Accueillir l’étranger. Saint Vincent de Paul et les sans-abri

Accueillir l’étranger. Saint Vincent de Paul et les sans-abri

« Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôtes. » (1) Ces dures paroles de Luc atténuent la joie du récit de l’enfance que nous proclamons chaque Noël. Pas de place pour un jeune charpentier et son épouse enceinte ? Est-ce à cause de leur accent galiléen qui les identifiait comme étrangers ? (2) N’y avait-il pas de place pour l’enfant si longuement attendu, dont les anges à sa naissance proclament « une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple » ? (3) Non, il n’y a pas de place. Leur propre peuple renvoie Marie et Joseph. Le premier berceau de leur nouveau-né sera une mangeoire.

Matthieu, dans le récit de l’enfance, raconte un autre épisode de la naissance de Jésus, où de nouveau, la joie devient tristesse. (4) Il décrit les circonstances tragiques qui conduisent Joseph et Marie à s’éloigner de leur patrie avec Jésus. Dans sa réflexion sur ce récit  de l’évangile de Matthieu, Pie XII affirme : « La Sainte Famille de Nazareth en exil, émigrant en Égypte, est le modèle de toutes les familles de réfugiés. » (5) En commentant ces paroles, le pape François fait référence à la situation pénible des sans-abri et des réfugiés qui sans cesse réclament leur droit aux trois « T » : terre, travail et toit. (6)

De nos jours, d’une manière ou d’une autre, 1,2 milliards de personnes partagent le lot de Joseph, Marie et Jésus. Notre Famille Vincentienne pourrait-elle causer un impact de premier plan dans leurs vies ?

Dans cet article, je propose d’examiner le thème en trois étapes :

  1. Vincent et les sans-abri
  2. L’initiative de la Famille Vincentienne internationale pour les sans-abri
  3. Unir le changement systémique à une « culture de la rencontre »

dans le service des sans-abri

1. VINCENT ET LES SANS-ABRI

Les sans-abri ont la cote d’amour sur la liste de Vincent. Une analyse soigneuse de sa vie, de ses écrits et de ses conférences donne un portrait très concret de ses œuvres à leur égard.

a. Les « 13 maisons » – Les efforts de Vincent pour procurer un foyer aux enfants trouvés.

En 1638, Vincent s’attaque au problème des enfants « trouvés ». Au tout début, les enfants habitent avec Louise de Marillac et les sœurs. Par la suite, Vincent leur loue une maison, rue des Boulangers. (7)

Entre 1638 et 1644, le nombre d’enfants trouvés s’est accru jusqu’à 1 200. On peut imaginer tous les problèmes qu’impliquaient le logement, le personnel et le financement de cette œuvre. Vincent est très inventif à cet égard. De fait, sa créativité pour abriter les enfants trouvés illustre combien il était un homme d’affaires habile.

À la mort de Louis XIII en 1643, une clause de son testament permet à la reine Anne d’Autriche d’assigner un million de dollars à Vincent comme dotation stable pour les missions de la Congrégation à Sedan. Vincent choisit plutôt d’utiliser l’argent pour bâtir 13 petites maisons près de Saint-Lazare, la maison mère de la Congrégation de la Mission. Il les loue ensuite aux Dames de la Charité pour loger les enfants trouvés. L’argent de la location devenait la dotation stable pour soutenir les missions à Sedan. Voyez comment Vincent obtient du deux pour un dans cet arrangement ! L’argent du legs royal sert à acheter les maisons pour les enfants trouvés, et celui de la location aux Dames de la Charité à soutenir les missions à Sedan.

Mais le nombre d’enfants trouvés ne cessant de croître, il était difficile de se procurer des fonds pour en prendre soin. Les Dames de la Charité considèrent alors l’abandon de l’œuvre en 1647. Vincent la sauve en faisant un vibrant plaidoyer auprès des Dames, leur exprimant que ces enfants trouvés sont leurs enfants :

Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants ; vous avez été leurs mères selon la grâce depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés ; voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d’être leurs mères pour devenir à présent leurs juges ; leur vie et leur mort sont entre vos mains ; je m’en vais prendre les voix et les suffrages ; il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous  ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront    si vous continuez d’en prendre un charitable soin ; et, au contraire, ils mourront et périront infailliblement si vous les abandonnez ; l’expérience ne vous permet pas d’en douter. (8)

Finalement, Vincent assigna plusieurs Filles de la Charité au soin des enfants trouvés. Il écrivit une règle particulière pour les Filles qui travaillaient à l’hôpital des enfants trouvés9, très touchante par son côté pratique et sa spiritualité. Décrivant la vocation des sœurs, il affirme : « Elles reflèteront que leur emploi est de servir l’Enfant- Jésus en la personne de chaque bébé qu’elles élèvent, et qu’en cela elles ont l’honneur de faire ce que faisait la Bienheureuse Vierge auprès de son cher fils, lui qui a affirmé que le service rendu au plus petit de ses frères est rendu à lui-même. En effet, elles feront tout ce qui est possible pour élever ces pauvres enfants avec autant d’attention et de respect que si c’était la personne même de Notre Seigneur ».10 Il indique aussi plusieurs détails pratiques sur la nourriture des enfants, leur temps de repos et leurs jeux, leur hygiène, la lessive des couches, leur prière, leur apprentissage de la lecture  et de l’écriture, etc. C’est un document remarquablement concret par son approche bienveillante dans la manière de discipliner les enfants.

Selon toute apparence, les sœurs ont eu beaucoup de succès dans l’éducation des enfants trouvés. Au cours d’une rencontre avec le Conseil des Filles de la Charité tenue le 13 août 1656, Vincent émet le souhait que quelques-unes des orphelines soient admises dans la communauté. La sœur en charge de l’hôpital des enfants trouvés s’oppose toutefois à cette idée (se demandant ce qu’en penseraient les gens !).11 Il n’est pas clair si, à ce moment-là, les Filles acceptèrent la recommandation de Vincent. Avec  les années, cependant, l’attitude  face  aux  enfants  trouvés  et  aux  orphelins  a changé considérablement. Aujourd’hui, un grand nombre de merveilleuses Filles de la Charité sont heureuses de dire qu’elles ont été élevées dans des maisons dirigées par les sœurs.

b. Maisons pour réfugiés – Les efforts de Vincent pour trouver des logements et de l’assistance à des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants déplacés durant les guerres en Lorraine

À compter de 1639, Vincent commence à organiser des campagnes pour le soulagement de ceux qui souffraient de la guerre, de la peste et de la famine. Ces secours ont duré plus de dix ans. Durant ce temps, Vincent réussira à faire parvenir en Lorraine plus de 1 500 000 livres en argent [60 millions de dollars] et environ14 000 aunes [38 000 mètres] de draperies diverses. (12) Il recueillit d’abord des fonds par l’entremise des Dames de la Charité, puis obtint des contributions des plus hautes autorités. Le roi Louis XIII lui remit un don de 1 800 000$. (13)

L’un des assistants de Vincent, le frère Mathieu Regnard, a fait 53 voyages en se déguisant pour traverser des lignes ennemies, apportant l’argent de Vincent pour le soulagement de ceux qui vivaient dans les zones de guerres. (14) À ses retours de voyage, il ramenait souvent avec lui des personnes en détresse. En octobre 1639, Vincent  disait de lui : « Il nous en emmena cent le mois passé, entre lesquels il y avait quarante-six filles, demoiselles et autres, qu’il a conduites et menées jusqu’en cette ville. » (15)

Vincent exigeait des comptes rigoureux. Il demandait régulièrement des rapports afin que les bienfaiteurs sachent de quelle manière leurs dons avaient été dépensés et pour qu’ils soient encouragés à donner encore davantage. À son confrère François   du Coudray il écrit : «…qu’ils retirent quittance de tout ce qu’ils donneront, pource qu’il nous en faut compter, que, sous quelque prétexte que ce soit, l’on n’en divertisse ni applique ailleurs pas une maille. Et vous m’enverrez, s’il vous plaît, par le frère Mathieu une copie de l’état, signée de M. de Villarceaux et de son ordonnance, s’il y en a, et me manderez tous les mois les sommes que vous aurez distribuées ou donné ordre qu’on distribue aux autres lieux. » (16)

Toute sa vie, Vincent répétait aux membres de sa famille qu’ils devaient offrir non seulement une aide matérielle mais aussi une assistance spirituelle à ceux qui fuient les villes et les cités. Dans   sa lettre du 12 octobre 1639, après avoir décrit le déplacement de la population en Lorraine et l’aide matérielle qui leur a été fournie, il raconte : « [Nous les assistons] spirituellement, en leur enseignant à tous les choses nécessaires à salut et leur faisant faire une confession générale de toute leur vie passée d’abord et continuer de deux ou de trois en trois mois. » (17)

Réfléchissant sur les réalisations de Vincent en Lorraine, l’historien Bernard Pujo conclut :

Au-delà des chiffres des secours distribués et des miséreux assistés, cette action menée en faveur de la Lorraine est remarquable. C’est le premier essai d’une assistance organisée pour  toute  une  région  sinistrée.  Sans  être  investi  d’aucune mission particulière, Vincent de Paul a assumé le rôle d’un secrétaire d’État aux réfugiés et victimes de guerre. Dépassant largement le cadre de ses attributions en tant que supérieur de la congrégation de la Mission, il s’est placé, de son propre chef, au niveau d’une action caritative sur le plan national. (18)

c. L’hôpital « Nom de Jésus » – Les efforts de Vincent pour trouver le gîte, le vêtement et le couvert à ceux qui vivent dans les rues de Paris.

Vers 1652, comme la pauvreté enveloppait Paris (19) durant la guerre civile, Vincent, âgé de 72 ans, organise des secours : deux fois par jour, il procure de la soupe à des milliers de pauvres à Saint- Lazare et nourrit des milliers d’autres dans les maisons des Filles  de la Charité. Il organise des collectes, recueillant chaque semaine cinq ou six kilos de viande, deux ou trois mille œufs, une grande quantité de vêtements et des ustensiles. (20) Il fournit de l’hébergement aux personnes déplacées. Par exemple, lorsqu’un riche marchand anonyme de Paris donne à Vincent 4 000 000$ pour quelque bonne œuvre, il fonde un hôpital appelé « Nom de Jésus ». Après avoir discuté de son projet avec le bienfaiteur, il réserve 440 000$ à l’achat de la maison. Il met également de côté une somme pour les meubles et l’agrandissement de la maison, tout en lui réservant un revenu annuel substantiel. Elle fonctionnait déjà en mars 1653. Saint Vincent choisit comme premiers locataires des artisans, 20 hommes et 20 femmes sans travail, et il leur fournit des métiers à tisser et autres outils. Louise de Marillac mentionne que les résidents, durant ces années, étaient des fabricants de toutes sortes : bottes, boutons, mousseline, lacets, gants, épingles et des tailleurs. Les Filles de la Charité travaillaient en étroite collaboration avec eux. Selon les termes du contrat, un Prêtre de la Mission agissait comme aumônier. Saint Vincent venait souvent visiter et instruire les ouvriers. (21)

Vincent décrit la situation à l’un de ses prêtres : « Paris fourmille de pauvres, à cause que les armées ont contraint les pauvres gens des campagnes de s’y venir réfugier. On fait tous les jours des assemblées pour tâcher de les assister ; on a loué quelques maisons dans les faubourgs, où l’on en retire une partie, particulièrement les pauvres filles ». (22)

Il ajoute : « Et en outre on a retiré les filles en des maisons particulières, au nombre de huit ou neuf cents ; et l’on va enfermer toutes les religieuses réfugiées qui logent par la ville, et quelques- unes, dit-on, en des lieux de soupçon, dans un monastère préparé à cet effet. » (23) Au début, Vincent et Louise de Marillac avaient l’habitude de placer les jeunes filles dans les maisons d’enfants trouvés ; plus tard, elles seront placées comme servantes dans les meilleures familles. Les jeunes garçons étaient logés à Saint-Lazare jusqu’à ce qu’ils trouvent du travail.

Pour nourrir ceux qui ont faim, toutes les paroisses organisaient des distributions de soupe. La paroisse de Saint-Hippolyte servait 900 personnes ; la paroisse de Saint-Laurent, 600 ; la paroisse de Saint-Martin, 300. Vincent affirme qu’à Saint-Lazare « on organise des distributions de potage à quatorze ou quinze mille personnes qui mourraient de faim sans cette assistance ».

Les Filles de la Charité travaillent inlassablement. Vincent décrit cette situation à Lambert aux Couteaux, supérieur à Varsovie : « Voilà comme il plaît à Dieu que nous participions à tant de saintes entreprises. Les pauvres Filles de la Charité y ont plus de part que nous quant à l’assistance corporelle des pauvres. Elles font et distribuent du potage tous les jours chez Mademoiselle Le Gras à 1 300 pauvres honteux, et dans le faubourg Saint-Denis à 800 réfugiés ; et dans la seule paroisse de Saint-Paul quatre ou cinq de ces filles en donnent à 5.000 pauvres, outre soixante ou quatre-vingts malades qu’elles ont sur les bras. Il y en a d’autres qui font ailleurs la même chose ». (24)

d. Les « Petites Écoles » – Les efforts de Vincent dans l’organisation de services éducatifs pour l’apprentissage de métiers et pour catéchiser ceux qui vivaient dans des conditions déplorables.

L’expression « changement systémique » n’était pas connue de Vincent et Louise, mais tous deux reconnaissaient, à la base, que l’éducation et la formation à l’emploi sont de la plus haute importance pour transformer la vie des sans-abri et des pauvres. (25)

Vincent et  Louise  étaient  totalement  dédiés  à  l’éducation  et à la formation morale des jeunes qui vivaient dans la rue ou dans des conditions déplorables. Ils souhaitaient qu’ils développent les habiletés nécessaires à l’obtention d’emplois. Pour cette raison, avec le soutien de Vincent, Louise fonde les « petites écoles », faisant de l’instruction des jeunes gens pauvres l’une des principales œuvres des premières Filles de la Charité. (26)

La tâche n’est pas simple. Tout d’abord, les familles considèrent les  enfants  comme  une  force  de  travail,  et  les  sœurs  doivent convaincre les parents de les envoyer à l’école. De plus, la maladie étant endémique, les absences sont fréquentes. Les enfants eux- mêmes font souvent l’école buissonnière, flânant dans les rues pour jouer ou mendier. À leur retour à l’école à l’heure du repas, les sœurs profitent de l’occasion pour leur enseigner « à prier, à lire et à écrire, en un mot, à faire toute bonne chose qui leur sera utile ». (27)

Louise elle-même enseigne dans ces écoles. Elle écrit un catéchisme dont les sœurs se servent pour enseigner aux jeunes enfants. Elle insiste pour que l’instruction donnée dans les écoles soit claire et pratique.28 Le tricot, la couture et la broderie sont parmi les matières enseignées aux jeunes femmes.

Les sœurs organisent également des programmes éducatifs dans leurs hôpitaux29 pour enseigner aux enfants de sept à onze ans à gagner leur vie. (30)

2. L’INITIATIVE  DE LA FAMILLE  VINCENTIENNE INTERNATIONALE POUR LES SANS-ABRI

Pour son 400e anniversaire, la Famille Vincentienne internationale a choisi un thème dont les  racines bibliques sont profondes : « accueillir l’étranger ».

a. Racines bibliques

Les  Écritures  hébraïques, en particulier l’Exode, le Lévitique et le Deutéronome, exhortent maintes fois les Israélites à aimer « l’étranger au pays », leur rappelant qu’autrefois eux aussi ont été des « étrangers » sur la terre d’Égypte. (31) En cela, le Deutéronome 10, 18-19 est très frappant : «…c’est le Seigneur votre Dieu… qui rend justice à l’orphelin et à la veuve, et qui aime l’émigré en lui donnant du pain et un manteau. Vous aimerez l’émigré, car au pays d’Égypte vous étiez des émigrés. » La répétition fréquente de ce thème est une indication que les résidents étrangers étaient souvent maltraités.

Le Nouveau Testament poursuit ce thème. Dans l’évangile de Matthieu, parmi les critères sur lesquels nous serons jugés, Jésus cite : « J’étais un  étranger et vous  m’avez accueilli ». (32) L’auteur  de la lettre aux Hébreux accentue ce même point : « N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges. » (33) Étant donné ce contexte scriptural, loger les sans-abri a rapidement trouvé une place sur la liste chrétienne des œuvres corporelles de miséricorde.

La description du jugement dernier de Matthieu 25, 31-46 a fortement influencé Vincent de Paul. Dans ses conférences, il réfère souvent au paroxysme de la scène, dans laquelle le Christ s’identifie à la personne pauvre : « …chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Vincent, voyant le Christ dans la personne pauvre, est rongé par le souci de réaliser les œuvres de miséricorde énumérées dans la scène du jugement, en particulier celle du service des sans-abri.

Réfléchissant sur ce contexte biblique, le Comité exécutif des leaders internationaux de la Famille Vincentienne approuvait, les 6 et 7 janvier 2017, une proposition pour lancer, comme famille, un mégaprojet sur la situation des sans-abri. Le Père Tomaž Mavrič annonçait : « Nous espérons commencer ce projet autour du 1er juillet 2017 pour célébrer notre année jubilaire, et nous envisageons de le poursuivre au moins jusqu’en 2030, ce qui coïncidera avec les Objectifs du Développement Durable des Nations Unies ».

b. Les étapes qui ont mené à la décision

Pour déterminer le genre de mégaprojet le plus approprié pour notre Famille, un petit groupe a visité, l’automne dernier, l’Union Européenne à Bruxelles, les Nations Unies à New York, et les Catholic Charities à Baltimore, demandant des suggestions aux représentants et aux experts de ces organisations. Peu à peu, ils ont eu la conviction que deux critères devaient guider le choix de la Famille : 1) que le projet soit un service authentique des pauvres d’un grand nombre de pays et 2) qu’il permette à plusieurs branches de la Famille Vincentienne internationale de travailler ensemble.

Finalement, après avoir révisé la liste des possibilités, le Comité exécutif de la  Famille  Vincentienne  internationale  décidait  que le mégaprojet porterait sur les sans-abri et comprendrait trois dimensions :

  1. celle des personnes sans logement, e.g. qui dorment dans la rue ;
  1. celle des personnes vivant dans des lieux provisoires, g. camps de réfugiés, déplacés internes ;
  1. celle des personnes vivant dans des logements inadéquats/ inquiétants, e.g. taudis et favelas,

Cette définition tridimensionnelle, soigneusement formulée par l’International Institute of Homelessness, a été acceptée par les Nations Unies comme critère pour évaluer et combattre le problème des sans-abri.

Le Comité exécutif estime que parmi tout ce qui a été présenté comme mégaprojets, celui-ci semble le plus approprié pour la Famille internationale. La réalité des sans-abri, quelle que soit sa forme, existe partout ; nous espérons donc qu’il sera possible pour nous de nous y attaquer là où se trouve notre Famille Vincentienne.

Actuellement, nous avons identifié 225 branches dans la Famille. Ces branches travaillent dans plus de 150 pays. Si nous travaillons ensemble au service des sans-abri, nos efforts pourraient provoquer un immense impact.

c. Le mégaprojet

Le Comité exécutif considère ce mégaprojet comme l’une des façons les plus significatives de célébrer le 400e anniversaire de la naissance de notre charisme vincentien.

Depaul International, l’une des plus nouvelles branches  de  notre Famille, offre de diriger ce projet. Fondé en 1989, Depaul International se spécialise dans le service d’aide aux sans-abri. Son expansion de l’Angleterre à l’Irlande, de la Slovaquie à l’Ukraine, et des États-Unis à la France a été rapide.

L’Institute of Global Homelessness, fondé il y a  deux  ans  à l’université DePaul à Chicago, assistera activement Depaul International. Depuis les deux dernières années, cet institut a recueilli les plus récentes informations sur le sujet et rassemblé plusieurs experts. On lui doit la définition décrite ci-dessus, et que les Nations Unies ont acceptée. Comme résultat, pour la première fois dans l’histoire, nous avons la chance de rassembler des statistiques exactes sur le problème des sans-abri et sur les efforts pour l’éradiquer. Les Nations Unies estiment que plus de 1,2 milliards d’habitants sur les 7 milliards sont sans logement d’une manière ou d’une autre. Ce nombre continue de s’accroître en raison des conflits, des désastres naturels et de l’urbanisation.

Toutes les branches représentées à la rencontre de janvier ont déjà exprimé leur engagement à se joindre activement à ce projet : l’AIC, la Congrégation de la Mission, les Filles de la Charité, la Société de Saint-Vincent-de-Paul, la Fédération des Sœurs de la Charité des États-Unis et du Canada, la Fédération des Sœurs de la Charité en France, en Allemagne et en Autriche, de même que les Frères CMM. Les 225 branches de la Famille sont invitées à se joindre à ce projet.

Parmi toutes les personnes que sert déjà la Famille Vincentienne, plusieurs sont dans la catégorie des sans-abri : ceux qui vivent dans la rue ou dans des refuges, qui recherchent de l’hébergement, les déplacés internes ou ceux qui vivent dans des logements provisoires tels que les taudis ou favelas.

  1. Quelques-unes des stratégies élaborées

Depaul International met en œuvre une série de stratégies pour aller de l’avant. Ci-dessous, je les énumère sous cinq titres. Au fil du temps, d’autres s’ajouteront sans doute.

  1. Rassembler et évaluer les données
    • Créer, avec l’aide du Bureau de la Famille Vincentienne, une carte internationale des projets de la Famille Vincentienne qui s’adressent aux sans-abri.
    • Construire une base de données dynamique qui nous permettra d’analyser notre force actuelle  en  nombre de personnes, temps, financement, et de planifier l’évaluation de l’impact du travail de la Famille Vincentienne avec les sans-abri.
  2. Planifier
    • Tenir une conférence de planification pour les membres de la Famille Vincentienne qui travaillent avec les sans- abri afin de bâtir des réseaux, partager les meilleures pratiques et élaborer un plan de travail dans les trois domaines, soit les personnes dormant dans la rue, celles qui logent dans les taudis, et les réfugiés ;
  • Nommer une commission de leaders visionnaires de la Famille Vincentienne qui pourra donner son avis sur le résultat des plans de travail spécifiques.
    1. Bâtir la capacité
      • Mandater un directeur des opérations pour réviser le projet avec Depaul
      • Produire un court métrage, en plusieurs langues, montrant les meilleures pratiques de la Famille Vincentienne dans les trois aspects de la situation des sans-abri.
      • Créer une boîte à outil en
      • Organiser un service de consultation pour encourager les groupes à bâtir de nouvelles œuvres pour les sans-abri au plan international, régional, national ou local ;
      • EnconsultationaveclesleadersdelaFamilleVincentienne internationale, s’entendre sur un protocole et un mécanisme pour que la Famille Vincentienne parvienne à répondre aux crises humanitaires internationales, en mettant un accent particulier sur l’hébergement et les services primaires tels que les soins de santé.
      • S’aligner sur les ressources de l’Institute of Global Homelessness pour favoriser cette initiative de la Famille Vincentienne, en donnant de la formation aux leaders en devenir ou actuels, en ayant accès à un centre en ligne (basé sur la recherche et les meilleures pratiques), en lançant des invitations sur des questions axées sur les enjeux (par exemple, sur le plaidoyer ou le financement) et/ou en organisant des symposiums géographiquement ciblés
  1. Travailler pour le changement structurel
    • Tenir un événement à l’Union Européenne pour lancer l’initiative en faveur des sans-abri et commencer à développer une capacité de lobbying à ce
    • Planifier au Vatican34 un symposium sur les sans-abri et l’enseignement social catholique afin de promouvoir un débat et une action au sein des groupes de foi et
    • En consultation avec les délégations vincentiennes actuelles des Nations Unies, s’entendre sur un plan de travail par rapport à la situation mondiale des sans-abri en posant des actions concrètes, par exemple, en évaluant la situation des sans-abri de la rue comme faisant partie des Objectifs du Développement
  2. Bâtir un réseau de communications
    • Mandater un directeur des communications et élaborer une stratégie de
    • Créer un portail sur le site web de Depaul International (utilisant les langues clés de la famille) comme point focal du projet en le reliant au site web de
    • Produire une lettre circulaire
    • Produire du  matériel  pour  les  leaders  de  la  Famille Vincentienne sur l’initiative.
  • Participer à  des  rassemblements  internationaux  de la Famille Vincentienne pour promouvoir le projet.
  • Produire un rapport annuel pour les leaders internationaux de la Famille Vincentienne.

Dans ce contexte, il est important de noter que depuis les vingt dernières années, la Famille Vincentienne a fortement insisté sur le changement systémique et la collaboration. Le mégaprojet illustrera les deux approches.

Le changement systémique est à la racine du rêve de Frédéric Ozanam : la capacité non seulement d’offrir la charité aux plus démunis, mais aussi de lutter pour la justice en analysant les raisons pour lesquelles les gens sont dans le besoin et en plaidant avec et pour eux afin de changer les systèmes qui les prennent au piège. Depuis maintenant plus d’une décennie, la Commission de la Famille Vincentienne pour la Promotion du Changement Systémique offre des ateliers partout dans le monde afin de soutenir la mentalité du changement systémique.

La collaboration n’est pas une idée nouvelle dans la Famille Vincentienne. C’est le modèle que Vincent propose depuis le début. Pendant sa vie, le partenariat étroit entre les Confréries de Charité, les Dames de la Charité, la Congrégation de la Mission, et les Filles de la Charité maximisait l’impact de la Famille Vincentienne sur la vie des pauvres au plan local, national et international. Récemment, les professeurs de l’université Stanford ont commencé à parler d’« impact collectif ».

Une question se pose dans la Famille Vincentienne : après avoir prôné la formation par la méthodologie du changement systémique et encouragé la collaboration, comment aller de l’avant, tout en équilibrant l’autonomie de chaque branche et la solidarité qui vient du fait d’être membre de la Famille Vincentienne ? Le mégaprojet vise à unir les énergies des branches autonomes pour qu’elles puissent collaborer dans un but commun au service des sans-abri.

3.  UNIR  LE  CHANGEMENT SYSTÉMIQUE À UNE « CULTURE DE LA RENCONTRE » DANS LE SERVICE DES SANS-ABRI

Ces dernières années, le pape François a illustré trois thèmes qui ont une importance considérable pour la Famille Vincentienne.

En premier lieu, tout comme saint Vincent, le pape ne cesse de répéter que les pauvres sont un don pour nous et que nous devons les laisser nous évangéliser. (35) En célébrant ce 400e anniversaire, il sera important pour la Famille de remercier Dieu pour ce don et de bien écouter les pauvres, afin qu’en unissant nos énergies, nous soyons capables de les servir plus efficacement. Ils sont, pour employer les paroles que saint Vincent prononçaient si souvent, « nos Seigneurs et nos Maîtres ». (36)

En second lieu, le pape François a maintes fois prôné la nécessité d’un changement structurel ou systémique. Dans son encyclique Laudato  Si’,  il  répète  souvent  que  «  tout  est  lié  dans l’univers » (37), thème que la Commission de la Famille Vincentienne pour la Promotion du Changement Systémique aborde dans tous ses ateliers. En juillet 2015, en Bolivie, le pape François a fait un appel émouvant en faveur du changement systémique : Il y a un fil invisible qui rassemble chacune des formes d’exclusion : pouvons-nous le reconnaître ? Ce ne sont pas des faits isolés. … n’ayons pas peur de le dire : nous voulons du changement, un vrai changement, un changement structurel. Ce système n’est plus tolérable. … il y a un sens d’insatisfaction mondial et même de découragement. Beaucoup espèrent un changement capable de les libérer des liens de l’individualisme et du découragement qu’il engendre. (38)

En troisième lieu, le pape François exhorte la société contemporaine à créer une « culture de la rencontre » et une « culture du dialogue », dans laquelle nous serons préparés non seulement à donner, mais aussi à recevoir des autres. (39) L’hospitalité, dit-il, s’accroît en donnant et en recevant. (40) Il met en garde contre la « mondialisation de l’indifférence. » (41)

Pour servir les pauvres d’un amour « affectif et effectif » à la manière de saint Vincent, (42) je suggère quelques réflexions. J’espère qu’elles seront utiles à ceux qui s’engageront dans le mégaprojet, afin que nous puissions travailler ensemble au changement systémique et, en même temps, créer une « culture de la rencontre » dans notre travail avec les sans-abri.

a. Écouter les sans-abri

L’écoute est le fondement de toute spiritualité. (43) Si nous n’écoutons pas, rien n’entre dans notre esprit et notre cœur. Les Écritures nous enseignent que l’écoute est cruciale. « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, dit Jésus, et qui l’observent » (Lc 11, 28). Par ailleurs, il déplore que « tout  en regardant ils ne voient pas et que, tout en entendant, ils ne comprennent pas » (Mc 4, 12).

Mon expérience, je regrette de le dire, est que certains ont une bonne écoute, mais d’autres pas. Certains, malheureusement, sont tellement remplis de connaissances techniques et d’habiletés, ou ayant leurs propres buts, ne peuvent entendre la voix de la personne qui crie à l’aide. Combien de personnes écoutent vraiment les sans- abri ?

L’écoute est essentielle pour amener le changement systémique. Les deux premiers principes qu’enseigne la Commission pour la Promotion du Changement Systémique sont :

  1. Écouter attentivement et chercher à comprendre les besoins et les aspirations des pauvres, en créant une atmosphère de respect, de confiance mutuelle et d’estime de soi parmi les gens.
  2. Inviter les pauvres eux-mêmes, incluant les femmes et les enfants, à tous les stades : identification des besoins, planification, implantation, évaluation et révision.

Dans son magnifique livre sur la communauté, Dietrich Bonhoeffer écrit : « Le premier service à rendre aux autres dans la communauté, c’est de les écouter. »

b. Voir et servir le Christ dans les sans-abri

En suivant l’exemple de Jésus au chapitre 25 de l’évangile de Matthieu, Vincent recommande continuellement à son entourage de voir le visage du Christ dans le visage des personnes pauvres. Il disait aux Filles de la Charité : Vous servez Jésus-Christ en la personne des pauvres. Et cela est aussi vrai que nous sommes ici. Une sœur ira dix fois   le jour voir les malades, et dix fois par jour elle y trouvera Dieu… O mes filles, que cela est obligeant… Il agrée le service que vous rendez à ces malades et le tient fait à lui- même…(44)

Employant une terminologie qui rappelle celle de Vincent, Mère Theresa de Calcutta parle de la présence réelle du Christ non seulement dans l’Eucharistie, mais aussi dans la souffrance. (45)

Beaucoup d’autres traditions religieuses ont un même accent   et demandent : « Où trouver Dieu ? » puis ils répondent : « Nous trouvons Dieu dans nos frères et sœurs pauvres ». (46)

En pratique, cela nous amène à traiter les sans-abri (et tous ceux que nous servons) avec dignité. Récemment, John Rybolt nous rappelait « la nappe blanche », un détail charmant qui accentue la dignité. Dans la règle que Vincent écrivait en 1617 pour la première Confrérie de Charité à Châtillon, il affirmait :

Celle qui apprêtera le dîner leur apportera, à 9 heures, de la soupe et de la viande dans un plat, du pain dans une serviette blanche, et du vin dans une bouteille. Elle fera de même au souper,  autour de 4 heures de l’après-midi. En entrant dans     la chambre du malade, elle le saluera gaiement, s’approchant joyeusement du lit,  l’encourageant  à  manger  ;  elle  relèvera la tête du lit et arrangera les couvertures ; elle disposera la tablette, la nappe blanche, l’assiette et la cuillère, elle rincera le verre, trempera le pain dans le potage, disposera la viande dans l’assiette, elle récitera le bénédicité et lui servira la soupe. Elle coupera la viande et l’aidera à manger, lui disant de douces paroles de consolation pour l’égayer. Elle lui versera quelque chose à boire, l’invitant de nouveau à manger. Enfin, le repas fini et la vaisselle lavée, la nappe pliée et la tablette enlevée, elle récitera les grâces avec le malade, puis elle le quittera pour aller servir quelqu’un d’autre. (47)

D’après les paroles de Vincent, « voir et servir le Christ dans les sans-abri » implique, pour utiliser la terminologie actuelle, des soins de qualité qui répondent aux normes professionnelles

c. Offrir l’amitié

L’amitié est au cœur des relations de Jésus avec ses disciples. Il leur dit : « Je ne vous appelle plus serviteurs… je vous appelle amis ». (48) La relation d’amitié se caractérise par la chaleur, la conversation, le partage, le service, le sacrifice et le pardon.

L’amitié est l’un des meilleurs dons que nous pouvons offrir aux autres. Elle est inhérente à la spiritualité de miséricorde que Jésus souligne dans la scène du jugement dernier de Matthieu 25, 31-46.

Dans notre Famille, Vincent nous appelle à traiter ceux que nous servons non pas comme « des pauvres » mais comme des personnes. Il nous demande de les traiter non pas comme des clients mais comme des amis que nous aimons profondément.

En effet, tout bon soin est relationnel. Nous offrons aux personnes non seulement le toit mais aussi l’hospitalité. Nous les visitons dans leurs maisons. Nous les secourons dans l’amitié.

d. Donner un service holistique

Chez les sans-abri, c’est la personne entière qui est affectée : au plan physique, psychologique, émotionnel et relationnel. Tous, nous avons expérimenté combien profondes sont les blessures des personnes marginalisées. Beaucoup de sans-abri souffrent de la stigmatisation causée par les préjugés dans leur propre pays ou en terre étrangère. Beaucoup se sentent isolés et seuls. Certains sont aux prises avec des problèmes psychologiques, ou de drogue ou d’alcool. Certains ne parlent pas bien la langue locale. Plusieurs  ont des problèmes juridiques ou médicaux. Beaucoup souffrent de dépression et ont perdu leur joie de vivre. (49)

Un service holistique est fondamental au changement systémique. Tout est relié. Qu’un seul élément se brise dans un système, et tout le reste est affecté.

e. Servir d’avocats

Le psaume 85, 11 raconte qu’en Dieu « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent ». Amour, vérité, justice  et paix sont toutes reliées. Aucun de ces éléments ne se tient seul. L’amour assaisonne la justice.50 La paix sans la vérité et la justice  ne peut durer. Les œuvres de miséricorde ne sont qu’une solution palliative quand les œuvres de justice ne les accompagnent.

Une approche systémique nous appelle à nous tenir aux côtés des sans-abri comme leurs défenseurs : des défenseurs qui essaient de bannir les préjugés, qui essaient de gagner le soutien  des gouvernements et des fondations, qui essaient de les réunir avec leurs familles et les communautés qui les ont peut-être isolés. Ici, j’aimerais simplement noter que plusieurs stratégies formulées par la Commission de la Famille Vincentienne pour la Promotion du Changement Systémique coïncident avec les meilleures pratiques formulées par les organisations qui ont obtenu du succès en plaidant avec et pour les sans-abri. (51) Trouver une maison est sûrement fondamental pour les sans- abri. Un logement adéquat est un droit humain essentiel. (52) Le pape François a souvent parlé des  « trois T » : terre, travail et toit. (53) Les treize maisons que Vincent a achetées près de Saint-Lazare symbolisent à quel point il était conscient de l’importance, pour la dignité humaine, d’avoir un toit.

CONCLUSION

En 1823, John Howard Payne écrivait les paroles d’une chanson pour son opéra « Clari, or the Maid of Milan ». Il décida alors de publier la chanson séparément et l’intitula « Home ! Sweet Home ! » Cette chanson est devenue immensément populaire et 100 000 copies ont été vendues rapidement. Elle contient une phrase remarquable :

« Qu’elle soit toujours si modeste, que rien ne la remplace. » Petit  à petit, plusieurs autres cultures ont assimilé la chanson de Payne et ses sentiments. (54)

Le mot anglais « home » contient une forte connotation émotionnelle. Le mot « house / maison » est une structure comprenant des murs, des fenêtres, des planchers et des plafonds, mais « home / chez-soi » est un lieu où l’on se sent à l’aise, en sécurité et en paix.55 En anglais, le mot « house » est à la fois un nom et un verbe, tandis que le mot « home » est simplement un nom. On peut « loger des personnes / to house people », mais non pas « to home people ». Beaucoup d’autres langues ont  des  mots ou  expressions pour «  maison » ou « chez-soi » avec diverses connotations. (56)

En travaillant ensemble, notre Famille Vincentienne internationale pourrait-elle produire un impact important dans la vie des sans-abri, leur apportant un sens de sécurité, de paix, et un avenir viable, dans les 150 pays où nous vivons et servons ? C’est le but du mégaprojet que nous lançons pour célébrer le 400e anniversaire de la naissance du charisme de saint Vincent.

Le récent document du Vatican sur la vie contemplative énumère, parmi les obstacles qui nous lient, le « démon de midi », mentionné si souvent par les premiers auteurs chrétiens (57). C’est « une tendance à l’apathie, la routine, la démotivation, la léthargie paralysante ». De nos jours, on pourrait l’appeler : le « cafard », l’ennui ou le découragement qui peuvent saper l’énergie et le zèle des gens (58). Dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium, le pape François explique : « La psychologie de la tombe, qui transforme peu à peu les chrétiens en momies de musée, se développe. Déçus par la réalité, par l’Église ou par eux-mêmes, ils vivent la tentation constante de s’attacher à une tristesse douceâtre qui envahit leur cœur comme le « plus précieux des élixirs du démon » (59).

Vincent devient éloquent lorsqu’il décrit ceux qui deviennent vraiment libres : ils volent ! « Au contraire, ceux qui se détachent de l’affection des biens de la terre, de la convoitise des plaisirs et de leur propre volonté deviennent les enfants de Dieu, qui jouissent d’une parfaite liberté ; car c’est dans le seul amour de Dieu qu’elle se rencontre. Ce sont ces personnes-là, mes frères, qui sont libres, qui n’ont point de lois, qui volent, qui vont à droite et à gauche, qui volent encore un coup, sans pouvoir être arrêtées, et ne sont jamais esclaves du démon, ni de leurs passions. Oh ! heureuse liberté des enfants de Dieu 60! »

CONCLUSION

Dans un poème sur la lumière et les ténèbres, William Blake (1757-1827), connu également pour ses gravures et ses tableaux, écrivait : « …nous avons été mis sur terre un bref moment pour apprendre à porter les rayons de l’amour (61). »

Après sa conversion, Vincent (62) a porté les rayons de l’amour avec persévérance et créativité comme « mystique de la charité ». Sa vie mystique résultait de ce qu’il était consumé par l’amour de Dieu et l’amour du prochain, considérés inséparables. Il parlait des deux avec extase. Ses « visions » comme mystique consistaient à regarder dans les yeux des personnes pauvres pour y voir l’humanité souffrante de Jésus. Les « révélations » qu’il recevait comme mystique venaient des cris des pauvres. Dans son « exubérante confiance » (63) en l’amour de Dieu, il pouvait répéter tout haut, en extase, « le cœur de Notre Seigneur, le cœur de Notre Seigneur, le cœur de Notre Seigneur… ce feu divin, ce feu de l’amour »64. Connaissant la mission confiée à Jésus par son Père et immensément conscient que sa Famille et lui la partageaient, Vincent pouvait vivement la décrire, avec Jésus, comme « les pauvres, les pauvres, les pauvres »65. À propos de membres de sa Famille qui venaient de mourir, il s’exclame  : « Oh ! que ceux-là seront heureux qui pourront dire, à l’heure de la mort, ces belles paroles de Notre-Seigneur : « Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres ! (66). »

Dans ses dernières années, les paroles de Vincent sur l’amour de Dieu étaient de plus en plus extatiques. Le 13 décembre 1658 : « O amour de mon Sauveur ! ô amour ! vous étiez incomparablement plus grand que les anges n’ont pu comprendre et ne comprendront jamais ! (67) » Il priait tout haut, le 21 février 1659, durant sa conférence à ses prêtres et ses frères : « O mon Sauveur Jésus-Christ, qui vous êtes sanctifié afin que les hommes fussent aussi sanctifiés, qui avez fui les royaumes de la terre, leurs richesses et leur gloire et n’avez eu à cœur que le règne de votre Père dans les âmes… que ne devons-nous pas faire pour vous imiter, vous qui nous avez tirés de la poussière et appelés pour observer vos conseils et aspirer à la perfection (68) . »

Le 30 mai 1659, il dit à ses frères : « Regardons le Fils de Dieu ; oh ! quel cœur de charité ! quelle flamme d’amour ! Mon Jésus, dites-nous, vous, un peu, s’il vous plaît, qui vous a tiré du ciel pour venir souffrir la malédiction de la terre, tant de persécutions et de tourments que vous y avez reçus. O Sauveur ! ô source de l’amour humilié jusqu’à nous et jusqu’à un supplice infâme, qui en cela a plus aimé le prochain que vous-même ? Vous êtes venu vous exposer à toutes nos misères, prendre la forme de pécheur, mener une vie souffrante et souffrir une mort honteuse pour nous ; y a-t-il un amour pareil ? (69) »

Le 7 juin 1660, moins de quatre mois avant sa mort, saint Vincent de Paul, s’adressait à un groupe d’amis rassemblés autour de lui : « Se consommer pour Dieu, n’avoir de bien ni de forces que pour les consommer pour Dieu, c’est ce que Notre-Seigneur a fait lui- même, qui s’est consommé pour l’amour de son Père70. » À son tour, Vincent s’est consommé pour l’amour de Dieu et l’amour du prochain.

Vincent, ce « mystique de la charité », puisait à deux sources principales : la méditation quotidienne de la parole de Dieu et le contact direct avec les pauvres. L’une infusait l’autre. Peu de saints, s’il y en a, ont atteint une telle alliance.

P. Robert MALONEY, CM 🔸

De nos jours, d’une manière ou d’une autre, 1,2 milliards de personnes partagent le lot de Joseph, Marie et Jésus. Notre Famille Vincentienne pourrait-elle causer un impact de premier plan dans leurs vies ?

Auteur
Explications :

Traduction de l’Anglais : Mme Raymonde DUBOIS

Article publié dans la revue VINCENTIANA (Avril-Juin 2017)

Notes :

1. Lc 2, 7.

2. Les Galiléens avaient un accent clairement reconnaissable. Cf. Mt 26, 73 : « Peu après, ceux qui étaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : « À coup sûr, toi aussi tu es des leurs ! Et puis, ton accent te trahit ».

3. Lc 2, 10.

4. Mt 2 ,13-15.

5. Ce sont les paroles d’introduction de la Constitution apostolique Exsul Familia, 1er août 1952.

6. En espagnol, le pape François utilise trois « T » : tierra, trabajo, techo.

7. En 1647, les Dames de la Charité acquièrent le Château de Bicêtre, où on leur amène les nourrissons. Puis, en 1651, toutes reconnaissent que Bicêtre  est malsain pour les enfants ; elles retournent donc à Paris et sont hébergées à la limite du faubourg Saint-Denis. En 1670, elles ont deux maisons, l’une à l’opposé de Notre-Dame et l’autre dans le faubourg Saint-Antoine.

8. SV XIII, 801. (SV fait référence à l’édition française en quatorze volumes de Pierre Coste, Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents, Paris, Gabalda, 1920-1925.)

9. Ces Règles, conservées dans les Archives des Filles de la Charité, sont tirées du Livre des Règles C. N ° 3 Communauté – Livre des Enfants Trouvés, copié de la collection des Règles pour les Enfants Trouvés à Paris, datée de 1708 et portant la signature de M. Watel.

10 Ces Règles, conservées dans les Archives des Filles de la Charité, sont tirées du Livre des Règles C. N ° 3 Communauté – Livre des Enfants Trouvés, copié de la collection des Règles pour les Enfants Trouvés à Paris, datée de 1708 et portant la signature de M. Watel.

11. Recueil des proces verbaux des conseils tenus par Saint Vincent et Mlle. Le Gras, pp. 196 ss, publié in Documents, Doc. 659, p. 753.

12. Cf. Bernard Pujo, Vincent DePaul le précurseur, Paris, Albin Michel, 1998, 159-160.

13. Pour le bénéfice des lecteurs, j’ai converti les livres du temps de saint Vincent en dollars d’aujourd’hui, mais je dois candidement admettre que c’est un procédé hasardeux. Pour de plus amples informations sur la valeur relative des devises, cf. John Rybolt, “St. Vincent de Paul and Money,” Vincentian Heritage Journal 26 (2005) 92 ; également cf. Gerry Lalonde, “Monetary Values in 1650 – 1750 in New France Compared to Today,” qu’on peut trouver sur : http://freepages.genealogy.rootsweb.ancestry.com/~unclefred/ MONETARY.html

14. SV II, 32, note 20 : Le frère Mathieu était « chaque fois chargé de sommes variant entre 20 000 et 50 000 livres », i.e. entre 1 000 000$ et 1 200 000$ !

15. SV I, 590-591.

16. SV II, 61.

17. SV I, 590.

18. Pujo, op. cit., 162-163.

19. Habituellement appelée « la Fronde », cette guerre a duré de 1648 à 1652.

20. Pour plusieurs détails intéressants sur la manière dont Vincent administre l’argent et les œuvres charitables, cf. René Wulfman Charité Publique et Finances Privées : Monsieur Vincent, Gestionnaire et Saint, Villeneuve d’Ascq, France : Presses Universitaires du Septentrion, 1998.

21 SV XI, 194. L’hôpital Nom de Jésus devint plus tard un centre municipal de santé. Ses immeubles se trouvaient sur le site qui est maintenant occupé par les bureaux de la Gare de l’Est. Il y a plusieurs références à cet hôpital dans les écrits de Vincent et de Louise de Marillac. Cf. Écrits spirituels de Louise de Marillac, 786.

22. SV IV, 392.

23. SV IV, 402.

24. SV IV, 407.

25. Dans son encyclique Populorum Progressio, 35, le pape Paul VI écrivait : « La faim d’instruction n’est en effet pas moins déprimante que la faim d’aliments : un analphabète est un esprit sous-alimenté ».

26. Cf. Matthieu Brejon de Lavergnée, Histoire des Filles de la Charité, Paris, Fayard, 2011, 493-498.

27. SV XIII, 570 et Ces Règles, conservées dans les Archives des Filles de la Charité, sont tirées du Livre des Règles C. N ° 3 Communauté – Livre des Enfants Trouvés, copié de la collection des Règles pour les Enfants Trouvés à Paris, datée de 1708 et portant la signature de M. Watel.

28. De nos jours, les écoles de la Famille Vincentienne comptent plus d’un million d’étudiants. En plus des écoles, les groupes de Jeunesse Mariale Vincentienne offrent de la formation à plus de 120 000 jeunes.

29. On peut facilement oublier qu’étymologiquement, hôpital est relié à hospitalité, de même que hospice et hostel (refuge pour personnes pauvres). Relié également au mot latin hospes, signifiant « invité » ou « hôte ».

30. Cf. Matthieu Brejon de Lavergnée, op. cit., 498.

31. Ex 23, 9 ; Lev 19, 33-34 ; Dt 10, 17-19 ; 14, 28-29 ; 16, 9-12.

32. Mt  25, 35.

33. He 13, 2.

34. Jusqu’à récemment, pour une raison ou pour une autre, l’enseignement social catholique, qui aborde un grand nombre de sujets, n’a dit que peu de choses sur le problème des sans-abri. Depuis quelques années, le pape François aborde souvent le sujet en parlant des trois « T » : terre, travail, toit. En 2000, la Conférence Catholique des États-Unis avait pour sujet : « Accueillir l’étranger parmi nous : l’unité dans la diversité ». En 2011, la même Conférence publiait : « Accueillir le Christ dans l’immigré ».

35. Evangelii Gaudium, 198. Cf. Audience jubilaire, 22 octobre 2016.

36. SV II, 122 ; IX 119, 222 ; X 266, 332 ; XI 328, 393 ; XII 5.

37. Laudato Si’, 16, 42, 51, 70, 91, 111, 117, 138, 162, 240.

38. Rencontre mondiale des mouvements populaires, 10 juillet 2015.

39. Discours aux immigrés, 12 septembre 2015.

40. Au cours d’une rencontre avec les étudiants des écoles des Jésuites en Europe, le 17 septembre 2016, le pape François affirmait que « l’hospitalité authentique est notre plus grande sécurité contre les actes de haine du terrorisme».

41. Cf. Message pour la journée mondiale contre la faim, 16 Octobre 2013.

42. SV IX, 475.

43. Dietrich Bonhoeffer, Life Together (London: SCM Press, 1954) 75.

44. SV IX, 252.

45. Dans la même ligne d’idée, Jon Sobrino, un théologien latino-américain renommé, a intitulé son livre : The Principle of Mercy: Taking the Crucified People Down from the Cross (Orbis Books, 1994).

46. Juifs, chrétiens et musulmans, tous réfèrent à Abraham comme un modèle d’hospitalité. On pourrait en ajouter davantage sur l’hospitalité dans les diverses traditions religieuses.

47. SV XIII, 474. – Cf. vidéo sur le sujet : https://www.youtube.com/ watch?v=0CgJVAC7Na8.

48.  Jn 15, 15.

49. Rm 12, 8 exige de ceux qui prodiguent des soins « d’exercer la miséricorde avec joie ».

50. Cf. Shakespeare, Le Marchand de Venise, Acte IV, Scène 1.

51. Cf. Louise Sullivan, D.C., Vincentian Mission in Health Care (Daughters  of Charity National Health System, 1997). Voir également : http://famvin.org/ wiki/Vincentian_Mission_in_Health_Care. Elle décrit huit attributs essentiels de la mission vincentienne en soins de santé, lesquels sont très appropriés pour la Famille Vincentienne dans l’approche du problème des sans-abri : 1) enraciné  dans la spiritualité ; 2) holistique ; 3) intégré ; 4) excellent ; 5) collaboratif ; 6) souple ; 7) créatif ; 8) centré.

52. Cf. Déclaration universelle des Droits de l’Homme, art. 25. Beaucoup d’autres déclarations universelles incluent le logement comme l’un des droits humains fondamentaux.

53. Laudato Si’, 152. Cf. également : discours à l’Expo de Santa Cruz de la Sierra, Bolivie, le jeudi 9 juillet 2015 ; discours à Nairobi, Kenya, le vendredi 27 novembre 2015 ; discours au collège Bachilleres, État du Chihuahua, Ciudad Juárez, Mexique, le mercredi 17 février 2016.

54. En 1827, le compositeur suisse Franz Berwald citait la chanson de Payne dans son Konzertstück for Bassoon and Orchestra (partie centrale, marquée andante). En Italie, Gaetano Donizetti utilisa le thème dans son opéra « Anne Boleyn » (1830), Acte 2, Scène 3, où la scène de la folie d’Anna met en évidence sa nostalgie de la maison de son enfance. En Angleterre, Sir Henry Wood l’a utilisée dans sa « Fantasia on British Sea Songs ». L’organiste et compositeur français Alexandre Guilmant l’a utilisée dans sa « Fantasy for Organ », Op. 43, et pour la « Fantaisie sur deux mélodies anglaises ». En 1857, le compositeur/pianiste suisse Sigismond Thalberg a écrit une série de variations pour piano (op. 72) sur le thème de « Home ! Sweet Home ! » Au Japon, elle est devenue célèbre sous le titre Hanyū no Yado ou « My Humble Cottage ». En 1909, le film muet « The House of Cards » la mettait en vedette. Plus tard, elle fut utilisée dans plusieurs films.

55. Henry David Thoreau exprimait ceci de manière éloquente : « Le lieu que vous avez choisi pour vivre, si sombre et lugubre soit-il, commence aussitôt à paraître attrayant et devient pour vous un centre d’humanisation : la maison est la maison, qu’elle soit toujours un lieu d’accueil. » Cf. Henry David Thoreau, Canoeing in the Wilderness, publication posthume éditée par Clifton Johnson (Houghton Mifflin, 1916) chapitre 9.

56. Casa et hogar, Haus et Heimat, maison et chez-moi, etc. Je suis sûr que d’autres pourront, mieux que moi, ajouter à cette liste et identifier diverses nuances.

57. Querere Vultum Dei, 11.

58. Pour un traitement intéressant de ce sujet, cf. Kathleen Norris, Acedia & me: A Marriage, Monks, and a Writer’s Life (Riverhead Books, 2008).

59. Evangelii Gaudium, 83.

60. SV XII, 301.

61. William Blake, “The Little Black Boy”.

62. Ou bien, on pourrait dire comme Hugh O’Donnell : Vincent 2.

63. SV III, 279.

64. SV XI, 291.

65. SV XI, 108.

66. SV XI, 135.

67. SV XII, 109.

68. SV XII, 147.

69. SV XII, 264.

70. SV XIII, 179.

MOISSON D’AVRIL. Le Cœur de Saint Vincent de Paul à Vichy (1er et 2 avril 2017)

MOISSON D’AVRIL

Le Cœur de Saint Vincent de Paul à Vichy (1er et 2 avril 2017)

On sait que le Bon Pasteur a quitté les 99 brebis pour retrouver celle qui était perdue. Nous avons aussi vérifié que Vincent le bon pasteur, a quitté le troupeau de la rue du Bac, pour aller à la rencontre de quelques rares brebis à quatre cents kilomètres de là.

En deux journées, il est venu à la rencontre des cœurs malades, des cœurs brisés et broyés. L’histoire convoquait l’actualité. Les trois dernières filles de la charité ayant travaillé à l’hôpital de Vichy sont venues nous rejoindre depuis Le Coteau. Elles ont quitté l’EHPAD pour retrouver, transformés, les lieux de leur service. Le cœur était là, dans cette chapelle de l’hôpital, en cette semaine consacrée au don d’organes. Un homme a témoigné, greffé du cœur depuis quatre ans, affirmant simplement qu’il ne vivait maintenant que par et pour les autres. Trois personnes se sont ensuite approchées ; l’un a donné son rein à son frère, présent à ses côtés. Malade à son tour, il s’apprête à recevoir le rein de son épouse toute disposée à faire ce don sans la moindre réticence. Brusquement, nous réalisions que « donner son cœur » n’était plus une figure de style, mais le témoignage vécu par des milliers d’anonymes. Ils illustraient la contagion de l’amour qui opère des miracles. Qui refuserait, après ces témoignages, de donner son cœur ?

Les Conférences de saint Vincent de Paul, plus que centenaires à Vichy, ont voulu aussi nous montrer comment c’était si simple de donner son cœur. Il n’était pas nécessaire de faire une conférence pendant 1 heure pour nous inviter à rendre visite à une personne seule de son entourage. Il n’était pas nécessaire non plus d’attendre de grands moyens pour agir dans son entourage. Se réunir un dimanche où l’ennui est mortel, pour retrouver le goût de vivre autour d’une tarte faite maison. Les Conférences déroulent le B.A.BA de l’amour en acte. Qui refuserait, après ces témoignages, de laisser parler son cœur ?

La messe à la chapelle du missionnaire offrait le singulier témoignage des fruits de la Mission. Le cœur de saint Vincent voulait battre jusqu’aux extrémités de la terre. « Il ne me suffit pas d’aimer Dieu, si mon frère ne l’aime aussi ». Saint Vincent a envoyé les missionnaires à Madagascar, en Pologne, en Algérie sans s’arrêter au premier naufrage, malgré la réprobation des limaçons qui estimaient plus raisonnables de réserver les missionnaires à la France. Aujourd’hui, autour de l’autel, ce sont des prêtres malgaches, algériens et polonais qui présidaient, dans un paradoxal retournement missionnaire. 400 ans après, ce sont les missionnaires des pays choisis par saint Vincent qui missionnent en France. Qui refuserait, après ces témoignages, de permettre au cœur de saint Vincent de rayonner jusqu’aux extrémités du monde ?

Le soir du samedi, en petit groupe conduit par l’aumônier de la paroisse, les divorcés se sont retrouvés dans la chapelle autour du cœur. « Du cœur qui est brisé, mon Dieu, tu n’as pas de mépris ». Etonnés par notre invitation, ils ne savaient comment exprimer leur gratitude. Expressions des parcours de vie douloureux, décevants, chaotiques, les larmes remplaçaient les formules. Ils écrivaient leurs messages sur des petits papiers déposés dans l’urne pour rejoindre la rue du Bac. Qui refuserait, après ces témoignages, de laisser tous les cœurs battre à leur rythme ?

Dimanche, le cœur avait rendez-vous à l’église saint Louis, pour rejoindre la paroisse. Foule des grands jours où la solennité de l’orgue n’enlevait rien à la piété populaire. Même saint Pie V est venu rejoindre pour un temps saint Vincent dans un face à face silencieux. Retrouvailles des Filles de la Charité avec les anciennes du quartier. Découverte et partage des fidèles avec nos sœurs du Brésil, d’Espagne et de Pologne, comme une famille providentiellement reconstituée le temps d’un Royaume déjà là.

Dans l’après-midi du dimanche, le groupe diocésain DUEC (devenir un en Christ), était bouleversé qu’on les rejoigne par le cœur. Longues litanies des cœurs en arythmie murmurées entre deux refrains. Des silences abandonnés qui n’ont jamais voulu rien justifier. Tous accordés pour affirmer qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie…

Leur conclusion est aussi la notre.

François Hiss, CM 🔸

Brusquement, nous réalisions que « donner son cœur » n’était plus une figure de style, mais le témoignage vécu par des milliers d’anonymes. Ils illustraient la contagion de l’amour qui opère des miracles. Qui refuserait, après ces témoignages, de donner son cœur ?

La Parole est un don. L’autre est un don


La Parole est un don. L’autre est un don

Message du Pape François pour le Carême 2017

Le Carême est le moment favorable pour intensifier la vie de l’esprit grâce aux moyens sacrés que l’Eglise nous offre: le jeûne, la prière et l’aumône. A la base de tout il y a la Parole de Dieu, que nous sommes invités à écouter et à méditer avec davantage d’assiduité en cette période.

Chers Frères et Sœurs, Le Carême est un nouveau commencement, un chemin qui conduit à une destination sûre : la Pâques de la Résurrection, la victoire du Christ sur la mort. Et ce temps nous adresse toujours un appel pressant à la conversion : le chrétien est appelé à revenir à Dieu « de tout son cœur » (Jl 2,12) pour ne pas se contenter d’une vie médiocre, mais grandir dans l’amitié avec le Seigneur. Jésus est l’ami fidèle qui ne nous abandonne jamais, car même lorsque nous péchons, il attend patiemment notre retour à Lui et, par cette attente, il manifeste sa volonté de pardon (cf. Homélie du 8 janvier 2016).

Le Carême est le moment favorable pour intensifier la vie de l’esprit grâce aux moyens sacrés que l’Eglise nous offre: le jeûne, la prière et l’aumône. A la base de tout il y a la Parole de Dieu, que nous sommes invités à écouter et à méditer avec davantage d’assiduité en cette période. Je voudrais ici m’arrêter en particulier sur la parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare (cf. Lc16,19-31). Laissons-nous inspirer par ce récit si important qui, en nous exhortant à une conversion sincère, nous offre la clé pour comprendre comment agir afin d’atteindre le vrai bonheur et la vie éternelle.

1. L’autre est un don

La parabole commence avec la présentation des deux personnages principaux ; cependant le pauvre y est décrit de façon plus détaillée : il se trouve dans une situation désespérée et n’a pas la force de se relever, il gît devant la porte du riche et mange les miettes qui tombent de sa table, son corps est couvert de plaies que les chiens viennent lécher (cf. vv. 20-21). C’est donc un tableau sombre, et l’homme est avili et humilié.

La scène apparaît encore plus dramatique si l’on considère que le pauvre s’appelle Lazare : un nom chargé de promesses, qui signifie littéralement « Dieu vient en aide ». Ainsi ce personnage ne reste pas anonyme mais il possède des traits bien précis ; il se présente comme un individu avec son histoire personnelle. Bien qu’il soit comme invisible aux yeux du riche, il nous apparaît connu et presque familier, il devient un visage; et, comme tel, un don, une richesse inestimable, un être voulu, aimé, dont Dieu se souvient, même si sa condition concrète est celle d’un déchet humain (cf. Homélie du 8 janvier 2016).

Lazare nous apprend que l’autre est un don. La relation juste envers les personnes consiste à reconnaître avec gratitude leur valeur. Ainsi le pauvre devant la porte du riche ne représente pas un obstacle gênant mais un appel à nous convertir et à changer de vie. La première invitation que nous adresse cette parabole est celle d’ouvrir la porte de notre cœur à l’autre car toute personne est un don, autant notre voisin que le pauvre que nous ne connaissons pas. Le Carême est un temps propice pour ouvrir la porte à ceux qui sont dans le besoin et reconnaître en eux le visage du Christ. Chacun de nous en croise sur son propre chemin. Toute vie qui vient à notre rencontre est un don et mérite accueil, respect, amour. La Parole de Dieu nous aide à ouvrir les yeux pour accueillir la vie et l’aimer, surtout lorsqu’elle est faible. Mais pour pouvoir le faire il est nécessaire de prendre au sérieux également ce que nous révèle l’Évangile au sujet de l’homme riche.

2. Le péché nous rend aveugles

La parabole met cruellement en évidence les contradictions où se trouve le riche (cf. v. 19). Ce personnage, contrairement au pauvre Lazare, ne possède pas de nom, il est seulement qualifié de “riche”. Son opulence se manifeste dans son habillement qui est exagérément luxueux. La pourpre en effet était très précieuse, plus que l’argent ou l’or, c’est pourquoi elle était réservée aux divinités (cf. Jr 10,9) et aux rois (cf. Jg 8,26). La toile de lin fin contribuait à donner à l’allure un caractère quasi sacré. Bref la richesse de cet homme est excessive d’autant plus qu’elle est exhibée tous les jours, de façon habituelle: « Il faisait chaque jour brillante chère » (v.19). On aperçoit en lui, de manière dramatique, la corruption du péché qui se manifeste en trois moments successifs: l’amour de l’argent, la vanité et l’orgueil (cf. Homélie du 20 septembre 2013).

Selon l’apôtre Paul, « la racine de tous les maux c’est l’amour de l’argent » (1 Tm 6,10). Il est la cause principale de la corruption et la source de jalousies, litiges et soupçons. L’argent peut réussir à nous dominer et devenir ainsi une idole tyrannique (cf. Exhort. ap.Evangelii Gaudium, n. 55). Au lieu d’être un instrument à notre service pour réaliser le bien et exercer la solidarité envers les autres, l’argent peut nous rendre esclaves, ainsi que le monde entier, d’une logique égoïste qui ne laisse aucune place à l’amour et fait obstacle à la paix.

La parabole nous montre ensuite que la cupidité rend le riche vaniteux. Sa personnalité se réalise dans les apparences, dans le fait de montrer aux autres ce que lui peut se permettre. Mais l’apparence masque le vide intérieur. Sa vie reste prisonnière de l’extériorité, de la dimension la plus superficielle et éphémère de l’existence (cf. ibid., n. 62).

Le niveau le plus bas de cette déchéance morale est l’orgueil. L’homme riche s’habille comme un roi, il singe l’allure d’un dieu, oubliant d’être simplement un mortel. Pour l’homme corrompu par l’amour des richesses, il n’existe que le propre moi et c’est la raison pour laquelle les personnes qui l’entourent ne sont pas l’objet de son regard. Le fruit de l’attachement à l’argent est donc une sorte de cécité : le riche ne voit pas le pauvre qui est affamé, couvert de plaies et prostré dans son humiliation.

En regardant ce personnage, on comprend pourquoi l’Évangile est aussi ferme dans sa condamnation de l’amour de l’argent : « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent » (Mt 6,24).

3. La Parole est un don

L’évangile du riche et du pauvre Lazare nous aide à bien nous préparer à Pâques qui s’approche. La liturgie du Mercredi des Cendres nous invite à vivre une expérience semblable à celle que fait le riche d’une façon extrêmement dramatique. Le prêtre, en imposant les cendres sur la tête, répète ces paroles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière ». Le riche et le pauvre, en effet, meurent tous les deux et la partie la plus longue du récit de la parabole se passe dans l’au-delà. Les deux personnages découvrent subitement que « nous n’avons rien apporté dans ce monde, et nous n’en pourrons rien emporter » (1 Tm6,7).

Notre regard aussi se tourne vers l’au-delà, où le riche dialogue avec Abraham qu’il appelle « Père » (Lc 16, 24 ; 27) montrant qu’il fait partie du peuple de Dieu. Ce détail rend sa vie encore plus contradictoire car, jusqu’à présent, rien n’avait été dit sur sa relation à Dieu. En effet dans sa vie, il n’y avait pas de place pour Dieu, puisqu’il était lui-même son propre dieu.

Ce n’est que dans les tourments de l’au-delà que le riche reconnaît Lazare et il voudrait bien que le pauvre allège ses souffrances avec un peu d’eau. Les gestes demandés à Lazare sont semblables à ceux que le riche aurait pu accomplir et qu’il n’a jamais réalisés. Abraham néanmoins lui explique que « tu as reçu tes biens pendant ta vie et Lazare pareillement ses maux; maintenant ici il est consolé et toi tu es tourmenté » (v. 25). L’au-delà rétablit une certaine équité et les maux de la vie sont compensés par le bien.

La parabole acquiert une dimension plus large et délivre ainsi un message pour tous les chrétiens. En effet le riche, qui a des frères encore en vie, demande à Abraham d’envoyer Lazare les avertir ; mais Abraham répond : « ils ont Moïse et les Prophètes ; qu’ils les écoutent » (v. 29). Et devant l’objection formulée par le riche, il ajoute : « Du moment qu’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, même si quelqu’un ressuscite d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus » (v. 31).

Ainsi se manifeste le vrai problème du riche : la racine de ses maux réside dans le fait de ne pas écouter la Parole de Dieu ; ceci l’a amené à ne plus aimer Dieu et donc à mépriser le prochain. La Parole de Dieu est une force vivante, capable de susciter la conversion dans le cœur des hommes et d’orienter à nouveau la personne vers Dieu. Fermer son cœur au don de Dieu qui nous parle a pour conséquence la fermeture de notre cœur au don du frère.

Chers frères et sœurs, le Carême est un temps favorable pour nous renouveler dans la rencontre avec le Christ vivant dans sa Parole, dans ses Sacrements et dans le prochain. Le Seigneur qui – au cours des quarante jours passés dans le désert a vaincu les pièges du Tentateur – nous montre le chemin à suivre. Que l’Esprit Saint nous aide à accomplir un vrai chemin de conversion pour redécouvrir le don de la Parole de Dieu, être purifiés du péché qui nous aveugle et servir le Christ présent dans nos frères dans le besoin. J’encourage tous les fidèles à manifester ce renouvellement spirituel en participant également aux campagnes de Carême promues par de nombreux organismes ecclésiaux visant à faire grandir la culture de la rencontre au sein de l’unique famille humaine. Prions les uns pour les autres afin que participant à la victoire du Christ nous sachions ouvrir nos portes aux faibles et aux pauvres. Ainsi nous pourrons vivre et témoigner en plénitude de la joie pascale.

Du Vatican, le 18 octobre 2016,
Fête de saint Luc, évangéliste.

Pape François🔸

Le Carême est un temps favorable pour nous renouveler dans la rencontre avec le Christ vivant dans sa Parole, dans ses Sacrements et dans le prochain.

 

Pape François
http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/messages/lent/documents/papa-francesco_20161018_messaggio-quaresima2017.html
Image : www.cath.ch

Accueillir l’étranger : Affirmations des chefs religieux


ACCUEILLIR L’ETRANGER : AFFIRMATIONS DES CHEFS RELIGIEUX

Accueillir l’étranger n’est pas seulement un thème du 400è anniversaire de la Vocation Vincentienne (1617-2017). C’est la valeur centrale de pratiquement toutes les religions. L’appel à “accueillir l’étranger” par la protection et l’hospitalité et d’honorer les étrangers ou ceux de foi différentes dans le respect et l’égalité, est profondément ancré dans toutes les principales religions. La Famille Vincentienne repose sur ce socle commun.

En décembre 2012, le Haut-Commissaire des Nations-Unies pour les réfugiés António Guterres a organisé un dialogue entre des responsables religieux, des associations humanitaires fondées sur la foi, des représentants universitaires et de gouvernements de nombreux pays avec pour thème « Foi et protection ». Nous transcrivons ici le texte final :

  1. Contexte général

En décembre 2012, António Guterres, le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés, a organisé un Dialogue avec des chefs religieux, des organisations humanitaires confessionnelles, des représentants de gouvernements du monde entier et des chercheurs sur le thème « Foi et Protection ». Comme le Haut Commissaire l’a noté dans ses remarques liminaires, « … tous les systèmes de valeurs des principales religions embrassent l’humanité, le soin et le respect de l’autre, ainsi que la tradition d’octroyer une protection aux personnes en danger. Les principes du droit moderne des réfugiés s’enracinent profondément dans ces Ecritures et Traditions anciennes. » Lors de la clôture de cet événement marquant, le Haut Commissaire a souscrit à une recommandation relative à l’élaboration d’un code de conduite à l’intention des chefs religieux visant à accueillir les migrants, les réfugiés et d’autres personnes déplacées de force et à lutter contre la xénophobie.

En réponse à cet appel, de février à avril 2013, une coalition de grandes organisations humanitaires confessionnelles et d’établissements universitaires (y compris HIAS, Islamic Relief Worldwide, Jesuit Refugee Service, Fédération Luthérienne Mondiale, Oxford Centre for Hindu Studies, Religions for Peace, University of Vienna Faculty of Roman Catholic Theology, le Conseil Oecuménique des Eglises, World Evangelical Alliance et World Vision International) ont rédigé « Accueillir l’étranger : affirmations des chefs religieux. » Ces affirmations, traduites en arabe, chinois, espagnol, français, hébreu et russe, appellent les chefs de toutes les confessions à « accueillir l’étranger » dans la dignité, le respect et l’appui bienveillant. Des groupes confessionnels dans le monde entier utiliseront également ces affirmations et leurs ressources d’appui comme des instruments pratiques visant à mobiliser un soutien pour les réfugiés et les autres personnes déplacées dans leurs communautés.

  1. Principes fondateurs

L’appel visant à « accueillir l’étranger », par le biais de la protection et de l’hospitalité, et à honorer l’étranger ou les fidèles d’autres confessions avec respect et sur un pied d’égalité, est profondément enraciné dans toutes les grandes religions.

Dans les Upanishads, le mantra atithi devo bhava ou « l’hôte est semblable à Dieu » exprime l’importance fondamentale de l’hospitalité dans la culture hindoue. Au centre du dharma ou de la Loi hindoue, se trouvent les valeurs de karuna ou de compassion, ahimsa ou non-violence à l’égard de tous et de seva ou volonté de servir l’étranger et l’hôte inconnu. Fournir nourriture et abri à l’étranger dans le besoin est traditionnellement du devoir du chef de famille et bon nombre s’y conforment encore. Plus généralement, le concept du dharma consacre l’injonction à faire son devoir, y compris à l’égard de la communauté, ce qui doit se faire dans le respect des valeurs telles que la non-violence et l’abnégation au service du bien.

Le Tripitaka souligne l’importance de cultiver quatre états d’âme : metta (l’amour bienveillant), muditha (la joie sympathique), upekkha (l’équanimité), et karuna (la compassion). Les traditions du bouddhisme sont multiples et variées mais le concept de karuna en est la pierre angulaire. Il recouvre les qualités de tolérance, de non-discrimination, d’inclusion et d’empathie pour la souffrance des autres, reflétant le rôle central que joue la compassion dans d’autres religions.

La Torah contient 36 occurrences de l’honneur dû à l’étranger. Le Lévitique contient l’un des fondements les plus remarquables de la foi juive : « L’étranger qui séjourne parmi vous, vous sera comme celui qui est né parmi vous, et tu l’aimeras comme toi-même ; car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte ». (Lévitique 99, 33-34). Par ailleurs, la Torah déclare « tu n’opprimeras point l’étranger ; vous savez vous-mêmes ce qu’éprouve l’étranger, car vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte. » (Exode 23, 9)

Dans l’Evangile de Matthieu (32, 32), nous entendons l’appel : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger et vous m’avez accueilli… ». Et dans la Lettre aux Hébreux (13, 1-2), nous lisons « Persévérez dans l’amour fraternel. N’oubliez pas l’hospitalité ; quelques-uns en la pratiquant ont, à leur insu, logé des anges. »

Lorsque le Prophète Mohammed a fui la persécution de la Mecque, il a cherché́ refuge à Medina, où il a été accueilli avec hospitalité. L’hijrah du Prophète, ou la migration, symbolise le déplacement depuis les terres d’oppression et le traitement hospitalier qui lui a été réservé incarne le modèle islamique de la protection des réfugiés. Le Saint Coran appelle à la protection du demandeur d’asile, ou al-mustamin, qu’il soit musulman ou non-musulman, dont la sécurité́ est irrévocablement garantie par l’institution d’Aman (la fourniture de sécurité et de protection). Comme mentionné dans la Sourate Al Anfal : « […] ceux qui […] ont donné́ refuge et porté secours, ceux-là sont les vrais croyants : à eux, le pardon et une récompense généreuse. » (8, 74)

Le monde compte aujourd’hui des dizaines de millions de réfugiés et de déplacés internes. Nos croyances exigent que nous nous rappelions que nous sommes tous des migrants sur cette Terre, cheminant ensemble dans l’espoir.

(LES AFFIRMATIONS)

« L’une des valeurs fondamentales de ma foi est d’accueillir l’étranger, le réfugié, le déplacé interne, l’autre. Je le/la traiterai comme j’aimerais qu’on me traite. Je demanderai aux autres, même aux dirigeants de ma communauté́ religieuse, de faire de même.

De concert avec les chefs religieux, les organisations confessionnelles, et les communautés religieuses du monde entier, j’affirme :

  • J’accueillerai l’étranger.
  • Ma foi m’enseigne que la compassion, la miséricorde, l’amour et l’hospitalité visent chacun : le compatriote ainsi que l’étranger, le membre de ma communauté ainsi que le nouveau venu.
  • Je me souviendrai et je rappellerai aux membres de ma communauté que nous sommes tous considérés comme « étrangers » quelque part, et que nous devrions traiter l’étranger dans notre communauté comme nous souhaiterions être traités nous-mêmes et lutter contre l’intolérance.
  • Je me souviendrai et je rappellerai aux membres de ma communauté que personne ne quitte sa patrie sans raison : certains fuient la persécution, la violence ou l’exploitation ; d’autres les catastrophes naturelles ; d’autres encore souhaitent offrir, par amour, une vie meilleure à leur famille.
  • Je reconnais que toute personne, en tant qu’être humain, a le droit à la dignité et au respect. Tous ceux qui se trouvent dans mon pays, y compris l’étranger, sont soumis à ses lois, et personne ne devrait faire l’objet d’hostilité ou de discrimination.
  • Je reconnais que l’accueil de l’étranger nécessite parfois du courage mais que les joies et les espoirs qui lui sont associés en surpassent les risques et les défis. Je soutiendrai ceux qui font preuve de courage en accueillant l’étranger.
  • Je ferai preuve d’hospitalité envers l’étranger car ceci confère une bénédiction à ma communauté, à ma famille, à l’étranger et à moi-même.
  • Je respecterai et j’honorerai le fait qu’un étranger puisse être d’une autre confession ou avoir des croyances différentes des miennes ou de celles des membres de ma communauté.
  • Je respecterai le droit de l’étranger de pratiquer librement sa propre religion. Je m’efforcerai d’aménager un lieu où il/elle pourra librement pratiquer son culte.
  • Je parlerai de ma foi sans mépriser ou ridiculiser celle des autres.
  • Je construirai des ponts entre l’étranger et moi-même. Par mon exemple, j’encouragerai les autres à faire de même.
  • Je ferai un effort non seulement pour accueillir l’étranger mais également pour l’écouter avec attention et pour promouvoir la compréhension et l’accueil dans ma communauté.
  • Je défendrai la justice sociale pour l’étranger, tout comme je le fais pour d’autres membres de ma communauté.
  • Lorsque je serai témoin d’hostilité à l’égard de l’étranger dans ma communauté, que ce soit par des paroles ou par des actes, je ne l’ignorerai pas mais je tenterai plutôt d’établir un dialogue et de faciliter la paix.
  • Je ne me tairai pas lorsque je verrai d’autres personnes, y compris les chefs de ma communauté religieuse, parler mal des étrangers, les juger sans chercher à les connaître, ou lorsque je les verrai exclus, lésés ou opprimés.
  • J’encouragerai ma communauté religieuse à œuvrer avec d’autres communautés et organisations confessionnelles pour trouver de meilleurs moyens de porter secours à l’étranger.
  • J’accueillerai l’étranger.
Bernard Massarini CM🔸

L’une des valeurs fondamentales de ma foi est d’accueillir l’étranger, le réfugié, le déplacé interne, l’autre. Je le/la traiterai comme j’aimerais qu’on me traite. Je demanderai aux autres, même aux dirigeants de ma communauté́ religieuse, de faire de même.

António Guterres, Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés
VISITER LE SITE :
http://www.unhcr.org/fr/protection/hcdialogue%20/53884c946/accueillir-letranger-affirmations-chefs-religieux.html

Mot d’accueil à Folleville


Mot d’Accueil

à Folleville

Notre présence à Folleville, ce 25 janvier, 400 ans après M. Vincent revêt une signification toute particulière pour nous tous.

En effet, plus qu’un simple pèlerinage traditionnel à cette période, plus qu’un simple retour aux sources, nous voulons aujourd’hui faire mémoire d’un événement qui a été fondateur pour toute la famille vincentienne. Cet événement est à l’origine d’une dynamique qui a mis en mouvement un nombre incalculable de personnes de toutes conditions, de tous bords. Cela, pour aider le Pauvre à retrouver un visage humain au Pauvre en lui redonnant toute sa place dans la société et dans l’Église et faire ainsi que l’Église devienne et la société deviennent également des lieux de vie, de miséricorde.

Cette démarche peut être une source d’inspiration pour notre présence au monde ! Même un réveil !

Oui, partageons une action de grâce commune pour le chemin parcouru durant ces 400 ans, pour les diverses missions vécues, les personnes qui ont été relevées, guéries et mises en route ; la mission a pris différents visages au cours des siècles mais les missionnaires ont tenté d’être fidèles à Jésus Christ comme a sur l’être St Vincent.

Soyons reconnaissants envers nos ainés d’hier et d’aujourd’hui. Ils ont tenu bon ensemble, de s’être laissés pousser par ce dynamisme et ils nous y ont entrainés. Ils sont de vrais témoins pour nous.

Oui, faisons une demande de pardon pour nos infidélités au Charisme de notre fondateur, nos réticences, nos peurs, notre frilosité face à ce Souffle de l’Esprit Saint qui nous bouscule. Pardon pour notre individualisme, notre égoïsme qui étouffe notre élan missionnaire. Nous avons besoin de guérison dans nos relations entre nous, entre les membres de la même famille. Nous avons besoin de guérison dans nos appréhensions des réalités humaines, ecclésiales, sociales.

Oui, engageons-nous aussi ensemble dans une démarche de conversion personnelle, communautaire, pastorale et missionnaire ! nous entrerons ainsi davantage dans une dynamique nouvelle pour vivre la Mission comme mystique de la Charité !

Se laisser guider par l’Esprit ne peut se faire sans remise en cause. L’urgence de la mission ouverte sur l’avenir provoque bien des tensions dans la communion.
(Lécrivain, sj)

Mettons-nous dans la mouvance de l’Esprit ; qu’il nous  guérisse pour nous entrainer sur les chemins du monde d’aujourd’hui porter la Bonne Nouvelle à ceux qui l’attendent. Que l’Esprit réveillent en nous des énergies nouvelles !

Dans notre pèlerinage d’aujourd’hui, le cœur de St Vincent nous accompagne comme il le fait chaque jour quand nos propres cœurs battent eux-mêmes au rythme de la Charité et dans le Souffle qui nous envoie en Mission. La Charité du Christ envers des pauvres a été ce feu qui a embrasé notre fondateur. La Charité du Christ a été ce qui a mis en route st Vincent et a fait de lui un missionnaire de la Charité envers le Frère. Ce nom de Dieu  ‘la Charité’ vous a été donné à vous mes sœurs car vous êtes celles qui portez l’Amour de Dieu aux pauvres. Cet amour nous met tous finalement en état d’urgence.

Ce mouvement d’allant et de venant qui nous caractérise tous, trouve son origine dans l’envoi du Fils de Dieu au cœur du monde pour y révéler le visage de notre Dieu. C’est un mouvement d’abaissement qui nous situe au niveau du visage de l’homme, particulièrement celui qui est au dernier rang, à la dernière place ; ceci pour vivre avec lui, humblement, un face à face, un cœur à cœur qui lui redonne dignité et permet à chacun de trouver sa véritable place dans la société, dans l’Eglise.

Ce mouvement nous oblige à nous tourner vers nos frères les plus délaissés mais aussi vers notre frère ainé qui est toujours resté tourné vers son Père. C’est dans ce face à face là, que Jésus et St Vincent ont puisé leur énergie pour entreprendre, leur créativité pour ouvrir des chemins nouveaux, leur audace pour appeler et s’unir dans la mission.

Quand les 2 cœurs sont à l’unisson, rien ne les arrête ! L’Amour a toute liberté pour se manifester et se répandre.

Si nous portons un regard sur ce que nous sommes et vivons aujourd’hui dans nos différentes insertions au service de l’homme, nous pouvons certes, être satisfaits, même fiers, mais pouvons-nous nous en contenter, en rester là ? N’avons-nous pas à nous interroger, à nous remettre en cause  pour nous déplacer là où il a urgence, pour nous faire sortir de nos lieux habituels, de nos fonctionnements classiques, pour nous engager à travailler ensemble au service intégral de l’homme d’aujourd’hui dans ses pauvretés qui sont multiples ?

Comme Vincentiens, nous, missionnaire, sommes appelés à vivre toujours en communion les uns avec les autres pour être au service de nos frères et sœurs dans le monde. La collaboration fait partie de notre histoire depuis le début.

Faisons donc corps pour que la Charité soit effective ; mettons en commun nos forces, nos compétences, nos expériences, notre vie de prière : la dignité et l’espoir des pauvres y gagneront.  Cela demande confiance en l’autre, respect, compréhension. Pour rayonner, il faut être plusieurs et de différents styles : prêtres, frères, laïcs, religieuses etc. ; personne n’est de trop, il y a de la place pour tous et là aussi, il nous faut innover une manière de travailler ensemble.

Continuer la mission de St Vincent nous amène à être nous-mêmes des fondateurs aujourd’hui ; c’est ainsi que nous serons fidèles à son Charisme, non pas en le copiant mais en nous mettant en mouvement, dans cette dynamique qui est celle de l’Esprit qui envoie le Fils sur terre.

Les services, ministères qui nous sont confiés sont notre « être-ensemble » au monde.  Dans cet « être au monde », ce qui me paraît prioritaire et urgent, c’est de communier à la vie des gens, de partager leur vie ;

Dans l’église, il y a une exigence qui doit nous interpeller : celle de l’annonce, de la mission ; elle n’est pas le résultat d’une statistique mais une exigence du ‘allant et venant’ car il s’agit d’emprunter, d’ouvrir, de préparer des chemins. C’est une dynamique et c’est fondateur.

Il ne nous est pas demandé d’être blasés  mais blessés par la vie des gens ; Il ne nous est pas demandé d’être rentables mais d’engendrer des vies, d’autoriser des vies à s’ouvrir !

  • Engendrer des vies par des temps de gratuité, d’écoute où l’autre puisse dire et se décharger de ce qui est lourd dans sa vie, de ce qui l’abîme, de ce qui la rend stérile, de ce qui empoisonne ses relations. C’est la démarche vécue par ce paysan de Gannes auprès de Vincent. L’homme a besoin de s’unifier, non de s’éclater. Il a besoin de se désencombrer pour que sa source intérieure puisse à nouveau couler et féconder sa vie. La confession a plusieurs modèles mais elle demeure un lieu de guérison totale.
  • Engendrer des vies par des temps de formation qui ouvrent à la connaissance de l’autre, qui ouvrent des horizons plus larges ; formation qui donne des outils pour appréhender le monde, le comprendre, y prendre sa place ; outils pour se mettre au service de l’autre et pour faire grandir chacun. Formation qui donne du sens, qui aide à s’élever, à nourrir une spiritualité.
  • Engendrer des vies en les éveillant et en réveillant ce qui est endormi en elles comme compétences, dons, énergies, pour les mettre au service de l’autre ; l’un et l’autre trouveront leur place dans la société et s’épanouiront, grâce à un projet construit ensemble.

Plus nous parlerons des pauvres, plus nous nous en éloignerons. Plus nous serons proches d’eux, plus nous serons à notre place et serons appelants, attirants. Ce n’est pas avec des mots que nous sommes missionnaires mais par nos engagements concrets au service de la vie des gens ; là nous serons pris au sérieux.

C’est par l’incarnation que le Fils de Dieu a le mieux parlé de son Père ; sa proximité, ses gestes, ses guérisons ont éveillé chez les gens une autre dimension dans leur vie, les ont élevés à une autre dignité.  Retrouvons cette simplicité d’être.

Quand la vie intérieure se referme sur ses propres intérêts, il n’y a plus d’espace pour les autres, n’y entrent pas les pauvres, on n’écoute plus la voix de Dieu, on n’apprécie pus la douce joie de son amour, on ne vibre plus d’enthousiasme pour faire le bien
(EG 2)

Pour engendrer les gens à la vie il nous faut des temps entre nous pour que la vie nous gagne, fasse de nous éveilleurs, des engendreurs. Et la vie communautaire est un de ces temps ou lieux. Elle est un ressort pour la mission, elle est un lieu de charité mutuelle. On ne peut donner que ce que l’on reçoit entre nous !

Elle se doit d’être un lieu de ressourcement par la prière sous toutes ses formes, l’eucharistie et le pardon, par la lecture des Constitutions et Normes. Elle doit battre selon le cœur de chacun au rythme du cœur du Christ et du Pauvre. Peut-être nous faut-il réinventer une manière d’être ensemble pour la mission en ouvrant nos communautés à d’autres acteurs.

Il est important de ne pas se mettre en route sans Dieu ; lui seul nous engendre à sa Vie par son Souffle ! Faisons lui confiance. Important de ne pas se mettre en route sans nous tous ; nous engendrons une nouvelle manière de vivre, comme disciples du Christ ! Faisons nous confiance. Il est important de ne pas se mettre en route sans les personnes, notamment celles qui sont blessées ; elles nous engendrent à la vie en Dieu. Faisons leur confiance.

Devant le cœur de St Vincent, faisons le pari de la confiance. Ce capital Foi/confiance seul ouvre à l’espérance. Seul il nous met en route, en mouvement et nous fait devenir audacieux.

Maintenons vivant ce capital/confiance ! c’est notre trésor.

Père Christian Mauvais, CM🔸

Devant le cœur de St Vincent, faisons le pari de la confiance. Ce capital Foi/confiance seul ouvre à l’espérance. Seul il nous met en route, en mouvement et nous fait devenir audacieux.

A lire sur internet :

L’église de Folleville au cœur du pèlerinage