Être l’Église et célébrer l’Espérance. 2e partie

Être l’Église et célébrer l’Espérance.

2e partie

Réflexion donnée aux prêtres et diacres (et leurs épouses) lors de la récollection diocésaine de Carême. Diocèse d’Amiens. Maison des Petites Soeurs des Pauvres, 15 février 2018

Les crises dans le ministère de Jésus

 

A quel moment de la vie de Jésus correspondent-elles ? A quels problèmes tentent-elles de répondre ? Que viennent-elles souligner ?

Relisons l’évangile de Marc.

Après le grand succès (Mc 3,7) : « Jésus se retira avec ses disciples au bord de la mer. Une grande multitude venue de la Galilée le suivit. »

Puis Jésus explique clairement que nombre de ceux qui le suivent n’ont pas le profil qu’il désire. Ils le suivent pour des motifs superficiels et ne voient pas l’essentiel. Ils voient mais ne comprennent pas. Du coup ils ne se convertissent pas. D’où l’insistance de Jésus : Mc 4,9 : « et Jésus disait : qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Jésus est rejeté par les habitants de Nazareth qui se scandalisent. Mc 6 ,7 : « et il était pour eux une occasion de chute. » ; Son message n’est pas reçu, pas compris. Même ses disciples ne le comprennent pas. Mc 8, 17, 18 Jésus leur dit : Pourquoi discutez-vous parce que vous n’avez pas de pains ? Vous ne saisissez pas encore et vous ne comprenez pas ? Avez-vous le cœur endurci ?  Vous avez des yeux, ne voyez-vous pas ?  Vous avez des oreilles, n’entendez-vous pas ? …/… Ne comprenez-vous pas encore ? » Alors il s’éloigne.

Dans son ministère, Jésus ne trouvait pas toujours la consolation. Dès la fin du chapitre 3, on note une baisse du prestige personnel du Christ. Il est de plus en plus souvent contredit et repoussé. L’opposition démarre chez les pharisiens mais très vite englobe des gens très simples jusqu’à devenir un refus généralisé. Dans la parabole des vignerons, Jésus parle de lui comme de la pierre rejetée par les bâtisseurs. Il a l’intuition que sa vie touche à sa fin, qu’elle sera un échec apparent, que son œuvre n’est pas acceptée. Le refus généralisé se manifestera quand Pilate demandera « quel mal a-t-il fait ? » et la foule criera de plus en plus fort : « Crucifie-le ! »

Cette expérience de refus croissant et de rejet, les 12 la partagent et y participent. Depuis le jour où, enthousiastes ils ont été appelés solennellement pour suivre Jésus. Ils prennent part douloureusement à la crise de Jésus, de son ministère. Quand Pierre adresse ses reproches en Mc 8, 32, il montre qu’il souffre, qu’il n’en peut plus, qu’il ne comprend pas. C’est comme si lui et les autres disaient : « ça ne marche pas, on ne t’a pas suivi pour ça. Tu nous as promis autre chose ou c’est du moins ce qu’on a cru. » On retrouve la même surprise quand Jésus parle de sa passion prochaine et eux ne comprennent rien et n’osent pas l’interroger. En Mc 10, 32 : « ils étaient en chemin et montaient à Jérusalem. Jésus marchait devant eux. Ils étaient effrayés et ceux qui suivaient avaient peur. » Les apôtres restent avec Lui mais ils se demandent ce qui se passe, ils ne s’y attendaient pas !

On peut comprendre que le chrétien, le néophyte issu du monde enrichi d’une tradition, d’une structure sociale bien articulée, entre dans le petit troupeau des croyants et s’interroge : pourquoi sommes-nous si peu nombreux, ceux qui croient et se convertissent ? Pourquoi cette Parole de Dieu – si elle est véritablement Parole de Dieu ne change-t-elle pas le monde ?

Cette question, les hébreux convertis se la posaient avec douleur, amertume et étonnement : pourquoi le peuple de Dieu n’accepte-t-il pas ces paroles ? Pourquoi une conversion radicale ne répond-elle pas à ces promesses ?

La même question angoissait St Paul : Pourquoi un Messie crucifié ?  Pourquoi un message si obscur, si différent de ce que nous propose le monde ?

C’est peut-être la question que vous vous posez quand après vous être sentis appelés et avoir répondu avec enthousiasme,

  • Pourquoi Dieu ne me fait-il pas meilleur ?
  • Pourquoi après tant d’années de vie ascétique, d’efforts, de prière, de méditation, sommes-nous toujours les mêmes, avec les mêmes défauts, les mêmes difficultés comme si nous en étions au début de notre vie spirituelle ?
  • Pourquoi la Parole de Dieu ne nous a –t-elle pas transformés ?

 

Et si nous regardons notre ministère :

  • Pourquoi l’Évangile ne transforme-t-il pas le monde ?
  • Pourquoi mon apostolat donne-t-il si peu de fruits ?
  • Pourquoi notre message n’est-il pas plus attractif ? n’entraîne-t-il pas une réponse immédiate de telle façon que ceux qui l’entendent puissent l’assimiler et la mettre en pratique ?
  • Pourquoi n’y a-t-il pas adéquation immédiate entre la Parole apostolique, pastoralement bien annoncée et la réponse des personnes ?
  • Pourquoi en pastorale, ne pouvons-nous pas programmer de telle façon qu’une réponse surgisse vite et nous permette d’effectuer progressivement des programmations avec des résultats de plus en plus satisfaisants ?

 

Et personnellement nous pouvons nous interroger :

  • Pourquoi la fin d’un apostolat qui donnait beaucoup de fruit ?
  • Pourquoi apparemment Dieu n’a-t-il pas besoin de nos vies données à la limite de nos possibilités ?

Ce sont les répercussions de cette purification de la foi qui a agi chez les 12, dans l’église primitive et qui veut agir en nous aujourd’hui.

Jésus nous offre trois paraboles qui nous donnent chacune à sa manière la  réponse à la question fondamentale : POURQUOI LA PAROLE DE DIEU NE DONNE-T-ELLE PAS IMMEDIATEMENT DU FRUIT ET NE TRANSFORME-T-ELLE PAS LE MONDE, LES AUTRES, MOI-MEME ?

La parabole du Semeur et de la Semence : Luc 8, 4-15

La Parole de Dieu ne donne pas automatiquement du fruit. Elle est bonne par essence. Et si elle est bien présentée, elle devrait donner du fruit. Mais le fruit ne dépend pas d’elle seulement ; il dépend aussi des conditions de la terre,  des différentes réponses. C’est le point essentiel du mystère du Royaume de Dieu. C’est-à-dire, si on s’en donne les moyens, on obtiendra certains résultats. Mais il y a plus. C’est le mystère d’un dialogue, où une proposition est faite qui peut être acceptée ou refusée, mise de côté ou à peine considérée. C’est ce mystère que les apôtres sont appelés à vivre dans leur vie avec le Seigneur. Se rendre compte, jour après jour, que le Royaume de Dieu avance par le biais d’une proposition humble, et qui donc court le risque d’être oubliée, refusée ou combattue. Et les apôtres sont appelés à vivre comme Jésus ce mystère de l’humilité de la semence du Royaume –laquelle étant Parole de Dieu –et donc parfaite, sainte et pleine de pouvoir peut être reçue par des pierres, des épines, un terrain inculte et accepte les situations dans lesquelles elle ne peut donner aucun fruit.  Quelles peuvent être ces circonstances qui l’empêchent de donner du fruit ?

Il ressort de la parabole 3 grandes difficultés pour la prédication évangélique. Qui, même si elle est sainte, bonne et pastoralement bien proposée, souvent ne donne pas de fruit.

La 1ère difficulté : la graine que mangent les oiseaux s’explique par la mention de Satan.

Luc 8,12 : « …puis vient le diable et il enlève la parole de leur cœur de peur qu’ils ne croient et ne soient sauvés. » on voit que Satan met dans le cœur l’incompréhension de la vie de Dieu. L’incapacité à comprendre le chemin de la croix et par conséquent le désir d’un succès croissant. Le chrétien pour qui la foi est un moyen d’avoir plus, de valoir plus, d’avoir plus de prestige, d’autorité est comme la graine que mangent les oiseaux ; (qui et comment appelons nous ?)

2e difficulté : c’est quand la parole a été acceptée extérieurement. Par plaisir esthétique. Par snobisme ; Elle fait plaisir, elle est à la mode. Mais en réalité elle n’a pas été acceptée avec une profonde adhésion au Christ, avec amour pour Lui, unique façon de la conserver sans se scandaliser.

Col 2, 7-8 : « soyez enracinés et fondés en Lui, affermis dans la foi telle qu’on vous l’a enseignée, et débordants de reconnaissance. Veillez à ce que nul ne vous prenne  au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l’enseigne de la tradition des hommes, des forces qui régissent l’univers et non plus du Christ. »

Il faut être profondément enraciné en Lui et en son amour pour lui pour faire de sa recherche non une mode du moment mais une recherche permanente et profonde, qui ne craint pas le scandale.

3e difficulté : la graine étouffée nous rejoint tous. Ce sont les préoccupations quotidiennes, l’attraction de l’avoir, de la possession, du pouvoir. Pour beaucoup, la préoccupation pour gagner plus est un obstacle à la Parole même. Souvenons-nous du reproche de Jésus à Marthe alors qu’elle s’occupait de son repas …le jugement de Jésus sur l’influence négative des préoccupations –si nous voulons en vérité donner sens et valeur à ses paroles- est sévère.

En conclusion, la Parole ne donne pas du fruit automatiquement. Mais humblement, et même si elle est divine, elle s’adapte aux conditions du terrain, elle accepte les réponses même négatives. En réalité la Parole ne manque pas d’efficacité. Il lui manque d’être accueillie.

La semence qui pousse d’elle-même : Marc 4, 26-28

Il disait : « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui jette la semence en terre : qu’il dorme ou qu’il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. »

C’est le contrepoint de la parabole précédente.

Ici Jésus affirme que la Parole donne du fruit spontanément. Il  veut dire aux apôtres peureux parce que la Parole est refusée, qu’elle donnera du fruit en son temps. Il faut avoir confiance, la parole semée se développera toute seule. Semons-la, avec enthousiasme, ne nous arrêtons pas, prétextant que le terrain est mauvais, ou attendant des moments meilleurs. Ne croyons pas que nous sommes les seuls responsables de la graine semée. Jetons-la en terre et allons dormir. Elle donnera du fruit.  Cette parabole nous donne un enseignement de réalisme. D’absolue confiance en cette parole qui par elle-même donnera du fruit. Il nous suffit de la semer avec confiance, patience et persévérance.

Le grain de moutarde : LUC 13, 18-19

« Jésus dit alors : A quoi est comparable le Royaume de Dieu ? A quoi le comparerai-je ? Il est comparable à une graine de moutarde qu’un homme prend et plante dans son jardin. Elle pousse, elle devient un arbre et les oiseaux du ciel font leurs nids dans ses branches. »

Les apôtres voient que ce groupe qui entoure Jésus reste un groupe restreint, qui ne grandit pas. La plupart de ceux qui le suivent ne prend pas au sérieux la proposition de Jésus. Et lui répond par la parabole du grain de moutarde ! « N’ayez pas peur ! » le Royaume de Dieu commence avec peu. Ne prétendons pas de résultats notables. Laissons les choses se développer. De commencements imperceptibles nait le grand événement du Royaume. Jésus demande aux apôtres une confiance absolue. « Vous voyez bien que tout va de travers. Vous imaginiez un maître qui manipule les multitudes. Je ne suis pas comme ça. Cela ne dépend pas de moi. Le Royaume est une proposition entre deux personnes. C’est le pouvoir de Dieu. Et donc il se développera ainsi. Du plus petit, Dieu fera des choses immenses. Dieu invite à fermer les yeux face à la réalité de ce qui se voit. Et de les ouvrir face à ce qu’elle est réellement : la réalité mystérieuse du Royaume de Dieu qui donne du fruit mystérieusement tandis que nous ne nous en rendons pas compte.

Bernadette CAFFIER, Missionnaire Diocésaine – Amiens 🔸

On peut comprendre que le chrétien, le néophyte issu du monde enrichi d’une tradition, d’une structure sociale bien articulée, entre dans le petit troupeau des croyants et s’interroge : pourquoi sommes-nous si peu nombreux, ceux qui croient et se convertissent ? Pourquoi cette Parole de Dieu – si elle est véritablement Parole de Dieu ne change-t-elle pas le monde ?

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Être l’Église et célébrer l’Espérance. 1er partie

Être l’Église et célébrer l’Espérance.

1er partie

Réflexion donnée aux prêtres et diacres (et leurs épouses) lors de la récollection diocésaine de Carême. Diocèse d’Amiens. Maison des Petites Soeurs des Pauvres, 15 février 2018

Comment vivre la dimension ecclésiale de notre foi chrétienne dans le contexte du monde d’aujourd’hui, dans ce moment de crise.

J’aurais pu vous parler en commençant par ce que nous connaissons tous : L’atmosphère de doute, critiques, découragement, de peur aussi, d’autocensure, la descente vertigineuse des vocations, etc. il existe une forme de croyance sans appartenance à l’Église. L’Église est devenue pour beaucoup un problème, un scandale, un signe de contradiction, un obstacle à la foi.

Mais je préfère vous partager une des conclusions de la 1ère journée synode à Cœur Soleil*. La réflexion portait sur : « qui est Dieu, qui est Jésus pour moi ? » Je m’étais permis d’ajouter la question : « l’église j’en dis quoi ? » et bien lors de la mise en commun la 1ère chose dite par 2 équipes sur trois fut « Heureusement que l’église existe, sinon on irait où ? Sans l’église, où on serait aujourd’hui ? » Après sont apparues les critiques, mais seulement après.

En réalité, il me semble que la crise de l’Église naît du questionnement du sens même et du concept de Dieu.

Cette crise doit aussi se situer dans le contexte plus large des profonds changements sociaux culturels de notre époque. L’église est déconcertée face aux avancées techniques, face à la globalisation et aux nouvelles mentalités. Une nouvelle illumination théologique, une nouvelle catéchèse, une nouvelle initiation à une expérience d’Église sont nécessaires.

Dieu est plus grand que l’Église

On ne peut parler de l’église si on ne parle pas d’abord de Dieu. Les grands saints ont été des hommes et des femmes d’Église parce qu’ils étaient d’abord des hommes et des femmes de Dieu, avec une profonde expérience de Dieu.

Le « Solo Dios basta », « Dieu seul suffit », de Sainte Thérèse d’Avila est le fruit d’une profonde expérience fondatrice du mystère de Dieu. Elle déborde toutes les médiations, les relativise, et en même temps elle les intègre et leur donne sens.

L’Église sans aucun doute est un mystère, elle est humaine et divine.  Elle est médiatrice vers Dieu, mais elle n’est pas Dieu.  Lui qui, dans son amour infini déborde toute limite humaine. Le concile Vatican II l’a clairement rappelé dans le chapitre 7, paragraphe 48 de la Lumen Gentium : « et tant qu’il n’y aura pas des cieux nouveaux et une terre nouvelle » – (2P 3, 13), l’Église pèlerine dans ses sacrements et ses institutions, qui appartiennent à notre temps, porte en elle l’image de ce monde qui passe, et elle-même vit parmi ses enfants qui gémissent dans les douleurs de l’enfantement, dans l’attente de la manifestation des enfants de Dieu. C’est déjà ce que disait Paul aux Romains chapitre 8 versets 22-23 : « Nous le savons en effet : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. Elle n’est pas la seule : nous aussi qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption, la délivrance pour notre corps. »

Seul le Dieu trinitaire, Père, Fils, Esprit est l’objet et le but ultime de notre foi, pas directement l’Église.  Mais nous croyons à la présence de l’Esprit Saint qui agit de façon toute spéciale dans l’Église. Et si l’Église est un mystère, c’est parce qu’elle fait partie du projet mystérieux de Dieu pour le monde.

Besoin d’une initiation aux mystères de Dieu (Mystagogie)

Sans une expérience profonde de foi face au mystère de Dieu, absolu, indicible, impossible à cerner, abime sans fond, amour inconditionnel que nous a communiqué le Christ, Sauveur et Source de Vie, sans cette expérience fondatrice, nous n’avons pas accès à l’Église. D’où l’urgence pour l’Église aujourd’hui d’initier à cette expérience personnelle et immédiate de Dieu. Sans cette expérience de foi, notre vision de l’Église se réduira toujours à une simple réalité mondaine, une organisation socioculturelle, un organisme humanitaire.

Priorité du Royaume de Dieu sur l’Église

Le cœur de la prédication de Jésus de Nazareth n’a pas été l’Église mais le Royaume. Nous lisons en Marc 1, 14-15 : « après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Évangile de Dieu et disait : le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile ».

Le Royaume c’est le projet trinitaire de Dieu qui veut communiquer au monde sa propre vie en commençant par délivrer miséricordieusement toute vie humaine de la souffrance et du mal. Les paraboles et les miracles du Christ sont des signes du Royaume qui est déjà là. (Luc 11, 20) : Jésus dit : « mais si c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, alors le Règne de Dieu vient de vous atteindre. »

L’Église est appelée à être un signe prophétique du Royaume. Et donc, elle ne peut être centrée sur elle-même, son point de mire doit être hors d’elle, tourné vers l’extérieur. Par conséquent, elle ne peut s’enfermer sur ses membres, sa doctrine, sa liturgie, ses sacrements, ses lois. Même si tout ceci est important bien sûr. Elle se doit d’être une Église servante du monde, préoccupée du droit de tous les hommes. Dans le fond, il s’agit juste de suivre le chemin du Christ, « qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. »

Et quand Jésus lance son programme missionnaire à Nazareth, il affirme : « l’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération, et aux aveugles le retour à la vue.  Renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil du Seigneur. » Luc 4, 18-19.

Ses disciples, il les envoie annoncer le Royaume, guérir les malades, libérer les possédés. Luc 9, 1-2 : « ayant réuni les douze, il leur donna puissance et autorité sur tous les démons et il leur donna de guérir les maladies. Il les envoya proclamer le Règne de Dieu et faire des guérisons. »

Le Royaume n’est pas une belle et lointaine utopie abstraite. C’est très concret : LIBERER DE LA SOUFFRANCE ET DE TOUT MAL. C’est pourquoi le Christ a orienté sa mission à donner la vie, à libérer de la souffrance et de la mort, à annoncer le pardon et la grâce, spécialement aux pauvres, aux marginaux et exclus de la société : les malades, les pêcheurs, les femmes, les enfants, toutes des personnes mal vues par les dirigeants de l’époque.

Et quand l’Église surgira après Pâques et la venue de l’Esprit, elle devra suivre la ligne de Jésus. C’est pourquoi elle ne se limite pas à annoncer la Parole (kérygme), ni à célébrer l’Eucharistie (liturgie) mais à servir les pauvres (diaconie) comme le rappelait Benoît XVI dans son encyclique Dieu est Amour au numéro 25 : « la nature profonde de l’Église s’exprime dans une triple tâche : annonce de la Parole de Dieu, célébration des sacrements, service de la charité. Ce sont 3 tâches qui s’appellent l’une l’autre et qui ne peuvent être séparées l’une de l’autre. La charité n’est pas pour l’Église une sorte d’activité d’assistante sociale qu’on pourrait laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer. »

Cela ne veut pas dire que l’Église n’a aucun sens, ni qu’elle ne doit annoncer l’Évangile à tous les hommes, baptiser et célébrer l’Eucharistie.  Cela signifie seulement que tout doit être orienté vers le Royaume de Dieu dont l’Église est un signe prophétique. L’Église du Christ doit être fidèle à l’Évangile et donc une église infidèle à l’Évangile ne serait pas l’Église du Christ.

La tentation du puritanisme

Au long de son histoire, les groupes puritains qui demandaient l’expulsion des pêcheurs n’ont pas manqué. Mais l’Évangile nous dit que seulement dans la vie éternelle on séparera le mal du bien, et qu’avant le grain et l’ivraie doivent croître ensemble. (Marc 13)

Dans l’Église il y a des pêcheurs à qui le pardon est toujours offert. Par conséquent, l’Église dans le monde non seulement accueille des pêcheurs, elle est elle-même pécheresse parce que l’église n’est pas un idéal abstrait mais une réalité concrète.

En Matthieu 16, 23 nous pouvons entendre Jésus dire à Pierre : « retire-toi derrière moi Satan ! Tu es pour moi occasion de chute car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »

Si Jésus a pu dire cela au premier pasteur de l’Église, que nous reste-t-il à nous ? Dieu a choisi pour réaliser sa mission des hommes et des femmes fragiles et pêcheurs, ceux que le monde méprise. « Considérez frères qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu. Il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de bonne famille. Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort, ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est. Afin qu’aucune créature ne puisse tirer quelque fierté devant Dieu. » 1Cor1, 26-29

Le paragraphe 8 de Lumen Gentium réaffirme que l’Église a besoin d’une constante purification, de pénitence et de conversion.  Nous ne pouvons regarder l’église pécheresse comme extérieure à nous.  Le péché de l’église est lié à sa dimension humaine.  Elle porte le poids de nos propres péchés qui assombrissent son visage et rendent l’Évangile moins transparent.

 

L’Église est sous la force de l’Esprit

L’église primitive a pleinement conscience que son origine et sa vie sont liées à l’Esprit. De là, la conviction que l’Église est le temple de l’Esprit. 1 Cor 3, 16 : « Ne savez-vous pas que vous êtes temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » Et en Eph 5, 27 : « il a voulu se la présenter à lui-même splendide, sans tache ni ride, ni aucun défaut ; il a voulu son Église sainte et irréprochable. »

Si depuis toujours l’Église se sait liée à Jésus, elle a la conviction d’être née non à Bethléem, ni à Nazareth mais bien à Jérusalem à Pâques et Pentecôte.  Car l’Église n’est pas seulement reliée au Christ mais aussi à l’Esprit. Il y a deux principes constitutifs de l’Église : le christologique et le pneumatique, de l’Esprit qui sont comme les deux mains de Dieu qui nous façonne à son image et ressemblance.

 

L’oubli de l’Esprit

Le patriarche Ignace IV d’Antioche en 1968 affirmait : « sans l’Esprit Saint, Dieu est loin, le Christ appartient au passé, l’Évangile est lettre morte, l’Église une simple organisation, l’autorité une domination, la mission une propagande, le culte une simple évocation et l’agir chrétien une morale d’esclaves. »

Mais avec l’Esprit, le cosmos vit et gémit dans l’attente du Royaume, l’homme lutte contre ses défauts, le Christ ressuscité est présent, l’Évangile est force de vie, l’Église signifie la communion trinitaire, l’autorité est un service libérateur, la mission c’est Pentecôte, la liturgie est mémoire et anticipation, l’agir humain devient divin.

Si l’oubli de l’Esprit réduit la vie du chrétien dans l’Église à la soumission, au ritualisme, au moralisme, comment s’étonner que cette manière de comprendre et de vivre la foi soit en crise ?

 

Sans aucun doute, l’Esprit agit

Toute l’histoire de l’Église est emplie de cette présence mystérieuse, souvent anonyme, parfois déconcertante. Tous les mouvements prophétiques, les martyrs, la vie monacale, les mouvements laïcs du Moyen Age en faveur des pauvres, la réforme protestante (Calvin, Luther) mais aussi catholique (Ignace, Thérèse, Jean de la Croix), les mouvements sociaux modernes qui revendiquent une société plus égalitaire, fraternelle et libre, les mouvements théologiques avant le Concile ( Bible, liturgie, œcuménisme, pastorale sociale), les signes des temps (féminisme,  écologie, pacifisme, respect des cultures et des religions) etc.…

La sainteté de l’Église, ses martyrs, ses missionnaires, ses mystiques, ses artistes, ses penseurs, l’héroïsme de tant d’anonymes qui vivent leur foi dans le silence quotidien, la fidélité dans le mariage et la vie religieuse, dans le ministère, l’engagement des mères et leur préoccupation pour transmettre la foi, l’enthousiasme des jeunes dans des formes variées de volontariat, (DCC), la spiritualité des différentes églises chrétiennes sont des fruits de l’Esprit. Vatican II a reconnu cette présence de l’Esprit qui vivifie l’Église, la guide, l’enrichit de ses dons, la rajeunit et la conduit.

C’est l’Esprit qui nous conduit à la foi en Dieu et au Christ.  C’est Lui qui nous permet de faire l’expérience du mystère en nous. C’est Lui qui conduit l’Église à construire le Royaume même en dehors de ses frontières. C’est Lui encore qui garantit la sainteté de l’Église en permettant que le péché ne triomphe pas en elle.

 

L’Église Apostolique

Eph 2, 20 : « vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes, et Jésus Christ lui-même comme pièce maîtresse. »

A l’origine de l’Église, le Vicaire du Christ, c’est l’Esprit Saint. C’est l’Esprit qui convertit l’Église en communion trinitaire et en dynamisme prophétique au service du Royaume.  Vatican II a revendiqué la valeur de la foi du peuple, le « sensus fidelium » et a même signifié que cette foi est infaillible quand elle est en communion avec la tradition de toute l’Église. (LG 12) le peuple saint de Dieu participe aussi au don prophétique du Christ, diffusant son témoignage par une vie de foi et de charité. De plus, l’Esprit Saint lui-même, non seulement sanctifie et dirige le peuple de Dieu par les sacrements et les ministères et l’enrichit de ses vertus, sinon qu’il « distribue les dons à chacun comme il le souhaite » 1 Cor 12,7.

C’est me semble-t-il tout le sens de la démarche synodale que nous vivons cette année. Les fidèles portent en eux les charismes de l’Esprit pour le service de toute l’Église. Et les pauvres sont eux aussi appelés à être vicaires du Christ. Car

– L’Église est l’Église du Jésus historique et pauvre de Nazareth

Elle est étroitement liée au Seigneur Jésus, au Christ ressuscité. C’est l’Église du Christ fondée sur lui. Eph 2,10 : « car c’est Lui qui nous a faits ; nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparé d’avance afin que nous nous y engagions. »

L’histoire du salut est traversée par la loi de l’incarnation. L’Esprit ne s’oppose pas au Christ. C’est Lui qui rend possible l’incarnation de Jésus et le guide toute sa vie. C’est l’Esprit qui fait naître l’Église, qui continue l’œuvre de Dieu dans l’histoire du monde. C’est-à-dire : Dieu n’a pas abandonné sa création à son sort, Il intervient dans l’histoire des hommes premièrement en préparant le peuple d’Israël, puis par l’incarnation de Jésus. (LG9)

Mais quand l’Église nait à Pâques-Pentecôte, elle court le risque de s’identifier tellement au Christ glorieux et ressuscité qu’elle en oublie l’incarnation et croit que le Royaume de Dieu est arrivé. C’est pourquoi il nous faut toujours

– Revenir à l’Évangile

Le risque c’est d’oublier le mystère de l’incarnation de Jésus.

Phil 2, 68 : « Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et reconnu à son aspect comme un homme, il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix »   et toute sa vie transmise par les écritures :

  • Sa naissance pauvre à Bethléem
  • Sa vie d’humble charpentier durant 30 ans
  • Sa prédication contre le pouvoir et la richesse
  • Son option en faveur des marginaux
  • Sa préoccupation pour soulager la souffrance
  • Sa compassion
  • Son opposition aux puissants et à ceux qui utilisaient la religion pour opprimer
  • Ses perpétuels conflits avec les autorités religieuses
  • Sa mort comme blasphème et malfaiteur sur une croix entre deux bandits.

 

L’Église court le risque d’oublier qu’elle est l’Église de Jésus  crucifié, que son message n’est pas celui de la sagesse de ce monde mais de la croix. « La parole de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui sont en train d’être sauvés, pour nous, elle est puissance de Dieu. (1 Cor 1,18.)

La résurrection même du Christ ne nous permet pas de l’éloigner de la croix. Le ressuscité est le crucifié, ses plaies restent sur son corps glorieux.

On comprend alors que tous les mouvements prophétiques dans l’église au long de son histoire aient demandé un retour à l’église des origines, fidèle à la parole de Dieu, pauvre, humble, évangélique, communautaire, accueillante, respectueuse, proche des pauvres, l’église du crucifié.

La résurrection de Jésus signifie que son Père lui donne raison et prend parti pour les victimes. Revenir aux origines évangéliques de l’Église, c’est possible. L’Esprit Saint ne cesse d’agir. C’est un mystère, partie du projet de la Trinité pour le monde, un sacrement de salut universel.

 

Quelles attitudes pour aller de l’avant ?

 

Reconnaissance et amour

De l’Église nous avons reçu la foi chrétienne, l’Évangile, les sacrements. Elle nous a appris à prier, à pardonner et demander pardon, à aimer tous les hommes spécialement les plus pauvres. A avoir une confiance d’enfant vers Dieu Père, à chercher d’abord le Royaume de Dieu, à croire en la résurrection finale.

Par elle nous connaissons Jésus, sa vie, son enseignement, sa  croix et sa résurrection. Elle nous a appris à prier Marie, à vénérer les saints, à imiter leurs vertus. Elle donne sens à nos vies, notre travail, nos souffrances et même à notre mort.

L’amour, la solidarité, la justice, la recherche de la paix, la réconciliation et le pardon, valoriser la raison, la science et les cultures s’alimentent de l’enseignement évangélique transmis par l’Église.

Que serait-il de l’humanité, de nous sans l’Église ?

 

Justice, Attention et Bonheur

Le Christ est la manifestation d’un Dieu profondément en relation pour qui la tendresse, l’attention et la justice sont inséparables d’une profonde expérience religieuse. L’authentique affinité avec l’esprit du crucifié-ressuscité se vérifie par l’expérience d’être aimé inconditionnellement par Dieu, de vivre par sa grâce et d’être habité par sa divine sagesse.    (Ste Thérèse de l’Enfant Jésus- Ste Bernadette)

Dans l’Évangile, justice et soins, équité et réciprocité, gratuité et abondance du cœur sont inséparables. Et elles surgissent du cœur même de Dieu.

La justice qui nous pousse à choisir et à pratiquer l’évangile est une justice supérieure, qui jaillit d’un amour démesuré, gratuit et inconditionnel qui nous appelle à la vie et nous soutient.  Nous sommes en chemin vers cet amour, source de joie, de bonheur et de plénitude.

Être chrétien n’est pas un programme, c’est une manière de vivre, d’être dans le monde depuis la confiance dans une promesse. Arrimé à la foi, la confiance dans la promesse et la personne du Christ, le christianisme propose un style particulier de vie. Une façon joyeuse, responsable et généreuse d’habiter le monde.  Qui nous invite à transformer ce qui est souvent un terrain hostile ou un désert inhospitalier en un monde plus humain et une terre habitable. Avec la possibilité de nous transformer en sources de grâces et de bénédictions pour d’autres, permettant la participation de tous au banquet.  Un projet déjà en marche, qui n’est pas une utopie irréalisable mais une réalité qui se vit dans l’histoire du monde, entre les douleurs de l’enfantement et en attente de la plénitude. Une réalité qui est déjà présente en nous quand nous mettons en place cette nouvelle relation initiée par le Christ.

Le soin a beaucoup à voir avec la relation, la capacité à aimer, à comprendre et accueillir les sentiments de l’autre, à se charger de ses besoins, à reconnaître et renforcer sa dignité, son autonomie et sa vie en plénitude. C’est ce que nous disait l’année dernière Gilles Rebêche lors de sa splendide conférence.

Par nos actes d’amour ou de « désamour », nous pouvons nous créer ou nous détruire les uns les autres. Nous avons la fatidique option de laisser l’amour de Dieu agir librement dans le monde ou nous priver mutuellement de l’essentiel pour la personne et la communauté.

Nous sommes semblables à Dieu, non par notre pouvoir humain de nous dominer mutuellement, mais par l’œuvre d’amour qui consiste en approfondir et amplifier les relations humaines, la communication, la force de la tendresse et l’attention à l’autre, par les liens de la communauté. Le pouvoir de refuser le don de l’amour ou de l’accepter, niant ainsi le don de la vie est plus à craindre que le pouvoir de la technologie et en même temps, ce pouvoir est plus fragile et plus complexe. Dans un monde complexe et globalisé, l’œuvre d’un amour radical exige que nous nous efforcions à vivre une compassion intelligente et créative et à développer une spiritualité de la résistance.

Cultiver l’intériorité est essentiel pour développer la gratuité. Le monde du don et du cadeau de la consolation dans les moments de tristesse, de l’espoir quand l’horizon s’obscurcit, du sens face à l’absurde.

Hommes et femmes, nous avons besoin de faire l’expérience que la source de l’amour est l’abondance du cœur. Nous ne pouvons pas vivre une vie pleine sans amour et sans aimer. Le chemin de l’amour est aussi le chemin du désir, de la soif de plénitude, de la vie en abondance. Celui qui ne parcourt pas ce chemin pourra difficilement faire vivre autre chose que l’obéissance. Mais nous ne sommes pas appelés à être des serviteurs, mais des amis.  Le chemin de l’amour est celui du don, de la démesure. Inséparable du respect, de la reconnaissance et de la réciprocité.

Notre Dieu qui veut nous partager son intimité et désire que nous le recevions chez nous n’est pas un Dieu solitaire et autiste. C’est un Dieu trinitaire et profondément en relation, construit dans la relation de réciprocité entre le Père, le Fils et l’Esprit.

 

Espérer contre toute Espérance

Aujourd’hui, être d’Église, se sentir église passe par la croix. Mais il faut espérer, espérer que le désert fleurisse et qu’après l’hiver renaisse le printemps.

J’aimerais poursuivre en évoquant les crises dans le ministère de Jésus

Fin de la première partie.

2e Partie : “LES CRISES DANS LE MINISTERE DE JESUS”

Bernadette CAFFIER – Missionnaire Diocésaine 🔸

Le Royaume n’est pas une belle et lointaine utopie abstraite. C’est très concret : LIBERER DE LA SOUFFRANCE ET DE TOUT MAL. C’est pourquoi le Christ a orienté sa mission à donner la vie, à libérer de la souffrance et de la mort, à annoncer le pardon et la grâce, spécialement aux pauvres, aux marginaux et exclus de la société : les malades, les pêcheurs, les femmes, les enfants, toutes des personnes mal vues par les dirigeants de l’époque.

Pour en savoir plus :

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L’après Villepreux : Prospectives… Questionnements

L’après Villepreux : Prospectives… Questionnements

Réflexion proposée lors de la rencontre annuelle de la Province de France (Villepreux, le 24 janvier 2018). A cette occasion les Lazaristes célébraient la clôture de l’Année Jubilaire Vincentienne

Je ne vous ennuierai pas avec ma voix cassée sinon éteinte…Encore moins avec le temps donné, 20 minutes, mais je vous réjouirai par le lecteur interposé au timbre clair et bien affirmé !

1. Un rappel

D’abord comme l’a montré le premier intervenant, les faits ont été évoqués à leur hauteur : Folleville a déclenché l’urgence de la Mission et Chatillon, dans la foulée, comme une suite logique, a déclenché la nécessité de la Charité. J’ai eu l’occasion de décrire Villepreux « comme le premier type achevé de l’engagement missionnaire porté à sa perfection par la charité…La Parole engendre le service du frère et désormais toute réalisation missionnaire déclenche une diaconie active ». C’est là le nœud de la lecture du double mais intégral événement de 1617. Les 840 missions prêchées du vivant de st Vincent sont fidèles à la mise en place constante du binôme « mission-charité ». Il faudrait une histoire rigoureuse des misions vincentiennes pour voir jusqu’à quel moment, ce moteur à deux temps a fonctionné avec rigueur. Nous avons 19 règlements de Charité de 1617 à 1634 (XIII, 858). Je note dans « le grand saint du grand siècle », qu’à la mort de st Vincent, 15 paroisses parisiennes possèdent une charité, qu’il en existe même en banlieues et en provinces. Elles pénètrent en Italie et l’une est activée à l’Hôtel-Dieu et aux Quinze-Vingt. St Vincent écrit même un règlement pour une charité de la cour mais sa réalisation tourne court.

Les temps ont évolué.  Chacun a pris son envol. Quelquefois la collaboration a peiné mais aujourd’hui la famille vincentienne fédère les énergies. Que nous reste-il à faire ? Pour aujourd’hui de la prospective et pour tous, demain, quelques réalisations pratiques et communes.

2. Prospective

Que veut dire prospective ? En simplifiant à l’extrême, c’est la démarche qui consiste à préparer aujourd’hui pour demain. Sa fonction première est de synthétiser les risques et d’offrir des scénarii pratiques en tant qu’aide à une décision stratégique, Son rôle est de projeter notre action avec une réduction des incertitudes pour l’avenir, en donnant priorité et légitimation à nos actions.

Le vingt et unième siècle apporte de très grands changements. Beaucoup de points ont surgi ou apparaissent en changeant la donne depuis la globalisation jusqu’à la prolifération des réseaux sociaux nés de l’informatique à tout crin. Dernier élément nouveau-né : le robot à intelligence artificielle…sans oublier les finesses cachées de la science manipulatrice du corps humain. Cela nous appelle à une extrême attention à l’évolution et de notre pensée et de notre action. Au milieu de ces évolutions, quel est le cœur dominant, ce qui ne change pas et qui est, par définition, en deçà de toute expression nouvelle ? D’abord Celui pour lequel nous agissons, le Christ, « le même, hier et aujourd’hui ». J’ai remarqué que toutes les charités sont mises sous la protection de Jésus-Christ, « modèle parfait de Charité » selon l’expression consacrée et qu’un tableau souvent reproduit au temps du fondateur, n’est pas sans ressemblance avec le sceau officiel de la Congrégation : il s’agit du Christ de la Charité, bras étendus dont les mains désigne « les deux viandes », la spirituelle et la corporelle et les deux intermédiaires les prêtres et les  femmes. Une fois de plus st Vincent exprime sa conviction : le Christ de la Mission inclue celui de la charité, une charité en actes, solidement enracinée. J’aime beaucoup associer à ces deux tableaux très semblables, l’expression parlante de Benoît XVI à propos du Bon Samaritain et qui parle d’«un cœur qui voit».

Il ne s’agit pas de déconstruire mais de moderniser la mission et le service, d’utiliser les moyens nouveaux et sans cesse évolutifs de notre action. Quand nous agissons  à la manière vincentienne, nous voulons aujourd’hui et demain, maintenir la fidélité et renouveler notre manière d’agir, entrer dans le grand mouvement d’évangélisation quel que soit notre emploi, être très attentif à l’évolution de la pastorale et renouveler constamment notre manière d’agir, nous axer sur le  partage de la Parole de Dieu, proposer la Lectio Divina[1], trouver le langage capable d’en traduire le sens et la portée pour les fidèles et les chercheurs de Dieu, revisiter le contenu de la foi et ajuster sans cesse notre agir à la compréhension du temps.

Comment donner concrétisation à l’invitation pressante et répétée du Pape actuel qui ne cesse, depuis bientôt cinq ans, de nous pousser à « sortir » de nos églises, de nos sacristies, et de nos institutions ? Il y a là une insistance d’allure prophétique  qui nous bouscule et vient nous obliger à un renouvellement en profondeur dans notre manière d’exercer nos ministères. Cette insistance nous appelle à « aller vers », à rencontrer l’inattendu, à privilégier le suivi des relations qui s’installent et donc à nous détacher de nos cadres habituels de pastorale, telles que les eucharisties répétées, les réunions multiples et mangeuses de temps, les commissions et les obligations liés à de multiples conseils et autres charges sans cesse instituées…. et pire, accumulées. Il est urgent de libérer le temps. Il y a là matière à réflexion et à résolution.

Par ailleurs, les mots « missions » ou « charités » ne sont pas figés et intangibles. Ils n’exigent pas de fondamentalisme. Ces deux mouvements conjoints d’Evangélisation ne sont pas qu’institutionnels mais portent en profondeur, une proposition du feu de l’Amour. Notre devise, « Evangelizare pauperibus misit me » renvoie à toutes les paroles et les actes de l’Évangile. Evangéliser les pauvres, au plus grand sens possible,  est complexe ; il s’agit d’actes d’amour comme l’indique Matthieu : « le soir venu, on lui amena de nombreux démoniaques. Il chassa les esprits d’un mot et il guérit tous les malades, pour que s’accomplisse ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : c’est lui qui a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 1, 32-34) [2].

Mais dans le même temps, impossible de relooker cet «ad extra» sans toujours vivre de la charité « ad intra ». Benoit XVI a souligné avec vigueur «le lien inséparable entre amour de Dieu et amour du prochain » : « Tous les deux s’appellent si étroitement que l’affirmation de l’amour de Dieu devient un mensonge si l’homme se ferme à son prochain ». On peut penser à 1 Jn 4 20 en relisant ce paragraphe 16 de « Deus Caritas est ». Du même coup, je suis sensible aux appels qui nous ont lancés, dès les débuts d’un nouveau généralat, sur les sujets de l’oraison et de la vie intérieure. C’est une vue également prophétique et qui nous mobilise tous. Pas plus aujourd’hui que demain, « on ne peut donner ce que l’on n’a pas ». « Il faut tenir à la vie intérieure, si on y manque, on manque à tout » (XII, 131) nous redit st Vincent. L’appel tout aussi pressant que le premier, nous pousse à « désensabler la source » pour aller jusqu’ à la nappe phréatique qui évite tout assèchement.

Quant à la charité « ad extra », plus que jamais appelée à être inventive, elle nous poussera demain, vers d’autres formes de pauvreté qui ne répèterons pas à l’identique celles d’aujourd’hui, mais toujours expressives de la détresse humaine. A vues chrétiennes, et compte-tenu des nombreuses initiatives humanistes, il nous faudra devant la prolifération des « chercheurs de sens », devenir des « donneurs de sens ». Nous ne serons pas moins qu’aujourd’hui, au service d’idéologies ni de stratégies politiques mais au seul service de Jésus-Christ toujours présence réelle en l’homme défiguré et perdu. Il est urgent de donner à comprendre, d’écouter, d’expliquer, de parler, d’accompagner et de faire découvrir la finalité de la vie surtout quand elle apparaît vide et vaine, sans débouché aucun ; il est de notre mission première et vincentienne d’être avec ces personnes devenues « errantes comme  des brebis sans pasteur ». Notre préoccupation première est de devenir de bons pasteurs.

 

3. Questionnement

 

  1. La grande question aujourd’hui est de savoir comment « lier » mission et charité. C’est le même acte d’évangélisation.
  1. Comment ne pas négliger la fondation des nouvelles Equipes st Vincent ?
  1. Comment trouver d’autres chemins charités non exclusifs mais complémentaires, adaptés aux besoins des exclus d’aujourd’hui ?
  1. Comment apporter notre concours au renouvellement de l’Evangélisation aujourd’hui ?
  1. Missionnaires par vocation, nous n’avons jamais travaillé la prédication ! Comment le faire à l’école de ‘François’ ? (EG 135 à 160)
  1. Comment se laisser mieux habiter et questionner, personnellement et communautairement, par la mystique de la charité ?
Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

Il ne s’agit pas de déconstruire mais de moderniser la mission et le service, d’utiliser les moyens nouveaux et sans cesse évolutifs de notre action. Quand nous agissons  à la manière vincentienne, nous voulons aujourd’hui et demain, maintenir la fidélité et renouveler notre manière d’agir…

P. Jean-Pierre Renouard CM
NOTES :

[1] Le Cardinal Martini a écrit que le renouvellement de l’Eglise ne pouvait que passer par le retour à la Parole de Dieu.

[2] Voir Luc 4, 16-41 et Mc 1, 32-34

 

 

Toutes les conférences et partages de ces journées de célébration (24 et 25 janvier 2018) apparaîtront dans le prochain CAHIERS SAINT VINCENT – Bulletin des Lazaristes de France du moi de Mai 2018
Pout toute information vous pouvez envoyer un courrier au P. Benoît Kitchey CM à l’adresse mail : benoitkitchey@hotmail.com

” Chemins d’une année jubilaire selon le double charisme ‘Mission-Charité’ “

” Chemins d’une année jubilaire selon le double charisme ‘Mission-Charité’ “

Réflexion proposée lors de la rencontre annuelle de la Province de France (Villepreux, le 24 janvier 2018). A cette occasion les Lazaristes célébraient la clôture de l’Année Jubilaire Vincentienne

Il m’a été demandé d’introduire cet après-midi de travail, en reprenant ce qui nous a été donné de vivre pendant l’année passée, et nous avons retenu l’intitulé : « Chemins d’une année jubilaire selon le double charisme Mission-Charité ».

Nous avons choisi « Chemins » au pluriel pour évoquer différentes origines et destinations de nos marches, venant de différentes maisons, et ayant participé à différentes manifestations.

Pour commencer, rappelons-nous …

1. D’où venons-nous ?

Il y a un an, 364 jours pour être exact, nous sommes allés à Folleville. Selon la bonne tradition, nous avons eu froid au corps … et chaud au cœur. Car nous nous retrouvions au lieu du premier sermon de la Mission, et car le cœur de notre saint fondateur nous accompagnait. Ce matin-là, nous étions partis avec lui de chez nos sœurs Filles de la Charité, rue du Bac. Elles nous ont porté dans leur prière par leur chant, et nous avons pris route, dans un jour pas encore bien levé. Cela faisait un moment que le cœur n’était plus sorti …

Drôle d’idée que ce pèlerinage du cœur… Nous nous rappelons qu’elle est venue de notre Supérieur Général le Père Tomazc Mavrich. Il a voulu que soit organisé un pèlerinage autour du monde avec la relique du cœur de st Vincent, et que celui-ci commence par son pays d’origine en cette année jubilaire. Il me semble que cette démarche dévotionnelle n’est pas très habituelle en tout cas aujourd’hui chez nous, Lazaristes en France. Et pourtant, nous avons pu nous laisser aller… Je n’ai pas cherché consciencieusement lesquelles de nos communautés ont pu organiser un accueil, je vous fais simplement part de quelques échos que j’ai perçus ; c’est donc plutôt un retour subjectif que je vous présente …

Au Berceau de st Vincent de Paul, par exemple… Nous n’avions rien prévu à l’avance pour la célébration des 400 ans, attendant de voir ce que les autres membres de la Famille proposeraient. Nous saisissons la date du spectacle mis en place par l’école du Berceau, Envole-toi, avec le soutien des Filles de la Charité, pour organiser notre commémoration avec l’Equipe st Vincent de Dax.  A partir de la fête de Pentecôte au lieu natal, nous voici allant, les autres dix jours, avec le cœur de st Vincent dans son diocèse d’origine, à la visite de quatre paroisses et des quatre communautés contemplatives. C’est l’occasion de rassembler des gens, qui souhaitent vénérer leur saint local et patron du diocèse, et d’échanger, sur la charité en acte et en attente, aujourd’hui, chez nous. Nous n’avons pas vu de grands chamboulements extérieurs, mais nous avons vu du monde venir, à notre grande surprise ; nous avons entendu la joie et la paix reçues dans cette rencontre exceptionnelle avec Monsieur Vincent ; et nous avons entendu des expériences de charité vécues ici et maintenant.

Le cœur de st Vincent a aussi été accueilli à Marseille, Périgueux, Villepinte, Vichy … et en bien d’autres lieux que je ne peux pas tous nommer … Cela nous a donné diverses opportunités riches et joyeuses de nous retrouver en Famille, pour nous connaitre et organiser ensemble cette célébration des 400ans. Un bel écho a bien sûr été rendu sur internet, notamment par le site famvin. De nous-mêmes, nous n’aurions pas su lancer cet élan pèlerin missionnaire, qui a dépassé notre Congrégation (rien qu’en tapant hier matin sur Google « pèlerinage cœur de st Vincent », en première page sont directement signalés : Albi, Nice, ND de la Salette à Paris, le Gers, la Sarthe …). Exprimons notre gratitude au Père Général et à l’équipe animatrice, notamment les sœurs Maria-Theresa et Stanislawa.

Nous sommes allés à Folleville le 25 janvier 2017 pour faire mémoire, pour célébrer 400 ans d’intuition et d’appel missionnaires de st Vincent de Paul.

La communauté d’Amiens a eu sa part belle. Elle a été entrainée dans les célébrations locales du diocèse. Le pèlerinage du cœur a commencé à la cathédrale, dans le cadre d’un rassemblement  diocésain, où l’évêque a invité les pauvres à s’approcher pour la vénération de la relique. Puis il s’est poursuivi entre notre église Ste Anne et des monastères locaux. L’année de la communauté aura été marquée aussi par l’ordination sacerdotale de Patrick, et par une célébration de « la mission à Madagascar », en présence de notre confrère Pedro Opeka. Si jamais cela ne suffisait pas, la communauté a été appelée du diocèse voisin, par le zêlé curé de Gannes, Patrick, qui a voulu organiser une année de découverte et de formation sur st Vincent. Il a fait appel à différents intervenants, dont quatre confrères, d’Amiens et d’ailleurs. La communauté d’Amiens élargissait l’invitation pour participer aux rencontres mensuelles. Le curé en est même venu à demander une mission, qui s’est déroulée sur dix jours. Au final, la communauté se trouve resituée dans le diocèse, elle est connue de nouveau pour sa vocation missionnaire. Des appels de missions commencent à se faire entendre.

La Maison-Mère, d’elle-même, a connu une place particulière dans ces célébrations jubilaires. Nos confrères ont eu la joie d’accueillir les membres de l’AIC et des ESV, venues du monde entier, à l’occasion de l’ouverture de leur célébration des 400 ans à Paris en mars. Après la messe à Notre-Dame et un pèlerinage en bateau-mouche avec les personnes qu’elles soutiennent au long de l’année, les Dames ont organisé dans l’après-midi un goûter et l’inauguration de la tapisserie réalisée par les personnes accompagnées et par les équipières.

Le 8 décembre, s’est tenue la clôture de l’année jubilaire pour la Famille Vincentienne en France. Au terme de la célébration eucharistique, un nouveau portrait de St Vincent était inauguré, exposé dorénavant dans la rue. Cette célébration a donné l’occasion de voir les membres de la Commission Nationale de coordination de la FamVin en France, qui a œuvré pour les célébrations de ce jubilé, entre autres en élaborant un calendrier commun. Il semblerait que nous commencions à prendre l’habitude d’un réflexe familial, à nous contacter et consulter pour vivre ensemble le charisme vincentien Mission-Charité. Cette coordination a effectivement démarré.

La maison de Paris aura aussi eu ce bonheur d’avoir l’éclairage et la sonorisation renouvelés dans sa chapelle, qui, outre la facilitation de la lecture, changent une ambiance d’accueil.

Pour évoquer 1617-2017, je ne peux pas faire abstraction de Châtillon, même si je n’ai personnellement participé à aucune de ses nombreuses manifestations. J’ai ouï dire simplement l’engagement de longue haleine de notre confrère Bernard Koch, la participation de plusieurs d’entre nous, pour écrire un article ou l’autre, pour animer des veillées par le chant, intervenir au colloque … Ce colloque, organisé par la Société Nouvelle Gorini, qui assure la promotion de l’histoire religieuse des pays de l’Ain, avait pour  thème « La Charité de St Vincent de Paul : un défi ? » Développements historiques et réflexions contemporaines … En corps provincial, nous avons eu la joie de vivre une journée de pèlerinage, lors de notre retraite annuelle, en ce lieu habité par notre fondateur.

Peut-être dans un autre registre, j’ai trouvé intéressant d’entendre la communauté de Thessalonique raconter qu’elle a provoqué une réunion avec tous ses partenaires dans le cadre de cette année jubilaire : les jeunes, les Dames de la Charité ; toutes les entités « qui nous entourent », des ingénieurs, des psychologues, des avocats, des informaticiens, des cuisiniers, des enseignants, des assureurs, des docteurs, des jeunes pleins de créativité, des traducteurs, notre évêque … Les confrères ont voulu intéresser leurs différents contacts à leur mission, s’étendant sur plus de 300km, car ils vivent une véritable présence parmi les pauvres : prisons, visites des personnes âgées, des cours donnés aux enfants des gitans, accueil des pèlerins, soutien aux migrants, accueil des pauvres de passage, en lien avec les sœurs de Mère Teresa, récupération des fruits et légumes tous les Vendredi au grand marché de la ville pour organiser une soupe populaire. La question échangée portait sur comment continuer et développer ces différents services, avec des nouveaux soutiens.

De même, la mission en Algérie a été provoquée à se réunir avec les autres branches de la Famille Vincentienne présentes dans ce pays. Un effort commun a été risqué pour réaliser un support video de présentation de la Famille. Occasion d’échanger et de se connaître un peu mieux, d’approfondir ensemble le charisme de st Vincent dans sa diversité… Tant de choses, en un an !… et je ne fais que prononcer le mot « Symposium » pour dire que je ne l’ai pas oublié …

Nous sommes allés à Folleville, et un an plus tard, nous nous retrouvons ici, à Villepreux.

Si nous l’avions oublié, notre site web national a remis en avant la réflexion lancée par l’un de nous, Jean-Pierre Renouard … la tête lui démange régulièrement pour faire sortir des interrogations et interpellations … En équipe de rédaction des Fiches Vincentiennes, nous avons cherché à participer à cette interrogation dans le Cahier n°103 : 1617-2017 « Mission-Charité » ; autrement dit « le charisme combiné Mission-Charité » 2 en 1, comme un produit à double effet, comme une union hypostatique …

 

2. Où en sommes-nous ? Où allons-nous avec ce charisme vincentien Mission-Charité ?

Je ne connais pas le détail des projets de nos communautés et leurs réalisations. Cependant, je perçois comme en écho à cette nature double du charisme vincentien :

– dans notre maison-mère, un projet d’accueil de jour pour les femmes dans la rue à Paris est né. Il est en cours d’élaboration, entre les ESV, les conférences SSVP et nous Lazaristes. Progressivement, les choses s’organisent pour une mise en route probable courant 2019 …

– Au niveau de la province, nous avons décidé dans nos assemblées de septembre 2015 de mettre en place un accueil d’étudiants dans plusieurs de nos maisons. Là aussi, les choses avancent sans précipitation. Quatre confrères sont chargés de suivre le projet, mais le charisme de st Vincent nous rappelle que nous sommes tous concernés. Que voulons-nous avec et pour les jeunes, au nom de l’Evangile du Christ ? Que sommes-nous prêts à donner, de nous, de nos moyens, de notre héritage spirituel ?

– Peut-être avez-vous entendu parler, ou lu, de ce qui est en train de se réaliser à Marseille Tour-Sainte : à la fois un logement pour des sdf âgés, et un espace d’expression artistique pour les plus défavorisés. Le confrère qui suit particulièrement ce dossier a partagé son interrogation. Pourquoi ne pas choisir d’installer une communauté lazariste en cohabitation, pour partager la Bonne Nouvelle de Dieu ? Je mets peut-être les pieds dans le plat, mais dans celui-là, ça ne me gêne pas : nous avons encore des choix à faire, et choisir implique une part de renoncement. Que voulons-nous et pouvons-nous poursuivre dans cette dynamique du charisme Mission-Charité ?

– Je pense aussi à nos missions en paroisses de Normandie, Champagne, Valfleury, Villepinte … Nos confrères vivent un contact régulier et fidèle avec les chrétiens engagés au service de l’Eglise, avec les populations locales … Ils vivent un échange vital. Avec eux, nous pouvons nous interroger : quelle mission-charité développer au service du monde, avec ses attentes, ses souffrances ? quelle collaboration imaginer à la st Vincent pour réaliser à nouveau, par paroles et par actes conjointement, que le règne de Dieu est proche ?

Avec st Vincent, nous apprenons à prier le Maître de la moisson, qu’il envoie des ouvriers à sa moisson. Aujourd’hui, nous avons trois séminaristes en premier cycle. Ma petite expérience dans le service des vocations de la province me fait déjà savoir qu’il ne faut pas s’emballer à partir de premiers contacts, mais laisser l’Esprit Saint œuvrer en chacun. Redoublons d’effort tous ensemble pour proposer le charisme vincentien comme idéal de vie pour aujourd’hui.

Avec st Vincent, nous apprenons à nous donner à l’Evangélisation dans la simplicité, humilité, douceur, mortification et zèle, recette tonique du parfait missionnaire configuré au Christ. Tout dévoué à Dieu le Père, il se consacre au service évangélique de l’humanité. Il nous appelle et nous entraine à sa suite. Aujourd’hui, à nous de répondre encore ; demain, à nous de continuer, avec d’autres, dans cet élan reçu de Mission-Charité avec et pour les pauvres.

P. Frédéric PELLEFIGUE, CM 🔸

Avec st Vincent, nous apprenons à nous donner à l’Evangélisation dans la simplicité, humilité, douceur, mortification et zèle, recette tonique du parfait missionnaire configuré au Christ

NOTE :
Toutes les conférences et partages de ces journées de célébration (24 et 25 janvier 2018) apparaîtront dans le prochain CAHIERS SAINT VINCENT – Bulletin des Lazaristes de France du moi de Mai 2018
Pout toute information vous pouvez envoyer un courrier au P. Benoît Kitchey CM à l’adresse mail : benoitkitchey@hotmail.com

Rencontre avec les prêtres, les consacrés et les séminaristes. Discours du Saint Père. Santiago de Chili, 16 janvier 2018

Voyage apostolique du Pape François au Chili

Rencontre avec les prêtres, les consacrés et les séminaristes

DISCOURS DU SAINT-PÈRE

Cathédrale de Santiago du Chili, mardi 16 janvier 2018

Chers frères et sœurs, bon soir, Je me réjouis de pouvoir partager cette rencontre avec vous. J’ai apprécié la façon dont le Cardinal Ezzati progressait en vous présentant : ici il y a, ici il y a… les consacrées, les consacrés, les prêtres, les diacres permanents, les séminaristes, ils sont ici… Me vient à la mémoire le jour de notre ordination ou de notre consécration quand, après la présentation, nous disions : « Me voici Seigneur pour faire ta volonté ». Au cours de cette rencontre, nous voulons dire au Seigneur : « nous voici » pour renouveler notre oui. Nous voulons renouveler ensemble la réponse à l’appel qui un jour a secoué notre cœur.

Et pour ce faire, je crois que cela peut nous aider de partir du passage de l’Évangile que nous avons écouté et de partager trois moments connus par Pierre et par la première communauté : Pierre/la communauté abattue, Pierre/la communauté bénéficiaire de miséricorde et Pierre / la communauté transfigurée. Je fais jouer ce binôme Pierre-communauté parce que l’expérience des apôtres relève toujours de ce double aspect, l’un personnel et l’autre communautaire. Ils vont de pair et nous ne pouvons pas les séparer. Nous sommes certes appelés personnellement, mais toujours à faire partie d’un groupe plus grand. Le selfie vocationnel n’existe pas, il n’existe pas. La vocation exige que la photo te soit prise par un autre ; on n’y peut rien ! Les choses sont ainsi.

1. Pierre abattu, la communauté abattue

J’apprécie toujours le style des Évangiles qui ne décore pas ni n’embellit pas les évènements, et ne les dépeint pas plus beaux. Il nous présente la vie comme elle vient et non comme il faudrait qu’elle soit. L’Évangile ne craint pas de nous présenter les moments difficiles, et même conflictuels que les disciples ont traversés.

Recomposons la scène. Ils avaient tué Jésus ; certaines femmes disaient qu’il était vivant (Lc 24, 22-24). Même si elles ont vu Jésus Ressuscité, l’évènement est si fort que les disciples auront besoin de temps pour comprendre ce qui s’est passé. Luc dit : “leur joie était telle qu’ils ne pouvaient pas croire”. Il leur faudra du temps pour comprendre ce qu’il leur est arrivé. Compréhension qui leur viendra à la Pentecôte, avec l’envoi de l’Esprit Saint. L’apparition du Ressuscité prendra du temps pour trouver une place dans le cœur des siens.

Les disciples retournent à leurs lieux d’origine. Ils vont faire ce qu’ils savent faire : pêcher. Non pas tous, seuls quelques-uns. Divisés ? Dispersés ? Nous ne le savons pas. Ce que nous disent les Écritures, c’est qu’ils n’ont rien pêché. Les filets sont vides.

Cependant il y avait un autre vide qui pesait inconsciemment sur eux : le désarroi et le trouble à cause de la mort de leur Maître. Il n’est plus, il a été crucifié. Cependant ce n’était pas seulement lui qui a été crucifié, mais eux aussi, parce que la mort de Jésus a mis en évidence un tourbillon de conflits dans le cœur de ses amis. Pierre l’a renié, Judas l’a trahi, les autres ont fui et se sont cachés. Seule une poignée de femmes et le disciple bien-aimé sont restés. Les autres s’en sont allés. En l’espace de quelques jours, tout s’est effondré. Ce sont les heures de désarroi et de trouble dans la vie du disciple. Dans les moments « où la poussière des persécutions, des épreuves, des doutes, etc. est soulevée par les évènements culturels et historiques, il n’est pas facile trouver le chemin à suivre. Il existe diverses tentations propres à ces moment-là : agiter des idées, ne pas prêter l’attention adéquate au problème, faire trop de cas des persécuteurs… Et il me semble que la pire de toutes les tentations, c’est de rester là à ruminer le chagrin » (Jorge M. Bergoglio, Las cartas de la tribulación, 9, Ed. Diego de Torres, Buenos Aires 1987.). Oui, rester là à ruminer le chagrin. Et c’est ce qui est arrivé aux disciples.

Comme nous le disait le Cardinal Ezzati, « la vie sacerdotale et la vie consacrée au Chili ont traversé et traversent des heures difficiles de turbulences et des difficultés non négligeables. Parallèlement à la fidélité de l’immense majorité, l’ivraie du mal s’est développée avec son cortège de scandale et d’abandon ».

Moment de turbulences. Je connais la douleur qu’ont signifiée les cas d’abus commis sur des mineurs et je suis de près ce que l’on fait pour surmonter ce grave et douloureux mal. Douleur pour le mal et la souffrance des victimes et de leurs familles, qui ont vu trahie la confiance qu’elles avaient placée dans les ministres de l’Église. Douleur pour la souffrance des communautés ecclésiales, et douleur pour vous, frères, qui, en plus de l’épuisement dû à votre dévouement, avez vécu la souffrance qu’engendrent la suspicion et la remise en cause, ayant pu provoquer chez quelques-uns ou plusieurs le doute, la peur et le manque de confiance. Je sais que parfois vous avez essuyé des insultes dans le métro ou en marchant dans la rue, qu’être « habillé en prêtre » dans beaucoup d’endroits se « paie cher ». C’est pourquoi je vous invite à ce que nous demandions à Dieu de nous donner la lucidité d’appeler la réalité par son nom, le courage de demander pardon et la capacité d’apprendre à écouter ce que le Seigneur est en train de nous dire, et ne pas ruminer le chagrin.

J’aimerais ajouter en outre un autre aspect important. Nos sociétés sont en train de changer. Le Chili d’aujourd’hui est bien différent de celui que j’ai connu dans ma jeunesse, quand je me formais. Sont en train de naître de nouvelles et différentes formes culturelles qui ne cadrent pas avec les repères connus. Et il faut reconnaître que, souvent, nous ne savons pas comment nous insérer dans ces nouvelles circonstances. Souvent, nous rêvons des « oignons d’Égypte » et nous oublions que la terre promise est devant, pas derrière. Que la promesse date d’hier mais est faite pour l’avenir. Et nous pouvons donc céder à la tentation de nous enfermer et de nous isoler pour défendre nos approches qui finissent par devenir rien de plus que de bons monologues. Nous pouvons être tentés de penser que tout va mal, et au lieu d’annoncer une « bonne nouvelle », la seule chose que nous annonçons, c’est l’apathie et la désillusion. Ainsi nous fermons les yeux face aux défis pastoraux en croyant que l’Esprit n’aurait rien à dire. Ainsi nous oublions que l’Évangile est un chemin de conversion, non seulement pour « les autres », mais pour nous aussi.

Que cela nous plaise ou pas, nous sommes invités à affronter la réalité telle qu’elle se présente à nous. La réalité personnelle, communautaire et sociale. Les filets –affirment les disciples- sont vides, et nous pouvons comprendre les sentiments que cela génère. Ils reviennent à la maison sans grandes aventures à raconter ; ils reviennent à la maison les mains vides ; ils reviennent à la maison, abattus.

Que reste-t-il de ces disciples forts, enthousiastes, qui se donnaient des airs, qui se sentaient choisis et qui avaient tout quitté pour suivre Jésus ? (cf. Mc 1, 16-20) ; que reste-t-il de ces disciples sûrs d’eux-mêmes prêts à aller en prison et qui iraient jusqu’à donner leur vie pour leur Maître (cf. Lc 22, 33), et qui pour le défendre voulaient faire descendre du feu sur la terre (cf. Lc 9, 54) ; pour lequel ils dégaineraient l’épée et combattraient ? (cf. Lc 22, 49-51), que reste-t-il du Pierre qui apostrophait son Maître sur la manière dont celui-ci devrait gérer sa vie et sur son programme de rédemption ? Le chagrin (cf. Mc 8, 31-33).

2. Pierre bénéficiaire de miséricorde, la communauté bénéficiaire de miséricorde

C’est l’heure de vérité dans la vie de la première communauté. C’est l’heure où Pierre a été confronté à une partie de lui-même. À la partie de sa vérité que tant de fois il n’a pas voulu voir. Il a fait l’expérience de ses limites, de sa fragilité, de son être de pécheur. Pierre, l’homme de tempérament, le chef impulsif et sauveur, avec une bonne dose d’autosuffisance et un excès de confiance en lui-même ainsi qu’en ses capacités, a dû accepter sa faiblesse et son péché. Il était aussi pécheur que les autres, il était aussi démuni que les autres, il était aussi fragile que les autres. Pierre a déçu celui qu’il avait promis de protéger. Heure cruciale dans la vie de Pierre.

Comme disciples, comme Église, la même chose peut nous arriver : il existe des moments où nous ne nous retrouvons pas devant nos exploits, mais devant notre faiblesse. Heures cruciales dans la vie des disciples, pourtant c’est en ces heures que naît l’apôtre. Laissons-nous guider par le texte.

« Quand ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment plus que ceux-ci ?” » (Jn 21, 15).

Après le repas, Jésus invite Pierre à faire un tour et l’unique parole est une interrogation, une interrogation d’amour : M’aimes-tu ? Jésus ne s’oriente pas vers la réprimande ni vers la condamnation. La seule chose qu’il veut faire, c’est de sauver Pierre. Il veut le sauver du danger de rester enfermé dans son péché, de rester là à ‘‘ruminer’’ le chagrin, fruit de ses limites ; le sauver du risque de laisser s’effondrer, à cause de ses limites, tout ce qu’il avait vécu de bien avec Jésus. Jésus veut le sauver de l’enfermement et de l’isolement. Il veut le sauver de cette attitude destructrice qui consiste à se faire passer pour une victime, ou au contraire, à tomber dans un « toujours le même » et qui, au bout du compte, finit par édulcorer n’importe quel engagement avec le relativisme le plus nocif. Il veut le libérer du fait de considérer celui qui s’oppose à lui comme un ennemi, ou de ne pas accepter avec sérénité les contradictions ou les critiques. Il veut le libérer de la tristesse et spécialement de la mauvaise humeur. Avec cette question, Jésus invite Pierre à écouter son cœur et à apprendre à discerner. Car « ce n’est pas le propre de Dieu de défendre la vérité au détriment de la charité, ni la charité aux dépens de la vérité, ou l’équilibre au détriment des deux, il faut discerner. Jésus veut éviter que Pierre ne devienne un vrai destructeur, ou un menteur charitable ou une personne perplexe paralysée » (cf. Ibid.), comme cela peut nous arriver dans ces situations.

Jésus a interrogé Pierre sur son amour et il a insisté auprès de lui jusqu’à ce qu’il puisse lui donner une réponse réaliste : « Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime » (Jn 21, 17). C’est ainsi que Jésus l’a confirmé dans sa mission. C’est ainsi qu’il devient définitivement son apôtre.

Qu’est-ce qui consolide Pierre comme apôtre ? Qu’est-ce qui nous maintient apôtres ? Une seule chose : « nous avons été traités avec miséricorde », « nous avons été traités avec miséricorde » (1 Tm 1, 12-16). « Au cœur de nos péchés, de nos limites, de nos misères ; au milieu de nos nombreuses chutes, Jésus Christ nous a vus, il s’est approché, il nous a donné sa main et nous a traités avec miséricorde. Chacun d’entre nous pourrait en faire mémoire, en repensant à toutes les fois où le Seigneur l’a vu, l’a regardé, s’est approché et l’a traité avec miséricorde » (Message Vidéo au CELAM à l’occasion du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde sur le Continent américain, 27 août 2016). Je vous invite à le faire. Nous ne sommes pas ici parce que nous serions meilleurs que les autres. Nous ne sommes pas des superhéros qui, de leur hauteur, descendent pour rencontrer des « mortels ». Mais plutôt, nous sommes envoyés avec la conscience d’être des hommes et des femmes pardonnés. Et c’est la source de notre joie. Nous sommes consacrés, pasteurs à la manière de Jésus blessé, mort et ressuscité. Le consacré – et quand je dis consacrés je veux dire tous ceux qui sont ici – est celui qui trouve dans ses blessures les signes de la Résurrection. Il est celui qui peut voir dans les blessures du monde la force de la Résurrection. Il est celui qui, à la manière de Jésus, ne va pas à la rencontre de ses frères avec le reproche et la condamnation.

Jésus Christ ne se présente pas aux siens sans ses blessures ; précisément c’est grâce à ses blessures que Thomas peut confesser sa foi. Une Église avec des blessures est capable de comprendre les blessures du monde d’aujourd’hui, et de les faire siennes, de les porter en elle-même, d’y prêter attention et de chercher à les guérir. Une Église avec des blessures ne se met pas au centre, ne se croit pas parfaite, mais elle place au centre le seul qui peut guérir les blessures et qui a pour nom : Jésus Christ.

La conscience d’être nous-mêmes blessés nous libère ; oui, elle nous libère du risque de devenir autoréférentiels, de nous croire supérieurs. Elle nous libère de cette tendance « prométhéenne de ceux qui, en définitive, font confiance uniquement à leurs propres forces et se sentent supérieurs aux autres parce qu’ils observent des normes déterminées ou parce qu’ils sont inébranlablement fidèles à un style catholique justement propre au passé » (Exhort. ap. Evangelii Gaudium, n.94).

En Jésus, nos blessures sont ressuscitées. Elles nous rendent solidaires ; elles nous aident à détruire les murs qui nous enferment dans une attitude élitiste pour nous encourager à construire des ponts et aller à la rencontre de tant de personnes assoiffées du même amour miséricordieux que seul Christ peut nous offrir. Que de fois « rêvons-nous de plans apostoliques, expansionnistes, méticuleux et bien dessinés, typiques des généraux défaits ! Ainsi nous renions notre histoire d’Église, qui est glorieuse en tant qu’elle est histoire de sacrifices, d’espérance, de lutte quotidienne, de vie dépensée dans le service, de constance dans le travail pénible, parce que tout travail est accompli à la sueur de notre front » (Ibid., n.96). Je vois avec une certaine préoccupation qu’il existe des communautés qui vivent, mues plus par le découragement de ne plus être à l’affiche, par le souci d’occuper les espaces, de paraître et de se montrer, que par celui de se retrousser les manches et de sortir afin de toucher la réalité difficile de notre peuple fidèle.

Qu’elle est lourde d’interrogation, la réflexion de ce saint chilien qui faisait remarquer : « Elles seront, en effet, fausses méthodes toutes celles qui seraient imposées en raison de l’uniformité ; toutes celles qui prétendent nous conduire à Dieu en nous faisant perdre de vue nos frères ; toutes celles qui nous font fermer les yeux sur l’univers, au lieu de nous apprendre à les ouvrir pour tout élever vers le Créateur de tout être ; toutes celles qui rendent égoïstes et nous conduisent à nous replier sur nous-mêmes » (San Alberto Hurtado, Discurso a jóvenes de la Acción Católica, 1943).

Le peuple de Dieu n’attend pas de nous ni nous demande que nous soyons des superhéros, il veut des pasteurs, des hommes et des femmes consacrés, qui aient de la compassion, qui sachent tendre la main, qui sachent s’arrêter devant la personne à terre et, comme Jésus, qui aident à sortir de cette obsession de « ruminer » le chagrin qui empoisonne l’âme.

3. Pierre transfiguré, la communauté transfigurée

Jésus invite Pierre à discerner et, ainsi, commencent à prendre force de nombreux évènements de la vie de Pierre, comme le geste prophétique du lavement des pieds. Pierre, lui qui a résisté avant de se laisser laver les pieds, commence à comprendre que la véritable grandeur passe par le fait de se faire petit et serviteur (« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » [Mc. 9,35]).

Quelle pédagogie de la part de notre Seigneur ! Du geste prophétique de Jésus à l’Église prophétique qui, lavée de son péché, n’a pas peur de sortir pour servir une humanité blessée.

Pierre a connu dans sa chair la blessure non seulement du péché, mais aussi de ses propres limites et faiblesses. Pourtant il a découvert en Jésus que ses blessures peuvent être un chemin de Résurrection. Connaître Pierre abattu pour connaître Pierre transfiguré est l’invitation à passer d’une Église de personnes abattues en proie au chagrin à une Église servante des nombreuses personnes abattues qui se trouvent à nos côtés. Une Église capable de se mettre au service de son Seigneur en celui qui a faim, en celui qui est prisonnier, en celui qui a soif, en celui qui est expulsé, en celui qui est nu, en celui qui est malade… (Mt 25, 35). Un service qui ne s’identifie pas à de l’assistanat ou à du paternalisme, mais à une conversion du cœur. Le problème n’est pas seulement de donner à manger au pauvre, ou de vêtir celui qui est nu, ou d’être aux côtés de celui qui est malade, mais de considérer que le pauvre, la personne nue, le malade, le prisonnier, la personne expulsée sont dignes de s’asseoir à nos tables, de se sentir « à la maison » parmi nous, de se sentir en famille. C’est le signe que le Royaume des Cieux est parmi nous. C’est le signe d’une Église qui a été blessée par son péché, a obtenu miséricorde da la part de son Seigneur, et qui est devenue prophétique par vocation.

Redevenir prophétique, c’est renouveler notre engagement à ne pas vouloir un monde idéal, une communauté idéale, un disciple idéal pour vivre ou pour évangéliser, mais c’est créer les conditions afin que chaque personne abattue puisse rencontrer Jésus. On n’aime pas les situations ni les communautés idéales, on aime les personnes.

La reconnaissance sincère, douloureuse et priante de nos limites, loin de nous éloigner de notre Seigneur, nous permet de revenir vers Jésus en sachant qu’il « peut toujours, avec sa nouveauté, renouveler notre vie et notre communauté, et même si la proposition chrétienne traverse des époques d’obscurité et de faiblesses ecclésiales, elle ne vieillit jamais… Chaque fois que nous cherchons à revenir à la source pour récupérer la fraîcheur originale de l’Évangile, surgissent des voies nouvelles, des méthodes créatives, d’autres formes d’expression, des signes plus éloquents, des paroles chargées de sens renouvelé pour le monde d’aujourd’hui » (Exhort. ap. Evangelii Gaudium, n.11). Que cela nous fait du bien à nous tous de laisser Jésus renouveler nos cœurs !

Quand je commençais cette rencontre, je vous disais que nous venions pour renouveler notre oui, avec enthousiasme, avec passion. Nous voulons renouveler notre oui, mais un oui réaliste, parce qu’il est soutenu par le regard de Jésus. Je vous invite à faire dans votre cœur, quand vous serez rentrés chez vous, une espèce de testament spirituel, à la manière du Cardinal Raul Silva Henriquez. Cette belle prière qui commence en disant :

« L’Église que j’aime est la Sainte Église de chaque jour… la tienne, la mienne, la Sainte Église de chaque jour…

Jésus Christ, l’Évangile, le pain, l’Eucharistie, le Corps du Christ humble chaque jour. Avec des visages de pauvres et des visages d’hommes et de femmes qui chantaient, qui luttaient, qui souffraient. La Sainte Église de chaque jour ».

Je te demande : Comment est l’Église que tu aimes ? Aimes-tu cette Église blessée qui trouve la vie dans les plaies de Jésus ?

Merci pour cette rencontre. Merci pour l’opportunité de renouveler avec vous le « Oui ». Que Notre-Dame du Carmel vous couvre de son manteau.

Et s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi.

Pape François 🔸

Le peuple de Dieu n’attend pas de nous ni nous demande que nous soyons des superhéros, il veut des pasteurs, des hommes et des femmes consacrés, qui aient de la compassion, qui sachent tendre la main, qui sachent s’arrêter devant la personne à terre et, comme Jésus, qui aident à sortir de cette obsession de « ruminer » le chagrin qui empoisonne l’âme.

Pape François
Explications :

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La Mission. Sortir vers les horizons de Dieu. Retraite spirituelle à Ars. Province de France (22-27 Octobre 2017) Cinquième Jour

La Mission. Sortir vers les horizons de Dieu.

Retraite spirituelle à Ars. Province de France (22-27 Octobre 2017) Quatrième Jour

La retraite est un parcours dans le désert. Mon rôle est de vous guider. J’ai cherché à m’inspirer de plusieurs figures bibliques. La première qui m’est venue à l’esprit est celle de Moïse, qui transmit au peuple la Loi. C’est un modèle très exigeant. Un autre guide est le démon. C’est vraiment de la racaille comme modèle pourrait-on dire dans une certaine façon peu commode de parler. La troisième figure est la personne qui dans le désert apporte au prophète Elie du pain et de l’eau, mais ensuite se retire, afin de permettre à Elie de monter tout seul sur la Montagne de Dieu. Moi je ne vous donnerai pas grand-chose, mais seulement de l’eau et du pain. C’est à vous de faire le reste.

Cinquième jour

Chartreux ou apôtres ?

 

« Un vent qui ne laisse pas reposer la poussière »

Alors il se mit à leur dire : « Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre. » Tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche. Ils se disaient : « N’est-ce pas là le fils de Joseph ? » Mais il leur dit : « Sûrement vous allez me citer le dicton : “Médecin, guéris-toi toi-même”, et me dire : “Nous avons appris tout ce qui s’est passé à Capharnaüm ; fais donc de même ici dans ton lieu d’origine !” » (Lc 4,21-23)

La première réaction des personnes présentes dans la synagogue était d’abord l’étonnement. Elles venaient d’entendre des paroles jamais dites ou prononcées par quelqu’un auparavant. David Maria Turoldo les appelle « Un vent qui ne laisse pas dormir la poussière ». Plusieurs fois les paroles de Saint Vincent, et plus encore les nôtres, ont été des paroles en l’air, des paroles de poussière, des paroles de rêves, justes des paroles en fait. Mais à Folleville et à Châtillon, il n’en fut ainsi.

A Nazareth, devant le premier étonnement des gens, s’est constitué un front des « bien penseurs ». Si les paroles du fils du charpentier étaient donc vraies, alors s’effondraient tout ce en quoi les gens avaient cru jusque-là. Ils avaient compris, ces « bons penseurs », que Jésus les accusait de s’être trompés sur Dieu. Pouvait-on accepter et croire en un Dieu sans Temple et sans terre, qui guérit les lépreux et qui habite la douleur des gens ? En plus, il prétendait accomplir et parfaire la Loi, indiquant qu’il ne suffisait pas de l’observer, mais qu’il était nécessaire de se libérer de la pauvreté de la malédiction, briser les chaînes des prisonniers, ouvrir les yeux des aveugles et relever l’homme opprimé, sans aucun profit pour soi, ce qui était trop pour ces interlocuteurs. Et pour cela, ils le conduisirent au sommet de la montagne pour le jeter dans le ravin.

Cela arrive très souvent sinon toujours. Nous voulons un Dieu distributeur des faveurs comme un bancomat, et non Celui qui prétend changer nos cœurs. Dieu doit-il punir les méchants et récompenser les bons, comme le demandait le pharisien du temple dans la parabole de Lc 18, 9-14 ? Dieu doit-il combattre en leur faveur, comme le prétendaient les protagonistes des guerres de religion, mais ne surtout pas inviter les évêques à renoncer à leurs privilèges ? Faut-il que les pauvres soient contents, sans exiger que les biens de l’Eglise soient considérés comme le sang des pauvres ? Faut-il dire maintenant qu’il est important d’abord, de défendre les 99 brebis et s’il y a du temps et de la disponibilité personnelle, aller à la recherche de la brebis perdue ? C’est-à-dire tout le contraire de l’évangile ?

Missionnaires de la Miséricorde

Le Pape François a dit que « l’évangélisation devrait utiliser le langage de la miséricorde, fait de gestes et attitudes concrètes, avant tout genre de paroles ». et il faut « aller vers les autres », dialoguant avec tous. « Dans notre temps se vérifie plutôt une culture de l’indifférence vis-à-vis de la foi », dit le Pape François aux chrétiens ; ainsi donc, par le témoignage de leur vie, ils sont appelés à susciter un questionnement chez ceux qui les voient vivre et qu’ils rencontrent : « pourquoi vivent-ils comme ça ? Qu’est ce qui les motive ? ». « Ce dont nous avons le plus besoin, spécialement en ces temps qui sont les nôtres, c’est les témoins crédibles qui rendent l’évangile visible par leur vie et leurs paroles, réveillant le désir de Jésus Christ chez les autres ».

Nous missionnaires, sommes nés d’une confession. Nous sommes nés pour témoigner de la miséricorde, non pour être gardiens de l’éthique.

Paul écrivait aux corinthiens : « Malheur à moi si je n’annonce l’évangile » (1Co 9, 16). Evangéliser pour Paul était une nécessité. Raison pour laquelle il était toujours en chemin, sur les routes ; pas sur les sentiers battus, mais à la recherche de nouvelles voies, allant au-delà des frontières et se dépassant toujours lui-même. Il y avait toujours une parole qui suscitait et provoquait sa motivation : « n’enchaine pas » (2Tm 2, 9), et il annonçait avec franchise et de façon intempestive la Parole (Ac 28, 31).

Notre congrégation est née pour aller dans les rues voir même y mourir : « les missionnaires devraient s’estimer heureux s’ils devenaient pauvres pour avoir pratiquer la charité envers les autres. Il n’y a cependant aucune crainte à le devenir à le devenir par cette voie, à moins qu’ils ne se méfient de la bonté de Notre Seigneur et de la vérité de sa parole. Si jamais Dieu permettait qu’ils fussent réduits à la nécessité d’aller servir comme vicaires dans les villages pour trouver de quoi vivre, ou aussi que l’un d’entre eux fusse contraint de mendier le pain ou se coucher le long d’une haie, tout déchiré et engourdi par le froid, et dans cet état qu’on lui demande : ” Pauvre prêtre de la Mission, qui t’a réduit à un tel état ?”, quelle joie, Messieurs, de pouvoir répondre : “C’est la charité”. Combien ce pauvre prêtre serait estimé de Dieu et des anges ! » (XI, 76s).

Par après les choses se sont un peu cimentées. Nous sommes devenus les chapelains des paroisses réelles, les prédicateurs des retraites au clergé de Rome, les dirigeants de prestigieuses universités dans plusieurs endroits du monde. Nous avons peut-être perdu le flair de retrouver les signes de la grâce. Nous avons eu peur des ouvertures audacieuses. L’humilité est devenue une excuse pour ne pas être créatifs. Plutôt que d’annoncer nous avons préféré expliquer, plutôt que de consoler nous avons enseigné, plutôt que proposer la sottise de la croix et la puissance de la résurrection (1Co 1, 18-25) nous avons fait recours aux motifs rationnels. Nous avons fait des prosélytes ou des témoins ?

Temps d’utopie ?

S’adressant aux personnes consacrées le Pape François a prononcé ces paroles touchantes : « Je n’attends pas de vous que vous mainteniez vives les utopies, mais que vous sachiez créer d’autres lieux, où se vit la logique évangélique du don, de la fraternité, de l’accueil de la diversité, de l’amour réciproque » (Lettre Apostolique aux consacrés, Rome le 21 Novembre 2014, II, 2).

L’utopie est l’île qui n’existe pas. Un lieu de fantaisie où on vit de souvenirs. On vénère la sainteté du fondateur, mais sans l’imiter (à une époque on disait que la France conservait le corps de Saint Vincent, l’Italie son vêtement et l’Espagne son esprit). On se souvient de la fraîcheur des origines, mais avec un visage triste. Les communautés qui vivent dans l’utopie sont comme les vieilles actrices qui ont peur d’apparaître en public. Elles portent des lunettes sombres, se roulent une écharpe au cou et font tout pour cacher des visages jadis séduisants mais aujourd’hui fanés.

Un institut de vie consacrée a un rythme de vie lié à la présence du charisme. Plusieurs congrégations sont des Musées, des cimetières. Voulons-nous rajeunir comme de vieilles actrices de cabaret ou voulons-nous “renaître” ?

Les signes du vieillissement, de la maladie et de la proximité de la mort sont :
  • Quand nous sommes tendus, mécontents, arides, acides, incapables de créativité, de tenter des choses nouvelles par peur d’admettre des faillites.
  • Quand nous faisons plus attention au nombre des membres qu’à leur qualité.
  • Quand on fait comme la tortue, qui se renferme dans sa carapace. Nous devenons autoréférentiels. Nous nous souvenons de comment nous étions bons, importants, loués. Aux Visiteurs nous offrons les reliques du fondateur ou des cartes avec les fanions des fondations dans le monde. Nous oublions que notre devoir d’état n’est pas d’annoncer Saint Vincent mais l’évangile.
  • Quand nous nous préoccupons plus de maintenir l’œuvre que la prophétie de l’œuvre.
  • Quand nous citons les paroles des fondateurs, sans accomplir des œuvres et sans chercher à sortir des sécurités de nos territoires, pour nous diriger vers de nouvelles frontières.
  • Quand nous sommes spirituellement anémiés, médiocres, sans passion, sans espérance.
  • Quand la vie spirituelle se limite à souligner des livres, à bâiller de psaumes, à accumuler l’ennui, à prier machinalement, à utiliser les confessions comme crème de protection contre le mal, sans nous enivrer du désir du ciel, sans se revêtir des ailes de l’aigle et voler dans la contemplation.
Le Temps de sortir

Le Pape François parle très souvent de “sortir” («aller»: 15/10/17). La sortie est comme celle de Lazare du sépulcre : « Lazare vient dehors » (Jn 11, 43). On ne sort pas par la volonté des hommes : « c’est l’Esprit qui donne la vie » (Jn 6, 63). Le Pape s’est toujours souvenu de son prédécesseur Benoît XVI qui a dit que « l’Eglise grandit par le témoignage et non par le prosélytisme. Le témoignage qui peut vraiment attirer est celui porté vers le souci des autres. C’est ça le témoignage, le “martyre” de la vie religieuse. Et pour les gens c’est un “signal d’alarme”. Les religieux, par leur vie, disent aux gens : ” qu’est ce qui se passe ? Ces personnes me disent quelque chose ! ces personnes vont au-delà des horizons mondains ! voilà – poursuit le Pape, citant Benoît XVI – la vie religieuse doit permettre la croissance de l’Eglise par la voie de l’attraction ». Dans une homélie à Sainte Marthe il a dit : « quand les gens, les peuples, voient ce témoignage d’humilité, de petitesse, de mansuétude, ils éprouvent le besoin dont parle le prophète Zacharie : “Nous voulons venir avec vous !” Les gens éprouvent ce besoin devant le témoignage de charité, de cette charité humble, sans prétention, sans condescendance ni suffisance, humble vraiment, une charité qui adore et sert ».

On parle de crise et de coucher du soleil de la vie consacrée. Ce qui pour certains est un prélude de mort, est pour moi une occasion incroyable de reprise. C’est une invitation à renaître, à ressusciter. A sortir.

La vie consacrée est “sortie” seulement si elle est charismatique, c’est-à-dire si elle est conduite par le Saint Esprit.

Les charismes 

A l’époque où j’étudiais la théologie on ne cessait de nous répéter que le temps des charismes était fini avec la mort du dernier apôtre. Cette thèse fût soutenue pendant le Concile Vatican II par le Cardinal Ruffini, qui s’opposait à l’insertion du terme dans la Constitution dogmatique Lumen Gentium. Le Cardinal voulait une Eglise de pierres, sans vie et sans voix. La Constitution dogmatique Lumen Gentium par contre, parle de “conduite” et “sanctification” du peuple de Dieu au moyen des charismes qui peuvent être élargis à tous les membres de l’Eglise, dilatant ainsi l’intervention de l’Esprit et son action (LG 2)

Le mot charisme dérive du grec “charis” qui signifie grâce. Nous savons à présent que le mot Grâce signifie don de l’Esprit qui nous permet de participer, sans aucun mérite de notre part, à la vie divine. Ce don initiale et fondamentale est accompagné de bien d’autres dons, comme ceux de foi, espérance et charité (les vertus théologales) et d’autres dons spirituels qui servent au bien commun de l’Eglise. Par exemple fonder une communauté, initier une œuvre, illuminer une époque par la production d’un livre particulier (Sainte Thérèse de Lisieux et L’histoire d’une âme).

Saint Vincent a eu un charisme, c’est-à-dire a reçu de Dieu le don de « susciter une famille (la famille vincentienne) donnée par Dieu pour le service et l’évangélisation des pauvres ». Il comporte un élément commun, la sequela Christi, et une mission particulière dans l’Eglise, c’est-à-dire le service et l’évangélisation des pauvres.

Le charisme est quelque chose de vivant. Il a eu diverses phases : la phase spontanée (les débuts), la phase normative (celle de l’organisation, des règles, de la création et solidification des structures, réformes conciliaires), la phase du déclin (déclin institutionnel et spirituel). Après cette troisième phase s’est ouvert un carrefour où il fallait choisir : ou la mort ou la reprise (renouvellement).

La phase des débuts est celle durant laquelle le Saint a réuni les premiers missionnaires et les premières sœurs, où il a formé ses disciples ; avec eux il expérimenté la joie de construire quelque chose de nouveau. La seconde phase est née juste après sa mort. De fait les missionnaires se spécialisent dans la prédication. Cependant ils renoncèrent aux hôpitaux et aux œuvres de charité. De ces deux secteurs s’en occupèrent les sœurs. Cette attitude justifiait bien l’image d’une Eglise qui sépare dangereusement Evangile et promotion humaine. Puis en France la Congrégation de la Mission devint importante. Le sac de Saint Lazare (13/08/1789) fut le premier acte de la Révolution.

Les sœurs s’étaient consacrées aux visites à domicile. Puis quand montèrent les grands hôpitaux, les sœurs devinrent moniales. De fait elles perdirent l’agilité des origines et devinrent “religieuses”. Dans ces conditions le missionnaire et la sœur idéals devaient être des personnes posées, prudentes, avec le regard abaissé, observant la règles. Mais qui ne prirent jamais d’initiative. Qui ne firent preuve d’aucune personnalité propre. Comme de simples hommes et femmes de rangs sans véritables leaders ou chefs.

Dans la moitié du XVIIIème siècle, les deux familles étaient en grand déclin. On observait la discipline, mais on ne vivait pas le charisme. D’où la grave crise à l’époque de la Révolution française. Le Père Jean Baptiste Etienne prit en main la double famille et provoqua un réveil salutaire. Il sut donner une forte réponse aux signes des temps qui exigeaient des supérieurs de communautés le charisme de personnes décisives, qui voulaient atteindre des objectifs courageux (et l’ouverture missionnaire fût très importante), il réussit à rénover et raviver le charisme, et provoqua un profond renouvellement dans la prière. A partir du XIXème siècle les sœurs augmentèrent en nombre de façon grandiose. La vocation leur permettait de sortir de leur pays, d’étudier, de voyager. Si une sœur était supérieure ou économe elle pouvait exercer une activité d’entrepreneur. La vocation était une issue de secours, un exode vers la liberté. On formait des personnes libres, capables de décider, avec une forte personnalité (combien de supérieurs dotés de qualités extraordinaires avons-nous connu !). Puis vint la peur. On préférait dans l’éducation et la formation communiquer ou transmettre les comportements. Les personnes devaient être dociles. Sans personnalité. La liberté faisait peur. Le charisme de la charité que Saint Vincent disait « inventive à l’infinie » était désormais prudemment canalisé. On disait qu’il fallait répéter le Saint, ses paroles, mais pas son courage. Le mot d’ordre était de faire ce que Saint Vincent avait fait, mais pas ce qu’il ferait aujourd’hui. C’était plus sûr. Le charisme fût réduit à une exécution répétitive d’une partition déjà éprouvée. La peur était plus présente que l’Esprit.

La phase que nous vivons est comme un redémarrage, une reprise, un nouveau départ. Nous avons renouvelé les structures. Mais le renouvellement des structures présuppose le renouvellement intérieur (un rapport plus profond avec le Seigneur, un nouveau zèle, nouvelle volonté de prier, ouverture de nouvelles œuvres) et le renouvellement communautaire (repenser le vivre ensemble communautaire, capacité de décider, disponibilité à changer). La source de créativité qui semblait avoir tarie s’est réouverte. Peut-on dire que le charisme soit en pleine éclosion et renaissance ?

Comment “sortir” ?

Voir les choses à partir des périphéries. C’est là une des expressions phares du Pape François. « Il ne sert à rien d’être au centre d’une sphère. Pour nous comprendre nous devons voir la réalité de plusieurs points de vue différents ». Citant le Père Arrupe, le Pape dit « qu’un temps de contact réel avec les pauvres est nécessaire. Pour moi cela est vraiment important : il faut connaître la réalité par expérience, consacrer du temps pour aller aux périphéries pour connaître vraiment la réalité et le vécu des gens. S’il n’en n’est pas ainsi, alors on court le risque d’être des idéologistes abstraits ou des fondamentalistes, et cela n’est vraiment pas sain ». Le Pape ajoute : « celui qui travaille avec les jeunes ne peut plus s’arrêter au niveau des discours bien arrangés et bien structurés comme un traité, parce que ces choses glissent très rapidement sur le dos des jeunes. Il faut un langage nouveau, une nouvelle façon de dire les choses. Aujourd’hui Dieu nous demande de : sortir du nid qui nous contient pour être envoyés. Celui qui par la suite vit sa consécration dans le cloître, vit cette torsion intérieure dans la prière afin que l’évangile puisse croître. L’accomplissement du mandat évangélique “Allez partout le monde entier et proclamez l’évangile à toute créature” (Mc 16, 15) peut se réaliser avec cette clé herméneutique déplacée vers les périphéries existentielles et géographiques. C’est la manière la plus concrète d’imiter Jésus, Lui qui est allé vers toutes les périphéries. Jésus est allé vers tous, vraiment vers tous ».

La crise de la vie consacrée n’est pas de nature morale, mais beaucoup plus existentielle, de signification, de sens de mission. Nous devons retrouver notre mission et vocation « d’illuminer le futur ». On doit retourner à la prophétie, réveiller le prophétisme de la vie consacrée. A cet effet le Pape a dit : « La prophétie fait du bruit, du vacarme, on dirait un “bazar”. Mais en réalité son charisme est celui d’être levain : la prophétie annonce l’esprit de l’évangile ».

Comment est ce sentier, cette route sur laquelle nous devons marcher pour sortir ? goudronnée, pleine de trous, une voie dans le désert, une piste dans la jungle ? Personne ne le sait. Comme dit Antonio Machado : pèlerin, il n’y a pas de route, on se fait un chemin en marchant.

Nous observons un fait nouveau. En Amérique et en Asie les vocations augmentent. Je me suis posé une question et j’ai trouvé la réponse dans les propos du Pape François, dans certaines de ses réponses : « Il y a une volonté du Seigneur dans tout cela. Il y a des Eglises qui donnent des fruits nouveaux à présent. Peut-être auparavant elles n’étaient pas aussi fécondes, mais maintenant elles le sont. Cela oblige naturellement à repenser l’inculturation du charisme. Le charisme est un, mais comme disait Saint Ignace, il faut le vivre selon les lieux, les temps (les époques) et les personnes. Le charisme n’est pas une bouteille d’eau distillée. Il faut le vivre avec l’énergie, le relisant aussi culturellement. Mais dans ce cas il y a un risque de se tromper, me direz-vous, de commettre des erreurs. C’est risqué. Bien sûr, c’est risqué : ne commettrons toujours des erreurs il n’y a aucun doute à cela. Mais cela ne devrait pas nous freiner, parce qu’alors il y a le risque de commettre des erreurs plus grandes. En fait nous devons toujours demander pardon et regarder avec beaucoup de honte les échecs apostoliques qui ont été causées par le manque de courage. Pensons par exemple aux intuitions de pionniers de Matteo Ricci qui à son époque avaient été laissées de côté ». Le Pape ajoute : « inculturer le charisme est fondamental, et cela ne signifie jamais le relativiser. Nous ne devons pas rendre le charisme rigide et uniforme. Quand nous uniformisons nos cultures, alors nous tuons le charisme ».

La formation

« La formation des candidats – nous l’a rappelé le Pape François – est fondamentale. Il y a quatre piliers de la formation : spirituelle, intellectuelle, communautaire et apostolique. Le fantôme à combattre est celui de l’image de la vie religieuse perçue comme un refuge devant un monde « externe » difficile et complexe. Les quatre piliers doivent interagir dès les premiers moments de la formation (le premier jour d’entrée au noviciat), et ne doivent pas être structurés en séquence séparées. Il doit y avoir une interaction entre ces piliers ».

Je me souviens que durant mon noviciat on ne parlait presque jamais du fondateur et encore moins du charisme. Tout était considéré comme acquis.

A notre temps on parlait de sujets. On ne pouvait pas répliquer aux anciens. Le novice idéal était docile. « La culture ordinaire – a suggéré le Pape François – est beaucoup plus riche et conflictuelle que celle vécue à notre époque, à notre temps, il y a de cela plusieurs années. Notre culture était plus simple et ordonnée. Aujourd’hui l’inculturation requiert un comportement divers. Par exemple : on ne résout pas les problèmes en interdisant de faire ceci ou cela. Il faut assez de dialogue, assez de confrontation. Pour éviter les problèmes dans certaines maisons de formation, les jeunes serrent les dents, cherchent à ne pas commettre des erreurs évidentes, ils cherchent à rester en règle en faisant plusieurs sourires, en attendant qu’on lui dise un jour ” bien tu as fini la formation”. Ça c’est de l’hypocrisie, fruit du cléricalisme qui est un mal des plus terribles. Je l’ai déjà dit aux évêques de la Conférence Episcopale Latino-américaine (CELAM) cet été à Rio de Janeiro : il faut vaincre cette tendance au cléricalisme jusque dans les maisons de formation et les séminaires. Je le résume dans un conseil que j’ai une fois reçu d’un jeune : “Si tu veux aller de l’avant, pense clairement et parle de façon obscure”. C’était une invitation claire à l’hypocrisie. Il faut l’éviter à tout prix » … Autrement dit, nous formons de petits monstres. Et ces petits monstres forment le peuple de Dieu ».

« Nous devons toujours penser dans le peuple de Dieu à l’intérieur de celui-ci. Pensons à tous ces religieux qui le cœur acide comme du vinaigre : ils ne sont pas faits pour le peuple. En somme : nous ne devons pas former des administrateurs, des gestionnaires, mais plutôt des Pères, des frères, faits compagnons durant le cheminement ».

Vivre la fraternité en « caressant (adoucissant) les conflits »

 Le Pape François a rappelé l’expérience de Taizé : « A Taizé il y a des moines catholiques, calvinistes, luthériens… tous vivent vraiment une vie de fraternité. Ils sont un peuple apostolique impressionnant pour les jeunes. La fraternité a une force de conviction énorme. Les maladies de la fraternité (les manquements à la fraternité), par contre, ont une force qui détruit. Les atteintes à la fraternité sont ce qui entravent le plus le cheminement dans la vie consacrée. La tendance individualiste est au fond une façon de ne pas souffrir la fraternité… Quelques fois il est difficile de vivre la fraternité, mais si on ne la vit pas nous pouvons pas être féconds. Le travail, même apostolique, peut devenir une fuite de la vie fraternelle. Si une personne ne réussit pas à vivre la fraternité elle ne peut pas vivre la vie religieuse. Elle n’est pas à sa place ».

« La fraternité religieuse – poursuit le Pape François – malgré toutes les différences possibles, est une expérience d’amour qui va au-delà des conflits. Les conflits communautaires sont inévitables : dans un certain sens ils doivent même exister, surtout si la communauté vit vraiment de vrais rapports sincères et loyaux. Ainsi est la vie. Penser à une communauté sans des frères qui vivent des difficultés et des conflits n’a pas de sens, et cela ne fait d’ailleurs pas bonne impression. Si dans une communauté on ne souffre pas des conflits, cela veut dire qu’il manque quelque chose. La réalité dit que dans toutes les familles et dans tous les groupes humains le conflit est présent. Et le conflit est assumé : il ne doit pas être ignoré. Si on le couvre, cela crée une pression et une explosion. Une vie sans conflits n’est pas une vie ».

Le Pape François nous invite à ne pas éviter les conflits, mais à les résoudre : « nous ne devons jamais nous comporter comme le prêtre ou le lévite de la parabole du bon samaritain qui passe de l’autre côté. Mais comment faire ? Il me vient à l’esprit – dit le Pape François – l’histoire d’un jeune de 22 ans qui était en pleine crise dépressive. Je ne parle pas d’un religieux, mais d’un jeune qui vivait avec sa maman qui était une veuve et qui lavait le linge des familles fortunées. Ce jeune n’allait plus au travail et vivait dans l’alcoolisme. La maman ne pouvait rien faire : simplement chaque matin avant de sortir elle le regardait avec beaucoup de tendresse. Ce jeune est aujourd’hui une personne très importante dans la société : il a surmonté cette crise, secourue à la fin par ce regard de tendresse de sa mère. Alors, nous devons nous réapproprier la tendresse, cette tendresse maternelle. Pensez à la tendresse qu’a vécu Saint François par exemple. La tendresse aide à surmonter les conflits. Et si jusque-là ça ne marche pas, je pense qu’il serait temps peut-être de changer de communauté ».

« Il est vrai – poursuit le Pape François – quelques fois nous sommes crédules. Nous vivons la tentation commune de critiquer par satisfaction personnelle ou pour provoquer (rechercher) un avantage personnel. Quelques fois les crises de la fraternité sont dues aux fragilités de la personnalité, et dans ce cas il est nécessaire de demander l’aide d’un expert, un professionnel, un psychologue. Pas besoin d’avoir peur de cela ; on ne doit pas avoir peur de tomber nécessairement dans le psychologisme. Mais nous ne devons jamais agir comme des gérants devant le conflit d’un frère. Nous devons compatir de tout cœur ».

« La fraternité est quelque chose de très délicat. Dans l’hymne des premières vêpres de la solennité de Saint Joseph dans le bréviaire argentin, on demande au Saint de garder l’Eglise avec ternura de eucaristia, “tendresse eucharistique”. Voilà donc comment traiter les frères : avec tendresse eucharistique. Nous devons adoucir les conflits. Il me vient à l’esprit lorsque Paul VI reçu la lettre d’un enfant avec beaucoup de dessins. Paul VI dit, une table sur laquelle ne doivent arriver que des problèmes, l’arrivée d’une telle lettre lui fit beaucoup de bien. La tendresse eucharistique ne couvre pas le conflit, mais elle aide à l’affronter en hommes ».

Conclusion

Nous connaissons le ver en soie (Bombyx mori), qui secrète un fil de soie, avec lequel il forme une coquille dans laquelle il s’enferme pour se transformer en chenille, et puis en papillon. Cet insecte représente le défi qui nous attend : voulons nous mourir comme des chenilles ou recommencer à vivre en volant ?

« Le point essentiel de notre vocation est de travailler pour le salut des pauvres gens des champs. Tout le reste est accessoire. […] Ne sommes-nous peut-être pas chanceux, frères, de reproduire de façon naturelle la vocation de Jésus Christ ? Qui, mieux que les missionnaires vincentiens, sont les ténors de l’idéal d’une vie à la suite du Christ ? » Ce sont les mots mêmes de Saint Vincent.

Ces mots ne sont-ils que du vent ? Judas dirait oui, au moins selon les réprimandes qui lui ont été faites à Béthanie : « pourquoi n’avoir pas vendu ce parfum pour 300 dinars et les donner aux pauvres ? » (Jn 12, 5). L’aide aux pauvres vaut-elle plus que l’amour pour Jésus ? Pourquoi le parfum de la Mission n’est pas répandu par une action à caractère social ? un charisme qui invite à aller annoncer et porter la miséricorde a-t-il encore un sens ? N’est-ce pas voler aux pauvres un temps et des ressources qui seraient mieux employés dans une initiative sociale ? Justin de Jacobis a-t-il bien fait de se dépenser à prêcher l’évangile à un peuple, ou alors notre ex confrère Sapeto qui a abandonné la mission pour favoriser la conquête coloniale de ce même peuple ? Tout se réduit finalement à savoir quel est vraiment le charisme vincentien. C’est un nard pur. C’est un parfum. Quelque chose qui se réalise en se donnant. Le don n’a pas de prix.

Raison pour laquelle Saint Vincent ajoute : « Imaginons-nous que le Seigneur nous dise : ” Partez, missionnaires, partez ; mais comment ! Vous êtes encore là ? Regardez les pauvres âmes qui vous attendent et dont le salut dépend peut-être de votre prédication et de vos catéchismes !”. Il faut bien réfléchir et savoir que Dieu nous a réservé en ces temps pour telles âmes, et non pour telles autres » (XI, 133ss). Si nous vivrons le charisme de la Mission avec cette disposition de “sortir vers l’autre et vers le Tout AUTRE” comme le parfum de Marie, alors le sacrifice de plusieurs dans la Mission et dans la famille vincentienne n’aura pas été vain.

Prière

(Lc 1, 46-55 : traduction d’André Chouraqui)

Et Miriâm dit : « Mon être exalte IHVH-Adonaï ;

Mon souffle exalte pour Elohîms, mon sauveur, parce qu’il a regardé l’humilité de sa servante.

Voici, désormais tous les âges me diront : En marche !Oui, le Puissant fait pour moi des grandeurs, et son nom est sacré.

Son secours matriciel, d’âge en âge sur ses frémissants Il fait prouesse de son bras ; Il disperse les orgueilleux en l’intelligence de leur cœur.

Il fait descendre les puissants des trônes, mais relève les humbles.

Il remplit de biens les affamés, ayant en mémoire le matricier,

Comme il l’a dit à nos pères en faveur d’Abrahâm et de sa semence, en pérennité ».

Luigi MEZZADRI, CM 🔸

La crise de la vie consacrée n’est pas de nature morale, mais beaucoup plus existentielle, de signification, de sens de mission. Nous devons retrouver notre mission et vocation « d’illuminer le futur ». On doit retourner à la prophétie, réveiller le prophétisme de la vie consacrée.

Traduction :

Emmanuel Patrick Issomo Mama CM