Les Lazaristes et Pierre Poivre, grands bâtisseurs de notre chrétienté

Les Lazaristes et Pierre Poivre, grands bâtisseurs de notre chrétienté

Pour vous les jeunes, dont un certain nombre se prépare activement à la grande célébration qui aura lieu au Thabor un dimanche de mai. Pour les moins jeunes aussi qui ont tout intérêt à savoir ce que nous Mauriciens devons à deux grands bâtisseurs de notre chrétienté ; voici une histoire qui mérite d’être connue.

En 1843, arrive le Père Laval et il y a eu, par la suite, quelque 220 prêtres et frères de la congrégation religieuse missionnaire nouvellement créée des Spiritains, qui sont venus donner un grand dynamisme à l’église catholique de notre pays.

En 1862, la congrégation des Pères Jésuites a commencé à nous envoyer des prêtres.

Avant eux toutefois, les premiers missionnaires qui sont venus travailler dans notre pays ont été les Lazaristes. Ils méritent d’être connus et reconnus.

L’autre bâtisseur, profondément croyant, qui avait la vision d’un pays riche de valeurs et d’honnêteté, est Pierre Poivre.

 

Les Lazaristes, premiers missionnaires de Maurice

Les Lazaristes appartiennent à une congrégation fondée en 1625 par Saint Vincent de Paul regroupant des prêtres et des frères. Ils sont appelés Lazaristes ou prêtres de Saint-Lazare, parce que c’était le nom du quartier où se trouvait leur maison à Paris. Le prêtre lazariste portait le titre « Monsieur » suivi de son nom de famille, et non celui de « Père », comme c’est le cas pour les autres prêtres.

En 1648, saint Vincent envoie des missionnaires à Madagascar. Ceux-ci doivent abandonner l’île en 1674, lors du massacre de Fort-Dauphin. Depuis, les Lazaristes ont toujours souhaité pouvoir y retourner et c’est dans ce but qu’ils acceptent de venir comme missionnaires dans les Mascareignes, pour accompagner les migrants français qui vont s’établir dans cette région du monde, cette nouvelle mission pouvant servir de base à cette reprise.

 

113 lazaristes en mission à Bourbon et à l’Isle de France

La plus ancienne et la plus importante colonie française dans l’océan Indien était alors l’Ile Bourbon, l’actuelle Ile de la Réunion. Dès 1712, un traité est signé entre la Compagnie des Indes et les Lazaristes pour qu’une mission soit fondée dans l’Ile Bourbon et les cinq premiers Lazaristes y arrivent finalement en 1714.

Quand en 1721, la Compagnie des Indes décide d’ouvrir une nouvelle colonie, l’Isle de France, qui est devenue notre Ile Maurice actuelle, 2 prêtres lazaristes et 2 frères lazaristes acceptent d’accompagner les colons pour le service spirituel dans cette nouvelle terre d’implantation des Français.

Le livre de Marc Thieffry, « Les Lazaristes aux Mascareignes aux XVIIIe et XIXe siècles dans Ile Bourbon (La Réunion) et Isle de France (Maurice) » publié en 2017 par les Éditions Harmattan, raconte en détail la présence et le travail des 113 lazaristes qui ont été missionnaires dans les deux îles que la Compagnie des Indes voulait exploiter.

« Ces missionnaires ont donné leur jeunesse, leurs rêves, leurs souffrances, leur vocation pour que vive la foi sur ces îles… » Ces deux îles étaient régies par un seul responsable qui portait le nom de Préfet apostolique, ayant les responsabilités de l’évêque actuel. Ce préfet résidait à Bourbon d’abord, puis est venu s’installer à l’Isle de France. Un vice-Préfet était responsable de l’autre île.

Les missionnaires lazaristes sont donc venus exercer leur ministère à l’Ile Bourbon qui était déjà habité par des Français venus s’établir dans l’île. En 1720, le voyage pour voguer entre les deux îles pouvait prendre 19 jours.

 

Les lazaristes dans l’Isle de France

Avant le départ des premiers Français de Lorient pour venir exploiter notre pays, le Père Général des Lazaristes et les dirigeants de la Compagnie des Indes avaient, d’un commun accord, divisé notre île en deux paroisses. Port Sud-Est, aussi connu comme Port-Bourbon, allait être dédié à Notre-Dame des Anges. L’autre paroisse, celle du Port Nord-Ouest, allait être mise sous le patronage de St. Louis IX, roi de France, d’où le nom de la capitale, Port-Louis.

Les premiers Lazaristes MM. Borthon et Daniel Igou, tous deux âgés de 43 ans et les frères Adam (26 ans) et Lecocq (29 ans) ont donc accompagné les colons, venus s’établir dans l’Isle de France.

Le 5 avril 1722 : Dimanche de Pâques, arrivent les premiers migrants au Port-Nord-Ouest sur le bateau, La Diane, après 9 mois d’une traversée longue et pleine de dangers, d’où l’importance pour les croyants d’être accompagnés de prêtres pour recevoir les sacrements et les aider à rester en relation avec Dieu.

Comme les Lazaristes débarquent avec les autres voyageurs au Port Nord-Ouest la paroisse Saint-Louis existe dès le premier jour, mais il n’y a aucun lieu de culte. L’autre paroisse est celle de Grand-Port: les bâtiments délabrés laissés par les Hollandais ont servi de chapelle.

Mgr Amédée Nagapen raconte dans son livre : « A la fin de 1723, l’île abritait 160 blancs, en 1725, 313, et vers 1730, un peu moins de 1 000. » C’est la présence des esclaves qui est venu gonfler la population. Vers 1730, ils étaient 648.

En 1735, arrive François Mahé de Labourdonnais comme gouverneur des deux îles – Bourbon et l’Isle de France. Il fait de Port-Louis, un port protégé et une capitale. Il encourage des Européens et des Indiens libres à se fixer dans l’île comme planteurs, soldats, artisans, ils sont 67 nouveaux immigrants qui ont obtenu des concessions de terre; ils introduisent dans le pays 504 esclaves pour travailler dans la culture et 87 esclaves pour travailler dans les familles.

En 1738 : 101 immigrants ont obtenu des concessions de terre avec 672 esclaves pour la culture, ce qui va constituer un total de 3946 habitants

8 septembre 1738 : Une première messe est célébrée aux Pamplemousses dans la case qui servait de logement, ce n’est qu’en 1740, que les missionnaires disposeront d’une petite chapelle.

 

Gabriel Igou, le fondateur de l’Église dans notre pays

Gabriel Igou a passé 42 ans dans nos îles. Ce prêtre prend tout de suite la charge du Port-Nord-Ouest. Il est donc le premier curé de la paroisse Saint-Louis. Il y reste 9 mois. Il part ensuite pour Bourbon (La Réunion) où durant 10 ans, il s’occupe de la paroisse de Port-Bourbon. En décembre 1733, il prend possession de la paroisse de Saint-Louis au Port-Louis. M. Igou a été le prêtre responsable de l’Isle de France durant 27 ans. « Tant que le vénérable M. Igou a pu agir, il valait seul dix ouvriers… En 1758, il est atteint de cécité et de paralysie. A présent, courbé sous le poids des années et privé de la vue, il n’a presque de mouvement que celui qui lui est donné. On le porte, les dimanches et fêtes, à l’église, pour la satisfaction et la consolation des insulaires. Ils croiraient avoir tout perdu s’ils ne le voyaient plus. Ils se plaisent à recueillir quelques paroles de vie que peut encore prononcer sa voix faible et mourante. Ils le regardent comme leur apôtre, et ont pour lui la même vénération que les fidèles d’Ephèse avaient pour Saint Jean. »  Il est mort le 2 avril 1764.

Une pierre tombale avec une plaque portant le nom de Gabriel Igou, premier curé de la Cathédrale Saint-Louis, a été retrouvée le 3 novembre 2005 lors des fouilles. La pierre tombale, décrétée patrimoine national de l’Ile Maurice le 2 mai 2007, a intégré le 25 août 2007, la cour de la Cathédrale Saint Louis à Port-Louis.

 

Les paroisses de l’Isle de France

En 1764, il n’y a que 3 paroisses : Saint-Louis, de la ville du Port-Nord-Ouest, chef-lieu de la colonie, Saint-François des Pamplemousses et celle de Notre-Dame du Grand Port.

En 1767, Pierre Poivre écrit : « Il n’y a pas assez de prêtres dans l’île. L’instruction manque. Il faut une paroisse aux plaines de Wilhems, une au Flacq. Il en faudra, sous peu, une autre au sud de l’île où il reste beaucoup de concessions à faire… Cette île divisée en 8 quartiers principaux n’a encore que trois paroisses qui sont établies. Une dans chacun des deux ports, dont les deux églises tombent en ruine. La troisième au quartier des Pamplemousses, dont l’église n’est pas finie. Tout le reste de l’île est sans paroisse, et par conséquent sans culte public. Beaucoup d’habitants n’entendent la messe qu’une fois l’année; quelques-uns passent plusieurs années sans aucun exercice de religion. »

En 1770, 2 nouvelles paroisses sont établies.

La paroisse de Flacq prend le nom de St-Julien.

La paroisse de Moka est érigée. Le 19 août 1770 est posée la première pierre de l’église St-Jean.

En 1780, il n’y a que 33 510 habitants dans le pays.

En 1788, ils sont quelque 45 000, dont 4393 Blancs et 2 456 Gens libres.

Il n’y a plus, à l’hôpital, que trois sœurs d’une Communauté de Chartres. Elles ne paraissent pas contentes de leur sort parce qu’elles n’y ont plus aucune autorité. L’église paroissiale du Port Nord-Ouest tombe en ruines, elle est abandonnée; on fait les offices divins dans le bas d’un magasin de l’État, lieu malsain, indécent, trop petit.

 

Fin de la mission des Lazaristes à Maurice en 1808

Pierre Nicolas Boucher (1771-1808) est arrivé à l’Isle de France en 1776, a été curé de Pamplemousses et supérieur des missionnaires. Il est mort à Port-Louis le 16 octobre 1808. En 1805, il fait un triste constat de la situation dans le pays.

« La population de ces colonies est divisée en Noirs et Blancs. La population Noire est composée de Noirs Mozambiques, Malgaches, Indiens et Créoles…

Chacun raisonne de la religion à sa manière. Les plus mauvais livres sont ceux qu’on lit. Si par hasard, on va à l’église, c’est par cérémonie, par ton, curiosité ou besoin. Nous n’avons qu’un certain nombre de femmes qui approchent des sacrements, et il n’est pas grand.

Vous jugerez de là qu’il se commet dans le commerce beaucoup d’injustices, que le luxe et la volupté sont portés au comble; que les modes, les spectacles et les bals sont très recherchés; que les intrigues, les séparations, le divorce et l’usure ne sont pas rares et que la cupidité joue un grand rôle dans toutes les têtes. A les entendre, toutes les religions sont également bonnes et ils n’en professent aucune; les mariages se font sans piété, sans aucune préparation religieuse… Dans les campagnes, on vient à la messe que 3 ou 4 fois par an, en partie à cause de l’éloignement, en partie à cause de l’indifférence pour la religion… Jamais de prières ni d’instruction aux Noirs. Ces gens sont totalement abandonnés, on ne les instruit pas, le Code Noir n’est plus du tout suivi; on ne suit plus aucune règle; Noirs et Blancs vivent et meurent généralement sans sacrements. »

Un constat certes déprimant. En 1807, la population de la colonie s’élevait, selon le Baron d’Unienville, à 77 768 habitants seulement (la population de l’actuelle ville de Curepipe ou du district de Moka en l’an 2000). L’administration britannique promulguait la liberté religieuse mais le supérieur ecclésiastique devait être un sujet britannique.  Quand Mgr. Slater, moine bénédictin anglophone, prend la responsabilité de son vaste vicariat apostolique, il ne reste que 6 prêtres lazaristes en fonction: ils sont soit morts dans le pays ou ont été rappelés en France.

 

Bref retour des Lazaristes à Maurice entre 1873 et 1880

Quand Mgr. Scarisbrick arrive dans son diocèse de Port-Louis, en 1872, il demande au supérieur des Lazaristes de lui envoyer des prêtres, surtout pour évangéliser les Chinois qui sont au nombre de 3 000. Quatre prêtres lazaristes ont été durant 7 ans en mission à Maurice.

Émile Joseph Navarre, prêtre lazariste, à qui est confiée la paroisse de St Vincent de Paul, à Pailles, s’est occupé de la mission auprès des Chinois établis dans le pays.

Julien Paillard a construit une église à trois nefs, toute en bois à Chamarel dont il avait été nommé curé en 1876.

Les derniers Lazaristes sont rentrés en France en 1880.

Monique DINAN 🔸

Ces missionnaires ont donné leur jeunesse, leurs rêves, leurs souffrances, leur vocation pour que vive la foi sur ces îles…

Explications :

Ce article est publié avec la collaboration de Marc Thieffry

Pour plus d’information vous pouvez visiter le site du journal : https://www.lemauricien.com/article/les-lazaristes-et-pierre-poivre-grands-batisseurs-de-notre-chretiente-i/

L’événement. Clé de l’expérience spirituelle de saint Vincent de Paul. Récollection spirituelle. Province de France, Villepreux, 24 janvier 2018

L’événement. Clé de l’expérience spirituelle de saint Vincent de Paul.

Récollection spirituelle. Province de France, Villepreux, 24 janvier 2018

Il est devenu classique, dans la Famille vincentienne, d’expliquer l’itinéraire spirituel de Vincent de Paul par l’événement [1]. Il existe chez lui une régularité de lecture des “événements fondateurs” qui ont donné à sa vie et à son action une orientation décisive et définitive. [2]» C’est découvrir la volonté de Dieu dans “ce qui arrive” dans sa vie ou dans celle de la société. Chez Vincent cette relecture des événements devient une expérience spirituelle. A travers les “événements fondateurs” de sa vie, nous pouvons dégager des clés pour notre propre vie spirituelle d’aujourd’hui. St Vincent nous donne trois clés :

 

1. Attention à l’événement

Quand on étudie la vie de Mr Vincent, au point de vue spirituel, charitable ou apostolique, on peut chercher à discerner un courant ou au contraire à distinguer les étapes (un cap franchi…, un degré de plus dans la montée…). Suivant l’optique, la vie de Vincent pourra manifester une continuité parfaite, l’épanouissement successif de diverses virtualités, ou bien apparaître comme une suite de zigzags au gré des circonstances. Qu’en est-il en fait ?

La solution n’est pas de prendre l’une ou l’autre “clé” pour expliquer cette vie longue et complexe ; ce n’est pas davantage de chercher à concilier les deux optiques (continuité ou zigzags), c’est d’essayer de déterminer ce en quoi tel événement de sa vie à été en lien avec ce qui précède et devient une nouveauté pour la suite.

 

2. Une «spiritualité» ou une «expérience spirituelle» ?

S’agissant de Vincent de Paul, il convient d’expliquer le terme de “spiritualité”. Une spiritualité suppose analyse et synthèse d’une pensée, d’une doctrine… une organisation ou mieux une systématisation. D’ordinaire, ce travail est fait par l’intéressé lui-même dans ses écrits. Or, mise à part sa correspondance, circonstancielle par définition, Vincent n’a guère écrit … et surtout il n’a pas fait d’essai de synthèse de sa spiritualité – sauf pour les Règles communes et un peu pour les Conférences aux Sœurs revues par lui.

Dès lors, pour dégager les constantes de la spiritualité de saint Vincent, nous pouvons en tenir à ce qu’il a vécu, à son expérience spirituelle telle qu’il l’a décrite, telle quelle s’exprime dans ses conférences et sa correspondance et telle que nous la découvrons dans son action et les témoignages des premiers missionnaires. Suivre une expérience spirituelle, s’en inspirer et s’en nourrir, ce doit être la tâche des disciples de saint Vincent et leur grâce… sans pouvoir vraiment faire référence à une doctrine spirituelle.

Chez Vincent, il ne s’agit pas d’une doctrine spirituelle, mais d’une expérience spirituelle : ce qui suppose une toute autre approche. C’est ainsi, par exemple, que plus que d’étude de thèmes (la Foi, les vertus de Vincent, etc…), il s’agit d’attention et d’interprétation d’événements… plus que de doctrine élaborée, il s’agit de temps forts et de l’écho plus ou moins durable et profond de ces temps forts, dans son cheminement spirituel (par exemple, Gannes-Folleville, Châtillon, Villepreux, ou la rencontre de Marguerite Naseau, etc…)

Bref, plus que de synthèse claire, cohérente et organisée, il s’agit de cheminement dans la continuité et le progrès, mais aussi avec les tâtonnements sinon les ruptures propres à tout cheminement.

En matière de spiritualité, notre seule référence est la façon concrète dont Vincent a suivi Jésus-Christ… au jour le jour… au cœur de l’événement.

Expérience spirituelle donc et par définition insérée dans le temps. Dans cette recherche de son expérience spirituelle, il convient par conséquent d’accorder la plus grande attention à l’entourage, aux circonstances, aux contextes, aux dates, à l’âge. Il faudra donc – par exemple – éviter de privilégier tel ou tel aspect simplement parce que le hasard a voulu que nous possédions beaucoup de documents sur telle époque. C’est ainsi que nous sommes abondamment fournis en documents pour les dernières années de sa vie (1655-1660).

 

3. Dans l’événement, lire la volonté de Dieu

Le fait que Mr Vincent nous propose une expérience spirituelle et non une doctrine, nous amène donc à concevoir une nouvelle méthode. Et cette “nouvelle méthode”, saint Vincent semble bien nous la suggérer lui-même, dans sa façon de lire et d’interpréter les événements. Il suffit de se reporter aux textes où il évoque – par exemple – Folleville ou Châtillon ou encore l’histoire du vol, de la tentation contre la foi, les Enfants trouvés, l’histoire de la mission de Marchais, etc…

Dans tous ces cas et quantités d’autres, il s’agit d’événements dans lesquels saint Vincent vit, découvre et interprète pour lui et pour nous la volonté de Dieu et en fait la relecture. C’est alors surtout qu’il nous livre la clé de «son expérience spirituelle». Près de cinquante ans plus tard (9 juin 1656 – XI, 337), saint Vincent dégagera toute la valeur spirituelle de l’accusation de vol : “Dieu veut quelquefois éprouver des personnes et pour cela, il permet que semblables rencontres arrivent.” Dans tous ces cas, il fait lui-même en quelque sorte le travail que nous nous proposons de faire ; il nous livre lui-même la méthode pour aborder et analyser son expérience spirituelle et — bien sûr — pour aider à nous l’approprier.

C’est cette méthode – suggéré par saint Vincent lui-même – que nous allons essayer d’employer : Événement ; puis lecture de l’Événement.

Je passe sur les origines et les temps de recherches et d’épreuves, jusqu’en 1617.

 

 

A. Les événements. L’expérience spirituelle de Monsieur Vincent

I. Les Origines

Nous connaissons bien les origines de Monsieur Vincent, son enfance, ses formations, ses premières années de sacerdoce, dans l’incertitude et le tâtonnement. Entre 1605 et 1610, s’ouvre une période où il est bien difficile de suivre saint Vincent : captivité (?) et séjour à Rome (1605-1608) et à Paris (1608-1610).

Pour la période qui suit (1610-1633) je voudrais repasser avec vous les principaux événements qui vont marquer sa vie et en faire la « relecture spirituelle ».

II. Les temps d’épreuve et de recherche

1. Aumônier de la Reine Margot (1610) – Accusation de vol (vers 1609 ?). Saint Vincent a 29 ans

Arrivé à Paris, M. Vincent se retire rue de Seine. Il veut vivre ! Mais pour cela, il faut de l’argent. Il cherche alors un emploi fixe : un ami réussit à lui trouver une place parmi les Aumôniers de la Reine Marguerite de Valois : la Reine Margot. De ce poste d’observation, il apprend à connaître le Monde des Grands, celui des riches et du pouvoir.

Vouloir vivre à Paris, c’est se heurter d’abord au problème du logement. Heureusement, Vincent va loger chez un compatriote, juge de Sore (dans les Landes). Un jour, malade, il est cloué au lit. Le garçon de l’apothicaire vient le soigner et dérobe les écus de son compagnon. Vincent est accusé de vol… et expulsé.

Son cœur est blessé, meurtri. Il est assimilé à un voleur et ce publiquement : il même l’objet d’un monitoire qui selon la coutume devait être lu trois dimanches de suite au prône de la Messe dominicale. Autour de lui, plaintes et suspicions s’éternisent. La douloureuse et ténébreuse histoire dura au moins six mois [3]

Lecture de l’Événement :
  • L’imagerie populaire nous montre volontiers VINCENT dévot et déjà au sommet de la Sainteté. Les faits nous proposent une autre vision : celle d’un enfant modeste, d’un adolescent pieux et d’un jeune homme en quête de bénéfice et d’une “retirade honorable”. En 1610, saint Vincent n’est pas un saint.
  • Ses ambitions sont limitées, ses horizons étriqués. Il ne sait pas encore ce dont il est capable. Il a besoin d’ouvrir le livre de la vie et de tourner les pages de l’expérience.
  • C’est au moment où saint Vincent est surtout soucieux de multiplier les relations en vue d’une “honnête retirade” (I, 18) que cette accusation de vol le coupe des quelques relations péniblement nouées. N’oublions pas qu’il fut, probablement, l’objet d’un monitoire… [4]. Près de cinquante ans plus tard (9 juin 1656 – XI, 337), saint Vincent dégagera toute la valeur spirituelle de l’événement : “Dieu veut quelquefois éprouver des personnes et pour cela, il permet que semblables rencontres arrivent.” Il expérimente l’injustice dont les pauvres sont trop souvent les victimes sans défense.

 

2. La tentation contre la foi (1610)

Brochant sur le tout, c’est alors que Vincent connaît dans sa vie de foi un véritable drame. C’est la nuit intérieure et la ronde bourdonnante des doutes. Que se passe-t-il exactement ? Est-ce dépression ? Neurasthénie généralisée ? Toujours est-il que M. Vincent assiste impuissant au délabrement de son esprit et de son cœur durant sans doute 3 ou 4 ans. Mais il se sauve lui-même en se vouant, toute sa vie, au service des pauvres : «Il s’avisa un jour de prendre une résolution ferme et inviolable pour honorer davantage Jésus-Christ, et pour l’imiter plus parfaitement qu’il n’avait encore fait, qui fut de s’adonner toute sa vie pour son amour au service des pauvres.» (Abelly,  L. III, pp. 118-119)

Lecture des événements :
  • La foi de Vincent est donc marquée par cette crise aiguë dans sa vie d’homme. Ce sera trois ou quatre ans de désarroi et de ténèbres intérieures. La solution, il la trouve dans le service des pauvres, dans la mystique des pauvres. Vincent deviendra par la suite, un modèle de Foi. Celle-ci sera forgée au creuset de la souffrance. Au moment même où il connaîtra le doute et l’assaut de l’esprit du mal, il s’enrichit de convictions personnelles déterminantes :
  • La foi part toujours d’un double mouvement d’appauvrissement et d’enrichissement. “Il faut donc (à..) vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ”, dira-t-il à Antoine Durand, (XI, 342-351). Il s’inspirera constamment de la doctrine paulinienne de la vie et de la mort du Christ. Il aura des textes scripturaires préférés : Galates III, 26-27 ; Romains VI, 3-4 ; Colossiens  I, 11-12. [5]
  • Il faut sortir de soi-même et se donner. “Toute notre tâche est dans l’action”. En 1653, il dira aux Filles de la Charité : “Il faut de l’amour affectif, passer à l’amour effectif qui est l’exercice des œuvres de la Charité, le service des pauvres, entrepris avec joie, constance et amour” (IX, 593).
  • Ces deux faits : acceptation d’être accusé de vol et tentation contre la foi, transforment profondément son être, son désir, sa vision des choses et des hommes. Désormais, non seulement il regardera les pauvres et les malheureux, mais il les
  • Il n’observera plus la misère comme un objet, une malfaçon des autres ; ce ne sera plus un spectateur indifférent mais un communiant qui s’identifie à la misère des autres par son être et le mouvement même de sa vie… [6]. Il aime le misérable mais combat la misère comme une plaie.
Vincent est-il un converti ?
  • Les opinions divergent. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas eu un brusque retournement comme saint Paul. Il vaut mieux parler d’une évolution qui s’accélère de plus en plus et qui trouvera son sommet vers 1617. Les épreuves purifiantes, l’amènent à dire “oui” au Seigneur dans un don total et généreux. La grâce fait irruption en lui d’une façon décisive. Il est recréé intérieurement [7].
  • Les douze premières années du Sacerdoce de saint Vincent semblent se passer en marge de ce que l’on appellerait aujourd’hui la pastorale. Il s’adonne à des “ministères privés”. Or, saint Vincent semble en malaise (tentation contre la Foi ; ton désabusé de la lettre à sa mère, etc…) Cette première période d’expérience sacerdotale semble, pour lui, décevante.

 

3. Curé de Clichy * Précepteur chez les Gondy – (Vincent a 31 ans)

C’est alors que Bérulle lui propose à Mr Vincent la cure de Clichy, le 12 mai 1612 (Paroisse rurale de 600 habitants). Il se lance à fond dans cette nouvelle expérience : réparations de l’église, visites des gens, fondation d’une petite école cléricale, catéchismes, etc… Il retrouve une certaine euphorie.

“… J’ai été Curé des champs… Un jour, Mgr. le Cardinal de Retz me demandait : Eh bien, Monsieur, comment êtes-vous ? Je lui dis : Monseigneur, je suis si content que je ne le vous puis dire… Je pense en moi-même que ni le Saint-Père, ni vous, Monseigneur, n’êtes si heureux que moi…” (Il n’y a pas si longtemps Vincent aspirait plus à un évêché qu’à une petite paroisse de campagne…) – SV a 32 ans

Mais dès septembre 1613 (un an après son arrivée à Clichy), le jeune curé quitte sa paroisse. Instabilité ? Pression de Pierre de Bérulle ? Vincent se cherche toujours. Il devient précepteur des enfants de Philippe-Emmanuel de Gondi, général des Galères.

Lecture des événements :
  • Curé de Clichy, première étape de l’expérience pastorale de Vincent, il a pu mesurer les avantages d’une “pastorale directe” de curé par rapport aux ministères “privés” qui l’ont précédée (direction du pensionnat, aumônerie, préceptorat, etc…) Désormais, il se sait doué et heureux au milieu des pauvres gens.
  • L’exubérance de cette expérience tranche d’autant plus nettement qu’elle succède à une période de malaise. Saint Vincent semble mesurer là tous les avantages d’un engagement directe, “sur le terrain”, (III, 339 et IX, 646).
  • Mais voilà “l’honnête retirade”, il a franchi la porte des riches, une amorce pour un bénéfice. Apparemment, il a trahi son milieu d’origine et son engagement pour les pauvres. C’est à nouveau l’impasse, mais c’est là que l’événement l’attend.

III. 1617 : l’année de grâce

 

4. Gannes – Folleville : la mission (Saint Vincent a 36 ans)

Arrivé chez les Gondi, comme précepteur ; il s’occupe des domestiques et des paysans des terres de ses maîtres. Le voilà, pourrait-on dire, revenu aux “ministères privés”… Mais il a goûté à la Pastorale à Clichy ! Et c’est parmi les populations paysannes des Gondi qu’il fait sa deuxième expérience pastorale marquante, et celle-là décisive.

On connaît l’événement de Gannes-Folleville (XI, 2-4 ; 169-171 ; IX, 58-59 ; XII, 7-8, 82 ; Abelly t. I. p. 32-33). Un vieillard “qui passait pour homme de bien” confesse à Vincent “des péchés qu’il n’avait jamais osé déclarer en confession”. Une fois en paix, ce vieillard en parle à Madame de Gondi qui s’écrie : “Ah ! Monsieur, qu’est cela ? Qu’est-ce que nous venons d’entendre ? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces braves gens… Ah ! Monsieur Vincent, que d’âmes se perdent ! Quel remède à cela ?” Et elle demande à saint Vincent de prêcher le lendemain sur le sujet de la confession générale.

La suite de cette prédication semble avoir été tout autant l’événement qui a impressionné saint Vincent, plus que la confession de Gannes “… Toutes ces bonnes gens furent si touchées de Dieu qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai de les instruire et de les disposer aux Sacrements, et commençait de les entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire, avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les Révérends Pères Jésuites d’Amiens de venir au secours… Nous fûmes ensuite aux autres villages qui appartenaient à madame en ces quartiers-là et nous fîmes comme au premier. Il y eut grand concours et Dieu donna partout sa bénédiction. Et voilà le premier sermon de la Mission.”  (Abelly I, 32-33) – Vincent a trente-six ans.

Relecture de l’événement :

Sur cet événement, tel que saint Vincent l’a décrit, on peut faire la relecture suivante :

  • Un pas de plus est franchi… vers la Mission. Après avoir apprécié les avantages de la pastorale paroissiale directe (Clichy) par rapport aux ministères “privés” (aumôneries, préceptorat), Vincent mesure ici les avantages de l’intervention missionnaire par rapport à la pastorale sédentaire du curé. Pour le vieillard de Gannes, non seulement le curé n’a pas suffi, mais, bien malgré lui, il a été d’une certaine façon obstacle. Dans sa lettre à Urbain VIII, de juin 1628, Vincent précisera ce point : «…Les pauvres gens des champs… meurent souvent dans les péchés de leur jeunesse, pour avoir eu honte de les découvrir à des curés ou à des vicaires qui leur sont connus et familiers.» (I, 45) L’intervention missionnaire ne court pas ce risque et se présente donc comme un complément nécessaire et efficace de la pastorale sédentaire.
  • Cette expérience de l’Intervention missionnaire achemine très logiquement Vincent vers l’idée d’itinérance : “Nous fûmes ensuite aux autres villages qui appartenaient à madame en ces quartiers-là…” — Comme à Villepreux : faire une mission à Villepreux, et dans les lieux circonvoisins. »
  • Remarquons la grande importance accordée à la prédication et, bien sûr, à la confession générale. Le missionnaire est l’homme de la Parole ? Déjà nous retrouvons pratiquement le schéma de la mission : “les instruire, les disposer aux sacrements, les entendre en confession.”
  • Dès cette première intervention missionnaire, Vincent doit faire appel à d’autres (Jésuites). Déjà, il prend conscience du besoin d’être plusieurs pour faire face à cette pastorale…
  • Vincent n’est pas seul à relire l’événement. C’est Madame de Gondi qui a ici l’initiative. C’est elle qui est frappée par l’état moral du paysan de Gannes, c’est elle qui généralise aux autres ruraux, c’est elle qui demande la prédication à Folleville, c’est elle qui requiert les Jésuites.
  • Toute sa vie Vincent s’adjoindra des femmes, fera confiance à des femmes, pour le service des pauvres. Enlevez les femmes des activités caritatives de Vincent, il n’y a plus rien [8].
  • Dans ces événements Vincent fait plusieurs constat :
  • il constate une double ignorance :
    • celle des ruraux en général pour les vérités nécessaires au Salut, 
    • celle des Curés sur la théologie et les sacrements – vg. la formule de l’absolution ;
  • Bref, prenant conscience d’une situation collective et de besoins pressants, il agit ; c’est la mission, les missions. C’est en s’appuyant sur l’expérience Gannes-Folleville que s’organiseront, dans une ligne de continuité :
    • les Missions et les Prêtres de la Mission [9],
    • les Œuvres des Ordinands,
    • la triple réforme du clergé, des religieux, de l’Épiscopat.
    • l’appel à des femmes pour le service des pauvres.
  • Lui-même a toujours reconnu la mission de Folleville comme étant le “prototype” (le mot est de lui) de son œuvre d’évangélisation : “Et voilà le premier sermon de la Mission, et le succès que Dieu lui donna le jour de la conversion de saint Paul ; ce que Dieu ne fit pas sans dessein, en un tel jour.” (XI, 4)
  • Pour bien montrer aussi le caractère providentiel de l’origine de la Mission, il confiera plus tard à ses Missionnaires : “Hélas ! Messieurs et mes frères, jamais personne n’avait pensé à cela, l’on ne savait ce que c’était que les Missions, nous n’y pensions point et ne savions ce que c’était, et c’est en cela que l’on reconnaît que c’est une Œuvre de Dieu”. (XI, 169).
  • Concrètement, Vincent est parti d’un regard sur la vie, et non pas d’abord d’une théorie sur l’absence de foi des ruraux et de formation des prêtres. Il reconnaît lui-même que c’est l’amour des pauvres qui explique la tâche de la Compagnie de la Mission : “Allons donc, mes frères, et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés.” (XI, 393)
  • Quand M. Vincent a bien saisi l’événement, qu’il a compris sa coïncidence avec la volonté de Dieu, c’est alors qu’il passe à l’action. Pour lui, il faut savoir attendre, “ne pas enjamber sur la Providence” (I, 26-28 ; IV, 123) et puis, quand la volonté de Dieu est évidente, courir aux besoins du prochain “comme on court au feu”. (XI, 31) C’est ce qui s’est passé à Villepreux ; Vincent rentre à Paris fin décembre 1617 et, le 23 février 1618, il commence la mission à Villepreux.
5. Châtillon et la Confrérie (août-décembre 1617)

Expérience marquante que celle de Gannes-Folleville ! Expérience de la misère spirituelle de ruraux. D’où le désir de saint Vincent de Paul de quitter sa charge de précepteur pour retrouver en permanence les pauvres gens des champs qui meurent de faim et se damnent. Une occasion se présente : Châtillon-les-Dombes. Mr Vincent s’y enfuit plus qu’il y part ! C’est mystérieux. (Vincent a 36 ans).

On le retrouve alors aussi actif et exubérant qu’à Clichy.

Saint Vincent n’est guère resté que cinq mois à Châtillon, mais quel travail accompli en si peu de temps. C’est l’histoire de la fondation de la première Charité.

À Gannes-Folleville, on l’a vu, c’est l’évangélisation et la confession générale qui urgent. Dans la Bresse, c’est le secours matériel et sanitaire qui sera découvert comme urgence et qui réclamera une réaction concrète et immédiate.

“Comme je m’habillais pour dire la Sainte Messe, on me vint dire qu’en une maison écartée des autres, à un quart de lieue de là, tout le monde était malade, sans qu’il restât une seule personne pour assister les autres…” (IX, 243-244)

Relecture de l’événement :

À Châtillon, un pas de plus est franchi par Mr Vincent. Il faut savoir faire face immédiatement aux urgences et pourvoir à des secours matériels organisés. Pour ce faire, les laïcs — en particulier les femmes — se sont révélées efficaces et généreuses.

Sur l’ensemble de ce texte, utilisons cinq clés de lecture :

  1. une situation d’urgence se présente : “Comme je m’habillais pour dire la Sainte Messe, on me vint dire qu’en une maison écartée des autres, à un quart de lieue de là, tout le monde était malade, sans qu’il restât une seule personne pour assister les autres…”
  2. l’action de Vincent est immédiate : à la messe, l’après-midi, le lendemain, une ébauche de règlement, en 24 heures la Confrérie est bouclée.
  3. la réaction de Vincent est affective : “Cela me toucha sensiblement le cœur. Je ne manquai pas de les recommander au Prône avec affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux qui m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus de compassion pour ces pauvres affligés…” (Abelly I, 45-46)
  4. Comme à Folleville, c’est donc, une fois encore, une Prédication qui déclenche une “ruée” non pas vers le confessionnal, cette fois, mais vers “les Maladières”, la maison de ces pauvres malades. (On peut ici évoquer l’éloquence efficace et provocante de saint Vincent ; de sa façon de partir du concret tout spontanément. Comme à Folleville, il sait parler aux pauvres gens et les toucher ; il se souviendra de ces expériences pastorales quand il élaborera sa “petite méthode” de prédication… !) La ruée des secours est généreuse et générale mais inorganisée : « Voilà, dit-il, une grande charité qu’ils exercent, mais elle n’est pas bien réglée ; ces pauvres malades auront trop de provisions tout à la fois, dont une partie sera gâtée et perdue, et puis après ils retomberont en leur première nécessité. etc » (Abelly, I, 45).
  1. Il faut donc organiser et rassembler : “… Il fut question de voir comme on pourrait secourir leur nécessité. Je proposai à toutes ces bonnes personnes que la charité avait animées à se transporter là, de se cotiser, chacune une journée, pour faire le pot, non seulement pour ceux-là, mais pour ceux qui viendraient après…” Un Règlement est rédigé et soumis à l’Archevêque de Lyon. Et saint Vincent termine son récit à peu près dans les mêmes termes que celui de Folleville : “Et c’est le premier lieu où la Charité a été établie.” (Abelly, I, 45-46) « Ce fut donc cette confrérie de la Charité à laquelle Monsieur Vincent donna commencement à Châtillon, qui a été la première et comme la mère qui en a fait naître un très grand nombre d’autres, que lui et les siens ont depuis établies en France, en Italie, en Lorraine, en Savoie et ailleurs.» (Abelly, ibd)
  • La misère corporelle et spirituelle des ruraux. Vincent va accueillir l’événement jusqu’à l’engagement immédiat. Là, c‘est lui qui prend l’initiative et mobilise les laïcs. Il est mobilisé par deux convictions :
    • Une première conviction l’anime désormais : “nul ne peut se désintéresser de la misère.” Le vrai pécheur serait celui qui ne percevrait pas la misère. Nous sommes tous solidaires du pauvre.
    • Une deuxième conviction l’anime d’autre part : l’âme ne peut être séparée du corps ; il faut soigner celui-ci pour atteindre celle-là. C’est le “corporellement et le spirituellement” qu’il répétera à satiété aux Filles de la Charité.
  • Tout doit être entrepris ensemble, à plusieurs; là encore il mobilise des groupes de femmes. L’organisation découle de son désir d’efficacité, c’est l’action. Toute sa vie, le réalisme de sa charité lui inspirera de rassembler les générosités éparses, pour les coordonner, les inviter à des actions concertées, parfois pharaoniques (secours aux Provinces dévastées) à la réalisation de projets méthodiquement étudiés et ajustés tant aux besoins qu’aux ressources, ceux-là étant sans limites et celles-là limitées.
  • Enfin comment ne pas souligner une note dominante chez saint Vincent : le Cœur. Il n’étudie pas des dossiers, des rapports, il voit les pauvres. Il ébranle les volontés. Trois cents ans plus tard, La Mère Guillemin fera écho à ce comportement vincentien : “Nous avons à humaniser la technique et à en faire le véhicule de la tendresse du Christ [10].”
6. Villepreux, l’emboîtement

Très vite, après ces deux expériences de 1617, année charnière, M. Vincent a fait le lien entre la Mission et la Charité : entre l’importance de l’une et la nécessité de l’autre. Dès qu’il revient à Paris en décembre 1617, il abandonne le préceptorat. Son idée fondamentale est désormais de prêcher des missions, d’évangéliser les pauvres de la campagne, et d’établir, lors de chaque mission, une Confrérie de Charité, comme à Châtillon.

En février 1618, donc deux mois après son retour, en plein hiver, Vincent organise une mission à Villepreux, terre d’Emmanuel de Gondi.

L’événement de Villepreux nous est transmis pour l’essentiel par Collet : «Dès le commencement de l’année suivante, il prit des arrangements pour faire une mission à Villepreux, et dans les lieux circonvoisins. Cette fonction que des ecclésiastiques, qui sont souvent bien minces en tout sens, regardent comme au-dessous d’eux, ne rebuta pas des personnes du premier mérite, et qui occupaient des places distinguées. M. Cocqueret, Docteur de la maison de Navarre, Messieurs Berger et Gontière, Conseillers-Clercs au Parlement de Paris, et plusieurs autres vertueux prêtres, se joignirent à Vincent, et entreprirent avec lui cette bonne œuvre. On ne se borna pas aux secours spirituels, on tâcha de remédier aux nécessités temporelles ; et pour les prévenir, autant qu’il était possible, le saint établit à Villepreux la Confrérie de la Charité, sous l’autorité de M. le Cardinal de Rets évêque de Paris, qui en avait approuvé les Règlements.» (Collet I, 87)

À compter de 1618, après Villepreux, nous avons toute une liste de villages et de villes – les premiers étant terres des Gondi – Joigny, Montmirail, Paillart, Sérivillers, etc…  puis Mâcon où Vincent fait la mission “évangélisation-charité”. Toutes confréries que, quelques années plus tard, Louise de Marillac ira visiter, encourager, contrôler…

 

Relecture de l’événement :  clés de lecture
  • À Villepreux, le 23 février 1618, Vincent propose son schéma basé pour lui sur le binôme désormais constitutif de son action, «mission & charité». (Renouard) «Villepreux est la première synthèse de l’œuvre missionnaire de St Vincent. Villepreux est la mise en place d’une évangélisation originale, l’Évangile vécu avec et par le service. À Villepreux, mission et charité-service s’emboitent l’une dans l’autre. La mission de Villepreux est le lieu-théologique du charisme selon St Vincent, évangéliser en servant et servir en évangélisant». [11].
  • Mais il ne sait pas quel doit être son lieu d’action préféré ; il est très significatif qu’il travaille sept années après Villepreux dans la même ligne. Sept ans de missions (1618-1625) avant la fondation de la Congrégation. Missions dans les villages des terres des Gondi, prêchées aux pauvres gens des champs, missions toujours clôturées par la création de la Confrérie de la Charité. «Les formes se modernisent et s’adaptent — pendant sept ans — mais le fond reste le même : tenir Mission et Charité indissolublement unis. Voilà un possible chemin et un lieu symbole porteur, celui de l’unification de la vocation de la Famille vincentienne». (Renouard Ibd)
  • Les suites de Gannes – Châtillon – Villpreux : L’action en équipe itinérante : la fondation de la CM ; Acte association des missionnaires «ensemblement, ie en communauté» ; ce ne sont pas seulement des mots.
  • Les besoins de tous ces pauvres l’interrogent. Que faire pour multiplier les missions, sinon se faire aider ? Que faire ; sinon fédérer des volontaires et fonder sa propre institution ? Alors se pointe l’idée de la Congrégation. Les Gondi y pensent aussi et lui, de son côté entre en retraite pour discerner la volonté de Dieu : «…Me trouvant, au commencement du dessein de la Mission, dans cette continuelle occupation d’esprit, et que cela me fit défier que la chose vînt de la nature ou de l’esprit malin, et que je fis une retraite exprès à Soissons, afin qu’il plût à Dieu de m’ôter de l’esprit le plaisir et l’empressement que j’avais à cette affaire, et qu’il plut à Dieu m’exaucer…» (II, 246-247).
  • Enfin et toujours depuis le “Ah, Monsieur, que d’âmes se perdent ? de Mme de Gondi à Gannes, les laïcs sont appelés à entrer dans l’évangélisation et le service, en équipe organisée, à Villepreux, c’est la deuxième la Confrèrie.

 

 

IV. La Congrégation de la Mission 

7.  La fondation (SV a 44 ans)

Les Jésuites, les Oratoriens ayant refusé de s’engager pour des missions dans les terres des Gondi, ceux-ci décident de faire quelque chose par eux-mêmes. Dès lors, les affaires se précipitent et, le 17 Avril 1625, est signé avec les Gondi le contrat de Fondation de la Mission (XIII, 197-202).

Remarquons simplement dans ce contrat :

  • L’affirmation fondamentale : “le pauvre peuple de la campagne… seul demeure abandonné”;
  • la définition de la Mission pour Vincent : “s’appliquer entièrement et purement au Salut du pauvre peuple, allant de village en village (intervention, itinérance) aux dépens de leur bourse commune, prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie passée, sans en prendre aucune rétribution en quelque sorte ou manière que ce soit…”(XIII, 197-202).

Le 23 juin 1625, deux mois après, Madame de Gondi meurt. Elle laisse une somme importante à saint Vincent. M. de Gondi rendra à saint Vincent sa liberté. Ce dernier quitte donc la famille et s’installe au Collège des Bons-Enfants, en octobre 1625. Antoine Portail vint l’y rejoindre. La Mission avait acquis son indépendance.

Un an après, cette expérience de communauté Apostolique se révèle assez riche et concluante pour être codifiée dans un premier acte : l’acte d’Association des missionnaires, le 4 septembre 1626.

Cet acte est signé par M. Vincent (45 ans), M. Portail, diocèse d’Arles (36 ans), M. François Ducoudray, Amiens (40 ans) et M. Jean de la Salle, Amiens (28 ans). Les quatre signataires s’engagent à “Ensemblement vivre en manière de Congrégation, Compagnie ou Confrérie et s’employer au Salut du pauvre peuple des champs.”

Lecture de l’Événement :
  • Cette période 1626-1628 semble donc bien marquée par l’expérience d’une Communauté apostolique stabilisée. Trois, puis cinq prêtres s’associent pour prêcher la Mission et vivre ensemblement, sous la direction de saint Vincent. Un laïc est entré dans la Communauté comme Frère, Jean Jourdain. Tous résident dans une maison de la Communauté, les Bons-Enfants.
  • Le travail missionnaire est ainsi mieux assuré et c’est manifestement ce qui, d’abord, importe à saint Vincent, mieux assuré parce qu’on le fait ensemblement et à temps plein (entièrement et purement).

 

 

B. Les lignes de force : L’expérience spirituelle de Monsieur Vincent

 

Au terme de ce survol et de cette relecture des événements majeurs de la vie de saint Vincent de Paul, il est possible de dégager certaines constantes et certaines orientations qui peuvent caractériser ce que nous appelons aujourd’hui « la spiritualité Vincentienne » que nous nous sommes engagés à vivre.

 

I. L’Événement, lieu théologique [12] de révélation et d’action 

  1. Pour saint Vincent, l’événement est signe de Dieu, et il devient signe privilégié et particulièrement clair et impératif quand cet événement concerne directement les pauvres. C’est là, semble-t-il, l’écho de 1617 qui marquera profondément jusqu’à sa mort le comportement spirituel de notre fondateur. On sait qu’avant 1617, dans le désarroi, celui-ci a beaucoup cherché et beaucoup douté. Il a interrogé et suivi Bérulle, il a tâté de différents ministères, etc…

Or, ce sont deux rencontres avec des pauvres (Gannes et “les Maladières”) qui rétablissent véritablement sa relation à Dieu et redonnent un sens à sa vie. Dès lors, l’attention spirituelle de saint Vincent sera toujours et d’abord attirée et alertée par les événements, particulièrement par ceux qui concernent les pauvres. C’est à ce niveau que se situe désormais “le lieu théologique” vincentien, les temps vincentiens de “manifestations” (théophanies) ou comme le dit Vincent, “c’est là que se vérifie la conduite du Saint-Esprit”. (XI, 37)

  1. Par et dans l’événement, celui qui concerne les pauvres, Dieu rencontre donc régulièrement Vincent et lui révèle sa volonté. Ce type de relation est merveilleusement adapté à son tempérament actif. Car la volonté de Dieu se manifeste ainsi, de quelque façon, sur le terrain même où elle doit être exécutée. D’où, cette extraordinaire continuité qui est typiquement vincentienne : continuité entre l’état du paysan de Gannes et la prédication de Folleville, ou entre la découverte de cette famille malade à Châtillon et l’institution de la première Confrérie. Révélation de Dieu et actions qui s’en suivent, semblent vraiment tissées du même fil.
  2. Cette continuité, ou cet extraordinaire “raccourci” entre révélation de Dieu et engagement concret, entre Foi et Action, explique sans doute le délicieux embarras de saint Vincent lorsqu’il parle des origines de ses fondations. Avec le recul, Révélation et Action lui paraissent tellement proches et intriquées, que les acteurs se confondent et qu’il est pratiquement incapable de situer le moment de son intervention personnelle. Il y a là beaucoup plus que de l’humilité.
  3. On retrouve l’écho de cette continuité dans le raisonnement de saint Vincent pour dépasser l’apparente incompatibilité entre les devoirs de religion (culte, prières, exercices, etc…) et les exigences du service des pauvres. Saint Vincent est tellement convaincu de la présence de Dieu dans les pauvres, qu’il ne ressent même plus la solution de continuité (rupture) entre une oraison, l’Eucharistie et le Service des pauvres.

Le “quitter Dieu pour Dieu” est peut-être l’expression la plus riche et la plus fidèle de ce qu’on appelle l’expérience spirituelle ou même la spiritualité de saint Vincent. C’est en effet celle qui révèle le mieux l’actualisation de sa Foi et la continuité entre Foi et service, Foi et action-charité.

  1. Saint Vincent est tellement habitué à cette continuité, à ce raccourci entre manifestation de Dieu dans l’événement, donc dans les pauvres, et l’engagement, l’action, le service, qu’il en vient à montrer une méfiance instinctive pour les détours les plus nobles entre Foi et Action. Il se méfie un peu d’un Dieu qui ne se révélerait que dans “de doux entretiens ou des pratiques intérieures très bonnes et très désirables” mais néanmoins très suspectes (XI, 40-41). Comme il se méfie beaucoup d’une réponse qui s’exprimerait hors de l’action et en resterait à l’amour affectif.

II. Le nouveau monde “spirituel” de saint Vincent

On a vu combien profondément et définitivement les événements de 1617 ont marqué Vincent de Paul. Le lieu privilégié de rencontre avec Dieu et le moment phare de clarté dans sa vie, c’est l’événement qui le met en contact avec les pauvres. Certes, sa Foi se nourrit de la “doctrine chrétienne commune” et il sait parler de Dieu, de Jésus-Christ, de l’Église, des sacrements, des vertus et de la sainteté comme tous les maîtres spirituels du temps. Mais, après 1617, il semble bien vivre comme en un nouveau monde spirituel où les rapports avec Dieu, le Christ, l’Église, les relations, sont d’un nouveau type (conçus et vécus pour l’évangélisation et pour les pauvres).  Quatre points :

  1. C’est ainsi, par exemple, que son “discours sur Dieu” (comme l’on dirait aujourd’hui), sa façon d’en parler devient très dynamique et actualisante. Ses trois approches préférées sont : la Providence, la Présence de Dieu, et surtout, la Volonté de Dieu… Trois thèmes, trois approches qui lui permettent d’aborder un Dieu impliqué dans l’histoire des hommes et qui pour Vincent intervient constamment dans les événements, comme à Folleville et à Châtillon, synthétisé à Villepreux.

Et encore préfère-t-il dans les trois “la volonté de Dieu”, parce qu’il s’agit là de l’approche la mieux incarnée dans l’aujourd’hui et la plus provocante pour l’action :“la pratique de la présence de Dieu est fort bonne, mais je trouve que se mettre dans la pratique de faire la volonté de Dieu en toutes ses actions l’est encore plus, car celle-ci embrasse l’autre.” (XI, 319)

  1. On retrouve dans sa relation à Jésus-Christ la même approche sélective. Jésus-Christ, c’est Dieu incarné dans l’histoire des hommes, éminemment concerné, impliqué et actif dans cette histoire. Jésus-Christ, c’est le Missionnaire du Père. C’est en tant que Missionnaire type qu’il rencontre le Père et l’évoque. Et dans cette Mission de Jésus-Christ, Vincent fait encore un choix d’autant plus dynamisant et actualisant qu’il est plus précis : Jésus-Christ est le Missionnaire des pauvres, l’Envoyé aux pauvres : “Et si l’on demande à Notre-Seigneur. “Qu’êtes-vous venu faire en terre : “Assister les pauvres” – Autre chose ? “Assister les pauvres.” (XI, 108).

Cela semble simpliste à force d’être simplifié et concentré, mais c’est tout simplement l’Évangile interprété et reçu par l’homme de 1617. C’est l’évangile de Luc IV, 18, revécu à Gannes puis à Marchais (XI, 34-37). Cette sorte d’éclectisme (choix) dans la lecture de l’Évangile et la contemplation de Jésus-Christ est certainement ce qu’on pourrait appeler des lignes de force dans l’expérience spirituelle de saint Vincent, comme la valeur théophanique de l’événement.

Cette relation sélective et précise à Jésus-Christ se retrouve à la fois dans le goût de Vincent pour les “maximes évangéliques” qui sont comme les consignes de Jésus-Christ Missionnaire pour les missionnaires d’aujourd’hui ; voyez l’article N° 1 des chapitres des Règles communes, toujours puisé dans l’Évangile. Cette relation à Jésus-Christ se retrouve aussi dans l’imitation de Jésus-Christ selon saint Vincent, qui n’est pas n’importe quelle imitation, mais une imitation quasi fonctionnelle de Jésus-Christ envoyé évangéliser les pauvres.

  1. Même façon d’aborder le Mystère de l’Église. Certes, saint Vincent en connaît la théologie, mais là encore, il semble la voir avec des yeux “accommodés” en 1617. Il retient de préférence toutes les images qui suggèrent le travail d’évangélisation : la vigne, la moisson, le champ, les ouvriers.
  2. Cette manière typiquement vincentienne d’approcher Dieu, Jésus-Christ et l’Église, dans le sillage de l’expérience de 1617, a évidemment une logique et des conséquences sur la façon dont saint Vincent présente et décrit la sainteté et le comportement de ceux et celles qui veulent suivre le Christ.

Il s’agira d’abord de former, d’accommoder notre regard à l’expérience de 1617, et ensuite de retrouver ce nouveau type de relation à Dieu, à Jésus-Christ et à l’Église par rapport aux pauvres. On sait que saint Vincent a cru pouvoir synthétiser ce comportement vincentien dans deux attitudes spirituelles typiques : la simplicité et l’humilité.

 

III. Le comportement spécifique de Vincent

Vincent de Paul, après 1617, voit d’abord en Jésus-Christ, l’Envoyé du Père, le Missionnaire envoyé aux pauvres (Isaïe, 61, 1 ; Luc, IV, 18). Désormais son projet et celui qu’il nous donne est de suivre et prolonger cette Mission du Christ. Tout naturellement, ce sont les attitudes et vertus “missionnaires” du Christ qu’il souligne et qu’il propose à ses disciples, en particulier la simplicité, l’humilité.

Toujours dans le sillage de 1617, Vincent voit en Jésus-Christ, le Serviteur des pauvres. Le visage de Jésus-Christ est superposé à celui du pauvre ; c’est le Christ que l’on sert dans le pauvre : “Ce que vous faites à ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous le faites !” (Mat. 25,40). Mais pour servir concrètement le pauvre et y reconnaître le Christ, il faut un comportement simple et humble.

Ces vertus, saint Vincent les présente, bien sûr, comme les présentaient tous les spirituels de son temps, mais ce qu’il y a de caractéristique dans sa présentation, c’est en quelque sorte l’insistance sur le côté fonctionnel (ce qu’il appelle souvent “l’utilité”). Ces deux vertus, contemplées en Jésus-Christ, sont surtout des moyens pour une meilleure évangélisation et une meilleure approche des pauvres, ce sont des vertus “professionnelles”.

Retenons les deux vertus originales dans l’expérience spirituelle de saint Vincent, la simplicité et l’humilité — la charité n’est pas spécifique, c’est une vertu théologale donnée à tout baptisé. Simplicité et humilité sont l’une des composantes du comportement spirituel vincentien.

Saint Vincent donne cette définition de la simplicité :

“Or, mes frères, s’il y a personnes au monde qui doivent avoir cette vertu, ce sont les Missionnaires, car toute notre vie s’emploie à exercer des actes de charité, ou à l’égard de Dieu ou du prochain. Et pour l’un et pour l’autre, il faut aller simplement…” (XII, 302)

“Quand on prend la simplicité pour une vertu particulière et proprement dite, elle comprend non seulement la pureté (d’intention) et la vérité, mais encore une propriété qu’elle a d’éloigner de nos paroles et actions toute tromperie, ruse et duplicité.” (XII, 172)

 “[L’humilité] Voilà la seconde maxime absolument nécessaire aux missionnaires ; car dites-moi comment un orgueilleux pourra-t-il s’accommoder avec la pauvreté ? Notre fin, c’est le pauvre peuple, gens grossiers ; or si nous ne nous ajustons à eux, nous ne leur profiterons aucunement (XII, 305).

Saint Vincent saisit le sens profond de cette vertu nécessaire à celui qui se consacre au service des pauvres et il en met en valeur les deux termes : l’évangélisateur, le Christ et l’évangélisé, le pauvre.

Vincent de Paul

  • a su être particulièrement attentif aux événements multiples de sa vie.
  • il a su les lire comme des signes de Dieu, signes de sa volonté, signes privilégiés surtout lorsqu’ils concernent les pauvres.

 

Suivons-le dans cette démarche de réalisme et d’expérience spirituelle…

Claude LAUTISSIER, CM 🔸

Le fait que M Vincent nous propose une expérience spirituelle et non une doctrine, nous amène donc à concevoir une nouvelle méthode. Et cette “nouvelle méthode”, saint Vincent semble bien nous la suggérer lui-même, dans sa façon de lire et d’interpréter les événements.

NOTES :

 

[1] Événement et institution : ces mots évoquent la conjonction entre les références à ce qui est transcendant(l’événement, l’intervention de Dieu dans l’histoire) et ce qui est immanent, homogène à la société humaine (“ce qui arrive” et l’institution, les institutions).

[2] J-P. Renouard, “Fiches vincentiennes” N° 50, (spécial), p. 170.

[3] A. DODIN in Mission et Charité n° 29/30 “Saint Vincent de Paul, mystique de l’action religieuse” p. 33,

[4] cf. Mission et Charité – N°29-30, p. 33

[5] Galates : (III, 26-27) 26 Car tous, vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus Christ. 27 Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ.

Romains : (VI, 3-4 ) 3 Ou bien ignorez-vous que nous tous, baptisés en Jésus Christ, c’est en sa mort que nous avons été baptisés ? 4 Par le baptême, en sa mort, nous avons donc été ensevelis avec lui, afin que, comme Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous menions nous aussi une vie nouvelle.

Colossiens (I, 11-12) : 11 vous serez fortifiés à tous égards par la vigueur de sa gloire et ainsi amenés à une persévérance et une patience à toute épreuve.

Avec joie, 12 rendez grâce au Père qui vous a rendu capables d’avoir part à l’héritage des saints dans la lumière.

[6] A. DODIN in Mission et Charité – n° 4 p. 412, article déjà cité.

[7] A. DODIN in Mission et Charité – n° 1 – p. 61,

[8] M-J. Guilleaume, op.cit. p. 143

[9] 8A. DODIN in “Saint Vincent de Paul et la Charité” p. 22,

[10] Mère Suzanne GUILLEMIN, Supérieure Générale Filles de la Charité – Circulaires p. 250,

[11] Jn-P. Renouard, «Cahier St Vincent» N° 223-224, 2016, p. 117

[12] “Lieu théologique“, positions essentielles d’un système théologique particulier. Ensemble des sources où la réflexion théologique puise sa recherche pour comprendre la foi. Cf. Jn-P. Renouard, «Cahier St Vincent» N° 223-224, 2016, p. 117

GAUDETE ET EXSULTATE : Racines, structure et signification de l’Exhortation apostolique du Pape François

GAUDETE ET EXSULTATE : Racines, structure et signification de l’Exhortation apostolique du Pape François

« Racines, structure et signification de l’Exhortation apostolique du Pape François »: ce sont les « pistes de lecture » d’Antonio Spadaro, directeur de La Civilta Cattolica (mars 2018), que publient les éditions Parole et Silence.

Cinq ans après son élection, le pape François publie sa troisième Exhortation apostolique sous le titre Gaudete et exsultate (GE). Comme l’indique explicitement le sous-titre, elle a pour thème « l’appel à la sainteté dans le monde actuel ». Le Pape lance un message essentiel en  indiquant ce qui compte, le sens même de la vie chrétienne qui, selon les propres termes de saint Ignace de Loyola aux jésuites, « chercher et trouver Dieu en toutes choses » : curet primo Deum. C’est le cœur de toute réforme, personnelle et ecclésiale : mettre Dieu au centre.

Le card. Bergoglio, devenu pape, a choisi le nom de « François » pour cette raison : en tant que pontife, il a épousé la mission de François d’Assise : « reconstruire » l’Église dans le sens d’une réforme spirituelle avec Dieu au centre. Il affirme : « Le Seigneur demande tout ; et ce qu’il offre est la vraie vie, le bonheur pour lequel nous avons été créés. Il veut que nous soyons saints et il n’attend pas de nous que nous nous contentions d’une existence médiocre, édulcorée, sans consistance » (GE 1).

Ce texte magistériel ne veut pas être « un traité sur la sainteté, avec de nombreuses définitions et distinctions qui pourraient enrichir cet important thème, ou avec des analyses qu’on pourrait faire concernant les moyens de sanctification ». L’  « humble objectif » du pape est de « faire résonner une fois de plus l’appel à la sainteté, en essayant de l’insérer dans le contexte actuel, avec ses risques, ses défis et ses opportunités » (GE 2). Et en ce sens il espère « que ces pages seront utiles pour que toute l’Église se consacre à promouvoir le désir de la sainteté » (GE 177). Comme nous le verrons au cœur de ce désir du Pape il y a le discernement.

Gaudete et exsultate se compose de cinq chapitre. Le point de départ est « l’appel à la sainteté » adressé à tout le monde. De là, nous passons à l’identification claire de « deux ennemis subtils » qui tendent à résorber la sainteté dans des formes élitistes, intellectuelles ou volontaristes. D’où la présentation des béatitudes évangéliques  comme un modèle positif d’une sainteté qui consiste à suivre le chemin à la « lumière du Maître » et non d’une vague idéologie religieuse. Ensuite, nous avons la description de « certaines caractéristiques de la sainteté dans le monde d’aujourd’hui » : la patience et la douceur, l’humour, l’audace et la ferveur, la vie communautaire et la prière constante. L’Exhortation se termine par un chapitre consacré à la vie spirituelle comme « combat, vigilance et discernement ».

Le document est facile à lire et n’a pas besoin d’explications complexes. Cependant, dans ce petit guide, en plus d’une présentation du document, nous essaierons de montrer surtout ses sources lointaines dans les réflexions pastorales de Bergoglio jésuite puis évêque, et enfin dans le pontife plus récent. Nous essaierons également d’identifier les thèmes centraux et le message clair que François a l’intention de lancer aujourd’hui à l’Église. Qu’est-ce que la sainteté pour François ? Où la voyons-nous réalisée ? Sous quelles formes et dans quels contextes ? Comment pouvons-nous la définir ?

 

La ‘‘classe moyenne de la sainteté’’

La sainteté est au cœur du pontificat de François depuis le début. Dans l’interview qu’il a donnée à La Civiltà Cattolica en août 2013, soit cinq mois après son élection, il en a longuement parlé. Il est nécessaire de relire un passage fondamental : « Je vois la sainteté dans le peuple de Dieu, sa sainteté quotidienne ». Et encore, plus précisément : « Je vois la sainteté, continue le Pape, dans le peuple de Dieu, patient : une femme qui élève ses enfants, un homme qui travaille pour apporter le pain à la maison, les malades, les prêtres âgés qui ont de nombreuses blessures mais qui ont le sourire parce qu’ils ont servi le Seigneur, les sœurs qui travaillent si dur et vivent une sainteté cachée. Telle est pour moi la sainteté commune. La sainteté, je l’associe souvent à la patience : non seulement la patience comme hypomonè, la prise en charge des événements et des circonstances de la vie, mais aussi comme constance pour aller de l’avant, jour après jour. Telle est la sainteté de l’Église militante dont parle aussi saint Ignace. C’était la sainteté de mes parents : de mon père, de ma mère, de ma grand-mère Rosa qui m’a fait tant de bien. Dans mon bréviaire, j’ai le testament de ma grand-mère Rosa et je le lis souvent ; pour moi, c’est comme une prière. Elle est une sainte qui a tant souffert, même moralement, et elle est toujours allée de l’avant avec courage ».

Dans cette réponse, il est possible de reconnaître le ton et la signification de Gaudete et exsultate, son climat spirituel et son application pratique. Parmi ses réponses à notre interview le Pape avait donné une définition : « c’est une « classe moyenne de la sainteté » dont nous pouvons tous faire partie, celle dont parle Malègue ». Joseph Malègue est un écrivain français qui lui est cher, – né en 1876 et mort en 1940 – il est également mentionné dans Gaudete et exsultate à propos de la sainteté « “de la porte d’à côté’’, de ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu » (GE 7). Malègue écrit dans Augustin, ou le maitre est là : « La vieille idée que seule l’âme des saints est le terrain propice à l’exploration correcte du phénomène religieux lui semblait insuffisante. Même les âmes les plus modestes ont compté, les classes moyennes de la sainteté ».

La sainteté doit donc être recherchée dans la vie ordinaire et chez les proches, non dans des modèles idéaux, abstraits ou surhumains. « Le chemin de la sainteté est simple – avait dit François à sainte Marthe le 24 mai 2016 –. Ne vous retournez pas, mais allez toujours de l’avant. Et avec force « . Elle n’est pas non plus « une sainteté de vernis, tout belle » (Homélie à sainte Marthe, 14 octobre 2013) ou une « sainteté feinte » (5 mars 2015). Il ne faut pas chercher des vies parfaites sans erreur (cf. GE 22), mais, « malgré des imperfections et des chutes, ils sont allés de l’avant et ils ont plu au Seigneur » (GE 3). Il n’y a pas d’asymétrie et il n’y a pas de distance sidérale entre l’homme ordinaire et celui qui a l’honneur des autels.

Dans notre interview, François a également parlé de la sainteté au sujet de la renonciation au pontificat de son prédécesseur, en disant : « Le pape Benoît a fait acte de sainteté, de grandeur, d’humilité ». La sainteté réunit l’humilité et la grandeur, et concerne aussi bien un travailleur normal, une grand-mère ou un pape. C’est la même sainteté. Peut-être Bergoglio l’a-t-il aussi appris dans les pages de Malègue qui écrivait aussi : « Parce que dans la confession c’est Jésus qui absout, l’âme du vicaire d’Ars et la mienne sont, pour ce qui regarde la sainteté, à égal distance de l’Infini ».

Une sainteté du peuple

François nous fait comprendre que la sainteté n’est pas le résultat de l’isolement : elle est vécue dans le corps vivant du Peuple de Dieu. Dans un texte publié en 1982, Bergoglio disait : « Nous sommes né pour la sainteté, dans un corps saint, celui de notre sainte mère l’Église ». De façon synthétique il affirme que la sainteté « est la visite de Dieu à son corps ». Et il écrit dans l’exhortation : « C’est pourquoi personne n’est sauvé seul, en tant qu’individu isolé, mais Dieu nous attire en prenant en compte la trame complexe des relations interpersonnelles qui s’établissent dans la communauté humaine : Dieu a voulu entrer dans une dynamique populaire, dans la dynamique d’un peuple » (GE 6).

Nous sommes donc « entourés d’une multitude de témoins », qui « nous encouragent à ne pas nous arrêter en chemin, qui nous incitent à continuer de marcher vers le but » (GE 3). Nous lisions déjà dans Evangelii gaudium (EG) : « nous ressentons la nécessité de découvrir et de transmettre la “mystique” de vivre ensemble, de se mélanger, de se rencontrer, de se prendre dans les bras, de se soutenir, de participer à cette marée un peu chaotique qui peut se transformer en une véritable expérience de fraternité, en une caravane solidaire, en un saint pèlerinage » (EG 87).

Cette expérience du peuple ne concerne pas seulement ceux qui sont proches de nous, mais elle se fonde sur une tradition vivante qui inclut ceux qui nous ont précédés.

Ici, le Pape développe une intuition qu’il avait déjà exprimée dans le prologue, écrit en 1987, de son deuxième livre, Reflexiones sobre la vida apostolica. Dans ces pages il parlait des ancêtres qui nous ont précédés dans l’espérance, « des générations et des générations d’hommes et de femmes, pécheurs comme nous ». Ils « ont vécu les nombreuses contrariétés de la vie, les ont endurés et ont pu transmettre le flambeau de l’espoir ; Voilà comment cela nous est arrivé. C’est à nous d’être féconds en le transmettant à notre tour. La plupart de ces hommes et femmes n’ont pas écrit l’histoire : ils ont simplement travaillé et vécu et – parce qu’ils se savaient pécheurs – ils ont accueilli le salut dans l’espérance. Ils ont transmis non seulement une « doctrine » mais surtout un « témoignage », et ils l’ont fait « dans la simplicité des choses de tous les jours. ».

Bergoglio cite encore l’écrivain français qui lui est cher : « Nous ne connaissons pas leurs noms, ils délimitent un peuple de croyants, une sainteté quotidienne : la classe moyenne de la sainteté, aimait à dire Malègue. Nous ne savons rien de leurs histoires, pourtant leur vie a fleuri devant la nôtre : le parfum de leur sainteté nous est parvenu ». Trente ans plus tard nous retrouvons les mêmes expressions dans l’Exhortation Apostolique Gaudete et exsultate. Ils manifestent en profondeur la vision que Bergoglio a de la sainteté.

 

Une sainteté personnelle comme mission

La sainteté n’est donc pas l’imitation de modèle abstrait et idéal. Les références de la sainteté ordinaire sont simples, proches, populaires : une « minuscule sainteté ». Tant de fois François se réfère à Thérèse de Lisieux, rappelant son chemin vers la sainteté. Il porte ses écrits avec lui lors de ses voyages apostoliques et a canonisé ses parents. Dans l’homélie de la Messe célébrée à Tbilissi, en Géorgie, le 1er octobre 2016, il cite les écrits autobiographiques de Thérèse de l’Enfant Jésus dans lesquels il indique sa « petite voie » vers Dieu, « l’abandon du petit enfant, qui s’endort sans crainte dans les bras de son père », car « Jésus ne demande pas de grands gestes, mais seulement de l’abandon et de la gratitude  » ».

Mais la sainteté est aussi liée à la personne dans sa singularité la santità è anche legata alla singola persona : la sainteté c’est vivre sa propre vocation et mission sur la terre : « Chaque saint est une mission » (GE, 19). C’est également un enseignement de la petite Thérèse, comme il l’a dit dans son homélie en la Cathédrale de l’Immaculée Conception de Manille le 16 janvier 2015. La sainteté elle-même est une mission. Elle n’est pas un idéal abstrait. François l’avait écrit avec des mots de feu dans Evangelii gaudium : « Je suis une mission sur cette terre, et pour cela je suis dans ce monde. Je dois reconnaître que je suis comme marqué au feu par cette mission afin d’éclairer, de bénir, de vivifier, de soulager, de guérir, de libérer. Là apparaît l’infirmière dans l’âme, le professeur dans l’âme, le politique dans l’âme, ceux qui ont décidé, au fond, d’être avec les autres et pour les autres. » (EG 273). Le concret des exemples est frappant. Bergoglio ne parle ni n’écrit « en général » : il a besoin de pointer des figures concrètes.

En 1989 Bergoglio avait présenté un livre du P. Ismael Quiles, un jésuite qui lui était cher et qui avait été son professeur. François l’a également mentionné dans Evangelii gaudium. Le titre du volume présenté par Bergoglio était Mon idéal de sainteté. Après avoir parlé de la sainteté en général, Quiles consacre sa deuxième partie à la sainteté que Dieu veut pour chacun d’une manière différenciée. Il s’agit donc de discerner son propre chemin de sainteté, celui qui permet de donner le meilleur de soi-même, comme François l’écrit implicitement en rappelant la leçon de son confrère. (cf. GE 11).

 

Une sainteté progressive et sans limites

C’est Quiles lui-même qui recommande – comme le fait François dans Gaudete et exsultate – la gradualité : « Dieu ne veut pas une perfection égale pour toutes les âmes ; il désire encore moins qu’une âme atteigne d’ un coup à ce degré de sainteté qu’elle peut atteindre ». La sainteté concerne la totalité de la vie, et non le détail méticuleux des actions d’une personne. Il n’y a pas de « comptabilité » des vertus. C’est par l’ensemble de sa vie – parfois aussi faite de contrastes, de lumière et d’ombre – que le mystère d’une personne est capable de refléter Jésus-Christ dans le monde d’aujourd’hui (Cf. GE 23). Elle se réalise « même au milieu de tes erreurs et de tes mauvaises passes » (GE 24).

Nous devons toujours prendre en compte les limites humaines, le chemin progressif de chacun, mais aussi le grand mystère de la grâce qui agit dans la vie des gens. Le saint n’est pas un « surhomme ». « La grâce agit historiquement et, d’ordinaire, elle nous prend et nous transforme de manière progressive. C’est pourquoi si nous rejetons ce caractère historique et progressif, nous pouvons, de fait, arriver à la nier et à la bloquer, bien que nous l’exaltions par nos paroles. » (GE 50).

La sainteté peut se vivre « même en dehors de l’Église catholique et dans des milieux très différents », nei quali « l’Esprit suscite des signes de sa présence, qui aident les disciples mêmes du Christ » (GE 9), comme l’écrit Jean-Paul II.

Le risque le plus grave est de prétendre « définir là où Dieu ne se trouve pas, car il est présent mystérieusement dans la vie de toute personne, il est dans la vie de chacun comme il veut, et nous ne pouvons pas le nier par nos supposées certitudes » (GE 42). Au contraire, « même quand l’existence d’une personne a été un désastre, même quand nous la voyons détruite par les vices et les addictions, Dieu est dans sa vie » (GE 42).

Nous devons donc chercher le Seigneur dans chaque vie humaine sans « exercer une supervision stricte sur la vie des autres » (GE 43). Nous avons ici en quelques mots l’exhortation – qui apparaît fréquemment dans Amoris laetitia (voir, par exemple, AL 112 ; 177; 261; 265; 300; 302; 310) – à fuir l’attitude qui consiste à contrôler la vie des autres et qui débouche sur un jugement qui est condamné.

C’est un point très important de la perspective spirituelle de François, qui avec Ignace de Loyola a appris à « chercher et trouver Dieu en toutes choses » sans imposer de limites et de clôtures à l’action du Saint-Esprit ni aux modalités de sa présence dans le monde. En effet « l’expérience spirituelle de la rencontre avec Dieu n’est pas contrôlable »

 

Les ennemis de la sainteté

À ce stade, le Pape porte son attention sur deux « ennemis » de la sainteté. Une fois de plus, François insiste sur le danger du néo-gnosticisme et du néo-pélagianisme. Ce sont les mêmes dangers mis en évidence par la récente Lettre Placuit Deo de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi aux Évêques de l’Église Catholique sur certains aspects du salut chrétien

Le gnosticisme est une dérive idéologique et intellectualiste du christianisme, transformée « en une encyclopédie d’abstractions ». Selon le Gnosticime, seuls ceux qui sont capables de comprendre la profondeur d’une doctrine seraient considérés comme de vrais croyants (GE 37). Le pape est très dur à cet égard et parle d’une religion « au service de ses élucubrations psychologiques et mentales » (GE 41) qui détourne de la fraîcheur de l’Évangile.

La sainteté a à voir avec la chair. Dans une homélie de sainte Marthe, le Pape a indiqué : « Notre plus grand acte de sainteté est précisément lié à la chair du frère et à la chair de Jésus-Christ. […] Il va partager le pain avec les affamés, guérir les malades, les personnes âgées, ceux qui ne peuvent rien nous donner en échange : il n’a pas honte de la chair !» (7 mars 2014).

C’est pourquoi il n’est pas possible de considérer notre compréhension de la doctrine comme « un système clos, privé de dynamiques capables d’engendrer des questions, des doutes, des interrogations ». En effet  « les questions de notre peuple, ses angoisses, ses combats, ses rêves, ses luttes, ses préoccupations, possèdent une valeur herméneutique que nous ne pouvons ignorer si nous voulons prendre au sérieux le principe de l’incarnation. Ses questions nous aident à nous interroger, ses interrogations nous interrogent » (GE 44).

L’autre grand ennemi de la sainteté est le pélagianisme, cette attitude qui souligne d’une manière exclusive l’effort personnel, comme si la sainteté était le fruit de la volonté et non de la grâce. Pour Bergoglio, la sainteté personnelle est avant tout un processus accompli par Dieu qui nous attend. Ceci est la sainteté : « laisser le Seigneur écrire notre histoire » (Homélie de sainte Marthe, 17 décembre 2013), « docilité au Saint-Esprit ».

Francesco identifie certaines attitudes concrètes et les énumère : « l’obsession pour la loi, la fascination de pouvoir montrer des conquêtes sociales et politiques, l’ostentation dans le soin de la liturgie, de la doctrine et du prestige de l’Église, la vaine gloire liée à la gestion d’affaires pratiques, l’enthousiasme pour les dynamiques d’autonomie et de réalisation autoréférentielle » (GE 57).

Le résultat est un christianisme obsessionnel, submergé de règles et de préceptes, dépourvu de sa « simplicité captivante » (GE 58) et de sa saveur. Un christianisme qui devient esclavage, comme l’a rappelé saint Thomas d’Aquin, affirmant que « les préceptes ajoutés à l’Évangile par l’Église doivent s’exiger avec modération de peur que la vie des fidèles en devienne pénible et qu’ainsi notre religion ne se transforme en « un fardeau asservissant »(GE 59)[1]. François avait déjà exposé cette idée dans Evangelii gaudium qu’il reprend ici à la lettre. Il avait reconnu que cet avertissement « devrait être un des critères à considérer au moment de penser une réforme de l’Église et de sa prédication qui permette réellement de parvenir à tous » (EG 43).

 

Les Béatitudes

Comment faire pour arriver à être un bon chrétien ? La réponse « est simple : il faut mettre en œuvre, chacun à sa manière, ce que Jésus déclare dans le sermon des béatitudes » (GE 63). Pour François la contemplation des mystères de la vie de Jésus, « comme le proposait saint Ignace de Loyola, nous amène à les faire chair dans nos choix et dans nos attitudes » (GE 20). La vie de Christ doit être contemplée et son « programme de sainteté » pratique qui est les Béatitudes doit être suivi. C’est la conviction qui amène le Pontife à se concentrer sur les Béatitudes, chapitre central de l’Exhortation. « Quelques mots, des mots simples, mais pratiques pour tous, car le christianisme est une religion pratique : il ne s’agit pas de le penser, mais de le pratiquer, le faire ».

Dans Gaudete et exsultate il insiste sur chaque phrase du texte évangélique des Béatitudes, en les commentant. François présente ainsi une sainteté clairement évangélique, sine glossa et sans excuses. « Le Seigneur nous a précisé que la sainteté ne peut pas être comprise ni être vécue en dehors de ces exigences » (GE 97). Elle ne peut se réfugier dans une spiritualité abstraite qui sépare la prière de l’action ou qui, au contraire, aplatit tout dans la dimension mondaine. Et le Pape profite de cette occasion pour rappeler « le nœud politique mondial » – comme il l’a défini – des migrants que malheureusement « certains catholiques » considèrent comme « un sujet secondaire à côté des questions “sérieuses” de la bioéthique » (GE 102).

 

Les caractéristiques de la sainteté

Dans le chapitre quatre François expose quelques-unes des caractéristiques de la sainteté dans le monde contemporain. Ce sont cinq « grandes manifestations de l’amour envers Dieu et le prochain que je considère d’une importance particulière, vu certains risques et certaines limites de la culture d’aujourd’hui » (GE 111). Le pape est conscient des risques et des limites de nos cultures qu’il n’hésite pas à énumérer : « l’anxiété nerveuse et violente qui nous disperse et nous affaiblit ; la négativité et la tristesse ; l’acédie commode, consumériste et égoïste ; l’individualisme et de nombreuses formes de fausse spiritualité sans rencontre avec Dieu qui règnent dans le marché religieux actuel » (GE 111).

La première caractéristique touche à l’endurance, la patience et la douceur. Il nous faut « lutter et être attentifs face à nos propres penchants agressifs et égocentriques pour ne pas permettre qu’ils s’enracinent » (GE 114). L’humilité qui est acquise aussi en supportant des humiliations quotidiennes est une caractéristique du saint qui a un cœur « pacifié par le Christ, libéré de cette agressivité qui jaillit d’un ego démesuré » (GE 121).

La seconde caractéristique est la joie et le sens de l’humour. La sainteté en effet, « n’implique pas un esprit inhibé, triste, aigri, mélancolique ou un profil bas amorphe » (GE 122). De même, « la mauvaise humeur n’est pas un signe de sainteté » (GE 126. Au contraire, « le saint est capable de vivre joyeux et avec le sens de l’humour. Sans perdre le réalisme, il éclaire les autres avec un esprit positif et rempli d’espérance » (GE 122). Le Seigneur « nous veut positifs, reconnaissants et pas trop compliqués » (GE 127).

La troisième caractéristique est l’audace et la ferveur. Reconnaître notre fragilité ne doit pas nous conduire à manquer d’audace. La sainteté surmonte les peurs et les calculs, le besoin de trouver des sécurités. François en énumère quelques-unes : « individualisme, spiritualisme, repli dans de petits cercles, dépendance, routine, répétition de schémas préfixés, dogmatisme, nostalgie, pessimisme, refuge dans les normes » (GE 134). Le saint n’est pas un bureaucrate ou un fonctionnaire, mais une personne passionnée qui ne sait pas vivre dans une « médiocrité tranquille et anesthésiante » (GE 138). Le saint dérange et surprend parce qu’il sait que « Dieu est toujours une nouveauté, qui nous pousse à partir sans relâche et à nous déplacer pour aller au-delà de ce qui est connu, vers les périphéries et les frontières » (GE 135).

La quatrième caractéristique est le cheminement communautaire. En effet l’Église a parfois « canonisé des communautés entières qui ont vécu héroïquement l’Évangile ou qui ont offert à Dieu la vie de tous leurs membres »  (GE, 141), se préparant ensemble au martyre, comme dans le cas des trappistes, béatifiés, de Tibhirine en Algérie (cf. GE 141). Pour François la vie communautaire nous préserve « de la tendance à l’individualisme consumériste qui finit par nous isoler dans la quête du bien-être en marge des autres » (GE 146).

La cinquième caractéristique est la prière constante. Le saint « a besoin de communiquer avec Dieu. C’est quelqu’un qui ne supporte pas d’être asphyxié dans l’immanence close de ce monde, et au milieu de ses efforts et de ses engagements, il soupire vers Dieu, il sort de lui-même dans la louange et élargit ses limites dans la contemplation du Seigneur » (GE 147).

Mais le pape précise : « Je ne crois pas dans la sainteté sans prière, bien qu’il ne s’agisse pas nécessairement de longs moments ou de sentiments intenses » (GE 147). Au contraire, il met en garde contre les « préjugés spiritualistes » qui nous amènent à penser que « la prière devrait être une pure contemplation de Dieu, sans distractions, comme si les noms et les visages des frères étaient un désordre à éviter ». Au contraire, l’intercession et la prière de demande sont agréables à Dieu parce qu’elles sont liées à la réalité de notre vie.

Des alternatives telles que « Dieu ou le monde », « Dieu ou rien », sont fausses. Dieu est à l’œuvre dans le monde, il est à l’œuvre pour l’amener à l’accomplissement afin que le monde soit pleinement en Dieu. Dans la prière se réalise le discernement des voies de sainteté que le Seigneur nous propose.

 

Une sainteté de lutte et de discernement

« La vie chrétienne est un combat permanent. Il faut de la force et du courage pour résister aux tentations du diable et annoncer l’Évangile. Cette lutte est très belle, car elle nous permet de célébrer chaque fois le Seigneur vainqueur dans notre vie. » (GE 158). Ces lignes résument bien le sens du dernier chapitre de Gaudete et exsultate.

Le pape ne réduit pas le combat à la bataille contre la mentalité mondaine qui « nous étourdit et nous rend médiocres », ni à la lutte contre sa propre fragilité et inclinations – et chacun a les siens, explique François : paresse, luxure, envie, jalousies, et ainsi de suite. C’est aussi « une lutte permanente contre le diable qui est le prince du mal » (GE 159), et il n’est donc pas seulement « un mythe, une représentation, un symbole, une figure ou une idée » (GE 161).

Le chemin de la sainteté exige que nous soyons avec « les lampes allumées » parce que ceux qui ne commettent pas de manquements graves contre la Loi de Dieu peuvent « tomber dans une sorte d’étourdissement ou de torpeur » (GE, 164) qui conduit à une corruption qui est « pire que la chute d’un pécheur, car il s’agit d’un aveuglement confortable et autosuffisant où tout finit par sembler licite » (GE 165).

Le don du discernement aide dans ce combat spirituel parce qu’il nous fait comprendre « si une chose vient de l’Esprit Saint ou si elle a son origine dans l’esprit du monde ou dans l’esprit du diable » (GE, 166). Cette partie de l’Exhortation Apostolique est son cœur qui bat. Pour Bergoglio, une vie sainte n’est pas simplement une vie vertueuse, en ce sens qu’elle cultive les vertus en général. C’est une vie qui sait accueillir l’action du Saint-Esprit, ses mouvements, et les suit.

Dans un contexte de zapping existentiel constant, « sans la sagesse du discernement, nous pouvons devenir facilement des marionnettes à la merci des tendances du moment » (GE 167). Nous pourrions même vivre un zapping spirituel, pour ainsi dire, si nous ne sommes pas guidés par le discernement.

Ce don est important car il nous permet d’être « disposés à reconnaître les temps de Dieu et de sa grâce, pour ne pas gaspiller les inspirations du Seigneur, pour ne pas laisser passer son invitation à grandir ». Une fois de plus, le Pape insiste sur le fait que cela se joue dans les petites choses de tous les jours, « même dans ce qui semble hors de propos, parce que la magnanimité se révèle dans les choses simples et quotidiennes ». C’est – dit-il – « de ne pas avoir de limites pour ce qui est grand, pour ce qu’il y a de mieux et de plus beau, mais en même temps d’être attentif à ce qui est petit, au don de soi d’aujourd’hui » (GE 169). François rappelle ici une devise attribuée à saint Ignace et qui lui très chère au point de consacrer un essai éclairant : Non coerceri a maximo, contineri tamen a minimo divinum est (« Ne pas être forcé par ce qui est plus grand, être contenu dans ce qui est plus petit, c’est divin »).

Le discernement n’est pas une sagesse pour les instruits, les savants, les éclairés. Le pape avait dit aux jésuites du Myanmar lors de sa visite apostolique, en expliquant ce qui pour lui est le critère vocationnel de la Société de Jésus : « Le candidat peut-il discerner ? Voulez-vous apprendre à discerner ? S’il sait discerner, il sait reconnaître ce qui vient de Dieu et ce qui vient du mauvais esprit, alors cela lui suffit pour continuer. Même s’il ne comprend pas grand-chose, même s’il échoue aux examens… ça va, pourvu qu’il sache discerner spirituellement ». Le discernement est un charisme : « Il ne requiert pas de capacités spéciales ni n’est réservé aux plus intelligents ou aux plus instruits, et le Père se révèle volontiers aux humbles (cfr Mt 11,25) » (GE 170).

François conclut sa réflexion sur le discernement par un paragraphe d’une pertinence particulière et qui semble résumer le sens du chemin parcouru jusqu’ici : « Quand nous scrutons devant Dieu les chemins de la vie, il n’y a pas de domaines qui soient grandir et offrir quelque chose de plus à Dieu, y compris sur les plans où nous faisons l’expérience des difficultés les plus fortes. Mais il faut demander à l’Esprit Saint de nous délivrer et d’expulser cette peur qui nous porte à lui interdire d’entrer dans certains domaines de notre vie. Lui qui demande tout donne également tout, et il ne veut pas entrer en nous pour mutiler ou affaiblir mais pour porter à la plénitude. Cela nous fait voir que le discernement n’est pas une autoanalyse intimiste, une introspection égoïste, mais une véritable sortie de nous-mêmes vers le mystère de Dieu qui nous aide à vivre la mission à laquelle il nous a appelés pour le bien de nos frères. » (GE 175).

 

Joie et sainteté

Pour conclure l’analyse de Gaudete et exsultate considérons de manière précise son titre. L’appel de François à la sainteté s’ouvre par l’invitation à la simple joie de l’Évangile cité au début de l’Exhortation : « Réjouissez-vous et soyez heureux » (Mt 5, 12). L’invitation à la joie évangélique avait déjà résonné dans la première Exhortation de François, dont le titre était Evangelii gaudium, ainsi que dans les documents magistériels Laudato si et Amoris laetitia, qui font appel à la louange et à la joie.

De quelle joie parle le pape François ? Pour Bergoglio, la joie est la « consolation spirituelle » dont parle saint Ignace, la « joie intérieure qui appelle et attire aux choses célestes et au salut propre de l’âme, l’apaisant et la pacifiant en son Créateur et Seigneur » (Exercices Spirituels, p. ). C’est – a écrit Bergoglio – « l’état habituel de ceux qui reçoivent la manifestation de Jésus-Christ avec la disponibilité et la simplicité du cœur ». Le chrétien ne peut pas avoir « tête d’enterrement » (EG 10). Le terme de joie (alegría, gozo) est l’un des plus récurrents du vocabulaire bergogliano. À la joie de l’Évangile, il a aussi consacré certaines de ses méditations dans ses Exercices spirituels.

Mais le titre lui-même, Gaudete et exsultate, renvoit à Gaudete in Domino (GD) signé par le Bhx Paul VI, le 9 mai 1975. « Nous pouvons  goûter la joie proprement spirituelle, qui est un fruit de l’Esprit saint : elle consiste en ce que l’esprit humain trouve le repos et une intime satisfaction dans la possession du Dieu trinitaire, connu par la foi et aimé avec la charité qui vien t de lui. Une telle joie caractérise dès lors toutes les vertus chrétiennes. Les humbles joies humaines, qui sont dans nos vies comme les semences d’une réalité plus haute, sont transfigurées » (GD, III).

Il y a aussi le discours de saint Jean XXIII à l’ouverture du Concile Vatican II Gaudet Mater Ecclesia. À ces pages s’ajoutent celles du document d’Aparecida (2007), qui « transparaissent » dans les pages de Bergoglio. Nous y trouvons l’appel à la joie environ 60 fois. Dans le document de clôture de la 5e Conférence générale de l’épiscopat latino-américain et des Caraïbes, la joie du disciple caractérise sa vie spirituelle et son aspiration à la sainteté : « n’est pas un sentiment de bien être égoïste mais une certitude qui naît de la foi, qui apaise le cœur et qui  rend  capable  d’annoncer  la  bonne  nouvelle de l’amour de Dieu. » (n. 29). Et encore : « Nous   pouvons rencontrer  le  Seigneur  au milieu  des  joies  de  notre  existence  limitée  et c’est ainsi que jaillit une sincère gratitude » (n. 356).

Les liens de Gaudete et exsultate avec les autres textes magistériels de François, ainsi que ceux de Bergoglio pasteur en Argentine, nous font réaliser que l’Exhortation est le fruit d’une réflexion que le Pape porte depuis longtemps et exprime de façon organique sa vision de la sainteté intimement connectée à la mission de l’Église dans le monde contemporain. Dans son ensemble, le document exprime une conviction semblable à celle exprimée il y a quelque temps par le cardinal Bergoglio : « Nous devons conduire la fragilité de notre peuple à la joie évangélique, qui est la source de notre force ».

* * *

François termine Gaudete et exsultate en adressant ses pensées à Marie. Déjà au début des années quatre-vingt, Bergoglio voyait la sainteté de l’Église reflétée « dans le visage de Marie, la sans péché, la toute pure » sans jamais oublier que « dans son sein, elle rassemble les enfants d’Ève, mère des hommes pécheurs ». Marie est la « sainte parmi les saints, la plus bénie, celle qui nous montre le chemin de la sainteté et qui nous accompagne », la mère qui « parfois elle nous porte dans ses bras sans nous juger. Parler avec elle nous console, nous libère et nous sanctifie » (GE 176).

Antonio SPADARO, SJ – directeur revue “La Civilta Cattolica” 🔸

La sainteté, je l’associe souvent à la patience : non seulement la patience comme hypomonè, la prise en charge des événements et des circonstances de la vie, mais aussi comme constance pour aller de l’avant, jour après jour.

Notes :

[1] Cfr Summa Theologiae, I-II, q. 107, art. 4.

Lien vers l’article :

https://fr.zenit.org/articles/gaudete-et-exsultate-racines-structure-et-signification-par-antonio-spadaro-s-i/

En Italien :

https://www.laciviltacattolica.it/articolo/gaudete-et-exsultate/

Marie de Magdala : Apostola Apostolorum ! Une figure pascale (Jean 19,25-27 ; 20,1-18)

Marie de Magdala : Apostola Apostolorum ! Une figure pascale

(Jean 19,25-27 ; 20,1-18)

Nombreuses figures sont évoquées pendant le temps pascal. Marie de Magdala, selon l’évangile de saint Jean, est l’une des plus attachantes [1]. Elle est présente au pied de la croix de Jésus avec le Mère de Jésus et le Disciple bien-aimé et elle est encore présente, de bon matin, au tombeau. On pourrait dire qu’elle fait vraiment partie « des amis de Jésus » : fidèle dans l’épreuve comme dans le bonheur !

Marie de Magdala est la femme de l’amour gratuit et de l’amour de la première heure : « Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau » (20,1). Sa visite n’a pas de but précis, puisque à la différence des évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), elle ne vient pas porter des aromates ; Nicodème l’a déjà fait à sa place. Les mains vides « elle vient seule, poussée par un profond désir, pour une ultime rencontre avec celui qu’elle aimait et qu’elle croit mort. Ainsi pourrait-elle conduire son deuil jusqu’à son terme [2] ».

Les premières paroles de la Madeleine lui attribuent un « rôle d’intermédiaire ». Constatant que le tombeau est ouvert, elle revient le dire à Pierre et au Disciple que Jésus aimait : « On a enlevé du tombeau le Seigneur et nous ne savons pas où on l’a mis » (Jn 20,2). Par la suite, elle constate l’absence, la perte de la visibilité du corps de son bien-aimé Jésus. Expérience universelle et douloureuse après la mort d’un être cher ! Mais elle pleure et « tout en pleurant elle se penche vers le tombeau » (20,11). A ce moment-là, elle est incapable d’interpréter le tombeau vide comme un signe [3]. Elle est triste et le motif de sa peine tient dans « la radicale absence de son Seigneur : non seulement Jésus est mort, mais encore sa dépouille a disparue [4] ». Alors, des anges l’interrogent : « ‘Femme pourquoi pleures-tu ?’. Elle répondit : ‘on a enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on l’a mis’ » (20,13). Combien elle a du mal à rentrer dans le mystère ! Jésus, qu’elle ne reconnaît pas l’interroge à son tour : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » (20,15). Le texte précise qu’elle se tourne en arrière, vers le passé. Le Christ ressuscité est devant ! Il faut encore qu’elle se retourne, qu’elle fasse un tour complet ; c’est-à-dire qu’elle se convertisse !

Une chose est certaine, « la disciple » est à la recherche de celui qu’elle a perdu. L’aveuglement de Marie est riche de sens à un double niveau : d’une part, personne, même pas elle, ne peut accéder à la foi par ses seules forces ; d’autre part, seule la Parole du Christ peut remplir ce rôle, seul l’envoyé de Dieu peut susciter la foi. A ce moment-là, le Bon Pasteur du ch. 10, qui connaît ses brebis et dont les brebis connaissent la voix, l’appelle par son prénom : MARIA ! Elle, se retournant complètement, lui dit littéralement : « mon rabbi » ! Pour elle, le Ressuscité n’est personne d’autre que le Jésus terrestre réanimé, le Jésus d’avant la croix ; c’est pour cela qu’elle veut le toucher, l’agripper ! Au lieu de rester là, à retenir le Christ, le Ressuscité lui ordonne de le lâcher car elle a mieux à faire ! Elle doit faire le deuil de ce corps à jamais perdu et rentrer dans une dimension pascale de la foi. C’est pour cela que l’on peut dire que « la foi pascale est la quête à corps perdu, d’un corps perdu [5] ! ». Cela veut dire, que la foi est une recherche de ce Jésus vivant, à jamais perdu, qui doit se faire avec tout l’être, avec toute l’intelligence, avec toutes ses forces et toute son âme !

Marie de Magdala devient alors missionnaire… La première missionnaire qui porte la Bonne Nouvelle de la Résurrection aux apôtres, à ceux qui sont devenus désormais frères de Jésus, parce qu’enfants du même Père : Va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu. Marie de Magdala vint donc annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur, et voilà ce qu’il m’a dit » (20,17-18). Celle qui a commencé par la recherche d’un corps perdu, fini par aider à constituer un autre corps : le corps ecclésial du Ressuscité.

 

Il est bon de reprendre la question du Ressuscité à Marie de Magdala : « QUI CHERCHES-TU ? ».

 Rappelez-vous que notre cheminement dans la vie consacrée a commencé par une question identique. Cette question est et sera toujours importante et essentielle. Nous n’y pourrons jamais répondre de manière définitive, nous ne comprenons pas toujours pourquoi nous sommes encore sur cette voie ! « Pour la plupart, nous restons en fin de compte parce que, comme Marie de Magdala au jardin, nous cherchons le Seigneur. Une vocation, c’est l’histoire d’un désir, d’une soif. Nous restons parce que nous sommes accrochés à l’amour, et non à la promesse d’un accomplissement personnel (individuel) ou d’une carrière [6] ».

Ne soyez pas étonnées enfin, si quelquefois, comme Marie de Magdala, vous traversez des périodes de doute et vous avez l’impression d’avoir perdu le Seigneur. Même si cela semble difficile à comprendre, « Il nous faut perdre le Christ pour pouvoir le retrouver, incroyablement vivant et étonnamment proche. Nous devons le laisser partir, nous désoler, pleurer son absence, pour pouvoir découvrir Dieu plus proche de nous que nous n’aurions su l’imaginer… Être désorientés, devenir comme Marie au jardin, ne sachant ce qui se passe, participe à notre formation. Sans quoi nous ne serions jamais surpris par une nouvelle intimité avec le Seigneur ressuscité [7] ».

Roberto GOMEZ, CM 🔸

Une chose est certaine, « la disciple » est à la recherche de celui qu’elle a perdu

Notes :

[1] St Jean propose dans son évangiles plusieurs femmes qui ont un rôle important : la Mère de Jésus, La Samaritaine, la femme adultère, Marthe et Marie, Marie de Magdala.

[2] Cf. A. MARCHADOUR, Les personnages dans l’évangile de Jean. Miroir pour une christologie narrative, Paris, Cerf, 2011 (2° édition), p. 120.

[3] J. ZUMSTEIN, L’Évangile selon Jean (13-21), Genève, Labor et Fides, 2007, p. 271.

[4] Idem, p. 277.

[5] Expression utilisée souvent à l’oral par X. THEVENOT.

[6] Cf. T. RADCLIFFE, « Je vous appelle mes amis », Paris, Cerf, 2000, p. 283.

[7] Idem, p. 286.

Vincent et les vocations de la Congrégation de la Mission

Vincent et les vocations de la Congrégation de la Mission

Tous les jours, après la prière pour les vocations, le fameux Expectation Israël, les lazaristes du monde entier invoquent st Joseph. Excellente tradition qui plonge ses racines dans l’expérience de st Vincent. En cette st Joseph 2018, nous vous communiquons des lettres de notre fondateur, significatives à cet égard :

 

 

A MONSIEUR DE SAINT MARTIN

Monsieur,

Je vous envoie, par l’occasion de Monsieur Touschard, qui se rend à Aqcs (Dax), le petit tableau que j’ai commandé à Monsieur Brentel faire à votre intention[1]. Le présent est de peu de conséquence ; mais j’ai espérance que vous le tiendrez de quelque prix, venant d’une personne qui est de si longtemps le tant obligé de votre maison. Le voyant devant vos yeux, n’oublierez en vos prières le plus humble de vos serviteurs.

VINCENT DEPAUL

De Paris, ce 16 août 1636.

Lettre 233. ­ Archives de la Mission, copie prise sur l’original, qui était en entier de la main du saint. –

 

 

***

A Etienne Ozenne, supérieur à Varsovie

De Paris ce 20 è mars 1654

Grâces à Dieu, nous n’en avons point de mauvaises de deçà. Il est vrai qu’à Gênes toute la maison quasi a été incommodée, qui d’une sorte, qui d’une autre ; mais à présent tous se portent mieux, quoique quelques-uns ne soient pas tout à fait guéris. Ils vont recommencer un séminaire interne et continuer une dévotion qu’ils ont commencée, et nous avec eux, pour demander à Dieu, par les mérites et les prières de saint Joseph, dont nous célébrions hier la fête, qu’il envoie de bons ouvriers en la compagnie pour travailler à sa vigne. Jamais nous n’en avons connu le besoin au point que nous le ressentons à présent, à cause que plusieurs cardinaux et évêques d’Italie nous pressent pour leur donner des missionnaires. (V, 102)

 

 

***

12 novembre 1655.

A CHARLES OZENNE, SUPÉRIEUR, A VARSOVIE

De Paris, ce 20e mars 1654.

Monsieur,

La grâce de Notre-Seigneur soit avec vous pour jamais !

Je n’ai rien à vous dire de particulier, n’ayant encore reçu vos lettres, quoique l’on soit allé deux fois les demander chez Madame des Essarts, qui m’a mandé n’être pas encore arrivées. Dieu veuille qu’elles ne nous apportent que de bonnes nouvelles ! Je rends grâces à Dieu des dévotions extraordinaires que vous vous êtes proposé de faire pour demander à Dieu, par le bienheureux saint Joseph, la propagation de la compagnie. Je prie sa divine bonté qu’elle les ait agréables. J’ai été plus de vingt ans que je n’ai  osé demander cela à Dieu, estimant que, la congrégation été son ouvrage, il fallait laisser à sa providence seule le soin de sa conservation et de son accroissement; mais à force de penser à la recommandation qui nous est faite sans l’Evangile, de lui demander qu’il envoie des ouvriers à sa moisson, je suis demeuré convaincu de l’importance te de l’utilité de cette dévotion (V, 462-463)

 

 

***

­ A JACQUES PESNELLE

De Paris, ce 23 mai 1659.

Monsieur,

La grâce de N.-S. soit avec vous pour jamais !

…/…

Je suis consolé de la dévotion que vous faites à l’honneur de saint Joseph pour obtenir de Dieu de bons missionnaires. Si le prêtre de Chiavari ne s’accommode pas aux exercices de votre séminaire, après quelque temps de patience et de semonces, vous pourrez le prier de faire place à un autre. ..

 

 

Conclusion : redoublons de constance et de piété pour prier st Joseph pour les vocations.

Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

Tous les jours, après la prière pour les vocations, le fameux Expectation Israël, les lazaristes du monde entier invoquent st Joseph. Excellente  tradition qui plonge ses racines dans l’expérience de st Vincent.

NOTE :

[1] Voici la description que nous en fait Firmin-Joussemet, qui l’a eu sous les yeux (Lettre de saint Vincent de Paul sur sa captivité à Tunis dans la Revue des provinces de l’Ouest, septembre 1856, p. 230 et suiv.) : «Cette peinture très finement touchée a été exécutée sur parchemin par un artiste nommé François Brentel. Elle représente la fuite en Égypte. La Vierge, assise à l’ombre de grands arbres, allaite l’enfant Jésus, tandis que saint Joseph les contemple. Plus loin l’âne cherche sa nourriture. Dans le fond du paysage est une ville décorée de beaux édifices et bâtie au milieu d’un site sévère. Deux anges en prière, portés sur des nuages, occupent le haut de la composition. Autour règne une bordure noire et or, et au bas se trouve une bande pourpre, sur laquelle on lit en caractères romains : Aimez Dieu et votre prochain, légende qui résume la doctrine du donateur. Au-dessous est la signature de l’artiste et la date 1636. L’ensemble a 0 m. 14 de haut sur 0 m. 10 de large. Ce petit tableau, d’une conservation parfaite, se recommande surtout par l’extrême finesse de la touche. Il semble être la copie d’une oeuvre d’un artiste de l’école des Carrache.» Arthur Loth l’a reproduit   dans son bel ouvrage Saint Vincent de Paul et sa mission sociale, Paris, 1880, in-8, p. 74. Celui que Firmin-Joussemet appelle François Brentel n’est autre vraisemblablement que le Strasbourgeois Frédéric Brentel, mort à Augsbourg en 1651, artiste de grand talent, au dessin correct, au coloris brillant et agréable, auteur de divers tableaux d’histoire, de portraits, de plusieurs gravures et des miniatures d’un manuscrit intitulé : Officium B. Mariae Virginis, in-8, 1647. (Bibl. Nat. f. l. 10.567-10.568.) (Cf. Schreiber, Das Mûnster zu Strassburg, Carlsruhe, 1828.

Discours du Pape François aux membres du groupe “Diaconie de la Beauté”

Discours du Pape François aux membres du groupe “Diaconie de la Beauté”

Samedi 24 février 2018

Chers amis, je vous accueille à l’occasion du Symposium que vous organisez à Rome en lien avec la fête du Bienheureux Fra Angelico. Je remercie l’Archevêque Robert Le Gall pour les paroles qu’il m’a adressées en votre nom. A travers vous, je veux exprimer mon cordial salut à tous les artistes qui cherchent à faire « briller la beauté », avec leurs talents et leur passion, ainsi qu’aux personnes en situation de fragilité qui se relèvent grâce à l’expérience de la beauté dans l’art.

Le Pape Jean-Paul II écrit dans la Lettre aux artistes, « l’artiste vit une relation particulière avec la beauté. En un sens très juste, on peut dire que la beauté est la vocation à laquelle le Créateur l’a appelé par le don du “talent artistique”. Et ce talent aussi est assurément à faire fructifier, dans la logique de la parabole évangélique des talents (cf. Mt 25,14-30) » (4 avril 1999, n. 3). Cette conviction vient éclairer la visée et la dynamique propre de la Diaconie de la Beauté qui s’est enracinée ici même à Rome, au moment du Synode sur la Nouvelle Évangélisation, en octobre 2012. Avec vous, je rends grâce au Seigneur pour le chemin parcouru et pour la diversité de vos talents qu’il vous appelle à développer au service du prochain et de toute l’humanité.

Les dons que vous avez reçus sont pour chacun de vous une responsabilité et une mission. Vous avez, en effet, à travailler sans vous laisser dominer par la recherche d’une vaine gloire ou d’une popularité facile, et encore moins par le calcul souvent mesquin du seul profit personnel. Dans un monde où la technique est souvent comprise comme le principal moyen d’interpréter l’existence (cf. Enc. Laudato Si’, n. 110), vous êtes appelés, au moyen de vos talents et en puisant aux sources de la spiritualité chrétienne, à proposer « une autre manière de comprendre la qualité de vie, [à encourager] un style de vie prophétique et contemplatif, capable d’aider à apprécier profondément les choses sans être obsédé par la consommation » (ibid., n. 222), et à servir la création et la préservation “d’oasis de beauté” dans nos villes trop souvent bétonnées et sans âme. Vous êtes appelés à faire connaitre la gratuité de la beauté.

Je vous invite donc à déployer vos talents pour contribuer à une conversion écologique qui reconnait l’éminente dignité de chaque personne, sa valeur propre, sa créativité et sa capacité à promouvoir le bien commun. Que votre recherche de la beauté dans ce que vous créez soit portée par le désir de servir la beauté de la qualité de vie des personnes, de leur adaptation à l’environnement, de la rencontre et de l’aide mutuelle (cf. ibid., n. 150). Je vous encourage donc, dans cette Diaconie de la Beauté, à promouvoir une culture de la rencontre, à construire des ponts entre les hommes, entre les peuples, dans un monde où s’élèvent encore tant de murs par peur des autres. Ayez à cœur aussi de témoigner, dans l’expression de votre art, que croire en Jésus- Christ et le suivre « n’est pas seulement quelque chose de vrai et de juste, mais aussi quelque chose de beau, capable de combler la vie d’une splendeur nouvelle et d’une joie profonde, même dans les épreuves » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 167). L’Église compte sur vous pour rendre perceptible la Beauté ineffable de l’amour de Dieu et pour permettre à chacun de découvrir la beauté d’être aimé de Dieu, d’être comblé de son amour, pour en vivre et en témoigner dans l’attention aux autres, en particulier à ceux qui sont exclus, blessés, laissés pour compte dans nos sociétés.

En vous confiant au Seigneur, par l’intercession du Bienheureux Fra Angelico, je vous donne la Bénédiction apostolique, ainsi qu’à tous les membres de la Diaconie de la Beauté. Merci !

Pape François 🔸

A travers vous, je veux exprimer mon cordial salut à tous les artistes qui cherchent à faire « briller la beauté », avec leurs talents et leur passion, ainsi qu’aux personnes en situation de fragilité qui se relèvent grâce à l’expérience de la beauté dans l’art.

Pape François
Pour aller vers le site :

Vatican : http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2018/february/documents/papa-francesco_20180224_diaconie-de-la-beaute.html

Photo Illustration

Juan Diego CASTILLO : https://www.facebook.com/juandiegocastillo/photos_albums?lst=682450793%3A636716246%3A1521218801