Aller au cœur de la spiritualité vincentienne

Aller au cœur de la spiritualité vincentienne

Aller au cœur, c’est toucher à l’essentiel. Le cœur assure la circulation du sang dans tout l’organisme, permettant aux cellules de recevoir oxygène et nutriments.

Situé entre nos poumons au milieu du thorax,  il est le moteur du système cardiovasculaire, dont le rôle est de pomper le sang qu’il fait circuler dans tous les tissus de notre organisme. Pour répondre aux besoins énergétiques du corps, le cœur doit battre plus de 100 000 fois par jour. Comme tous les autres tissus de l’organisme, le cœur a besoin d’oxygène et de nutriments pour fonctionner correctement. Le sang qui circule dans le cœur va trop vite pour y être absorbé, si bien que le cœur dispose de son propre système de vaisseaux, appelé artères coronaires, qui le vascularisent. Il comprend quatre cavités : les oreillettes (elles sont petites, car elles ne peuvent contenir que trois demi-cuillères à soupe de sang à la fois), les ventricules  (elles contiennent environ un quart de tasse de sang à la fois). Il est plutôt amusant de réaliser que ces petites cavités sont chargées de pomper presque 8 000 litres de sang par jour. Dans la partie supérieure de l’oreillette droite se trouve un petit morceau de tissu cardiaque spécial appelé nœud sino-auriculaire. Cette région commande tout le mécanisme de régulation des battements cardiaques. C’est le stimulateur cardiaque naturel, chargé de déclencher et établir les battements cardiaques. C’est le cœur du cœur. Cette région minuscule commande à votre cœur d’accélérer lorsque vous courez ou que vous faites de l’exercice, et de ralentir lorsque vous êtes assis ou que vous dormez.

Je vais arrêter là ces descriptions anatomiques forcément découvertes chez autrui, car je ne suis pas médecin et encore moins chirurgien. Mais c’est le sujet choisi qui me les a inspirées et une conversation récente qui m’a conduit à comprendre quelque chose d’essentiel dans ce sujet : la spiritualité de st Vincent est complexe et quand on veut aller au cœur du sujet, on doit s’attendre à trouver autant de subtilités que dans l’organisation du cœur physique. Il existe un enchevêtrement d’idées et de comportements, voire de réflexes spontanés qui s’emboitent les uns dans les autres et que je veux vous rappeler dans un premier temps et l’on discerne aussi un point central, disons le cœur du cœur. Bref, cette comparaison nous aide à comprendre le meilleur de la spiritualité vincentienne, le must de notre identité.

AUTOPORTRAIT IDEAL DU SPIRITUEL VINCENTIEN

 Oui, cette première partie veut essayer de décrire ce que  pensent  et vivent  une fille de la charité, un missionnaire, un laïc vincentien chevronné. Cet autoportrait est forcément idéalisé mais il me paraît répondre à la demande réitérée d’un ancien Président National de la Société st Vincent de Paul, Louise de Marillac, mon ami Gérard Gorcy, qui disait inlassablement à des confrères en mal de nivellement par le bas: « Il faut tirer vers le haut ! »

“Toute notre œuvre est dans l’action”

On ne l’imagine pas autrement : le disciple de St Vincent de Paul est un actif. Les agendas d’aujourd’hui le confirment jusqu’au trop-plein. A sa table de travail, sur le terrain, en visite chez son ami le malade ou l’éprouvé, de réunions en conseils et de commissions en improvisations, le vincentien s’active beaucoup et ne pense qu’à son engagement. Il entend comme un ordre perpétuel de Mission la consigne de M. Vincent : “Aimons Dieu, mes frères mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages”. Mais dans le même temps par transmission, formation, et mieux par intuition, il se veut à genoux à la chapelle ou « dans le secret », porte fermée et cœur ouvert au mystère. Il sait bien qu’il ne peut rien construire de solide sans honorer le secret de son maître : « Donnez-moi un homme d’oraison et il sera capable de tout ».Agir mais agir en Dieu et pour Lui. C’est une question récurrente posée au Corps auquel il appartient et à sa personne même. Agir, c’est prier mais prier c’est agir.

Se consumer pour l’empire de Jésus-Christ

 On dit qu’il est zélé. Le mot est vieillot mais qui ne voit sa brûlante actualité ? Le dictionnaire du CNRTL indique « l’ardeur, l’empressement, le dévouement mise au service d’une cause ou d’une personne ou à l’accomplissement d’une tâche et aussi « une foi active, la ferveur, la dévotion ». Le zèle vincentien tient de tout cela. Aventurier dans l’âme et homme de cœur, un vrai vincentien veut prendre des risques, oser, miser sur son intrépidité; il s’interdit les états d’âme, tout repliement frileux, ce que St Vincent appelle “l’insensibilité”. Un vrai missionnaire, un laïc vincentien “peut tout”; quand on est fille de la charité, cela s’appelle “le travail” ou “la ferveur”; quand on est lazariste, cela se nomme “zèle”. Et les propos du fondateur ne cessent de stimuler les uns et les autres : “Il faut que nous soyons tout à Dieu et au service du public; Il faut nous donner à Dieu pour cela, nous consumer pour cela, donner nos vies pour cela… Nous devons  les exposer pour porter l’Evangile jusqu’aux pays les plus éloignés …” Incroyable passeport concrétisé par les exemples de Gênes quand des confrères meurent de la peste, d’Irlande quand sévit la persécution et que le frère Lye est martyrisé devant sa mère, de Madagascar quand au moins quatorze confrères donnent leur vie pour la Mission, envoyés par st Vincent !

Etre donné à Dieu

Mais d’où provient cette énergie farouche, capable du martyre ? De l’appartenance fondamentale. Le vincentien est rivé à Dieu; ancré en lui. Le Seigneur est son roc. Inlassablement, il se redit sa vocation première : se donner à Dieu. Il sait l’amour du Père  et celui du Fils pour son Père. Il écoute les appels de l’Esprit. Il vit une relation privilégiée avec la Trinité. Elle est le principe et le modèle de toute sa dynamique spirituelle. Il revient à elle comme à sa source, comme  vient de le souligner notre Provincial, le père Christian Mauvais : « Quand on regarde son expérience, qu’on lit ses écrits, on est frappé de voir que, pour Vincent, tout prend sa source dans la Sainte Trinité. C’est son modèle ; le seul qu’il nous propose. Ce modèle, peut nous paraître inaccessible, hors de notre sphère ! C’est pourtant de ce côté qu’il faut chercher et regarder.[1] »

Comment? Son secret tient en un seul mot : oraison. Pour se lier d’amour au Dieu-Amour, Vincent ne connaît qu’un moyen: tenir un temps notable et quotidien dans la prière. A titre d’exemple, le lazariste a même reçu la consigne d’une heure de temps passée devant Dieu chaque matin[2]. Il a appris de M. Vincent et de ses successeurs que l’oraison est un principe vital : “l’âme”, “l’eau”, “la fontaine”, “l’air”, “la nourriture”, “la rosée”, “le pain”. Au temps de son Maître, on disait “ le réservoir”, “le centre de la dévotion”, “un rempart inexpugnable” ou plus simplement “le don de Dieu”. Et toute oraison débouche sur l’action par un engagement de principe. Sans cette détermination quotidienne, cet engagement précis pour la journée,  l’oraison est vaine. « Il faut descendre dans le particulier » dit le fondateur, être très concret, réaliste et précis. Pour agir, il invite à prier, méditer, contempler, se déterminer pour l’action, sans jamais se détacher de ce devoir. Quelquefois, voire souvent, par faiblesse, l’adepte de cette pratique fait l’amère expérience d’une infidélité qui l’atrophie ! Et cette omission le rééduque en permanence comme un appel au grand large.

Imiter le Christ

Cette  “grâce de l’oraison “ est le véhicule qui le conduit droit au Christ. Voilà son tout, “la Règle de la Mission”, “la vie de sa vie, l’unique prétention de son cœur”. La spiritualité  vincentienne est christologique et tout ce qui s’y vit prend exemple sur le Christ. Il est le modèle, le référent, le prototype qui permet un début de reproduction. Le travail spirituel est fondamentalement d’imitation. Tout vincentien sait, en familier de l’Evangile, qu’il n’est pas d’autre chemin, d’autre vérité, d’autre vie pour un missionnaire de toute catégorie, orienté vers la Parole ou la Charité, le Christ étant tout à la fois Evangélisateur et Serviteur. Il nous invite à un engagement globalisé qui va du lavement des pieds à la transmission orale du salut. Tout cela forme un tout et laïcs ou consacrés sont invités à être porteurs de ces deux attitudes qui se complètent et harmonisent l’engagement. Notre-Seigneur est le vrai modèle et ce grand tableau invisible sur lequel nous devons former toutes nos actions”.

Vouloir et pouvoir

Déjà au temps de St Vincent des murmures réprobateurs alimentaient les conversations des couloirs du premier st Lazare. Lui tempêtait contre les timorés et les oisifs : “Est-ce là être missionnaire, d’avoir toutes ses aises?”. Il ne voulait pas accueillir comme ouvriers, des paresseux, des carcasses de missionnaires, des ratatinés de la vie et des mitonnés, selon sa très plaisante expression. Mais connaissant la faiblesse humaine pour l’avoir expérimentée, il distille des conseils et signale, au rythme de ses interventions, des points d’insistance.

Vivre les vertus de l’état

D’abord, il faut vivre “les vertus de l’état”. « Charité, simplicité, humilité », si l’on est Fille de la Charité ou Equipière Saint Vincent. « Simplicité, humilité, douceur, mortification et zèle » si l’on se veut Lazariste. « La joie, la cordialité et la justice » étant les vertus préférées des Conférenciers d’Ozanam.

La simplicité est la vertu qui rapproche de Dieu. Simple, le vincentien se souvient qu’il est ainsi à l’image de Dieu car “Dieu est un être simple”. Vivre au jour le jour la simplicité c’est n’avoir en vue que Dieu seul. L’expérience l’enseigne : “Dieu ne se plaît et ne communique ses grâces qu’aux âmes simples”. Il faut “aller droit à Dieu” ou dans un langage propre au landais qu’est st Vincent, “bonnement et simplement”.

L’humilité est la meilleure approche de soi. On est humble pour apprendre à se bien connaître. Jésus lui-même a pris le chemin de l’humilité et il l’a privilégié. Il invite le vincentien à s’estimer en toute sincérité, digne de peu,  ne craignant pas  d’apparaître bourré de défauts et de n’être finalement qu’un instrument quelconque au service du Seigneur… L’humilité est son mot de passe. C’est aussi une vertu chère aux missionnaires amenés, dans leur apostolat, à rencontrer des gens simples, frustres et pauvres. L’humilité bien comprise aide à “s’ajuster à eux”.

A ce train-là, l’ascèse est vite au rendez-vous car il faut “se vider de soi-même pour se revêtir de Jésus-Christ”. Comment être crédible, parler de croix et de mortification, si l’on n’apprend  pas à vivre “ à la dure”, en combattant contre ses passions et ses défauts, sans trop se ménager ni s’écouter ? Si le vincentien veut vivre en équipe, en communauté, il doit se caparaçonner sinon il sera “en perpétuelle pointille”! Prendre sur soi et maitriser ses réactions relève d’un art psychologique sans cesse sur l’atelier.

Un tel engagement postule  aussi la douceur. Jésus l’a lui-même désigné comme l’une de ses vertus préférées : “Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur”. Elle donne la Terre ! Et dit Vincent :”elle ouvre le cœur des hommes”. Elle a une finalité apostolique et elle permet à chacun d’être reçu comme porte-parole crédible de la Bonne Nouvelle. St Vincent en a fait l’expérience : par la colère, on “cadenasse les cœurs”, par la douceur, “on les gagne” à Dieu. « Plus fait douceur que violence » proverbialise La Fontaine, un moment son contemporain.

Le zèle (voir plus haut) qui caractérise le vincentien est la flamme du feu qu’est la charité. Toutes les vertus de l’état resplendissent en elle. Elle unit les cœurs, les dynamise et permet de se retrouver en frères et en sœurs. La consigne  de M. Vincent est d’une actualité étonnante : “Qu’il ne se passe rien, qu’il ne se fasse rien, qu’il ne se dise rien que vous ne le sachiez l’une et l’autre. Il faut avoir cette mutualité”… charité entre soi, charité envers les petits : ce qui sort de notre cœur “est un petit feu qui entre dans celui d’autrui”. L’affirmation suivante vaut son pesant d’or et habille de joie le cœur du vincentien: “Dieu aime ceux qui aiment les pauvres”. Voilà pourquoi tout amour lui revient: faire les choses de sa vocation, c’est lui monter que Dieu l’aime à la folie. Et on pourrait ajouter la joie, la cordialité et la justice, vertus de la sensibilité et d’une humanité équilibrée, fruits appréciés de la charité, chez les conférenciers d’Ozanam et de ses compagnons. Et c’est bien à eux-mêmes de présenter leurs caractéristiques constitutives puisqu’ils jouissent d’une indépendance cléricale en étant mouvement de laïcs demandant l’accompagnement de conseillers spirituels. 

Vivre au bon plaisir de Dieu

Ce faisant, le vincentien est persuadé d’accomplir la volonté de Dieu, ce grand  mot d’ordre des consignes spirituelles ! St Vincent s’émerveillait du bonheur que ses missionnaires avait “de faire toujours et en toutes choses la volonté de Dieu en  faisant ce que le Fils de Dieu lui-même est venu faire sur la terre…” Tout ce qui concourt à ce travail de développement intégral accomplit cette volonté et ne permet pas de douter un seul instant, qu’il fait ce que Dieu veut!  C’est la clef de voûte de sa synthèse spirituelle. Il n’invite pas à une vie capricieuse, singularisée, individualiste comme le veut notre temps, mais à ce que Dieu souhaite à chacun, « une vie donnée à tous ».

Avec une telle perspective, le vincentien vit abandonné à la Providence. Disponibilité  et confiance sont ses atouts. Il “se livre” toujours à elle puisque  son modèle  en avait  fait sa pratique : “La vraie sagesse consiste à suivre  la Providence pas à pas”. Les chemins en sont parfois insolites mais pour qui les suit, sûreté et force sont toujours au rendez-vous.

Au jour le jour, il est attentif aux événements qui sont les signes par lesquels Dieu  lui manifeste ses désirs. Tout son art consiste à mettre sa vie et son action en harmonie avec ce “plaisir de Dieu”, bien plus grand que le bon plaisir royal très en vogue au temps de Monsieur Vincent, et de se montrer “inventif à l’infini” dans le choix des moyens  pour être le relais de Jésus, un bon “ouvrier évangélique”. A sa suite, le vincentien est  Missionnaire  et Serviteur de ses frères en humanité, les Pauvres que Dieu aime et veut dans son Royaume.

Annexe

Voici un texte que ne désavouerait pas st Vincent :

L’ACTION, UNE AUTRE PRIÈRE

C’est une joie de voir que tant de personnes trouvent aujourd’hui du goût dans la prière, et plus largement dans toutes sortes de manières de méditer. Les intentions, les méthodes, les intérêts sont certes très divers, mais les témoignages s’accordent sur les fruits recueillis. Repos intérieur, bien-être, enrichissement spirituel sont autant de sources de respiration au quotidien, qui confèrent lucidité et vérité dans une vie personnelle et relationnelle plus paisible et fraternelle.

Saint Ignace de Loyola, qui alla jusqu’à prier sept heures par jour au lendemain de sa conversion, découvrit plus tard, en organisant sa vie d’étudiant à Paris, que « l’homme ne sert pas Dieu seulement quand il prie ». Davantage, loin de ruiner l’œuvre de la prière, l’action suscite une prière nouvelle, propre aux conditions dans lesquelles elle se déroule. Voilà qui fait « trouver Dieu en toutes choses ». Et, pour Ignace, comme pour tous ceux qui vivent de la force de l’amour, Dieu ne nous rejoint pas dans une prière indéfiniment épurée. Sa tendresse accompagne et suit l’effort de charité active et de discernement d’une action menée au service de son Règne, dans un monde plus juste, plus humain, plus attirant.

Cependant, en retour, seul le goût de la prière peut nous tenir dans une attention évangélique aux besoins du monde et à la venue toujours imminente de Dieu. Opter pour un style de vie où la prière fonde l’action et en fait une respiration au service du Bien commun : voilà certainement une urgence de notre temps et de nos sociétés plurielles et fragiles.

A suivre… « Au centre du cœur, Jésus-Christ caché »

P. Jean-Pierre Renouard CM 🔸

Tout vincentien sait, en familier de l’Evangile, qu’il n’est pas d’autre chemin, d’autre vérité, d’autre vie pour un missionnaire de toute catégorie, orienté vers la Parole ou la Charité, le Christ étant tout à la fois Evangélisateur et Serviteur.

Editorial de Rémi de Maindreville s.j.  – Christus n° 254 – Avril 2017

https://www.revue-christus.com/article/l-action-une-autre-priere-4493

[1] Cf. SITE C’ MISSION : https://www.cmission.fr/index.php/2017/04/11/la-trinite-comme-enracinement-de-la-pratique-cooperative-ou-collaboratrice-de-saint-vincent/

[2] Règles communes de la Congrégation de la Mission X, 7. La vie moderne a oblitéré ce temps et l’aggiornamento de 1980-1981 a manqué de rigueur et de précision en bafouillant a réécriture.

Saint Vincent de Paul, un homme d’oraison


Saint Vincent de Paul, un homme d’oraison

Conférence donnée lors de la récollection de carême. Diocèse d’Amiens / Folleville, 2 mars 2017

Une chose importante qu’il faut dire tout d’abord, c’est que les contemporains de Monsieur Vincent ne sont jamais arrivés à définir quelle était la qualité de sa prière. Son premier biographe, Louis Abelly, qui l’a connu pendant une trentaine d’années, disait en effet : « On n’a pu découvrir si l’oraison de Monsieur Vincent était ordinaire ou extraordinaire, son humilité lui ayant toujours fait cacher les dons qu’il recevait de Dieu autant qu’il lui était possible » (L. Abelly, tome III, p 53-54).

Dans un autre domaine, les spécialistes affirment qu’à la Cour il demeurait silencieux, jusqu’à ce qu’on le force à donner son avis. Angélique Arnaud écrivait aussi un jour, à un certain Monsieur Féron : « Monsieur Vincent me vint voir hier, auquel nous parlâmes à cœur ouvert de votre affaire, Je sachant par vous-même très secret » (Ms 2333, fo 24).

Saint Vincent était donc très discret sur sa propre vie spirituelle. Il n’aimait pas se mettre en avant, même lorsqu’il évoquait sa propre expérience. Mais les consignes qu’il a laissées aux siens relativement à la prière, à la vie d’oraison, portent sa marque profonde. Ne dit-on pas, en effet, que « la bouche parle de l’abondance du cœur » ?

Après avoir dit cela, ne sommes-nous pas devant une impasse ? Je ne le crois pas, car en réalité, la prière, ce n’est pas avant tout, une suite d’exercices de piété accomplis avec componction et d’une manière régulière, même si cela en est un élément important ! C’est pourquoi, dans un premier temps, il me parait bon, de bien définir ce qu’est la prière. A partir de cette définition, nous pourrons découvrir mieux ce que fût, à mon avis, l’expérience spirituelle de Saint Vincent.

Selon les maîtres spirituels donc, la prière est l’activité la plus importante de la vie spirituelle. Les œuvres de saint Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila, par exemple, portent en grande partie sur la prière, et il n’est pas un seul livre de spiritualité qui n’aborde ce sujet. Maintenant, si on essaie d’inventorier les définitions de la prière, on peut constater qu’elles se rejoignent toutes, en fin de compte : elles désignent toutes, l’entrée en relation de celui qui prie avec Dieu. Par exemple, Saint Jean Damascène : « Rencontre entre Dieu et l’homme, ascension ou élévation de l’âme vers Dieu. » Saint Nil : « Commerce de l’esprit avec Dieu. » Thomas Merton : « Conscience de notre union avec Dieu. » François Varillon : « Conscience de ce que Dieu est et fait dans notre vie. » Jacques Leclercq : « Conversation, débat, dialogue avec Dieu » etc… Saint Vincent, quant à lui, la définissait ainsi, en s’adressant aux Filles de la Charité : « L’oraison, mes filles, est une élévation de l’esprit à Dieu, par laquelle l’âme se détache comme d’elle-même pour aller chercher Dieu en lui. C’est un pour parler de l’âme avec Dieu, une mutuelle communication, où Dieu dit intérieurement à l’âme ce qu’il veut qu’elle sache et qu’elle fasse, et où l’âme dit à son Dieu ce que lui-même lui fait connaitre qu’elle doit demander. » (Conférence n° 37, du 31 mai 1648, sur l’oraison)

La prière désigne donc essentiellement, toute activité de communication et de communion avec Dieu : communiquer pour communier à lui, communier à lui pour qu’il se communique à nous. La prière trouve sa réalité dans la rencontre, dans l’expérience effective d’une présence. Ceci dit, dans la prière, la rencontre de Dieu est-elle vraiment possible, et ceux qui prétendent l’avoir faite ne sont-ils pas pleins d’illusion ? Pour le savoir, il y a d’abord et surtout, un critère important : la présence de Dieu dans une vie se vérifie à ses effets sur le comportement. Autrement dit, c’est en relisant ce que j’ai pu vivre, dans l’écoute de la parole de Dieu, et aux effets sur ma propre vie, que je peux vérifier si ma rencontre de Dieu est authentique ou pas. Saint Vincent ne disait-il pas :« On connait ceux qui font bien oraison non seulement en la manière de la rapporter, mais encore plus, par leurs actions et par leurs déportements (= comportements) par lesquels ils font apparaître les fruits qu’ils en retirent ». On peut aussi se rendre compte que l’on est proche de Dieu, par les signes de sa présence en nous : la paix, la joie, le fait d’aimer Dieu et les autres. Dans la lettre de St Paul aux Galates, les signes de cette présence sont les fruits de l’Esprit : charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres, douceur et maitrise de soi. (Gal 5, 22-23). En dehors de ces critères objectifs, on risque fort de vivre dans le rêve.

Venons-en maintenant à Saint Vincent. Si, comme il a été déjà dit, ses contemporains ne sont jamais arrivés à définir quelle était la qualité de sa prière, car il était par nature silencieux et très secret, il ne fait aucun doute, qu’il a su néanmoins rencontrer Dieu, faire l’expérience effective de sa présence. Il a beaucoup parlé de la prière et de l’oraison aux Filles de la Charité et aux Missionnaires. Il est donc certain, qu’en parlant de la prière, Saint Vincent ne faisait pas autre chose que de partager sa propre expérience, ou l’expérience qu’il en avait, en observant la vie des autres, et spécialement celle des petits et des humbles. Ne disait-il pas :« Dieu est très simple, ou plutôt il est la simplicité même ; et partant, où est la simplicité, là aussi Dieu se rencontre. » (XI, 50) Et encore :« Dieu a promis de se communiquer aux petits et aux humbles, et de leur manifester ses secrets. Pourquoi donc ne croirions-nous pas ce qui est de Dieu, puisque c’est dit et par des petits, et à des petits ? » (IX, 400)

Et maintenant, si l’on se réfère au critère que j’indiquais plus haut : « la présence de Dieu dans une vie se vérifie à ses effets sur le comportement », on constate justement, chez St Vincent, un tournant capital, qui le conduira à un changement total de vie. C’est ainsi que, durant la première partie de son existence – de 1581 à 1617 – sa prière consistait en une demande adressée à un Etre transcendant, à un Dieu créateur et bénéfique qui est un interlocuteur apprécié, puisqu’il est le pourvoyeur des biens. Ce qui soutenait sa prière, c’est l’espoir d’un bien, plus que l’espérance d’une transformation. Il écrivait ainsi à sa mère, le 17 février 1610 :« J’espère tant en la grâce de Dieu, qu’il bénira mon labeur et qu’il me donnera bientôt Je moyen de faire une honnête retraite pour employer les restes de mes jours auprès de vous… L’infortune présente présuppose un bonheur à l’avenir » (SV 1,19).

Or, nous le savons, prier par besoin ou par désir c’est centrer notre prière sur nous­ mêmes et traiter Dieu comme un objet propre à combler nos manques et nos carences. Nous sommes alors dans l’ordre de l’utilité. Quand notre besoin est satisfait, Dieu ne sert plus à rien ; c’est comme s’il n’existait plus. Vivre la prière de cette façon, revient à manipuler Dieu, à l’asservir à nos appels et à nos demandes. C’est en renonçant au besoin, en acceptant l’insatisfaction de nos limites et de nos pauvretés, qu’il devient possible de vraiment nous dépouiller de nous-mêmes, de nous décentrer pour nous ouvrir à l’autre, découvrir le désir. Le désir est centré sur l’autre, qui n’est plus là comme un objet destiné à me satisfaire, mais comme un sujet que je reconnais dans sa différence. Prier c’est donc, passer du besoin de prier à la prière de désir. Nous ne pouvons peut-être pas éviter de commencer à aller à Dieu par besoin, mais il est nécessaire de ne pas en rester là. « Dieu n’est jamais l’objet de notre besoin, même si c’est par ce leurre que nous commençons à nous mettre en route. Ce leurre et le renoncement qui s’ensuivra caractérisent l’amour et la prière. » (Denis Vasse, « Le temps du désir. Du besoin de la prière à la prière de désir », Christus 54, 1967, pp. 174, 177.)

De plus, il est certain que la rencontre de Dieu n’est possible que si nous avons un esprit ouvert, avec des convictions profondes sans doute, mais aussi avec une certaine souplesse, une certaine capacité d’étonnement, de remise en cause. C’est pourquoi, on peut se poser la question : comment pourrions-nous rencontrer Dieu, si nous ne savons pas rencontrer l’autre dans sa différence, son originalité ? Un esprit étroit, borné, enfermé dans une certitude suffisante, ne pourra jamais goûter la joie de la rencontre des autres, et de Dieu, « le Tout-autre », à plus forte raison !

Mais revenons à St Vincent. Il semble que pendant les quelques années qui ont précédé 1617, plus exactement, durant la période de « la nuit de la foi », Vincent a fait tout un travail sur lui-même et a vécu des remises en question profondes mais libératrices. En effet, à partir de 1617, le sens de sa vie va changer complètement. Alors qu’humainement il a obtenu tout ce qu’il désirait l’honnête retirade, des fonctions honorables dans la famille des Gondi, des bénéfices ecclésiastiques – « Dieu opère en lui un changement de centre de gravité. Une conversion intérieure s’est accomplie, longuement mûrie, soutenue par une intention droite et guidée par des évènements indicateurs d’une volonté de Dieu. » (Initiation à Saint Vincent de Paul, p. 200 – André Dodin) On peut vérifier ainsi, dans sa vie, que la prière véritable est une action de Dieu en l’homme et non une mainmise de l’homme sur Dieu. Ce changement et cette conversion vont se concrétiser « au moment où, ayant goûté l’apaisement engendré en lui-même par la charité physique et morale à l’égard des malheureux, il décide de se donner pour toute sa vie au service des pauvres et d’être le serviteur de Dieu auprès des pauvres en qui Dieu réside. » (Initiation à Saint Vincent de Paul, p. 201, André Dodin)

Voilà quelque chose de très intéressant ! A cette époque, Vincent vivait, la fameuse « nuit de la foi », et ce qui lui apportait un peu d’apaisement dans cette épreuve, ce qui lui apportait quelques consolations, c’était d’être présent physiquement et moralement auprès des pauvres malades et de les servir. Ceci nous fait prendre conscience, d’une part, que si, seul Dieu a pu convertir Vincent, et non pas les pauvres en tant que tels, son expérience des pauvres l’a mis en contact direct et particulier avec le Christ représenté par eux. Dieu s’est, pour ainsi dire, servi d’eux ; ils ont été des évangélisateurs discrets, inconscients et mystérieux. Ils l’ont mis en présence de Dieu, et Vincent a compris que, Jésus Christ c’est Dieu incarné dans l’histoire des hommes, éminemment concerné, impliqué et constamment actif dans l’histoire. De plus, c’est la rencontre du Christ dans les pauvres, qui lui a apporté une certaine lumière pour éclairer sa démarche et donner à ses gestes un sens nouveau et jusque-là imprévisible et insoupçonnable. Abelly nous dit que « Son âme se trouva remise dans une douce liberté... fût remplie d’une si abondante lumière quil a avoué en diverses occasions qu’il lui semblait voir les vérités de la foi avec une lumière toute particulière. » (Abelly, Tome III, p.119).

Cette conversion de Vincent nous fait comprendre encore, que la présence de Dieu dans une vie ne se repère pas aux effets sensibles, aux effets euphoriques que l’on peut ressentir. Il se peut que nous soyons touchés un jour, par une parole de Dieu qui nous bouleverse. Mais ce n’est pas parce que cela nous fait chaud au cœur, que nous rencontrons Dieu automatiquement. La vérité de cette rencontre se vérifiera, encore une fois, dans le concret de nos vies si elle transforme nos comportements et nos attitudes. Bien sûr, il se peut qu’au début de la vie spirituelle, une grâce sensible nous soit donnée comme dans les commencements de l’amour humain. Mais le risque est grand de ne rencontrer que soi-même et ses propres impressions subjectives, sans avoir trouvé Dieu qui est autre, le Tout-Autre. D’ailleurs, on peut rencontrer Dieu sans avoir de consolations affectives sensibles. Nous savons par expérience, que des hommes et des femmes n’ont jamais été touchés dans leur sensibilité, alors que leur existence est profondément marquée par Dieu. Il y a des gens admirables dans leur foi et dans leur charité, qui n’ont jamais rien senti dans leur vie.

A ce propos, permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse le dossier pour la béatification de Mère Térésa de Calcutta, ouvert en 1999 révéla un secret de taille. Dans sa correspondance avec ses confesseurs et avec les archevêques de Calcutta, la religieuse confie que, pendant les cinquante dernières années de sa vie, elle a connu une « nuit de l’âme ». Une obscurité seulement éclairée par un mois de lumière en Octobre 1958. « Mon sourire est un grand manteau qui couvre une multitude de douleurs » écrit-elle en juillet 1958. Dans cet abandon spirituel, seule sa foi aveugle l’aide à tenir : « J’éprouve que Dieu n’est pas Dieu, qu’il n’existe pas vraiment. C’est en moi de terribles ténèbres. » disait-elle. Paradoxalement, cette douleur nous la rend à la fois plus proche, tout en éclairant son dessein divin.

Oui, c’est dans la foi que nous rencontrons Dieu. Un peu comme Abraham. C’est sur une parole qu’il est parti, et ce n’est qu’après coup qu’il vérifiera que cette parole a eu de l’effet sur lui.

Dans le même ordre d’idées, il est intéressant de relire en entier, ce passage savoureux d’un entretien de Saint Vincent sur l’amour de Dieu. On constate, en effet, dans cet entretien, qu’il « garde toujours les pieds sur terre » et l’on y sent aussi, comme une pointe de malice et d’humour, où se révèle un aspect de sa personnalité tout à fait sympathique ! Ecoutons-le !

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. Car bien souvent tant d’actes d’amour de Dieu, de complaisance, de bienveillance, et d’autres semblables affections et pratiques intérieures d’un cœur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes, quand on n’en vient point à la pratique de l’amour effectif. « En cela, dit Notre Seigneur, mon Père est glorifié que vous rap portiez beaucoup de fruit. » Et c’est à quoi nous devons bien prendre garde ; car il y en a plusieurs qui, pour avoir l’extérieur bien composé et l’intérieur rempli de grands sentiments de Dieu, s’arrêtent à cela ; et quand ce vient au fait et qu’ils se trouvent dans les occasions d’agir, ils demeurent court. lis se flattent de leur imagination échauffée ; ils se contentent des doux entretiens qu’ils ont avec Dieu dans l’oraison ; ils en parlent même comme des anges ; mais, au sortir de là, est-il question de travailler pour Dieu, de souffrir, de se mortifier, d’instruire les pauvres, d’aller chercher la brebis égarée, d’aimer qu’il leur manque quelque chose, d’agréer les maladies ou quelque autre disgrâce, hélas ! il n’y a plus personne, le courage leur manque. Non, non, ne nous trompons pas : Tatum opus nostrum in operatione consistit. » (Extrait d’entretien sur l’amour de Dieu. Coste XI, P. 40)

Jusqu’à présent, j’ai essayé de comprendre et de préciser ce que Dieu a opéré dans l’âme de Monsieur Vincent. Voyons maintenant quelques « axes » fondamentaux de sa prière.

Le premier, et sans doute le plus important pour Vincent, c’est l’humilité. En effet, Vincent est persuadé, à la suite de St Mathieu, que Dieu cache ses secrets aux savants du monde et les a réservés aux petits et aux humbles et « qu’il découvre à leur cœur ce que toutes les écoles n’ont pas trouvé » (Coste IX. 421). Cette vérité est le fondement de sa vie de prière : « La vraie religion est parmi les pauvres » et si nous voulons par la prière entrer dans l’intimité de Dieu, il n’y a pas d’autre voie que de nous faire devant lui, « comme des mendiants, pauvres et chétifs » (XII.145). Il disait encore que, par l’humilité on veut « placer Dieu dans son cœur » (XII, 304, Conférences du 22 août 1659 sur les cinq vertus fondamentales) et encore :« Notre fin, c’est le pauvre peuple, gens grossiers ; or, si nous ne nous ajustons à eux, nous ne leur profiterons aucunement ; le moyen pourtant de le faire, c’est l’humilité, parce que, par l’humilité, nous nous anéantissons et établissons Dieu Souverain Être… » (XII, 305, id.)

Humilité donc, que je relierais volontiers à la « pauvreté spirituelle », et qui est le chemin incontournable qui conduit à Dieu. Parce que, si nous ne sommes pas des pauvres, nous ne pourrons pas le rencontrer. Il ne s’agit pas avant tout, d’une pauvreté économique mais d’une pauvreté beaucoup plus essentielle. Dans la Bible, le pauvre n’est pas celui qui n’a rien, mais celui qui est capable de tout recevoir. Cela est encore vrai aujourd’hui, bien sûr. Celui qui n’est pas capable de tout recevoir, ne pourra faire l’expérience de Dieu. S’il est comblé de richesses, de pouvoirs, de savoirs, de certitudes, il ne pourra pas entendre la parole de Dieu. La pauvreté n’est pas non plus un problème de hiérarchie sociale. Le Christ a été à l’aise dans tous les milieux, et nous connaissons tous des gens qui ont de lourdes responsabilités. Pourtant, ce sont des pauvres ! En ce sens, qu’ils sont perméables à la parole de Dieu ; leurs vies ne sont pas encombrées au point de ne pas entendre cette parole venue d’ailleurs. Dans la première des Béatitudes, Jésus nous dit : « Bienheureux les pauvres » Pourquoi cela ? Parce que c’est une condition d’accès au Royaume et que la pauvreté est la condition de la liberté. Nous ne sommes pas libres si nous sommes encombrés. Et puis, comme le disait la Bienheureuse Marie de Jésus Crucifié (1846-1878) :« Il y a en enfer toute espèce de vertus, mais pas d’humilité. Il y a au ciel toute espèce de défauts, mais pas d’orgueil. C’est-à-dire que Dieu pardonne tout à l’âme humble et qu’il compte pour rien la vertu privée d’humilité. »

Oui, la pauvreté, c’est avant tout une perméabilité à la réalité divine, elle est intimement liée à l’humilité et, pour Vincent, là où il n’y pas humilité il ne peut y avoir prière. « L’humilité­ pauvreté spirituelle » possède une force d’aimantation. Elle possède une attraction irrésistible qui rend possible chez une personne, la présence de Dieu et l’ouverture à sa grâce. C’est dans ce sens que St Vincent, à partir de sa propre expérience, sans doute, affirmait tranquillement à ses confrères : « Dès que nous serons vides de nous-mêmes, Dieu nous remplira de lui, car il ne peut souffrir le vide » (Entretiens, p. 269, 860). « Croyez-moi, Messieurs et mes frères, croyez-moi, c’est une maxime infaillible de Jésus-Christ, que je vous ai souvent annoncée de sa part, que, dès qu’un cœur est vide de soi-même, Dieu le remplit ; c’est Dieu qui demeure et qui agit là-dedans ; et c’est le désir de la confusion qui nous vide de nous-mêmes, c’est l’humilité, la sainte humilité ; et alors ce ne sera pas nous qui agirons, mais Dieu en nous, et tout ira bien ». (Entretien, septembre 1655.) Et encore : « Si vous agissez bonnement et simplement, voyez-vous, Dieu est obligé en quelque façon de bénir ce que vous direz, de bénir vos paroles : Dieu sera avec vous » (Entretien du 8 juin 1658, XII,23)

Il me parait intéressant de relire aussi ce que disait St Vincent aux Filles de la Charité, lorsqu’il leur partageait son expérience sur la prière des petits et des humbles. Ces textes nous les connaissons, bien sûr, mais je les trouve personnellement magnifiques ! Ils prennent aujourd’hui une saveur toute particulière ! Savourons-les donc, une nouvelle fois, sans modération, et avec un plaisir non dissimulé !

« Je suis persuadé que la science ne sert pas, et qu’un théologien, quelque savant qu’il soit, ne trouve aucune aide dans sa science pour faire l’oraison. Dieu se communique plus ordinairement aux simples et aux ignorants de bonne volonté qu’aux plus savants : nous en avons quantité d’exemples. La dévotion et les lumières et tendresses spirituelles sont plus souvent communiquées aux filles et aux femmes vraiment dévotes qu’aux hommes, si ce n’est à ceux qui sont simples et humbles. Chez nous les frères rendent quelquefois mieux compte de leur oraison et ont de plus belles conceptions que nous autres prêtres. Et pourquoi cela, mes filles ? C’est que Dieu l’a promis et que c’est son bon plaisir de s’entretenir avec les petits. Consolez-vous donc, vous qui ne savez pas lire, et pensez que cela ne vous peut empêcher d’aimer Dieu, ni même de bien faire l’oraison » (Conférence aux Filles de la Charité n. 21 P. 149) « C’est, mes filles, dans les cœurs qui n’ont point la science du monde et qui recherchent Dieu en lui-même, qu’il se plait à répandre de plus grandes grâces. Il découvre à ces cœurs ce que toutes les écoles n’ont point trouvé, et leur développe des mystères où les plus savants ne voient goutte. Et croiriez-vous, mes chères sœurs, que nous en voyons l’expérience parmi nous ? Je pense vous l’avoir dit deux fois, et je le répèterai encore : nous faisons la répétition de l’oraison chez nous, non pas tous les jours, mais tantôt de deux jours l’un, tantôt de trois, comme la Providence le permet. Or, par la grâce de Dieu, les prêtres y font bien, les clercs font bien aussi, qui plus, qui moins, selon ce que Dieu leur départ ; mais, pour nos pauvres frères, oh ! en eux se vérifie la promesse que Dieu a faite de se découvrir aux petits et aux humbles, car nous sommes étonnés des lumières que Dieu leur donne ; et il parait bien que c’est lui tout seul, car ils n’ont aucune science. Ce sera un pauvre cordonnier, ce sera un boulanger, un charretier, et cependant ils nous remplissent d’étonnement. » (Conférence n. 37, du 31 mai 1648, sur l’oraison.)

En relisant ces textes, comment ne pas penser à ce que disait, le théologien suisse Maurice Zundel ! Dans un style différent, mais d’une façon vraiment étonnante, il rejoint tout à fait les convictions de St Vincent. Ces réflexions sont comme une actualisation de la pensée de Saint Vincent ! C’est en tout cas, un texte que j’aime beaucoup et qui m’a rempli d’émotion la première fois que je l’ai lu, je l’avoue ! Cette fois encore, je ne résiste pas au plaisir de vous le partager ! Mais, écoutons-le : « … J’ai rencontré pas mal de gens instruits, pas mal de gens persuadés de leur génie, pas mal de gens qui savaient parler comme des livres- et qui en écrivaient- mais ça ne m’a jamais beaucoup touché. Ce qui m’a touché, cest toujours l’humilité de bonnes femmes très ordinaires, qui ne se regardaient pas, qui disaient des choses merveilleuses sans le savoir parce que, justement, la lumière de Dieu traversait leur transparence ...Et si la signature de Dieu est toujours celle de l’humilité et du don de soi, c’est évidemment que Dieu lui-même est humilité et don de soi ». (Maurice Zundel 1959.Dans : « L’humble présence » Marc Donzé).

La méditation de ces textes nous conduit tout naturellement à la simplicité, qui est comme la sœur jumelle de l’humilité ! Saint Vincent disait à son sujet : « C’est la vertu que j’aime le plus et à laquelle je fais plus d’attention dans mes actions. » (1, 284, Lettre à François du Coudray du 6 novembre 1634). Et il ajoutait : « Dieu me donne une si grande estime de la simplicité que je l’appelle mon Evangile. » (IX, 606, Conférence du 24 février 1653 sur l’esprit de la Compagnie.) Pour Saint Vincent, la simplicité est le propre de Dieu : « Dieu est très simple, ou plutôt il est la simplicité même et partout où est la simplicité, là aussi Dieu se rencontre. » (Abelly, Ill, 242.) Il disait encore dans ses entretiens : « Dieu est un être simple qui ne reçoit aucun être, une essence souveraine et infinie qui n’admet aucune agrégation avec elle ; c’est un être pur qui jamais ne souffre d’altération. » (Entretiens, p. 589)

Comme on peut aisément le constater, directement liée à l’humilité, la simplicité est un chemin privilégié pour la rencontre de Dieu ! Dieu est accessible à tous les hommes. Il n’est pas réservé à une élite culturelle, intellectuelle ou sociale, c’est certain. Cependant, il y faut certaines dispositions pour l’accueillir. « Le Fils de Dieuveut des cœurs simples et humbles, disait Saint Vincent, et quand il les a trouvés, oh qu’il le fait beau voir y faire sa résidence. Il se vante dans les saintes Ecritures que ses délices sont de converser avec les petits (Cf. Pr 3, 32). Oui, mes sœurs, Je plaisir de Dieu, la joie de Dieu, Je contentement de Dieu, s’il faut dire ainsi, cest d’être avec les humbles et simples qui demeurent dans la connaissance de leur bassesse ». (SV IX, 392.) « Belles paroles de Jésus-Christ qui montrent bien que ce nest pas dans les Louvres ni chez les princes que Dieu prend ses délices » (SV IX 400).

On peut être étonné de cette partialité, de cette « préférence » de Saint Vincent pour les pauvres. Le fait est, qu’il l’a retenue de l’enseignement de l’Evangile de Luc. Et, s’il donne une telle importance à la simplicité, c’est que pour lui, elle a l’étrange et merveilleux pouvoir de créer le climat et l’ambiance qui ont favorisé la venue du Christ, et qui favorisent sa venue chaque jour dans nos vies. « Savez-vous, mes sœurs, où loge Notre Seigneur ? C’est chez les simples », disait-il aux Filles de la Charité. (SV X, 96)

D’ailleurs, Notre Seigneur, le Christ, celui que contemple Vincent dans sa prière, c’est justement, le Christ simple et humble et non pas le Christ « maître », ni le « médecin », ni « le parfait adorateur du Père » ou « l’image parfaite de la divinité, mais « !’Evangélisateur des pauvres ». Il ne cesse de parler et de regarder ce Christ de la miséricorde infinie, qui parcourt la Judée et la Galilée, qui parle familièrement, utilise des termes et des images que tout le monde comprend, qui instruit, catéchise, opère des miracles avec des gestes et des paroles très simples. Le Christ que prie et contemple Monsieur Vincent, c’est celui qui laisse apparaître le Dieu de toute bonté, c’est un Christ simple et concret, dont les paroles expriment le bon sens de Dieu. C’est un Christ paysan et pauvre. « Rien ne plaît qu’en Jésus-Christ » disait-il (Abelly 1, I, 78) et il encourageait ses disciples à contempler encore et toujours ce Christ : « Oh ! Que ceux-là seront heureux qui pourront dire, à l’heure de la mort, ces belles paroles de Notre-Seigneur : Evangelizare pau peribus misit me Dominus ! » (SV XI, 135)

Je disais tout à l’heure, que Dieu est accessible à tous les hommes. Il n’empêche que, pour le rencontrer et accepter de tout recevoir, chacun doit entrer dans la vérité de sa vie. Accepter d’être en vérité devant soi-même, pour être en vérité devant Dieu. Aussi longtemps que nous n’avons pas fait ce travail sur nous-mêmes, nous ne pouvons faire l’expérience de Dieu. La pauvreté que nous demande le Christ pour se manifester à nous, se situe là ! N’est-ce pas cette pauvreté qu’a expérimentée finalement saint Vincent ?!

La vérité est finalement le fruit de l’humilité. Et « L’humilité, c’est simplement la vérité sur nous-mêmes. » disait sainte Thérèse. L’humilité c’est se reconnaître avec ses qualités et ses défauts, avec ses limites, incarné, fragile et mortel. Le père José Maria Ibanez disait très justement dans son livre : La foi vérifiée dans l’amour, p. 52 « La mystique de l’anéantissement est pour Saint Vincent de Paul et pour les mystiques flamands surtout, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse de Jésus et Benoît de Canfield, le moyen d’arriver à l’union avec Dieu. Il faut accepter d’être faible, vulnérable, pour vivre la foi chrétienne comme une « expérience de la fragilité ». Alors, Dieu pénètre dans l’homme et le transforme. On ne peut aller à Dieu « en étant nu », ni « en étant vêtu », mais on ne peut s’approcher de Lui qu’en étant dépouillés et détaché de soi-même ».

Je pense, quant à moi, que Saint Vincent a vraiment fait l’expérience de Dieu, justement, en passant par « l’épreuve du réel », en passant par différentes épreuves qui l’ont secoué pendant la première partie de sa vie, notamment l’épreuve de la tentation contre la foi. Il y a eu dans sa vie, à ce moment-là, comme « un lâcher-prise » ; il a été comme acculé à une impasse. Et c’est ainsi qu’il a accepté petit à petit de « jeter le masque », de briser la cuirasse de l’orgueil, pour affronter avec courage sa propre vérité. Il a consenti enfin, à n’être que ce qu’il était, dans son intime pauvreté. S’il avait choisi, dans sa jeunesse de travailler pour Dieu, à présent c’est pour lui, l’engagement à faire le travail de Dieu. Plus que de servir Dieu, il va laisser Dieu se servir de lui. Ce fût un moment capital, décisif, un moment de crise, un lieu de discernement et de décision. En effet, la crise représente le moment le plus aigu d’une situation, la phase critique, décisive, le point de rupture, de changement, le sommet du rite, de passage. Vincent a compris enfin, à travers la crise, que l’on n’arrive pas à la vérité sur soi-même, seulement par un effort personnel, mais aussi et surtout, lorsqu’on laisse Dieu agir en nous. Et Dieu agit en nous, au moyen de la vie, des expériences que la vie elle-même apporte avec elle. Dieu fait le vide en nous, par nos désillusions, nos déceptions… Il nous révèle nos erreurs, il travaille en nous à travers la souffrance, lorsque nous nous sentons vidés, dépouillés.

Mais la crise est aussi un « kairos », temps favorable, temps de grâce ! La crise est éminemment positive, car elle désinstalle et rend vulnérable au changement, perméable à ce qu’il est nouveau, à l’accueil d’un plus de vie. Elle déstabilise et déstructure pour que puisse émerger une nouvelle manière d’être, une nouvelle cohérence. Dans le domaine spirituel, la crise coïncide avec la conversion. C’est ce qu’a expérimenté saint Vincent. Progressivement, sans doute, mais réellement, il a compris que dans la vie spirituelle, ce qui est important, c’est de laisser en Dieu tous les efforts spirituels, pour se laisser conduire par Lui, jusqu’au plus profond de notre être, à travers les vides et les aridités de notre propre cœur. C’est dans ce fond de notre être, et non pas dans nos imaginations ou nos sentiments, que nous rencontrons notre moi en toute vérité, et aussi, notre vrai Dieu. Et c’est alors, que nous prenons également conscience, que nous sommes appelés à prendre une décision de toute importance : choisir entre le chemin qui mène à la mort et aux ténèbres spirituelles, et le chemin qui mène à la lumière et à la vie ; entre des intérêts exclusivement temporels et l’ordre éternel ; entre volonté personnelle et la volonté de Dieu. Oui, nous reconnaissons là, le cheminement spirituel de saint Vincent. Ce cheminement qui l’a conduit à changer radicalement le sens de sa prière ; à ne plus rechercher en elle « le Pourvoyeur des biens », mais Celui dont « il veut profondément accomplir la volonté. »

Au sortir de cette crise, Vincent n’est plus le même, et Dieu n’est plus pour lui, le « Tout-Puissant à qui il faut demander, dans la prière, de faire réussir ses désirs et ses ambitions. Le Dieu que rencontre désormais Vincent, dans sa prière, est une Personne, et Jésus Christ est le Sauveur qui nous libère de l’esclavage du moi. » (L’Esprit Vincentien, p. 94 André Dodin). Désormais, le Christ est au centre de sa vie, et il aurait pu dire avec saint Paul : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi ! » (Gal 2 ; 20) Il disait en tout cas à Antoine Portail : « Ressouvenez­ vous, Monsieur, que nous vivons en Jésus-Christ par la mort de Jésus-Christ et que nous devons mourir en Jésus-Christ par la vie Jésus-Christ, et que notre vie doit être cachée en Jésus-Christ et pleine de Jésus-Christ, et que pour mourir comme Jésus-Christ, il faut vivre comme Jésus-Christ. »

Progressivement et de mieux en mieux, Vincent s’efforcera de participer à une autre vie, à « entrer dans l’esprit de Jésus qui est voie, vérité et vie ». Animé de cette conviction il dira un jour à un de ses confères, Antoine Durand, à qui il confie le séminaire d’Agde : « Ni la philosophie, ni la théologie, ni les discours n’opèrent dans les âmes : il faut que Jésus-Christ s’en mêle avec nous, ou nous avec Lui, que nous opérions en Lui et Lui en nous, que nous parlions comme Lui et en son esprit ainsi que Lui-même était en son Père et prêchait la doctrine qui lui était enseignée. Il faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ » (Entretiens Spirituels, p. 307).

« Se vider de soi-même pour se revêtir de Jésus-Christ » : cela n’a jamais voulu dire pour Vincent, établir une relation intimiste avec le Christ. Pour lui, Dieu, qui en Jésus-Christ, s’est incarné, est entré dans notre monde et n’en est jamais sorti. L’illusion serait donc de vouloir, pour le rencontrer, quitter ce monde dont il a fait sa demeure et notre corps dont il fait son temple. Puisque grâce à l’incarnation, nous contemplons dans le monde l’amour de Dieu, ce que nous contemplons, c’est le don d’amour du Christ auquel nous sommes invités à collaborer. C’est pourquoi, il ne peut il y avoir opposition entre prière et action, puisque c’est le même Dieu que nous rencontrons dans la prière, et celui avec qui nous collaborons dans notre action. Loin de s’opposer, la prière et l’action renvoient, au contraire, l’une à l’autre, comme les deux versants d’une même réalité.

« Il faut que vous et moi prenions résolution de ne jamais manquer à faire tous les jours l’oraison, disait Saint Vincent aux Filles de la Charité. Je dis : tous les jours, mes filles ; mais s’il se pouvait, je dirais : ne la quittons jamais et ne passons point de temps sans être en oraison, c’est à dire sans avoir notre esprit élevé à Dieu ; car à proprement parler, l’oraison, c’est comme nous l’avons dit, une élévation d’esprit à Dieu. Mais l’oraison m’empêche défaire ce médicament, de le porter, de voir ce malade, cette dame. Oh ! N’importe, mes filles. Votre âme ne laissera pas d’être toujours en la présence de Dieu, et elle lui lancera toujours quelque soupir ». (IX, 422)

Nous connaissons tous, les exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola ; ils ont précisément comme objectif, d’amener à trouver Dieu, à le rencontrer effectivement et à nous engager avec lui, non pas en dehors de tout, mais en toutes choses. Cette démarche des exercices peut inspirer toute personne qui cherche Dieu, quel que soit son état de vie particulier. Il n’y a pas de compétition ou d’opposition entre action et contemplation. Il s’agit de deux niveaux différents, celui de l’être et celui de l’agir. Etre contemplatif n’est pas une action, mais un état, une qualité permanente d’être. Saint Ignace suggère qu’il nous faut toujours être des contemplatifs, c’est à dire, toujours unis à Dieu et en sa présence, non seulement dans notre activité de prière, durant les temps forts que nous y consacrons (nous ne pouvons pas continuellement être en acte de prier), mais dans toutes nos activités, dans notre travail, nos repos, nos rencontres, etc. Il relativise donc « l’aspect matériel du temps passé à prier, pour mettre l’accent sur la disponibilité du cœur ». Il s’agit en fait, de « cette disposition habituelle du cœur, de l’esprit, de la volonté, à écouter la voix du Maître intérieur » (Léonce de Grand’Maison, La vie intérieur de l’apôtre, Beauchesne et ses Fils, pp 86-87)

Henri Nouwen, disait un jour, quant à lui : « Prier ne signifie pas penser à Dieu plutôt qu’à autre chose, ou passer du temps avec Dieu au lieu de passer du temps avec les gens. Prier signifie plutôt, penser et vivre en présence de Dieu. » (Jurjen Beumer, Henri Nouwen, sa vie et sa spiritualité, Bellarmin, 1999, p. 47). Oui, finalement, j’en suis convaincu et nous pouvons le vérifier chez Saint Vincent : la prière ne nous apprend pas seulement ce que nous avons à dire ou à faire, elle nous transforme dans notre être même ; elle nous établit toujours davantage dans la réalité de ce que nous sommes, des êtres en relation à Dieu, une relation d’amour qui illumine toute notre vie et lui rend témoignage. « Quand vous ne direz mot, si vous êtes bien occupé de Dieu, vous toucherez les cœurs de votre seule présenceL’oraison est si excellente qu’on ne la peut trop faire ; et plus on la fait, plus on veut la faire quand on y cherche Dieu. » disait Saint Vincent.

Enfin, en terminant mon exposé, je vous propose quelques outils que vous pourriez utiliser et qui pourront vous aider à discerner vous-mêmes, comment Saint Vincent est passé, de la vie spirituelle à l’expérience spirituelle. Mais auparavant, il me parait important de bien définir ce qu’est l’expérience, de la même manière que je l’ai fait au début, au sujet de la prière. Ainsi, disons-le tout de suite : ce que nous appelons expérience, comporte quatre composantes principales. Il s’agit d’un vécu conscientisé, répété, réel et vérifié.

  • Un vécu conscientisé. Ce qui caractérise tout d’abord l’expérience c’est son caractère réfléchi. L’expérience, c’est du vécu conscientisé. Ainsi, le pur vécu, même spirituel, s’il n’est pas conscientisé, se perd dans le passé et ne peut pas servir à la croissance. Sans prise de conscience, nous ne pouvons pas parler de notre vécu, le communiquer à d’autres. Dieu est toujours présent dans notre vie, mais, comme Jacob, bien des fois nous ne le savons pas (Gn 28,16). Souvent, comme pour les disciples d’Emmaüs, il demeure l’étranger que nous ne reconnaissons pas. L’expérience spirituelle consiste justement, à faire l’anamnèse spirituelle, la relecture du vécu. Il s’agit de faire émerger de l’inconscient, la prise de conscience de la réalité et de la présence active de Dieu dans notre vie concrète. Si parfois nous avons l’impression de ne pas avancer dans notre vie spirituelle, c’est peut-être justement, parce que nous vivons le quotidien de manière répétitive, sans recul et sans profondeur. Le recul et la profondeur que peut nous donner la relecture. Pour chercher et trouver Dieu, nous attendons l’exceptionnel… or, c’est ici et maintenant que Dieu nous attend. Il est présent dans nos vies, d’une présence humble et discrète qu’il nous faut apprendre à reconnaître dans les évènements, les rencontres les plus quotidiens.
  • Un vécu répété. Un autre aspect important de l’expérience est la durée. Par exemple, parler d’une personne d’expérience c’est parler de quelqu’un qui a longuement fréquenté une réalité, qui a développé une familiarité avec elle, qui s’y connait pour l’avoir, avec le temps, explorée sous tous ses angles. L’expérience c’est donc le résultat d’un contact fréquent, répété, durable, avec un secteur de l’activité humaine, qui fait qu’on s’y connait. Parler experience spirituelle connote ce même aspect de durée.
  • Un vécu, non une théorie. Dans le domaine de la science, l’expérience s’oppose à la connaissance théorique, aux idéologies, comme aussi à la connaissance ordinaire, spontanée, non vérifiée. Sur le plan religieux on distinguera la théologie (connaissance spéculative, théorique de Dieu) et la spiritualité (connaissance expérimentale de Dieu). De plus, il ya une grande différence entre parler de Dieu, disserter sur son existence, entendre parler de lui, et, d’autre part, lui parler, entrer effectivement en communication avec lui ! L’expérience spirituelle c’est passer du notionnel au réel, du ouï-dire à la rencontre effective et à la présence. L’expérience spirituelle désigne donc autre chose qu’une adhésion à une doctrine traditionnelle, à une idéologie ou à un système de pensée faisant autorité.
  • Un vécu vérifié. L’expérience c’est un vécu conscientisé, soumis à la durée, un vécu réel, non une théorie, un vécu dont je suis capable de vérifier la réalité. Si l’on veut faire l’étymologie du mot « expérience », en latin « experientia », on trouve dans ce mot : experi et entia.

Ex : marque un mouvement de sortie, une prise de distance entre moi, ma subjectivité et une réalité objective. Cela indique que le vécu a bien été vécu : il est terminé, j’en suis sorti. Cette sortie, cette distance, implique une capacité d’accueillir des réalités différentes, nouvelles, de me remettre en question, de me laisser interpeller, de me laisser changer par ma rencontre avec la réalité objective. Nous sommes là, à l’opposé du mouvement idéologique où l’on veut forcer la réalité et imposer des idées reçues, toutes faites.

Peri : signifie un travail de vérification. J’ai fait le tour d’une réalité dont j’ai pris distance. Je l’ai considérée sous ses aspects multiples et sous ses angles variés. Pour bien saisir la réalité, ce travail suppose de la durée, des répétitions. Ma perception a été vécue et elle a été testée, vérifiée. Cette opération est à l’opposé de la spontanéité, de l’étroitesse et de l’exclusivisme de l’enfant qui, justement, n’a pas d’expérience.

Entia : signifie que j’ai pris de la distance face à mon vécu (ex), j’en ai fait le tour (peri), je puis en répondre : c’est réel (entia), c’est vrai. L’expérience rejoint la réalité, elle cherche, à la différence de la connaissance théorique ou livresque, à contacter les choses dans leur vérité concrète, vitale, existentielle.

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A la fin de cet exposé, et pour ne pas être trop long, je vous propose, maintenant, de reprendre vous-mêmes (pendant cette semaine ou au cours d’une retraite du mois), les quatre composantes que je viens de vous exposer, et qui nous font dire que le vécu devient expérience.

Ensuite, il serait intéressant de repérer, dans votre propre vie, les évènements marquants, les « évènements fondateurs », puis d’en faire une « relecture ». Et, pour conclure, essayez de formuler une prière.

Si vous acceptez de réaliser ce petit exercice, vous ne le regretterez pas, j’en suis certain ! Et puis, ce serait une manière très intéressante, de sortir la parole de Saint Vincent des bibliothèques plus ou moins poussiéreuses, pour en faire une parole vivante qui pourrait vous aider à trouver Dieu, à le rencontrer et à vous engager avec Lui, non pas en dehors de tout, mais en toutes choses, comme lui a su le faire.

En disant cela, je ne voudrais évidemment pas, vous inviter à vous conformer à un modèle, vous inviter à imiter Saint Vincent ! Le mimétisme dans la vie spirituelle est stérile et désastreux.

Alain Perez CM🔸

La prière trouve sa réalité dans la rencontre, dans l’expérience effective d’une présence. Ceci dit, dans la prière, la rencontre de Dieu est-elle vraiment possible, et ceux qui prétendent l’avoir faite ne sont-ils pas pleins d’illusion ?

Le Prêtre selon Saint Vincent et aujourd’hui


Le Prêtre selon Saint Vincent et aujourd’hui

(Message vincentien aux prêtres d’aujourd’hui)

Conférence donnée lors de la Récollection de Carême – Diocèse d’Amiens – Follevile 2 mars 2017

« Si l’on veut exprimer en une phrase l’idée du sacerdoce présentée par saint Vincent de Paul, on peut dire que pour lui, le prêtre est un homme appelé de Dieu à participer au sacerdoce de Jésus Christ pour prolonger la mission rédemptrice de Jésus Christ, en faisant ce que Jésus Christ a fait, de la manière dont il l’a fait » (Jacques Delarue). Voilà donc la pensée profonde de saint Vincent sur le sacerdoce.

Cependant, cette pensée n’a pas jailli en lui comme par génération spontanée, ni à partir d’un enseignement reçu ou dans un approfondissement personnel de la doctrine. La conception du sacerdoce, chez saint Vincent, s’est forgée à partir de la réalité concrète de son expérience. Et d’abord, à partir de l’expérience de sa propre vie.

L’expérience de Saint Vincent

En effet, il semble que la perspective du sacerdoce lui ait été proposée par les vues intéressées de son père. Et c’est ainsi qu’il est entré dans les vues de son père avec une précipitation manifeste, puisqu’il reçoit l’ordination sacerdotale le 23 septembre 1600 des mains de l’évêque de Périgueux, qui était alors aveugle et moribond ! Vincent n’avait que dix-neuf ans !

Cet empressement excessif, il ne l’oubliera jamais ; cela le marquera à un tel point que, lorsqu’on lui proposera de faire entrer un de ses neveux dans les ordres pour des motifs qui n’étaient pas parfaitement purs, il s’y opposera en disant : « Pour moi, si j’avais su ce que c’était quand j’eus la témérité d ‘y entrer, comme je l’ai su depuis, j’aurais mieux aimé labourer la terre que de m’engager en cet état redoutable. » (Lettre au chanoine de Saint-Martin – 1658)

De la même manière, il écrivait à Monsieur Dupont-Fournier, avocat à Laval, le 5 mars 1659 : «… il faut donc être appelé de Dieu à cette sainte profession … l’expérience que j’ai des désordres arrivés par les prêtres, qui n’ont pas tâché de vivre selon la sainteté de leur caractère, fais que j’avertis ceux qui me demandent mon avis pour le recevoir, de ne s’y engager pas, s’ils n’ont une vraie vocation de Dieu, une intention pure d’y honorer Notre Seigneur par la pratique de ses vertus et les autres marques assurées que sa divine bonté les y appelle. Et je suis si fort dans ce sentiment que, si je n’étais pas prêtre, je ne le serais jamais. C’est ce que je dis souvent à tels prétendants, et ce que j’ai dit plus de cent fois en prêchant aux peuples de la campagne. »

Ce thème de « la dignité sacerdotale », chez saint Vincent, peut nous sembler aujourd’hui excessif et tout à fait anachronique. Mais comme je le disais plus haut, la conception du sacerdoce qui était la sienne s’était forgée à partir de la réalité concrète de son expérience. Or, l’expérience de saint Vincent – dans les premières années de son sacerdoce et à travers les différents ministères qui ont été les siens, en tant que curé de paroisse ou à l’occasion de son préceptorat dans la famille de Gondi – l’a amené à constater l’état déplorable du clergé à son époque.

Le « haut clergé » vivait à la cour ou sous l’influence des grands, et le « bas clergé » vivait dans les campagnes, souvent misérable et ignorant. Les uns et les autres perdaient de vue leur caractère d’hommes de Dieu. Quant au « bas clergé », il était tellement mêlé au peuple dont il avait la charge, qu’au lieu de l’aider à bien vivre, le plus souvent il en partageait les vices, les excès et la saleté à un point tel que « Le nom de prêtre était devenu synonyme d ‘ignorant et de débauché ». (Amelotte, t.11, p.96) De même, un évêque confiait un jour avec tristesse à saint Vincent : « J’ai horreur quand je pense que dans mon diocèse, il y a presque sept mille prêtres ivrognes ou impudiques qui montent tous les jours à l’autel et qui n’ont aucune vocation ». (Abelly. Vie de saint Vincent de Paul, liv. I, chap. XXII)

On pourrait épiloguer encore longtemps sur l’état déplorable du clergé de France au XVIIème siècle. Toujours est-il qu’à travers ses différents ministères, saint Vincent découvre la très grande détresse spirituelle du pauvre peuple des champs, et que la cause principale de cet état lamentable, c’est l’incapacité des prêtres qui ont charge d’âmes dans ces régions. Ainsi, à partir de ces expériences, vont s’enraciner dans son esprit deux convictions intimement liées :

  • Il faut courir au secours du pauvre peuple des campagnes qui se damne dans l’ignorance,
  • Et pour cela, il faut des prêtres, de bons prêtres, zélés et instruits.

Pour répondre à ce double et urgent besoin, saint Vincent organise des missions sur les terres des Gondi ; et, grâce à l’aide de Monsieur et Madame de Gondi, il fonde en 1625 une société de missionnaires, la Congrégation de la Mission. Fondation qui facilitera le renouvellement périodique des missions qui étaient des temps fort d’évangélisation des campagnes.

De la même manière, pour ne pas perdre le fruit des missions, il voit la nécessité de laisser sur place un clergé capable de poursuivre l’œuvre entreprise. Un clergé bien formé qui aidera les pauvres gens à se maintenir dans de bonnes dispositions. Et c’est ainsi qu’à l’invitation de l’évêque de Beauvais, qui avait déjà accueilli des missionnaires sur son diocèse pendant une vingtaine de jours, il entreprend la préparation des ordinands du diocèse à leur ministère sacerdotal futur. C’était en septembre 1628.

Cependant, qu’est-ce-que quelques jours pour former un bon prêtre et pour qu’il puisse le demeurer ? Conscient de cet inconvénient, et sur la suggestion d’un des ordinands, saint Vincent organise en 1633, dans la maison de Saint Lazare, des réunions hebdomadaires, le mardi. Le but de ces réunions est d’aider les ecclésiastiques à se maintenir « dans la sainteté de leur vocation… en conférant ensemble des vertus et dysfonctions propres à leur ministère ».

Puis, aux grés des expériences, ce fût vers 1636, un premier essai de séminaire pour des enfants, au collège des Bons Enfants. Essai infructueux qui poussera saint Vincent à établir plutôt des grands séminaires qui accueilleront des jeunes gens de vingt à trente ans. Et c’est ainsi que, pour les Lazaristes, les séminaires deviendront, après les missions, la principale activité de la Congrégation.

Voilà donc, tracés à grands traits et rapidement, le contexte et les évènements qui ont conduit saint Vincent à œuvrer avec d’autres, à la renaissance qui renouvela l’Église de France au XVIIe siècle. Il est intéressant de constater que cette renaissance fût avant tout une œuvre sacerdotale. Ce sont les prêtres qui en ont été les instruments, et ils l’ont été en acceptant de se former et de se réformer en profondeur !

Aujourd’hui, alors que l’Église traverse bien des zones de turbulences, ne faut-il pas penser, de la même manière, que la « renaissance » ne pourra s’opérer que par une formation et une réforme en profondeur du clergé ?

En tout cas, il m’a semblé important de rappeler, au moins d’une façon partielle, ce contexte et ces évènements, avant de partager quelques convictions vincentiennes aux prêtres d’aujourd’hui. Car, me semble-t-il, en tenant compte des transpositions qui s’imposent bien sûr, l’expérience de saint Vincent, son cheminement, peuvent être pour nous une source d’inspiration lorsque nous essayons de dessiner le profil du prêtre aujourd’hui.

En effet, on peut le constater chaque jour : la France est devenue un pays de mission comme au temps de saint Vincent, et cela depuis quelques décennies déjà ! En conséquence :

Il parait nécessaire, comme au temps de saint Vincent, de donner une formation vraiment missionnaire à tous ceux qui aspirent à travailler à la construction du Royaume de Dieu, et spécialement aux prêtres.

La formation spirituelle

Justement, le document paru en 2002, « Repartir du Christ » – de la Congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique -propose, au n°20, un élément qui me parait capital pour la formation : « La vie spirituelle doit être en première place dans les projets des Familles de vie consacrée, en sorte que tous les Instituts et que toutes les communautés se présentent comme des écoles de spiritualité évangélique authentique. »

Le document continue : « Repartir du Christ signifie proclamer que la vie consacrée est une sequela Christi spéciale, « mémoire vivante » du mode d ‘existence et d’action de Jésus comme Verbe incarné par rapport à son Père et à ses frères. Cela comporte une communion d’amour particulière avec lui, qui est devenu le centre de la vie et source permanente de toute initiative… il s’agit d ‘une expérience de partage, d’« une grâce spéciale d’intimité », il s ‘agit de « s’identifier à lui, en ayant les mêmes sentiments et la même forme de vie » ; il s’agit d’une vie « saisie par le Christ ».

Lorsque nous lisons ces lignes, comment ne pas nous souvenir de la lettre que saint Vincent écrivait à Antoine Durand (XI, 343-344) et la fameuse phrase : « Il faut, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ ! » N’est-ce pas là, la première exigence qui incombe à un missionnaire ? Nous le savons bien par expérience, la tentation est toujours présente, de transformer notre travail pastoral en notre œuvre propre, d’utiliser notre ministère pour attirer l’attention sur nous-mêmes et nous faire valoir ! D’où l’insistance de saint Vincent sur la pureté d’intention qui nous fait renoncer aux vues humaines pour vraiment essayer d’accomplir l’œuvre de Dieu. D’où son insistance également sur l’humilité, car sans humilité il ne peut plus être question pour un missionnaire de faire l’œuvre de Dieu. Par contre, « si vous agissez bonnement et simplement, voyez-vous, disait saint Vincent, Dieu est obligé en quelque façon de bénir ce que vous direz, de bénir vos paroles : Dieu sera avec vous » (Entretien du 8 Juin 1658, XII, 23.)

Dans le même sens, il disait encore : « …Croyez-moi, Messieurs et mes frères, croyez-moi, c ‘est une maxime infaillible de Jésus-Christ, que je vous ai souvent annoncée de sa part, que, d ‘abord qu’un cœur est vide de soi-même, Dieu le remplit ; c ‘est Dieu qui demeure et qui agit là-dedans ; et c ‘est le désir de la confusion qui nous vide de nous-mêmes, c ‘est l’humilité, la sainte humilité ; et alors ce ne sera pas nous qui agirons, mais Dieu en nous, et tout ira bien. » (Entretien, septembre 1655)

La vie spirituelle est donc l’assise, la base solide sur laquelle se fonde une vie missionnaire. C’est grâce à elle que le missionnaire vit « en pleine docilité à [‘Esprit, docilité qui engage à se laisser former intérieurement par lui, afin de devenir toujours plus conforme au Christ » (La Mission du Rédempteur, n°87). Le temps consacré à la vie spirituelle n’est certainement pas du temps perdu pour la mission car, « plus les personnes consacrées se laissent configurer au Christ, plus elles le rendent présent et agissant dans l’histoire pour le salut des hommes. » (Repartir du Christ n°9).

D’ailleurs, une manière privilégiée de « se revêtir du Christ », c’est de consacrer régulièrement, chaque jour, « des moments appropriés pour un colloque silencieux et profond avec Celui dont nous nous savons aimés, afin de partager avec lui ce que nous avons vécu et recevoir la lumière pour poursuivre notre chemin quotidien » (Repartir du Christ n° 25). Grâce à ce temps fort, le missionnaire évitera la médiocrité dans sa vie humaine et spirituelle, l’embourgeoisement progressif, la mentalité consumériste ainsi que la tentation de l’efficacité et de l’activisme. Oui, un vrai missionnaire, c’est celui qui prend les moyens d’une vie spirituelle authentique : sa vie est la proclamation du primat de la grâce ; sans le Christ, il sait qu’il ne peut rien faire ; il peut tout, en revanche, en celui qui donne la force. « Donnez-moi un homme d’oraison, et il sera capable de tout » (Entretien sans date, XI, 83.) « Il faut la vie intérieure, il faut tendre là ; si on y manque, on manque à tout … Cherchons, Messieurs, à nous rendre intérieurs, à faire que Jésus-Christ règne en nous ... » (Entretien, 21 février 1659) disait saint Vincent.

Le Pape Jean-Paul II, quant à lui, exhortait ainsi les missionnaires, dans sa lettre encyclique « La Mission du Rédempteur » : « Que les missionnaires réfléchissent sur leur devoir de sainteté que le don de la vocation leur demande, en se renouvelant de jour en jour par une transformation spirituelle et en mettant à jour continuellement leur formation doctrinale et pastorale. Le missionnaire doit être « un contemplatif en action ». La réponse aux problèmes, il la trouve à la lumière de la parole divine et dans la prière personnelle et communautaire. Le contact avec les représentants des traditions spirituelles non chrétiennes, en particulier celles de l’Asie, m’a confirmé que l’avenir de la mission dépend en grande partie de la contemplation. Le missionnaire, s’il n’est pas un contemplatif, ne peut annoncer le Christ d ‘une manière crédible ; il est témoin de l’expérience de Dieu et doit pouvoir dire comme les Apôtres : « Ce que nous avons contemplé …, le Verbe de vie…, nous vous l’annonçons » (1Jn 1, 1-3).

En relisant ce dernier texte de Jean-Paul II, me revient en mémoire cette anecdote que j’ai vécue lorsque j’étais missionnaire en République Dominicaine. Mon travail me conduisait à participer de temps en temps à des rencontres de réflexion ou des récollections avec des jeunes. Au cours d’une récollection, un jeune du groupe parlait du prêtre qui venait d’organiser des missions dans son village. Le prêtre en question était un jeune prêtre, récemment ordonné, plein d’espérance, de dynamisme et de projets ! Parlant donc de ce prêtre, le jeune disait : « Oui…le Père untel …il est très généreux, très sympathique … mais on a l’impression qu’il est vide ! »

J’avoue que la réflexion de ce jeune m’a fortement interpellé et m’a fait beaucoup réfléchir, et j’ai compris alors la parole de saint Augustin qui disait un jour :« Il prêche inutilement la parole de Dieu au-dehors, celui qui ne l’écoute au-dedans.» A partir de cette réflexion, j’ai longtemps médité aussi, le texte de Maître Eckhart, ce mystique rhénan du XIIIe-XIVe siècle qui disait :« Les gens ne devraient pas tant se préoccuper de ce qu ‘ils doivent faire ; ils feraient mieux de s ‘occuper de ce qu’ils doivent être. Si nous-mêmes et notre manière d ‘être sommes bons, ce que nous ferons rayonnera. »

Oui, on peut se le demander : comment être et être bons sans une vie intérieure réelle et profonde ? En effet, n’est-ce pas grâce à l’oraison, à la prière, que nous nous habituons à regarder le monde et les autres avec le regard de Dieu ? N’est-ce pas grâce à l’oraison, à la prière que nous apprenons à agir et à aimer ce monde, comme Dieu agit et aime ? Oui, vraiment, c’est l’oraison qui nous aide à retrouver le sens de Dieu, qui nous aide à revenir à notre cœur, c’est-à-dire au centre de notre être.

Aujourd’hui plus que jamais, nous avons besoin de revenir à notre cœur ! En effet, nous vivons aujourd’hui une crise de l’intériorité, une intériorité généralement pauvre et superficielle et qui se manifeste dans une certaine difficulté à cesser d’agir pour se concentrer dans le silence. Cette carence débouche fréquemment sur des conduites activistes, impulsives ou agressives, et ces conduites s’expriment parfois dans des ambiances de bruit continuel ou dans des musiques qui dispersent au lieu d’aider à occuper et à enrichir notre espace intérieur. Or, disait le Pape Paul VI : « Il faut que notre zèle évangélisateur jaillisse d’une véritable sainteté de vie alimentée par la prière et surtout par l’amour de l’Eucharistie, et que, comme nous le suggère le Concile, la prédication, à son tour, fasse grandir en sainteté le prédicateur… Le monde réclame des évangélisateurs qui lui parlent d’un Dieu qu’ils connaissent et fréquentent comme s ‘ils voyaient l ‘invisible ». (Annoncer l’Evangile, n°76). C’est là un texte missionnaire significatif ! Il fait comprendre finalement « qu’on est missionnaire avant tout par ce que l’on est… avant de l’être par ce que l’on dit ou par ce que l’on fait. » (La mission du Rédempteur, n° 23).

En fait, saint Vincent voulait que le prêtre « vive en état d’oraison », que l’oraison envahisse toute sa vie, spécialement son activité pastorale. C’est ainsi, en effet, que le missionnaire ne sera pas un homme divisé qui poursuit dans l’action et la contemplation deux fins incompatibles : son engagement pastoral, au lieu de diminuer son union à Dieu, au contraire la fera croître, et sa vie de prière sera une force incomparable pour le service et l’évangélisation de ses frères ! Et cela aura des conséquences directes sur sa mission, si l’on en croit encore saint Vincent :« Si celui qui conduit les autres, disait-il à Antoine Durand, celui qui les forme, qui leur parle, n’est animé que de l’esprit humain, ceux-là qui le verront, qui l’écouteront, et s ‘étudieront à l’imiter, deviendront tout humains : il ne leur inspirera, quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, que l’apparence de la vertu et non pas le fond … il leur communiquera l’esprit dont lui-même sera animé … Au contraire, s’il est plein de Dieu, toutes ses paroles seront efficaces, et il sortira une vertu de lui qui édifiera … » (XI – 343).

Lorsque, répondant à l’appel du Christ, nous lui donnons notre vie par le sacerdoce ou la vie consacrée, nous le faisons avec l’intention et le propos fondamental de faire de Dieu le pôle qui oriente tous les projets et toutes les dimensions de notre vie. A cause de cela, le meilleur service que nous pouvons rendre aux hommes d’aujourd’hui, c’est d’être radicalement ce que nous devons être et que l’on attend de nous : des hommes de Dieu, avec Dieu, pour Dieu, et qui voient en toutes choses la présence de Dieu. D’ailleurs, s’il est évident que les hommes attendent le pain matériel, il est tout aussi évident qu’ils attendent aussi un pain essentiel qui rassasie la faim et qui sauve : le pain de Dieu !

Notre vocation de prêtres, de missionnaires, c’est donc, selon l’heureuse expression de Paul VI, d’être des « spécialistes de Dieu ». Non des spécialistes qui savent beaucoup sur Dieu ou qui peuvent en parler avec érudition, mais des spécialistes au sens de faire plus vivement l’expérience de Dieu en suivant le Christ, et en faisant de cette expérience le projet fondamental de leur vie. C’est ainsi que notre vie sera évangélisatrice, justement par sa façon d’être spéciale qui met Dieu au centre de notre existence… Parce que le milieu actuel n’est plus celui d’un christianisme collectif, K. Rahner disait : « Le croyant de demain, ou bien sera un « mystique », c’est-à-dire quelqu’un qui a expérimenté quelque chose, ou bien il cessera d ‘être croyant. » Cela n’est-il pas valable également pour « le croyant prêtre » ou le « croyant missionnaire » ?

Ceci dit, le prêtre peut être appelé, dans certains cas, à vivre sa mission en exerçant une profession ou une activité bénévole. Il sera par exemple, professeur, éducateur, infirmier, assistant social, permanent ou bénévole dans une association, ouvrier en usine, etc… Ce qui est important et décisif pour le missionnaire, c’est l’esprit et la motivation pour laquelle il a adopté telle profession ou telle activité. La profession, l’activité sont en elles-mêmes indifférentes ; elles sont et doivent être parfois, notre manière de nous insérer dans le monde, de vivre la mission. Cependant, elles ne peuvent en aucun cas être une manière de nous évader de notre véritable identité de prêtre, de missionnaire.

C’est pourquoi, il est important et essentiel pour le missionnaire de toujours se demander comment réaliser ce service. Autrement dit, il est essentiel de savoir s’il aide le autres en étant éducateur, infirmier, ouvrier en usine, etc., comme peuvent le faire tout autre éducateur, infirmier, assistant social, permanent. Il est essentiel de savoir s’il le fait à partir de sa situation de prêtre ou de missionnaire. Ou bien sa situation ne devra pas paraître. En ce cas-là, pourquoi est-il prêtre ? Est-il nécessaire d’être prêtre pour aider les autres ?

De toute façon, que l’on soit engagé dans la pastorale ordinaire ou dans une profession salariée ou bénévole, « sans une vie intérieur d’amour qui attire le Verbe, le Père, l’Esprit, il ne peut y avoir de regard de foi ; en conséquence, la vie perd progressivement son sens, le visage des frères devient terne, et il est impossible d’y découvrir le visage du Christ, les évènements de l’histoire demeurent ambigus, voir privés d’espérance, la mission apostolique et caritative se transforme en activités qui n’aboutissent à rien. » (Repartir du Christ. n°25)

Le Père Arrupe, ancien Général des Jésuites, disait : « Toute application du charisme et toute réforme doivent être réalisées par des hommes de grande stature spirituelle, d ‘un esprit surnaturel sans faille j Celui-ci comporte un zèle ardent -pour la gloire de Dieu et le service de l’Église, une humilité sincère, une obéissance à toute épreuve et une compréhension profonde de l’Evangile. » (L’espérance ne trompe pas. P.70)

Précisément, saint Vincent fait partie de ces hommes de grande stature : il a aimé les hommes parce qu’il a connu et aimé Dieu et voulu uniquement le servir. Ce Dieu, connu et fréquenté fidèlement dans l’oraison, l’a façonné pour en faire un géant de la Charité dont les réalisations audacieuses pour le service des pauvres n’ont pas fini de nous étonner.

Après un siècle ou le spiritualisme verbal a trop souvent servi d’alibi pour refuser de voir et de combattre l’injustice, la tentation est grande aujourd’hui de tomber dans l’excès inverse et, sous prétexte d’action efficace, de négliger, relativiser ou minimiser l’importance de l’oraison dans notre vie missionnaire. L’erreur serait d’autant plus grave que l’oraison est finalement la source de l’action. L’exemple des grands mystiques est là pour le prouver : que ce soit saint Bernard de Clairvaux, Thérèse d’Avila, Ignace de Loyola, pour n’en citer que quelques-uns. Ils rappellent à notre monde en pleine mutation que toute réforme revient essentiellement à creuser plus profondément dans les ressources non épuisées de la vie intérieure. Car, ce ne sont pas les hommes « en-dehors », perpétuellement extravertis, affectés par « le prurit » de l’activisme, qui font les réformes ; ce sont les hommes « en-dedans », c’est-à-dire ceux qui sont tellement habités par la présence à eux-mêmes et à Dieu, que c’est cette présence qui les a finalement habilités pour une réforme en profondeur.

En disant cela, il ne s’agit pas de relativiser ou même nier l’importance de l’engagement dans l’activité missionnaire ou dans une profession, bien sûr ! D’ailleurs saint Vincent nous enseigne à nous méfier de tout amour prétendu de Dieu qui en resterait à de pieux sentiments. Comme saint Jean, il sait que l’amour de Dieu ne se paie pas de mots et risque de n’être que pure tromperie s’il ne débouche sur l’amour effectif, toujours prêt à payer de sa personne pour l’amour de Dieu et du prochain. Des dehors édifiants et des pensées élevées ne sauraient suffire à la vérité de l’amour !Il disait donc à ses missionnaires : « Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages …Bien souvent tant d ‘actes d ‘amour de Dieu, de complaisance, de bienveillance, et d ‘autres semblables affections et pratiques intérieures d ‘un cœur tendre, quoique très bonnes et très désirables, sont néanmoins très suspectes, quand on n’en vient point à la pratique de l’amour effectif. » (Extrait d’entretien, n°25.)

Nous nous souvenons sans doute aussi comment Paul VI faisait un lien entre évangélisation et promotion humaine, développement, libération, dans l’exhortation apostolique « Annoncer l’Evangile ». Pour lui, il n’est pas possible de proclamer le commandement nouveau sans pro­ mouvoir, dans la justice et la paix, la véritable, l’authentique croissance de l’homme. Il disait dans son allocution pour l’ouverture de la troisième Assemblée Générale du synode des évêques (27 septembre 1974) : «Il est impossible d ‘accepter que l’œuvre d’évangélisation puisse ou doive négliger les questions extrêmement graves, tellement agitées aujourd’hui, concernant la justice, la libération, le développement et la paix dans le monde. Si cela arrivait, ce serait ignorer la doctrine de l’Evangile sur l ‘amour envers le prochain qui souffre ou est dans le besoin ».

Alors, dans notre vie missionnaire, s’agit-il de choisir l’amour affectif ou l’amour effectif, le spirituel ou le temporel ? Faux débat auquel répondrait sans doute saint Vincent en disant :

« Que les prêtres s’appliquent au soin des pauvres ; n’a-ce pas été l’office de Notre Seigneur et de plusieurs grands saints, qui n’ont pas seulement recommandé les pauvres, mais qui les ont eux-mêmes consolés, soulagés et guéris ? Les pauvres ne sont-ils pas les membres affligés de Notre Seigneur ? Ne sont-ils pas nos frères ? Et si les prêtres les abandonnent, qui voulez-vous qui les assiste ?De sorte que s’il s ‘en trouve parmi nous qui sont à la mission pour évangéliser les pauvres et non pour les soulager, pour remédier à leurs besoins temporels, je réponds que nous les devons assister et faire assister en toutes les manières, par nous et par autrui… Faire cela, c’est évangéliser par paroles et par œuvres, et c’est le plus parfait, et c ‘est aussi ce que Notre Seigneur a pratiqué et ce que doivent faire ceux qui le représentent d’office et de caractère, comme les prêtres ». (Entretien sans date, XI, 77)

Faire l’expérience de Dieu

Ceci dit, le plus important pour un prêtre, un missionnaire, ce n’est pas tant de « faire des choses » et « en faire beaucoup », mais de faire encore plus attention à la qualité évangélique de ce que nous faisons. Cela, pour que ce que nous faisons puisse être lu par les hommes et les femmes d’aujourd’hui, comme « Bonne Nouvelle » de Jésus Christ.

Dans l’Église, dans nos communautés missionnaires, on travaille beaucoup, avec une très grande générosité et une très grande bonne volonté, mais il semble parfois que ce qui compte le plus c’est tel ou tel travail, tel ou tel engagement pastoral. Conséquence de tout cela, on commence à développer ce qu’on pourrait appeler « l’épiderme de la foi », c’est-à-dire un christianisme sans intériorité. Cependant, c’est une certitude, nous aurons beau restructurer, moderniser, planifier nos différents engagements, nos communautés n’auront pas pour autant plus de force évangélique si elles ne font pas cette expérience fondamentale : l’expérience de Dieu.

C’est en regardant le Christ, en l’écoutant que nous pourrons connaître le Dieu invisible. Le Dieu de Jésus Christ se révèle à nous à travers l’Evangile de saint Luc et spécialement, les paraboles. Dans ces paraboles, Jésus exprime le mystère insondable de l’amour que Dieu a pour nous. Il le décrit avec des traits profondément humains qui disent le cœur du père, le cœur de Dieu. A travers toute sa vie, tout son enseignement, le Christ a voulu nous montrer l’amour de Dieu envers nous. Et c’est là l’expérience la plus importante que nous puissions faire dans notre vie ! C’est à partir de cette expérience que nous pourrons comprendre l’amour que Dieu a pour nous et le communiquer aux autres. Cette expérience est fondamentale pour un baptisé, un prêtre, un missionnaire, et elle change complètement son cœur et sa vie.

Une petite anecdote pour comprendre l’importance de cette expérience ! :

C’était à la fin d’un souper dans un château anglais. Un acteur de théâtre, célèbre, entretenait les hôtes en déclamant des textes de Shakespeare. Au cours de la soirée, il proposa qu’on lui suggère d’autres textes. Un prêtre assez timide demanda à l’acteur s’il connaissait le psaume 22. L’acteur répondit :« Oui, je le connais, mais je suis prêt à le réciter à une condition : qu’ensuite vous le récitiez vous-même. » Le prêtre fût un peu gêné, mais il accepta.

L’acteur fit une interprétation remarquable, avec une diction parfaite :« Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien, etc. » Vint alors le tour du prêtre qui se leva et récita les mêmes paroles du psaume. Quand il termina, il n’y eu pas d’applaudissements cette fois-là, mais un profond silence et des larmes qui perlaient sur certains visages.

L’acteur resta en silence pendant quelques instants, puis il se leva et dit : « Mesdames, messieurs, j’espère que vous vous êtes rendu compte de ce qui s’est passé cette nuit : moi je connaissais le psaume, mais cet homme connaît le Berger !… »

Oui, la crise actuelle de certaines images de Dieu ne signifie pas que la foi chrétienne devient invivable ! Non, il s’agit pour nous prêtres, missionnaires, de communiquer à nos contemporains l’expérience d’un Dieu Amour. La nouvelle culture qui est en train de surgir aujourd’hui est indifférente face à un Dieu « tout puissant ». Cependant :

Elle est capable de regarder et d’écouter des témoins et des chercheurs d’un Dieu au visage renouvelé. C’est-à-dire, des témoins :

  • D’un Dieu qui aime – ami de l’homme, humble serviteur de ses créatures, celui qui est venu chez nous, non pas pour être servi mais pour servir.
  • Un Dieu capable de compatir, de comprendre et d’accueillir tous les humains.
  • Un Dieu qui habite le cœur de chaque homme et accompagne chaque être humain dans son malheur.
  • Un Dieu qui souffre dans la chair de ceux qui ont faim et de tous les miséreux de la terre.

Le monde a besoin, aujourd’hui, de mystiques, de maîtres spirituels qui, par leur expérience, interpellent et éclairent ceux qui cherchent. « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins », disait Paul VI. Et il ajoutait :

« On répète souvent, de nos jours, que ce siècle a soif d ‘authenticité. A propos des jeunes, surtout, on affirme qu’ils ont horreur du factice, du falsifié, et recherchent par-dessus tout la vérité et la transparence. Ces « signes du temps » devraient nous trouver vigilants. Tacitement ou à grands cris, toujours avec force, l’on demande :

  • Croyez- vous vraiment à ce que vous annoncez ?
  • Vivez-vous ce que vous croyez ?
  • Prêchez-vous vraiment ce que vous vivez ?

Plus que jamais le témoignage de la vie est devenu une condition essentielle de l’efficacité profonde de la prédication. Par ce biais-là, nous voici, jusqu’à un certain point, responsables de la marche de l’Evangile que nous proclamons ». (Annoncer l’Evangile, n° 41, 76)

A nous donc de relever les défis ! Cela parce que, malheureusement, dans l’Église et dans nos communautés, on trouve des personnes qui font beaucoup de choses pour lesquelles on les respecte et quelquefois on les admire. Mais ils sont peu nombreux ceux qui apprécient ce qu’elles sont et leur façon de vivre ! L’Église n’est pas une ONG, même si l’engagement au service des démunis est une condition nécessaire pour rendre témoignage de l’Evangile !

Ce qui était nouveau chez le Christ, c’est qu’il annonçait Dieu lui-même, il le cherchait, il l’expérimentait, il le vivait. C’est pour cela qu’il fascinait et interpellait ceux qui le voyaient vivre. On l’admirait non seulement pour ce qu’il faisait, mais les gens se sentaient en harmonie avec ce qu’il était, ce qu’il expérimentait et ce qu’il vivait. Et c’est peut-être ce qui manque le plus dans notre Église et dans nos communautés. Il manque des personnes qui soient beaucoup plus que ce qu’elles font et qui suscitent chez ceux qui les voient vivre de la sympathie et le désir de vivre comme elles. Nous manquons de mystiques, de prophètes, de témoins !

On peut trouver aujourd’hui dans l’Église, chez les prêtres, des gestionnaires, des juristes, des canonistes, des théologiens, des sociologues, des spécialistes en ceci ou cela, et c’est très bien ! Il faut qu’il y en ait ! Cela peut être un atout intéressant pour la mission ! Cependant, peut-on dire qu’on y trouve non seulement des gens qui savent et qui font, mais aussi des gens qui rayonnent quelque chose, qui transmettent quelque chose, qui suscitent une espérance et l’envie de vivre ? Notre plus grande erreur aujourd’hui c’est, je crois, de vouloir remplacer par l’organisation, le travail, l’activité, ce qui ne peut naître que de la force de l’Esprit. Cet Esprit demandé, accueilli, contemplé et prié dans une vie spirituelle authentique.

« L’avenir de la mission – en Europe aussi – dépend en grande partie de la contemplation ».

C’est pourquoi, il est tellement important aujourd’hui de ne pas être des naïfs et de savoir discerner ! En effet, nous pouvons nous extasier à juste titre devant les réalisations du monde moderne ! Cependant il faut savoir que, si nos sociétés sont si créatives et efficaces, c’est parce que, bien des fois, elles dépossèdent les personnes. Elles leur prennent leur âme en les vidant de leur intériorité et de leur spiritualité. Et le malheur, c’est que l’on rencontre beaucoup de personnes très occupées et efficaces, mais qui ont perdu leur singularité et leur parole intérieure ! Or un homme qui ne s’habite plus lui-même devient l’homme du dehors, l’homme perdu, absent à ceux qui l’entourent, un homme malheureux qui rend malheureux les autres et ne sait plus communiquer avec les autres…

* * *Voilà quelques convictions qui m’habitent au sujet du prêtre et du missionnaire que nous devrions être aujourd’hui ! Ces convictions ont grandi en moi, à partir de mon expérience personnelle et communautaire, dans différents ministères en France et à l’étranger. Maintenant, pour terminer, je voudrai encore vous partager un texte de Madeleine Delbrel que j’ai médité souvent et qui peut-être vous aidera, vous aussi, à mieux vivre votre vocation de prêtres et de missionnaires ! C’est mon vœu le plus cher !

Ce que Madeleine Delbrel attendait des prêtres :

L’absence d’un vrai prêtre est, dans la vie, une détresse sans nom. Le plus grand cadeau qu’on puisse faire, la plus grande charité qu’on puisse apporter, c’est un prêtre qui soit un vrai prêtre. C’est approximation la plus grande qu’on puisse réaliser ici-bas de la présence visible du Christ…

Dans le Christ, il y a une vie humaine et une vie divine. Dans le prêtre, on veut retrouver aussi une vie vraiment humaine et une vie vraiment divine. Le malheur c’est que beaucoup apparaissent comme amputés soit de l’une, soit de l’autre.

Il y a des prêtres qui semblent n’avoir jamais eu de vie d’homme. Ils ne savent pas peser les difficultés d’un laïc, d’un père ou d’une mère de famille, à leur véritable poids humain. Ils ne réalisent pas ce que c’est vraiment, réellement, douloureusement qu’une vie d’homme ou de femme.

Quand les laïcs chrétiens ont rencontré une fois un prêtre qui les a « compris », qui est entré avec son cœur d’homme dans leur vie, dans leurs difficultés, jamais plus ils n’en perdent le souvenir.

A condition toutefois que, s’il mêle sa vie à la nôtre, ce soit sans vivre tout à fait comme nous. Les prêtres ont longtemps traité les laïcs en mineurs ; aujourd’hui, certains, passant à l’autre extrême, deviennent des copains. On voudrait qu’ils restent pères. Quand un père de famille a vu grandir son fils, il le considère toujours comme son fils : un fils, homme.

On a besoin également que le prêtre vive d’une vie divine. Le prêtre, tout en vivant parmi nous, doit rester d’ailleurs.

Les signes que nous attendons de cette présence divine ?

  • La prière : il y a des prêtres quon ne voit jamais prier (ce qui s’appelle prier)!
  • La joie : que de prêtres affairés, angoissés !
  • La force : le prêtre doit être celui qui tient. Sensible, vibrant, mais jamais écroulé !
  • La liberté : on le veut libre de toute formule, libéré de tout préjugé !
  • Le désintéressement : on se sent parfois utilisé par lui, au lieu qu’il nous aide à remplir notre mission !
  • La discrétion : il doit être celui qui se tait (on perd espoir en celui qui nous fait trop de confidence) !
  • La vérité : qu’il soit celui qui dit toujours la vérité !
  • La pauvreté : c’est essentiel. Quelqu’un qui est libre vis-à-vis de l’argent ; qui ressent comme une « loi de pesanteur » qui l’entraîne vers les plus petits, vers les pauvres !
  • Le sens de l’Église enfin : qu’il ne parle jamais de l’Église à la légère, et comme étant du dehors ! Un fils est tout de suite jugé, qui se permet de juger sa mère…

Mais souvent une troisième vie envahit les deux premières et les submerge : le prêtre devient l’homme de la vie ecclésiastique, du « milieu clérical » : son vocabulaire, sa manière de vivre, sa façon d’appeler les choses, son goût des petits intérêts et des petites querelles d’influences, tout cela lui fait un masque qui nous cache douloureusement le prêtre, ce prêtre qu’il est sans doute demeuré par derrière…

L’absence d’un vrai prêtre dans une vie, c’est une misère sans nom, c’est la seule misère !

signature 🔸

L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins

Paul VI

http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/ccscrlife/documents/rc_con_ccscrlife_doc_20020614_ripartire-da-cristo_fr.html

C’est à une Église en prière qu’est accordé le don de l’Esprit !


La joie du Christ, Bonne Nouvelle, soit toujours avec nous !

Alger, 3 mai 2016 En la fête de St Philippe et St Jacques

C’est d’Alger où je suis en visite que je vous transmets ces quelques nouvelles J’ai eu la joie de célébrer ce 30 avril la fête du diocèse d’Alger: Notre Dame d’Afrique et de retrouver des visages connus. Je n’ai pu malheureusement rester à la 1ère rencontre mariale islamo-chrétienne, étant invité dans une famille et à une fête du ‘savoir, de la science’ avec l’association ‘El Nour’ (la Lumière) au milieu d’enfants et de femmes qui apprennent à lire et à écrire.

1. Quelques nouvelles de nos confrères :

Le P. Mathew KOCHUPARAMBIL de la communauté de Villepinte, a perdu son papa début d’avril. Il avait eu la chance de pouvoir le voir et d’être à ses côtés au moment de son départ vers le Père. Mathew a participé aussi à une rencontre de sa province. Nous continuons de l’accompagner de notre prière fraternelle ainsi que sa famille.

Le P. Claude LAUTISSIER  de la Maison Mère, a un genou tout neuf qui lui permet de se déplacer avec plus d’aisance même s’il se fait aider, pour l’instant, de deux cannes. Il est toujours dans un suivi médical au niveau cardiaque. Le P. Stan KOTEWIC de Valfleury a dû être amputé d’une jambe (en dessous du genou) suite à des problèmes de circulation sanguine. Je l’ai rencontré vendredi dernier et je l’ai trouvé serein, courageux dans cette épreuve, confiant pour la suite. Il doit rejoindre une maison de repos à Chavannes près de St Chamond où il lui sera confectionné une prothèse et où il fera de la rééducation. Le P. Jean-François DESCLAUX, après des ennuis de santé au niveau cardiaque et une convalescence à Lyon, a retrouvé sa maison. De même, le P. Jean-Pierre RENOUARD qui a subi une intervention au niveau de ses cordes vocales. Il y a un mieux.

Nous nous réjouissons des améliorations qu’ils connaissent et continuons de les soutenir par notre prière et notre amitié. Prenons soin de notre santé. Elle est un bien précieux qui nous permet d’être au monde et présent à nos frères.

2. Visites de communautés

Je poursuis, avec Pierre l’assistant, la visite des communautés et j’y trouve un réel plaisir. Découvrir des réalités humaines, des histoires, des situations, des lieux d’apostolat, faire davantage connaissance avec les confrères, c’est une belle richesse et c’est encourageant. Savoir accueillir une réalité concrète et non idéalisée,  accepter les limites, les difficultés rencontrées, se réjouir des réalisations, entendre des appels, des souhaits, prier et célébrer ensemble c’est s’enrichir. Tout cela m’est bénéfique et m’éclaire.

Ce lundi 26 avril, avec Frédéric P. conseiller, j’ai rendu visite à notre confrère Jack Y. à Rome. Nous avons pris le temps de l’écouter et de comprendre la situation passée et actuelle. Nous avons aussi abordé d’autres points pratiques……durant la semaine il rencontrait quelques hauts responsables de l’Eglise. Nous avons eu la joie de partager ensemble un repas avec les confrères de la maison provinciale : Jean Landousies (qui vient de changer de décennies) et Patrick Issomo. Moment convivial qui fait du bien. Jack salue fraternellement les confrères de la Province.

3. Rappels

La prochaine rencontre des supérieurs se tiendra à la Maison Mère le 11 mai prochain. Nous continuerons à travailler le Projet Provincial autour de la notion de la Nouvelle Evangélisation et de l’itinérance.

  • Profitez de vous inscrire auprès  de vos supérieurs pour la retraite de fin août, animée par le P. Vernaschi à l’abbaye de Solignac.
  • Transmettez  leur aussi un exemplaire de votre testament qu’ils pourront remettre à l’économe provincial

4. Calendrier du visiteur

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Le Cénacle : Passage nécessaire ! Lieu de conversion, de naissance.

La fête de l’Ascension met un terme aux apparitions de Jésus Ressuscité à ses amis. Ils se sont retrouvés entre eux. Ils sont entrés dans une nouvelle relation avec lui. Ils ont accueilli le don de sa Paix, paix qui les a réconciliés avec eux-mêmes. Ils ont accueilli la confiance de Christ. Ils ont fait une expérience unique de la présence de leur Seigneur qu’ils retrouvent dans la prière, dans leur rencontre fraternelle régulière. Jésus s’élève vers son Père d’où il est venu et il leur demeure présent. Eux se retrouvent au Cénacle.

Le Cénacle c’est se retrouver ensemble avec Marie dans une prière commune en préparation d’accueil de l’Esprit ; temps de l’attente qui est celui de la maturation. Cette attente ne peut se faire sans Marie. Demander l’Esprit ne peut se faire sans la présence de Marie. Elle a été prise sous son ombre et c’est par lui qu’elle a façonné, donné un corps à Jésus pour nous le donner, pour que nous le touchions de nos mains, pour que nous le voyions de nos yeux, l’entendions de nos oreilles, que nous goûtions la joie de sa présence. Marie nous a été donnée pour Mère. Prenons-la chez nous.

Le Cénacle est la matrice dans laquelle nous sommes façonnés. Nous sommes le fruit des entrailles de Marie ; elle nous met au monde comme fils ; elle nous fait à l’image de son 1er né, dans l’Esprit. C’est là, dans cet être-ensemble avec Marie que nous sommes formés pour sortir au grand jour sur les routes des hommes d’aujourd’hui et leur faire découvrir les merveilles de Dieu dans leur vie et s’en réjouir avec eux. Matrice d’où sort l’Eglise audacieuse, joyeuse, qui se risque.

Nous-mêmes comme Province, prenons le temps de nous retrouver en communauté dans le Cénacle. Prenons Marie avec nous. Elle connaît l’action transformatrice de l’Esprit en elle ; elle nous partage son expérience, elle nous entraine dans cette expérience. Prenons avec nous le Projet Provincial, c’est notre écriture qui doit s’incarner dans une proximité aux Pauvres renouvelée, dans des engagements précis pour une promotion de l’homme dans sa totalité.

Avoir le désir d’une Pentecôte pour la Province ; désirer sortir, devenir itinérants pour témoigner du Christ, de sa force de Vie ; désirer être guéris de nos peurs, de nos méfiances, des nos enfermements ; désirer changer quelque chose dans notre manière de vivre notre charisme, oser d’autres chemins. Désirer et avoir la volonté de s’y engager. Ensemble.

Allons au Cénacle. Prenons Marie avec nous. Supplions-la de demander à son Fils de nous revêtir de l’Esprit pour changer notre écoute des personnes, de leurs situations, pour changer notre présence au monde, en fidélité à l’intuition de St Vincent que nous fêterons d’ici quelques mois.

Le Cénacle passage nécessaire pour naitre comme missionnaires audacieux. Heureux. Fraternels. Le cénacle est le lieu où Jésus nous confirme dans notre rôle de témoins. Bon temps dans la salle haute, le Cénacle, vers Pentecôte. Joyeuse conversion.

C’est à une Eglise en prière qu’est accordé le don de l’Esprit !

P. Christian Mauvais,
cm Visiteur de la Province de France ♦

C’est à une Église en prière qu’est accordé le don de l’Esprit !

P. Christian MAUVAIS

Sainte Louise de Marillac, femme de Miséricorde


Sainte Louise de Marillac, femme de Miséricorde

Retranscription de la conférence de Sr Stanisawa fdlc

Bonjour à vous tous et à toutes!

Merci beaucoup pour cette invitation. Je ne suis pas venue ici comme une spécialiste de la spiritualité vincentienne mais comme une des filles de Saint Vincent et de Sainte Louise, et je voudrais vous partager un peu mon expérience et les fruits de ma prière et de mes méditations.

Notre vie est jalonnée par des dates et des événements. Souvent, nous consultons nos agendas pour bien organiser notre travail, nos rencontres ; pour ne pas oublier les fêtes de nos proches et pour, tout simplement, nous ordonner dans notre vie de tous les jours. Je suis sure que le 14 février a été bien noté pour ne pas oublier à venir a u Ressourcement Vincentien.

En feuilletant notre agenda nous voyons que depuis le 8 décembre 2015, l’Eglise est en train de vivre l’Année de la Miséricorde Divine. Nous sont passés par la Porte Sainte et nous sommes entrés dans un nouvel espace spirituel, pour marcher jusqu’au 20 novembre 2016 à la suite de Jésus-Christ qui

est le visage de la miséricorde du Père. » (1) – comme le rappelle le Pape François dans le document publié à cette occasion, dans la BULLE D’INDICTION DU JUBILÉ EXTRAORDINAIRE DE LA MISÉRICORDE (Misericordiae Vultus) : En cette fête de l’Immaculée Conception, j’aurai la joie d’ouvrir la Porte Sainte. En cette occasion, ce sera une Porte de la Miséricorde, où quiconque entrera pourra (écoutons bien) faire l’expérience de l’amour de Dieu qui console, pardonne, et donne l’espérance. (3)Une Année Sainte extraordinaire pour vivre dans la vie de chaque jour la miséricorde que le Père répand sur nous depuis toujours. …, (alors) laissons-nous surprendre par Dieu. (25)

et faire l’expérience de l’amour de Dieu qui console, pardonne, et donne l’espérance. (N°3) Les chemins de notre vie ne sont pas toujours clairs. Nous avons besoin de quelqu’un pour nous guider, et ce quelqu’un nous pouvons le trouver parmi les saints : L’Eglise vit la communion des saints. (25) Nous connaissons beaucoup de saints. Rappelons-nous, par exemple : dans la Chapelle de la Médaille Miraculeuse nous sommes entourés de Saints. Jésus lui-même, Il est là, ainsi que la Sainte Vierge qui a honoré ce lieu par ses Apparitions, saint Vincent de Paul est là, Sainte Catherine Labouré, et aussi Sainte Louise de Marillac. C’est cette dernière, la Fondatrice de la Compagnie des Filles de la Charité, que je vous propose aujourd’hui comme guide, car elle a beaucoup d’expérience.

Justement, elle peut nous aider à « faire l’expérience de l’amour de Dieu qui console, pardonne, et donne l’espérance. » (n°3). Louise de Marillac est née le 12 août 1591 à Paris.

Elle est passée par différentes étapes dans sa vie, qui n’était pas du tout facile :

  1. Enfant et jeune fille
  2. Epouse, mère et grand-mère
  3. Au service des plus pauvres dans la Confrérie de la Charité
  4. Fondatrice des Filles de la Charité avec Saint Vincent de Paul

Aujourd’hui, nous ne pouvons pas étudier toute la biographie de Sainte Louise, mais je vous invite à relire avec moi quelques événements de sa vie, pour constater trois aspects : comment Louise accueillait, vivait et transmettait l’Amour de Dieu au quotidien. Comment elle « a fait l’expérience de l’amour de Dieu qui console, pardonne, et donne l’espérance. ». Louise – « femme de Miséricorde ». Qu’est-ce que cela veut dire ? J’ai envie de répondre tout simplement : elle est une femme de Miséricorde parce qu’elle aimait, qu’elle était bonne, pleine de tendresse et de compassion, compréhensive et douce …: dans ses gestes, dans ses actions et dans ses paroles… Mais ce n’est pas tout. La réponse n’est pas si simple. La vie est plus exigeante. Allons donc plus loin…

Louise désirait connaître et accueillir la miséricorde et le pardon de Dieu. Pourquoi ? Parce que, souvent, elle se sentait coupable, par exemple: à cause du mystère de sa naissance, des difficultés avec son fils, des mauvais exemples qu’elle s’imaginait donner aux Filles de la Charité, etc.

I. Enfant rejetée par sa famille

Même si Louise faisait partie d’une grande famille : les « de Marillac », son enfance a été marquée par la souffrance : elle a ignoré qui était sa mère. Le mystère qui entourait sa naissance l’a écrasée et a été pour elle une source de grande souffrance. Elle était profondément aimée par son père mais éloignée, rejetée par le reste de sa famille.

*au Couvent des Dominicaines de Poissy

D’abord, encore petite, Louise a été placée par son père au couvent des Dominicaines de Poissy où habitait sa grand-tante. En utilisant le langage d’aujourd’hui, nous pouvons dire, qu’elle a été placée dans une maison d’enfants. Louise a su bien profiter de ce temps de formation. A Poissy elle a été formée à la piété et elle y a reçu une très bonne et complète éducation.

*« une bonne fille pauvre »

Mais, après la mort de son père, elle avait13 ans, Louise a dû quitter le couvent, et a été placée dans un foyer, toujours séparée de la famille…Louise a 13 ans ; elle sait, elle comprend… En elle la blessure s’élargit ; c’est la vocation à la souffrance qui s’affirme. La dame responsable de ce foyer la préparait à mener une vie familiale ainsi qu’aux différents travaux domestiques. Ici, nous avons une bonne occasion de voir que Louise avait bon coeur et un esprit pratique. Le foyer était pauvre, la dame avait beaucoup de peine à le faire subsister. Alors Louise se montre inventive et créative. Vite, elle trouve le moyen de l’aider : à ses compagnes, elle propose de faire du travail à domicile pour gagner de l’argent.

Comment ne pas admirer cette enfant qui donne du bien-être par son travail à une personne qui, pour elle, est étrangère ! Dans ce foyer, Louise trouve la paix, mais elle souffre toujours. Un jour elle a compris qu’elle n’était pas comme les autres. Elle aurait pu se révolter, mais ce n’était pas son style. Elle ne se révolte pas mais elle souffre, comme pliée sous un fardeau reçu mystérieusement de son berceau.

Il est très fréquent de voir les enfants, nés de mère inconnue, qui sont persuadés de ne pas mériter d’être aimés. Ils se perçoivent comme des êtres sans valeur. Il a fallu du temps à Louise de Marillac pour dépasser le regard très négatif qu’elle portait sur elle-même. Elle se sentait même « abandonnée de Dieu… ». Tous ces sentiments la rendaient malade. Louise se sentait coupable et désirait connaître le pardon de Dieu.

Elle cherchait Dieu et son vrai visage. Et nous savons que Dieu vient toujours à la rencontre de l’homme. Louise l’a cherché à sa façon, selon son tempérament et dans le contexte de son époque. D’abord, Dieu était pour elle plutôt un Dieu sévère et exigeant. Dès son enfance elle a eu le goût et la facilité de la méditation. Et cela l’aidait beaucoup. En cherchant Dieu, elle priait et méditait. La réflexion sur le Sacrement de Baptême reçu le jour de sa naissance lui a fait prendre conscience qu’en cet instant elle était devenue l’enfant de Dieu. Elle a compris alors qu’elle était aimée, aimée de Dieu, de ce Dieu qui est plein de douceur et de tendresse.

Peu à peu le regard de Louise change. Sans trop s’en rendre compte, elle était en train d’accueillir l’Amour de Dieu, de Dieu qui est le Père des orphelins, de Dieu qui, dans sa Miséricorde, est en même temps le Père et la Mère. Louise commence à faire l’expérience de l’amour de Dieu qui console, qui pardonne, et qui donne l’espérance.

Un jour elle a écrit :

Je soussignée, en la présence de Dieu éternel, (j’ai) considéré que, au jour de mon baptême je fus vouée et dédiée à mon Dieu pour être sa fille, et … (j’ai considéré) aussi l’immense miséricorde de l’amour et la douceur avec laquelle ce très bon Dieu m’a toujours maintenue dans le désir de le servir …
(Acte de Protestation E. 692)

Grâce à la prière et à l’esprit de foi, Louise commence à accueillir et à vivre la Miséricorde de Dieu dans son coeur. Enfin elle se sent aimée par Dieu. Plus tard, elle transmettra son expérience aux plus pauvres. Grâce à sa propre expérience, Louise était très sensible au regard porté sur les nombreux « enfants trouvés », dont elle assurera l’éducation avec les Filles de la Charité. Par leur Baptême, ces enfants sont devenus, eux aussi, enfants de Dieu. Comme Vincent de Paul, Louise combattra avec force l’opinion de son époque qui ne voyait en eux que des enfants du péché. Quelle belle action de Dieu Miséricordieux dans la vie de Sainte Louise ! Passons maintenant à la deuxième étape de sa vie.

II. Epouse et mère

A. Mariage forcé contre son gré

Louise est une fille belle, pieuse et cultivée. La famille décide de la marier. Antoine Le Gras, l’un des secrétaires de la Reine, devient son époux. Le nouveau foyer se sentait porté par la faveur et l’espérance. Les parents se réjouirent à la naissance de leur fils Michel. Louise était heureuse, mais Antoine tombe malade, son tempérament se modifie, il devient irritable, difficile à vivre pendant 4 ou 5 ans. C’était pour Louise une croix très lourde. Elle ne comprenait pas le changement de caractère de son mari, devient triste, angoissée, s’enferme dans sa chambre et se réfugie dans la prière.

Dans sa méditation quotidienne, elle contemple le Christ, plein de tendresse et de compassion, pour tous ceux qu’il rencontre. Elle apprend de Jésus comment accepter la douleur et elle accueille la Miséricorde de Dieu, sa patience, sa douceur pour pouvoir vivre ces mêmes vertus et les transmettre à son mari. Elle ouvre son coeur et, malgré ses doutes et ses crises, elle le soigne avec amour. Elle l’assiste et se sent utile. Elle a eu la consolation de le voir de plus en plus calme. Jésus la console. Elle remarque qu’il y a une grâce spéciale pour les malades dans la charité envers eux.

Dans une de ses lettres elle partage (au père Hilarion Rebours): « J’étais seule avec lui pour l’assister dans ce passage si important, et il témoigna tant de dévotion…son esprit était attaché à Dieu ». Antoine lui a demandé de prier pour lui. Louise disait que ces paroles étaient à jamais gravées dans son coeur. Voilà comment Louise accueille, vit et transmet la Miséricorde de Dieu, sa douceur, sa tendresse et sa patience dans les situations très concrètes de sa vie quotidienne, d’abord envers les plus proches : son mari et aussi son fils Michel.

B. Relation avec son fils

Dès la naissance de Michel, Louise était très préoccupée. Saura-t-elle nourrir, élever ce tout petit enfant un peu prématuré ? Qui va pouvoir la conseiller ? Elle n’a ni mère, ni belle-mère. Michel a 12 ans quand son père meurt. Il devient de plus en plus instable. A la moindre réaction de Michel, à chaque problème de santé, Louise s’inquiète. Elle aime tant son fils qu’elle voudrait le savoir toujours heureux. Louise désire que Michel devienne prêtre. Les années passent et Michel se sent mal à l’aise face à son avenir.

Quel déchirement pour Louise lorsqu’elle apprend que son fils préfère se donner la mort plutôt que d’être contraint de devenir prêtre ! Peu après, Michel, au cours d’une discussion assez violente avec sa mère, lui annonce brutalement sa décision: il ne veut pas devenir prêtre. C’est un moment très dur pour la mère. Il faudra du temps à Louise pour reconnaître qu’elle doit laisser à son fils toute liberté de choisir son orientation de vie. Durant de longs mois, elle souffre et se culpabilise.

Sa souffrance devient plus intense lorsque Michel disparaît de Paris. Il est parti vivre à la campagne avec une fille qu’il souhaitait épouser. L’absence se prolonge près de 6 mois. Louise, malgré tout, retrouve son fils avec joie. Comme le père de l’enfant prodigue, elle lui ouvre largement les bras.

Quelques mois plus tard, sentant l’atmosphère détendue, elle souhaite avoir une explication avec son fils. Celui-ci ne le supporte pas, il claque la porte et disparaît à nouveau. Quelle souffrance pour cette mère qui a une grande affection pour son fils. Comme beaucoup de mères angoissées et meurtries, Louise n’a pas su dire à son fils tout cet amour qui brûle au fond de son cœur. Peut-être, ses paroles ont été maladroites, dites avec trop d’ardeur et elles ont été très mal reçues.

Et dans cette situation encore, la contemplation du mystère de la mort de Jésus sur la Croix l’aide beaucoup. Louise regarde la Vierge Marie qui a vécu l’échec apparent de son Fils et Elle ne s’est pas culpabilisée. Louise réfléchit sur ce qu’elle considère comme un échec dans l’éducation de son fils. Elle reconnaît qu’elle s’est montrée une mère très sensible, voire captative. Son attitude peut s’expliquer par toute la souffrance vécue et peu partagée durant sa propre enfance. Louise aimait son fils, l’accueillant avec ses manques, ne le rejetant pas lorsqu’il brisait son coeur de mère. Cela, c’est la miséricorde ! En apprenant à respecter la liberté de Michel, elle s’est libérée elle-même, comprenant que l’amour seul est source et finalité de cette liberté. 

Alors, Dieu la console et lui donne l’espérance. En janvier 1650, a été célébré le mariage de Michel. L’année suivante, Louise se réjouie de la naissance de sa petite-fille Louise-Renée.

III. Au service des plus pauvres

Louise de Marillac, femme de piété profonde, puisait en l’Eucharistie la force et la lumière. C’est justement le jour de la Pentecôte 1623, durant la Messe à l’église Saint Nicolas des Champs, qu’elle a reçu une grâce extraordinaire, un éclair spirituel qui perce les ténèbres et qui oriente l’avenir, mais qui demande, par la suite, un engagement personnel. En ce dimanche de Pentecôte, Louise retrouve la certitude de la foi. Sa mission lui est précisée. Le Seigneur lui fait comprendre qu’elle sera en une communauté consacrée au service des Pauvres. Elle a compris que l’amour de Dieu ne peut se limiter à une pure expérience spirituelle, il doit prendre corps dans une charité active auprès du prochain.

Louise ne parle pas beaucoup de la Miséricorde de Dieu, mais elle la découvre, grâce aussi à la rencontre avec Saint Vincent de Paul qui l’oriente vers le service des plus pauvres. Vincent de Paul devient son nouveau directeur spirituel. Il l’accueille avec patience et bonté, il l’aide à se décentrer d’elle-même et à s’ouvrir aux autres. Il découvre chez Louise une riche personnalité qui ne demande qu’à s’épanouir. Il lui demande d’abord de préparer des vêtements pour les pauvres.

Dans les villes et villages où il prêche la mission, Monsieur Vincent regroupe des femmes bénévoles pour visiter les pauvres malades. Ces associations s’appellent « Confréries de la Charité ». Elles se multiplient ; certaines sont très vivantes, d’autres rencontrent des difficultés. Vincent se rend compte que, pour maintenir la ferveur de ces groupes dans les services rendus aux pauvres, des visites régulières sont nécessaires. Il a en Louise de Marillac la personne qui lui faut. Et, à partir du mois de mai 1629, Louise commence à parcourir les routes de la France pour visiter les Confréries en vue d’un meilleur service des plus pauvres. Elle réunit les membres de l’association, les encourage dans leur travail, réanime leur ferveur. Si cela lui parait être nécessaire, elle réajuste le règlement. Elle visite elle-même les malades, rencontre les petites filles pauvres sans instruction et s’efforce de leur trouver une maîtresse d’école. Son enthousiasme était très communicatif.

* Fondatrice des Filles de la Charité avec Saint Vincent de Paul

Un jour, une fille de la campagne, Marguerite Naseau, vient trouver Vincent pour être employée aux tâches les plus basses que ne pouvaient assurer les dames des Confréries. Elle s’est fait, dans son amour tout évangélique, la servante des plus délaissés. Son exemple a été communicatif. C’est ainsi qu’est née la Compagnie des Filles de la Charité.

Le 29 novembre 1633, Louise accueille, dans sa propre maison rue Saint Victor à Paris, quelques filles de villages qui servent dans les Confréries de la Charité. C’est le début de la Compagnie des Filles de la Charité. D’emblée, Louise se sent responsable de la formation de ces filles, tant au plan humain qu’au plan spirituel. D’abord elles prennent soin des pauvres malades chez eux, dans les villes et les campagnes, puis, au fur et à mesure des besoins, celui des malades dans les hôpitaux, des petites filles à instruire, des enfants trouvés, des prisonniers, des soldats blessés, des réfugiés, des personnes âgées, des malades, et autres… Le sceau de la Compagnie avec la phrase qui dit : « La Charité de Jésus crucifié nous presse », exprime l’unité profonde avec la Charité de Jésus Christ, qui anime et enflamme le cœur de la Fille de la Charité. Louise s’efforce d’enseigner aux Sœurs le projet de cette nouvelle communauté : “se consacrer à Dieu et vivre en communauté pour servir le Christ dans les pauvres“. Pour ces jeunes, il n’était pas toujours facile de vivre ensemble quotidiennement, de servir avec douceur et amabilité des malades difficiles, de se retrouver chaque jour pour prier. Louise les accompagne, les aide personnellement et aussi par ses lettres. Ses lettres sont à la fois un soutien pour toutes les Sœurs qui sont parties loin de Paris et, lorsque cela est nécessaire, elles sont aussi un rappel de la finalité de la Compagnie. Si les Sœurs ne sont pas tout à fait fidèles, elle se sent coupable de ne pas leur donner un bon exemple.

Au long des jours souvent surchargés, Louise de Marillac constate que de nombreux pauvres sont soulagés par les Filles de la Charité. Combien d’enfants ont pu vivre grâce aux dons des Dames de la Confrérie de Hôtel Dieu, chargées de cet œuvre et aux soins attentifs des Sœurs éducatrices. Louise perçoit que toutes ces femmes portent une vraie attention à la souffrance de ceux et celles qu’elles rencontrent. Une forte certitude l’habite progressivement : Dieu a pitié de tous ceux qui souffrent, Dieu n’abandonne pas le pauvre et le pécheur.

Sans crainte, elle demande aux Filles de la Charité au service des galériens, des soldats blessés, des mendiants, etc., de respecter et d’aimer chaque personne créée à l’image de Dieu et réconciliée par le Christ mort et ressuscité. Elle leur demande de savoir découvrir et faire jaillir la petite étincelle de divinité qui réside au fond de chacun. A une Sœur elle a écrit :

Pour l’amour de Dieu, ma chère Sœur, pratiquez une grande douceur envers les pauvres et tout le monde; et essayez de contenter autant de paroles que d’actions; cela vous sera facile si vous conservez une grande estime de votre prochain…

En 1638, elle entreprend, à l’appel de Vincent, une lutte concrète contre le fléau de l’abandon d’enfants. Tous les deux s’y engagent totalement avec ce qui fait leur richesse et leur force, leur amour du prochain et leur esprit pratique. Louise découvre la Miséricorde de Dieu davantage encore en voyant que les pauvres souffrent beaucoup de la faim pendant la guerre, mais que Dieu ne les abandonne pas : en effet, malgré les obstacles, les dames de la Charité arrivent à les nourrir. Louise, elle aussi, se sent pauvre mais elle devient encore plus sûre que, pour elle également, Dieu est Miséricorde. Elle connaît sa propre faiblesse, sa tendance à s’arrêter sur ce qui lui paraît mauvais en elle, mais elle réalise davantage que tout être humain est aimé de Dieu. Elle médite la vie de Jésus qui, tout au long de sa vie publique, proclame – par ses paroles et par ses actes – que Dieu accueille toute personne, sans s’arrêter à sa faute, à ses erreurs, à ses infidélités. Quel réconfort !

CONCLUSION

Louise a découvert personnellement cette tendresse et cette bonté de Dieu, cet amour qui rejoint l’autre au plus profond de son être, qui fait confiance au-delà de ce que l’homme pouvait espérer. Comme son attention se concentre sur Dieu et les pauvres, elle se décentre tout naturellement de sa propre culpabilité. Alors elle peut accueillir la bonté de Dieu qui ne se lasse pas de faire confiance. Elle comprend combien Dieu l’invite à s’accepter avec ses limites et ses qualités. La découverte de la Miséricorde de Dieu va de pair avec la reconnaissance de son péché. Ce que Louise regardait en elle comme fautes devient source d’humilité et elle peut écrire :

Me confiant en l’infinie miséricorde de mon Dieu, je lui demande pardon de tout cœur

Le regard sur son péché ne la trouble plus, car elle a compris l’immense bonté de Dieu qui, sans cesse, pardonne et appelle à l’Amour. Elle se transforme en femme paisible et calme. Ayant appris à reconnaître la grandeur de tout homme, Louise apprend à s’aimer au-delà de toutes les misères qu’elle regarde en elle. Elle devient plus libre et s’engage de plus en plus dans le service des pauvres.

Louise de Marillac a fait l’expérience de la miséricorde de Dieu

  • pour elle-même, dans ses difficultés
  • pour les pauvres à travers les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles.

Aujourd’hui, le Pape François a un grand désir que le peuple chrétien réfléchisse sur les oeuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. Ce sera une façon de réveiller notre conscience, souvent endormie face au drame de la pauvreté, et de pénétrer toujours davantage le coeur de l’Evangile, où les pauvres sont les destinataires privilégiés de la miséricorde divine. La prédication de Jésus nous dresse le tableau de ces oeuvres de miséricorde, pour que nous puissions voir si nous vivons, oui ou non, comme ses disciples… et comme Louise de Marillac.

En souvenir de cette réflexion je vous offre l’image de Jésus « Sacré-Coeur» peinte par Ste Louise de Marillac. Au dos de cette image vous trouvez les oeuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. Cela peut nous aider dans notre réflexion personnelle qui doit mener toujours vers l’action concrète. Louise de Marillac a bien compris et accompli ces oeuvres en servant Jésus Christ dans la personne des pauvres, par elle-même, ainsi que par les Soeurs et les laïcs qu’elle a formés.
Sr Stanisawa fdlc ♦

Louise a découvert personnellement cette tendresse et cette bonté de Dieu, cet amour qui rejoint l’autre au plus profond de son être.

Sr Stanisawa
Images :

Redécouvrons *les oeuvres de miséricorde corporelles:

1) donner à manger aux affamés,
2) donner à boire à ceux qui ont soif,
3) vêtir ceux qui sont nus,
4) accueillir les étrangers,
5) assister les malades,
6) visiter les prisonniers,
7) ensevelir les morts.

*les œuvres de miséricorde spirituelles:

1) conseiller ceux qui sont dans le doute,
2) enseigner les ignorants,
3) avertir les pécheurs,
4) consoler les affligés,
5) pardonner les offenses,
6) supporter patiemment les personnes ennuyeuses,
7) prier Dieu pour les vivants et pour les morts.

La Création entre Croyants


La Création entre Croyants

Qu’il est bon de se retrouver dans ce collège d’Aubervilliers, Notre Dame des Vertus de la Seine Saint Denis pour permettre aux collégiens de réfléchir le mystère de l’Univers. Nous avions déjà eu ce même bonheur au collège Sainte Marie à Stains, ville du même département si souvent stigmatisé à tort par les médias.

Semaine après semaine nous continuons donc nos missions sur le thème principal cette année : la Création. Ici notre public est vraiment international et interreligieux : Hindous ; Bouddhistes ; Juifs ; Chrétiens ; Musulmans et … quelques rares non croyants ou athées (ils sont l’exception !). Oui qu’il est bon de se trouver devant un public de croyants pour aborder ce si grand mystère qu’est notre Univers ; l’originalité de cette planète si fertile et se laisser interroger sur son origine et sa raison d’être.

Pour une fois nous n’avons pas à prouver l’existence de Dieu, elle est évidente et acquise. Qu’il est bon de ne pas avoir à se justifier à tout instant de nos prérequis avant d’avancer un argument. Qu’il est bon de ne pas avoir à calculer chaque mot, chaque notion à aborder pour savoir si ça va heurter ceux qui se disent athées ! Car dans ces cas là, ils se retirent de la discussion, sont dédaigneux et quelque peu hautain lorsque nous évoquons notre Créateur !

Nous avons donc notre base commune que Dieu est le Créateur de l’Univers et de tout ce qui existe. Mais la foi ne résout pas tout, il va falloir batailler sur certains points quelque peu épineux.

Sous forme de questions / réponses je les amène à bien prendre conscience de la grandeur de ce monde qui est infini « imagine, ça ne se termine pas, mais en plus il n’y a ni haut, ni bas ! un truc de fou ! » Cela les déstabilise quelque peu, car le savoir intellectuellement est une chose mais tendre à l’intégrer en soi est une autre paire de manches ! Il faut laisser quelque peu le silence pour que ça descende jusqu’au fond de notre être ! Pour continuer leur déstabilisation je leur donne quelques autres données basiques de notre planète : Une journée, c’est 24h00, le temps nécessaire pour que la Terre fasse une fois un tour sur elle-même. Là, elle tourne à 1800 km / heure, le TGV est un tortillard. Puis il lui faut un an pour faire une fois le tour du soleil, et là nous tournons à 30km seconde : un truc de fou. Enfin ce n’est pas fini, le soleil n’est pas fixe dans l’Espace, lui et tout le reste des autres planètes et étoiles tournent aussi, il leur faut 225 millions d’années pour faire une fois le tour de la galaxie, qu’on appelle aussi la voie lactée !

Les yeux des jeunes sont écarquillés, on voit bien que ça rentre difficilement dans leur tête et pour cause, nous ne sommes pas en capacité de saisir de telles dimensions, de les imaginer, c’est déroutant. Pas bien évident de comprendre qu’on vit sur un truc rond qui pèse des milliards de milliards de tonnes et qui tient tout seul dans le Cosmos !

Mais une fois tout cela énoncé quelle est la question qui peut surgir ? D’où cela vient-il ?

Mais de Dieu, monsieur !

Je vous pose une question piège, soyez donc vigilant. Qui a raison ? Est-ce les scientifiques qui nous disent qu’il a fallu 13 milliards 700 000 ans pour que l’Univers soit ainsi ou est-ce les textes sacrés qui nous disent que Dieu a fait la création en 6 jours et se reposa le 7° ?

C’est la religion ! est la réponse qui arrive le plus spontanément.

Faites attention, j’ai dit qu’il y avait un piège ! Les deux n’ont pas à s’opposer. En France on est borné là-dessus, car il y a une idéologie qui cherche à toujours discréditer les religions mais en fait ‘sciences’ et ‘religions’ ne répondent pas à la même question. Le scientifique est un curieux qui cherche à répondre à la question COMMENT. Si je prends une comparaison, c’est un mécanicien qui démonte le moteur d’une voiture, il te nomme toutes les pièces et te fait comprendre comment ça fonctionne. Les religions et la philosophie, répondent à la question « POURQUOI », qui se décline en trois sous autres questions : d’où venons-nous ? Que faisons-nous ici sur Terre ? Où allons-nous ? Si je garde ma comparaison, c’est le conducteur du véhicule. L’un et l’autre n’ont pas à s’opposer. Il est d’ailleurs intéressant, pour l’anecdote de se rappeler que le premier à avoir parlé de la théorie qu’on a appelée « le big bang » est monsieur Lemaitre, qui avait la particularité d’être prêtre !

Les jeunes ont du mal à suivre mes explications, ça s’embrouille en eux, entre ce qu’ils ont appris auprès de leurs parents qui donnent souvent l’explication très proche du créationnisme et les données scientifiques. Ils sont quelque peu scindés en eux. Je reprends donc : Moi, prêtre catholique, je ne crois pas que Dieu se soit amusé à faire des pâtés de sables en les jetant dans l’Univers en disant que celui-ci, soit Saturne, et celui-là Jupiter etc. Par contre je crois fondamentalement que nous venons de Dieu. La Bible ou le Coran, ne nous disent pas « comment » ça c’est fait mais bien « pourquoi » Dieu nous a créés. Je ne crois pas non plus que Monsieur Adam et Madame Eve aient existé.

Là les jeunes ouvrent de grands yeux où l’on voit qu’ils sont interloqués. Comment un prêtre peut-il penser ainsi ?

Si tout a commencé avec Adam et Eve et qu’ils ont eu 3 enfants qui ont été des fils… Ne croyez-vous pas qu’on aurait un petit problème à être 7 milliards sur Terre aujourd’hui ?

La Bible n’est pas un livre de réponses scientifiques par contre je sais qu’il y a de vraies vérités qui nous disent des choses bien plus importantes sur notre existence. Je vous en donne deux parmi d’autres à partir de ce récit de la création de l’Humain.

La première : il est dit que pour créer Adam, Dieu a pris de la terre, et il est vrai qu’à ma mort mon corps va retourner en terre. Mais pour donner vie, Dieu a insufflé son souffle de Vie en Adam. Nous avons le souffle de Dieu en nous. Cela le scientifique ne peut pas l’observer.

La seconde : notre foi, nous révèle que Dieu est Unique et qu’il nous a créés à son image et sa ressemblance. Il y a là quelque chose de très mystérieux. Regardez ce pouce (je leur mets en avant l’un de mes pouces) il y a eu des milliards d’hommes avant moi, il y en aura des milliards après moi, et pourtant ce pouce est absolument unique. Il n’y a pas deux empreintes identiques ! Je suis créé à l’image de Dieu Unique et je suis unique. Et bizarrement, alors qu’on devrait tous se ressembler car ayant le même modèle de départ, on se retrouve tous différents. Et l’un des défis de l’humanité est de savoir jongler intelligemment entre ces trois données qui nous caractérisent tous : nous sommes « uniques » ; « semblables » (car ayant le même modèle de départ) et donc « différents ».

Notre défi est donc bien de rentrer dans une compréhension intelligente des Écritures pour comprendre un peu mieux le mystère de notre existence en ce monde.

Mais monsieur, qui a créé Dieu ?

Très bonne question, garçon. Ma réponse va surement t’étonner car nous sommes paramétrés depuis que nous sommes petits à ce que chaque chose ait un commencement et une fin mais pour nous croyants, Dieu est celui qui n’a jamais commencé à exister ! Dieu est celui qui a toujours existé ! D’ailleurs qu’est-ce que ça voudrait dire que Dieu ait commencé à exister, ça voudrait dire qu’il y a quelqu’un d’autre qui l’aurait créé ! Dieu est vraiment ce mystère de Vie, cet être suprême qui est là depuis toujours et c’est pour cela qu’il est Créateur de toute chose, de toute vie, tout vient de lui !

Avec Éric (le confrère avec qui je fais ces missions), nous savons bien que nous aurons encore bien des fois à revenir sur ces éléments de compréhensions qui nous constituent, tant le chantier est énorme. Ces missions restent passionnantes auprès de ces jeunes avides de savoir pour mieux comprendre leur propre foi.

Nous initions ainsi, petitement les jeunes à réfléchir avec d’autres sur les questions de vie tout en leur apprenant à ne jamais chercher à imposer notre point de vue à l’autre : tout un défi pour notre société où l’on ne sait guère plus écouter ce que l’autre a à nous dire de ce qu’il comprend du mystère de Vie. A chacun de le relever !

Vincent Goguey CM ♦

Notre défi est de rentrer dans une compréhension intelligente des Écritures!

Vincent Goguey CM