De la Conversation à la Conversion… et vice-versa


De la Conversation à la Conversion… et vice-versa

La prière en carême

Mais comment « converser » avec Jésus ? Lui-même nous offre la méthode : il faut nous retirer pour nous recueillir dans le silence et ainsi « peu à peu », percevoir que le Ressuscité est avec nous dans le plus profond de notre existence.

J’entends souvent parler d’un manque de prière ou des difficultés pour prier. Je tiens à vous dire que je vis au quotidien la même difficulté. Et nous avons la possibilité de trouver diverses « moyens » pour vivre ce « temps » précieux et nécessaire à notre vie spirituelle et notre vie de chrétiens. Je crois que notre difficulté se trouve dans l’impossibilité d’aller à la rencontre personnelle avec Jésus, de prendre le chemin de la conversion pour arriver à la conversation… les deux vont de pair. Il est important le désir de transformer ta vie pour te mettre sur le chemin de Jésus, pour le suivre avec fidélité et vérité.

Mais comment « converser » avec Jésus ? Lui-même nous offre la méthode : il faut nous retirer pour nous recueillir dans le silence et ainsi « peu à peu », percevoir que le Ressuscité est avec nous dans le plus profond de notre existence. Il nous faut du temps et de l’abandon pour vivre l’expérience de Paul : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi ». (Galates 2,20). Il est important de nous trouver dans l’intimité de toi-même, sans bouger, même chez toi ! Ton meilleur ami vient à ta rencontre pour t’aider à vivre ton quotidien, pour te manifester qu’Il est proche, pour t’écouter dans le secret de ton histoire… sans jamais te juger…

Mais, comment faire ? Il nous faut d’abord aller à la rencontre des textes bibliques, de la Parole de Dieu ; elle, sous la forme d’écriture nous transmet, l’expérience de Dieu et nous pouvons « écouter en lisant » : « homme de peu de foi, pour quoi doutes-tu ? » ou « Courage, c’est moi. N’ayez pas peur » ou « Tes péchés te sont pardonnés. Va, et ne pèche plus » ou « Que veux-tu que je fasse pour toi ? ». Ces phrases contenues dans les évangiles nous parlent d’une expérience profonde de rencontre avec Jésus. Beaucoup d’hommes et des femmes ont vécu la même expérience jusqu’aujourd’hui. Cette recherche parfois ‘fatigante’ trouve sa plus belle et simple expression dans la prière, dans ce dialogue fraternel entre toi et ton Seigneur, rien de plus beau et simple… certes, mais pour beaucoup d’entre nous celle-ci est difficile parce que la première exigence de la prière est l’abandon ! et l’abandon peut nous faire peur, il implique forcement de laisser l’Autre conduire, mener la conversation pour qu’Il soit la source de notre conversion. Entrer en conversation pour se convertir à Celui qui est toujours là dans le silence ou les conflits de notre histoire, Celui dont la seule présence est fondamentalement Amour !

Alexis Cerquera Trujillo CM🔸

Il est important le désir de transformer ta vie pour te mettre sur le chemin de Jésus, pour le suivre avec fidélité et vérité

Lettre aux confrères pour le temps de carême

 

Lettre aux confrères pour le temps de carême 2017

Sous-titre

« Si chacun de nous donne la priorité à l’autre, le place avant lui-même, avant ses propres désirs, avant ses propres intérêts, avant ses propres souhaits personnels ; si chacun fait attention à l’autre, partage du temps, des pensées, des expériences, des difficultés, des doutes, des souffrances, des joies, etc. en suivant le modèle parfait de « relations de la Trinité », alors quelqu’un fera de même pour chacun de nous. Ainsi prendra forme un ensemble merveilleux et miraculeux de relations où, ensemble, nous réaliserons la mission confiée par Jésus de la meilleure façon et le plus efficacement possible. » (Lettre du P. Général pour ce Carême 2017)

Chers confrères, « Que la grâce et la Paix de Notre Seigneur, soient toujours avec nous » ! Nous voici donc entrés dans ce temps du Carême et la lettre du P. Général, le Père Tomaz MAVRIC est un bon apport pour alimenter notre marche spirituelle, avec cette invitation renforcée : « d’embrasser nos Règles Communes et nos Constitutions comme un instrument indispensable pour le développement de notre vocation, pour notre chemin de sainteté, et pour la mission confiée à chacun de nous par Jésus, Evangélisateur des pauvres ! » ; de fait, où en sommes-nous de cette lecture quotidienne ? Comment elle nous nourrit personnellement, communautairement ?

De plus, il nous invite à contempler le mystère de la Trinité comme modèle de vie relationnelle ‘nous ne sommes pas des îles’ ! ; Je vous invite donc à lire en communauté cette lettre, à y réfléchir et à répondre aux questions qui nous sont données. C’est un bel apport pour relire, redéfinir, renforcer nos liens avec la Congrégation, avec la communauté, avec les personnes vers qui nous sommes envoyées. « En ce temps de Carême, nous sommes invités à avancer pour nous rapprocher du modèle parfait de « relations » que Jésus nous donne ».

Dans la même ligne, le Pape François nous invite à porter attention à l’autre à l’aide de ‘la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare (cf. Lc 16,19-31). Laissons-nous inspirer par ce récit si important qui, en nous exhortant à une conversion sincère, nous offre la clé pour comprendre comment agir afin d’atteindre le vrai bonheur et la vie éternelle’. Nous voilà placés, non seulement devant nous-mêmes, devant nos frères pour une connaissance approfondie mais encore devant notre péché qui nous éloigne, qui nous rend aveugles et sourds à l’autre qui nous est donné !

Ces deux apports de l’Eglise sont une belle richesse pour nous faire grandir face à Dieu, face à nos confères et face à nos frères et sœurs. Lieux de vie où nous avons à nous construire, à nous recevoir, à nous donner ; lieux où nous affirmons notre appartenance qui donne sens à notre engagement par le don de nous-mêmes.

‘Christ, ma vie, c’est à toi que je la donne ; c’est à toi que j’appartiens et plus largement tu me lies à ton Corps mystique qu’est l’Eglise. Et c’est là où je suis invité à contempler la Trinité pour comprendre ce lien qui donne sens à ce que je suis, ce lien qui me fait tenir dans une juste relation avec l’autre.

‘Communauté, ma vie, c’est à toi que je la donne ; Tu es mon lieu d’appartenance, ce lien fort qui m’unit à chacun des confrères qui la composent, et plus largement, tu me fais appartenir au corps entier qu’est la Congrégation. Et c’est là où je suis invité à me plonger dans les Constitutions et Règles Communes pour comprendre ce lien qui donne sens à ce que je suis au milieu de mes frères, ce lien qui me fait tenir dans le service des autres.

Le Christ et la Communauté sont la source de toute fraternité, fraternité qui s’étend audelà vers ceux et celles qui sont en attente, qui sont au loin et que nous avons parfois du mal à rejoindre.

Nous avons toujours besoin de revisiter ces liens qui nous font appartenir à un ensemble pour les corriger, les convertir. Par quels liens précis je manifeste mon appartenance au Christ, à la communauté ? Comment je m’engage à créer la communauté, à en faire un lieu de convivialité, un lieu de gratuité, heureux d’être ensemble ! Quelle est la part active que je m’engage à donner réellement durant ce Carême, pour ce vivre-ensemble harmonieux ? Quel dialogue constructif et respectueux, je m’engage à vivre avec ma communauté ? Quelle attention particulière je m’engage à porter vis à vis d’un confrère de la communauté ? Quel temps je m’engage à donner pour être davantage avec mes confrères, pour un moment de détente, de sortie, de réflexion, de prière ?

Nous avons choisi de suivre le Christ dans la Congrégation et il y a des exigences d’une vie commune qui découlent de ce choix. Ne nous contentons pas du minimum ; osons le plus, le davantage.

Chacune de ces attitudes attentionnées, chacune de ces paroles cordiales construiront ce lieu favorable de fraternité qu’est la communauté et cela pour vivre la mission avec un nouvel élan, un zèle renouvelé. La vie du Ressuscité entrera chez nous et nous poussera à sortir comme missionnaires, liés par cette appartenance au Christ et à la Congrégation.

Que l’Esprit Saint nous accompagne sur ce chemin !

Bon Carême et joyeuse marche ensemble.

N’oublions pas de porter plus intensément nos frères âgés, malades, en deuil. Que notre prière se fasse plus intense pour eux et nous rapproche de chacun d’eux

« Le Carême est un nouveau commencement, un chemin qui conduit à une destination sûre : la Pâques de la Résurrection, la victoire du Christ sur la mort…. Le Carême est le moment favorable pour intensifier la vie de l’esprit grâce aux moyens sacrés que l’Eglise nous offre: le jeûne, la prière et l’aumône. A la base de tout il y a la Parole de Dieu, que nous sommes invités à écouter et à méditer avec davantage d’assiduité en cette période » (message du pape François pour le Carême)

Christian Mauvais CM, visiteur province de France🔸

Nous avons choisi de suivre le Christ dans la Congrégation et il y a des exigences d’une vie commune qui découlent de ce choix. Ne nous contentons pas du minimum ; osons le plus, le davantage !

Lettre de Carême – 2017 – du Supérieur Général à tous les membres de la Congrégation de la Mission


LETTRE DE CARÊME

A tous les membres de la Congrégation de la Mission

Mes chers confrères,

La grâce et la paix de Jésus soient toujours avec nous !

Au début de cette lettre, je voudrais saisir l’occasion pour remercier chacun de vous de tout cœur pour vos nombreux vœux de Noël et du Nouvel An que j’ai reçus par poste, e-mail ou par les différents médias sociaux ! J’admire votre témoignage et votre service héroïques en des moments difficiles et dans des régions éloignées du globe. Mon cœur est avec chacun de vous, vous accompagnant tous les jours de mes pensées et de mes prières. Le temps du Carême est tout proche !

Dans la première lettre que je vous ai adressée en tant que Supérieur Général, en la fête de notre fondateur le 27 Septembre, j’ai commencé à réfléchir sur nos principales sources d’inspirations en plus de la sainte Bible : nos Règles Communes et nos Constitutions. La lettre de l’Avent en était un prolongement. Dans la lettre de Carême de cette année, j’aimerais continuer dans la même ligne, en réfléchissant sur les Règles Communes et les Constitutions. En fait, les Règles Communes et les Constitutions seront la base et la source de toutes les réflexions des lettres des temps forts liturgiques de l’Avent et du Carême, aussi bien que de la lettre pour la fête de notre Fondateur, durant les six prochaines années qui nous conduiront à notre Assemblée Générale de 2022.

Dans les deux précédentes lettres, j’exprimais le désir profond de mon cœur, encourageant et demandant à chaque membre de notre « Chétive Compagnie » d’embrasser nos Règles Communes et nos Constitutions comme un instrument indispensable pour le développement de notre vocation, pour notre chemin de sainteté, et pour la mission confiée à chacun de nous par Jésus, Evangélisateur des pauvres !

Voilà déjà cinq mois écoulés depuis la publication de la première lettre.

Vincent lui-même, à la fin des Règles Communes, demande à chacun de nous de les lire chaque trimestre. Nous avons à présent nos Constitutions, ainsi que nos Règles Communes. Comme je l’ai fait dans les deux dernières lettres, j’aimerais poser de nouveau à chacun de nous, dans cette lettre de Carême, les questions suivantes :

  • Est-ce que je porte avec moi mes Règles Communes et mes Constitutions ensemble avec ma Bible et mon Bréviaire ?
  • Comme je le fais avec ma Bible et mon Bréviaire, est-ce que je lis et médite un petit passage des Règles Communes ou des Constitutions chaque jour ?
  • Depuis la fête de Saint Vincent de Paul, il y a cinq mois de cela, est-ce que j’ai pu commencer une lecture priée et méditée des Règles Communes ou des Constitutions de façon à les terminer au bout d’un trimestre ?

Chers confrères, de tout mon cœur j’encourage chacun de nous à nous aider mutuellement à poursuivre ce chemin, ou à nous y réembarquer. Comme je l’ai fait dans ma lettre de l’Avent, j’aimerais une fois de plus encourager tous les Visiteurs, ainsi que les Supérieurs locaux, à être source d’inspiration, d’encouragement, et d’exemple pour leurs confrères tant au niveau local que provincial.

Si les réponses aux questions ci-dessus sont négatives, suis-je capable de m’interroger sur les raisons pour lesquelles je n’ai pas commencé les tâches mentionnées ci-dessus ? Pourquoi est-ce que je ne prends dans mes mains nos sources fondamentales d’inspiration pour suivre le charisme et la spiritualité de Saint Vincent ?

Etant donné que l’identité d’un missionnaire, d’un membre de la Congrégation de la Mission, est si importante pour notre mission, j’espère et je prie qu’il ne se trouve pas un seul confrère dans toute la Congrégation de la Mission qui ne lise et médite un petit passage de nos Règles Communes et de nos Constitutions personnellement ou en communauté chaque jour.

Dans ma lettre de l’Avent, j’ai médité sur « l’Incarnation » comme l’un des principaux mystères de la spiritualité de saint Vincent de Paul. Dans la lettre de Carême de cette année, je voudrais réfléchir avec vous sur le mystère de la « Sainte Trinité » comme un autre des principaux mystères de la spiritualité de saint Vincent.

Saint Vincent écrit dans les Règles communes :

Notre Congrégation étant obligée par la bulle de son érection d’honorer d’une façon toute particulière, les ineffables mystères de la Très Sainte Trinité et de l’Incarnation, nous tâcherons de nous acquitter de ce devoir avec très grand soin, et, si cela se peut, en toutes manières, mais principalement en faisant ces trois choses : 1° en produisant souvent du fond du cœur des actes de foi et de religion sur ces mystères ; 2° en offrant tous les jours à leur honneur quelques prières et bonnes œuvres, et particulièrement en célébrant leurs fêtes avec le plus de solennité et de dévotion qu’il nous sera possible ; 3° en nous étudiant soigneusement à faire, soit par nos instructions, soit par nos exemples, que les peuples les connaissent, les honorent, et les aient en grande vénération (Règles Communes X, 2).

Dans nos Constitutions, nous pouvons lire :

Témoins et messagers de l’amour de Dieu, nous devons témoigner une particulière dévotion et réserver un culte spécial aux mystères de la Trinité et de l’Incarnation (Constitutions IV, 48).

Quel est le message de la Sainte Trinité pour moi personnellement, pour la communauté où je vis et à laquelle j’appartiens, pour les personnes que Jésus m’envoie servir ?

Jésus nous aide à comprendre la Sainte Trinité : l’identité, la mission et le dessein du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Jésus nous aide à comprendre la relation qui existe entre les trois Personnes, le lien intime qui les unit et l’influence de la Trinité sur chaque personne individuellement ainsi que sur la société dans son ensemble.

Au fur et à mesure que nous découvrons et développons, avec la grâce de Dieu, un lien indissoluble entre la Trinité et chaque personne, entre la Trinité et la communauté, entre la Trinité et l’humanité, nous nous rapprochons de plus en plus du modèle parfait de « relations » qui sont les composants fondamentaux de nos vies. Nous n’avons pas été créés comme des îles, séparées les unes des autres, mais comme des êtres sociaux et comme famille, de telle façon que, dans la profondeur de notre être, nous sommes un avec Dieu, c’est à dire avec la Trinité et entre nous.

La Trinité reste un mystère pour nous. Jésus nous a transmis ce que nous savons sur le Père, le Fils et l’Esprit. Jésus nous a présenté la Trinité comme le modèle parfait de « relations ».

Notre réflexion sur la Trinité doit être accompagnée par la volonté et l’objectif d’incarner ce modèle parfait de « relations » dans la situation de vie concrète dans laquelle je me trouve, dans la communauté où je vis et à laquelle j’appartiens, avec les personnes que Jésus m’envoie servir.

La Sainte Trinité est le modèle parfait de « relations » ! Jésus nous montre l’idéal.

  • La relation réciproque entre le Père et le Fils.
  • La relation réciproque entre le Père et l’Esprit.
  • La relation réciproque entre le Fils et l’Esprit.
  • La relation Père, Fils et Esprit.

Que pouvons-nous voir dans ces « relations » ?

  1. Nous pouvons voir que l’attention est toujours portée sur l’autre personne et non sur elle-même.
  2. Nous pouvons voir que la priorité est toujours accordée à l’autre et non à elle-même.
  3. Nous pouvons voir que la louange, la reconnaissance, l’admiration sont toujours offertes à l’autre personne et non à elle-même.
  4. Nous pouvons voir que chacune des trois Personnes de la Trinité exprime toujours la nécessité de collaboration avec l’autre pour remplir la mission.
  5. Nous pouvons voir que chacune des trois Personnes de la Trinité exprime toujours clairement qu’il serait insuffisant et inefficace pour chacune d’elle d’agir seule.

Que me dit le modèle des relations au sein de la Trinité sur ma propre vie dans :

  1. ma relation à Dieu,
  2. ma relation à la communauté,
  3. ma relation avec ceux que Jésus m’envoie servir ?

Parce que nous ne sommes pas des îles, mais que nous appartenons à la famille humaine, les « relations » sont une part inséparable de notre mission. Le modèle idéal de la Trinité que Jésus nous a laissé est le modèle à suivre.

Saint Vincent de Paul a fait du modèle idéal de la Sainte Trinité, l’un des fondements de sa spiritualité. En ce temps de Carême, nous sommes invités à avancer pour nous rapprocher du modèle parfait de « relations » que Jésus nous donne.

Si chacun de nous donne la priorité à l’autre, le place avant lui-même, avant ses propres désirs, avant ses propres intérêts, avant ses propres souhaits personnels ; si chacun fait attention à l’autre, partage du temps, des pensées, des expériences, des difficultés, des doutes, des souffrances, des joies, etc. en suivant le modèle parfait de « relations de la Trinité », alors quelqu’un fera de même pour chacun de nous. Ainsi prendra forme un ensemble merveilleux et miraculeux de relations où, ensemble, nous réaliserons la mission confiée par Jésus de la meilleure façon et le plus efficacement possible.Pour nous aider à méditer sur ce modèle parfait de « relations », utilisons deux autres passages de saint Vincent sur la Trinité, ainsi qu’une brève réflexion du Père Getúlio Mota Grossi, CM :

” Etablissons-nous en cet esprit, si nous voulons avoir en nous l’image de l’adorable Trinité, si nous voulons avoir un saint rapport au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Qu’est-ce qui fait l’unité et la comité en Dieu, si ce n’est l’égalité et la distinction des trois personnes ? Et qu’est-ce qui fait leur amour, si ce n’est leur ressemblance ? Et si l’amour n’était entre eux, qu’y aurait-il d’aimable ? dit le bienheureux évêque de Genève. L’uniformité est donc en la Sainte Trinité : ce que le Père veut, le Fils le veut ; ce que le Saint-Esprit fait, le Père et le Fils le font ; ils agissent de même ; ils n’ont qu’une même puissance et une même opération. Voilà l’origine de la perfection et notre modèle. Rendons-nous uniformes ; nous serons plusieurs comme si nous n’étions qu’un, et nous aurons la sainte union dans la pluralité. Si nous en avons déjà un peu, et non pas assez, demandons à Dieu ce qui nous manque, et voyons en quoi nous différons les uns des autres pour tâcher de nous ressembler tous et de nous égaler ; car la ressemblance et l’égalité engendrent l’amour, et l’amour tend à l’unité. Tâchons donc d’avoir tous les mêmes affections et un même agrément pour les choses qui se font, ou se laissent faire parmi nous (Conférence 206 du 23 mai 1659 De l’uniformité, Coste XII, 256-257).

Vivez ensemble comme n’ayant qu’un cœur et une âme (cf. Actes 4,32), afin que par cette union d’esprit vous soyez une véritable image de l’unité de Dieu, comme votre nombre représente les trois personnes de la très Sainte Trinité.

Je prie à cet effet le Saint-Esprit, qui est l’union du Père et du Fils, qu’il soit pareillement le vôtre, qu’il vous donne une profonde paix dans les contradictions et les difficultés, qui ne peuvent être que fréquentes autour des pauvres ; mais souvenez-vous aussi que c’est là votre croix, avec laquelle Notre-Seigneur vous appelle à lui et à son repos. Tout le monde estime votre emploi, et les gens de bien n’en reconnaissent pas sur la terre un plus honorable, ni plus saint, quand il est fait avec dévotion”. (Lettre du 30 juillet 1651 à Sœur Anne Hardemont, à Hennebont, Coste IV, 235-236).

La dévotion de saint Vincent à la Trinité n’était pas un exercice intellectuel mais une recherche de son cœur. Elle l’a conduit et nous conduit, comme Congrégation qui vit encore le charisme du fondateur, à une double expérience :

  • Imiter les relations entre les trois Personnes. Comme l’Eglise et dans l’Eglise, la Congrégation trouve dans la Trinité le principe suprême de son action et de sa vie (Constitutions II, 20). Nous sommes appelés à être une image de la Trinité, le Dieu d’Amour miséricordieux et compatissant (cf. Conférence 152 du 6 août [1656] Sur l’Esprit de Compassion et de Miséricorde, Coste XI, 340), le Dieu des pauvres, des petits, des plus faibles, à qui nous sommes destinés par notre charisme. Cela est vrai pour nous, pour les Filles de la Charité et pour toute la Famille vincentienne.

Appelés à l’union dans l’amour, l’uniformité dans la pluralité, la communion de vie, l’unité dans la diversité des dons, animés par l’Esprit Saint, envoyés comme Jésus pour la charité missionnaire et évangélisatrice des pauvres, un charisme inspiré par l’Esprit à Saint Vincent, donné à la Compagnie et dont nous sommes les héritiers, nous sommes invités à une fidélité créative au charisme, à la suite de Jésus, Evangélisateur des pauvres.

  • Par conséquent, notre dévotion à la Trinité, comme celle de saint Vincent, doit être reliée à la mission (cf. Conférence 118 du 23 mai 1655, répétition d’oraison, Coste XI, 180-182), à la proclamation du mystère de l’amour de Dieu pour les pauvres, pour leur salut (cf. ibid., 181). Le Verbe s’est incarné par amour, envoyé par le Père (cf. Jean 3,16), conçu par le Saint-Esprit (cf. Luc 1,35) dans le sein de Marie et consacré par le même Esprit pour apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres. Dans le Verbe incarné, présent dans les pauvres, saint Vincent a vu la manifestation la plus parfaite de l’amour de Dieu (cf. Jean 3,16 ; 14,9), l’amour préférentiel du Dieu trinitaire pour les petits de ce monde (Getúlio Mota Grossi, CM).

Nous célébrons le 400e anniversaire du charisme de saint Vincent de Paul. Que cette année jubilaire nous apporte des fruits en abondance ! Avec une confiance totale en la Providence, par l’intercession de Notre Dame de la Médaille Miraculeuse, de saint Vincent de Paul et de tous les saints et bienheureux de la Famille vincentienne, nous poursuivons le chemin intérieur vers nous-mêmes, et extérieur vers nos communautés et les personnes que Jésus nous envoie servir, vers ceux qui ne connaissent peut-être pas encore le charisme ou vers ces endroits où le charisme n’a pas encore pris racine.

J’espère et je prie pour que les célébrations de la Semaine Sainte, de Pâques et du temps pascal de cette année apportent un surcroît de joie et de sens pour nous et notre mission tandis que nous méditons sur la Trinité et cheminons vers le modèle parfait de « relations ».

Continuons de prier les uns pour les autres !

Votre frère en saint Vincent,

Tomaž Mavrič, CM🔸

Notre réflexion sur la Trinité doit être accompagnée par la volonté et l’objectif d’incarner ce modèle parfait de « relations » dans la situation de vie concrète dans laquelle je me trouve, dans la communauté où je vis et à laquelle j’appartiens, avec les personnes que Jésus m’envoie servir.

Tomaž Mavrič, CM

La Parole est un don. L’autre est un don


La Parole est un don. L’autre est un don

Message du Pape François pour le Carême 2017

Le Carême est le moment favorable pour intensifier la vie de l’esprit grâce aux moyens sacrés que l’Eglise nous offre: le jeûne, la prière et l’aumône. A la base de tout il y a la Parole de Dieu, que nous sommes invités à écouter et à méditer avec davantage d’assiduité en cette période.

Chers Frères et Sœurs, Le Carême est un nouveau commencement, un chemin qui conduit à une destination sûre : la Pâques de la Résurrection, la victoire du Christ sur la mort. Et ce temps nous adresse toujours un appel pressant à la conversion : le chrétien est appelé à revenir à Dieu « de tout son cœur » (Jl 2,12) pour ne pas se contenter d’une vie médiocre, mais grandir dans l’amitié avec le Seigneur. Jésus est l’ami fidèle qui ne nous abandonne jamais, car même lorsque nous péchons, il attend patiemment notre retour à Lui et, par cette attente, il manifeste sa volonté de pardon (cf. Homélie du 8 janvier 2016).

Le Carême est le moment favorable pour intensifier la vie de l’esprit grâce aux moyens sacrés que l’Eglise nous offre: le jeûne, la prière et l’aumône. A la base de tout il y a la Parole de Dieu, que nous sommes invités à écouter et à méditer avec davantage d’assiduité en cette période. Je voudrais ici m’arrêter en particulier sur la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare (cf. Lc16,19-31). Laissons-nous inspirer par ce récit si important qui, en nous exhortant à une conversion sincère, nous offre la clé pour comprendre comment agir afin d’atteindre le vrai bonheur et la vie éternelle.

1. L’autre est un don

La parabole commence avec la présentation des deux personnages principaux ; cependant le pauvre y est décrit de façon plus détaillée : il se trouve dans une situation désespérée et n’a pas la force de se relever, il gît devant la porte du riche et mange les miettes qui tombent de sa table, son corps est couvert de plaies que les chiens viennent lécher (cf. vv. 20-21). C’est donc un tableau sombre, et l’homme est avili et humilié.

La scène apparaît encore plus dramatique si l’on considère que le pauvre s’appelle Lazare : un nom chargé de promesses, qui signifie littéralement « Dieu vient en aide ». Ainsi ce personnage ne reste pas anonyme mais il possède des traits bien précis ; il se présente comme un individu avec son histoire personnelle. Bien qu’il soit comme invisible aux yeux du riche, il nous apparaît connu et presque familier, il devient un visage; et, comme tel, un don, une richesse inestimable, un être voulu, aimé, dont Dieu se souvient, même si sa condition concrète est celle d’un déchet humain (cf. Homélie du 8 janvier 2016).

Lazare nous apprend que l’autre est un don. La relation juste envers les personnes consiste à reconnaître avec gratitude leur valeur. Ainsi le pauvre devant la porte du riche ne représente pas un obstacle gênant mais un appel à nous convertir et à changer de vie. La première invitation que nous adresse cette parabole est celle d’ouvrir la porte de notre cœur à l’autre car toute personne est un don, autant notre voisin que le pauvre que nous ne connaissons pas. Le Carême est un temps propice pour ouvrir la porte à ceux qui sont dans le besoin et reconnaître en eux le visage du Christ. Chacun de nous en croise sur son propre chemin. Toute vie qui vient à notre rencontre est un don et mérite accueil, respect, amour. La Parole de Dieu nous aide à ouvrir les yeux pour accueillir la vie et l’aimer, surtout lorsqu’elle est faible. Mais pour pouvoir le faire il est nécessaire de prendre au sérieux également ce que nous révèle l’Évangile au sujet de l’homme riche.

2. Le péché nous rend aveugles

La parabole met cruellement en évidence les contradictions où se trouve le riche (cf. v. 19). Ce personnage, contrairement au pauvre Lazare, ne possède pas de nom, il est seulement qualifié de “riche”. Son opulence se manifeste dans son habillement qui est exagérément luxueux. La pourpre en effet était très précieuse, plus que l’argent ou l’or, c’est pourquoi elle était réservée aux divinités (cf. Jr 10,9) et aux rois (cf. Jg 8,26). La toile de lin fin contribuait à donner à l’allure un caractère quasi sacré. Bref la richesse de cet homme est excessive d’autant plus qu’elle est exhibée tous les jours, de façon habituelle: « Il faisait chaque jour brillante chère » (v.19). On aperçoit en lui, de manière dramatique, la corruption du péché qui se manifeste en trois moments successifs: l’amour de l’argent, la vanité et l’orgueil (cf. Homélie du 20 septembre 2013).

Selon l’apôtre Paul, « la racine de tous les maux c’est l’amour de l’argent » (1 Tm 6,10). Il est la cause principale de la corruption et la source de jalousies, litiges et soupçons. L’argent peut réussir à nous dominer et devenir ainsi une idole tyrannique (cf. Exhort. ap.Evangelii Gaudium, n. 55). Au lieu d’être un instrument à notre service pour réaliser le bien et exercer la solidarité envers les autres, l’argent peut nous rendre esclaves, ainsi que le monde entier, d’une logique égoïste qui ne laisse aucune place à l’amour et fait obstacle à la paix.

La parabole nous montre ensuite que la cupidité rend le riche vaniteux. Sa personnalité se réalise dans les apparences, dans le fait de montrer aux autres ce que lui peut se permettre. Mais l’apparence masque le vide intérieur. Sa vie reste prisonnière de l’extériorité, de la dimension la plus superficielle et éphémère de l’existence (cf. ibid., n. 62).

Le niveau le plus bas de cette déchéance morale est l’orgueil. L’homme riche s’habille comme un roi, il singe l’allure d’un dieu, oubliant d’être simplement un mortel. Pour l’homme corrompu par l’amour des richesses, il n’existe que le propre moi et c’est la raison pour laquelle les personnes qui l’entourent ne sont pas l’objet de son regard. Le fruit de l’attachement à l’argent est donc une sorte de cécité : le riche ne voit pas le pauvre qui est affamé, couvert de plaies et prostré dans son humiliation.

En regardant ce personnage, on comprend pourquoi l’Évangile est aussi ferme dans sa condamnation de l’amour de l’argent : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent » (Mt 6,24).

3. La Parole est un don

L’évangile du riche et du pauvre Lazare nous aide à bien nous préparer à Pâques qui s’approche. La liturgie du Mercredi des Cendres nous invite à vivre une expérience semblable à celle que fait le riche d’une façon extrêmement dramatique. Le prêtre, en imposant les cendres sur la tête, répète ces paroles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ». Le riche et le pauvre, en effet, meurent tous les deux et la partie la plus longue du récit de la parabole se passe dans l’au-delà. Les deux personnages découvrent subitement que « nous n’avons rien apporté dans ce monde, et nous n’en pourrons rien emporter » (1 Tm6,7).

Notre regard aussi se tourne vers l’au-delà, où le riche dialogue avec Abraham qu’il appelle « Père » (Lc 16, 24 ; 27) montrant qu’il fait partie du peuple de Dieu. Ce détail rend sa vie encore plus contradictoire car, jusqu’à présent, rien n’avait été dit sur sa relation à Dieu. En effet dans sa vie, il n’y avait pas de place pour Dieu, puisqu’il était lui-même son propre dieu.

Ce n’est que dans les tourments de l’au-delà que le riche reconnaît Lazare et il voudrait bien que le pauvre allège ses souffrances avec un peu d’eau. Les gestes demandés à Lazare sont semblables à ceux que le riche aurait pu accomplir et qu’il n’a jamais réalisés. Abraham néanmoins lui explique que « tu as reçu tes biens pendant ta vie et Lazare pareillement ses maux; maintenant ici il est consolé et toi tu es tourmenté » (v. 25). L’au-delà rétablit une certaine équité et les maux de la vie sont compensés par le bien.

La parabole acquiert une dimension plus large et délivre ainsi un message pour tous les chrétiens. En effet le riche, qui a des frères encore en vie, demande à Abraham d’envoyer Lazare les avertir ; mais Abraham répond : « ils ont Moïse et les Prophètes ; qu’ils les écoutent » (v. 29). Et devant l’objection formulée par le riche, il ajoute : « Du moment qu’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus » (v. 31).

Ainsi se manifeste le vrai problème du riche : la racine de ses maux réside dans le fait de ne pas écouter la Parole de Dieu ; ceci l’a amené à ne plus aimer Dieu et donc à mépriser le prochain. La Parole de Dieu est une force vivante, capable de susciter la conversion dans le cœur des hommes et d’orienter à nouveau la personne vers Dieu. Fermer son cœur au don de Dieu qui nous parle a pour conséquence la fermeture de notre cœur au don du frère.

Chers frères et sœurs, le Carême est un temps favorable pour nous renouveler dans la rencontre avec le Christ vivant dans sa Parole, dans ses Sacrements et dans le prochain. Le Seigneur qui – au cours des quarante jours passés dans le désert a vaincu les pièges du Tentateur – nous montre le chemin à suivre. Que l’Esprit Saint nous aide à accomplir un vrai chemin de conversion pour redécouvrir le don de la Parole de Dieu, être purifiés du péché qui nous aveugle et servir le Christ présent dans nos frères dans le besoin. J’encourage tous les fidèles à manifester ce renouvellement spirituel en participant également aux campagnes de Carême promues par de nombreux organismes ecclésiaux visant à faire grandir la culture de la rencontre au sein de l’unique famille humaine. Prions les uns pour les autres afin que participant à la victoire du Christ nous sachions ouvrir nos portes aux faibles et aux pauvres. Ainsi nous pourrons vivre et témoigner en plénitude de la joie pascale.

Du Vatican, le 18 octobre 2016,
Fête de saint Luc, évangéliste.

Pape François🔸

Le Carême est un temps favorable pour nous renouveler dans la rencontre avec le Christ vivant dans sa Parole, dans ses Sacrements et dans le prochain.

 

Pape François
http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/messages/lent/documents/papa-francesco_20161018_messaggio-quaresima2017.html
Image : www.cath.ch

Ouverture de l’année vincentienne


Ouverture de l’année vincentienne

Homélie à Châtillon-sur-Chalaronne

« Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » C’est en étant terrassé par l’Amour que Saint Paul va devenir l’apôtre des nations. Celui qu’il persécute, c’est Jésus. Dieu ne nous aime pas de l’extérieur. Son amour va jusqu’au bout, jusqu’à épouser notre humanité dans son entièreté, jusqu’à s’identifier à nous, et tout particulièrement au plus démuni, au plus pauvre, au persécuté.

C’est en voyant un pauvre terrassé par l’amour le 24 janvier 1617, c’est en prêchant sur la confession générale à la demande de Mme de Gondi le 25 janvier 1617 que Vincent de Paul va progressivement être terrassé par l’amour et se faire dans l’amour évangélisateur des pauvres.

Alors que l’abbé Vincent de Paul vit un moment de déprime dans son ministère (« je ne catéchisais plus et ne prêchais plus » dira-t-il), il est appelé pour confesser un pauvre. La manière dont ce pauvre va vivre cette confession et la réaction de Mme de Gondi vont être décisives dans la vie du futur Saint Vincent de Paul. Ce pauvre a été terrassé par l’amour – il comprend que par la confession il vient d’être réconcilié avec Dieu et avec lui-même –. Vincent de Paul, par cette rencontre et l’injonction de Mme de Gondi de prêcher le lendemain 25 janvier sur la confession générale, va de Folleville à Chatillon, se laisser lui-même terrasser par l’amour.

« Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » Saisi par l’indigence spirituelle des pauvres de son époque, Vincent va devenir évangélisateur des pauvres, tâche qu’il assignera à la congrégation de la mission. Il aimera faire référence aux paroles de Jésus à la synagogue de Nazareth (Lc 4, 18) : « L’Esprit su Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction : il m’a envoyé proclamer la bonne nouvelle aux pauvres ». « Notre vocation est : Evangelizare pauperibus ».  Evangéliser, c’est-à-dire prendre soin de la personne dans son ensemble, tant dans ses dimensions corporelle et sociale que spirituelle.  Plus il servira les pauvres, plus il découvrira combien son Seigneur s’identifie à eux. C’est la raison pour laquelle les pauvres deviendront ses maitres. Non pas qu’ils seraient plus saints ou plus sages que d’autres, mais comme Paul a découvert par révélation que ceux qu’il persécutait étaient le Christ, Vincent de Paul découvrira que les pauvres que nous voulons servir sont le Christ. « Servant les pauvres, on sert Jésus Christ », répètera-t-il si souvent aux filles de la Charité. Pas de soin spirituel sans soin corporel et social. Pas plus de soin corporel et social sans soin spirituel. En effet, tout homme, à commencer par le plus pauvre, est fait pour la joie et la plénitude de la vie.

« Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » « Qui es-tu Seigneur ? » « Je suis Jésus Celui que tu persécutes. » Il me semble qu’avec Paul et Vincent de Paul, au début de cette année vincentienne, nous pouvons au moins recueillir trois leçons :

  • « Les pauvres sont nos maitres » : ce n’est pas une déclaration affective ou idéologique, c’est une affirmation théologique. Nous avons raison de citer souvent la parabole du jugement dernier en Mt 25 pour fonder notre service des plus démunis. Notre Seigneur, celui que nous confessons comme Sauveur, s’identifie à eux. Vincent de Paul n’est pas d’abord un humanitaire au sens moderne du terme – comment ne pas être plein de reconnaissance envers ceux qui s’engagent dans l’humanitaire, mais Vincent de Paul se situait autrement. Plus il se donnait à son Seigneur, plus il était donné aux pauvres ; plus il se donnait aux pauvres, plus il faisait l’expérience de son Seigneur. Saint Vincent de Paul disait : « Donnez-moi un homme d’oraison, il sera capable de tout. ». Il savait que la plongée en Dieu démultiplie l’action – on ne perd jamais son temps à faire oraison, on en gagne, puisqu’on s’ouvre là à l’accueil de la puissance de l’Esprit du Ressuscité. Il savait que dans l’oraison se trouvait la clé de la reconnaissance du pauvre sans sa dignité inaliénable. Le service des pauvres qui demande rigueur et compétence ne peut jamais se réduire à des techniques ou des procédures, ce sont toujours des personnes que l’on rencontre, des personnes engagées dans une histoire sainte, dans une histoire de salut.
  • « La bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. » Avec l’apôtre des nations, Vincent de Paul se voulait évangélisateur. « Allez annoncer l’Evangile à toute la création » commande Jésus dans le passage de l’Evangile que nous avons entendu il y a quelques instants. Et pour Vincent, d’abord évangélisateur des pauvres. Evangéliser les pauvres, cela veut dire aller partout, surtout là où personne ne va, dans tous les « no man’s land » où figurent l’absence de respect de l’autre, l’injustice, l’indifférence coupable, l’ignorance de Dieu. Précurseur du pape des « périphéries », il ne voulait pour les pauvres rien de moins que le meilleur. Et le meilleur, c’est Dieu. Il avait compris qu’annoncer Dieu à celui dont on ne prend pas soin dans ses besoin les plus fondamentaux est une contradiction radicale. Mais découvrir cela – et ce fut sans doute l’une des expériences majeures de Chatillon – ne lui fera jamais oublier ce meilleur auquel tout homme est promis. Comment ne pas citer ici le pape Francois dans la joie de l’Evangile (n° 201) : « je veux dire avec douleur que la pire discrimination dont souffrent les pauvres est le manque d’attention spirituelle. L’immense majorité des pauvres a une ouverture particulière à la foi ; ils ont besoin de Dieu et nous ne pouvons pas négliger de leur offrir son amitié, sa bénédiction, sa Parole, la célébration des Sacrements et la proposition d’un chemin de croissance et de maturation dans la foi. L’option préférentielle pour les pauvres doit se traduire principalement par une attention religieuse privilégiée et prioritaire. »
  • Cela n’est pas sans conséquence sur notre manière de concevoir l’Evangélisation : ce n’est pas l’annonce universelle de l’Evangile qui est signe de la présence de Dieu, c’est le fait qu’elle se réalise par les pauvres (cf. Lc 4,18). Le mouvement indiqué dans l’Evangile part de l’annonce des pauvres et se prolonge, à partir de là, dans une annonce universelle. En vérité, si l’Evangile n’est pas d’abord annoncé aux pauvres, alors nous n’annonçons pas le bon Evangile à tous les hommes…[1]

 « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? » « Qui es-tu Seigneur ? » « Je suis Jésus Celui que tu persécutes.» En cette fête de la conversion de Saint Paul, entrons ensemble dans l’année vincentienne. Que le Seigneur soit béni !

Mgr Olivier Leborgne, évêque d’Amiens🔸

« Les pauvres sont nos maitres » : ce n’est pas une déclaration affective ou idéologique, c’est une affirmation théologique.

Explications

[1] Cf. Xavier Durand, cité par Dominique Robin, Saint Vincent de Paul et le temps de la Charité, Médiaspaul 2011, page158.

La spiritualité vincentienne


La spiritualité vincentienne

Conférence donnée à St Justin en Chaussée, paroisse de Gannes

Voici quatre cents ans, à quelques jours près, Monsieur Vincent se trouvait dans votre paroisse, auprès de ce pauvre paysan ayant besoin de se confesser. C’est pourquoi nous sommes rassemblés en cette année 2017.

Le thème que nous traitons ce soir touche à la spiritualité de Saint Vincent de Paul. Je vous signale deux belles références, qui peuvent aider à mieux connaître et vivre cette spiritualité : MM. Dodin[1] et Renouard[2]. Je vous invite à les lire, si vous souhaitez approfondir la question.

Pour vous présenter une introduction à ce sujet, je veux commencer par considérer que la spiritualité vincentienne est une spiritualité chrétienne… Je pars d’une évidence apparente, pour souligner le fondement de toute la vie missionnaire de Monsieur Vincent : Dieu. On peut avoir l’habitude de rattacher Monsieur Vincent à toutes ses bonnes œuvres, de se le représenter au secours des enfants abandonnés, ou de personnes blessées ou affamées. Ce n’est que la face visible de l’iceberg, le symptôme du cœur de sa vie : la charité, c’est-à-dire l’amour de Dieu. Monsieur Vincent a transmis une spiritualité ancrée en Christ, et nous allons voir à quoi cela peut correspondre.

Mais aussitôt, nous entendrons Monsieur Vincent prévenir, en écho à la Première lettre de Saint Jean (1 Jn 4,21) : « celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère ». L’Esprit de Dieu nous met en contact avec Dieu Père et nous tourne vers nos semblables comme frères. La rencontre de Dieu avec Saint Vincent ne se cantonne pas à un ermitage, ni à un salon de spiritualité de croyants bien priants, et nous allons chercher où il peut nous emmener.

Ainsi comprise, nous verrons enfin comment cette spiritualité chrétienne nous conduit à une pratique singulière, selon ses caractéristiques propres.

1) Une spiritualité ancrée en Christ

Nous commencerons donc par affirmer ce qui peut apparaître comme une lapalissade : la spiritualité vincentienne est une spiritualité chrétienne. Monsieur Vincent n’a rien créé ex nihilomais il a eu le génie de sa propre synthèse. J’aime le comparer souvent à une abeille, qui butine à différentes fleurs pour en extraire son propre nectar, et participer au travail de la ruche Eglise.

Vincent de Paul a été baptisé les tout premiers jours de sa naissance, dans le pays où je réside à présent. Il grandit dans la foi chrétienne que ses parents vivent et transmettent à leurs six enfants. Il part assez jeune au collège des Cordeliers de Dax, puis à l’université de Toulouse pour étudier la théologie et devenir prêtre. Agé de 24 ou 25 ans, il passe un temps à Rome où, au milieu de ses recherches d’un soutien pour une promotion, il découvre les religieux hospitaliers fondés par saint Camille de Lélis. Il arrive enfin à Paris, où il commence par fréquenter le très influent Monsieur de Bérulle, avec le cercle mystique autour de Madame Acarie. Cet homme d’Eglise va particulièrement « remettre le Christ au centre de la vie spirituelle avec l’idée de l’incarnation continuée. La Mission de l’Église doit être de prolonger cette incarnation » [3]. Nous pouvons reconnaître aussi dans les écrits ou paroles conservées de Vincent de Paul les traces de grands spirituels, comme saint Augustin, Sainte Thérèse d’Avila, Thomas a Kempis, Benoît Canfield [4]. Il va même lier une amitié féconde avec l’évêque de Genève, qui deviendra saint François de Sales, qu’il va rencontrer et avec qui il va collaborer. Fort de tous ses courants, Vincent de Paul va se laisser porter sur des rivages nouveaux jusqu’à donner naissance et corps à un assemblage spirituel typé, personnalisé. Il va d’abord se frotter aux réalités de la vie sous ses différentes aspects, avant de trouver sa propre voie et de s’y engager de manière définitive, sa spiritualité va prendre forme tout au long de sa vie selon des événements qu’il va traverser. Elle va même murir après lui, dans la transmission depuis 1660 jusqu’à aujourd’hui, de ses premiers compagnons missionnaires jusqu’à ceux d’aujourd’hui, de ses premières collaboratrices comme les premières Dames de la Charité, comme Sainte Louise de Marillac et les premières Filles de la Charité, de tous ceux qui après lui chercheront à vivre dans son sillon spirituel, jusqu’à tous ceux qui s’en inspireront pour y ajouter leur approche contextualisée comme le Bienheureux Frédéric Ozanam et les Conférenciers, les Jeunes Vincentiens qui se regroupent à l’appel de Notre Dame de la Médaille Miraculeuse, et tous les autres groupes qui se réclament de son héritage (plus de 200 dans le monde).

Au cœur de sa spiritualité Vincent de Paul découvre le Christ. On peut reconnaître là une influence de Bérulle. Vincent aime contempler le Verbe Incarné, le Dieu fait homme, qui s’est fait proche des hommes parmi les plus petits et a partagé leurs conditions de vie. Vincent renvoie souvent à la vie pratique du Christ, pour aider à assumer les exigences et les aspects rudes de nos existences. « Il est dit du Fils de Dieu qu’il a été obéissant jusques à la mort de la croix. O mes filles, quel plus puissant motif voudriez-vous, pour aimer et pratiquer la sainte obéissance ! » (IX,70). Ou encore, sur des choses matérielles : « Une raison pour laquelle nous devons travailler à gagner une partie de notre vie, c’est que notre vocation a l’honneur d’imiter la vie laborieuse du Fils de Dieu ; … puisqu’il a travaillé avec saint Joseph et sa sainte Mère pour gagner sa vie, nous le devons faire » (IX,485). Vincent de Paul s’attache aussi à considérer le Christ Rédempteur, celui qui vient racheter les hommes de leurs péchés, et les sauver du péril de la damnation en les reliant à nouveau à Dieu, la seule vraie source de la vraie vie. C’est pourquoi il passe sa vie missionnaire à se préoccuper du salut des âmes. Vincent de Paul cherche encore régulièrement à connaître Jésus le Fils, car il est celui qui vient inviter les hommes à entrer dans la famille de Dieu. Il choisit le nom de « Filles de la Charité » pour les femmes qui s’engagent à donner leur vie au service des pauvres, et il leur explique, qu’ainsi appelées et vivant, elles se retrouvent à devenir « Filles de Dieu ».

Jésus, à la source de la vie nouvelle en Dieu, se présente dans l’expérience de Saint Vincent comme le modèle à imiter. Parmi d’autres, Vincent reprend cette démarche spirituelle de Thomas a Kempis, connue sous le nom commun de « l’imitation de Jésus Christ ». Il le résume dans sa formule ramassée, à l’intention des Missionnaires et des Filles de la Charité : « Jésus Christ est la Règle ». Toute leur vie s’organise et se déploie à partir de celle même du Christ. Rappelons-nous que Vincent de Paul reçoit pour lui-même Jésus comme modèle et qu’il s’évertue à le suivre comme lui-même a vécu. Il retient, de l’Evangile entendu à Folleville, cette maxime pour sa vie et celle de la Congrégation qu’il va diriger : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres … » Lc 4,18

Comme tout chrétien, Vincent de Paul vit ce lien au Christ par les sacrements, en premier le baptême, et il l’entretient particulièrement par l’eucharistie et la réconciliation. La vie chrétienne est une mise en relation de l’homme avec Dieu, par son Fils Jésus et dans l’Esprit. Cette relation, comme telle, a besoin d’être activée et nourrie. La prière représente un canal essentiel par lequel Vincent va apprendre à se laisser conduire. Elle peut être comparée aux poumons, par lesquels passe le souffle nécessaire à la vie de l’ensemble du corps. Vous connaissez peut-être cette phrase célèbre de Saint Vincent de Paul : « donnez-moi un homme d’oraison, et il sera capable de tout ». On peut s’interroger alors à l’inverse : que pourra donc faire un homme sans oraison ? En tout cas, Monsieur Vincent est un homme qui vit de l’oraison et qui invite tous ses collaborateurs à cette même pratique. Cette préoccupation de Saint Vincent de la consécration quotidienne d’une heure à l’oraison est un indice majeur de la dynamique de sa vie. C’est en Dieu qu’il trouve la source de sa vie et de son action. Ce rapport entre la vie réelle et la prière, basé sur le mystère même du Dieu incarné, se traduit chez Monsieur Vincent par une pratique simple. Il ne fait pas de l’oraison un exercice mystique réservé à quelques experts éclairés. Il partage sa vie spirituelle sous l’élan de Saint François de Sales, l’auteur de l’Introduction à la vie dévote qui a cherché à rendre accessible à tous la vie de sainteté. Vincent de Paul propose d’aborder la vie concrète comme sujet de méditation. L’oraison, à son école, est aussi une méditation de notre vie de croyants, la prise en considération de ce que nous vivons, pour y reconnaître la présence de Dieu et lui y laisser place. Ecoutons Monsieur Vincent qui parlait aux Filles de la Charité de l’oraison :

« O mes filles, aimez bien ce saint exercice de l’oraison et rendez-vous-y soigneuses, car c’est la pépinière de toute la dévotion. Il faut que je vous dise, à ce sujet, qu’un de ces jours, j’ai été grandement édifié par un président de tribunal, qui fit sa retraite, il y a environ un an, chez nous. Me parlant du petit examen qu’il avait fait sur son règlement de vie, il me dit que, par la grâce de Dieu, il ne pensait pas avoir manqué deux fois à faire son oraison. “Mais, savez-vous, Monsieur, comme je fais mon oraison ? Je prévois ce que je dois faire dans la journée et, de là, découlent mes résolutions. Exemple : Je m’en irai au palais ; j’ai telle cause à plaider ; je trouverai peut-être quelque personne de condition qui, par sa recommandation, pensera me corrompre ; moyennant la grâce de Dieu, je m’en garderai bien. Peut-être que l’on me fera quelque présent qui m’agréerait bien ; oh ! je ne le prendrai pas. Si j’ai disposition à rejeter quelque partie, je lui parlerai doucement et cordialement. “

Eh bien ! que vous semble, mes filles, de cette manière d’oraison ? N’êtes-vous pas bien édifiées de la persévérance de ce bon président, qui pourrait s’excuser de la quantité de ses affaires, et néanmoins ne le fait pas, pour le désir qu’il a d’être fidèle à la pratique de ses résolutions ? Et vous, mes chères sœurs, … vous pouvez faire votre oraison de cette manière, qui est la meilleure ; car il ne faut pas la faire pour avoir des pensées relevées, pour avoir des extases et ravissements, qui sont plus dommageables qu’utiles, mais seulement pour vous rendre parfaites et vraiment bonnes Filles de la Charité. Vos résolutions doivent donc être ainsi : “Je m’en irai servir les pauvres ; j’essaierai d’y aller d’une façon modestement gaie pour les consoler et édifier ; je leur parlerai comme à mes seigneurs, etc. … ” C’est ainsi, ce me semble, mes filles, que vous devez faire vos oraisons. Cette méthode ne vous semble-t-elle pas utile et facile ? » (SV IX, 29)

Et à nous donc, que nous en semble ?… Voilà une forme de prière vincentienne bien accessible, et exigeante tout au long de la journée. Elle ne nous laissera pas nous évader en tranquillité éloignée de Dieu, puisqu’elle ouvre notre quotidien à la visite de Dieu.

La prière avec saint Vincent de Paul ne fait pas entrer dans une sérénité oisive. Elle forme comme une caisse de résonnance à l’appel de Dieu. Je rappelais déjà la Première lettre de Saint Jean dans l’introduction : « celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère », sans quoi il se révélerait être un menteur. Vincent de Paul, lui, parle de « chrétien en peinture ». La vraie connaissance de Dieu ne peut pas laisser indifférent aux autres. Il y a un passage à vivre, passage de l’amour affectif … à l’amour effectif, comme l’appelle saint Vincent.  Nous redécouvrons avec lui que la foi chrétienne est une relation à un Dieu qui est venu dans le monde, à un Dieu qui est venu sauver le monde et qui fait appel aux hommes pour vivre en communion avec lui, et en solidarité entre eux. Nous ne pouvons pas en rester les bras croisés.

2) Amour de Dieu … et des autres semblables

Nous l’avons déjà entendu dans l’expérience de Saint Vincent. Sa rencontre avec le Christ prend une tournure décisive pour sa vie, lorsqu’il se laisse envoyer à la rencontre des pauvres. « L’Esprit du Seigneur est sur moi … Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres … ». Dans la logique de son baptême et de son sacerdoce, Vincent se reconnaît comme un disciple sur les routes de l’Evangile avec Jésus. Il est appelé pour être avec lui, apprendre à connaître Dieu, et dans le même temps, il participe à sa mission. Rappelons-nous Lc 10 : « … parmi les disciples le Seigneur en désigna encore soixante-douze, et il les envoya deux par deux, en avant de lui, en toute ville et localité où lui-même allait se rendre ». Tout au long de l’évangile, Jésus choisit de s’intéresser d’abord aux pauvres, à ceux qui souffrent dans leur corps et dans leur âme. Vincent de Paul le comprend ainsi avec ses premiers compagnons :

« Nous sommes en cette vocation fort conformes à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, ce semble, avait fait son principal, en venant au monde, d’assister les pauvres et d’en prendre le soin. … Et si on demande à Notre Seigneur : “Qu’êtes-vous venu faire en terre ?” ­  “Assister les pauvres”. ­ “Autre chose ?” ­ “Assister les pauvres” » (XI,108), insiste Monsieur Vincent.

Et comment se traduit cette assistance des pauvres ? A partir de ses expériences fondatrices de 1617, à Gannes-Folleville puis Châtillon, elle va consister à prendre soin des pauvres dans tout leur être. Cette année 2017 que nous célébrons représente un tremplin de toute l’action que Monsieur Vincent va développer, avec tous ses collaborateurs et ses héritiers, sur bien des fronts différents tant ceux de la guerre, que de la maladie, de la faim, de l’ignorance religieuse ou du manque de formation.

Engagé sur ce chemin du service des blessés de la vie, Vincent de Paul aboutit à une mystique du Christ présent dans le pauvre. C’est vers là que nous tournons notre regard avec lui :

« … servant les pauvres, on sert Jésus-Christ. O mes filles, que cela est vrai ! Vous servez Jésus-Christ en la personne des pauvres. Et cela est aussi vrai que nous sommes ici. Une sœur ira dix fois le jour voir les malades, et dix fois par jour elle y trouvera Dieu ».  (IX, 252)

La contemplation de Jésus Verbe de Dieu incarné amène à reconnaitre sa présence en l’homme, en tout homme, et particulièrement en ses frères les pauvres. C’est ainsi que lui-même a annoncé sa présence au cœur du monde, auprès de tout homme. Rappelons-nous Mt 25, célèbre référence qui inspire Monsieur Vincent et paraît dans ses écrits dès le règlement de Châtillon de décembre 1617. Avec Vincent de Paul dans le service, nous réalisons qu’une identification du Christ au pauvre peut s’opérer, et qu’elle entraine à vivre la présence réelle de Dieu : « elle y trouvera Dieu ». Je prends volontiers ce qualificatif « réel », pour souligner la foi dans laquelle Vincent vit cette rencontre du Christ dans le pauvre. Il précise : « … cela est aussi vrai que nous sommes ici ».

Avec les Filles de la Charité, Vincent de Paul tire donc une conséquence spirituelle et existentielle de cette identification : une prompte disponibilité pour le service. Avec Jésus Fils de Dieu incarné, le divin est dans l’humain. Ce dernier mérite donc toute l’attention et tout l’honneur rendu au premier. Le service devient comme un acte sacré, liturgique, comme une prière, puisqu’il est un acte d’entrée en contact et un acte de lien avec le divin. Répondre à un service du frère revient à répondre à un service de Dieu, il n’y a pas de contradiction possible entre les deux :

« Mes filles, sachez que, quand vous quitterez l’oraison et la sainte messe pour le service des pauvres, vous n’y perdrez rien, puisque c’est aller à Dieu que servir les pauvres ; et vous devez regarder Dieu en leurs personnes. Soyez donc bien soigneuses de tout ce qui leur est nécessaire… ». (IX,5-6)

Dans le service selon saint Vincent de Paul, nous apprenons à contempler le Christ dans le pauvre. « Regarder Dieu en leurs personnes » est le nouveau pas à franchir pour vivre, comme saint Vincent de Paul, le service comme une rencontre de Dieu, comme une prière agissante.

« Je ne dois pas considérer un pauvre paysan ou une pauvre femme selon leur extérieur, ni selon ce qui parait de la portée de leur esprit ; d’autant que bien souvent ils n’ont presque pas la figure, ni l’esprit de personnes raisonnables, tant ils sont grossiers et terrestres. Mais tournez la médaille, et vous verrez par les lumières de la foi que le Fils de Dieu, qui a voulu être pauvre, nous est représenté par ces pauvres ; … O Dieu ! qu’il fait beau voir les pauvres, si nous les considérons en Dieu et dans l’estime que Jésus-Christ en a faite ! Mais, si nous les regardons selon les sentiments de la chair et de l’esprit mondain, ils paraîtront méprisables ». (XI,32)

Avec Saint Vincent de Paul, nous sommes appelés à vivre une conversion de notre regard, dépasser une apparence et un premier coup d’œil … Le Christ est présent à nos portes dans les pauvres, et il attend le culte qui doit lui être rendu, étant Dieu. Avec Jésus Fils de Dieu incarné, ce culte consiste premièrement dans l’amour, qui se vit réellement dans le service du frère. Saint Vincent de Paul a vécu la croisée des chemins du Christ et du pauvre. L’un et l’autre s’identifient et appellent au service pour une vraie rencontre. L’un et l’autre deviennent pour nous chemin de vie, de vocation, puisqu’ils nous donnent ainsi de contempler ce que nous sommes appelés à devenir : enfants de Dieu, et frères de tout homme dans le Christ. Avec Saint Vincent de Paul, nous pouvons découvrir et vivre le service du frère comme une vocation.

3) Une pratique particulière, selon les caractéristiques propres de cette spiritualité

Avant de conclure, il me semble important de souligner que cette spiritualité de charité active implique une manière propre d’agir. Nous ne pouvons pas tout en dire mais en retenir six aspects essentiels.

– Le service des pauvres que Vincent assume et promeut touche au corps et à l’esprit conjointement. Cette double attention est présente assez tôt dans l’expérience de Monsieur Vincent. Elle paraît écrite dès 1617, dans le premier règlement donné à la confrérie de Châtillon. Il ne l’abandonnera pas du reste de sa vie missionnaire. Il va développer un service multiple au soin de tout l’homme, dans cette double dimension indissociable du corps et de l’esprit, et de tous les hommes, sans distinction de nationalité ou de religion.

… Corporellement.

Il s’agit dans le concret de soigner les malades, nourrir celui qui a faim. Vincent de Paul invite tant les dames que les filles à offrir ces soins avec dévotion et délicatesse (exemple de la chemise blanche ; de la portion de viande ; …).

– Vous savez peut-être qu’il a montré beaucoup d’opiniâtreté pour que les Filles de la Charité puissent aller chez les plus pauvres, car ceux qui peuvent venir chercher les soins ont déjà cet ‘avantage’, tandis que ceux qui souffrent l’abandon sont davantage exposés au danger de mort. L’intérêt de visiter les pauvres est de « voir à l’œil » comment ils vivent, et ce dont ils ont vraiment besoin. Vincent veille à ne pas donner en excès, car ce ne serait pas bon pour ceux qui tenteraient d’obtenir plus que nécessaire. Ils pourraient risquer une certaine dépendance. De plus, la mauvaise distribution peut devenir une injustice contre les plus nécessiteux. Ils pourraient se retrouver privés d’un minimum. Vincent de Paul cherche avant tout à permettre aux pauvres de retrouver autant que possible une autonomie.

… Spirituellement.

– Annoncer l’Evangile de Dieu est premier, sans jamais oublier la manière propre du Christ, tant dans la forme (« il fut saisi de pitié ») que dans le fond (« je suis venu appeler les pécheurs … lève-toi, et marche »), avec le vecteur principal de la miséricorde divine. Manifester la tendresse de Dieu est donc une action qui vient simultanément avec l’Evangile. Saint Vincent va régulièrement dans le détail des soins spirituels, en soulignant l’importance de l’accompagnement dans l’étape de vie (convalescence ou mort, disposition ou besoin de recevoir la miséricorde de Dieu dans la confession).

Je voudrais souligner encore que le soin spirituel que nous, vincentiens, pouvons assurer est primordial. Saint Vincent l’explique aux Filles de la Charité :

« voyez-vous, mes chères sœurs, c’est bien quelque chose que d’assister les pauvres quant à leur corps, mais, en vérité, cela n’a jamais été le dessein de Notre-Seigneur en faisant votre Compagnie, que vous ayez soin du corps seulement, car il ne manquera pas de personnes pour ce sujet, mais l’intention de Notre-Seigneur est que vous assistiez l’âme des pauvres malades » (X, 33).

Même si l’urgence, le plus souvent, appelle à fournir au corps le nécessaire vital, l’occasion peut être provoquée ou reçue, de parler de Dieu, d’éveiller à l’Esprit présent en chacun comme le souffle vital. Saisie à-propos, cette occasion se vit dans le respect des dispositions psychologiques et sociales de chacun (chez l’aidé et chez l’aidant).

– « A travers ces traits distinctifs, nous voyons apparaître des points d’insistance qui peuvent se regrouper autour de l’idée d’engagement, d’énergie, de force. Il semble que le comportement vincentien requiert d’abord de nous la volonté de nous donner. Parce qu’homme d’action, le vincentien prend des risques, ose, entreprend. Il tient ferme après avoir pris la décision qu’il pense être la meilleure. Il a cette volonté de se donner parce qu’il est habité par la force de l’amour.

– Cela implique une certaine non-violence au profit de la vraie violence. Il y a comme un déplacement de la violence. Nos énergies sont employées dans une lutte contre nous, afin de devenir de bons ouvriers pour évangéliser les pauvres. Cette lutte peut se traduire de la manière suivante : se faire violence pour maîtriser la colère et devenir doux ; se faire violence pour être simple dans son style de vie, dans sa manière de pensée et de communiquer, alors qu’il est plus facile de paraître savant ou important ; se faire violence pour être humble, au niveau des petits alors qu’il est plus gratifiant de vivre avec les riches et d’avoir un certain pouvoir ; se faire violence pour opter pour les croix de notre vie alors qu’il est facile de fuir l’effort et le sacrifice ; se faire violence enfin pour opter résolument pour l’avancée du Royaume de Dieu alors que la paresse ou l’insensibilité nous tentent ».[5]

– Pour terminer cette évocation des manières vincentiennes de vivre dans l’Esprit de Dieu, il me semble important de signaler la dévotion de Saint Vincent de Paul à la Providence divine. Dans les épreuves qu’il peut traverser et les solutions qui l’en sortent, Vincent de Paul apprend à reconnaître la présence et l’action bienveillante de Dieu auprès de ses serviteurs fidèles. Il apprend à céder le pas à Dieu, afin de pouvoir s’appuyer sur sa miséricorde source d’amour et de vie. Il est remarquable d’entendre, de lire aujourd’hui, Saint Vincent de Paul toujours déclarer qu’il n’est pas à l’origine des œuvres qu’il dirige. Il le dit régulièrement, et aux Dames de la Charité, et aux missionnaires, et aux Filles de la Charité : « nous n’avions point pensé à cet œuvre, ni moi ni quelconque collaborateur … or, les œuvres dont on ne connaît pas l’auteur viennent donc de Dieu ». Vincent de Paul n’a pas développé toutes ses œuvres à la seule force de son grand cœur ni de sa bonne volonté. A lui seul, il ne l’aurait pas pu, même dans une organisation efficace. Pour illustrer cette affirmation, nous pouvons nous référer par exemple à l’introduction au règlement des Dames de la charité, de 1617 ! Il est précisé que pour le maintien du bon œuvre, une liaison spirituelle est nécessaire (cf. SV XIII, 423). Nous pouvons croire avec Monsieur Vincent que la véritable union est donnée par l’Esprit de Dieu.

Pour illustrer cette disposition à la divine Providence, écoutons une dernière fois Monsieur Vincent qui s’adressait à ses compagnons missionnaires :

« Donnons-nous à Dieu, Messieurs, à ce qu’il nous fasse la grâce de nous tenir fermes. Tenons bon, mes frères, tenons bon, pour l’amour de Dieu ; il sera fidèle à ses promesses, il ne nous abandonnera jamais tandis que nous lui serons bien soumis pour l’accomplissement de ses desseins. Tenons-nous en l’enceinte de notre vocation ; travaillons à nous rendre intérieurs, à concevoir de grandes et saintes affections pour le service de Dieu, faisons le bien qui se présente à faire dans les manières que nous avons dites. Je ne dis pas qu’il faille aller à l’infini et embrasser tout indifféremment, mais ce que Dieu nous fait connaître qu’il demande de nous. Nous sommes à lui et non pas à nous ; s’il augmente notre travail, il augmentera aussi nos forces. » (XII,93-94)

Conclusion

Avec Saint Vincent de Paul, nous apprenons à servir les pauvres corporellement et spirituellement, à les assister en ce qui leur manque de nécessaire, tant dans leur corps que dans leur esprit. Il n’y a pas de formule toute faite. Le service est porté à la personne, chacun dans son individualité, selon une œuvre commune définie, et dans un esprit hérité et partagé. Notre saint patron Vincent de Paul nous fait entrer dans une dynamique certaine, où le service des pauvres se vit comme une vocation, c’est-à-dire un appel de Dieu à servir, à la suite de son Fils Jésus, ceux qui manquent de vie. Les serviteurs sont attendus. Chacun peut répondre, selon ce qu’il peut, la grâce de Dieu aidant … La Famille vincentienne continue de se développer, en vivant fidèlement selon l’intuition première de son fondateur, sous la conduite de l’Esprit de Dieu.

Frédéric Pellefigue cm🔸

La spiritualité vincentienne est une spiritualité chrétienne. Monsieur Vincent n’a rien créé ex nihilo mais il a eu le génie de sa propre synthèse.

Explications :

[1] André Dodin, Saint Vincent de Paul et la charité, coll. « Maîtres spirituels », Editions du Seuil 1960

[2] Jean-Pierre Renouard, Saint Vincent de Paul Maître de sagesse, coll. « Spiritualité », Nouvelle Cité 2010

[3] P. Keith Beaumont, in Quotidien La Croix, Lundi 30 juillet 2012, p. 16 et 17. Cf. https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_de_B%C3%A9rulle#cite_note-2, consulté le 12/01/2017

[4] Preuve a été faite par Bernard Koch que sa bibliothèque personnelle était judicieusement fournie.

[5] de J.V. à paraître – transmis par l’auteur.