulagés et guéris ? Les pauvres ne sont-ils pas les membres affligés de Notre Seigneur ? Ne sont-ils pas nos frères ? Et si les prêtres les abandonnent, qui voulez-vous qui les assiste ?De sorte que s’il s ‘en trouve parmi nous qui sont à la mission pour évangéliser les pauvres et non pour les soulager, pour remédier à leurs besoins temporels, je réponds que nous les devons assister et faire assister en toutes les manières, par nous et par autrui… Faire cela, c’est évangéliser par paroles et par œuvres, et c’est le plus parfait, et c ‘est aussi ce que Notre Seigneur a pratiqué et ce que doivent faire ceux qui le représentent d’office et de caractère, comme les prêtres ». (Entretien sans date, XI, 77)

Faire l’expérience de Dieu

Ceci dit, le plus important pour un prêtre, un missionnaire, ce n’est pas tant de « faire des choses » et « en faire beaucoup », mais de faire encore plus attention à la qualité évangélique de ce que nous faisons. Cela, pour que ce que nous faisons puisse être lu par les hommes et les femmes d’aujourd’hui, comme « Bonne Nouvelle » de Jésus Christ.

Dans l’Église, dans nos communautés missionnaires, on travaille beaucoup, avec une très grande générosité et une très grande bonne volonté, mais il semble parfois que ce qui compte le plus c’est tel ou tel travail, tel ou tel engagement pastoral. Conséquence de tout cela, on commence à développer ce qu’on pourrait appeler « l’épiderme de la foi », c’est-à-dire un christianisme sans intériorité. Cependant, c’est une certitude, nous aurons beau restructurer, moderniser, planifier nos différents engagements, nos communautés n’auront pas pour autant plus de force évangélique si elles ne font pas cette expérience fondamentale : l’expérience de Dieu.

C’est en regardant le Christ, en l’écoutant que nous pourrons connaître le Dieu invisible. Le Dieu de Jésus Christ se révèle à nous à travers l’Evangile de saint Luc et spécialement, les paraboles. Dans ces paraboles, Jésus exprime le mystère insondable de l’amour que Dieu a pour nous. Il le décrit avec des traits profondément humains qui disent le cœur du père, le cœur de Dieu. A travers toute sa vie, tout son enseignement, le Christ a voulu nous montrer l’amour de Dieu envers nous. Et c’est là l’expérience la plus importante que nous puissions faire dans notre vie ! C’est à partir de cette expérience que nous pourrons comprendre l’amour que Dieu a pour nous et le communiquer aux autres. Cette expérience est fondamentale pour un baptisé, un prêtre, un missionnaire, et elle change complètement son cœur et sa vie.

Une petite anecdote pour comprendre l’importance de cette expérience ! :

C’était à la fin d’un souper dans un château anglais. Un acteur de théâtre, célèbre, entretenait les hôtes en déclamant des textes de Shakespeare. Au cours de la soirée, il proposa qu’on lui suggère d’autres textes. Un prêtre assez timide demanda à l’acteur s’il connaissait le psaume 22. L’acteur répondit :« Oui, je le connais, mais je suis prêt à le réciter à une condition : qu’ensuite vous le récitiez vous-même. » Le prêtre fût un peu gêné, mais il accepta.

L’acteur fit une interprétation remarquable, avec une diction parfaite :« Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien, etc. » Vint alors le tour du prêtre qui se leva et récita les mêmes paroles du psaume. Quand il termina, il n’y eu pas d’applaudissements cette fois-là, mais un profond silence et des larmes qui perlaient sur certains visages.

L’acteur resta en silence pendant quelques instants, puis il se leva et dit : « Mesdames, messieurs, j’espère que vous vous êtes rendu compte de ce qui s’est passé cette nuit : moi je connaissais le psaume, mais cet homme connaît le Berger !… »

Oui, la crise actuelle de certaines images de Dieu ne signifie pas que la foi chrétienne devient invivable ! Non, il s’agit pour nous prêtres, missionnaires, de communiquer à nos contemporains l’expérience d’un Dieu Amour. La nouvelle culture qui est en train de surgir aujourd’hui est indifférente face à un Dieu « tout puissant ». Cependant :

Elle est capable de regarder et d’écouter des témoins et des chercheurs d’un Dieu au visage renouvelé. C’est-à-dire, des témoins :

  • D’un Dieu qui aime – ami de l’homme, humble serviteur de ses créatures, celui qui est venu chez nous, non pas pour être servi mais pour servir.
  • Un Dieu capable de compatir, de comprendre et d’accueillir tous les humains.
  • Un Dieu qui habite le cœur de chaque homme et accompagne chaque être humain dans son malheur.
  • Un Dieu qui souffre dans la chair de ceux qui ont faim et de tous les miséreux de la terre.

Le monde a besoin, aujourd’hui, de mystiques, de maîtres spirituels qui, par leur expérience, interpellent et éclairent ceux qui cherchent. « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins », disait Paul VI. Et il ajoutait :

« On répète souvent, de nos jours, que ce siècle a soif d ‘authenticité. A propos des jeunes, surtout, on affirme qu’ils ont horreur du factice, du falsifié, et recherchent par-dessus tout la vérité et la transparence. Ces « signes du temps » devraient nous trouver vigilants. Tacitement ou à grands cris, toujours avec force, l’on demande :

  • Croyez- vous vraiment à ce que vous annoncez ?
  • Vivez-vous ce que vous croyez ?
  • Prêchez-vous vraiment ce que vous vivez ?

Plus que jamais le témoignage de la vie est devenu une condition essentielle de l’efficacité profonde de la prédication. Par ce biais-là, nous voici, jusqu’à un certain point, responsables de la marche de l’Evangile que nous proclamons ». (Annoncer l’Evangile, n° 41, 76)

A nous donc de relever les défis ! Cela parce que, malheureusement, dans l’Église et dans nos communautés, on trouve des personnes qui font beaucoup de choses pour lesquelles on les respecte et quelquefois on les admire. Mais ils sont peu nombreux ceux qui apprécient ce qu’elles sont et leur façon de vivre ! L’Église n’est pas une ONG, même si l’engagement au service des démunis est une condition nécessaire pour rendre témoignage de l’Evangile !

Ce qui était nouveau chez le Christ, c’est qu’il annonçait Dieu lui-même, il le cherchait, il l’expérimentait, il le vivait. C’est pour cela qu’il fascinait et interpellait ceux qui le voyaient vivre. On l’admirait non seulement pour ce qu’il faisait, mais les gens se sentaient en harmonie avec ce qu’il était, ce qu’il expérimentait et ce qu’il vivait. Et c’est peut-être ce qui manque le plus dans notre Église et dans nos communautés. Il manque des personnes qui soient beaucoup plus que ce qu’elles font et qui suscitent chez ceux qui les voient vivre de la sympathie et le désir de vivre comme elles. Nous manquons de mystiques, de prophètes, de témoins !

On peut trouver aujourd’hui dans l’Église, chez les prêtres, des gestionnaires, des juristes, des canonistes, des théologiens, des sociologues, des spécialistes en ceci ou cela, et c’est très bien ! Il faut qu’il y en ait ! Cela peut être un atout intéressant pour la mission ! Cependant, peut-on dire qu’on y trouve non seulement des gens qui savent et qui font, mais aussi des gens qui rayonnent quelque chose, qui transmettent quelque chose, qui suscitent une espérance et l’envie de vivre ? Notre plus grande erreur aujourd’hui c’est, je crois, de vouloir remplacer par l’organisation, le travail, l’activité, ce qui ne peut naître que de la force de l’Esprit. Cet Esprit demandé, accueilli, contemplé et prié dans une vie spirituelle authentique.

« L’avenir de la mission – en Europe aussi – dépend en grande partie de la contemplation ».

C’est pourquoi, il est tellement important aujourd’hui de ne pas être des naïfs et de savoir discerner ! En effet, nous pouvons nous extasier à juste titre devant les réalisations du monde moderne ! Cependant il faut savoir que, si nos sociétés sont si créatives et efficaces, c’est parce que, bien des fois, elles dépossèdent les personnes. Elles leur prennent leur âme en les vidant de leur intériorité et de leur spiritualité. Et le malheur, c’est que l’on rencontre beaucoup de personnes très occupées et efficaces, mais qui ont perdu leur singularité et leur parole intérieure ! Or un homme qui ne s’habite plus lui-même devient l’homme du dehors, l’homme perdu, absent à ceux qui l’entourent, un homme malheureux qui rend malheureux les autres et ne sait plus communiquer avec les autres…

* * *Voilà quelques convictions qui m’habitent au sujet du prêtre et du missionnaire que nous devrions être aujourd’hui ! Ces convictions ont grandi en moi, à partir de mon expérience personnelle et communautaire, dans différents ministères en France et à l’étranger. Maintenant, pour terminer, je voudrai encore vous partager un texte de Madeleine Delbrel que j’ai médité souvent et qui peut-être vous aidera, vous aussi, à mieux vivre votre vocation de prêtres et de missionnaires ! C’est mon vœu le plus cher !

Ce que Madeleine Delbrel attendait des prêtres :

L’absence d’un vrai prêtre est, dans la vie, une détresse sans nom. Le plus grand cadeau qu’on puisse faire, la plus grande charité qu’on puisse apporter, c’est un prêtre qui soit un vrai prêtre. C’est approximation la plus grande qu’on puisse réaliser ici-bas de la présence visible du Christ…

Dans le Christ, il y a une vie humaine et une vie divine. Dans le prêtre, on veut retrouver aussi une vie vraiment humaine et une vie vraiment divine. Le malheur c’est que beaucoup apparaissent comme amputés soit de l’une, soit de l’autre.

Il y a des prêtres qui semblent n’avoir jamais eu de vie d’homme. Ils ne savent pas peser les difficultés d’un laïc, d’un père ou d’une mère de famille, à leur véritable poids humain. Ils ne réalisent pas ce que c’est vraiment, réellement, douloureusement qu’une vie d’homme ou de femme.

Quand les laïcs chrétiens ont rencontré une fois un prêtre qui les a « compris », qui est entré avec son cœur d’homme dans leur vie, dans leurs difficultés, jamais plus ils n’en perdent le souvenir.

A condition toutefois que, s’il mêle sa vie à la nôtre, ce soit sans vivre tout à fait comme nous. Les prêtres ont longtemps traité les laïcs en mineurs ; aujourd’hui, certains, passant à l’autre extrême, deviennent des copains. On voudrait qu’ils restent pères. Quand un père de famille a vu grandir son fils, il le considère toujours comme son fils : un fils, homme.

On a besoin également que le prêtre vive d’une vie divine. Le prêtre, tout en vivant parmi nous, doit rester d’ailleurs.

Les signes que nous attendons de cette présence divine ?

  • La prière : il y a des prêtres quon ne voit jamais prier (ce qui s’appelle prier)!
  • La joie : que de prêtres affairés, angoissés !
  • La force : le prêtre doit être celui qui tient. Sensible, vibrant, mais jamais écroulé !
  • La liberté : on le veut libre de toute formule, libéré de tout préjugé !
  • Le désintéressement : on se sent parfois utilisé par lui, au lieu qu’il nous aide à remplir notre mission !
  • La discrétion : il doit être celui qui se tait (on perd espoir en celui qui nous fait trop de confidence) !
  • La vérité : qu’il soit celui qui dit toujours la vérité !
  • La pauvreté : c’est essentiel. Quelqu’un qui est libre vis-à-vis de l’argent ; qui ressent comme une « loi de pesanteur » qui l’entraîne vers les plus petits, vers les pauvres !
  • Le sens de l’Église enfin : qu’il ne parle jamais de l’Église à la légère, et comme étant du dehors ! Un fils est tout de suite jugé, qui se permet de juger sa mère…

Mais souvent une troisième vie envahit les deux premières et les submerge : le prêtre devient l’homme de la vie ecclésiastique, du « milieu clérical » : son vocabulaire, sa manière de vivre, sa façon d’appeler les choses, son goût des petits intérêts et des petites querelles d’influences, tout cela lui fait un masque qui nous cache douloureusement le prêtre, ce prêtre qu’il est sans doute demeuré par derrière…

L’absence d’un vrai prêtre dans une vie, c’est une misère sans nom, c’est la seule misère !

signature 🔸

L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins

Paul VI

http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/ccscrlife/documents/rc_con_ccscrlife_doc_20020614_ripartire-da-cristo_fr.html

Vincent de Paul, qui es-tu ?

Vincent de Paul, qui es-tu ? Telle est l’appellation de cette troisième conférence. Et personnellement, je la trouve très judicieuse. Car pour nous, hommes et femmes du XXIe siècle, M. Vincent nous parle encore. Nous avons toujours à le redécouvrir car sa figure fait partie de ces géants qui ont marqué leur époque. Nous sommes loin d’avoir épuisé la richesse de sa personnalité et de son œuvre. Aujourd'hui bon nombre d’ouvrages paraissent encore sur lui. Le dernier en titre est de Marie-Joëlle Guillaume.

Didier Mahieu CM

Vincent de Paul, qui es-tu ?

Conférence donnée à St-Just en Chaussée (Oise) le 15 décembre 2016

Vincent de Paul, qui es-tu ? Telle est l’appellation de cette troisième conférence. Et personnellement, je la trouve très judicieuse. Car pour nous, hommes et femmes du XXIsiècle, M. Vincent nous parle encore. Nous avons toujours à le redécouvrir car sa figure fait partie de ces géants qui ont marqué leur époque.

QUELQUES ÉLEMENTS BIOGRAPHIQUES SUR M. VINCENT

Vincent de Paul, qui es-tu ? Telle est l’appellation de cette troisième conférence. Et personnellement, je la trouve très judicieuse. Car pour nous, hommes et femmes du XXIe siècle, M. Vincent nous parle encore. Nous avons toujours à le redécouvrir car sa figure fait partie de ces géants qui ont marqué leur époque. Nous sommes loin d’avoir épuisé la richesse de sa personnalité et de son œuvre. Aujourd’hui bon nombre d’ouvrages paraissent encore sur lui. Le dernier en titre est de Marie-Joëlle Guillaume.

Vincent est né le 28 mars 1581, ou encore 1580, plus précisément le 5 avril 1580 [i]. Il est le fils d’un paysan, Jean de Paul, propriétaire d’un petit domaine et d’une maison, surnommée « Ranquines ». En langage patois landais, cela signifie « le boiteux », car son père claudiquait. Etait-ce un accident ou une maladie, on l’ignore.

Ranquines est situé sur le territoire de la paroisse de Pouy, au nord de Dax. L’origine du nom de la famille viendrait du ruisseau de Paul qui croise à mi-distance la route reliant la maison natale au sanctuaire de Buglose ou encore une maison du même nom située à Buglose. Mais aucun document ne l’atteste.

L’origine du patronyme peut aussi venir du latin « Palus », marais, « Paùl » en espagnol et se prononce paoul. Dans un document de 1615, à l’occasion de son accession au canonicat d’Écouis, le nom de Vincent est orthographié : Vincent de Paoul.

De Paul ou Depaul ? On trouve les deux orthographes au XVIIe siècle. Et la particule n’a pas forcément une connotation nobiliaire. Toute sa vie, M. Vincent signera Depaul.

Par contre, sa mère, Bertrande de Moras, appartient à une famille de lignée bourgeoise, peut-être même de petite noblesse locale. Si aucun document écrit ne l’atteste, elle serait née au village même de Pouy, dans une maison située au cœur d’un domaine rural propriété d’une famille de robe, demeurant à Dax, et venant séjourner pour les vacances dans cette campagne. Le frère de Bertrande, Jean de Moras, est avocat au présidial de Dax. Il a épousé une Jeanne de Saint-Martin, apparenté à M. de Comet. Ce dernier deviendra bientôt le premier protecteur du jeune M. Vincent. » (Le Précurseur. P. 17)

Le père de M. Vincent appartenait à une classe bénéficiant de certains privilèges, notamment celui de l’exploitation de bois : les Capcezaliers. Ils pouvaient ramasser le bois mort et, sur autorisation spéciale, couper du bois vert pour le chauffage de leur famille.

Vincent était le troisième d’une famille de six enfants : Jean, Bernard, Vincent, Dominique, surnommé « Gayon » et deux filles, Marie qui épousera Jean de Paillole, et une autre Marie, qui épousera Grégoire de Lartigue.

Temps d’études, ordination diaconale et presbytérale         

Au sein de cette famille modeste et travailleuse, M. Vincent dut très vite apporter sa contribution : la garde du petit ou du grand troupeau familial.

À ce sujet, il dira plus tard : « À l’évêque de Saint Pons, Persin de Montgaillard, qui parlait avec suffisance de son château familial, certes, avec un clin d’œil malicieux : « Je le connais bien, je gardais les bestiaux dans ma jeunesse et je les menais de ce côté-là ». M. Vincent évoquait le château de Montgaillard, avec ses tours situées à Orthevielle au sommet d’un monticule. Or l’Évêque parlait, lui, d’un autre Montgaillard, du côté de Montauban.

Très vite M. Vincent se distingua parmi ses frères par son esprit vif. Son père vit en lui des possibilités à exploiter. Le prieur de Poymartet ou Pouymartet, qui se nommait Etienne de Paul, proche parent, peut-être même frère ou cousin du père de M. Vincent avait lui-même insisté pour que M. Vincent fasse des études.

Sur les conseils de M. de Comet, on fit faire des études à M. Vincent pour qu’il embrasse l’état ecclésiastique.À quel âge commença-t-il ses études ? Difficile à dire. On parle de 15 ans suivant les propos de M. Vincent. Il aurait quitté son village en 1596. Mais c’est peu vraisemblable. Ne serait-ce pas son départ pour l’université puisqu’en 1597, il se trouve à Toulouse. Son départ pour Toulouse ou pour ailleurs marquerait l’éloignement de M. Vincent de sa famille. Et dans cette hypothèse, il aurait été envoyé à Dax au collège des Cordeliers tenu par les franciscains à l’âge de 11 ou 12 ans. Deux ans, quatre ans, toujours est-il qu’au vu de ses performances scolaires, M. de Comet lui demanda de s’installer chez lui comme de précepteur de ses propres enfants, tout en continuant à suivre ses cours au collège.

Les autorités ecclésiastiques lui confèrent les ordres mineurs dès la fin de l’année 1596. Le 20 décembre, il reçoit la tonsure, les ordres mineurs : portier, lecteur, exorciste et acolyte. La cérémonie a lieu en la collégiale de Bidache où officie Mgr Salvat Diharse, évêque de Tarbes, le diocèse de Dax n’avait pas d’évêque à l’époque. La famille de Moras habitant à Orthevielle, près de Bidache, connaissait sans doute la famille de Diharse.

Ainsi, dûment tonsuré et engagé dans les ordres, M. Vincent peut commencer les études pour accéder à la prêtrise, à l’université de Toulouse ou celle de Saragosse. Là aussi la question fait débat. Le Père Roman Lazariste insiste sur Saragosse.

La mort de son père, en février 1598, l’aurait fait revenir dans son village. Ensuite, sans argent pour revenir à Saragosse, il transféra son inscription à Toulouse et y acheva sa première année de théologie. Ainsi Toulouse lui certifiera, en 1604, sept années d’études.

Ne voulant pas être à la charge de sa famille, il accepte la direction d’une pension à Buzet sur Tarn à une trentaine de kilomètres de Toulouse où les familles aisées de la région inscrivaient leurs enfants. Il aurait réussi, ensuite, à transférer cette pension à Toulouse.

Vincent reçoit le 19 septembre 1598 le sous-diaconat, puis le diaconat le 19 décembre, toujours des mains de Mgr Salvat Diharse, mais en sa cathédrale de Tarbes.

Le 13 mai 1599, il obtient les lettres dimissoriales pour la prêtrise. Il est dans sa 19e année. Elles sont signées du vicaire général agissant au nom du nouvel évêque, Jean Jacques Dussault. Celui-ci s’installe dans son évêché début 1600. Il rencontre des complications inextricables. Il convoque un synode pour entreprendre de réformer son diocèse, une assemblée s’étant tenue le 18 avril 1600. Les décisions prises concernaient le clergé. Les curés devaient résider en leur paroisse.

Comme les chanoines du chapitre cathédrale avaient refusé d’approuver les décisions du synode, l’évêque ne pouvait officier « pontificalement » et l’affaire dura jusqu’au début de l’année 1604. M. Vincent dut s’adresser à un autre évêque.

Le 23 septembre 1600, M. Vincent profitant d’un temps de vacances, reçoit la prêtrise à l’âge de 19 ans, des mains d’un prélat aveugle et moribond, François de Bourdeilles, évêque de Périgueux qui l’ordonna à Château l’Évêque.

Rappelons que le Concile de Trente exigeait l’âge de 24 ans pour être ordonné, mais le Concile a tardé à être appliqué en France. Jusqu’à l’Assemblée Générale du Clergé de 1615. Comme en 1600, il avait 19 ou 20 ans, il lui fallait peut être un évêque conciliant.

Une première déception, un premier échec l’attend. M. Vincent apprend que son installation à la paroisse de Thilh en Chalosse n’aura pas lieu, pour deux raisons, d’une part parce que M. Vincent continuait ses études à Toulouse, il ne pouvait résider à la cure comme l’évêque de Dax avait insisté au synode diocésain, d’autre part, un autre, M. Saint-Soubé avait obtenu la paroisse de la curie romaine.

Les Voyages de M. Vincent

Premier voyage à Rome en 1601

C’est là qu’il s’ouvrit au Souverain pontife, en la personne de Clément VIII, un pape que M. Vincent a toujours tenu pour saint.

À Rome, il a rencontré des frères qui dirigeaient l’hôpital du St-Esprit et qui se dévouaient pour soigner les pauvres et les mourants. Ils relevaient de l’ordre créé par Camille de Lellis – Les Camiliens : l’une de leurs citations était : « les pauvres sont nos Seigneurs et nos maîtres ».

En 1604, M. Vincent est bachelier en théologie. Il aura donc fait 7ans de théologie.

Vincent entreprend une série de voyages en vue d’obtenir un statut conforme à ses ambitions : le bénéfice d’une honnête retirade.

Il va à Bordeaux, revient à Toulouse puis prend la route de Castres sur un cheval de louage pour une succession. Le vilain s’étend sauvé à Marseille, M. Vincent vendit le cheval de louage et le poursuivit jusqu’à Marseille. Là, il fit emprisonner le fuyard qui lui donna 300 écus des 400 écus qu’il lui devait d’un héritage d’une veuve de Castres.

Vincent décide alors de revenir par la mer jusqu’à Narbonne. Mal lui en prend, le bateau est capturé par les Barbaresques qui conduisent les captifs jusqu’à Tunis. Commencent alors deux années de servitude. Tour à tour, il deviendra la propriété d’un pêcheur, puis d’un médecin spagirique, alchimiste et à demi sorcier, puis d’un neveu du médecin et enfin d’un renégat de Nice avec qui il se sauvera, traversant la méditerranée pour débarquer le 28 juin 1607. On le retrouve à Rome en 1608. Tout cela fait l’objet de deux lettres de captivité. Elles ont fait débat.

Les débuts de son ministère : un homme qui se cherche

À la fin de l’année 1608, M. Vincent débarque à Paris. Il est modestement installé dans une chambre qu’il partage avec un compatriote, Bertrand Dulou, juge de la cité de Sore, au nord de Pouy. Ce logis se situait dans le faubourg Saint-Germain.

C’est au cours des premiers mois de son séjour parisien qu’il arrive à M. Vincent une affaire bien désagréable. Etant immobilisé par la fièvre dans le logis qu’il partage encore avec le juge de Sore, M. Vincent fait appel au commis de l’apothicaire pour lui apporter une potion. Celui-ci réussit à dérober une bourse, avec 400 écus. Le juge, de retour, s’en aperçoit et accuse M. Vincent de vol. Il va même jusqu’à publier un monitoire contre lui.

* Monitoire : terme de jurisprudence ecclésiastique. Le monitoire était publié au cours du prône dans la paroisse, pour obliger les fidèles à venir déposer sur les faits concernés.

Vincent préfère se taire. Quelques mois plus tard, le voleur est découvert et avoue son larcin. Le juge s’excusera. Mais M. Vincent ne parvint à l’oublier. On voit déjà un profond changement chez lui en pratiquant le conseil évangélique : supporter l’injustice sans se plaindre.

Il déménage à la suite de cette affaire. Il cherche un emploi fixe. Un ami, M. Leclerc de la Foret, réussit à lui trouver une place parmi les aumôniers de la Reine Marguerite de Valois : la Reine Margot. Son entrée n’est pas fracassante. Il passe par la porte de service réservée aux multiples distributeurs d’aumônes que la Reine recueillait pour sa tranquillité spirituelle ! De ce poste, il apprend à connaître le Grand Monde, celui des riches, mais aussi l’autre réalité cachée, celle des pauvres.

Vincent n’a pas perdu pour autant sa véritable ambition, l’obtention d’un bon bénéfice et le retour au pays. Le 10 février 1610, il écrit à sa mère :« L’assurance que Monsieur de Saint-Martin m’a donnée de votre bon portement m’a autant réjoui… que le séjour qu’il me faut faire dans cette ville pour recouvrer l’occasion de mon avancement (que mes désastres m’ont ravi) me rend fâché pour ne vous pouvoir aller rendre les services que je vous dois, mais j’espère tant en la grâce de Dieu qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera le moyen de faire une bonne retraite, pour employer le reste de mes jours auprès de vous. J’ai dit l’état de mes affaires à Monsieur de Saint-Martin, qui m’a témoigné qu’il voulait succéder à la bienveillance et à l’affection qu‘il a plu à Monsieur de Comet nous porter. Je l’ai supplié de vous communiquer le tout. (…) Je désirerais aussi que mon frère fit étudier quelqu’un de mes neveux. Mes infortunes et le peu de service que j’ai encore pu faire à la maison lui en pourront possible ôter la volonté ; mais qu’il se représente que l’infortune présente présuppose un bonheur à l’avenir.»

« L’occasion de mon avancement »… « Le moyen de faire une honnête retraite »… « L’état de mes affaires »… Autant d’expressions qui explicitent bien l’Esprit, le projet de M. Vincent en 1610 et sans doute depuis longtemps, rien vraiment de scandaleux ni annonciateur de l’avenir. À 29 ans, M. Vincent pense à l’honnête retirade et pour bientôt.

Le 14 mai 1610, il fait l’acquisition de l’abbaye de Saint-Léonard-de-Chaumes, près de la Rochelle, dont il croit les revenus considérables mais l’affaire se révèle mauvaise et il devra s’en défaire.

Dans l’entourage de la Reine Margot, M. Vincent fait la connaissance d’un « célèbre docteur », qui s’était illustré « en la qualité de théologal » dans la lutte contre les hérétiques. Ce savant fut assailli « par des tentations bien violentes contre la foi ».

À son chevet, M. Vincent eut l’inspiration de prendre sur lui les peines dont souffrait le pauvre théologal. Ce dernier s’éteignit dans la paix, mais M. Vincent connut les affres des doutes et des tentations.

Vincent entre alors dans une des périodes les plus sombres de sa vie. Sa foi chrétienne elle-même vacille et l’on raconte que ne pouvant même plus articuler une prière, il écrivit le Credo sur un papier qu’il touchait de temps à autre en guise d’acte de foi. Il n’en sortira qu’au bout de plusieurs années.

Désemparé, il se confie à M. de Bérulle, ecclésiastique de renom et de grande influence qui fonde l’Oratoire en novembre 1611. M. Vincent y séjournera quelques mois. Puis il accepte la cure de Clichy, alors paroisse rurale de quelques 6000 habitants. Il en prend possession le 2 mai 1612 et y restera seize mois, seize mois au cours desquels il semble retrouver un peu son équilibre. Il est prêtre depuis douze ans et c’est pratiquement la première fois qu’il se trouve en situation pastorale, « au milieu des pauvres gens des champs ». Il y est aussitôt à l’aise et même heureux : « J’étais si content, dira-t-il, que je me disais à moi-même : mon Dieu ! Que tu es heureux d’avoir un si bon peuple… Je pense que le pape n’est pas si heureux qu’un curé au milieu d’un peuple qui a si bon cœur. » (IX, 646.)

Mais alors, pourquoi ne pas rester à Clichy ? C’est que M. Vincent n’a pas encore renoncé à son projet de situation d’honnête retirade ; en septembre 1613 sur présentation de M. de Bérulle, il entre comme précepteur dans la grande famille des de Gondi. C’est une place très enviable et qui remet M. Vincent en relation avec les grands de la société.

C’est vraisemblablement dans cet état d’esprit que les événements de 1617 vont bientôt le surprendre et l’interpeller au point de l’amener à changer radicalement de vie.

Les événements de Dieu Gannes-Folleville et Châtillon-sur-Châralorone

Vincent a été marqué par deux événements fondamentaux et fondateurs qui vont le faire naître véritablement à la miséricorde de Dieu et à la mise en place de la charité.

Deux événements dans son ministère pastoral deviennent pour lui découverte, « illumination ». Pour lui, à Folleville comme à Chatillon, Dieu parle et se révèle dans L’EVENEMENT, et particulièrement dans des événements où les pauvres sont impliqués.

Relisons ces 2 épisodes.

Gannes-Folleville (25 janvier 1617)

Vincent accompagne Mme de Gondi dont il est l’accompagnateur spirituel, dira-t-on aujourd’hui. Et voici qu’on le demande auprès d’un mourant dans le village voisin de Gannes.

Vincent reçoit la confession du vieillard… Et voilà comment M. Vincent raconte la suite :

 « La grâce porta le paysan de Gannes à faire l’aveu public, même devant Mme de Gondi, dont il était vassal, des graves péchés de sa vie passée. « Ah ! Monsieur, qu’est-ce que cela ? dit alors cette vertueuse dame. Qu’est-ce que nous venons d’entendre ? Il est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres gens. Ah ! si cet homme, qui passait pour homme de bien, était en état de damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal ? Ah ! M. Vincent, que d’âmes se perdent ! Quel remède à cela ? » […] C’était au mois de janvier 1617 que cela arriva ; et le jour de la Conversion de Saint Paul qui est le 25, cette dame me pria de faire une prédication en l’Eglise de Folleville pour exhorter les habitants à la confession générale ; ce que je fis. Je leur représentai l’importance et l’utilité, et puis je leur enseignai la manière de la bien faire ; et Dieu eut tant d’égard à la confiance et à la bonne foi de cette dame (car le grand nombre et l’énormité de mes péchés eussent empêché le fruit de cette action) qu’il donna la bénédiction à mon discours ; et toutes ces bonnes gens furent si touchés de Dieu, qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai de les instruire et de les disposer aux sacrements, et commençai de les entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les Révérends Pères Jésuites d’Amiens de venir au secours […] Et voilà le premier sermon de la Mission et le succès que Dieu lui donna, le jour de la Conversion de Saint Paul ; ce que Dieu ne fit pas sans dessein en un tel jour. » (XI, 4-5)

« Quel remède à cela ?… » Et c’est Mme de Gondi qui pousse M. Vincent à réagir, c’est elle qui l’engage à prêcher le lendemain, elle qui suggère le thème du sermon, elle enfin qui l’invite à continuer l’expérience dans les autres villages. Sans Mme de Gondi, l’événement de Gannes-Folleville aurait eu beaucoup moins d’importance et de retentissement.

De l’expérience de M. Vincent, on peut faire quelques remarques :

Saint Vincent mesure ici les a­vantages de l’intervention missionnaire par rapport à la « Pastorale sédentaire » du Curé. Au vieillard de Gannes, il était difficile de trouver un prêtre pour se confesser, ce qui devient pour M. Vincent une pauvreté spirituelle. Dans sa lettre au pape URBAIN VIII, de Juin 1628, M. Vincent précisera ce point : « … Les pauvres gens des champs…. meurent souvent dans les péchés de leur jeunesse, pour avoir eu honte de les découvrir à des curés ou à des vicai­res qui leur sont connus et familiers » (I, 45).

  1. L’intervention missionnaire se présente donc comme un complément nécessaire et efficace de la « Pastorale sédentaire ».
  2. Cette expérience de l’Intervention Missionnaire fait naître chez M. Vincent l’idée d’« I­TINERANCE ». Il en est question dans le texte ci-des­sus : « Nous fûmes ensuite aux autres villages qui ap­partenaient à Madame en ces quartiers-là… »
  3. La grande importance accordée à la Prédication et, bien sûr, à la confession générale. Le missionnaire est l’Homme de la Parole et du sacrement de la Confession. D’où, le schéma de la Mission : « les instruire, les disposer aux sacrements, les entendre en confession ».
  4. M. Vincent doit faire appel à d’autres. Déjà, il doit prendre conscience du besoin d’être plusieurs pour faire face à cette pastorale… (XI, 4-5). Ce travail étant contraire aux différents Instituts (XI, 171).
  5. M. Vincent voit les événements et y reste fidèle.
  • Il constate une double ignorance : celle du peuple sur les vérités nécessaires au Salut ; celle des Curés sur la formule de l’absolution.
  • Il perçoit une défaillance concrète de la Foi et prend conscience de cette situation collective et du pressant besoin d’agir.

Vincent a toujours reconnu cette date comme étant le principe de son Œuvre Missionnaire : « Et voilà le premier sermon de la Mission, et le succès que Dieu lui accorda le jour de la conversion de Saint Paul ; Ce que Dieu ne fit pas sans dessein, en un tel jour », (XI, 4).

Pour bien montrer aussi le caractère providentiel de l’origine de la Mission, il confiera plus tard à ses Missionnaires : « Hélas ! Messieurs et mes frères, jamais personne n’avait pensé à cela, l’on ne savait ce que c’était que les Missions, nous n’y pensions point et ne savions ce que c’était, et c’est en cela que l’on reconnaît que c’est une œuvre de Dieu » (XI, 169).

Vincent est parti d’un regard sur la vie, et non d’une théorie sur la Mission. Il reconnaît lui-même que c’est l’amour des pauvres qui explique la tâche de la Compagnie de la Mission : « Allons donc, mes frères, et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés » (XI, 393). […] Déjà se dessine une constante de M. Vincent : Quand il a bien saisi l’évènement, qu’il a compris sa coïncidence avec la volonté de Dieu, c’est alors qu’il passe à l’action. Pour lui, il faut savoir attendre, « ne pas enjamber sur la Providence » (I, 26­-28 ; IV, 123) et puis, quand on est sûr, courir aux be­soins du prochain « comme on court au feu » (XI, 31). (Vincent Depaul, son expérience spirituelle, p. 26. 27. 28)

Châtillon sur Chalâronne (20-23 août 1617)

En voulant être un bon curé de campagne, M. Vincent quitte les Gondi. En fait, c’est une véritable fuite. Pourquoi quitte-t-il les Gondi après le fantastique élan de Folleville ? M. Vincent ne se sent pas lié pour autant aux Gondi. Il pourrait missionner ailleurs… Plusieurs raisons l’incitent au départ.

Un appel de détresse des chanoines, comtes de St Jean de Lyon, navrés de voir les pauvres de Châtillon abandonnés par ses desservants (c’est la raison officielle).

  • Le consentement de Bérulle à aller ailleurs,
  • Le peu d’intérêt pour ses leçons aux enfants des Gondi (I, 21),
  •  L’envahissement excessif de Mme de Gondi (ce sont les raisons cachées),
  • L’appel à se donner aux pauvres, dégagé de toute autre responsabilité, (C’est la raison profonde).

Le 1er août il prend possession de la cure de Châtillon-les-Dombes, l’église de Saint-André de Chatillon, aujourd’hui Chatillon-sur-Chalaronne, près de Bourg-en-Bresse, Ain). Une nouvelle étape commence : l’histoire des charités.

Le film M. Vincent commence à Chatillon. En fait il a été filmé à Pérouges.

Et voici que le 20 août, un deuxième événement l’interpelle et l’aide à mieux découvrir ce que Dieu veut de lui. Voici ce qu’il raconte de cet événement :

 « J’étais curé en une petite paroisse, quoiqu’indigne. On me vint avertir qu’il y avait un pauvre homme malade et très mal accommodé en une pauvre grange, et cela lorsque j’étais sur le point d’aller faire le prône. […] On me dit son mal et sa pauvreté, de telle sorte que, pris de grande compassion, je le recommandai fortement et avec tant de ressentiment que toutes les en furent touchées. Il en sortit de la ville plus de cinquante ; et moi, je fis comme les autres, le visitai et le trouvai en tel état que je jugeai à propos de le confesser ; et comme je portais le Saint Sacrement, je rencontrai des femmes par troupe et Dieu me donna cette pensée : « Ne pourrait-on point réunir ces bonnes dames et les exhorter à se donner à Dieu pour servir les pauvres malades ? » (IX, 208-209)[…] Dans un autre passage car il y en a deux, il dira «Je proposai à toutes ces bonnes personnes que la charité avait animées à se transporter là, de se cotiser, chacune une journée, pour faire le pot non seulement pour ceux-là, mais pour ceux qui viendraient après ; et c’est le premier lieu où la Charité a été établie.» (IX, 244)

Trois jours plus tard est effectivement constituée une association de dames chargées de visiter, de soigner, de nourrir tous les pauvres malades « à domicile » de la paroisse. C’est la toute première fondation de M. Vincent. Ce sont aujourd’hui les Equipes St-Vincent…

On reconnaît là, M. Vincent le réaliste : le paysan avisé prompt à s’émouvoir, puis à réfléchir.

Sa stratégie, elle, est des plus intéressantes : il s’agit d’être efficace et pour cela d’organiser un tour de garde. L’expression « faire le pot » est significative de l’extrême nécessité. C’est le mercredi 23 août 1617 que cette association est mise sur pied pour palier à une charité. On possède l’original de ce règlement provisoire ainsi que le règlement définitif, l’approbation de l’archevêque de Lyon et le procès-verbal signé par ce dernier. Il a été découvert en 1839 dans les archives de la Mairie de Chatillon-sur-Chalaronne, cf. XIII, 423 ss). L’essentiel est prévu, par exemple, la nécessité de se faire remplacer.

Deux buts précis sont alors assignés à l’association : « médeciner, guérir le corps, en prendre soin» et exhaler l’âme. Deux êtres y jouent un rôle complémentaire : le Christ qui impute à lui-même le bien fait aux pauvres « Ce que vous faites à l’un de ces petites, c’est à moi que vous le faites… » et la Vierge Marie celle qui « étant invoquée et prise pour patronne aux choses d’importance, il ne se peut que tout n’aille à bien et ne redonde à la gloire du bon Jésus son Fils. »

Trois, quatre mois s’écoulent avec cette mise sur pied transitoire. L’expérience aidant, les usagers et M. Vincent préparent un texte définitif : celui-ci est daté du 12 décembre 1617, et ce texte est connu sous le nom de : « Règlement de Châtillon. » (XIII, 423-439)

Les historiens ne tarissent pas d’éloges sur l’excellence de ce document : Dodin dit : « un chef d’œuvre d’organisation et de tendresse ». Et de Mr Roman : « Admirable page de civilité et de charité chrétienne. »

« Celle qui sera en jour, ayant pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture des pauvres en son jour, apprêtera le dîner, le portera aux malades, en les a bordant les saluera gaiement et charitablement, accomodera la tablette sur le lit, mettra une serviette dessus, une gondole et une cuillère et du pain, fera laver les mains aux malades et dira le Benedicite, trempera le potage dans une écuelle et mettra la viande dans un plat, accomodant le tout sur ladite tablette, puis conviera le malade charitablement à manger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère, le tout avec amour, comme si elle avait affaire à son propre fils ou plutôt à Dieu, qui impute fait à lui-même le bien qu’elle fait aux pauvres […] Elle lui dira quelque petit mot de Notre-Seigneur, en ce sentiment tâchera de le réjouir s’il est fort désolé, lui coupera sa viande, lui versera à boire, et l’ayant mis en train manger, s’il a quelqu’un auprès de lui, le laissera et ira trouver un autre pour le traiter de la même sorte, se ressouvenant de commencer toujours par celui qui a quelqu’un avec lui et de finir par ceux qui sont seuls, afin de pouvoir être auprès d’eux plus longtemps ; puis reviendra le soir leur porter à souper avec même appareil et ordre que dessus. » (XIII, 423-428)

L’évènement de Châtillon, comme celui de Folleville, sont peut-être ordinaires mais M. Vincent a, lui, la conviction que dans l’un et l’autre cas, c’est Dieu qui s’est clairement manifesté. Par la suite, quand M. Vincent parlera de la Congrégation de la Mission et de la Compagnie des Filles de la Charité, il affirmera toujours que tout a vraiment commencé à Folleville et à Châtillon.

Vincent ne se contente pas d’en rester à une compassion sans engagement. Il prend au sérieux toute personne en sa pauvreté. Il ne s’arrête pas à l’observation, il passe à l’action. Il a compris que le seul langage à tenir, celui qui touche les cœurs est celui de l’action. C’est ce qu’il nomme « passer de l’amour affectif à l’amour effectif ».

 « L’amour affectif, c’est la tendresse dans l’amour. Vous devez aimer Notre-Seigneur tendrement et affectionnément, comme un enfant qui ne peut se séparer de sa mère et crie « Maman » dès qu’elle se veut éloigner. Ainsi un cœur qui aime Notre-Seigneur ne peut souffrir son absence et se doit tenir à lui par cet amour affectif, lequel produit l’amour effectif. Car le premier ne suffit pas, mes sœurs ; il faut avoir les deux. Il faut de l’amour affectif passer à l’amour effectif, qui est l’exercice des œuvres de la Charité, le service des pauvres entrepris avec joie, courage, constance et amour. Ces deux sortes d’amours sont comme la vie d’une sœur de la Charité, car être Fille de la Charité, c’est aimer Notre-Seigneur tendrement et constamment […] L’amour des Filles de la Charité n’est pas seulement tendre ; il est effectif, parce qu’elles servent effectivement les pauvres, corporellement et spirituellement », (Conférence du 9 Février 1653).

RETOUR À PARIS : RENCONTRES ET INFLUENCES

Dans la vie de M. Vincent, certains événements deviennent événements de Dieu, mais certaines rencontres vont aussi l’influencer et devenir événements de Dieu.

Des rencontres qui l’influencèrent et manifestèrent la présence de Dieu.

C’est une véritable coalition qui se forme chez les Gondi pour que l’Aumônier revienne. On fait également pression auprès de M. de Bérulle afin que M. Vincent obtempère à ses volontés. Le 23 décembre 1617, il est à nouveau à Paris.

Mais dorénavant le voici véritablement missionnaire. En février 1618, il est à Villepreux, puis missionne à Joigny et dans les villages alentour – Villecien et Paroy-sur-Tholon. À Joigny, une charité est créée sous l’impulsion de Mme de Gondi. À cet effet, « elle offre le produit des péages prélevés auprès des mariniers qui passent les dimanches et jours de fêtes sous les ponts de la cité. » (Le Précurseur. M. Pujo, p. 95). M. Vincent rencontre à Villecien Mlle du Fay qui sera la grande bienfaitrice de ses œuvres. Puis une autre mission à Montmirail en Champagne l’attend.

Entre le 7 novembre 1618 et le13 septembre 1619, Vincent rencontre François de Sales dont il avait déjà lu l’ouvrage intitulé : « L’Introduction à la vie dévote » (1608) et « Le Traité de l’Amour de Dieu » (1616).

Combien de fois a-t-il conversé avec François de Sales ? Difficile à dire. Ce qui est sûr, sa rencontre avec François de Sales va jouer un rôle déterminant dans sa vie ; M. Vincent sera influencé par leurs longues conversations.

« Il sera marqué, à tout jamais, par les vertus de François de Sales : sa douceur, sa bonté et son humilité ». (Le Précurseur, p. 99). M. Vincent essaiera de suivre ce modèle. Vincent, au procès de béatification déclarera « J’ai été souvent honoré de sa familiarité… j’étais porté à voir en lui l’homme qui m’a le mieux reproduit le Fils de Dieu sur terre… sa douceur et sa bonté débordaient sur ceux qui avaient la faveur de ses entretiens, et j’en fus [1]. »

Compréhension et estime, voilà ce qui caractérise ces deux hommes de foi.

 C’est à la demande de François de Sales qu’arrive à Paris Jeanne Françoise Frémiot de Chantal, qui le 1er mai, inaugure le pre­mier établissement de la Visitation à Paris. À l’origine les Visitandines devaient visiter les pauvres et les malades d’où le nom de visitation, et donc ne pas être cloîtrées. Mais devant l’opposition de l’archevêque de Lyon, François de Sales a dû y renoncer. En recevant cette confidence, M. Vincent saura profiter de l’intuition de François de Sales pour mener à bien son projet des Filles de la Charité qui ne seront pas cloîtrées. M. Vincent, collaborateur de Monseigneur de Genève, collaborera également avec Sainte Jeanne de Chantal puisque c’est à la demande de Monseigneur de Genève et avec l’accord de l’archevêque de Paris qu’il deviendra supérieur de la maison des visitandines de Paris. Ste Jeanne lui demandera d’être également son conseiller spirituel. M. Vincent aura une vision à la mort de Sainte Jeanne :

 Vision des trois globes :

« Cette personne m’a dit qu’ayant eu nouvelle de l’extrémité de la maladie de notre défunte, elle se mit à genoux pour prier Dieu pour elle, et que la première pensée qui lui vint en l’esprit fut de faire un acte contrition des péchés qu’elle a commis et commet ordinairement, et qu’immédiatement après il lui parut un petit globe de feu, qui s’élevait de terre et s’alla joindre en la supérieure région de l’air à un autre globe plus grand et plus lumineux, et que les deux, réduits en un, s’élevèrent plus haut, entrèrent et se resplendirent dans un autre globe infiniment plus grand et plus lumineux que les autres, et qu’il lui fut dit intérieurement que ce premier globe était l’âme de notre digne Mère, le second celle de notre bienheureux Père et l’autre l’essence divine, que l’âme de notre digne Mère s’était réunie à celle de notre bienheureux Père, et les deux à Dieu, leur souverain principe. » (Coste 34 – 125-128)

D’autres hommes marqueront M. Vincent.

Monsieur de Bérulle comme nous l’avons déjà vu. M Vincent prendra par la suite ses distances vis-à-vis de lui. Monsieur de Bérulle manifestera une certaine hostilité à ses projets.

André Duval, professeur de théologie à la Sorbonne qui est le véritable conseiller de M. Vincent et de la Congrégation naissante. C’est M. Duval qui fit connaître Benoît de Canfield à M. Vincent et M. Vincent s’inspirera quelquefois de son ouvrage : « La Règle de Perfection ».

Un ami Jean du Vergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran. Là aussi, c’est une vraie amitié, malgré leurs divergences quand l’enseignement de Saint Cyran devint un danger pour les âmes.

Vincent reste toujours fidèle à son ami en témoignant en sa faveur (XIII, 86-93) devant le Juge ecclésiastique, sans oublier Sainte Thérèse et Ignace de Loyola.

C’est tout ce milieu spirituel de la première partie du XVII° siècle qui a influencé M. Vincent.

Aumônier des Galères

On a tous à l’esprit, l’image de M. Vincent qui prend la place d’un galérien. La véracité de cette histoire a toujours éveillé des doutes chez les biographes, même si elle a été confirmée par des témoins au procès de béatification (Abelly laisse entrevoir une certaine hésitation et Collet la combat vigoureusement). Ce qui est plus recevable des biographes modernes est que M. Vincent ait été appelé à la construction d’un hôpital en faveur des galériens de Marseille. Le projet n’ayant pas abouti, faute de fonds, l’idée vint à M. de Gondi de créer la charge d’Aumônier royal des galères et de la confier à M. Vincent.

Le 8 février 1619, M. Vincent devient Aumônier général des Galères. Le 12 février 1619, il prête serment. Aussitôt M. Vincent visite ses pauvres paroissiens, à Paris, à Marseille. À Paris, les forçats étaient placés dans une maison de louage, transformée en prison, près de St-Roch, d’où son nom, prison de St-Roch.

Il leur prêche même une mission à Marseille en 1622 et à Bordeaux en 1623.

Terminons par un dernier événement : l’épisode de Marchais (1620-1621) (X1, 34-37) qui a confirmé l’intuition de M. Vincent, à savoir : « le pauvre peuple se damne et les prêtres ne s’en soucient pas ».

En 1620, en prêchant une mission dans la paroisse de Montmirail, village de Champagne, M. Vincent est confronté à un huguenot. (En fait 3 huguenots. Il en fait le récit pour encourager ses missionnaires à persévérer dans leur vocation. M. Vincent raconte son entretien avec un hérétique qui se convertira.

Ce protestant fait des objections contre l’Eglise catholique : « Monsieur, vous m’avez dit que l’Eglise de Rome est conduite du Saint Esprit, mais c’est ce que je ne puis croire, parce que, d’un côté, l’on voit des catholiques de la campagne abandonnés à des pasteurs vicieux et ignorants…..et d’un autre, l’on voit les villes pleines de prêtres et de moines qui ne font rien ; et peut-être que dans Paris il s’en trouverait dix mille, qui laissent cependant ces pauvres gens des champs dans cette ignorance épouvantable par laquelle ils se perdent. Et vous voudriez me persuader que cela soit conduit du Saint-Esprit ! Je ne le croirai jamais ” (XI, 34- 37).

Vincent essaiera bien d’argumenter en disant que « les prêtres inutiles ne sont pas l’Eglise. » Rien n’y fait.

« Un an après, il donne une Mission à Marchais ; le protestant y assiste. Il voit le soin apporté à l’instruction ; il en est profondément bouleversé au point de retrouver le chemin de la Foi. » (Vincent Depaul. Son Expérience spirituelle. p. 36)

Telle est la confirmation de Folleville. La mission est nécessaire. La conversion de ce protestant huguenot en est l’expression.

Les gens des champs sont abandonnés. Il faut que l’Eglise revienne aux Pauvres et ainsi elle redeviendra l’Eglise de Dieu, d’où la nécessité impérieuse d’un renouveau sacerdotal.

C’est ce à quoi M. Vincent en abordant la quarantaine va tendre, exploitant toutes les expériences acquises qui ont façonné son être. C’est dorénavant l’heure des grandes réalisations et le temps des fondations.

NAISSANCE DE LA CONGRÉGATION DE LA MISSION

Mais pour cela, il faut fonder une Congrégation et avoir sa propre maison pour accueillir les membres de la nouvelle Congrégation. M. Vincent a toutes les peines du monde à trouver des prêtres qui acceptent de l’accompagner dans ses missions à la campagne. Il ne s’en trouve qu’un, le père Antoine Portal. C’est après avoir consulté l’archevêque de Paris que les Gondi suggèrent à M. Vincent de fonder lui-même une Congrégation. Mme de Gondi est déjà malade et elle souhaite que l’affaire soit conclue. Le collège des Bons-Enfants étant presque vide, l’archevêque de Paris donne son accord pour le mettre à la disposition de M. Vincent. (Louis de Guyart, docteur en théologie cède sa charge et le 1er mars 1624.)

Voilà M. Vincent, Principal du Collège des Bons-Enfants, et disposant d’une maison en compagnie de son fidèle adjoint : Antoine Portail. Dès lors, tout va très vite.

C’est le 17 avril 1625 que prend naissance la Congrégation de la Mission par un contrat. Celui-ci est un contrat d’association des premiers missionnaires en l’hôtel de la rue Pavée, paroisse St Sauveur : « La pieuse association de quelques ecclésiastiques de doctrine, piété et capacité connues […] pour […] s’appliquer entièrement et purement au salut du pauvre peuple, allant de village en village […] prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les porter à faire une bonne confession générale de toute leur vie passée. » (XIII, 197-205)

On note l’importance de l’itinérance, aller de village en village, (villes exclues) sur les terres des Gondi, et renoncer à tout bénéfice.

On a besoin de six ecclésiastiques et d’un supérieur. Enfin, M. Vincent est tenu de résider auprès des Gondi. Les Gondi remettent la somme de 45000 livres à M. Vincent.

Le 23 juin 1625, deux mois après, meurt Mme de Gondi, Françoise-Marguerite de Silly, épouse de Philippe-Emmanuel de Gondi.

Finalement, c’est Philippe Emmanuel de Gondi, ex général des galères, une fois entré à l’Oratoire, qui rendra à M. Vincent sa liberté en 1626.

Les débuts sont très modestes. Quand M. Vincent part en mission, il laisse le collège vide à ses voisins. Pourtant M. Vincent n’a de cesse de faire avancer la reconnaissance de la nouvelle Compagnie. « L’archevêque de Paris, Jean-François de Gondi, approuve officiellement, le 24 avril 1626, l’œuvre créée « par notre très cher frère Philippe-Emmanuel de Gondi […] et par notre chère sœur, dame Françoise-Marguerite de Silly […] de quelques ecclésiastiques qui s’emploient aux misions à catéchiser, prêcher et faire confession générale au pauvre peuple des champs ». Ces quelques ecclésiastiques ne sont encore que quatre lorsqu’ils signent, le 4 septembre, un acte d’association devant notaire et garde-notes du roi au Châtelet de Paris. Le même jour M. Vincent fait donation à sa famille de tous ses biens. » (cf. M. Pujo – Fondation de la Congrégation de la Mission, p. 111.)

Le projet de M. Vincent va susciter de l’hostilité, notamment de la part de Pierre de Bérulle, élevé au cardinalat en 1627, qui ne voit pas d’un bon œil l’entreprise de son ancien disciple.

Ce sera le tour des curés de la capitale qui se dresseront contre les lettres patentes par lesquelles le roi a approuvé la Mission. Ce qui n’empêchera pas le Parlement d’enregistrer en sa séance du 4 avril 1631, les lettres patentes du roi en faveur « des prêtres de la Mission ».

Vis-à-vis de Rome, M. Vincent devra s’y reprendre à plusieurs fois. Il envoie François du Coudray à Rome en 1631, avec la consigne de suivante : « Vous devez faire entendre que le pauvre peuple se damne faute de savoir les choses nécessaires au salut et faute de se confesser. Que si Sa Sainteté savait cette nécessité, elle n’aurait point de repos qu’elle n’eût fait son possible pour y mettre ordre… »

Finalement, le pape Urbain VIII prononce la reconnaissance officielle de la Congrégation de la Mission, en signant le 12 janvier 1633, la bulle Salvatoris Nostri.

Par elle, M. Vincent voit ses pouvoirs étendus. Ce n’est plus une association, c’est une Congrégation de la mission. Elle est donc exempte.

Sainte Louise de Marillac

Il faut maintenant parler de Ste Louise De Marillac. Disons-le, une vraie amitié, profonde, respectueuse de leurs personnalités, réunit ces deux grands saints. Et pourtant, ce ne fut pas facile pour elle.

Elle est née le 12 août 1591. Sa mère est inconnue. Elle est donc la fille naturelle de Louis De Marillac qui l’a reconnue. Elle en est profondément marquée. Très tôt, son Père la place au couvent royal de Poissy. Elle y rencontre l’affection de sa Grand tante mère Louise De Marillac, dominicaine et humaniste. Elle bénéficie de cette ferveur religieuse dominicaine et connaît la spiritualité de Ste Catherine de Sienne. À noter qu’à cette époque, la supérieure était une Gondi. À treize ans, elle perd son père le 25 juillet 1604. Louise est alors placée par son oncle et tuteur Michel De Marillac (1560-1632) dans un foyer parisien pour jeunes filles nobles. Elle embrase le Paris dévot et fréquente alors les capucines du Faubourg Saint-Honoré, les « Filles de la Croix » et pense à devenir l’une d’entre elles.

Mais, Michel De Marillac et son beau-frère Octavien Doni d’Attichy (mort en 1614) décident de lui faire épouser un petit fonctionnaire, Antoine Le Gras, (1577-1625), simple écuyer, mais honnête homme de la reine mère, Marie de Médicis. Ils se marient le 5 février 1613 en l’église de Saint-Gervais. Louise sera toujours appelée « Mademoiselle ».

Antoine tombe malade. Louise, persuadée d’avoir été infidèle à sa promesse d’être religieuse est envahie par un profond sentiment de culpabilité. Elle se met à douter de tout, de l’immortalité de l’âme, et même de l’existence de Dieu. C’est en la fête de la Pentecôte de 1623 qu’elle retrouve la certitude de la foi. En même temps, sa mission est précisée ; elle sera en une petite communauté aux services des pauvres. Elle ne comprend pas comment cela pourra se réaliser. Tout cela est relaté dans le texte de la « Lumière de la Pentecôte ». Un nouveau directeur lui est présenté, un prêtre de 40 ans : M. Vincent.

Antoine Le Gras meurt paisiblement le 21 décembre 1625. Louise, avec peu de ressources et un fils Michel de 12 ans, qui sera source de préoccupation, vient habiter rue St-Victor, non loin du Collège des Bons-Enfants dont M. Vincent  est le supérieur. « Dieu a un autre dessein pour vous ». Avec patience et bonté, il l’aide à se décentrer d’elle-même. Commence alors un long travail. M. Vincent et Louise se découvrent à travers lettres et rencontres. Louise fait entièrement confiance à M. Vincent, homme simple, rempli d’amour.

Vincent découvre chez Louise De Marillac une riche personnalité qui ne demande qu’à se révéler et s’épanouir.

Cependant les « Confréries de la Charité » se multipliant, certaines sont très vivantes, tandis que d’autres sont plus difficiles. Il faut être présent pour œuvrer au bon fonctionnement.

En mai 1629 M. Vincent envoie Louise visiter la Confrérie de Montmirail. Conscient de ce premier départ, M. Vincent lui donne un « ordre de mission. » Le voici : « Allez donc, Mademoiselle, allez au nom de Notre Seigneur. Je prie sa divine bonté qu’elle vous accompagne, qu’elle soit votre soulas (soulagement – consolation) en votre chemin, votre ombre contre l’ardeur du soleil, votre couvert à la pluie et au froid, votre lit mollet en votre lassitude, votre force en votre travail et qu’enfin il vous ramène en parfaite santé et pleine de bonnes œuvres. » (Doc 26)

Devenant ainsi Missionnaire de la Charité, Louise parcourt les routes de France : Saint-Cloud, Villepreux, Beauvais, Montreuil, Pontoise, Villeneuve-Saint-George, Liancourt, Loisy-en-Brie, Gournay-sur-Aronde, Asnières. Elle réunit les membres de l’association, les encourage dans leur travail et ranime leur ferveur. Son enthousiasme est communicatif. Cependant, aux yeux de M. Vincent, un problème subsiste.

Ces dames de la Charité ont une réelle répugnance quand il faut porter la marmite de soupe dans les taudis. Certaines suffoquent à la vue et à l’odeur qui s’en dégage. Elles envoient leurs servantes pour les remplacer.

Vincent va trouver la solution au cours d’une mission dans les environs de Suresnes

Il y rencontre une paysanne : Marguerite Naseau, désireuse de servir les pauvres. M. Vincent voit en cette rencontre un nouvel « Evénement de Dieu », la réponse à comment servir les pauvres.

Marguerite, âgée de trente-quatre ans, avait appris à lire en gardant les vaches. M. Vincent l’envoie auprès de Louise De Marillac. Celle-ci s’émerveille de l’ardeur de Marguerite.

Rapidement, d’autres filles de la campagne se présentent pour aider les Dames des différentes Confréries de la Charité de Paris, si bien que Louise a une intuition : « Ne faudrait-il pas qu’elle se consacre à la formation et au soutien de ces filles en vivant en communauté » ?

 La mort de Marguerite Naseau, des suites de la peste, en février 1633, interpellera autant Louise que M. Vincent. Pourtant celui-ci hésite. « Peut-on, alors que les couvents accueillent surtout des demoiselles de la noblesse ou de la bourgeoisie, proposer à des paysannes de se consacrer à Dieu, de former une communauté religieuse ? » (Petite vie de Louise De Marillac).

Finalement, en accord avec M. Vincent, Louise De Marillac réunit, en 1633, quelques filles toutes simples. Ainsi naquirent celles qui vont devenir les très célèbres « Filles de la Charité ». La fondation des Filles de la Charité est une création originale et audacieuse, surtout à cette époque.

Ce sont des religieuses sans voile ni vœux, « elles auront pour monastères les maisons des malades et celle où demeure la Supérieure. Pour cellule, une chambre de louage. Pour chapelle l’église paroissiale. Pour cloître, les rues de la ville. Pour clôture, l’obéissance. Pour grille, la crainte de Dieu. Pour voile, la sainte modestie. Pour profession, la confiance continuelle dans la Providence, l’offrande de tout ce qu’elles sont ». (Extraits des « Entretiens » aux « Filles de la Charité »). Vêtues simplement en gris, à peu près comme les jeunes filles pauvres de l’époque, les « Filles de La Charité » se développent très vite et s’efforcent d’être présentes au monde, à tous les rendez-vous de la misère…

Au service des prêtres

Venons-en à la formation des prêtres. Le Père Roman dans son livre Saint Vincent de Paul disait ceci : «M. Vincent était lent, quasi désespérément lent, quand il n’avait pas vu avec clarté la volonté de Dieu. Par exemple, dans l’acceptation de Saint Lazare, il mit un an à s’y résoudre. Mais une fois que la volonté divine s’était manifestée à travers un événement, à travers un ordre de l’autorité, ou travers le conseil d’une personne spirituelle, M. Vincent se décidait alors avec une rapidité surprenante. » (p. 279) Ce fut le cas pour les Conférences du mardi. Une fois de plus, Vincent crut entendre la voix de Dieu…

Parmi toutes les activités apostoliques de M. Vincent, il faut souligner ce qu’il a fait pour la « formation initiale et permanente » des prêtres.

Pour M. Vincent, l’expérience des missions auprès des gens de la campagne a nourri en lui cette conviction que si le peuple est ignorant des vérités de la foi, la faute en incombe principalement aux prêtres, d’où pour lui le sentiment de l’urgence du service de la formation des prêtres. « S’employer pour faire de bons prêtres et y concourir comme cause seconde et efficiente instrumentale, c’est faire l’office de Jésus-Christ qui, pendant sa vie mortelle semble avoir pris à tâche de faire douze bons prêtres, qui sont ses apôtres, ayant voulu, pour cet office, demeurer plusieurs années avec eux pour les instruire et les former à ce divin ministère ». (XI, 8)

L’activité de M. Vincent va prendre trois formes principales.

Les exercices des ordinands.

Au cours de l’été 1628, M. Vincent rencontre l’évêque de Soissons, Monseigneur Augustin Poirier. Celui-ci pensait réformer son clergé au moyen d’une retraite qui serait donnée aux futurs ordonnés. Au cours de cette entrevue, l’évêque sollicite M. Vincent pour prêcher cette retraite en septembre. Tels furent les premiers exercices des ordinands. Cela fut un tel succès que pareille formule fut reprise à Paris, puis dans de nombreux diocèses. À Rome, ils seront déclarés obligatoires par le pape Alexandre VII.

La Bulle d’approbation « Salvatoris Nostri », du 12 janvier 1633, les mentionne comme l’une des œuvres principales de la Congrégation. Ces exercices duraient de 10 à 15 jours, avant l’ordination. On enseignait l’oraison mentale, la théologie pratique et nécessaire, les cérémonies de l’Eglise. (I, 309) M. Vincent demandait aux « formateurs » d’édifier les ordinands, surtout par l’humilité et la modestie. Dans le contexte de l’époque, c’était un instrument d’une grande importance qui fera naître d’autres réalisations.

Les Conférences des mardis.

Les Conférences des mardis sont dans la continuité des exercices des ordinands et cela à partir de 1633. Ce sont d’anciens ordinands qui ont demandé à M. Vincent de pouvoir continuer, après leur ordination, un travail spirituel et pastoral commencé lors des exercices. « Pourquoi ne nous réunissez-vous pas, M. Vincent, en une association qui aurait pour objet de maintenir vivante en nous la ferveur de ces premiers moments » (Abelly, op. cit., 1.2, c.3, p. 246).

Ces conférences étaient des rencontres des prêtres où l’on « conférait » dans un esprit de partage à la fois simple et structuré sur la pastorale, les vertus chrétiennes etc… Un certain nombre de prêtres se retrouvaient ainsi à Saint Lazare chaque mardi pour un temps d’échange, de prière et de renouvellement de leur zèle sacerdotal : Olier, Jean Eudes, et le célèbre Bossuet. Un règlement fut établi à cet effet. (XIII, 128-132) On y apprend la manière dont se déroulaient les Conférences du mardi :

« On commence la conférence par l’invocation du Saint Esprit […] Puis on traitera de quelque vertu propre aux ecclésiastiques, dont on aura donné le sujet dans l’assemblée précédente, et sur laquelle chacun rapportera humblement et simplement, de parole ou par écrit, les pensées que Dieu lui aura données sur les motifs de cette vertu, sa nature et les moyens de les biens pratiquer ». (XIII, 130-131)

C’était donc un temps où les participants dialoguaient, s’enrichissaient et se confortaient mutuellement, comme une sorte de révision de vie pastorale, sur la manière de vivre le ministère.

Les grands séminaires.

Bien que les exercices des ordinands portassent du fruit, cela ne suffisait pas. Aux yeux de M. Vincent, la durée des retraites était trop brève pour assurer une vraie formation, d’où la formule des séminaires. Parallèlement aux autres établissements analogues (Saint-Sulpice, 1641-1642, Caen 1643), M. Vincent fonde des maisons pour adultes : aux Bons-enfants en 1642, puis à Annecy et à Alet. Il faut noter que le séminaire de M. Vincent avait son originalité. On insistait sur la formation spirituelle, sur la pratique pastorale ainsi que sur la vie communautaire. À ces confrères qui répugnent à être au service des séminaires, il dira « Ce serait une tromperie, et grande tromperie, à qui ne voudrait s’appliquer à faire de bon prêtres, et d’autant plus qu’il n’y a rien de plus grand qu’un prêtre. » (XII, 85)

Conclusion

Concluons en reprenant ce que dit le Père François Becheau : « Nous gardons, pour la plupart, dans le subconscient de notre mémoire, l’image bien connue du petit Saint glissant furtivement dans les rues glacées de Paris enveloppant douillettement dans sa vaste houppelande un pauvre bébé abandonné sous un porche d’une église est pleinement justifiée. L’œuvre des « Enfants abandonnés » sauve et élève peut-être jusqu’à dix mille bébés en vingt ans. De 1640 à 1660 M. Vincent reçoit les échos de toutes les détresses : les réfugiés de la guerre de Lorraine et les mendiants de toutes sortes pullulent dans la capitale. Le gouvernement est désarmé.

Vincent était opposé aux grandes concentrations de pauvres dans des hospices spécialisés et contre les mesures royales autoritaires, mais il accepta d’envoyer dans ces établissements, comme à la « Salpetrière », des Dames de la Charité pour humaniser cet « enfermement ».

Les prisonniers sont affreusement traités, ils « pourrissent vivants », apprend-il. Il va leur rendre visite, milite auprès de leurs responsables pour l’amélioration de leur sort et les fait visiter. De même pour les galériens dont il connaît bien le sort. Il leur envoie des Sœurs, fait ouvrir des infirmeries aux Galères et recommande aux puissants de mieux les traiter.

Car M. Vincent a l’oreille des puissants. Il est tellement connu ! Il intervient déjà auprès de Richelieu, mais en vain, pour faire cesser l’intervention royale très brutale en Lorraine. Il est présent au chevet de Louis XIII mourant. Sa veuve, Anne d’Autriche, la Régente, le prend comme confident et confesseur. Il devient alors membre du « Conseil de Conscience » qui est une sorte de Ministère des Affaires religieuses. Il y prend force position face aux jansénistes. Il s’efforce de faire nommer des évêques dignes.

Il avoue alors à un ami : « Je n’ai jamais été plus digne de compassion que je ne suis, ni, n’ai eu plus besoin de prières qu’à présent dans ce nouvel emploi. J’espère que ce ne sera pas pour longtemps ». Il y resta en fait dix ans, de 1642 à 1652. Son rayonnement est alors immense. Il dépasse les frontières du Royaume. De son vivant, ses œuvres s’organisent en Irlande, à Rome, à Alger, à Tunis, à Madagascar, en Pologne ; il en apprendra, avec une grande émotion, le martyre de ses premiers fils et de ses premières filles.

Une vie étonnante ! Elle s’est déployée dans les registres les plus divers : la pastorale rurale, la formation du clergé et des laïcs, les galériens, les prisonniers, les pauvres et les malades, mais aussi les grands de ce monde et le conseil royal… Il est partout. Il fait preuve d’une énergie et d’une capacité d’organisateur hors du commun. Son impact est considérable.

Soulignons ici le trait, peut-être le plus remarquable, de cette merveilleuse destinée : son unité de vie. Le même en toute simplicité partout et toujours, que ce soit auprès des humbles Filles de la Charité, des Séminaristes, des Grands du Conseil de Conscience.

Il est le même partout parce qu’il est vrai, sans pose aucune, dépossédé de lui-même et habité par un amour sans mesure du petit, du pauvre, du marginalisé… » (François Becheau. SJ. M. Vincent)

  1. Vincent meurt le 27 septembre 1660.

Devant une telle existence, relisons ce que disait l’historien Daniel Rops :

« L’Histoire voit en lui un des hommes les plus considérables de son temps, à tel point qu’il n’est nul manuel, ni laïc qu’il se veuille, qui ne lui fasse une place. Initiateur du sens social à une époque où achevait de se rompre la solidarité de la cité, de la commune qui, au Moyen âge, soulageait les misères et où, cependant les guerres et les désordres rendaient plus que jamais indispensables l’entraide et le secours mutuel, il a su associer toutes les classes dans un même effort pour soulager la misère des hommes, susciter tant de générosité individuelles que la face de la France en a été changée [2] ».

NOTES

[1]Déposition de Vincent de Paul au procès de béatification de François de Sales », 17 avril 1628 (S.V. XIII, 66 à 84).

[2]. Daniel Rops, « Eglises des temps classiques », p. 60.

[i]« L’année 1580 a en sa faveur le fait que le mardi de Pâques (qui est la seule référence concrète d’Abelly) tombait cette année le 5 avril, fête de saint Vincent Ferrier, ce qui pourrait expliquer le prénom de Vincent que l’on a donné à l’enfant qui venait de naître. Saint Vincent de Paul professa toujours une grande dévotion au dominicain valencien et l’avait comme second patron », Abelly, op. cit., 1, 3, C. 9, p. 94 ; José Maria ROMAN, Saint Vincent de Paul, p. 21

Vincent de Paul, qui es-tu ?

Conférence donnée à St-Just en Chaussée (Oise) le 15 décembre 2016

Vincent de Paul, qui es-tu ? Telle est l’appellation de cette troisième conférence. Et personnellement, je la trouve très judicieuse. Car pour nous, hommes et femmes du XXIe siècle, M. Vincent nous parle encore. Nous avons toujours à le redécouvrir car sa figure fait partie de ces géants qui ont marqué leur époque.

QUELQUES ÉLEMENTS BIOGRAPHIQUES SUR M. VINCENT

Vincent de Paul, qui es-tu ? Telle est l’appellation de cette troisième conférence. Et personnellement, je la trouve très judicieuse. Car pour nous, hommes et femmes du XXIe siècle, M. Vincent nous parle encore. Nous avons toujours à le redécouvrir car sa figure fait partie de ces géants qui ont marqué leur époque. Nous sommes loin d’avoir épuisé la richesse de sa personnalité et de son œuvre. Aujourd’hui bon nombre d’ouvrages paraissent encore sur lui. Le dernier en titre est de Marie-Joëlle Guillaume.

Vincent est né le 28 mars 1581, ou encore 1580, plus précisément le 5 avril 1580 [i]. Il est le fils d’un paysan, Jean de Paul, propriétaire d’un petit domaine et d’une maison, surnommée « Ranquines ». En langage patois landais, cela signifie « le boiteux », car son père claudiquait. Etait-ce un accident ou une maladie, on l’ignore.

Ranquines est situé sur le territoire de la paroisse de Pouy, au nord de Dax. L’origine du nom de la famille viendrait du ruisseau de Paul qui croise à mi-distance la route reliant la maison natale au sanctuaire de Buglose ou encore une maison du même nom située à Buglose. Mais aucun document ne l’atteste.

L’origine du patronyme peut aussi venir du latin « Palus », marais, « Paùl » en espagnol et se prononce paoul. Dans un document de 1615, à l’occasion de son accession au canonicat d’Écouis, le nom de Vincent est orthographié : Vincent de Paoul.

De Paul ou Depaul ? On trouve les deux orthographes au XVIIsiècle. Et la particule n’a pas forcément une connotation nobiliaire. Toute sa vie, M. Vincent signera Depaul.

Par contre, sa mère, Bertrande de Moras, appartient à une famille de lignée bourgeoise, peut-être même de petite noblesse locale. Si aucun document écrit ne l’atteste, elle serait née au village même de Pouy, dans une maison située au cœur d’un domaine rural propriété d’une famille de robe, demeurant à Dax, et venant séjourner pour les vacances dans cette campagne. Le frère de Bertrande, Jean de Moras, est avocat au présidial de Dax. Il a épousé une Jeanne de Saint-Martin, apparenté à M. de Comet. Ce dernier deviendra bientôt le premier protecteur du jeune M. Vincent. » (Le Précurseur. P. 17)

Le père de M. Vincent appartenait à une classe bénéficiant de certains privilèges, notamment celui de l’exploitation de bois : les Capcezaliers. Ils pouvaient ramasser le bois mort et, sur autorisation spéciale, couper du bois vert pour le chauffage de leur famille.

Vincent était le troisième d’une famille de six enfants : Jean, Bernard, Vincent, Dominique, surnommé « Gayon » et deux filles, Marie qui épousera Jean de Paillole, et une autre Marie, qui épousera Grégoire de Lartigue.

Temps d’études, ordination diaconale et presbytérale         

Au sein de cette famille modeste et travailleuse, M. Vincent dut très vite apporter sa contribution : la garde du petit ou du grand troupeau familial.

À ce sujet, il dira plus tard : « À l’évêque de Saint Pons, Persin de Montgaillard, qui parlait avec suffisance de son château familial, certes, avec un clin d’œil malicieux : « Je le connais bien, je gardais les bestiaux dans ma jeunesse et je les menais de ce côté-là ». M. Vincent évoquait le château de Montgaillard, avec ses tours situées à Orthevielle au sommet d’un monticule. Or l’Évêque parlait, lui, d’un autre Montgaillard, du côté de Montauban.

Très vite M. Vincent se distingua parmi ses frères par son esprit vif. Son père vit en lui des possibilités à exploiter. Le prieur de Poymartet ou Pouymartet, qui se nommait Etienne de Paul, proche parent, peut-être même frère ou cousin du père de M. Vincent avait lui-même insisté pour que M. Vincent fasse des études.

Sur les conseils de M. de Comet, on fit faire des études à M. Vincent pour qu’il embrasse l’état ecclésiastique.À quel âge commença-t-il ses études ? Difficile à dire. On parle de 15 ans suivant les propos de M. Vincent. Il aurait quitté son village en 1596. Mais c’est peu vraisemblable. Ne serait-ce pas son départ pour l’université puisqu’en 1597, il se trouve à Toulouse. Son départ pour Toulouse ou pour ailleurs marquerait l’éloignement de M. Vincent de sa famille. Et dans cette hypothèse, il aurait été envoyé à Dax au collège des Cordeliers tenu par les franciscains à l’âge de 11 ou 12 ans. Deux ans, quatre ans, toujours est-il qu’au vu de ses performances scolaires, M. de Comet lui demanda de s’installer chez lui comme de précepteur de ses propres enfants, tout en continuant à suivre ses cours au collège.

Les autorités ecclésiastiques lui confèrent les ordres mineurs dès la fin de l’année 1596. Le 20 décembre, il reçoit la tonsure, les ordres mineurs : portier, lecteur, exorciste et acolyte. La cérémonie a lieu en la collégiale de Bidache où officie Mgr Salvat Diharse, évêque de Tarbes, le diocèse de Dax n’avait pas d’évêque à l’époque. La famille de Moras habitant à Orthevielle, près de Bidache, connaissait sans doute la famille de Diharse.

Ainsi, dûment tonsuré et engagé dans les ordres, M. Vincent peut commencer les études pour accéder à la prêtrise, à l’université de Toulouse ou celle de Saragosse. Là aussi la question fait débat. Le Père Roman Lazariste insiste sur Saragosse.

La mort de son père, en février 1598, l’aurait fait revenir dans son village. Ensuite, sans argent pour revenir à Saragosse, il transféra son inscription à Toulouse et y acheva sa première année de théologie. Ainsi Toulouse lui certifiera, en 1604, sept années d’études.

Ne voulant pas être à la charge de sa famille, il accepte la direction d’une pension à Buzet sur Tarn à une trentaine de kilomètres de Toulouse où les familles aisées de la région inscrivaient leurs enfants. Il aurait réussi, ensuite, à transférer cette pension à Toulouse.

Vincent reçoit le 19 septembre 1598 le sous-diaconat, puis le diaconat le 19 décembre, toujours des mains de Mgr Salvat Diharse, mais en sa cathédrale de Tarbes.

Le 13 mai 1599, il obtient les lettres dimissoriales pour la prêtrise. Il est dans sa 19e année. Elles sont signées du vicaire général agissant au nom du nouvel évêque, Jean Jacques Dussault. Celui-ci s’installe dans son évêché début 1600. Il rencontre des complications inextricables. Il convoque un synode pour entreprendre de réformer son diocèse, une assemblée s’étant tenue le 18 avril 1600. Les décisions prises concernaient le clergé. Les curés devaient résider en leur paroisse.

Comme les chanoines du chapitre cathédrale avaient refusé d’approuver les décisions du synode, l’évêque ne pouvait officier « pontificalement » et l’affaire dura jusqu’au début de l’année 1604. M. Vincent dut s’adresser à un autre évêque.

Le 23 septembre 1600, M. Vincent profitant d’un temps de vacances, reçoit la prêtrise à l’âge de 19 ans, des mains d’un prélat aveugle et moribond, François de Bourdeilles, évêque de Périgueux qui l’ordonna à Château l’Évêque.

Rappelons que le Concile de Trente exigeait l’âge de 24 ans pour être ordonné, mais le Concile a tardé à être appliqué en France. Jusqu’à l’Assemblée Générale du Clergé de 1615. Comme en 1600, il avait 19 ou 20 ans, il lui fallait peut être un évêque conciliant.

Une première déception, un premier échec l’attend. M. Vincent apprend que son installation à la paroisse de Thilh en Chalosse n’aura pas lieu, pour deux raisons, d’une part parce que M. Vincent continuait ses études à Toulouse, il ne pouvait résider à la cure comme l’évêque de Dax avait insisté au synode diocésain, d’autre part, un autre, M. Saint-Soubé avait obtenu la paroisse de la curie romaine.

Les Voyages de M. Vincent

Premier voyage à Rome en 1601

C’est là qu’il s’ouvrit au Souverain pontife, en la personne de Clément VIII, un pape que M. Vincent a toujours tenu pour saint.

À Rome, il a rencontré des frères qui dirigeaient l’hôpital du St-Esprit et qui se dévouaient pour soigner les pauvres et les mourants. Ils relevaient de l’ordre créé par Camille de Lellis – Les Camiliens : l’une de leurs citations était : « les pauvres sont nos Seigneurs et nos maîtres ».

En 1604, M. Vincent est bachelier en théologie. Il aura donc fait 7ans de théologie.

Vincent entreprend une série de voyages en vue d’obtenir un statut conforme à ses ambitions : le bénéfice d’une honnête retirade.

Il va à Bordeaux, revient à Toulouse puis prend la route de Castres sur un cheval de louage pour une succession. Le vilain s’étend sauvé à Marseille, M. Vincent vendit le cheval de louage et le poursuivit jusqu’à Marseille. Là, il fit emprisonner le fuyard qui lui donna 300 écus des 400 écus qu’il lui devait d’un héritage d’une veuve de Castres.

Vincent décide alors de revenir par la mer jusqu’à Narbonne. Mal lui en prend, le bateau est capturé par les Barbaresques qui conduisent les captifs jusqu’à Tunis. Commencent alors deux années de servitude. Tour à tour, il deviendra la propriété d’un pêcheur, puis d’un médecin spagirique, alchimiste et à demi sorcier, puis d’un neveu du médecin et enfin d’un renégat de Nice avec qui il se sauvera, traversant la méditerranée pour débarquer le 28 juin 1607. On le retrouve à Rome en 1608. Tout cela fait l’objet de deux lettres de captivité. Elles ont fait débat.

Les débuts de son ministère : un homme qui se cherche

À la fin de l’année 1608, M. Vincent débarque à Paris. Il est modestement installé dans une chambre qu’il partage avec un compatriote, Bertrand Dulou, juge de la cité de Sore, au nord de Pouy. Ce logis se situait dans le faubourg Saint-Germain.

C’est au cours des premiers mois de son séjour parisien qu’il arrive à M. Vincent une affaire bien désagréable. Etant immobilisé par la fièvre dans le logis qu’il partage encore avec le juge de Sore, M. Vincent fait appel au commis de l’apothicaire pour lui apporter une potion. Celui-ci réussit à dérober une bourse, avec 400 écus. Le juge, de retour, s’en aperçoit et accuse M. Vincent de vol. Il va même jusqu’à publier un monitoire contre lui.

* Monitoire : terme de jurisprudence ecclésiastique. Le monitoire était publié au cours du prône dans la paroisse, pour obliger les fidèles à venir déposer sur les faits concernés.

Vincent préfère se taire. Quelques mois plus tard, le voleur est découvert et avoue son larcin. Le juge s’excusera. Mais M. Vincent ne parvint à l’oublier. On voit déjà un profond changement chez lui en pratiquant le conseil évangélique : supporter l’injustice sans se plaindre.

Il déménage à la suite de cette affaire. Il cherche un emploi fixe. Un ami, M. Leclerc de la Foret, réussit à lui trouver une place parmi les aumôniers de la Reine Marguerite de Valois : la Reine Margot. Son entrée n’est pas fracassante. Il passe par la porte de service réservée aux multiples distributeurs d’aumônes que la Reine recueillait pour sa tranquillité spirituelle ! De ce poste, il apprend à connaître le Grand Monde, celui des riches, mais aussi l’autre réalité cachée, celle des pauvres.

Vincent n’a pas perdu pour autant sa véritable ambition, l’obtention d’un bon bénéfice et le retour au pays. Le 10 février 1610, il écrit à sa mère :« L’assurance que Monsieur de Saint-Martin m’a donnée de votre bon portement m’a autant réjoui… que le séjour qu’il me faut faire dans cette ville pour recouvrer l’occasion de mon avancement (que mes désastres m’ont ravi) me rend fâché pour ne vous pouvoir aller rendre les services que je vous dois, mais j’espère tant en la grâce de Dieu qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera le moyen de faire une bonne retraite, pour employer le reste de mes jours auprès de vous. J’ai dit l’état de mes affaires à Monsieur de Saint-Martin, qui m’a témoigné qu’il voulait succéder à la bienveillance et à l’affection qu‘il a plu à Monsieur de Comet nous porter. Je l’ai supplié de vous communiquer le tout. (…) Je désirerais aussi que mon frère fit étudier quelqu’un de mes neveux. Mes infortunes et le peu de service que j’ai encore pu faire à la maison lui en pourront possible ôter la volonté ; mais qu’il se représente que l’infortune présente présuppose un bonheur à l’avenir.»

« L’occasion de mon avancement »… « Le moyen de faire une honnête retraite »… « L’état de mes affaires »… Autant d’expressions qui explicitent bien l’Esprit, le projet de M. Vincent en 1610 et sans doute depuis longtemps, rien vraiment de scandaleux ni annonciateur de l’avenir. À 29 ans, M. Vincent pense à l’honnête retirade et pour bientôt.

Le 14 mai 1610, il fait l’acquisition de l’abbaye de Saint-Léonard-de-Chaumes, près de la Rochelle, dont il croit les revenus considérables mais l’affaire se révèle mauvaise et il devra s’en défaire.

Dans l’entourage de la Reine Margot, M. Vincent fait la connaissance d’un « célèbre docteur », qui s’était illustré « en la qualité de théologal » dans la lutte contre les hérétiques. Ce savant fut assailli « par des tentations bien violentes contre la foi ».

À son chevet, M. Vincent eut l’inspiration de prendre sur lui les peines dont souffrait le pauvre théologal. Ce dernier s’éteignit dans la paix, mais M. Vincent connut les affres des doutes et des tentations.

Vincent entre alors dans une des périodes les plus sombres de sa vie. Sa foi chrétienne elle-même vacille et l’on raconte que ne pouvant même plus articuler une prière, il écrivit le Credo sur un papier qu’il touchait de temps à autre en guise d’acte de foi. Il n’en sortira qu’au bout de plusieurs années.

Désemparé, il se confie à M. de Bérulle, ecclésiastique de renom et de grande influence qui fonde l’Oratoire en novembre 1611. M. Vincent y séjournera quelques mois. Puis il accepte la cure de Clichy, alors paroisse rurale de quelques 6000 habitants. Il en prend possession le 2 mai 1612 et y restera seize mois, seize mois au cours desquels il semble retrouver un peu son équilibre. Il est prêtre depuis douze ans et c’est pratiquement la première fois qu’il se trouve en situation pastorale, « au milieu des pauvres gens des champs ». Il y est aussitôt à l’aise et même heureux : « J’étais si content, dira-t-il, que je me disais à moi-même : mon Dieu ! Que tu es heureux d’avoir un si bon peuple… Je pense que le pape n’est pas si heureux qu’un curé au milieu d’un peuple qui a si bon cœur. » (IX, 646.)

Mais alors, pourquoi ne pas rester à Clichy ? C’est que M. Vincent n’a pas encore renoncé à son projet de situation d’honnête retirade ; en septembre 1613 sur présentation de M. de Bérulle, il entre comme précepteur dans la grande famille des de Gondi. C’est une place très enviable et qui remet M. Vincent en relation avec les grands de la société.

C’est vraisemblablement dans cet état d’esprit que les événements de 1617 vont bientôt le surprendre et l’interpeller au point de l’amener à changer radicalement de vie.

LES ÉVÉNEMENTS DE DIEU GANNES-FOLLEVILLE ET CHÂTILLON-SUR-CHÂLARONNE

Vincent a été marqué par deux événements fondamentaux et fondateurs qui vont le faire naître véritablement à la miséricorde de Dieu et à la mise en place de la charité.

Deux événements dans son ministère pastoral deviennent pour lui découverte, « illumination ». Pour lui, à Folleville comme à Chatillon, Dieu parle et se révèle dans L’EVENEMENT, et particulièrement dans des événements où les pauvres sont impliqués.

Relisons ces 2 épisodes.

Gannes-Folleville (25 janvier 1617)

Vincent accompagne Mme de Gondi dont il est l’accompagnateur spirituel, dira-t-on aujourd’hui. Et voici qu’on le demande auprès d’un mourant dans le village voisin de Gannes.

Vincent reçoit la confession du vieillard… Et voilà comment M. Vincent raconte la suite :

 « La grâce porta le paysan de Gannes à faire l’aveu public, même devant Mme de Gondi, dont il était vassal, des graves péchés de sa vie passée. « Ah ! Monsieur, qu’est-ce que cela ? dit alors cette vertueuse dame. Qu’est-ce que nous venons d’entendre ? Il est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres gens. Ah ! si cet homme, qui passait pour homme de bien, était en état de damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal ? Ah ! M. Vincent, que d’âmes se perdent ! Quel remède à cela ? » […] C’était au mois de janvier 1617 que cela arriva ; et le jour de la Conversion de Saint Paul qui est le 25, cette dame me pria de faire une prédication en l’Eglise de Folleville pour exhorter les habitants à la confession générale ; ce que je fis. Je leur représentai l’importance et l’utilité, et puis je leur enseignai la manière de la bien faire ; et Dieu eut tant d’égard à la confiance et à la bonne foi de cette dame (car le grand nombre et l’énormité de mes péchés eussent empêché le fruit de cette action) qu’il donna la bénédiction à mon discours ; et toutes ces bonnes gens furent si touchés de Dieu, qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai de les instruire et de les disposer aux sacrements, et commençai de les entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les Révérends Pères Jésuites d’Amiens de venir au secours […] Et voilà le premier sermon de la Mission et le succès que Dieu lui donna, le jour de la Conversion de Saint Paul ; ce que Dieu ne fit pas sans dessein en un tel jour. » (XI, 4-5)

« Quel remède à cela ?… » Et c’est Mme de Gondi qui pousse M. Vincent à réagir, c’est elle qui l’engage à prêcher le lendemain, elle qui suggère le thème du sermon, elle enfin qui l’invite à continuer l’expérience dans les autres villages. Sans Mme de Gondi, l’événement de Gannes-Folleville aurait eu beaucoup moins d’importance et de retentissement.

De l’expérience de M. Vincent, on peut faire quelques remarques :

Saint Vincent mesure ici les a­vantages de l’intervention missionnaire par rapport à la « Pastorale sédentaire » du Curé. Au vieillard de Gannes, il était difficile de trouver un prêtre pour se confesser, ce qui devient pour M. Vincent une pauvreté spirituelle. Dans sa lettre au pape URBAIN VIII, de Juin 1628, M. Vincent précisera ce point : « … Les pauvres gens des champs…. meurent souvent dans les péchés de leur jeunesse, pour avoir eu honte de les découvrir à des curés ou à des vicai­res qui leur sont connus et familiers » (I, 45).

  1. L’intervention missionnaire se présente donc comme un complément nécessaire et efficace de la « Pastorale sédentaire ».
  2. Cette expérience de l’Intervention Missionnaire fait naître chez M. Vincent l’idée d’« I­TINERANCE ». Il en est question dans le texte ci-des­sus : « Nous fûmes ensuite aux autres villages qui ap­partenaient à Madame en ces quartiers-là… »
  3. La grande importance accordée à la Prédication et, bien sûr, à la confession générale. Le missionnaire est l’Homme de la Parole et du sacrement de la Confession. D’où, le schéma de la Mission : « les instruire, les disposer aux sacrements, les entendre en confession ».
  4. M. Vincent doit faire appel à d’autres. Déjà, il doit prendre conscience du besoin d’être plusieurs pour faire face à cette pastorale… (XI, 4-5). Ce travail étant contraire aux différents Instituts (XI, 171).
  5. M. Vincent voit les événements et y reste fidèle.
  • Il constate une double ignorance : celle du peuple sur les vérités nécessaires au Salut ; celle des Curés sur la formule de l’absolution.
  • Il perçoit une défaillance concrète de la Foi et prend conscience de cette situation collective et du pressant besoin d’agir.

Vincent a toujours reconnu cette date comme étant le principe de son Œuvre Missionnaire : « Et voilà le premier sermon de la Mission, et le succès que Dieu lui accorda le jour de la conversion de Saint Paul ; Ce que Dieu ne fit pas sans dessein, en un tel jour », (XI, 4).

Pour bien montrer aussi le caractère providentiel de l’origine de la Mission, il confiera plus tard à ses Missionnaires : « Hélas ! Messieurs et mes frères, jamais personne n’avait pensé à cela, l’on ne savait ce que c’était que les Missions, nous n’y pensions point et ne savions ce que c’était, et c’est en cela que l’on reconnaît que c’est une œuvre de Dieu » (XI, 169).

Vincent est parti d’un regard sur la vie, et non d’une théorie sur la Mission. Il reconnaît lui-même que c’est l’amour des pauvres qui explique la tâche de la Compagnie de la Mission : « Allons donc, mes frères, et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés » (XI, 393). […] Déjà se dessine une constante de M. Vincent : Quand il a bien saisi l’évènement, qu’il a compris sa coïncidence avec la volonté de Dieu, c’est alors qu’il passe à l’action. Pour lui, il faut savoir attendre, « ne pas enjamber sur la Providence » (I, 26­-28 ; IV, 123) et puis, quand on est sûr, courir aux be­soins du prochain « comme on court au feu » (XI, 31). (Vincent Depaul, son expérience spirituelle, p. 26. 27. 28)

Châtillon sur Chalâronne (20-23 août 1617)

En voulant être un bon curé de campagne, M. Vincent quitte les Gondi. En fait, c’est une véritable fuite. Pourquoi quitte-t-il les Gondi après le fantastique élan de Folleville ? M. Vincent ne se sent pas lié pour autant aux Gondi. Il pourrait missionner ailleurs… Plusieurs raisons l’incitent au départ.

Un appel de détresse des chanoines, comtes de St Jean de Lyon, navrés de voir les pauvres de Châtillon abandonnés par ses desservants (c’est la raison officielle).

  • Le consentement de Bérulle à aller ailleurs,
  • Le peu d’intérêt pour ses leçons aux enfants des Gondi (I, 21),
  •  L’envahissement excessif de Mme de Gondi (ce sont les raisons cachées),
  • L’appel à se donner aux pauvres, dégagé de toute autre responsabilité, (C’est la raison profonde).

Le 1er août il prend possession de la cure de Châtillon-les-Dombes, l’église de Saint-André de Chatillon, aujourd’hui Chatillon-sur-Chalaronne, près de Bourg-en-Bresse, Ain). Une nouvelle étape commence : l’histoire des charités.

Le film M. Vincent commence à Chatillon. En fait il a été filmé à Pérouges.

Et voici que le 20 août, un deuxième événement l’interpelle et l’aide à mieux découvrir ce que Dieu veut de lui. Voici ce qu’il raconte de cet événement :

 « J’étais curé en une petite paroisse, quoiqu’indigne. On me vint avertir qu’il y avait un pauvre homme malade et très mal accommodé en une pauvre grange, et cela lorsque j’étais sur le point d’aller faire le prône. […] On me dit son mal et sa pauvreté, de telle sorte que, pris de grande compassion, je le recommandai fortement et avec tant de ressentiment que toutes les en furent touchées. Il en sortit de la ville plus de cinquante ; et moi, je fis comme les autres, le visitai et le trouvai en tel état que je jugeai à propos de le confesser ; et comme je portais le Saint Sacrement, je rencontrai des femmes par troupe et Dieu me donna cette pensée : « Ne pourrait-on point réunir ces bonnes dames et les exhorter à se donner à Dieu pour servir les pauvres malades ? » (IX, 208-209)[…] Dans un autre passage car il y en a deux, il dira «Je proposai à toutes ces bonnes personnes que la charité avait animées à se transporter là, de se cotiser, chacune une journée, pour faire le pot non seulement pour ceux-là, mais pour ceux qui viendraient après ; et c’est le premier lieu où la Charité a été établie.» (IX, 244)

Trois jours plus tard est effectivement constituée une association de dames chargées de visiter, de soigner, de nourrir tous les pauvres malades « à domicile » de la paroisse. C’est la toute première fondation de M. Vincent. Ce sont aujourd’hui les Equipes St-Vincent…

On reconnaît là, M. Vincent le réaliste : le paysan avisé prompt à s’émouvoir, puis à réfléchir.

Sa stratégie, elle, est des plus intéressantes : il s’agit d’être efficace et pour cela d’organiser un tour de garde. L’expression « faire le pot » est significative de l’extrême nécessité. C’est le mercredi 23 août 1617 que cette association est mise sur pied pour palier à une charité. On possède l’original de ce règlement provisoire ainsi que le règlement définitif, l’approbation de l’archevêque de Lyon et le procès-verbal signé par ce dernier. Il a été découvert en 1839 dans les archives de la Mairie de Chatillon-sur-Chalaronne, cf. XIII, 423 ss). L’essentiel est prévu, par exemple, la nécessité de se faire remplacer.

Deux buts précis sont alors assignés à l’association : « médeciner, guérir le corps, en prendre soin» et exhaler l’âme. Deux êtres y jouent un rôle complémentaire : le Christ qui impute à lui-même le bien fait aux pauvres « Ce que vous faites à l’un de ces petites, c’est à moi que vous le faites… » et la Vierge Marie celle qui « étant invoquée et prise pour patronne aux choses d’importance, il ne se peut que tout n’aille à bien et ne redonde à la gloire du bon Jésus son Fils. »

Trois, quatre mois s’écoulent avec cette mise sur pied transitoire. L’expérience aidant, les usagers et M. Vincent préparent un texte définitif : celui-ci est daté du 12 décembre 1617, et ce texte est connu sous le nom de : « Règlement de Châtillon. » (XIII, 423-439)

Les historiens ne tarissent pas d’éloges sur l’excellence de ce document : Dodin dit : « un chef d’œuvre d’organisation et de tendresse ». Et de Mr Roman : « Admirable page de civilité et de charité chrétienne. »

« Celle qui sera en jour, ayant pris ce qu’il faudra de la trésorière pour la nourriture des pauvres en son jour, apprêtera le dîner, le portera aux malades, en les a bordant les saluera gaiement et charitablement, accomodera la tablette sur le lit, mettra une serviette dessus, une gondole et une cuillère et du pain, fera laver les mains aux malades et dira le Benedicite, trempera le potage dans une écuelle et mettra la viande dans un plat, accomodant le tout sur ladite tablette, puis conviera le malade charitablement à manger, pour l’amour de Jésus et de sa sainte Mère, le tout avec amour, comme si elle avait affaire à son propre fils ou plutôt à Dieu, qui impute fait à lui-même le bien qu’elle fait aux pauvres […] Elle lui dira quelque petit mot de Notre-Seigneur, en ce sentiment tâchera de le réjouir s’il est fort désolé, lui coupera sa viande, lui versera à boire, et l’ayant mis en train manger, s’il a quelqu’un auprès de lui, le laissera et ira trouver un autre pour le traiter de la même sorte, se ressouvenant de commencer toujours par celui qui a quelqu’un avec lui et de finir par ceux qui sont seuls, afin de pouvoir être auprès d’eux plus longtemps ; puis reviendra le soir leur porter à souper avec même appareil et ordre que dessus. » (XIII, 423-428)

L’évènement de Châtillon, comme celui de Folleville, sont peut-être ordinaires mais M. Vincent a, lui, la conviction que dans l’un et l’autre cas, c’est Dieu qui s’est clairement manifesté. Par la suite, quand M. Vincent parlera de la Congrégation de la Mission et de la Compagnie des Filles de la Charité, il affirmera toujours que tout a vraiment commencé à Folleville et à Châtillon.

Vincent ne se contente pas d’en rester à une compassion sans engagement. Il prend au sérieux toute personne en sa pauvreté. Il ne s’arrête pas à l’observation, il passe à l’action. Il a compris que le seul langage à tenir, celui qui touche les cœurs est celui de l’action. C’est ce qu’il nomme « passer de l’amour affectif à l’amour effectif ».

 « L’amour affectif, c’est la tendresse dans l’amour. Vous devez aimer Notre-Seigneur tendrement et affectionnément, comme un enfant qui ne peut se séparer de sa mère et crie « Maman » dès qu’elle se veut éloigner. Ainsi un cœur qui aime Notre-Seigneur ne peut souffrir son absence et se doit tenir à lui par cet amour affectif, lequel produit l’amour effectif. Car le premier ne suffit pas, mes sœurs ; il faut avoir les deux. Il faut de l’amour affectif passer à l’amour effectif, qui est l’exercice des œuvres de la Charité, le service des pauvres entrepris avec joie, courage, constance et amour. Ces deux sortes d’amours sont comme la vie d’une sœur de la Charité, car être Fille de la Charité, c’est aimer Notre-Seigneur tendrement et constamment […] L’amour des Filles de la Charité n’est pas seulement tendre ; il est effectif, parce qu’elles servent effectivement les pauvres, corporellement et spirituellement », (Conférence du 9 Février 1653).

RETOUR À PARIS : RENCONTRES ET INFLUENCES

Dans la vie de M. Vincent, certains événements deviennent événements de Dieu, mais certaines rencontres vont aussi l’influencer et devenir événements de Dieu.

Des rencontres qui l’influencèrent et manifestèrent la présence de Dieu.

C’est une véritable coalition qui se forme chez les Gondi pour que l’Aumônier revienne. On fait également pression auprès de M. de Bérulle afin que M. Vincent obtempère à ses volontés. Le 23 décembre 1617, il est à nouveau à Paris.

Mais dorénavant le voici véritablement missionnaire. En février 1618, il est à Villepreux, puis missionne à Joigny et dans les villages alentour – Villecien et Paroy-sur-Tholon. À Joigny, une charité est créée sous l’impulsion de Mme de Gondi. À cet effet, « elle offre le produit des péages prélevés auprès des mariniers qui passent les dimanches et jours de fêtes sous les ponts de la cité. » (Le Précurseur. M. Pujo, p. 95). M. Vincent rencontre à Villecien Mlle du Fay qui sera la grande bienfaitrice de ses œuvres. Puis une autre mission à Montmirail en Champagne l’attend.

Entre le 7 novembre 1618 et le13 septembre 1619, Vincent rencontre François de Sales dont il avait déjà lu l’ouvrage intitulé : « L’Introduction à la vie dévote » (1608) et « Le Traité de l’Amour de Dieu » (1616).

Combien de fois a-t-il conversé avec François de Sales ? Difficile à dire. Ce qui est sûr, sa rencontre avec François de Sales va jouer un rôle déterminant dans sa vie ; M. Vincent sera influencé par leurs longues conversations.

« Il sera marqué, à tout jamais, par les vertus de François de Sales : sa douceur, sa bonté et son humilité ». (Le Précurseur, p. 99). M. Vincent essaiera de suivre ce modèle. Vincent, au procès de béatification déclarera « J’ai été souvent honoré de sa familiarité… j’étais porté à voir en lui l’homme qui m’a le mieux reproduit le Fils de Dieu sur terre… sa douceur et sa bonté débordaient sur ceux qui avaient la faveur de ses entretiens, et j’en fus [1]. »

Compréhension et estime, voilà ce qui caractérise ces deux hommes de foi.

 C’est à la demande de François de Sales qu’arrive à Paris Jeanne Françoise Frémiot de Chantal, qui le 1er mai, inaugure le pre­mier établissement de la Visitation à Paris. À l’origine les Visitandines devaient visiter les pauvres et les malades d’où le nom de visitation, et donc ne pas être cloîtrées. Mais devant l’opposition de l’archevêque de Lyon, François de Sales a dû y renoncer. En recevant cette confidence, M. Vincent saura profiter de l’intuition de François de Sales pour mener à bien son projet des Filles de la Charité qui ne seront pas cloîtrées. M. Vincent, collaborateur de Monseigneur de Genève, collaborera également avec Sainte Jeanne de Chantal puisque c’est à la demande de Monseigneur de Genève et avec l’accord de l’archevêque de Paris qu’il deviendra supérieur de la maison des visitandines de Paris. Ste Jeanne lui demandera d’être également son conseiller spirituel. M. Vincent aura une vision à la mort de Sainte Jeanne :

 Vision des trois globes :

« Cette personne m’a dit qu’ayant eu nouvelle de l’extrémité de la maladie de notre défunte, elle se mit à genoux pour prier Dieu pour elle, et que la première pensée qui lui vint en l’esprit fut de faire un acte contrition des péchés qu’elle a commis et commet ordinairement, et qu’immédiatement après il lui parut un petit globe de feu, qui s’élevait de terre et s’alla joindre en la supérieure région de l’air à un autre globe plus grand et plus lumineux, et que les deux, réduits en un, s’élevèrent plus haut, entrèrent et se resplendirent dans un autre globe infiniment plus grand et plus lumineux que les autres, et qu’il lui fut dit intérieurement que ce premier globe était l’âme de notre digne Mère, le second celle de notre bienheureux Père et l’autre l’essence divine, que l’âme de notre digne Mère s’était réunie à celle de notre bienheureux Père, et les deux à Dieu, leur souverain principe. » (Coste 34 – 125-128)

D’autres hommes marqueront M. Vincent.

Monsieur de Bérulle comme nous l’avons déjà vu. M Vincent prendra par la suite ses distances vis-à-vis de lui. Monsieur de Bérulle manifestera une certaine hostilité à ses projets.

André Duval, professeur de théologie à la Sorbonne qui est le véritable conseiller de M. Vincent et de la Congrégation naissante. C’est M. Duval qui fit connaître Benoît de Canfield à M. Vincent et M. Vincent s’inspirera quelquefois de son ouvrage : « La Règle de Perfection ».

Un ami Jean du Vergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran. Là aussi, c’est une vraie amitié, malgré leurs divergences quand l’enseignement de Saint Cyran devint un danger pour les âmes.

Vincent reste toujours fidèle à son ami en témoignant en sa faveur (XIII, 86-93) devant le Juge ecclésiastique, sans oublier Sainte Thérèse et Ignace de Loyola.

C’est tout ce milieu spirituel de la première partie du XVII° siècle qui a influencé M. Vincent.

Aumônier des Galères

On a tous à l’esprit, l’image de M. Vincent qui prend la place d’un galérien. La véracité de cette histoire a toujours éveillé des doutes chez les biographes, même si elle a été confirmée par des témoins au procès de béatification (Abelly laisse entrevoir une certaine hésitation et Collet la combat vigoureusement). Ce qui est plus recevable des biographes modernes est que M. Vincent ait été appelé à la construction d’un hôpital en faveur des galériens de Marseille. Le projet n’ayant pas abouti, faute de fonds, l’idée vint à M. de Gondi de créer la charge d’Aumônier royal des galères et de la confier à M. Vincent.

Le 8 février 1619, M. Vincent devient Aumônier général des Galères. Le 12 février 1619, il prête serment. Aussitôt M. Vincent visite ses pauvres paroissiens, à Paris, à Marseille. À Paris, les forçats étaient placés dans une maison de louage, transformée en prison, près de St-Roch, d’où son nom, prison de St-Roch.

Il leur prêche même une mission à Marseille en 1622 et à Bordeaux en 1623.

Terminons par un dernier événement : l’épisode de Marchais (1620-1621) (X1, 34-37) qui a confirmé l’intuition de M. Vincent, à savoir : « le pauvre peuple se damne et les prêtres ne s’en soucient pas ».

En 1620, en prêchant une mission dans la paroisse de Montmirail, village de Champagne, M. Vincent est confronté à un huguenot. (En fait 3 huguenots. Il en fait le récit pour encourager ses missionnaires à persévérer dans leur vocation. M. Vincent raconte son entretien avec un hérétique qui se convertira.

Ce protestant fait des objections contre l’Eglise catholique : « Monsieur, vous m’avez dit que l’Eglise de Rome est conduite du Saint Esprit, mais c’est ce que je ne puis croire, parce que, d’un côté, l’on voit des catholiques de la campagne abandonnés à des pasteurs vicieux et ignorants…..et d’un autre, l’on voit les villes pleines de prêtres et de moines qui ne font rien ; et peut-être que dans Paris il s’en trouverait dix mille, qui laissent cependant ces pauvres gens des champs dans cette ignorance épouvantable par laquelle ils se perdent. Et vous voudriez me persuader que cela soit conduit du Saint-Esprit ! Je ne le croirai jamais ” (XI, 34- 37).

Vincent essaiera bien d’argumenter en disant que « les prêtres inutiles ne sont pas l’Eglise. » Rien n’y fait.

« Un an après, il donne une Mission à Marchais ; le protestant y assiste. Il voit le soin apporté à l’instruction ; il en est profondément bouleversé au point de retrouver le chemin de la Foi. » (Vincent Depaul. Son Expérience spirituelle. p. 36)

Telle est la confirmation de Folleville. La mission est nécessaire. La conversion de ce protestant huguenot en est l’expression.

Les gens des champs sont abandonnés. Il faut que l’Eglise revienne aux Pauvres et ainsi elle redeviendra l’Eglise de Dieu, d’où la nécessité impérieuse d’un renouveau sacerdotal.

C’est ce à quoi M. Vincent en abordant la quarantaine va tendre, exploitant toutes les expériences acquises qui ont façonné son être. C’est dorénavant l’heure des grandes réalisations et le temps des fondations.

NAISSANCE DE LA CONGRÉGATION DE LA MISSION

Mais pour cela, il faut fonder une Congrégation et avoir sa propre maison pour accueillir les membres de la nouvelle Congrégation. M. Vincent a toutes les peines du monde à trouver des prêtres qui acceptent de l’accompagner dans ses missions à la campagne. Il ne s’en trouve qu’un, le père Antoine Portal. C’est après avoir consulté l’archevêque de Paris que les Gondi suggèrent à M. Vincent de fonder lui-même une Congrégation. Mme de Gondi est déjà malade et elle souhaite que l’affaire soit conclue. Le collège des Bons-Enfants étant presque vide, l’archevêque de Paris donne son accord pour le mettre à la disposition de M. Vincent. (Louis de Guyart, docteur en théologie cède sa charge et le 1er mars 1624.)

Voilà M. Vincent, Principal du Collège des Bons-Enfants, et disposant d’une maison en compagnie de son fidèle adjoint : Antoine Portail. Dès lors, tout va très vite.

C’est le 17 avril 1625 que prend naissance la Congrégation de la Mission par un contrat. Celui-ci est un contrat d’association des premiers missionnaires en l’hôtel de la rue Pavée, paroisse St Sauveur : « La pieuse association de quelques ecclésiastiques de doctrine, piété et capacité connues […] pour […] s’appliquer entièrement et purement au salut du pauvre peuple, allant de village en village […] prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les porter à faire une bonne confession générale de toute leur vie passée. » (XIII, 197-205)

On note l’importance de l’itinérance, aller de village en village, (villes exclues) sur les terres des Gondi, et renoncer à tout bénéfice.

On a besoin de six ecclésiastiques et d’un supérieur. Enfin, M. Vincent est tenu de résider auprès des Gondi. Les Gondi remettent la somme de 45000 livres à M. Vincent.

Le 23 juin 1625, deux mois après, meurt Mme de Gondi, Françoise-Marguerite de Silly, épouse de Philippe-Emmanuel de Gondi.

Finalement, c’est Philippe Emmanuel de Gondi, ex général des galères, une fois entré à l’Oratoire, qui rendra à M. Vincent sa liberté en 1626.

Les débuts sont très modestes. Quand M. Vincent part en mission, il laisse le collège vide à ses voisins. Pourtant M. Vincent n’a de cesse de faire avancer la reconnaissance de la nouvelle Compagnie. « L’archevêque de Paris, Jean-François de Gondi, approuve officiellement, le 24 avril 1626, l’œuvre créée « par notre très cher frère Philippe-Emmanuel de Gondi […] et par notre chère sœur, dame Françoise-Marguerite de Silly […] de quelques ecclésiastiques qui s’emploient aux misions à catéchiser, prêcher et faire confession générale au pauvre peuple des champs ». Ces quelques ecclésiastiques ne sont encore que quatre lorsqu’ils signent, le 4 septembre, un acte d’association devant notaire et garde-notes du roi au Châtelet de Paris. Le même jour M. Vincent fait donation à sa famille de tous ses biens. » (cf. M. Pujo – Fondation de la Congrégation de la Mission, p. 111.)

Le projet de M. Vincent va susciter de l’hostilité, notamment de la part de Pierre de Bérulle, élevé au cardinalat en 1627, qui ne voit pas d’un bon œil l’entreprise de son ancien disciple.

Ce sera le tour des curés de la capitale qui se dresseront contre les lettres patentes par lesquelles le roi a approuvé la Mission. Ce qui n’empêchera pas le Parlement d’enregistrer en sa séance du 4 avril 1631, les lettres patentes du roi en faveur « des prêtres de la Mission ».

Vis-à-vis de Rome, M. Vincent devra s’y reprendre à plusieurs fois. Il envoie François du Coudray à Rome en 1631, avec la consigne de suivante : « Vous devez faire entendre que le pauvre peuple se damne faute de savoir les choses nécessaires au salut et faute de se confesser. Que si Sa Sainteté savait cette nécessité, elle n’aurait point de repos qu’elle n’eût fait son possible pour y mettre ordre… »

Finalement, le pape Urbain VIII prononce la reconnaissance officielle de la Congrégation de la Mission, en signant le 12 janvier 1633, la bulle Salvatoris Nostri.

Par elle, M. Vincent voit ses pouvoirs étendus. Ce n’est plus une association, c’est une Congrégation de la mission. Elle est donc exempte.

Sainte Louise de Marillac

Il faut maintenant parler de Ste Louise De Marillac. Disons-le, une vraie amitié, profonde, respectueuse de leurs personnalités, réunit ces deux grands saints. Et pourtant, ce ne fut pas facile pour elle.

Elle est née le 12 août 1591. Sa mère est inconnue. Elle est donc la fille naturelle de Louis De Marillac qui l’a reconnue. Elle en est profondément marquée. Très tôt, son Père la place au couvent royal de Poissy. Elle y rencontre l’affection de sa Grand tante mère Louise De Marillac, dominicaine et humaniste. Elle bénéficie de cette ferveur religieuse dominicaine et connaît la spiritualité de Ste Catherine de Sienne. À noter qu’à cette époque, la supérieure était une Gondi. À treize ans, elle perd son père le 25 juillet 1604. Louise est alors placée par son oncle et tuteur Michel De Marillac (1560-1632) dans un foyer parisien pour jeunes filles nobles. Elle embrase le Paris dévot et fréquente alors les capucines du Faubourg Saint-Honoré, les « Filles de la Croix » et pense à devenir l’une d’entre elles.

Mais, Michel De Marillac et son beau-frère Octavien Doni d’Attichy (mort en 1614) décident de lui faire épouser un petit fonctionnaire, Antoine Le Gras, (1577-1625), simple écuyer, mais honnête homme de la reine mère, Marie de Médicis. Ils se marient le 5 février 1613 en l’église de Saint-Gervais. Louise sera toujours appelée « Mademoiselle ».

Antoine tombe malade. Louise, persuadée d’avoir été infidèle à sa promesse d’être religieuse est envahie par un profond sentiment de culpabilité. Elle se met à douter de tout, de l’immortalité de l’âme, et même de l’existence de Dieu. C’est en la fête de la Pentecôte de 1623 qu’elle retrouve la certitude de la foi. En même temps, sa mission est précisée ; elle sera en une petite communauté aux services des pauvres. Elle ne comprend pas comment cela pourra se réaliser. Tout cela est relaté dans le texte de la « Lumière de la Pentecôte ». Un nouveau directeur lui est présenté, un prêtre de 40 ans : M. Vincent.

Antoine Le Gras meurt paisiblement le 21 décembre 1625. Louise, avec peu de ressources et un fils Michel de 12 ans, qui sera source de préoccupation, vient habiter rue St-Victor, non loin du Collège des Bons-Enfants dont M. Vincent  est le supérieur. « Dieu a un autre dessein pour vous ». Avec patience et bonté, il l’aide à se décentrer d’elle-même. Commence alors un long travail. M. Vincent et Louise se découvrent à travers lettres et rencontres. Louise fait entièrement confiance à M. Vincent, homme simple, rempli d’amour.

Vincent découvre chez Louise De Marillac une riche personnalité qui ne demande qu’à se révéler et s’épanouir.

Cependant les « Confréries de la Charité » se multipliant, certaines sont très vivantes, tandis que d’autres sont plus difficiles. Il faut être présent pour œuvrer au bon fonctionnement.

En mai 1629 M. Vincent envoie Louise visiter la Confrérie de Montmirail. Conscient de ce premier départ, M. Vincent lui donne un « ordre de mission. » Le voici : « Allez donc, Mademoiselle, allez au nom de Notre Seigneur. Je prie sa divine bonté qu’elle vous accompagne, qu’elle soit votre soulas (soulagement – consolation) en votre chemin, votre ombre contre l’ardeur du soleil, votre couvert à la pluie et au froid, votre lit mollet en votre lassitude, votre force en votre travail et qu’enfin il vous ramène en parfaite santé et pleine de bonnes œuvres. » (Doc 26)

Devenant ainsi Missionnaire de la Charité, Louise parcourt les routes de France : Saint-Cloud, Villepreux, Beauvais, Montreuil, Pontoise, Villeneuve-Saint-George, Liancourt, Loisy-en-Brie, Gournay-sur-Aronde, Asnières. Elle réunit les membres de l’association, les encourage dans leur travail et ranime leur ferveur. Son enthousiasme est communicatif. Cependant, aux yeux de M. Vincent, un problème subsiste.

Ces dames de la Charité ont une réelle répugnance quand il faut porter la marmite de soupe dans les taudis. Certaines suffoquent à la vue et à l’odeur qui s’en dégage. Elles envoient leurs servantes pour les remplacer.

Vincent va trouver la solution au cours d’une mission dans les environs de Suresnes

Il y rencontre une paysanne : Marguerite Naseau, désireuse de servir les pauvres. M. Vincent voit en cette rencontre un nouvel « Evénement de Dieu », la réponse à comment servir les pauvres.

Marguerite, âgée de trente-quatre ans, avait appris à lire en gardant les vaches. M. Vincent l’envoie auprès de Louise De Marillac. Celle-ci s’émerveille de l’ardeur de Marguerite.

Rapidement, d’autres filles de la campagne se présentent pour aider les Dames des différentes Confréries de la Charité de Paris, si bien que Louise a une intuition : « Ne faudrait-il pas qu’elle se consacre à la formation et au soutien de ces filles en vivant en communauté » ?

 La mort de Marguerite Naseau, des suites de la peste, en février 1633, interpellera autant Louise que M. Vincent. Pourtant celui-ci hésite. « Peut-on, alors que les couvents accueillent surtout des demoiselles de la noblesse ou de la bourgeoisie, proposer à des paysannes de se consacrer à Dieu, de former une communauté religieuse ? » (Petite vie de Louise De Marillac).

Finalement, en accord avec M. Vincent, Louise De Marillac réunit, en 1633, quelques filles toutes simples. Ainsi naquirent celles qui vont devenir les très célèbres « Filles de la Charité ». La fondation des Filles de la Charité est une création originale et audacieuse, surtout à cette époque.

Ce sont des religieuses sans voile ni vœux, « elles auront pour monastères les maisons des malades et celle où demeure la Supérieure. Pour cellule, une chambre de louage. Pour chapelle l’église paroissiale. Pour cloître, les rues de la ville. Pour clôture, l’obéissance. Pour grille, la crainte de Dieu. Pour voile, la sainte modestie. Pour profession, la confiance continuelle dans la Providence, l’offrande de tout ce qu’elles sont ». (Extraits des « Entretiens » aux « Filles de la Charité »). Vêtues simplement en gris, à peu près comme les jeunes filles pauvres de l’époque, les « Filles de La Charité » se développent très vite et s’efforcent d’être présentes au monde, à tous les rendez-vous de la misère…

Au service des prêtres

Venons-en à la formation des prêtres. Le Père Roman dans son livre Saint Vincent de Paul disait ceci : «M. Vincent était lent, quasi désespérément lent, quand il n’avait pas vu avec clarté la volonté de Dieu. Par exemple, dans l’acceptation de Saint Lazare, il mit un an à s’y résoudre. Mais une fois que la volonté divine s’était manifestée à travers un événement, à travers un ordre de l’autorité, ou travers le conseil d’une personne spirituelle, M. Vincent se décidait alors avec une rapidité surprenante. » (p. 279) Ce fut le cas pour les Conférences du mardi. Une fois de plus, Vincent crut entendre la voix de Dieu…

Parmi toutes les activités apostoliques de M. Vincent, il faut souligner ce qu’il a fait pour la « formation initiale et permanente » des prêtres.

Pour M. Vincent, l’expérience des missions auprès des gens de la campagne a nourri en lui cette conviction que si le peuple est ignorant des vérités de la foi, la faute en incombe principalement aux prêtres, d’où pour lui le sentiment de l’urgence du service de la formation des prêtres. « S’employer pour faire de bons prêtres et y concourir comme cause seconde et efficiente instrumentale, c’est faire l’office de Jésus-Christ qui, pendant sa vie mortelle semble avoir pris à tâche de faire douze bons prêtres, qui sont ses apôtres, ayant voulu, pour cet office, demeurer plusieurs années avec eux pour les instruire et les former à ce divin ministère ». (XI, 8)

L’activité de M. Vincent va prendre trois formes principales.

Les exercices des ordinands.

Au cours de l’été 1628, M. Vincent rencontre l’évêque de Soissons, Monseigneur Augustin Poirier. Celui-ci pensait réformer son clergé au moyen d’une retraite qui serait donnée aux futurs ordonnés. Au cours de cette entrevue, l’évêque sollicite M. Vincent pour prêcher cette retraite en septembre. Tels furent les premiers exercices des ordinands. Cela fut un tel succès que pareille formule fut reprise à Paris, puis dans de nombreux diocèses. À Rome, ils seront déclarés obligatoires par le pape Alexandre VII.

La Bulle d’approbation « Salvatoris Nostri », du 12 janvier 1633, les mentionne comme l’une des œuvres principales de la Congrégation. Ces exercices duraient de 10 à 15 jours, avant l’ordination. On enseignait l’oraison mentale, la théologie pratique et nécessaire, les cérémonies de l’Eglise. (I, 309) M. Vincent demandait aux « formateurs » d’édifier les ordinands, surtout par l’humilité et la modestie. Dans le contexte de l’époque, c’était un instrument d’une grande importance qui fera naître d’autres réalisations.

Les Conférences des mardis.

Les Conférences des mardis sont dans la continuité des exercices des ordinands et cela à partir de 1633. Ce sont d’anciens ordinands qui ont demandé à M. Vincent de pouvoir continuer, après leur ordination, un travail spirituel et pastoral commencé lors des exercices. « Pourquoi ne nous réunissez-vous pas, M. Vincent, en une association qui aurait pour objet de maintenir vivante en nous la ferveur de ces premiers moments » (Abelly, op. cit., 1.2, c.3, p. 246).

Ces conférences étaient des rencontres des prêtres où l’on « conférait » dans un esprit de partage à la fois simple et structuré sur la pastorale, les vertus chrétiennes etc… Un certain nombre de prêtres se retrouvaient ainsi à Saint Lazare chaque mardi pour un temps d’échange, de prière et de renouvellement de leur zèle sacerdotal : Olier, Jean Eudes, et le célèbre Bossuet. Un règlement fut établi à cet effet. (XIII, 128-132) On y apprend la manière dont se déroulaient les Conférences du mardi :

« On commence la conférence par l’invocation du Saint Esprit […] Puis on traitera de quelque vertu propre aux ecclésiastiques, dont on aura donné le sujet dans l’assemblée précédente, et sur laquelle chacun rapportera humblement et simplement, de parole ou par écrit, les pensées que Dieu lui aura données sur les motifs de cette vertu, sa nature et les moyens de les biens pratiquer ». (XIII, 130-131)

C’était donc un temps où les participants dialoguaient, s’enrichissaient et se confortaient mutuellement, comme une sorte de révision de vie pastorale, sur la manière de vivre le ministère.

Les grands séminaires.

Bien que les exercices des ordinands portassent du fruit, cela ne suffisait pas. Aux yeux de M. Vincent, la durée des retraites était trop brève pour assurer une vraie formation, d’où la formule des séminaires. Parallèlement aux autres établissements analogues (Saint-Sulpice, 1641-1642, Caen 1643), M. Vincent fonde des maisons pour adultes : aux Bons-enfants en 1642, puis à Annecy et à Alet. Il faut noter que le séminaire de M. Vincent avait son originalité. On insistait sur la formation spirituelle, sur la pratique pastorale ainsi que sur la vie communautaire. À ces confrères qui répugnent à être au service des séminaires, il dira « Ce serait une tromperie, et grande tromperie, à qui ne voudrait s’appliquer à faire de bon prêtres, et d’autant plus qu’il n’y a rien de plus grand qu’un prêtre. » (XII, 85)

Conclusion

Concluons en reprenant ce que dit le Père François Becheau : « Nous gardons, pour la plupart, dans le subconscient de notre mémoire, l’image bien connue du petit Saint glissant furtivement dans les rues glacées de Paris enveloppant douillettement dans sa vaste houppelande un pauvre bébé abandonné sous un porche d’une église est pleinement justifiée. L’œuvre des « Enfants abandonnés » sauve et élève peut-être jusqu’à dix mille bébés en vingt ans. De 1640 à 1660 M. Vincent reçoit les échos de toutes les détresses : les réfugiés de la guerre de Lorraine et les mendiants de toutes sortes pullulent dans la capitale. Le gouvernement est désarmé.

Vincent était opposé aux grandes concentrations de pauvres dans des hospices spécialisés et contre les mesures royales autoritaires, mais il accepta d’envoyer dans ces établissements, comme à la « Salpetrière », des Dames de la Charité pour humaniser cet « enfermement ».

Les prisonniers sont affreusement traités, ils « pourrissent vivants », apprend-il. Il va leur rendre visite, milite auprès de leurs responsables pour l’amélioration de leur sort et les fait visiter. De même pour les galériens dont il connaît bien le sort. Il leur envoie des Sœurs, fait ouvrir des infirmeries aux Galères et recommande aux puissants de mieux les traiter.

Car M. Vincent a l’oreille des puissants. Il est tellement connu ! Il intervient déjà auprès de Richelieu, mais en vain, pour faire cesser l’intervention royale très brutale en Lorraine. Il est présent au chevet de Louis XIII mourant. Sa veuve, Anne d’Autriche, la Régente, le prend comme confident et confesseur. Il devient alors membre du « Conseil de Conscience » qui est une sorte de Ministère des Affaires religieuses. Il y prend force position face aux jansénistes. Il s’efforce de faire nommer des évêques dignes.

Il avoue alors à un ami : « Je n’ai jamais été plus digne de compassion que je ne suis, ni, n’ai eu plus besoin de prières qu’à présent dans ce nouvel emploi. J’espère que ce ne sera pas pour longtemps ». Il y resta en fait dix ans, de 1642 à 1652. Son rayonnement est alors immense. Il dépasse les frontières du Royaume. De son vivant, ses œuvres s’organisent en Irlande, à Rome, à Alger, à Tunis, à Madagascar, en Pologne ; il en apprendra, avec une grande émotion, le martyre de ses premiers fils et de ses premières filles.

Une vie étonnante ! Elle s’est déployée dans les registres les plus divers : la pastorale rurale, la formation du clergé et des laïcs, les galériens, les prisonniers, les pauvres et les malades, mais aussi les grands de ce monde et le conseil royal… Il est partout. Il fait preuve d’une énergie et d’une capacité d’organisateur hors du commun. Son impact est considérable.

Soulignons ici le trait, peut-être le plus remarquable, de cette merveilleuse destinée : son unité de vie. Le même en toute simplicité partout et toujours, que ce soit auprès des humbles Filles de la Charité, des Séminaristes, des Grands du Conseil de Conscience.

Il est le même partout parce qu’il est vrai, sans pose aucune, dépossédé de lui-même et habité par un amour sans mesure du petit, du pauvre, du marginalisé… » (François Becheau. SJ. M. Vincent)

  1. Vincent meurt le 27 septembre 1660.

Devant une telle existence, relisons ce que disait l’historien Daniel Rops :

« L’Histoire voit en lui un des hommes les plus considérables de son temps, à tel point qu’il n’est nul manuel, ni laïc qu’il se veuille, qui ne lui fasse une place. Initiateur du sens social à une époque où achevait de se rompre la solidarité de la cité, de la commune qui, au Moyen âge, soulageait les misères et où, cependant les guerres et les désordres rendaient plus que jamais indispensables l’entraide et le secours mutuel, il a su associer toutes les classes dans un même effort pour soulager la misère des hommes, susciter tant de générosité individuelles que la face de la France en a été changée [2] ».

Didier Mahieu CM🔸

Vincent nous parle encore. Nous avons toujours à le redécouvrir car sa figure fait partie de ces géants qui ont marqué leur époque. Nous sommes loin d’avoir épuisé la richesse de sa personnalité et de son œuvre. Aujourd’hui bon nombre d’ouvrages paraissent encore sur lui.

 

[1]. Déposition de Vincent de Paul au procès de béatification de François de Sales », 17 avril 1628 (S.V. XIII, 66 à 84).

[2]. Daniel Rops, « Eglises des temps classiques », p. 60.

[i]. « L’année 1580 a en sa faveur le fait que le mardi de Pâques (qui est la seule référence concrète d’Abelly) tombait cette année le 5 avril, fête de saint Vincent Ferrier, ce qui pourrait expliquer le prénom de Vincent que l’on a donné à l’enfant qui venait de naître. Saint Vincent de Paul professa toujours une grande dévotion au dominicain valencien et l’avait comme second patron », Abelly, op. cit., 1, 3, C. 9, p. 94 ; José Maria ROMAN, Saint Vincent de Paul, p. 21.

400 ans du charisme : temps de la mémoire, de l’identité et du prophétisme


400 ans du charisme : temps de la mémoire, de l’identité et du prophétisme

L’histoire s’écrit tous les jours dans l’inconscience de nos tâches quotidiennes ce qui ne nus rends pas attentifs aux conquêtes ou aux errances.

Introduction. L’histoire s’écrit tous les jours dans l’inconscience de nos tâches quotidiennes ce qui ne nus rends pas attentifs aux conquêtes ou aux errances. C’est ce qui rend nécessaire des moments significatifs qui nous aident à lever le regard à nous mettre en retrait de l’ordinaire, pour que cette attitude méditative et priante, fasse apparaitre l’intensité de l’appel que nus livre l’histoire construite en communion avec Dieu dans l’effort de nos pratiques ordinaires.

La célébration des 400 ans de la naissance du charisme vincentien, ouverte le 25 janvier de cette année, est une bonne raison en même temps qu’u évènement suffisamment significatif pour une réflexion pertinente, qui par cet article souhaiterait susciter quelques réflexions spirituelles. Le texte de divise en trois parties, le passé (mémoire) ; le présent (identité) et l’avenir (prophétisme).

  • UNE MEMOIRE RECONNAISSANTE

L’action de grâces nait lorsque nous découvrons la gratuité de l’amour de Dieu qui est en même temps source de la logique du don de la vie. Face à la générosité d’un Dieu qui s’incarne dans l’histoire et permet que la vie divine fleurisse dans l’existence des hommes, l’être humain remercie en se livrant par ses actes, au don d’une grâce qui le constitue et le déborde clairement. Nous connaissons, les affirmations répétées de saint Vincent au sujet de la gratuité divine, qui ne cessait de répéter que nos origines étaient l’action généreuse constante et surprenante de la Providence divine.

De quoi allons-nos remercier Dieu durant ces 400 ans ? De tout, remercions de la vie de Vincent et son ouverture au dessein miséricordieux de Dieu dans son existence. Nous remercions la force d’un charisme créatif qui a ouvert le chemin de communication de la consolation des pauvres et une espérance pour l’Eglise. Nous remercions la lucidité et la persévérance, qui comme personnes et come institution, nous avons   vécu les difficultés traversées. Nos remercions l’effort et le don généreux de tant d’hommes et de femmes, qui nourris d’esprit vincentien, ont su être témoins convaincant de l’amour qui transforme tout : martyrs, défunts, malades et aînés. Nous rendons grâce pour les joies intérieures nées de l’œuvre bien faite et les larmes silencieuses face à la dureté de l’amour offert.

Nous remercions aussi les grandes œuvres de charité comme pour les petites conquêtes dans le service. Nous remercions pour le zèle de l’expansion missionnaire, ainsi que les institutions que nous réalisons comme famille, pour actualiser notre héritage. Nous rendons grâce pour les remerciements reçus sans aucune prétention, ais surtout pour la joie et l’espérance des pauvres et de tous les hommes et femmes, qui se sont sentis reconnus dans l’amour affectif et effectif. Nos remercions la flamme de charité qui continue encore en nos cœurs et pour les rêves et les projets que se déploient au milieu de nous.

  • REDEPLOYER L’IDENTITE

Le passé se contemple dans l’action de grâce et le présent avec réalisme et fondé sur des convictions. Nous constatons douloureusement, que nombre d’êtres humains continuent de vivre dans la pauvreté, que les pauvres existent et qu’ils réclament notre aide. Dans le monde le charisme vincentien est encore vivant et fréquent, il continue à être motif de don pour beaucoup de témoins qui s’offrent encore généreusement pour écouter l’urgence de la charité et communiquer le don d’eux-mêmes en même temps qu’étant signes d’espérance pour beaucoup de personnes dans le besoin. Nous sommes aujourd’hui plus conscients d’être une grande famille et nous voyons plus clairement le travail commun que cela exige.

Mais il est aussi évident aujourd’hui que la crise socio-culturelle et relieuse que nous vivons touche profondément la vitalité et la rénovation du Charisme vincentien. Il y a la difficulté des vocations pour la vie sacerdotale et consacrée, ainsi que pour le bénévolat et la persévérance. Les générations sont chaque fois plus vieilles et parfois la vitalité du charisme s’est vu relégué en une reproduction de coutumes. Dans certains lieux l’illusion a fait place au pessimisme et le travail en commun pour des projets personnels. Ce ne sont pas toujours les pauvres qui sont « notre poids » et « notre douleur » et à une certaine « bureaucratisation » de la charité fait perdre la chaleur de l’amour qui s’éteint dans le service.

Peut-être qu’une des difficultés la plus grande, si elle n’est pas la fondamentale, pour la vitalité et le dynamisme d Charisme, est que produit d’un zèle inapproprié, elle efface l’horizon évangélique qui doit l’accompagner, comme sa source, et qui doit être toute notre pratique concrète de la charité. C’est Dieu Père en Christ Jésus qui au moyen de l‘Esprit qui nous a appelé à être messagers de sa miséricorde avec les pauvres. C’est cette conviction ontologique, ce caractère contemplatif qui détermine notre service et celui qui ne laisse pas nos activismes, l’immédiateté ou le caractère « concret » avec lequel nous réalisons certaines œuvres avec les pauvres, rendre stérile la force de l‘amour effectif. Cette problématique a certainement été présente dès les origines, mais aujourd’hui, e raison des conditions de sécularisation de notre société, il devient plus difficile d’expliquer et rendre concrète dans la vie, notre identité spirituelle et donc les objectifs de notre service.

Que nous faut-il accentuer dans notre présent à la lumière des 400 ans  ? Notre identité ! elle renvoie à la source et au contenu de ce et Celui qui nous passionne. Dans la vie ordinaire lorsque quelqu’un s’identifie avec quelque chose ou quelqu’un, il exprime facilement ses sentiments avec passion et conviction ; par exemple pour une équipe sportive, ses stars de la musiques ou ses artistes, etc…et nous-mêmes héritiers du Charisme vincentien ressentons-nous de la passion pour le Christ comme étant celle qui donne sens à notre vie et au don de nous-mêmes. ?

Il est évident qu’il n’y a pas d’expérience de Dieu s’il n’y a pas d’intimité avec jésus. Une réelle expérience de Dieu entraine une suite passionnée du Maître, se sentant profondément séduit par lui, séduit par son plan, par l’utopie du Royaume qui donne sens à vivre et mourir pour lui. La passion du Christ est ce qui doit nous faire vibrer de joie et profondément, jalonnant notre existence afin qu’elle vive en plénitude les luttes quotidiennes et assume les défis chaque fois plus grands dans le service généreux des pauvres. Présupposer cette conviction ou la mettre de côté dans notre action est ouvrir notre spiritualité au vide et notre action au non-sens stérile.

  • UN FUTUR PROPHETIQUE

Remercier, confronter et renforcer pour reconfigurer et provoquer. L’avenir n’est pas toujours évident parce que nous ne le maitrisons pas. Mais nous pouvons encore le voir de deux manières : avec peur pour tout ce qu’il peut porter d’inattendu et nous en tenir à l’identique pour nus rassurer ou le regarder dans l‘espérance, confiant en tout ce que Dieu peut inspirer et le réaliser. Je crois que l’attitude vincentienne la plus conforme au charisme suit cette deuxième voie.

Comment donc nous ouvrir avec confiance à l’avenir que réveille le 400ème anniversaire ? Sans craintes de reconnaitre que notre pratique pastorale est peut être obsolète et qu’elle a besoin d’une reconfiguration intérieure et extérieure, sincère et prophétique. Sans peurs de nous séparer d’un monde qui n’existe plus et affronter dans l’espérance la réalité qui est la nôtre dans l’ordinaire. Sans craindre de reconnaitre notre ignorance et nus laisser éclairer par les autres qui comme nous essaient de lutter pour un monde plus juste et fraternel. Sans redouter le pouvoir du travail en commun ni dans le dynamisme que donne de se confronter à nos sécurités. Sans peur de ressentir la vulnérabilité d’être incompris, ni la solitude du chemin.

Sans crainte non plus de nous ouvrir aux nouvelles pauvretés et aux nouvelles approches qui rendent compte de la personne humaine et de Dieu. Sans craindre de montrer notre joie et nos convictions, sans que personne ne nous l’ai demandé. En n’hésitant pas à donner gratuitement de notre temps et de nos capacités, de nos biens et nos sentiments. Sans crainte d’affronter nos propres limites en travaillant à les dépasser, mais sachant qui si nous sommes ouverts à la volonté de Dieu, c’est Lui qui guidera nos pas.

Conclusion

Il apparait donc clairement que célébrer les 400 ans du Charisme vincentien n’est pas seulement faire référence à un passé notable et important, mais, afin que nous ayons tous les privilèges de l’avoir comme horizon de notre vie et notre prière, c’est une responsabilité historique de réfléchir sur son histoire et son actualité. C’est ce qui nous impose de remercier qui est la source de notre vie charismatique, de demeurer dans l’identité du Maître qui nous a appelé et de nous ouvrir dans l’espérance sans crainte du lendemain : don de Dieu.

Bernard Massarini CM🔸

Nous remercions la force d’un charisme créatif qui a ouvert le chemin de communication de la consolation des pauvres et une espérance pour l’Église.

De la Conversation à la Conversion… et vice-versa


De la Conversation à la Conversion… et vice-versa

La prière en carême

Mais comment « converser » avec Jésus ? Lui-même nous offre la méthode : il faut nous retirer pour nous recueillir dans le silence et ainsi « peu à peu », percevoir que le Ressuscité est avec nous dans le plus profond de notre existence.

J’entends souvent parler d’un manque de prière ou des difficultés pour prier. Je tiens à vous dire que je vis au quotidien la même difficulté. Et nous avons la possibilité de trouver diverses « moyens » pour vivre ce « temps » précieux et nécessaire à notre vie spirituelle et notre vie de chrétiens. Je crois que notre difficulté se trouve dans l’impossibilité d’aller à la rencontre personnelle avec Jésus, de prendre le chemin de la conversion pour arriver à la conversation… les deux vont de pair. Il est important le désir de transformer ta vie pour te mettre sur le chemin de Jésus, pour le suivre avec fidélité et vérité.

Mais comment « converser » avec Jésus ? Lui-même nous offre la méthode : il faut nous retirer pour nous recueillir dans le silence et ainsi « peu à peu », percevoir que le Ressuscité est avec nous dans le plus profond de notre existence. Il nous faut du temps et de l’abandon pour vivre l’expérience de Paul : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi ». (Galates 2,20). Il est important de nous trouver dans l’intimité de toi-même, sans bouger, même chez toi ! Ton meilleur ami vient à ta rencontre pour t’aider à vivre ton quotidien, pour te manifester qu’Il est proche, pour t’écouter dans le secret de ton histoire… sans jamais te juger…

Mais, comment faire ? Il nous faut d’abord aller à la rencontre des textes bibliques, de la Parole de Dieu ; elle, sous la forme d’écriture nous transmet, l’expérience de Dieu et nous pouvons « écouter en lisant » : « homme de peu de foi, pour quoi doutes-tu ? » ou « Courage, c’est moi. N’ayez pas peur » ou « Tes péchés te sont pardonnés. Va, et ne pèche plus » ou « Que veux-tu que je fasse pour toi ? ». Ces phrases contenues dans les évangiles nous parlent d’une expérience profonde de rencontre avec Jésus. Beaucoup d’hommes et des femmes ont vécu la même expérience jusqu’aujourd’hui. Cette recherche parfois ‘fatigante’ trouve sa plus belle et simple expression dans la prière, dans ce dialogue fraternel entre toi et ton Seigneur, rien de plus beau et simple… certes, mais pour beaucoup d’entre nous celle-ci est difficile parce que la première exigence de la prière est l’abandon ! et l’abandon peut nous faire peur, il implique forcement de laisser l’Autre conduire, mener la conversation pour qu’Il soit la source de notre conversion. Entrer en conversation pour se convertir à Celui qui est toujours là dans le silence ou les conflits de notre histoire, Celui dont la seule présence est fondamentalement Amour !

Alexis Cerquera Trujillo CM🔸

Il est important le désir de transformer ta vie pour te mettre sur le chemin de Jésus, pour le suivre avec fidélité et vérité