L’événement. Clé de l’expérience spirituelle de saint Vincent de Paul. Récollection spirituelle. Province de France, Villepreux, 24 janvier 2018

L’événement. Clé de l’expérience spirituelle de saint Vincent de Paul.

Récollection spirituelle. Province de France, Villepreux, 24 janvier 2018

Il est devenu classique, dans la Famille vincentienne, d’expliquer l’itinéraire spirituel de Vincent de Paul par l’événement [1]. Il existe chez lui une régularité de lecture des “événements fondateurs” qui ont donné à sa vie et à son action une orientation décisive et définitive. [2]» C’est découvrir la volonté de Dieu dans “ce qui arrive” dans sa vie ou dans celle de la société. Chez Vincent cette relecture des événements devient une expérience spirituelle. A travers les “événements fondateurs” de sa vie, nous pouvons dégager des clés pour notre propre vie spirituelle d’aujourd’hui. St Vincent nous donne trois clés :

 

1. Attention à l’événement

Quand on étudie la vie de Mr Vincent, au point de vue spirituel, charitable ou apostolique, on peut chercher à discerner un courant ou au contraire à distinguer les étapes (un cap franchi…, un degré de plus dans la montée…). Suivant l’optique, la vie de Vincent pourra manifester une continuité parfaite, l’épanouissement successif de diverses virtualités, ou bien apparaître comme une suite de zigzags au gré des circonstances. Qu’en est-il en fait ?

La solution n’est pas de prendre l’une ou l’autre “clé” pour expliquer cette vie longue et complexe ; ce n’est pas davantage de chercher à concilier les deux optiques (continuité ou zigzags), c’est d’essayer de déterminer ce en quoi tel événement de sa vie à été en lien avec ce qui précède et devient une nouveauté pour la suite.

 

2. Une «spiritualité» ou une «expérience spirituelle» ?

S’agissant de Vincent de Paul, il convient d’expliquer le terme de “spiritualité”. Une spiritualité suppose analyse et synthèse d’une pensée, d’une doctrine… une organisation ou mieux une systématisation. D’ordinaire, ce travail est fait par l’intéressé lui-même dans ses écrits. Or, mise à part sa correspondance, circonstancielle par définition, Vincent n’a guère écrit … et surtout il n’a pas fait d’essai de synthèse de sa spiritualité – sauf pour les Règles communes et un peu pour les Conférences aux Sœurs revues par lui.

Dès lors, pour dégager les constantes de la spiritualité de saint Vincent, nous pouvons en tenir à ce qu’il a vécu, à son expérience spirituelle telle qu’il l’a décrite, telle quelle s’exprime dans ses conférences et sa correspondance et telle que nous la découvrons dans son action et les témoignages des premiers missionnaires. Suivre une expérience spirituelle, s’en inspirer et s’en nourrir, ce doit être la tâche des disciples de saint Vincent et leur grâce… sans pouvoir vraiment faire référence à une doctrine spirituelle.

Chez Vincent, il ne s’agit pas d’une doctrine spirituelle, mais d’une expérience spirituelle : ce qui suppose une toute autre approche. C’est ainsi, par exemple, que plus que d’étude de thèmes (la Foi, les vertus de Vincent, etc…), il s’agit d’attention et d’interprétation d’événements… plus que de doctrine élaborée, il s’agit de temps forts et de l’écho plus ou moins durable et profond de ces temps forts, dans son cheminement spirituel (par exemple, Gannes-Folleville, Châtillon, Villepreux, ou la rencontre de Marguerite Naseau, etc…)

Bref, plus que de synthèse claire, cohérente et organisée, il s’agit de cheminement dans la continuité et le progrès, mais aussi avec les tâtonnements sinon les ruptures propres à tout cheminement.

En matière de spiritualité, notre seule référence est la façon concrète dont Vincent a suivi Jésus-Christ… au jour le jour… au cœur de l’événement.

Expérience spirituelle donc et par définition insérée dans le temps. Dans cette recherche de son expérience spirituelle, il convient par conséquent d’accorder la plus grande attention à l’entourage, aux circonstances, aux contextes, aux dates, à l’âge. Il faudra donc – par exemple – éviter de privilégier tel ou tel aspect simplement parce que le hasard a voulu que nous possédions beaucoup de documents sur telle époque. C’est ainsi que nous sommes abondamment fournis en documents pour les dernières années de sa vie (1655-1660).

 

3. Dans l’événement, lire la volonté de Dieu

Le fait que Mr Vincent nous propose une expérience spirituelle et non une doctrine, nous amène donc à concevoir une nouvelle méthode. Et cette “nouvelle méthode”, saint Vincent semble bien nous la suggérer lui-même, dans sa façon de lire et d’interpréter les événements. Il suffit de se reporter aux textes où il évoque – par exemple – Folleville ou Châtillon ou encore l’histoire du vol, de la tentation contre la foi, les Enfants trouvés, l’histoire de la mission de Marchais, etc…

Dans tous ces cas et quantités d’autres, il s’agit d’événements dans lesquels saint Vincent vit, découvre et interprète pour lui et pour nous la volonté de Dieu et en fait la relecture. C’est alors surtout qu’il nous livre la clé de «son expérience spirituelle». Près de cinquante ans plus tard (9 juin 1656 – XI, 337), saint Vincent dégagera toute la valeur spirituelle de l’accusation de vol : “Dieu veut quelquefois éprouver des personnes et pour cela, il permet que semblables rencontres arrivent.” Dans tous ces cas, il fait lui-même en quelque sorte le travail que nous nous proposons de faire ; il nous livre lui-même la méthode pour aborder et analyser son expérience spirituelle et — bien sûr — pour aider à nous l’approprier.

C’est cette méthode – suggéré par saint Vincent lui-même – que nous allons essayer d’employer : Événement ; puis lecture de l’Événement.

Je passe sur les origines et les temps de recherches et d’épreuves, jusqu’en 1617.

 

 

A. Les événements. L’expérience spirituelle de Monsieur Vincent

I. Les Origines

Nous connaissons bien les origines de Monsieur Vincent, son enfance, ses formations, ses premières années de sacerdoce, dans l’incertitude et le tâtonnement. Entre 1605 et 1610, s’ouvre une période où il est bien difficile de suivre saint Vincent : captivité (?) et séjour à Rome (1605-1608) et à Paris (1608-1610).

Pour la période qui suit (1610-1633) je voudrais repasser avec vous les principaux événements qui vont marquer sa vie et en faire la « relecture spirituelle ».

II. Les temps d’épreuve et de recherche

1. Aumônier de la Reine Margot (1610) – Accusation de vol (vers 1609 ?). Saint Vincent a 29 ans

Arrivé à Paris, M. Vincent se retire rue de Seine. Il veut vivre ! Mais pour cela, il faut de l’argent. Il cherche alors un emploi fixe : un ami réussit à lui trouver une place parmi les Aumôniers de la Reine Marguerite de Valois : la Reine Margot. De ce poste d’observation, il apprend à connaître le Monde des Grands, celui des riches et du pouvoir.

Vouloir vivre à Paris, c’est se heurter d’abord au problème du logement. Heureusement, Vincent va loger chez un compatriote, juge de Sore (dans les Landes). Un jour, malade, il est cloué au lit. Le garçon de l’apothicaire vient le soigner et dérobe les écus de son compagnon. Vincent est accusé de vol… et expulsé.

Son cœur est blessé, meurtri. Il est assimilé à un voleur et ce publiquement : il même l’objet d’un monitoire qui selon la coutume devait être lu trois dimanches de suite au prône de la Messe dominicale. Autour de lui, plaintes et suspicions s’éternisent. La douloureuse et ténébreuse histoire dura au moins six mois [3]

Lecture de l’Événement :
  • L’imagerie populaire nous montre volontiers VINCENT dévot et déjà au sommet de la Sainteté. Les faits nous proposent une autre vision : celle d’un enfant modeste, d’un adolescent pieux et d’un jeune homme en quête de bénéfice et d’une “retirade honorable”. En 1610, saint Vincent n’est pas un saint.
  • Ses ambitions sont limitées, ses horizons étriqués. Il ne sait pas encore ce dont il est capable. Il a besoin d’ouvrir le livre de la vie et de tourner les pages de l’expérience.
  • C’est au moment où saint Vincent est surtout soucieux de multiplier les relations en vue d’une “honnête retirade” (I, 18) que cette accusation de vol le coupe des quelques relations péniblement nouées. N’oublions pas qu’il fut, probablement, l’objet d’un monitoire… [4]. Près de cinquante ans plus tard (9 juin 1656 – XI, 337), saint Vincent dégagera toute la valeur spirituelle de l’événement : “Dieu veut quelquefois éprouver des personnes et pour cela, il permet que semblables rencontres arrivent.” Il expérimente l’injustice dont les pauvres sont trop souvent les victimes sans défense.

 

2. La tentation contre la foi (1610)

Brochant sur le tout, c’est alors que Vincent connaît dans sa vie de foi un véritable drame. C’est la nuit intérieure et la ronde bourdonnante des doutes. Que se passe-t-il exactement ? Est-ce dépression ? Neurasthénie généralisée ? Toujours est-il que M. Vincent assiste impuissant au délabrement de son esprit et de son cœur durant sans doute 3 ou 4 ans. Mais il se sauve lui-même en se vouant, toute sa vie, au service des pauvres : «Il s’avisa un jour de prendre une résolution ferme et inviolable pour honorer davantage Jésus-Christ, et pour l’imiter plus parfaitement qu’il n’avait encore fait, qui fut de s’adonner toute sa vie pour son amour au service des pauvres.» (Abelly,  L. III, pp. 118-119)

Lecture des événements :
  • La foi de Vincent est donc marquée par cette crise aiguë dans sa vie d’homme. Ce sera trois ou quatre ans de désarroi et de ténèbres intérieures. La solution, il la trouve dans le service des pauvres, dans la mystique des pauvres. Vincent deviendra par la suite, un modèle de Foi. Celle-ci sera forgée au creuset de la souffrance. Au moment même où il connaîtra le doute et l’assaut de l’esprit du mal, il s’enrichit de convictions personnelles déterminantes :
  • La foi part toujours d’un double mouvement d’appauvrissement et d’enrichissement. “Il faut donc (à..) vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ”, dira-t-il à Antoine Durand, (XI, 342-351). Il s’inspirera constamment de la doctrine paulinienne de la vie et de la mort du Christ. Il aura des textes scripturaires préférés : Galates III, 26-27 ; Romains VI, 3-4 ; Colossiens  I, 11-12. [5]
  • Il faut sortir de soi-même et se donner. “Toute notre tâche est dans l’action”. En 1653, il dira aux Filles de la Charité : “Il faut de l’amour affectif, passer à l’amour effectif qui est l’exercice des œuvres de la Charité, le service des pauvres, entrepris avec joie, constance et amour” (IX, 593).
  • Ces deux faits : acceptation d’être accusé de vol et tentation contre la foi, transforment profondément son être, son désir, sa vision des choses et des hommes. Désormais, non seulement il regardera les pauvres et les malheureux, mais il les
  • Il n’observera plus la misère comme un objet, une malfaçon des autres ; ce ne sera plus un spectateur indifférent mais un communiant qui s’identifie à la misère des autres par son être et le mouvement même de sa vie… [6]. Il aime le misérable mais combat la misère comme une plaie.
Vincent est-il un converti ?
  • Les opinions divergent. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas eu un brusque retournement comme saint Paul. Il vaut mieux parler d’une évolution qui s’accélère de plus en plus et qui trouvera son sommet vers 1617. Les épreuves purifiantes, l’amènent à dire “oui” au Seigneur dans un don total et généreux. La grâce fait irruption en lui d’une façon décisive. Il est recréé intérieurement [7].
  • Les douze premières années du Sacerdoce de saint Vincent semblent se passer en marge de ce que l’on appellerait aujourd’hui la pastorale. Il s’adonne à des “ministères privés”. Or, saint Vincent semble en malaise (tentation contre la Foi ; ton désabusé de la lettre à sa mère, etc…) Cette première période d’expérience sacerdotale semble, pour lui, décevante.

 

3. Curé de Clichy * Précepteur chez les Gondy – (Vincent a 31 ans)

C’est alors que Bérulle lui propose à Mr Vincent la cure de Clichy, le 12 mai 1612 (Paroisse rurale de 600 habitants). Il se lance à fond dans cette nouvelle expérience : réparations de l’église, visites des gens, fondation d’une petite école cléricale, catéchismes, etc… Il retrouve une certaine euphorie.

“… J’ai été Curé des champs… Un jour, Mgr. le Cardinal de Retz me demandait : Eh bien, Monsieur, comment êtes-vous ? Je lui dis : Monseigneur, je suis si content que je ne le vous puis dire… Je pense en moi-même que ni le Saint-Père, ni vous, Monseigneur, n’êtes si heureux que moi…” (Il n’y a pas si longtemps Vincent aspirait plus à un évêché qu’à une petite paroisse de campagne…) – SV a 32 ans

Mais dès septembre 1613 (un an après son arrivée à Clichy), le jeune curé quitte sa paroisse. Instabilité ? Pression de Pierre de Bérulle ? Vincent se cherche toujours. Il devient précepteur des enfants de Philippe-Emmanuel de Gondi, général des Galères.

Lecture des événements :
  • Curé de Clichy, première étape de l’expérience pastorale de Vincent, il a pu mesurer les avantages d’une “pastorale directe” de curé par rapport aux ministères “privés” qui l’ont précédée (direction du pensionnat, aumônerie, préceptorat, etc…) Désormais, il se sait doué et heureux au milieu des pauvres gens.
  • L’exubérance de cette expérience tranche d’autant plus nettement qu’elle succède à une période de malaise. Saint Vincent semble mesurer là tous les avantages d’un engagement directe, “sur le terrain”, (III, 339 et IX, 646).
  • Mais voilà “l’honnête retirade”, il a franchi la porte des riches, une amorce pour un bénéfice. Apparemment, il a trahi son milieu d’origine et son engagement pour les pauvres. C’est à nouveau l’impasse, mais c’est là que l’événement l’attend.

III. 1617 : l’année de grâce

 

4. Gannes – Folleville : la mission (Saint Vincent a 36 ans)

Arrivé chez les Gondi, comme précepteur ; il s’occupe des domestiques et des paysans des terres de ses maîtres. Le voilà, pourrait-on dire, revenu aux “ministères privés”… Mais il a goûté à la Pastorale à Clichy ! Et c’est parmi les populations paysannes des Gondi qu’il fait sa deuxième expérience pastorale marquante, et celle-là décisive.

On connaît l’événement de Gannes-Folleville (XI, 2-4 ; 169-171 ; IX, 58-59 ; XII, 7-8, 82 ; Abelly t. I. p. 32-33). Un vieillard “qui passait pour homme de bien” confesse à Vincent “des péchés qu’il n’avait jamais osé déclarer en confession”. Une fois en paix, ce vieillard en parle à Madame de Gondi qui s’écrie : “Ah ! Monsieur, qu’est cela ? Qu’est-ce que nous venons d’entendre ? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces braves gens… Ah ! Monsieur Vincent, que d’âmes se perdent ! Quel remède à cela ?” Et elle demande à saint Vincent de prêcher le lendemain sur le sujet de la confession générale.

La suite de cette prédication semble avoir été tout autant l’événement qui a impressionné saint Vincent, plus que la confession de Gannes “… Toutes ces bonnes gens furent si touchées de Dieu qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai de les instruire et de les disposer aux Sacrements, et commençait de les entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les Révérends Pères Jésuites d’Amiens de venir au secours… Nous fûmes ensuite aux autres villages qui appartenaient à madame en ces quartiers-là et nous fîmes comme au premier. Il y eut grand concours et Dieu donna partout sa bénédiction. Et voilà le premier sermon de la Mission.”  (Abelly I, 32-33) – Vincent a trente-six ans.

Relecture de l’événement :

Sur cet événement, tel que saint Vincent l’a décrit, on peut faire la relecture suivante :

  • Un pas de plus est franchi… vers la Mission. Après avoir apprécié les avantages de la pastorale paroissiale directe (Clichy) par rapport aux ministères “privés” (aumôneries, préceptorat), Vincent mesure ici les avantages de l’intervention missionnaire par rapport à la pastorale sédentaire du curé. Pour le vieillard de Gannes, non seulement le curé n’a pas suffi, mais, bien malgré lui, il a été d’une certaine façon obstacle. Dans sa lettre à Urbain VIII, de juin 1628, Vincent précisera ce point : «…Les pauvres gens des champs… meurent souvent dans les péchés de leur jeunesse, pour avoir eu honte de les découvrir à des curés ou à des vicaires qui leur sont connus et familiers.» (I, 45) L’intervention missionnaire ne court pas ce risque et se présente donc comme un complément nécessaire et efficace de la pastorale sédentaire.
  • Cette expérience de l’Intervention missionnaire achemine très logiquement Vincent vers l’idée d’itinérance : “Nous fûmes ensuite aux autres villages qui appartenaient à madame en ces quartiers-là…” — Comme à Villepreux : faire une mission à Villepreux, et dans les lieux circonvoisins. »
  • Remarquons la grande importance accordée à la prédication et, bien sûr, à la confession générale. Le missionnaire est l’homme de la Parole ? Déjà nous retrouvons pratiquement le schéma de la mission : “les instruire, les disposer aux sacrements, les entendre en confession.”
  • Dès cette première intervention missionnaire, Vincent doit faire appel à d’autres (Jésuites). Déjà, il prend conscience du besoin d’être plusieurs pour faire face à cette pastorale…
  • Vincent n’est pas seul à relire l’événement. C’est Madame de Gondi qui a ici l’initiative. C’est elle qui est frappée par l’état moral du paysan de Gannes, c’est elle qui généralise aux autres ruraux, c’est elle qui demande la prédication à Folleville, c’est elle qui requiert les Jésuites.
  • Toute sa vie Vincent s’adjoindra des femmes, fera confiance à des femmes, pour le service des pauvres. Enlevez les femmes des activités caritatives de Vincent, il n’y a plus rien [8].
  • Dans ces événements Vincent fait plusieurs constat :
  • il constate une double ignorance :
    • celle des ruraux en général pour les vérités nécessaires au Salut, 
    • celle des Curés sur la théologie et les sacrements – vg. la formule de l’absolution ;
  • Bref, prenant conscience d’une situation collective et de besoins pressants, il agit ; c’est la mission, les missions. C’est en s’appuyant sur l’expérience Gannes-Folleville que s’organiseront, dans une ligne de continuité :
    • les Missions et les Prêtres de la Mission [9],
    • les Œuvres des Ordinands,
    • la triple réforme du clergé, des religieux, de l’Épiscopat.
    • l’appel à des femmes pour le service des pauvres.
  • Lui-même a toujours reconnu la mission de Folleville comme étant le “prototype” (le mot est de lui) de son œuvre d’évangélisation : “Et voilà le premier sermon de la Mission, et le succès que Dieu lui donna le jour de la conversion de saint Paul ; ce que Dieu ne fit pas sans dessein, en un tel jour.” (XI, 4)
  • Pour bien montrer aussi le caractère providentiel de l’origine de la Mission, il confiera plus tard à ses Missionnaires : “Hélas ! Messieurs et mes frères, jamais personne n’avait pensé à cela, l’on ne savait ce que c’était que les Missions, nous n’y pensions point et ne savions ce que c’était, et c’est en cela que l’on reconnaît que c’est une Œuvre de Dieu”. (XI, 169).
  • Concrètement, Vincent est parti d’un regard sur la vie, et non pas d’abord d’une théorie sur l’absence de foi des ruraux et de formation des prêtres. Il reconnaît lui-même que c’est l’amour des pauvres qui explique la tâche de la Compagnie de la Mission : “Allons donc, mes frères, et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés.” (XI, 393)
  • Quand M. Vincent a bien saisi l’événement, qu’il a compris sa coïncidence avec la volonté de Dieu, c’est alors qu’il passe à l’action. Pour lui, il faut savoir attendre, “ne pas enjamber sur la Providence” (I, 26-28 ; IV, 123) et puis, quand la volonté de Dieu est évidente, courir aux besoins du prochain “comme on court au feu”. (XI, 31) C’est ce qui s’est passé à Villepreux ; Vincent rentre à Paris fin décembre 1617 et, le 23 février 1618, il commence la mission à Villepreux.
5. Châtillon et la Confrérie (août-décembre 1617)

Expérience marquante que celle de Gannes-Folleville ! Expérience de la misère spirituelle de ruraux. D’où le désir de saint Vincent de Paul de quitter sa charge de précepteur pour retrouver en permanence les pauvres gens des champs qui meurent de faim et se damnent. Une occasion se présente : Châtillon-les-Dombes. Mr Vincent s’y enfuit plus qu’il y part ! C’est mystérieux. (Vincent a 36 ans).

On le retrouve alors aussi actif et exubérant qu’à Clichy.

Saint Vincent n’est guère resté que cinq mois à Châtillon, mais quel travail accompli en si peu de temps. C’est l’histoire de la fondation de la première Charité.

À Gannes-Folleville, on l’a vu, c’est l’évangélisation et la confession générale qui urgent. Dans la Bresse, c’est le secours matériel et sanitaire qui sera découvert comme urgence et qui réclamera une réaction concrète et immédiate.

“Comme je m’habillais pour dire la Sainte Messe, on me vint dire qu’en une maison écartée des autres, à un quart de lieue de là, tout le monde était malade, sans qu’il restât une seule personne pour assister les autres…” (IX, 243-244)

Relecture de l’événement :

À Châtillon, un pas de plus est franchi par Mr Vincent. Il faut savoir faire face immédiatement aux urgences et pourvoir à des secours matériels organisés. Pour ce faire, les laïcs — en particulier les femmes — se sont révélées efficaces et généreuses.

Sur l’ensemble de ce texte, utilisons cinq clés de lecture :

  1. une situation d’urgence se présente : “Comme je m’habillais pour dire la Sainte Messe, on me vint dire qu’en une maison écartée des autres, à un quart de lieue de là, tout le monde était malade, sans qu’il restât une seule personne pour assister les autres…”
  2. l’action de Vincent est immédiate : à la messe, l’après-midi, le lendemain, une ébauche de règlement, en 24 heures la Confrérie est bouclée.
  3. la réaction de Vincent est affective : “Cela me toucha sensiblement le cœur. Je ne manquai pas de les recommander au Prône avec affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux qui m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus de compassion pour ces pauvres affligés…” (Abelly I, 45-46)
  4. Comme à Folleville, c’est donc, une fois encore, une Prédication qui déclenche une “ruée” non pas vers le confessionnal, cette fois, mais vers “les Maladières”, la maison de ces pauvres malades. (On peut ici évoquer l’éloquence efficace et provocante de saint Vincent ; de sa façon de partir du concret tout spontanément. Comme à Folleville, il sait parler aux pauvres gens et les toucher ; il se souviendra de ces expériences pastorales quand il élaborera sa “petite méthode” de prédication… !) La ruée des secours est généreuse et générale mais inorganisée : « Voilà, dit-il, une grande charité qu’ils exercent, mais elle n’est pas bien réglée ; ces pauvres malades auront trop de provisions tout à la fois, dont une partie sera gâtée et perdue, et puis après ils retomberont en leur première nécessité. etc » (Abelly, I, 45).
  1. Il faut donc organiser et rassembler : “… Il fut question de voir comme on pourrait secourir leur nécessité. Je proposai à toutes ces bonnes personnes que la charité avait animées à se transporter là, de se cotiser, chacune une journée, pour faire le pot, non seulement pour ceux-là, mais pour ceux qui viendraient après…” Un Règlement est rédigé et soumis à l’Archevêque de Lyon. Et saint Vincent termine son récit à peu près dans les mêmes termes que celui de Folleville : “Et c’est le premier lieu où la Charité a été établie.” (Abelly, I, 45-46) « Ce fut donc cette confrérie de la Charité à laquelle Monsieur Vincent donna commencement à Châtillon, qui a été la première et comme la mère qui en a fait naître un très grand nombre d’autres, que lui et les siens ont depuis établies en France, en Italie, en Lorraine, en Savoie et ailleurs.» (Abelly, ibd)
  • La misère corporelle et spirituelle des ruraux. Vincent va accueillir l’événement jusqu’à l’engagement immédiat. Là, c‘est lui qui prend l’initiative et mobilise les laïcs. Il est mobilisé par deux convictions :
    • Une première conviction l’anime désormais : “nul ne peut se désintéresser de la misère.” Le vrai pécheur serait celui qui ne percevrait pas la misère. Nous sommes tous solidaires du pauvre.
    • Une deuxième conviction l’anime d’autre part : l’âme ne peut être séparée du corps ; il faut soigner celui-ci pour atteindre celle-là. C’est le “corporellement et le spirituellement” qu’il répétera à satiété aux Filles de la Charité.
  • Tout doit être entrepris ensemble, à plusieurs; là encore il mobilise des groupes de femmes. L’organisation découle de son désir d’efficacité, c’est l’action. Toute sa vie, le réalisme de sa charité lui inspirera de rassembler les générosités éparses, pour les coordonner, les inviter à des actions concertées, parfois pharaoniques (secours aux Provinces dévastées) à la réalisation de projets méthodiquement étudiés et ajustés tant aux besoins qu’aux ressources, ceux-là étant sans limites et celles-là limitées.
  • Enfin comment ne pas souligner une note dominante chez saint Vincent : le Cœur. Il n’étudie pas des dossiers, des rapports, il voit les pauvres. Il ébranle les volontés. Trois cents ans plus tard, La Mère Guillemin fera écho à ce comportement vincentien : “Nous avons à humaniser la technique et à en faire le véhicule de la tendresse du Christ [10].”
6. Villepreux, l’emboîtement

Très vite, après ces deux expériences de 1617, année charnière, M. Vincent a fait le lien entre la Mission et la Charité : entre l’importance de l’une et la nécessité de l’autre. Dès qu’il revient à Paris en décembre 1617, il abandonne le préceptorat. Son idée fondamentale est désormais de prêcher des missions, d’évangéliser les pauvres de la campagne, et d’établir, lors de chaque mission, une Confrérie de Charité, comme à Châtillon.

En février 1618, donc deux mois après son retour, en plein hiver, Vincent organise une mission à Villepreux, terre d’Emmanuel de Gondi.

L’événement de Villepreux nous est transmis pour l’essentiel par Collet : «Dès le commencement de l’année suivante, il prit des arrangements pour faire une mission à Villepreux, et dans les lieux circonvoisins. Cette fonction que des ecclésiastiques, qui sont souvent bien minces en tout sens, regardent comme au-dessous d’eux, ne rebuta pas des personnes du premier mérite, et qui occupaient des places distinguées. M. Cocqueret, Docteur de la maison de Navarre, Messieurs Berger et Gontière, Conseillers-Clercs au Parlement de Paris, et plusieurs autres vertueux prêtres, se joignirent à Vincent, et entreprirent avec lui cette bonne œuvre. On ne se borna pas aux secours spirituels, on tâcha de remédier aux nécessités temporelles ; et pour les prévenir, autant qu’il était possible, le saint établit à Villepreux la Confrérie de la Charité, sous l’autorité de M. le Cardinal de Rets évêque de Paris, qui en avait approuvé les Règlements.» (Collet I, 87)

À compter de 1618, après Villepreux, nous avons toute une liste de villages et de villes – les premiers étant terres des Gondi – Joigny, Montmirail, Paillart, Sérivillers, etc…  puis Mâcon où Vincent fait la mission “évangélisation-charité”. Toutes confréries que, quelques années plus tard, Louise de Marillac ira visiter, encourager, contrôler…

 

Relecture de l’événement :  clés de lecture
  • À Villepreux, le 23 février 1618, Vincent propose son schéma basé pour lui sur le binôme désormais constitutif de son action, «mission & charité». (Renouard) «Villepreux est la première synthèse de l’œuvre missionnaire de St Vincent. Villepreux est la mise en place d’une évangélisation originale, l’Évangile vécu avec et par le service. À Villepreux, mission et charité-service s’emboitent l’une dans l’autre. La mission de Villepreux est le lieu-théologique du charisme selon St Vincent, évangéliser en servant et servir en évangélisant». [11].
  • Mais il ne sait pas quel doit être son lieu d’action préféré ; il est très significatif qu’il travaille sept années après Villepreux dans la même ligne. Sept ans de missions (1618-1625) avant la fondation de la Congrégation. Missions dans les villages des terres des Gondi, prêchées aux pauvres gens des champs, missions toujours clôturées par la création de la Confrérie de la Charité. «Les formes se modernisent et s’adaptent — pendant sept ans — mais le fond reste le même : tenir Mission et Charité indissolublement unis. Voilà un possible chemin et un lieu symbole porteur, celui de l’unification de la vocation de la Famille vincentienne». (Renouard Ibd)
  • Les suites de Gannes – Châtillon – Villpreux : L’action en équipe itinérante : la fondation de la CM ; Acte association des missionnaires «ensemblement, ie en communauté» ; ce ne sont pas seulement des mots.
  • Les besoins de tous ces pauvres l’interrogent. Que faire pour multiplier les missions, sinon se faire aider ? Que faire ; sinon fédérer des volontaires et fonder sa propre institution ? Alors se pointe l’idée de la Congrégation. Les Gondi y pensent aussi et lui, de son côté entre en retraite pour discerner la volonté de Dieu : «…Me trouvant, au commencement du dessein de la Mission, dans cette continuelle occupation d’esprit, et que cela me fit défier que la chose vînt de la nature ou de l’esprit malin, et que je fis une retraite exprès à Soissons, afin qu’il plût à Dieu de m’ôter de l’esprit le plaisir et l’empressement que j’avais à cette affaire, et qu’il plut à Dieu m’exaucer…» (II, 246-247).
  • Enfin et toujours depuis le “Ah, Monsieur, que d’âmes se perdent ? de Mme de Gondi à Gannes, les laïcs sont appelés à entrer dans l’évangélisation et le service, en équipe organisée, à Villepreux, c’est la deuxième la Confrèrie.

 

 

IV. La Congrégation de la Mission 

7.  La fondation (SV a 44 ans)

Les Jésuites, les Oratoriens ayant refusé de s’engager pour des missions dans les terres des Gondi, ceux-ci décident de faire quelque chose par eux-mêmes. Dès lors, les affaires se précipitent et, le 17 Avril 1625, est signé avec les Gondi le contrat de Fondation de la Mission (XIII, 197-202).

Remarquons simplement dans ce contrat :

  • L’affirmation fondamentale : “le pauvre peuple de la campagne… seul demeure abandonné”;
  • la définition de la Mission pour Vincent : “s’appliquer entièrement et purement au Salut du pauvre peuple, allant de village en village (intervention, itinérance) aux dépens de leur bourse commune, prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie passée, sans en prendre aucune rétribution en quelque sorte ou manière que ce soit…”(XIII, 197-202).

Le 23 juin 1625, deux mois après, Madame de Gondi meurt. Elle laisse une somme importante à saint Vincent. M. de Gondi rendra à saint Vincent sa liberté. Ce dernier quitte donc la famille et s’installe au Collège des Bons-Enfants, en octobre 1625. Antoine Portail vint l’y rejoindre. La Mission avait acquis son indépendance.

Un an après, cette expérience de communauté Apostolique se révèle assez riche et concluante pour être codifiée dans un premier acte : l’acte d’Association des missionnaires, le 4 septembre 1626.

Cet acte est signé par M. Vincent (45 ans), M. Portail, diocèse d’Arles (36 ans), M. François Ducoudray, Amiens (40 ans) et M. Jean de la Salle, Amiens (28 ans). Les quatre signataires s’engagent à “Ensemblement vivre en manière de Congrégation, Compagnie ou Confrérie et s’employer au Salut du pauvre peuple des champs.”

Lecture de l’Événement :
  • Cette période 1626-1628 semble donc bien marquée par l’expérience d’une Communauté apostolique stabilisée. Trois, puis cinq prêtres s’associent pour prêcher la Mission et vivre ensemblement, sous la direction de saint Vincent. Un laïc est entré dans la Communauté comme Frère, Jean Jourdain. Tous résident dans une maison de la Communauté, les Bons-Enfants.
  • Le travail missionnaire est ainsi mieux assuré et c’est manifestement ce qui, d’abord, importe à saint Vincent, mieux assuré parce qu’on le fait ensemblement et à temps plein (entièrement et purement).

 

 

B. Les lignes de force : L’expérience spirituelle de Monsieur Vincent

 

Au terme de ce survol et de cette relecture des événements majeurs de la vie de saint Vincent de Paul, il est possible de dégager certaines constantes et certaines orientations qui peuvent caractériser ce que nous appelons aujourd’hui « la spiritualité Vincentienne » que nous nous sommes engagés à vivre.

 

I. L’Événement, lieu théologique [12] de révélation et d’action 

  1. Pour saint Vincent, l’événement est signe de Dieu, et il devient signe privilégié et particulièrement clair et impératif quand cet événement concerne directement les pauvres. C’est là, semble-t-il, l’écho de 1617 qui marquera profondément jusqu’à sa mort le comportement spirituel de notre fondateur. On sait qu’avant 1617, dans le désarroi, celui-ci a beaucoup cherché et beaucoup douté. Il a interrogé et suivi Bérulle, il a tâté de différents ministères, etc…

Or, ce sont deux rencontres avec des pauvres (Gannes et “les Maladières”) qui rétablissent véritablement sa relation à Dieu et redonnent un sens à sa vie. Dès lors, l’attention spirituelle de saint Vincent sera toujours et d’abord attirée et alertée par les événements, particulièrement par ceux qui concernent les pauvres. C’est à ce niveau que se situe désormais “le lieu théologique” vincentien, les temps vincentiens de “manifestations” (théophanies) ou comme le dit Vincent, “c’est là que se vérifie la conduite du Saint-Esprit”. (XI, 37)

  1. Par et dans l’événement, celui qui concerne les pauvres, Dieu rencontre donc régulièrement Vincent et lui révèle sa volonté. Ce type de relation est merveilleusement adapté à son tempérament actif. Car la volonté de Dieu se manifeste ainsi, de quelque façon, sur le terrain même où elle doit être exécutée. D’où, cette extraordinaire continuité qui est typiquement vincentienne : continuité entre l’état du paysan de Gannes et la prédication de Folleville, ou entre la découverte de cette famille malade à Châtillon et l’institution de la première Confrérie. Révélation de Dieu et actions qui s’en suivent, semblent vraiment tissées du même fil.
  2. Cette continuité, ou cet extraordinaire “raccourci” entre révélation de Dieu et engagement concret, entre Foi et Action, explique sans doute le délicieux embarras de saint Vincent lorsqu’il parle des origines de ses fondations. Avec le recul, Révélation et Action lui paraissent tellement proches et intriquées, que les acteurs se confondent et qu’il est pratiquement incapable de situer le moment de son intervention personnelle. Il y a là beaucoup plus que de l’humilité.
  3. On retrouve l’écho de cette continuité dans le raisonnement de saint Vincent pour dépasser l’apparente incompatibilité entre les devoirs de religion (culte, prières, exercices, etc…) et les exigences du service des pauvres. Saint Vincent est tellement convaincu de la présence de Dieu dans les pauvres, qu’il ne ressent même plus la solution de continuité (rupture) entre une oraison, l’Eucharistie et le Service des pauvres.

Le “quitter Dieu pour Dieu” est peut-être l’expression la plus riche et la plus fidèle de ce qu’on appelle l’expérience spirituelle ou même la spiritualité de saint Vincent. C’est en effet celle qui révèle le mieux l’actualisation de sa Foi et la continuité entre Foi et service, Foi et action-charité.

  1. Saint Vincent est tellement habitué à cette continuité, à ce raccourci entre manifestation de Dieu dans l’événement, donc dans les pauvres, et l’engagement, l’action, le service, qu’il en vient à montrer une méfiance instinctive pour les détours les plus nobles entre Foi et Action. Il se méfie un peu d’un Dieu qui ne se révélerait que dans “de doux entretiens ou des pratiques intérieures très bonnes et très désirables” mais néanmoins très suspectes (XI, 40-41). Comme il se méfie beaucoup d’une réponse qui s’exprimerait hors de l’action et en resterait à l’amour affectif.

II. Le nouveau monde “spirituel” de saint Vincent

On a vu combien profondément et définitivement les événements de 1617 ont marqué Vincent de Paul. Le lieu privilégié de rencontre avec Dieu et le moment phare de clarté dans sa vie, c’est l’événement qui le met en contact avec les pauvres. Certes, sa Foi se nourrit de la “doctrine chrétienne commune” et il sait parler de Dieu, de Jésus-Christ, de l’Église, des sacrements, des vertus et de la sainteté comme tous les maîtres spirituels du temps. Mais, après 1617, il semble bien vivre comme en un nouveau monde spirituel où les rapports avec Dieu, le Christ, l’Église, les relations, sont d’un nouveau type (conçus et vécus pour l’évangélisation et pour les pauvres).  Quatre points :

  1. C’est ainsi, par exemple, que son “discours sur Dieu” (comme l’on dirait aujourd’hui), sa façon d’en parler devient très dynamique et actualisante. Ses trois approches préférées sont : la Providence, la Présence de Dieu, et surtout, la Volonté de Dieu… Trois thèmes, trois approches qui lui permettent d’aborder un Dieu impliqué dans l’histoire des hommes et qui pour Vincent intervient constamment dans les événements, comme à Folleville et à Châtillon, synthétisé à Villepreux.

Et encore préfère-t-il dans les trois “la volonté de Dieu”, parce qu’il s’agit là de l’approche la mieux incarnée dans l’aujourd’hui et la plus provocante pour l’action :“la pratique de la présence de Dieu est fort bonne, mais je trouve que se mettre dans la pratique de faire la volonté de Dieu en toutes ses actions l’est encore plus, car celle-ci embrasse l’autre.” (XI, 319)

  1. On retrouve dans sa relation à Jésus-Christ la même approche sélective. Jésus-Christ, c’est Dieu incarné dans l’histoire des hommes, éminemment concerné, impliqué et actif dans cette histoire. Jésus-Christ, c’est le Missionnaire du Père. C’est en tant que Missionnaire type qu’il rencontre le Père et l’évoque. Et dans cette Mission de Jésus-Christ, Vincent fait encore un choix d’autant plus dynamisant et actualisant qu’il est plus précis : Jésus-Christ est le Missionnaire des pauvres, l’Envoyé aux pauvres : “Et si l’on demande à Notre-Seigneur. “Qu’êtes-vous venu faire en terre : “Assister les pauvres” – Autre chose ? “Assister les pauvres.” (XI, 108).

Cela semble simpliste à force d’être simplifié et concentré, mais c’est tout simplement l’Évangile interprété et reçu par l’homme de 1617. C’est l’évangile de Luc IV, 18, revécu à Gannes puis à Marchais (XI, 34-37). Cette sorte d’éclectisme (choix) dans la lecture de l’Évangile et la contemplation de Jésus-Christ est certainement ce qu’on pourrait appeler des lignes de force dans l’expérience spirituelle de saint Vincent, comme la valeur théophanique de l’événement.

Cette relation sélective et précise à Jésus-Christ se retrouve à la fois dans le goût de Vincent pour les “maximes évangéliques” qui sont comme les consignes de Jésus-Christ Missionnaire pour les missionnaires d’aujourd’hui ; voyez l’article N° 1 des chapitres des Règles communes, toujours puisé dans l’Évangile. Cette relation à Jésus-Christ se retrouve aussi dans l’imitation de Jésus-Christ selon saint Vincent, qui n’est pas n’importe quelle imitation, mais une imitation quasi fonctionnelle de Jésus-Christ envoyé évangéliser les pauvres.

  1. Même façon d’aborder le Mystère de l’Église. Certes, saint Vincent en connaît la théologie, mais là encore, il semble la voir avec des yeux “accommodés” en 1617. Il retient de préférence toutes les images qui suggèrent le travail d’évangélisation : la vigne, la moisson, le champ, les ouvriers.
  2. Cette manière typiquement vincentienne d’approcher Dieu, Jésus-Christ et l’Église, dans le sillage de l’expérience de 1617, a évidemment une logique et des conséquences sur la façon dont saint Vincent présente et décrit la sainteté et le comportement de ceux et celles qui veulent suivre le Christ.

Il s’agira d’abord de former, d’accommoder notre regard à l’expérience de 1617, et ensuite de retrouver ce nouveau type de relation à Dieu, à Jésus-Christ et à l’Église par rapport aux pauvres. On sait que saint Vincent a cru pouvoir synthétiser ce comportement vincentien dans deux attitudes spirituelles typiques : la simplicité et l’humilité.

 

III. Le comportement spécifique de Vincent

Vincent de Paul, après 1617, voit d’abord en Jésus-Christ, l’Envoyé du Père, le Missionnaire envoyé aux pauvres (Isaïe, 61, 1 ; Luc, IV, 18). Désormais son projet et celui qu’il nous donne est de suivre et prolonger cette Mission du Christ. Tout naturellement, ce sont les attitudes et vertus “missionnaires” du Christ qu’il souligne et qu’il propose à ses disciples, en particulier la simplicité, l’humilité.

Toujours dans le sillage de 1617, Vincent voit en Jésus-Christ, le Serviteur des pauvres. Le visage de Jésus-Christ est superposé à celui du pauvre ; c’est le Christ que l’on sert dans le pauvre : “Ce que vous faites à ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous le faites !” (Mat. 25,40). Mais pour servir concrètement le pauvre et y reconnaître le Christ, il faut un comportement simple et humble.

Ces vertus, saint Vincent les présente, bien sûr, comme les présentaient tous les spirituels de son temps, mais ce qu’il y a de caractéristique dans sa présentation, c’est en quelque sorte l’insistance sur le côté fonctionnel (ce qu’il appelle souvent “l’utilité”). Ces deux vertus, contemplées en Jésus-Christ, sont surtout des moyens pour une meilleure évangélisation et une meilleure approche des pauvres, ce sont des vertus “professionnelles”.

Retenons les deux vertus originales dans l’expérience spirituelle de saint Vincent, la simplicité et l’humilité — la charité n’est pas spécifique, c’est une vertu théologale donnée à tout baptisé. Simplicité et humilité sont l’une des composantes du comportement spirituel vincentien.

Saint Vincent donne cette définition de la simplicité :

“Or, mes frères, s’il y a personnes au monde qui doivent avoir cette vertu, ce sont les Missionnaires, car toute notre vie s’emploie à exercer des actes de charité, ou à l’égard de Dieu ou du prochain. Et pour l’un et pour l’autre, il faut aller simplement…” (XII, 302)

“Quand on prend la simplicité pour une vertu particulière et proprement dite, elle comprend non seulement la pureté (d’intention) et la vérité, mais encore une propriété qu’elle a d’éloigner de nos paroles et actions toute tromperie, ruse et duplicité.” (XII, 172)

 “[L’humilité] Voilà la seconde maxime absolument nécessaire aux missionnaires ; car dites-moi comment un orgueilleux pourra-t-il s’accommoder avec la pauvreté ? Notre fin, c’est le pauvre peuple, gens grossiers ; or si nous ne nous ajustons à eux, nous ne leur profiterons aucunement (XII, 305).

Saint Vincent saisit le sens profond de cette vertu nécessaire à celui qui se consacre au service des pauvres et il en met en valeur les deux termes : l’évangélisateur, le Christ et l’évangélisé, le pauvre.

Vincent de Paul

  • a su être particulièrement attentif aux événements multiples de sa vie.
  • il a su les lire comme des signes de Dieu, signes de sa volonté, signes privilégiés surtout lorsqu’ils concernent les pauvres.

 

Suivons-le dans cette démarche de réalisme et d’expérience spirituelle…

Claude LAUTISSIER, CM 🔸

Le fait que M Vincent nous propose une expérience spirituelle et non une doctrine, nous amène donc à concevoir une nouvelle méthode. Et cette “nouvelle méthode”, saint Vincent semble bien nous la suggérer lui-même, dans sa façon de lire et d’interpréter les événements.

NOTES :

 

[1] Événement et institution : ces mots évoquent la conjonction entre les références à ce qui est transcendant(l’événement, l’intervention de Dieu dans l’histoire) et ce qui est immanent, homogène à la société humaine (“ce qui arrive” et l’institution, les institutions).

[2] J-P. Renouard, “Fiches vincentiennes” N° 50, (spécial), p. 170.

[3] A. DODIN in Mission et Charité n° 29/30 “Saint Vincent de Paul, mystique de l’action religieuse” p. 33,

[4] cf. Mission et Charité – N°29-30, p. 33

[5] Galates : (III, 26-27) 26 Car tous, vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus Christ. 27 Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ.

Romains : (VI, 3-4 ) 3 Ou bien ignorez-vous que nous tous, baptisés en Jésus Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ? 4 Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle.

Colossiens (I, 11-12) : 11 vous serez fortifiés à tous égards par la vigueur de sa gloire et ainsi amenés à une persévérance et une patience à toute épreuve.

Avec joie, 12 rendez grâce au Père qui vous a rendu capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière.

[6] A. DODIN in Mission et Charité – n° 4 p. 412, article déjà cité.

[7] A. DODIN in Mission et Charité – n° 1 – p. 61,

[8] M-J. Guilleaume, op.cit. p. 143

[9] 8A. DODIN in “Saint Vincent de Paul et la Charité” p. 22,

[10] Mère Suzanne GUILLEMIN, Supérieure Générale Filles de la Charité – Circulaires p. 250,

[11] Jn-P. Renouard, «Cahier St Vincent» N° 223-224, 2016, p. 117

[12] “Lieu théologique“, positions essentielles d’un système théologique particulier. Ensemble des sources où la réflexion théologique puise sa recherche pour comprendre la foi. Cf. Jn-P. Renouard, «Cahier St Vincent» N° 223-224, 2016, p. 117

Jésus le bon pasteur ou le pédagogue par excellence

Jésus le bon pasteur ou le pédagogue par excellence

Le terme pédagogie est souvent utilisé aussi bien par les pasteurs que par les théologiens en lien avec l’économie du salut. Dans ce sens, on parle souvent de pédagogie divine ou de pédagogie christique. Cependant, en quoi consiste effectivement la pédagogie du Christ ? Jésus en se présentant comme le bon pasteur dans l’évangile de Jean au chapitre 10, ne nous révèle-t-il pas en même temps quelques traits caractéristiques de sa pédagogie ? En nous limitant à un extrait de l’évangile johannique (Jn 10, 1-11), nous allons tenter de montrer comment Jésus fait œuvre de pédagogue non sans dégager quelques grands principes d’éducation qui en découlent. En effet, comme nous le savons, l’éducation est une dimension constitutive de l’évangélisation. Car, en réalité, évangéliser n’est rien d’autre qu’éduquer les hommes et les femmes à la foi en Jésus-Christ.

  • « il entre par la porte » (Jn 10, 1-2)

En effet, il y a plusieurs manières d’entrer dans l’enclos de la personne humaine. Il se trouve que certaines personnes ne respectent pas la liberté de la personne humaine, tandis que d’autres la respectent et la promeuvent. Dans la première catégorie, il s’agit effectivement du voleur ou du dictateur qui entre par le jeu de la force, de l’intimidation ou de la menace qui vise à provoquer la peur. Dans la seconde catégorie, celui qui entre convenablement par la porte, il y a là l’expression de l’hospitalité et la marque de la liberté personnelle de l’autre. Autant dire que c’est Dieu qui donne l’exemple du respect de la liberté. Malgré son omnipotence, il frappe et attend qu’on lui ouvre. Il est comme impuissant par amour devant les libertés individuelles puisqu’il accepte parfois qu’on lui fasse attendre longtemps. Le premier principe de toute éducation est donc le respect de la liberté.

  • « Il les appelle chacune par leur nom » (Jn 10, 3)

Le pédagogue est celui qui connaît l’enfant ou l’apprenant. Appeler quelqu’un par son nom, c’est le signe qu’on le connaît personnellement. Comment pourrait-on conduire quelqu’un qu’on ne connaît pas ? Un autre principe de l’éducation qui se dégage ici est celui de la connaissance de l’autre. S’il est vrai en effet que l’éducation est une œuvre d’amour, il faut souligner que la connaissance de l’apprenant vient renforcer cet amour.

  • « Il les mène dehors » (Jn 10,3)

L’être humain se trouve toujours entre deux mondes. En évoquant l’Ancien Testament, on pourrait dire la terre d’Egypte où il est esclave et la terre promise où il sera libre. Pour arriver à la terre promise, il va sans dire qu’il doit sortir de l’Egypte en affrontant l’expérience des risques et des incertitudes du désert. Le développement de l’homme exige toujours une libération de tout ce qui entrave l’épanouissement, un courage pour entrer en relation avec Dieu, les autres et le monde. Mais plus encore, il faut avoir un guide, un maître qui nous dirige en nous protégeant durant les moments d’épreuves. D’où le troisième principe qui est la libération et la protection de l’homme dans son ouverture au monde.

  • « Il marche à leur tête » (Jn 10,4)

L’éducateur chrétien doit montrer la voie. Il doit comme Jésus le bon pasteur, marcher à la tête du troupeau, des apprenants. Il doit par sa vie exemplaire être une lampe placée sur la table pour éclairer les gens de la maison. Toutefois, marcher à la tête signifie aussi diriger, exhorter, contrôler, corriger les erreurs, ramener des égarements. Dans la fonction pastorale d’un prêtre, c’est ce qu’on appelle généralement la fonction de gouvernement. Mais, cela peut s’étendre à tout éducateur en général, et en particulier à tout éducateur dans la foi. Il y a comme une transcendance entre l’éducateur et l’éduqué en ce sens que  le premier se distancie du second pour mieux  appréhender ses problèmes. Un quatrième principe que nous pouvons dégager à ce niveau est celui de l’exemplarité de l’éducateur. En langage ecclésial, on parlerait du témoignage de vie.

  • « Enfin, il donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10,11)

L’éducateur doit avoir le courage comme le maître par excellence d’aller jusqu’à la pâque, comme le grain qui meurt pour donner beaucoup de fruits (cf. Jn 12, 24). En d’autres termes, l’éducateur doit par amour, s’effacer devant l’apprenant pour lui permettre de prendre sa liberté en main, de faire fructifier ses acquis pour construire son devenir. D’où un cinquième principe d’éducation que nous pouvons retenir qui n’est autre chose que celui de l’effacement de l’éducateur par amour. Ce dernier principe est étroitement lié au premier que nous avons précédemment évoqué qui est celui du respect de la liberté.

En définitive, alors que nous cheminons progressivement vers la XVe Assemblée Générale ordinaire du Synode des Évêques, qui aura lieu en octobre prochain et sera consacrée aux jeunes, en particulier au rapport entre jeunes, foi et vocation, puissions-nous espérer que ces principes éducatifs dégagées à partir de la figure de Jésus le bon pasteur puissent être de quelque utilité dans l’implémentation de ce que le Supérieur Général a appelé dans sa lettre à l’occasion de la clôture du 400e anniversaire du charisme vincentien, une culture renouvelée des vocations en vue d’un avenir radieux de la famille vincentienne au bénéfice des pauvres, nos maîtres et seigneurs.

Martial TATCHIM FOTSO, CM 🔸

L’éducateur doit par amour, s’effacer devant l’apprenant pour lui permettre de prendre sa liberté en main, de faire fructifier ses acquis pour construire son devenir.

Marie de Magdala : Apostola Apostolorum ! Une figure pascale (Jean 19,25-27 ; 20,1-18)

Marie de Magdala : Apostola Apostolorum ! Une figure pascale

(Jean 19,25-27 ; 20,1-18)

Nombreuses figures sont évoquées pendant le temps pascal. Marie de Magdala, selon l’évangile de saint Jean, est l’une des plus attachantes [1]. Elle est présente au pied de la croix de Jésus avec le Mère de Jésus et le Disciple bien-aimé et elle est encore présente, de bon matin, au tombeau. On pourrait dire qu’elle fait vraiment partie « des amis de Jésus » : fidèle dans l’épreuve comme dans le bonheur !

Marie de Magdala est la femme de l’amour gratuit et de l’amour de la première heure : « Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau » (20,1). Sa visite n’a pas de but précis, puisque à la différence des évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), elle ne vient pas porter des aromates ; Nicodème l’a déjà fait à sa place. Les mains vides « elle vient seule, poussée par un profond désir, pour une ultime rencontre avec celui qu’elle aimait et qu’elle croit mort. Ainsi pourrait-elle conduire son deuil jusqu’à son terme [2] ».

Les premières paroles de la Madeleine lui attribuent un « rôle d’intermédiaire ». Constatant que le tombeau est ouvert, elle revient le dire à Pierre et au Disciple que Jésus aimait : « On a enlevé du tombeau le Seigneur et nous ne savons pas où on l’a mis » (Jn 20,2). Par la suite, elle constate l’absence, la perte de la visibilité du corps de son bien-aimé Jésus. Expérience universelle et douloureuse après la mort d’un être cher ! Mais elle pleure et « tout en pleurant elle se penche vers le tombeau » (20,11). A ce moment-là, elle est incapable d’interpréter le tombeau vide comme un signe [3]. Elle est triste et le motif de sa peine tient dans « la radicale absence de son Seigneur : non seulement Jésus est mort, mais encore sa dépouille a disparue [4] ». Alors, des anges l’interrogent : « ‘Femme pourquoi pleures-tu ?’. Elle répondit : ‘on a enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on l’a mis’ » (20,13). Combien elle a du mal à rentrer dans le mystère ! Jésus, qu’elle ne reconnaît pas l’interroge à son tour : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » (20,15). Le texte précise qu’elle se tourne en arrière, vers le passé. Le Christ ressuscité est devant ! Il faut encore qu’elle se retourne, qu’elle fasse un tour complet ; c’est-à-dire qu’elle se convertisse !

Une chose est certaine, « la disciple » est à la recherche de celui qu’elle a perdu. L’aveuglement de Marie est riche de sens à un double niveau : d’une part, personne, même pas elle, ne peut accéder à la foi par ses seules forces ; d’autre part, seule la Parole du Christ peut remplir ce rôle, seul l’envoyé de Dieu peut susciter la foi. A ce moment-là, le Bon Pasteur du ch. 10, qui connaît ses brebis et dont les brebis connaissent la voix, l’appelle par son prénom : MARIA ! Elle, se retournant complètement, lui dit littéralement : « mon rabbi » ! Pour elle, le Ressuscité n’est personne d’autre que le Jésus terrestre réanimé, le Jésus d’avant la croix ; c’est pour cela qu’elle veut le toucher, l’agripper ! Au lieu de rester là, à retenir le Christ, le Ressuscité lui ordonne de le lâcher car elle a mieux à faire ! Elle doit faire le deuil de ce corps à jamais perdu et rentrer dans une dimension pascale de la foi. C’est pour cela que l’on peut dire que « la foi pascale est la quête à corps perdu, d’un corps perdu [5] ! ». Cela veut dire, que la foi est une recherche de ce Jésus vivant, à jamais perdu, qui doit se faire avec tout l’être, avec toute l’intelligence, avec toutes ses forces et toute son âme !

Marie de Magdala devient alors missionnaire… La première missionnaire qui porte la Bonne Nouvelle de la Résurrection aux apôtres, à ceux qui sont devenus désormais frères de Jésus, parce qu’enfants du même Père : Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu. Marie de Magdala vint donc annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit » (20,17-18). Celle qui a commencé par la recherche d’un corps perdu, fini par aider à constituer un autre corps : le corps ecclésial du Ressuscité.

 

Il est bon de reprendre la question du Ressuscité à Marie de Magdala : « QUI CHERCHES-TU ? ».

 Rappelez-vous que notre cheminement dans la vie consacrée a commencé par une question identique. Cette question est et sera toujours importante et essentielle. Nous n’y pourrons jamais répondre de manière définitive, nous ne comprenons pas toujours pourquoi nous sommes encore sur cette voie ! « Pour la plupart, nous restons en fin de compte parce que, comme Marie de Magdala au jardin, nous cherchons le Seigneur. Une vocation, c’est l’histoire d’un désir, d’une soif. Nous restons parce que nous sommes accrochés à l’amour, et non à la promesse d’un accomplissement personnel (individuel) ou d’une carrière [6] ».

Ne soyez pas étonnées enfin, si quelquefois, comme Marie de Magdala, vous traversez des périodes de doute et vous avez l’impression d’avoir perdu le Seigneur. Même si cela semble difficile à comprendre, « Il nous faut perdre le Christ pour pouvoir le retrouver, incroyablement vivant et étonnamment proche. Nous devons le laisser partir, nous désoler, pleurer son absence, pour pouvoir découvrir Dieu plus proche de nous que nous n’aurions su l’imaginer… Être désorientés, devenir comme Marie au jardin, ne sachant ce qui se passe, participe à notre formation. Sans quoi nous ne serions jamais surpris par une nouvelle intimité avec le Seigneur ressuscité [7] ».

Roberto GOMEZ, CM 🔸

Une chose est certaine, « la disciple » est à la recherche de celui qu’elle a perdu

Notes :

[1] St Jean propose dans son évangiles plusieurs femmes qui ont un rôle important : la Mère de Jésus, La Samaritaine, la femme adultère, Marthe et Marie, Marie de Magdala.

[2] Cf. A. MARCHADOUR, Les personnages dans l’évangile de Jean. Miroir pour une christologie narrative, Paris, Cerf, 2011 (2° édition), p. 120.

[3] J. ZUMSTEIN, L’Évangile selon Jean (13-21), Genève, Labor et Fides, 2007, p. 271.

[4] Idem, p. 277.

[5] Expression utilisée souvent à l’oral par X. THEVENOT.

[6] Cf. T. RADCLIFFE, « Je vous appelle mes amis », Paris, Cerf, 2000, p. 283.

[7] Idem, p. 286.

En 2018, cinq films sur la foi catholique. Article publié dans le journal LA CROIX du 5 janvier 2018

En 2018, cinq films sur la foi catholique.

Article publié dans le journal LA CROIX du 5 janvier 2018

Plusieurs films français et américains abordent en 2018 la question de la foi catholique témoignant ainsi du regain des questions spirituelles dans notre société.

On dit que le cinéma est un reflet assez exact de l’état de notre société. Depuis quelques années, le regain des questions religieuses y est logiquement perceptible. Le plus souvent, en France, sous le prisme de la coexistence des religions dans une société laïque ou de la tentation du radicalisme musulman. Or, en 2018 c’est bien la question de la foi chrétienne qui est directement interrogée dans deux films français qui sortent coup sur coup le 14 février et le 21 mars.

1. “L’Apparition” de Xavier Giannoli, le 14 février

Dans l’Apparition de Xavier Giannoli, Vincent Lindon ex-reporter de guerre est sollicité par le Vatican pour participer à une commission d’enquête canonique mise en place pour examiner les dires d’une jeune fille qui affirme avoir vu la Vierge Marie, provoquant un afflux de pèlerins dans un village de montagne.

En se lançant à la recherche de la vérité, ce sont ses propres questionnements et ses doutes que le journaliste, traumatisé par la perte de son ami et photographe sous ses yeux au cours d’un reportage sur un théâtre de guerre, poursuit en réalité. Peu importe au fond la réalité de ces phénomènes surnaturels qui, comme le montre le réalisateur, embarrassent plutôt l’Église catholique. C’est le mystère de la foi et le don de soi qu’elle peut provoquer qui fascine ici le personnage interprété par Vincent Lindon, tout comme le réalisateur.

2.  “La Prière” de Cédric Kahn, le 21 mars

La même démarche semble être à l’œuvre dans La Prière de Cédric Kahn qui sort sur nos écrans le 21 mars. Il s’agit dans ce film d’un jeune toxicomane de 22 ans, qui pour sortir de sa dépendance, rejoint une communauté d’anciens drogués qui se soignent par la prière. Le film, qui s’inspire d’une communauté réelle Le Cénacle, raconte « le trajet d’un être non religieux qui fait un chemin vers la religion », explique son réalisateur.

Xavier Giannoli et Cédric Kahn se présentent tous deux comme des agnostiques qui s’interrogent. « Il s’agit d’abord pour moi d’une quête intime et secrète », confie Xavier Giannoli qui dit s’être volontairement situé loin des clichés ou des débats sur le retour du religieux et du choc des civilisations. « On ne répondra pas au sens de nos vies avec des algorithmes, des smartphones, des promesses économiques ou des illusions politiques », ajoute-t-il dans la note d’intention du film.

La Prière « est un film qui passe de la conviction au doute, de la mort à l’amour. Il ne répond pas à la question de la foi mais l’interroge », explique de son côté Cédric Kahn. Ce faisant ils s’inscrivent dans les pas de Xavier Beauvois et de son film « Des hommes et des dieux », témoignant du regain des questions spirituelles dans notre société.

Mais c’est également une façon pour eux de s’interroger sur le mystère de la création dans leur art. « La foi ne vaut que s’il y a doute, à mon sens la création fonctionne de la même manière (…) faire un film c’est un peu entrer en religion, croire en une fiction supérieure au réel », explique très bien Cédric Kahn.

3. “Marie Madeleine” de Garth Davis, le 28 mars

La démarche est très différente côté américain où Marie Madeleine, le film de Garth Davis est présenté comme un biopic qui se veut selon les scénaristes un portrait « authentique et humaniste d’une des plus énigmatiques et mal comprises figures spirituelles de l’Histoire ». Le film interprété par Rooney Mara et Joaquin Phoenix a tout de la production destinée au grand public.

4.  “Jésus, l’enquête” de Jon Gun, le 28 février

Le 28 février sort par ailleurs Jésus, l’enquête de Jon Gun que nous n’avons pas encore vu et qui est le récit d’une conversion. Le film est l’adaptation du livre de Lee Strobel (The Case for Christ), dans lequel ce journaliste d’investigation, athée revendiqué, est confronté à la conversion de sa femme au christianisme et enquête sur la figure du Christ. Il est distribué en France par Saje distribution, spécialisé dans les « faith-based movies », les films d’inspiration chrétienne.

5. “Sainte Vierge” de Paul Verhoeven

Enfin, dans un registre encore différent, le provocateur Paul Verhoeven a réalisé Sainte Vierge, un film dans lequel Virginie Efira interprète le rôle de Benedetta Carlini, une religieuse mystique du début du XVIIe siècle qui, pour avoir entretenu une relation avec une autre sœur, sera confinée pendant quarante ans pour éviter tout contact avec d’autres femmes

Céline Rouden, journaliste à LA CROIX 🔸

On dit que le cinéma est un reflet assez exact de l’état de notre société. Depuis quelques années, le regain des questions religieuses y est logiquement perceptible.

Explications :
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Des scientifiques discrets éloquents

Des scientifiques discrets éloquents

La célébration du bicentenaire de la Maison-Mère prépare un colloque portant sur quelques figures de proue lazaristes.  Des noms de  confrères scientifiques émergent déjà, tels Messieurs Boré, orientaliste, David, chercheur de renommée universelle, Pouget, le penseur, Charles Jean, professeur à l’Ecole du Louvre, Huc et Gabet, les défricheurs. Comment st Vincent concilie-t-il spiritualité et science ? Quels enseignements pour nous ?

A son école, ces hommes de Dieu aiment pratiquer la discrétion. D’origine souvent modeste, plutôt issus de la campagne, ils visent le silence et la besogne cachée, au jour le jour, sans recherche du sacre et de la notoriété. Cette dernière vient souvent après leur mort, de l’extérieur et quelquefois longtemps après. Il faut que le monde s’en empare pour que la Congrégation ouvre l’œil et ose se souvenir de leur existence et de leur impact. Ce sont de simples lazaristes, plutôt adeptes de l’enfouissement, « par expérience et par nature », comme pourrait le souligner leur fondateur avec l’un de ses propos sur lui-même. Monsieur Dodin a presque caricaturé leur apparence : « Extérieurement, ces vincentiens n’ont pas fière allure  une  présentation modeste et souvent étriquée les éloigne des salons mondains. S’ils s‘y égarent ils s’y ennuient, car ils savent que leur grâce est ailleurs. Nourris de travail, éduqués dans la simplicité, ils rêvent toujours d’être les vrais amis des petits et des pauvres. Leur vocation, c’est l’accueil, l’apaisement, le renoncement à soi et aussi la simplicité qui facilite la communion des cœurs »[1].Ce sourcier des études vincentiennes n’avait pas tort d’écrire ces lignes rejoignant un littéraire de bon ton, Georges Goyau, historien prolixe de l’Eglise catholique, secrétaire perpétuel de l’Académie Française en 1938, juste quand il écrivait son ouvrage sur La Congrégation de la Mission des Lazaristes paru chez Grasset, remarqué à l’époque et oublié de nos jours. L’auteur s’arrête sur st Vincent de Paul et ses deux siècles d’élan, sur le « second fondateur » Etienne avec l’expansion universelle de la Congrégation et l’action lazariste singularisée par l’esprit missionnaire. Alors peuvent apparaître des noms et des actions, voir surgir un esprit chez quelques hommes de science remarqués.

1. Le temps de l’histoire

L’histoire de la Congrégation se concrétise à travers deux types d’hommes, les missionnaires et les penseurs dont les scientifiques. Pour connaitre ces derniers, je citerai un fin connaisseur parce que chercheur éclairé qui résume la situation au temps du fondateur et par la suite [2] : « Face aux facultés de théologie, telle que la Sorbonne, qui ont une visée uniquement intellectuelle, les séminaires ont une visée nettement pastorale. C’est une œuvre difficile, qui a connu et connaît encore bien des échecs, et qui n’a pas le prestige des universités … Chez les Lazaristes, les esprits sont divisés. Certains refusent d’y enseigner, même quand ils y sont envoyés, arguant que leur vocation, c’est les missions aux pauvres gens des champs, tel Luc Plunket” [3].  D’autres, à l’opposé, voudraient en faire l’œuvre principale, tel Bernard Codoing, ou se lancer dans le travail de spécialistes, comme François du Coudray, à qui on demandait de participer à la traduction latine de la Bible syriaque. M. Vincent s’efforce de maintenir chacun dans la ligne moyenne d’études sérieuses, mais avec le primat de la visée pastorale. [4]

Au XVIIIème siècle, l’accent est mis davantage sur l’étude, très pointue, en raison des controverses jansénistes. Les directives de M. Bonnet poussent les “régents” à un travail intensif pour eux-mêmes, qui réclame qu’ils aient chacun dans sa chambre les livres de fond, sur chaque courant, y compris les auteurs protestants ; mais les cours doivent rester selon les méthodes actives, faisant surtout travailler les séminaristes, et viser à faire des pasteurs, avec l’application pratique à la prédication et à la catéchèse. L’étude des sciences est également approfondie, si bien que, lorsque les Jésuites seront supprimés et devront quitter la Cour de Chine, les Lazaristes qui les remplaceront comme astronomes et mathématiciens de l’Empereur feront toute aussi bonne figure – mais en outre, ils iront évangéliser les villages reculés, s’apercevant que cela n’avait pas été fait ! ».

En ce XVIIIème siècle, les Séminaires deviendront l’œuvre principale des Lazaristes, il n’y aura pas de fondation de nouvelles maisons de Missions en France. Un peu plus tard s’ouvriront des Ecoles dites apostoliques, d’un siècle d’existence environ.

 Faut-il rappeler que trente ans après la tentative de st François Xavier, la Compagnie de Jésus reprit de nouveau le chemin de la Chine en 1582, avec succès cette fois. Elle introduisit la science à l’occidentale, les mathématiques et l’astronomie. En 1601, l’un des jésuites installés en Asie, Matteo Ricci, se rendit à Pékin. Les Jésuites entreprirent une évangélisation par le haut en s’intégrant au groupe des lettrés. Ils y obtinrent des conversions, mais donnèrent l’impression d’avoir des objectifs cachés, et le christianisme fut bientôt déclaré « secte dangereuse ». La Querelle des Rites leur porta le coup de grâce ; en 1773, le pape ordonna la clôture de leurs missions. Au milieu du XIXème, les missions catholiques reprirent avec les Lazaristes (dont la figure notable est st Jean-Gabriel Perboyre), et encore les Jésuites[], surtout après la première guerre de l’opium, dans les zones côtières. « Porte-sacs des Jésuites », aime-t-on répéter.

Bref, en Chine comme ailleurs, nos confrères lazaristes peuvent donc être savants et apporter aussi avec eux l’annonce évangélique.

 

2. Quel message ?

 A pressentir le détail de la vie de nos missionnaires, on pense à la maxime de st Vincent : « Il faut… de la science… Missionnaires savants et humbles sont le trésor de la Compagnie » (XI, 126-127)[5]. La fin de la conférence est porteuse de spiritualité : « ceux qui ont de l’esprit ont bien à craindre : « scientia inflat », la science gonfle, (1 Cor 8,1)  et ceux qui n’en ont point, c’est encore pis, s’ils ne s’humilient ! ». Le balancement de la phrase exprime bien celui de la pensée profonde du fondateur. Le trop-plein de savoir est dangereux, boursouffle, surtout quand il n’est pas au service de la charité. Paul l’énonce en un raccourci éloquent : « La connaissance enfle mais l’amour édifie » (1 Cor 8,1). Néanmoins, la juste connaissance est don de Dieu. Et il ajoutera plus tard : « A l’un est donné un message de sagesse, à l’autre un message de connaissance, selon le même Esprit » (1 Co 12,8). Pascal, de son côté, devait connaître ces références quand il déchantait de connaître la science de l’homme, fatigué des sciences abstraites, et concluait : « Ce n’est pas encore là, la science que l’homme doit avoir » (Pensées 687). Il faut une science qui porte du fruit, un fruit de charité. Le missionnaire savant est plus connu, selon st Vincent, par l’amour dont il témoigne, au risque de fanfaronner, et il martèle aux Filles de la Charité, toutes proportions de nécessité gardées : « Il vous suffit d’aimer Dieu pour être bien savantes (IX, 32). Tel est son legs : savoir, savoir par amour, savoir à la manière du Christ.

Et c’est selon son esprit qu’il faut allier humilité et science. Le Fils de Dieu a laissé s’anéantir aussi en lui toute connaissance divine pour ne retenir que l’apprentissage et l’expérience humaine. En lui, « reconnu homme à son aspect », il s’accomplit petit à petit, jour après jour, comme tel. Il vit l’enfouissement et la croissance, « grandissant, en taille et en sagesse », selon Luc. On sait avec quel enthousiasme, Vincent parle de l’humilité, comment il en vit et désire qu’on en vive. « Mot du guet, fondement de la perfection, nœud de la vie spirituelle, vertu des Missionnaires, elle est la marque infaillible de Jésus-Christ » et il nous confie : « C’est la vertu que j’aime le plus » (I, 284, les citations précédentes parsemant les Règles Communes).

Des nôtres ont réalisé en eux-mêmes cette alliance science-humilité. Ils ont connu bien des secrets de la nature et de l’homme mais en même temps ont su qu’ils ne savaient rien sous et sans le regard du Verbe.

***

Pour achever selon  les directives imposées par la ligne éditoriale, j’aimerai citer le plus discret de nos scientifiques, l’inoubliable occupant de la cellule 104 du couloir central du 2e étage de St Lazare, le cher Monsieur Pouget. Un soir de février 1906, il lâche à Jacques Chevalier : « Le propre de l’homme c’est Dieu », et cinq jours après ; « Jadis je rêvais de posséder bien ma mécanique céleste, et puis de m’en aller à l’éternité. Mais notre science fige le réel dans ses équations ; elle n’en suit qu’une piste. Le réel lui-même nous échappe : il est ce clapotement que je perçois lorsque je traverse la Seine … »[6].

Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

A son école, ces hommes de Dieu aiment pratiquer la discrétion. D’origine souvent modeste, plutôt issus de la campagne, ils visent le silence et la besogne cachée, au jour le jour, sans recherche du sacre et de la notoriété. Cette dernière vient souvent après leur mort, de l’extérieur et quelquefois longtemps après. Il faut que le monde s’en empare pour que la Congrégation ouvre l’œil et ose se souvenir de leur existence et de leur impact.

NOTES :

[1] André Dodin, st Vincent de Paul et la charité, coll. Maîtres spirituels – Seuil 1960 p 87.

[2] Bernard KOCH : étude informatique intitulée « st Vincent et le savoir ».

[3] Le 21 mai 1659, VII, 561.

[4] Il faut, en lisant ses lettres, toujours tenir compte du destinataire de son état de vie, de ses dons et limites…peut-être de ses ambitions.

[5] On gagnerait à lire tout le contexte de cette sentence  sur l’étude (Répétition d’oraison d’octobre 1643) :

« … Quoique tous les prêtres soient obligés d’être savants, néanmoins nous y sommes particulièrement obligés, à raison des emplois et exercices auxquels la providence de Dieu nous a appelés, tels que sont les ordinands, la direction des séminaires ecclésiastiques et les missions, encore bien que l’expérience fasse voir que ceux qui parlent le plus familièrement et le plus populairement réussissent le mieux. Et de fait, mes frères, ajouta-t-il, avons-nous jamais vu que ceux qui se piquent de bien prêcher aient fait bien du fruit ? Il faut pourtant de la science. Et il ajouta de plus que ceux qui étaient savants et humbles étaient le trésor de la Compagnie, comme les bons et pieux docteurs étaient le trésor de l’Eglise…

Il ajouta ensuite quelque, moyens d’étudier comme il faut :

1° C’est d’étudier sobrement, voulant seulement savoir les choses qui nous conviennent selon notre condition.

2° Etudier humblement, c’est-à-dire ne pas désirer que l’on sache, ni que l’on dise que nous sommes savants ; ne vouloir pas emporter le dessus, mais céder à tout le monde. O Messieurs, dit-il, qui nous donnera cette humilité, laquelle nous maintiendra ! Oh! Qu’il est difficile de rencontrer un homme bien savant et bien humble ! Néanmoins cela n’est point incompatible. J’ai vu un saint homme, un bon Père jésuite, nommé …, lequel était extrêmement savant ; et avec toute sa science il était si humble, qu’il ne me souvient pas d’avoir vu une âme si humble que celle-là. Nous avons vu encore le bon M. Duval, un bon docteur, fort savant et tout ensemble si humble et si simple qu’il ne se peut davantage.

3° Il faut étudier en sorte que l’amour corresponde à la connaissance, particulièrement pour ceux qui étudient en théologie, et à la manière de M. le cardinal de Bérulle, lequel, aussitôt qu’il avait conçu une vérité, se donnait à Dieu ou pour pratiquer telle chose, ou pour entrer dans tels sentiments, ou pour en produire des actes ; et par ce moyen, il acquit une sainteté et une science si solides qu’à peine en pouvait-on trouver une semblable.

Enfin il conclut ainsi : «Il faut de la science, mes frères, et malheur à ceux qui n’emploient pas bien leur temps ! Mais craignons, craignons, mes frères, craignons, et, si j’ose le dire, tremblons et tremblons mille fois plus que je ne saurais dire ; car ceux qui ont de l’esprit ont bien à craindre : scientia inflat et ceux qui n’en ont point, c’est encore pis, s’ils ne s’humilient ! » (XI, 127 0 128)

[6] Jacques Chevalier, LOGIA  Propos et enseignements, Père POUGET, Grasset 1955, p 4

Être l’Église et célébrer l’Espérance. 2e partie

Être l’Église et célébrer l’Espérance.

2e partie

Réflexion donnée aux prêtres et diacres (et leurs épouses) lors de la récollection diocésaine de Carême. Diocèse d’Amiens. Maison des Petites Soeurs des Pauvres, 15 février 2018

Les crises dans le ministère de Jésus

 

A quel moment de la vie de Jésus correspondent-elles ? A quels problèmes tentent-elles de répondre ? Que viennent-elles souligner ?

Relisons l’évangile de Marc.

Après le grand succès (Mc 3,7) : « Jésus se retira avec ses disciples au bord de la mer. Une grande multitude venue de la Galilée le suivit. »

Puis Jésus explique clairement que nombre de ceux qui le suivent n’ont pas le profil qu’il désire. Ils le suivent pour des motifs superficiels et ne voient pas l’essentiel. Ils voient mais ne comprennent pas. Du coup ils ne se convertissent pas. D’où l’insistance de Jésus : Mc 4,9 : « et Jésus disait : qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Jésus est rejeté par les habitants de Nazareth qui se scandalisent. Mc 6 ,7 : « et il était pour eux une occasion de chute. » ; Son message n’est pas reçu, pas compris. Même ses disciples ne le comprennent pas. Mc 8, 17, 18 Jésus leur dit : Pourquoi discutez-vous parce que vous n’avez pas de pains ? Vous ne saisissez pas encore et vous ne comprenez pas ? Avez-vous le cœur endurci ?  Vous avez des yeux, ne voyez-vous pas ?  Vous avez des oreilles, n’entendez-vous pas ? …/… Ne comprenez-vous pas encore ? » Alors il s’éloigne.

Dans son ministère, Jésus ne trouvait pas toujours la consolation. Dès la fin du chapitre 3, on note une baisse du prestige personnel du Christ. Il est de plus en plus souvent contredit et repoussé. L’opposition démarre chez les pharisiens mais très vite englobe des gens très simples jusqu’à devenir un refus généralisé. Dans la parabole des vignerons, Jésus parle de lui comme de la pierre rejetée par les bâtisseurs. Il a l’intuition que sa vie touche à sa fin, qu’elle sera un échec apparent, que son œuvre n’est pas acceptée. Le refus généralisé se manifestera quand Pilate demandera « quel mal a-t-il fait ? » et la foule criera de plus en plus fort : « Crucifie-le ! »

Cette expérience de refus croissant et de rejet, les 12 la partagent et y participent. Depuis le jour où, enthousiastes ils ont été appelés solennellement pour suivre Jésus. Ils prennent part douloureusement à la crise de Jésus, de son ministère. Quand Pierre adresse ses reproches en Mc 8, 32, il montre qu’il souffre, qu’il n’en peut plus, qu’il ne comprend pas. C’est comme si lui et les autres disaient : « ça ne marche pas, on ne t’a pas suivi pour ça. Tu nous as promis autre chose ou c’est du moins ce qu’on a cru. » On retrouve la même surprise quand Jésus parle de sa passion prochaine et eux ne comprennent rien et n’osent pas l’interroger. En Mc 10, 32 : « ils étaient en chemin et montaient à Jérusalem. Jésus marchait devant eux. Ils étaient effrayés et ceux qui suivaient avaient peur. » Les apôtres restent avec Lui mais ils se demandent ce qui se passe, ils ne s’y attendaient pas !

On peut comprendre que le chrétien, le néophyte issu du monde enrichi d’une tradition, d’une structure sociale bien articulée, entre dans le petit troupeau des croyants et s’interroge : pourquoi sommes-nous si peu nombreux, ceux qui croient et se convertissent ? Pourquoi cette Parole de Dieu – si elle est véritablement Parole de Dieu ne change-t-elle pas le monde ?

Cette question, les hébreux convertis se la posaient avec douleur, amertume et étonnement : pourquoi le peuple de Dieu n’accepte-t-il pas ces paroles ? Pourquoi une conversion radicale ne répond-elle pas à ces promesses ?

La même question angoissait St Paul : Pourquoi un Messie crucifié ?  Pourquoi un message si obscur, si différent de ce que nous propose le monde ?

C’est peut-être la question que vous vous posez quand après vous être sentis appelés et avoir répondu avec enthousiasme,

  • Pourquoi Dieu ne me fait-il pas meilleur ?
  • Pourquoi après tant d’années de vie ascétique, d’efforts, de prière, de méditation, sommes-nous toujours les mêmes, avec les mêmes défauts, les mêmes difficultés comme si nous en étions au début de notre vie spirituelle ?
  • Pourquoi la Parole de Dieu ne nous a –t-elle pas transformés ?

 

Et si nous regardons notre ministère :

  • Pourquoi l’Évangile ne transforme-t-il pas le monde ?
  • Pourquoi mon apostolat donne-t-il si peu de fruits ?
  • Pourquoi notre message n’est-il pas plus attractif ? n’entraîne-t-il pas une réponse immédiate de telle façon que ceux qui l’entendent puissent l’assimiler et la mettre en pratique ?
  • Pourquoi n’y a-t-il pas adéquation immédiate entre la Parole apostolique, pastoralement bien annoncée et la réponse des personnes ?
  • Pourquoi en pastorale, ne pouvons-nous pas programmer de telle façon qu’une réponse surgisse vite et nous permette d’effectuer progressivement des programmations avec des résultats de plus en plus satisfaisants ?

 

Et personnellement nous pouvons nous interroger :

  • Pourquoi la fin d’un apostolat qui donnait beaucoup de fruit ?
  • Pourquoi apparemment Dieu n’a-t-il pas besoin de nos vies données à la limite de nos possibilités ?

Ce sont les répercussions de cette purification de la foi qui a agi chez les 12, dans l’église primitive et qui veut agir en nous aujourd’hui.

Jésus nous offre trois paraboles qui nous donnent chacune à sa manière la  réponse à la question fondamentale : POURQUOI LA PAROLE DE DIEU NE DONNE-T-ELLE PAS IMMEDIATEMENT DU FRUIT ET NE TRANSFORME-T-ELLE PAS LE MONDE, LES AUTRES, MOI-MEME ?

La parabole du Semeur et de la Semence : Luc 8, 4-15

La Parole de Dieu ne donne pas automatiquement du fruit. Elle est bonne par essence. Et si elle est bien présentée, elle devrait donner du fruit. Mais le fruit ne dépend pas d’elle seulement ; il dépend aussi des conditions de la terre,  des différentes réponses. C’est le point essentiel du mystère du Royaume de Dieu. C’est-à-dire, si on s’en donne les moyens, on obtiendra certains résultats. Mais il y a plus. C’est le mystère d’un dialogue, où une proposition est faite qui peut être acceptée ou refusée, mise de côté ou à peine considérée. C’est ce mystère que les apôtres sont appelés à vivre dans leur vie avec le Seigneur. Se rendre compte, jour après jour, que le Royaume de Dieu avance par le biais d’une proposition humble, et qui donc court le risque d’être oubliée, refusée ou combattue. Et les apôtres sont appelés à vivre comme Jésus ce mystère de l’humilité de la semence du Royaume –laquelle étant Parole de Dieu –et donc parfaite, sainte et pleine de pouvoir peut être reçue par des pierres, des épines, un terrain inculte et accepte les situations dans lesquelles elle ne peut donner aucun fruit.  Quelles peuvent être ces circonstances qui l’empêchent de donner du fruit ?

Il ressort de la parabole 3 grandes difficultés pour la prédication évangélique. Qui, même si elle est sainte, bonne et pastoralement bien proposée, souvent ne donne pas de fruit.

La 1ère difficulté : la graine que mangent les oiseaux s’explique par la mention de Satan.

Luc 8,12 : « …puis vient le diable et il enlève la parole de leur cœur de peur qu’ils ne croient et ne soient sauvés. » on voit que Satan met dans le cœur l’incompréhension de la vie de Dieu. L’incapacité à comprendre le chemin de la croix et par conséquent le désir d’un succès croissant. Le chrétien pour qui la foi est un moyen d’avoir plus, de valoir plus, d’avoir plus de prestige, d’autorité est comme la graine que mangent les oiseaux ; (qui et comment appelons nous ?)

2e difficulté : c’est quand la parole a été acceptée extérieurement. Par plaisir esthétique. Par snobisme ; Elle fait plaisir, elle est à la mode. Mais en réalité elle n’a pas été acceptée avec une profonde adhésion au Christ, avec amour pour Lui, unique façon de la conserver sans se scandaliser.

Col 2, 7-8 : « soyez enracinés et fondés en Lui, affermis dans la foi telle qu’on vous l’a enseignée, et débordants de reconnaissance. Veillez à ce que nul ne vous prenne  au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l’enseigne de la tradition des hommes, des forces qui régissent l’univers et non plus du Christ. »

Il faut être profondément enraciné en Lui et en son amour pour lui pour faire de sa recherche non une mode du moment mais une recherche permanente et profonde, qui ne craint pas le scandale.

3e difficulté : la graine étouffée nous rejoint tous. Ce sont les préoccupations quotidiennes, l’attraction de l’avoir, de la possession, du pouvoir. Pour beaucoup, la préoccupation pour gagner plus est un obstacle à la Parole même. Souvenons-nous du reproche de Jésus à Marthe alors qu’elle s’occupait de son repas …le jugement de Jésus sur l’influence négative des préoccupations –si nous voulons en vérité donner sens et valeur à ses paroles- est sévère.

En conclusion, la Parole ne donne pas du fruit automatiquement. Mais humblement, et même si elle est divine, elle s’adapte aux conditions du terrain, elle accepte les réponses même négatives. En réalité la Parole ne manque pas d’efficacité. Il lui manque d’être accueillie.

La semence qui pousse d’elle-même : Marc 4, 26-28

Il disait : « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui jette la semence en terre : qu’il dorme ou qu’il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. »

C’est le contrepoint de la parabole précédente.

Ici Jésus affirme que la Parole donne du fruit spontanément. Il  veut dire aux apôtres peureux parce que la Parole est refusée, qu’elle donnera du fruit en son temps. Il faut avoir confiance, la parole semée se développera toute seule. Semons-la, avec enthousiasme, ne nous arrêtons pas, prétextant que le terrain est mauvais, ou attendant des moments meilleurs. Ne croyons pas que nous sommes les seuls responsables de la graine semée. Jetons-la en terre et allons dormir. Elle donnera du fruit.  Cette parabole nous donne un enseignement de réalisme. D’absolue confiance en cette parole qui par elle-même donnera du fruit. Il nous suffit de la semer avec confiance, patience et persévérance.

Le grain de moutarde : LUC 13, 18-19

« Jésus dit alors : A quoi est comparable le Royaume de Dieu ? A quoi le comparerai-je ? Il est comparable à une graine de moutarde qu’un homme prend et plante dans son jardin. Elle pousse, elle devient un arbre et les oiseaux du ciel font leurs nids dans ses branches. »

Les apôtres voient que ce groupe qui entoure Jésus reste un groupe restreint, qui ne grandit pas. La plupart de ceux qui le suivent ne prend pas au sérieux la proposition de Jésus. Et lui répond par la parabole du grain de moutarde ! « N’ayez pas peur ! » le Royaume de Dieu commence avec peu. Ne prétendons pas de résultats notables. Laissons les choses se développer. De commencements imperceptibles nait le grand événement du Royaume. Jésus demande aux apôtres une confiance absolue. « Vous voyez bien que tout va de travers. Vous imaginiez un maître qui manipule les multitudes. Je ne suis pas comme ça. Cela ne dépend pas de moi. Le Royaume est une proposition entre deux personnes. C’est le pouvoir de Dieu. Et donc il se développera ainsi. Du plus petit, Dieu fera des choses immenses. Dieu invite à fermer les yeux face à la réalité de ce qui se voit. Et de les ouvrir face à ce qu’elle est réellement : la réalité mystérieuse du Royaume de Dieu qui donne du fruit mystérieusement tandis que nous ne nous en rendons pas compte.

Bernadette CAFFIER, Missionnaire Diocésaine – Amiens 🔸

On peut comprendre que le chrétien, le néophyte issu du monde enrichi d’une tradition, d’une structure sociale bien articulée, entre dans le petit troupeau des croyants et s’interroge : pourquoi sommes-nous si peu nombreux, ceux qui croient et se convertissent ? Pourquoi cette Parole de Dieu – si elle est véritablement Parole de Dieu ne change-t-elle pas le monde ?

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