L’Europe a-t-elle encore des valeurs chrétiennes dans sa façon de traiter les migrants ?

L’Europe a-t-elle encore des valeurs chrétiennes dans sa façon de traiter les migrants ?

« L’Europe a-t-elle encore des valeurs chrétiennes dans sa façon de traiter les migrants ? » demande le cardinal éthiopien Berhaneyesus Souraphiel, archevêque d’Addis Abeba au cours du Synode « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel » (Rome, 3-28 octobre 2018)

Depuis deux ans, j’accompagne la petite équipe de la pastorale des migrants du diocèse d’Aire et Dax, dans les Landes. Nous l’avons agrandie en y invitant une Fille de la Charité de la communauté du Berceau qui donne des cours de français et une laïque venant d’une paroisse du sud du département qui accompagne des Oromos (des migrants d’une tribu d’Éthiopie).

Dans les Landes, des structures d’État sont actives pour guider les migrants qui arrivent. Ce sont deux CADA (Centre d’Aide aux Demandeurs d’Asile) : l’un à Mont-de-Marsan et l’autre à Dax. Deux CAO (Centre d’Aide et d’Orientation) : un situé au Berceau et l’autre à Amou qui accueille des jeunes mineurs d’Afrique de l’Ouest (Guinée Conakry, Mali et Congo). De multiples associations accompagnent les arrivants : le CIMADE (Comité inter mouvements auprès des évacués, organisme protestant d’entraide) ; la Ligue des droits de l’homme ; le CCFD ; le Secours Catholique ; Amnesty International ; l’Association des Familles Laïques, etc

Le Berceau, ayant un statut de CAO, a reçu l’an dernier des femmes seules (venant de l’Éthiopie et de l’Érythrée) et cette année, des hommes (venant d’Afghanistan, du Darfour, du Yémen, de la Syrie, du Kurdistanet  du Saharaui).

Le CAO du Berceau fermant à la fin du mois d’octobre 2018, nous recherchons des lieux d’accueil pour les dix jeunes déboutés (le CIMADE nous a contacté pour les suivre et les accompagner). Quelques familles, elles aussi déboutées (kosovares et albanaises), ayant des enfants scolarisés, vont être accompagnées par une association s’inspirant du travail d’une autre association née sur Bayonne il y a cinq ans, qui grâce à sa méthode, a permis la régularisation que quelques 50 familles.

Lors de dernière rencontre du conseil diocésain de la solidarité, nous avons évoqué le sort des jeunes mineurs migrants un peu abandonnés, par faute de perspectives et ceux qui, actuellement arrivent à raison de deux par jour dans le département. Ils ne sont plus pris en charge, ni par l’ASE (Aide sociale à l’Enfance) ni par la police qui, auparavant, avait mission de les piloter vers les instances d’accueil. Ceci augmente le risque de laisser les jeunes se perdre, car la rue en France n’a rien à voir avec celle d’Afrique, même si elle aussi présente des dangers. Une des bénévoles de l’équipe de la pastorale de migrants, elle-même originaire d’Afrique, est en mesure de parler avec certains jeunes. Elle leurs a permis de rencontrer quelques anciens migrants de leur pays actuellement établis dans les Landes… Nous le voyons : la situation est complexe mais de nombreuse personnes sont solidaires.

Le 18 octobre, dans sa conférence de presse au Synode des Jeunes à Rome, le cardinal éthiopien Berhaneyesus Souraphiel, archevêque d’Addis Abeba et président de la Conférence épiscopale d’Éthiopie, , attire l‘attention de nos pays européen sur leur mission : « Il est triste de sentir que des frontières se ferment à des personnes qui fuient la faim et la guerre. Où sont les racines chrétiennes de l’Europe ? l’Europe n’est-elle pas un continent qui se déclarait animé de valeurs chrétiennes ? » s’est exclamé le cardinal, durant la conférence de presse quotidienne du synode des jeunes en cours au Vatican (du 3 au 28 octobre). Dans la salle sont intervenus trois autres chefs de l’Église grecque catholique d’Ukraine, délégué fraternel, et le ministre des affaires extérieurs du patriarcat de Moscou et de toutes les Russies.

 « Lorsque nous parlons de l’Afrique plus de la moitié de la population est jeune, ils veulent changer les choses, ils veulent sortir de la pauvreté: la plupart des mass-media mondiaux parlent des migrations des jeunes africains vers le Moyen Orient qui traversent le Soudan et la Lybie, vers l’Europe mais ces derniers en nombre très limités des migrations parce que la plus grande part des migrations de jeunes se passent à l’intérieur du continent africain, nous pouvons dire que nous ne parlons que de 20% des migrants tandis que 80% de l’émigration se passe à l’intérieur du continent » a dit le cardinal éthiopien.

Il continu : « les migrations, surviennent devant l’absence de bonne gouvernance entrainant la corruption, les conflits, les guerres civiles, les mouvements de libération. Une autre question nait celle du commerce des armes, un grand business qui vient d’Europe, d’Amérique et de la Chine vers l’Afrique dont personne ne parle, particulièrement parce que c’est un commerce juteux. Les armes sont apportées là où l’on trouve des conflits civils, de nombre de jeunes meurent à cause de cela. Nous avons des enfants soldats, qui sont munis d’armes modernes, sophistiquées : comme les mines…. C’est la grande tragédie des jeunes africains qui migrent. J’espère que le Saint Siège, ses contributions diplomatiques et ses relations avec les chefs chrétiens pourront faire quelque chose. Autrefois lorsqu’un migrant allait d’un pays à un autre il était accueilli, on lui donnait un verre d’eau, de l’eau pour se laver, un lieu pour se reposer. Aujourd’hui, être migrant n’est pas facile. Lorsque nombre d’européens sont allés dans d’autres pays ils ont eu davantage d‘occasion que les migrants contemporains. L’Éthiopie est un pays pauvre mais elle reçoit un million de réfugiés. Après l’Ouganda, elle est le second pays d’immigration. »

« Un étranger qui frappe à ta porte sera bien accueilli ; nous sommes tristes lorsque nous sentons que les frontières se ferment à des personnes qui fuient la faim et la guerre et – comme l’a souligné le cardinal Souraphiel – on se demande : où sont les racines chrétiennes de l’Europe ? L’Europe n’est-il pas un continent qui reconnait des valeurs chrétiennes ? J’ai parlé de cela durant le synode. C’est aussi ce qu’a dit le Saint Père lorsqu’il parle du colonialisme idéologique, lorsque pour avoir des aides il est imposé d’accepter les valeurs de l’Occident avant de t’aider. Les multinationales sont présentes dans des lieux de ressources naturelles comme au Congo ils emploient les enfants, les jeunes et les vieux pour extraire les minéraux. L’Église catholique qui est présente en est le témoin. Nous avons même vu des personnes qui sont devenues victimes de ce trafic d’êtres humains duquel ils souffrent : l’Église est aux cotés de ces personnes dépouillées, de ces personnes forcées à quitter la pays ».

Le card.Sourahiel dit avoir été « touché lorsque le Cardinal Vincent Nichols (archevêque de Westminster et président du groupe Sainte Marthe Santa Marta Group, ndr) a dit que dans le monde aujourd’hui,  il y a 40 millions d’esclaves, et la plupart sont des jeunes : ils sont dans le réseau du trafic mondial d’êtres humains ».

« Au Synode nous avons aussi parlé de ce qu’il est possible de faire, de ce que l’Église universelle peut faire. Ceci a touché le cœur de nos jeunes délégués au Synode. J’espère que le Synode s’adressera à tous les jeunes, non seulement à ceux du monde développé, mais à ceux qui n’ont pas les moyens. L’Église doit parler en leur nom. Avant toute autre question, à l’époque d’internet et des technologies modernes, il y a des jeunes pour qui la question est celle de la survie », selon le cardinal éthiopien, qui l’a répété durant l’interview.

« Recevoir l’étranger, le réfugié, toute personne dans le besoin est une valeur chrétienne, une obligation chrétienne, fermer sa porte n’est jamais dans la tradition chrétienne. Tous, nous savons que ceux qui arrivent peuvent ne pas être des êtres humains innocents ou des personnes qui ont souffert la violence dans leur pays, mais la plupart le sont : on voit une mère, une grand-mère qui frappe à la porte pour un lieu où se poser, je crois que c’est un problème de conscience, et la conscience en Europe est formée de valeurs chrétiennes. L’Europe a reçu de nombreux réfugiés, par exemple l’Allemagne, d’autres ont fermé leurs frontières. L’Europe n’a-t-elle plus de racines chrétiennes ? Même Jean-Paul II le demandait, et cette demande vaut pour chaque conscience chrétienne ».

Le Cardinal reconnait qu’entre autre, en Afrique, il y a beaucoup de jeunes qui ne souhaitent pas partir, qui désirent rester dans leur pays pour améliorer les choses de l’intérieur. « Quelques-uns pensent que venir en Europe sera le paradis, mais ce n’est pas la réalité, ils pensent que, venant en Europe, ils vont stabiliser la situation de leur famille, mais ce n’est pas le cas. Et lorsque nous sentons le racisme qui nait en Europe, et dans d’autres pays du monde, nous voulons nous souvenir que la vie de réfugié n’est pas facile. Je dis ceci pour renforcer le désir de demeurer chez soi et de changer la situation de l’intérieur ».

Puissions-nous ensemble trouver des solutions humaines à des situations souvent profondément douloureuses auxquels nos pays semblent se fermer devant la complexité d’un monde qui cherche de nouveaux équilibres pour relever les défis du XXIe siècle.

Bernard MASSARINI, CM – Responsable de la Pastorale des Migrants 🔸

Recevoir l’étranger, le réfugié, toute personne dans le besoin est une valeur chrétienne, une obligation chrétienne, fermer sa porte n’est jamais dans la tradition chrétienne. Tous, nous savons que ceux qui arrivent peuvent ne pas être des êtres humains innocents ou des personnes qui ont souffert la violence dans leur pays, mais la plupart le sont : on voit une mère, une grand-mère qui frappe à la porte pour un lieu où se poser, je crois que c’est un problème de conscience, et la conscience en Europe est formée de valeurs chrétiennes.

Cardinal Berhaneyesus Souraphiel, archevêque d’Addis Abeba

L’accueil de l’autre

L’accueil de l’autre

« La sollicitude de l’Eglise doit s’exprimer concrètement à chaque étape de l’expérience migratoire. C’est une grande responsabilité que d’Église entend partager avec tous les croyants ainsi qu’avec tous les hommes et femmes de bonne volonté, appelé à répondre aux nombreux défis posés par les migrations…. Notre réponse commune peut s’articuler autour de quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. » C’est par ces paroles que François nous réveille et nous stimule pour un réel engagement vis à vis de l’étranger en migration particulièrement.

Les actes des Apôtres nous décrivent un certain Saul animé d’une rage meurtrière envers les fidèles des 1ères communautés chrétiennes qu’il considère comme infidèles ; c’est pour cette raison qu’il n’hésite pas à les arrêter et à les enchainer. En tant que pharisien, c’est probablement un amour fou pour Dieu qui le pousse à ces actes ! Il y a de quoi avoir peur d’une telle intransigeance, dureté de cœur détermination.

Cette attitude de Saul nous fait penser aujourd’hui, à ces personnes, ces groupes, qui à travers le monde, sont acharnés à repérer ‘les infidèles’, les étrangers et à les supprimer de différentes façons, parce qu’ils ne sont pas dans la droite ligne de la religion, qu’ils dérangent une tradition ou parce qu’ils ont une vision du monde qui diffère.

La personnalité de Saul, peut aussi nous renvoyer l’image de gouvernants, de systèmes qui n’hésitent pas à jeter sur les routes des hommes, des femmes et des enfants pour sauvegarder leur place, leur compte en banque, leur prestige, leur idéologie ; cette part d’humanité se retrouve ainsi en errance, affrontée à des regards pas toujours ouverts et fraternels, et doit faire face à des situations de non hospitalité, engendrant la peur et l’intranquillité.

Ce personnage de Saul peut encore révéler ce que nous sommes parfois nous-mêmes vis à vis des autres qui nous dérangent par leurs attitudes, prises de position, leurs parcours historiques ! N’y a-t-il pas quelquefois de l’intransigeance et de la dureté de cœur dans nos paroles sur l’autre, dans nos rapports au sein de nos communautés, de nos lieux de vie… et les manières d’enchainer, de rendre inoffensifs ceux qui nous gênent, sont nombreuses : indifférence, mépris, rejet, rumeurs, murmures etc. il arrive que notre frère, notre sœur soit étranger pour nous et souffre de nos jugements hâtifs.

Sur son chemin, Saul a eu la chance de vivre une rencontre très forte avec le Christ ; rencontre qui met à terre ses idées bien arrêtées, bien cadrées. Elle lui fait réaliser qu’il se trompe de combat et que l’esprit qui l’anime est celui de la division, de la vengeance, de la mort, de l’étouffement ; cette rencontre foudroyante l’invite à se laisser mouvoir et conduire par l’Esprit du Christ, esprit de communion, de vie, d’accueil. Saul est invité à mettre sa rage, ses énergies au service de l’étranger, du païen, du différent dans les nations étrangères pour lui annoncer l’Evangile, le rassembler dans un même corps, l’accueillir comme frère en humanité et dans la foi. L’audace, le zèle sont ainsi réorientés. Cette conversion peut-elle être la nôtre ?

Sur son chemin, Saul a été conforté aussi par la présence d’Ananie qui lui-même a dû faire un chemin intérieur pour ne pas en rester aux idées reçues, à la réputation faite à Saul et qui lui fait peur. Ananie restait prisonnier de cette réputation faite à Saul, ce meurtrier, dangereux, dont il fallait se méfier. Comment Seigneur intégrer dans notre communauté un gars comme lui qui ne respire que mort ?

De la même façon, il nous arrive parfois de demeurer prisonniers de ce qu’on entend dire sur l’autre et qu’on répète en augmentant la dose de rejet. Quelle conversion avons-nous à vivre pour nous libérer de ces images et oser le pas de l’accueil dans nos communautés humaines ou religieuses. La peur engendre la méfiance et le rejet ; elle nous empêche d’entendre et de faire des propositions de vie.

Grâce à l’accueil d’Ananie, Saul s’est résitué autrement sur son chemin ; son regard a été purifié, clarifié, son cœur lavé par le baptême, son corps rempli de force par l’eucharistie ; il a trouvé un lieu, une communauté qui a redonné sens à sa mission, qui a réorienté ses énergies ; Lui, le pire ennemi est devenu le frère de beaucoup, surtout de ceux qui étaient au loin, dispersés dans les régions du monde ; il a travaillé pour qu’ils soient accueillis dans l’Eglise.

Comme Saul et Ananie, je crois que nous avons un fort travail à faire entre nous déjà pour nous accueillir avec nos différences, notre étrangeté ; l’inter culturalité, l’universalité au sein de notre Famille est certainement une chance, celle de nous convertir à l’autre ; celle de nous amener à regarder l’autre à partir du Christ, non à partir de nous-mêmes ! « La beauté du monde est faite d’une multitude de différences, un p eu d’amour rendra tout plus facile » (sœurs de l’Enfant Jésus Nicolas Barré)

Il y a tout un chemin pour que l’étranger devienne notre frère, pour que nous le comprenions dans sa particularité. St Vincent a combattu fortement pour que l’étranger, qu’il soit de Lorraine, de Picardie ou d’ailleurs soit secouru, accueilli, ait les moyens de prendre sa vie en main. Il a mis ses énergies et celles de ceux avec qui il collaborait au service de l’étranger en errance !

Si nous faisons ce travail sur nous-mêmes, nous le ferons aussi vis à vis de l’étranger qui vient sur nos terres et qui nous invite à l’hospitalité ! Si chacune de nos communautés ou lieu de vie pouvait accueillir pour un temps, un migrant, un demandeur de vie, de fraternité pour l’accompagner sur le chemin de l’intégration, de l’épanouissement, cela donnerait sens et chair à notre don, à notre être-ensemble, au vivre-ensemble ! Prendre en compte ces migrants mineurs qui sont de plus en plus nombreux : ils sont les plus vulnérables. « De quelle vulnérabilité sommes-nous proches aujourd’hui ? N’est-ce pas la passion pour les personnes sur le seuil, aux marges qui doit nous animer ? » (sœur V. Margron, présidente de la CORREF).

Ananie découvre que la communauté rassemblée au nom du Christ, est un lieu d’accueil, d’ouverture où chacun peut avoir sa place, où chacun peut être transformé intérieurement et s’ouvrir à l’autre. Comme à Béthanie où Jésus aime à se poser avec ses amis. Ce n’est pas un lieu où il reste mais un arrêt passager sur sa route. Il reprend souffle dans la rencontre amicale, dans le partage d’une parole, d’un pain.

La maison de l’hospitalité : cela pourrait être l’orientation et la devise pour l’ouverture de nos communautés, de nos pays envers ceux qui viennent d’ailleurs, qui ont besoin d’un lieu où se poser, où se remettre du stress, des dangers du chemin parcouru, , de la peur ? Quelles attitudes, quelles paroles, quelles propositions pouvons-nous faire pour accueillir aujourd’hui ?

Marthe a exercé la dimension corporelle de l’accueil en offrant le minimum à l’hôte de passage, en étant  aux petits soins pour lui.
A son exemple, en tant que chrétiens et vincentiens, nous sommes invités à inquiéter pour l’étranger, le migrant, la personne en situation de déplacement ?

Nous inquiéter afin qu’il ne manque pas du minimum, d’un verre d’eau, d’une douche, d’un repas, d’un soin, d’un lit, d’une démarche administrative, d’un papier à obtenir, d’un renseignement attendu, d’un téléphone à donner, en fait tout ce qui touche aux fondamentaux qui respectent la dignité de la personne. Cette inquiétude ne nous sera jamais reprocher puisqu’elle nous place en face de l’humanité blessée revêtue par Jésus !

Marie représente la dimension spirituelle de l’accueil de l’autre en étant totalement disponible à celui qui passe. C’est le temps de l’écoute, ‘fondement de toute spiritualité, c’est le 1er service à rendre aux autres dans la communauté’ souligne Dietrich Bonhoeffer ; s’asseoir pour écouter celui qui a besoin de se dire, de raconter son parcours, les drames de la route, ses peurs, ses objectifs ; être des oreilles toutes tournées vers une vie en souffrance qui se dépose en nous pour y trouver accueil, encouragement, conseil pour tenir et continuer. ‘Si nous n’écoutons pas, rien n’entrera dans notre esprit et notre cœur.’ ‘S’il vous plait, je vous demande d’écouter les pauvres, ceux qui souffrent. Regardez les dans les yeux et laissez-vous interroger à tout moment par leurs visages sillonnés de souffrance et par leurs mains suppliantes. En eux, on apprend d’authentiques leçons de vie, d’humanité, de dignité….’

Béthanie, lieu du relèvement global de la personne, où est pris en compte son développement intégral comme nous y invite François, chemin déjà ouvert par Vincent de Paul.

Béthanie, lieu de l’amitié qui est un des meilleurs dons que nous pouvons offrir aux autres. Non pas donner de son temps mais mener ensemble une vie fraternelle dont personne ne sort indemne. Robert Maloney souligne que ‘St Vincent nous appelle à traiter ceux que nous servons non pas comme des ‘pauvres’ mais comme des personnes. Il nous demande de les traiter non pas comme des clients mais comme des amis que nous aimons profondément.’

Si nous laissons l’Esprit saint nous conduire, nous nous ouvrirons à l’étranger et nous l’aimerons. Nous comprendrons qu’il n’y a pas de frontières infranchissables dans les relations qui construisent le Corps du Christ dans nos réalités d’aujourd’hui ; peut-être ‘expérimenterons-nous que le Christ peut nous humaniser l’un par l’autre et être témoin de l’Évangile’.

S’ouvrir, se réjouir, accompagner, être un instrument pour que l’autre trouve sa place au sein de la communauté et développe ses talents sur d’autres terres, car « tout immigré qui frappe à notre porte est une occasion de rencontre avec Jésus Christ qui s’identifie à l’étranger de toute époque accueilli ou rejeté… ».

Être présents dans nos lieux de vie pour répondre aux besoins urgents de toute personne qui est en itinérance, pour prendre le temps d’écouter, de se faire réservoir des souffrances humaines et qu’une source de vie nouvelle rafraichisse toute personne qui nous est étrangère.

Dans toutes ces dimensions, ces lieux, ces démarches, apprendre et vouloir travailler avec d’autres, collaborer avec ceux qui ont une formation appropriée au niveau psychologique, administratif, humain etc ; collaborer avec les provinces dont sont originaires les migrants, exilés, réfugiés ; il y a des ponts, des liens, un tissu humain à sauvegarder, à construire.

La Famille Vincentienne qui est présente sur de nombreux pays, peut favoriser ces liens, les consolider et permettre qu’à chaque étape que le migrant soit accueilli, reconnu et trouve les moyens de réaliser son avenir. Savoir proposer des lieux de prière, de ressourcement nécessaire comme Marie. La dimension religieuse et spirituelle est vitale pour chaque personne.

Oui, finalement pour nous comme pour tout chrétien, ‘il y a toujours, partout, des gens à aimer et toujours et partout, à témoigner d’un Dieu qui relève afin que des hommes et des femmes qui ont mille raisons de se sentir écrasés puissent doucement reprendre courage et espérance’. Tel est le défi que nous avons à relever aujourd’hui ! telle est notre foi et telle doit être notre expérience à l’exemple de St Vincent, et que notre « amour soit inventif jusqu’à l’infini… ! » qu’il en soit ainsi !…

Christian MAUVAIS, CM – Visiteur Province de France 🔸

Si nous laissons l’Esprit saint nous conduire, nous nous ouvrirons à l’étranger et nous l’aimerons. Nous comprendrons qu’il n’y a pas de frontières infranchissables dans les relations qui construisent le Corps du Christ dans nos réalités d’aujourd’hui…

Explications :

Homélie du 13 octobre 2017 à Rome- Symposium

Ces réfugies, notre obsession

Ces réfugies, notre obsession

Bien des questions se bousculent dans ma tête, quand je croise dans mes pérégrinations quotidiennes du Berceau, les migrants qui occupent le bâtiment dit « Séminaire » : un regard, un sourire instaure une bien modeste relation. Mais d’où sont-ils ? Quelle est la cause de leur présence transitoire ? Réfugiés ou migrants ? « Nous sommes tous des migrants » répète inlassablement l’Église et ses pasteurs.

Nous avons connu des situations semblables au moment de la débâcle…Les réfugiés venaient de la Belgique ou du Nord de la France » transmettent les plus âgés d’entre nous. « Le pape fait-il trop de politique ? » interroge un hebdomadaire racé en évoquant entre autres cette question cruciale aujourd’hui. Et un livre récent, interview du pape François par Dominique Wolton (2) ou la dernière interview en vol, n’éludent pas un tel sujet. Nul doute que la vocation vincentienne ne soit interrogée et même piquée au vif de son actualisation et lorsque les responsables du site «C’MISSION» me proposent d’écrire encore quelques 25 lignes sur « St Vincent et les réfugiés », je m’interroge d’abord sur la pauvreté de mon engagement, mais la plume ou le clavier peut s’y substituer et me fournir l’occasion de ramasser des questions actuelles sur les réfugiés et la vision de st Vincent, qui nous précède.

Les Fiches Vincentiennes par le biais de leur numéro 102 ont remarqué ceci qui type notre recherche : Les réfugiés sont des personnes qui fuient des conflits armés ou la persécution. Ils étaient au nombre de 21,3 millions à travers le monde à la fin 2015 (3). Nous avons pris acte de cette distinction. Il y a tant de conflits armés qu’il n’est pas difficile de trouver quelque citation vincentienne susceptible de nous aider dans nos choix pastoraux d’aujourd’hui, ou du moins de nous stimuler pas un processus d’imitation. Je cite, en complément du cahier 102 des fiches vincentiennes, comme il m’a été demandé, ce descriptif de st Vincent à Lambert aux Couteaux, en juin 1652 ; au-delà d’un fait d’histoire, il remet en selle le st Vincent vieillissant come plus beau au temps de 1617 :

« Nous sommes dans quelque espérance de paix depuis quelques jours que le duc de Lorraine est parti pour sortir du royaume avec son armée, laquelle est venue jusqu’à nos portes, et lui jusques dans la ville. Il a fait sa paix sur le point que l’armée du roi lui allait livrer bataille auprès de Charenton. Il a mieux aimé accepter un accommodement que de se hasarder au combat, de sorte que ce pauvre pays est déchargé d’un fâcheux fardeau. C’est un effet, comme on pense pieusement, des suffrages des saints, particulièrement de sainte Geneviève, des processions qu’on a faites avec grand ordre et autant de dévotion extérieure que j’en ai jamais vue, et des bonnes œuvres qui se font à Paris dans les tribulations présentes, dont les principales sont : 1° de donner du potage tous les jours à près de 15.000 pauvres, tant honteux que réfugiés. 2° L’on a retiré les filles réfugiées, en des maisons particulières, où elles sont entretenues et instruites jusqu’au nombre de 800. Jugez combien de maux se seraient faits si elles étaient demeurées vagabondes. Nous en avons cent dans une maison du faubourg Saint-Denis. 3° On va retirer du même danger les religieuses de la campagne que les armées ont jetées dans Paris, dont les unes sont sur le pavé, d’autres logent en des lieux de soupçon et d’autres chez leurs parents ; mais, toutes étant dans la dissipation et le danger, on a cru faire un service bien agréable à Dieu de les enfermer dans un monastère… Et enfin on nous envoie céans les pauvres curés, vicaires et autres prêtres des champs qui ont quitté leurs paroisses pour s’enfuir en cette ville ; il nous en vient tous les jours ; c’est pour être nourris et exercés aux choses qu’ils doivent savoir et pratiquer » (IV, 406-407).

On trouve là, bien mis en évidence, quelques points forts de toujours : se tenir informé, prier, nourrir, réunir, éduquer, transmettre, secourir aussi les gens d’Eglise au nom de notre foi commune. Nous sommes attirés par ce social à mettre en place et à gérer avec intelligence et efficacité. C’est fort bien, mais on aimera s’arrêter à ce dernier point de l’évangélisation directe de nos coreligionnaires. Évangéliser nos frères chrétiens en péril de corps et d’âme. En évitant de nous enfermer dans « l’entre soi », cette mission reste toujours vincentienne !

Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

P.S. Deux événements sont à souligner : la lettre du Pape à la famille vincentienne et la journée mondiale des pauvres célébrée le 19 novembre 2017 que François voit comme un rebond pour nous : « J’espère vivement que la célébration de la Journée mondiale des Pauvres du 19 novembre prochain nous aidera dans notre « vocation à suivre Jésus pauvre », devenant « toujours davantage et mieux signe concret de la charité pour les derniers et ceux qui sont le plus dans le besoin » et en réagissant « à la culture du rebut et du gaspillage » (Message pour la 1ère Journée Mondiale des Pauvres « N’aimons pas en paroles, mais par des actes », 13 juin 2017). »

…Quelques points forts de toujours : se tenir informé, prier, nourrir, réunir, éduquer, transmettre, secourir aussi les gens d’Eglise au nom de notre foi commune

Explications :

Notes :

  1. Face à l’entrée du Hillon, une main experte a planté un olivier. Le méditerranéen que je suis en fait son arbre préféré. N’est-il pas le symbole de la sagesse et de la fidélité pacifiantes ? St Vincent n’est-il pas « maître de sagesse » ?
  2. Pape François, Rencontres avec Dominique Wolton, politique et société, un document inédit –Editions l’Observatoire, septembre 2017.
  3. Fiche vincentienne, Cahier 102, Haut-Commissariat des Réfugiés (ONU).

Accueillir l’étranger. Saint Vincent de Paul et les sans-abri

Accueillir l’étranger. Saint Vincent de Paul et les sans-abri

« Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle d’hôtes. » (1) Ces dures paroles de Luc atténuent la joie du récit de l’enfance que nous proclamons chaque Noël. Pas de place pour un jeune charpentier et son épouse enceinte ? Est-ce à cause de leur accent galiléen qui les identifiait comme étrangers ? (2) N’y avait-il pas de place pour l’enfant si longuement attendu, dont les anges à sa naissance proclament « une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple » ? (3) Non, il n’y a pas de place. Leur propre peuple renvoie Marie et Joseph. Le premier berceau de leur nouveau-né sera une mangeoire.

Matthieu, dans le récit de l’enfance, raconte un autre épisode de la naissance de Jésus, où de nouveau, la joie devient tristesse. (4) Il décrit les circonstances tragiques qui conduisent Joseph et Marie à s’éloigner de leur patrie avec Jésus. Dans sa réflexion sur ce récit  de l’évangile de Matthieu, Pie XII affirme : « La Sainte Famille de Nazareth en exil, émigrant en Égypte, est le modèle de toutes les familles de réfugiés. » (5) En commentant ces paroles, le pape François fait référence à la situation pénible des sans-abri et des réfugiés qui sans cesse réclament leur droit aux trois « T » : terre, travail et toit. (6)

De nos jours, d’une manière ou d’une autre, 1,2 milliards de personnes partagent le lot de Joseph, Marie et Jésus. Notre Famille Vincentienne pourrait-elle causer un impact de premier plan dans leurs vies ?

Dans cet article, je propose d’examiner le thème en trois étapes :

  1. Vincent et les sans-abri
  2. L’initiative de la Famille Vincentienne internationale pour les sans-abri
  3. Unir le changement systémique à une « culture de la rencontre »

dans le service des sans-abri

1. VINCENT ET LES SANS-ABRI

Les sans-abri ont la cote d’amour sur la liste de Vincent. Une analyse soigneuse de sa vie, de ses écrits et de ses conférences donne un portrait très concret de ses œuvres à leur égard.

a. Les « 13 maisons » – Les efforts de Vincent pour procurer un foyer aux enfants trouvés.

En 1638, Vincent s’attaque au problème des enfants « trouvés ». Au tout début, les enfants habitent avec Louise de Marillac et les sœurs. Par la suite, Vincent leur loue une maison, rue des Boulangers. (7)

Entre 1638 et 1644, le nombre d’enfants trouvés s’est accru jusqu’à 1 200. On peut imaginer tous les problèmes qu’impliquaient le logement, le personnel et le financement de cette œuvre. Vincent est très inventif à cet égard. De fait, sa créativité pour abriter les enfants trouvés illustre combien il était un homme d’affaires habile.

À la mort de Louis XIII en 1643, une clause de son testament permet à la reine Anne d’Autriche d’assigner un million de dollars à Vincent comme dotation stable pour les missions de la Congrégation à Sedan. Vincent choisit plutôt d’utiliser l’argent pour bâtir 13 petites maisons près de Saint-Lazare, la maison mère de la Congrégation de la Mission. Il les loue ensuite aux Dames de la Charité pour loger les enfants trouvés. L’argent de la location devenait la dotation stable pour soutenir les missions à Sedan. Voyez comment Vincent obtient du deux pour un dans cet arrangement ! L’argent du legs royal sert à acheter les maisons pour les enfants trouvés, et celui de la location aux Dames de la Charité à soutenir les missions à Sedan.

Mais le nombre d’enfants trouvés ne cessant de croître, il était difficile de se procurer des fonds pour en prendre soin. Les Dames de la Charité considèrent alors l’abandon de l’œuvre en 1647. Vincent la sauve en faisant un vibrant plaidoyer auprès des Dames, leur exprimant que ces enfants trouvés sont leurs enfants :

Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants ; vous avez été leurs mères selon la grâce depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés ; voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner. Cessez d’être leurs mères pour devenir à présent leurs juges ; leur vie et leur mort sont entre vos mains ; je m’en vais prendre les voix et les suffrages ; il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous  ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront    si vous continuez d’en prendre un charitable soin ; et, au contraire, ils mourront et périront infailliblement si vous les abandonnez ; l’expérience ne vous permet pas d’en douter. (8)

Finalement, Vincent assigna plusieurs Filles de la Charité au soin des enfants trouvés. Il écrivit une règle particulière pour les Filles qui travaillaient à l’hôpital des enfants trouvés9, très touchante par son côté pratique et sa spiritualité. Décrivant la vocation des sœurs, il affirme : « Elles reflèteront que leur emploi est de servir l’Enfant- Jésus en la personne de chaque bébé qu’elles élèvent, et qu’en cela elles ont l’honneur de faire ce que faisait la Bienheureuse Vierge auprès de son cher fils, lui qui a affirmé que le service rendu au plus petit de ses frères est rendu à lui-même. En effet, elles feront tout ce qui est possible pour élever ces pauvres enfants avec autant d’attention et de respect que si c’était la personne même de Notre Seigneur ».10 Il indique aussi plusieurs détails pratiques sur la nourriture des enfants, leur temps de repos et leurs jeux, leur hygiène, la lessive des couches, leur prière, leur apprentissage de la lecture  et de l’écriture, etc. C’est un document remarquablement concret par son approche bienveillante dans la manière de discipliner les enfants.

Selon toute apparence, les sœurs ont eu beaucoup de succès dans l’éducation des enfants trouvés. Au cours d’une rencontre avec le Conseil des Filles de la Charité tenue le 13 août 1656, Vincent émet le souhait que quelques-unes des orphelines soient admises dans la communauté. La sœur en charge de l’hôpital des enfants trouvés s’oppose toutefois à cette idée (se demandant ce qu’en penseraient les gens !).11 Il n’est pas clair si, à ce moment-là, les Filles acceptèrent la recommandation de Vincent. Avec  les années, cependant, l’attitude  face  aux  enfants  trouvés  et  aux  orphelins  a changé considérablement. Aujourd’hui, un grand nombre de merveilleuses Filles de la Charité sont heureuses de dire qu’elles ont été élevées dans des maisons dirigées par les sœurs.

b. Maisons pour réfugiés – Les efforts de Vincent pour trouver des logements et de l’assistance à des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants déplacés durant les guerres en Lorraine

À compter de 1639, Vincent commence à organiser des campagnes pour le soulagement de ceux qui souffraient de la guerre, de la peste et de la famine. Ces secours ont duré plus de dix ans. Durant ce temps, Vincent réussira à faire parvenir en Lorraine plus de 1 500 000 livres en argent [60 millions de dollars] et environ14 000 aunes [38 000 mètres] de draperies diverses. (12) Il recueillit d’abord des fonds par l’entremise des Dames de la Charité, puis obtint des contributions des plus hautes autorités. Le roi Louis XIII lui remit un don de 1 800 000$. (13)

L’un des assistants de Vincent, le frère Mathieu Regnard, a fait 53 voyages en se déguisant pour traverser des lignes ennemies, apportant l’argent de Vincent pour le soulagement de ceux qui vivaient dans les zones de guerres. (14) À ses retours de voyage, il ramenait souvent avec lui des personnes en détresse. En octobre 1639, Vincent  disait de lui : « Il nous en emmena cent le mois passé, entre lesquels il y avait quarante-six filles, demoiselles et autres, qu’il a conduites et menées jusqu’en cette ville. » (15)

Vincent exigeait des comptes rigoureux. Il demandait régulièrement des rapports afin que les bienfaiteurs sachent de quelle manière leurs dons avaient été dépensés et pour qu’ils soient encouragés à donner encore davantage. À son confrère François   du Coudray il écrit : «…qu’ils retirent quittance de tout ce qu’ils donneront, pource qu’il nous en faut compter, que, sous quelque prétexte que ce soit, l’on n’en divertisse ni applique ailleurs pas une maille. Et vous m’enverrez, s’il vous plaît, par le frère Mathieu une copie de l’état, signée de M. de Villarceaux et de son ordonnance, s’il y en a, et me manderez tous les mois les sommes que vous aurez distribuées ou donné ordre qu’on distribue aux autres lieux. » (16)

Toute sa vie, Vincent répétait aux membres de sa famille qu’ils devaient offrir non seulement une aide matérielle mais aussi une assistance spirituelle à ceux qui fuient les villes et les cités. Dans   sa lettre du 12 octobre 1639, après avoir décrit le déplacement de la population en Lorraine et l’aide matérielle qui leur a été fournie, il raconte : « [Nous les assistons] spirituellement, en leur enseignant à tous les choses nécessaires à salut et leur faisant faire une confession générale de toute leur vie passée d’abord et continuer de deux ou de trois en trois mois. » (17)

Réfléchissant sur les réalisations de Vincent en Lorraine, l’historien Bernard Pujo conclut :

Au-delà des chiffres des secours distribués et des miséreux assistés, cette action menée en faveur de la Lorraine est remarquable. C’est le premier essai d’une assistance organisée pour  toute  une  région  sinistrée.  Sans  être  investi  d’aucune mission particulière, Vincent de Paul a assumé le rôle d’un secrétaire d’État aux réfugiés et victimes de guerre. Dépassant largement le cadre de ses attributions en tant que supérieur de la congrégation de la Mission, il s’est placé, de son propre chef, au niveau d’une action caritative sur le plan national. (18)

c. L’hôpital « Nom de Jésus » – Les efforts de Vincent pour trouver le gîte, le vêtement et le couvert à ceux qui vivent dans les rues de Paris.

Vers 1652, comme la pauvreté enveloppait Paris (19) durant la guerre civile, Vincent, âgé de 72 ans, organise des secours : deux fois par jour, il procure de la soupe à des milliers de pauvres à Saint- Lazare et nourrit des milliers d’autres dans les maisons des Filles  de la Charité. Il organise des collectes, recueillant chaque semaine cinq ou six kilos de viande, deux ou trois mille œufs, une grande quantité de vêtements et des ustensiles. (20) Il fournit de l’hébergement aux personnes déplacées. Par exemple, lorsqu’un riche marchand anonyme de Paris donne à Vincent 4 000 000$ pour quelque bonne œuvre, il fonde un hôpital appelé « Nom de Jésus ». Après avoir discuté de son projet avec le bienfaiteur, il réserve 440 000$ à l’achat de la maison. Il met également de côté une somme pour les meubles et l’agrandissement de la maison, tout en lui réservant un revenu annuel substantiel. Elle fonctionnait déjà en mars 1653. Saint Vincent choisit comme premiers locataires des artisans, 20 hommes et 20 femmes sans travail, et il leur fournit des métiers à tisser et autres outils. Louise de Marillac mentionne que les résidents, durant ces années, étaient des fabricants de toutes sortes : bottes, boutons, mousseline, lacets, gants, épingles et des tailleurs. Les Filles de la Charité travaillaient en étroite collaboration avec eux. Selon les termes du contrat, un Prêtre de la Mission agissait comme aumônier. Saint Vincent venait souvent visiter et instruire les ouvriers. (21)

Vincent décrit la situation à l’un de ses prêtres : « Paris fourmille de pauvres, à cause que les armées ont contraint les pauvres gens des campagnes de s’y venir réfugier. On fait tous les jours des assemblées pour tâcher de les assister ; on a loué quelques maisons dans les faubourgs, où l’on en retire une partie, particulièrement les pauvres filles ». (22)

Il ajoute : « Et en outre on a retiré les filles en des maisons particulières, au nombre de huit ou neuf cents ; et l’on va enfermer toutes les religieuses réfugiées qui logent par la ville, et quelques- unes, dit-on, en des lieux de soupçon, dans un monastère préparé à cet effet. » (23) Au début, Vincent et Louise de Marillac avaient l’habitude de placer les jeunes filles dans les maisons d’enfants trouvés ; plus tard, elles seront placées comme servantes dans les meilleures familles. Les jeunes garçons étaient logés à Saint-Lazare jusqu’à ce qu’ils trouvent du travail.

Pour nourrir ceux qui ont faim, toutes les paroisses organisaient des distributions de soupe. La paroisse de Saint-Hippolyte servait 900 personnes ; la paroisse de Saint-Laurent, 600 ; la paroisse de Saint-Martin, 300. Vincent affirme qu’à Saint-Lazare « on organise des distributions de potage à quatorze ou quinze mille personnes qui mourraient de faim sans cette assistance ».

Les Filles de la Charité travaillent inlassablement. Vincent décrit cette situation à Lambert aux Couteaux, supérieur à Varsovie : « Voilà comme il plaît à Dieu que nous participions à tant de saintes entreprises. Les pauvres Filles de la Charité y ont plus de part que nous quant à l’assistance corporelle des pauvres. Elles font et distribuent du potage tous les jours chez Mademoiselle Le Gras à 1 300 pauvres honteux, et dans le faubourg Saint-Denis à 800 réfugiés ; et dans la seule paroisse de Saint-Paul quatre ou cinq de ces filles en donnent à 5.000 pauvres, outre soixante ou quatre-vingts malades qu’elles ont sur les bras. Il y en a d’autres qui font ailleurs la même chose ». (24)

d. Les « Petites Écoles » – Les efforts de Vincent dans l’organisation de services éducatifs pour l’apprentissage de métiers et pour catéchiser ceux qui vivaient dans des conditions déplorables.

L’expression « changement systémique » n’était pas connue de Vincent et Louise, mais tous deux reconnaissaient, à la base, que l’éducation et la formation à l’emploi sont de la plus haute importance pour transformer la vie des sans-abri et des pauvres. (25)

Vincent et  Louise  étaient  totalement  dédiés  à  l’éducation  et à la formation morale des jeunes qui vivaient dans la rue ou dans des conditions déplorables. Ils souhaitaient qu’ils développent les habiletés nécessaires à l’obtention d’emplois. Pour cette raison, avec le soutien de Vincent, Louise fonde les « petites écoles », faisant de l’instruction des jeunes gens pauvres l’une des principales œuvres des premières Filles de la Charité. (26)

La tâche n’est pas simple. Tout d’abord, les familles considèrent les  enfants  comme  une  force  de  travail,  et  les  sœurs  doivent convaincre les parents de les envoyer à l’école. De plus, la maladie étant endémique, les absences sont fréquentes. Les enfants eux- mêmes font souvent l’école buissonnière, flânant dans les rues pour jouer ou mendier. À leur retour à l’école à l’heure du repas, les sœurs profitent de l’occasion pour leur enseigner « à prier, à lire et à écrire, en un mot, à faire toute bonne chose qui leur sera utile ». (27)

Louise elle-même enseigne dans ces écoles. Elle écrit un catéchisme dont les sœurs se servent pour enseigner aux jeunes enfants. Elle insiste pour que l’instruction donnée dans les écoles soit claire et pratique.28 Le tricot, la couture et la broderie sont parmi les matières enseignées aux jeunes femmes.

Les sœurs organisent également des programmes éducatifs dans leurs hôpitaux29 pour enseigner aux enfants de sept à onze ans à gagner leur vie. (30)

2. L’INITIATIVE  DE LA FAMILLE  VINCENTIENNE INTERNATIONALE POUR LES SANS-ABRI

Pour son 400e anniversaire, la Famille Vincentienne internationale a choisi un thème dont les  racines bibliques sont profondes : « accueillir l’étranger ».

a. Racines bibliques

Les  Écritures  hébraïques, en particulier l’Exode, le Lévitique et le Deutéronome, exhortent maintes fois les Israélites à aimer « l’étranger au pays », leur rappelant qu’autrefois eux aussi ont été des « étrangers » sur la terre d’Égypte. (31) En cela, le Deutéronome 10, 18-19 est très frappant : «…c’est le Seigneur votre Dieu… qui rend justice à l’orphelin et à la veuve, et qui aime l’émigré en lui donnant du pain et un manteau. Vous aimerez l’émigré, car au pays d’Égypte vous étiez des émigrés. » La répétition fréquente de ce thème est une indication que les résidents étrangers étaient souvent maltraités.

Le Nouveau Testament poursuit ce thème. Dans l’évangile de Matthieu, parmi les critères sur lesquels nous serons jugés, Jésus cite : « J’étais un  étranger et vous  m’avez accueilli ». (32) L’auteur  de la lettre aux Hébreux accentue ce même point : « N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges. » (33) Étant donné ce contexte scriptural, loger les sans-abri a rapidement trouvé une place sur la liste chrétienne des œuvres corporelles de miséricorde.

La description du jugement dernier de Matthieu 25, 31-46 a fortement influencé Vincent de Paul. Dans ses conférences, il réfère souvent au paroxysme de la scène, dans laquelle le Christ s’identifie à la personne pauvre : « …chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Vincent, voyant le Christ dans la personne pauvre, est rongé par le souci de réaliser les œuvres de miséricorde énumérées dans la scène du jugement, en particulier celle du service des sans-abri.

Réfléchissant sur ce contexte biblique, le Comité exécutif des leaders internationaux de la Famille Vincentienne approuvait, les 6 et 7 janvier 2017, une proposition pour lancer, comme famille, un mégaprojet sur la situation des sans-abri. Le Père Tomaž Mavrič annonçait : « Nous espérons commencer ce projet autour du 1er juillet 2017 pour célébrer notre année jubilaire, et nous envisageons de le poursuivre au moins jusqu’en 2030, ce qui coïncidera avec les Objectifs du Développement Durable des Nations Unies ».

b. Les étapes qui ont mené à la décision

Pour déterminer le genre de mégaprojet le plus approprié pour notre Famille, un petit groupe a visité, l’automne dernier, l’Union Européenne à Bruxelles, les Nations Unies à New York, et les Catholic Charities à Baltimore, demandant des suggestions aux représentants et aux experts de ces organisations. Peu à peu, ils ont eu la conviction que deux critères devaient guider le choix de la Famille : 1) que le projet soit un service authentique des pauvres d’un grand nombre de pays et 2) qu’il permette à plusieurs branches de la Famille Vincentienne internationale de travailler ensemble.

Finalement, après avoir révisé la liste des possibilités, le Comité exécutif de la  Famille  Vincentienne  internationale  décidait  que le mégaprojet porterait sur les sans-abri et comprendrait trois dimensions :

  1. celle des personnes sans logement, e.g. qui dorment dans la rue ;
  1. celle des personnes vivant dans des lieux provisoires, g. camps de réfugiés, déplacés internes ;
  1. celle des personnes vivant dans des logements inadéquats/ inquiétants, e.g. taudis et favelas,

Cette définition tridimensionnelle, soigneusement formulée par l’International Institute of Homelessness, a été acceptée par les Nations Unies comme critère pour évaluer et combattre le problème des sans-abri.

Le Comité exécutif estime que parmi tout ce qui a été présenté comme mégaprojets, celui-ci semble le plus approprié pour la Famille internationale. La réalité des sans-abri, quelle que soit sa forme, existe partout ; nous espérons donc qu’il sera possible pour nous de nous y attaquer là où se trouve notre Famille Vincentienne.

Actuellement, nous avons identifié 225 branches dans la Famille. Ces branches travaillent dans plus de 150 pays. Si nous travaillons ensemble au service des sans-abri, nos efforts pourraient provoquer un immense impact.

c. Le mégaprojet

Le Comité exécutif considère ce mégaprojet comme l’une des façons les plus significatives de célébrer le 400e anniversaire de la naissance de notre charisme vincentien.

Depaul International, l’une des plus nouvelles branches  de  notre Famille, offre de diriger ce projet. Fondé en 1989, Depaul International se spécialise dans le service d’aide aux sans-abri. Son expansion de l’Angleterre à l’Irlande, de la Slovaquie à l’Ukraine, et des États-Unis à la France a été rapide.

L’Institute of Global Homelessness, fondé il y a  deux  ans  à l’université DePaul à Chicago, assistera activement Depaul International. Depuis les deux dernières années, cet institut a recueilli les plus récentes informations sur le sujet et rassemblé plusieurs experts. On lui doit la définition décrite ci-dessus, et que les Nations Unies ont acceptée. Comme résultat, pour la première fois dans l’histoire, nous avons la chance de rassembler des statistiques exactes sur le problème des sans-abri et sur les efforts pour l’éradiquer. Les Nations Unies estiment que plus de 1,2 milliards d’habitants sur les 7 milliards sont sans logement d’une manière ou d’une autre. Ce nombre continue de s’accroître en raison des conflits, des désastres naturels et de l’urbanisation.

Toutes les branches représentées à la rencontre de janvier ont déjà exprimé leur engagement à se joindre activement à ce projet : l’AIC, la Congrégation de la Mission, les Filles de la Charité, la Société de Saint-Vincent-de-Paul, la Fédération des Sœurs de la Charité des États-Unis et du Canada, la Fédération des Sœurs de la Charité en France, en Allemagne et en Autriche, de même que les Frères CMM. Les 225 branches de la Famille sont invitées à se joindre à ce projet.

Parmi toutes les personnes que sert déjà la Famille Vincentienne, plusieurs sont dans la catégorie des sans-abri : ceux qui vivent dans la rue ou dans des refuges, qui recherchent de l’hébergement, les déplacés internes ou ceux qui vivent dans des logements provisoires tels que les taudis ou favelas.

  1. Quelques-unes des stratégies élaborées

Depaul International met en œuvre une série de stratégies pour aller de l’avant. Ci-dessous, je les énumère sous cinq titres. Au fil du temps, d’autres s’ajouteront sans doute.

  1. Rassembler et évaluer les données
    • Créer, avec l’aide du Bureau de la Famille Vincentienne, une carte internationale des projets de la Famille Vincentienne qui s’adressent aux sans-abri.
    • Construire une base de données dynamique qui nous permettra d’analyser notre force actuelle  en  nombre de personnes, temps, financement, et de planifier l’évaluation de l’impact du travail de la Famille Vincentienne avec les sans-abri.
  2. Planifier
    • Tenir une conférence de planification pour les membres de la Famille Vincentienne qui travaillent avec les sans- abri afin de bâtir des réseaux, partager les meilleures pratiques et élaborer un plan de travail dans les trois domaines, soit les personnes dormant dans la rue, celles qui logent dans les taudis, et les réfugiés ;
  • Nommer une commission de leaders visionnaires de la Famille Vincentienne qui pourra donner son avis sur le résultat des plans de travail spécifiques.
    1. Bâtir la capacité
      • Mandater un directeur des opérations pour réviser le projet avec Depaul
      • Produire un court métrage, en plusieurs langues, montrant les meilleures pratiques de la Famille Vincentienne dans les trois aspects de la situation des sans-abri.
      • Créer une boîte à outil en
      • Organiser un service de consultation pour encourager les groupes à bâtir de nouvelles œuvres pour les sans-abri au plan international, régional, national ou local ;
      • EnconsultationaveclesleadersdelaFamilleVincentienne internationale, s’entendre sur un protocole et un mécanisme pour que la Famille Vincentienne parvienne à répondre aux crises humanitaires internationales, en mettant un accent particulier sur l’hébergement et les services primaires tels que les soins de santé.
      • S’aligner sur les ressources de l’Institute of Global Homelessness pour favoriser cette initiative de la Famille Vincentienne, en donnant de la formation aux leaders en devenir ou actuels, en ayant accès à un centre en ligne (basé sur la recherche et les meilleures pratiques), en lançant des invitations sur des questions axées sur les enjeux (par exemple, sur le plaidoyer ou le financement) et/ou en organisant des symposiums géographiquement ciblés
  1. Travailler pour le changement structurel
    • Tenir un événement à l’Union Européenne pour lancer l’initiative en faveur des sans-abri et commencer à développer une capacité de lobbying à ce
    • Planifier au Vatican34 un symposium sur les sans-abri et l’enseignement social catholique afin de promouvoir un débat et une action au sein des groupes de foi et
    • En consultation avec les délégations vincentiennes actuelles des Nations Unies, s’entendre sur un plan de travail par rapport à la situation mondiale des sans-abri en posant des actions concrètes, par exemple, en évaluant la situation des sans-abri de la rue comme faisant partie des Objectifs du Développement
  2. Bâtir un réseau de communications
    • Mandater un directeur des communications et élaborer une stratégie de
    • Créer un portail sur le site web de Depaul International (utilisant les langues clés de la famille) comme point focal du projet en le reliant au site web de
    • Produire une lettre circulaire
    • Produire du  matériel  pour  les  leaders  de  la  Famille Vincentienne sur l’initiative.
  • Participer à  des  rassemblements  internationaux  de la Famille Vincentienne pour promouvoir le projet.
  • Produire un rapport annuel pour les leaders internationaux de la Famille Vincentienne.

Dans ce contexte, il est important de noter que depuis les vingt dernières années, la Famille Vincentienne a fortement insisté sur le changement systémique et la collaboration. Le mégaprojet illustrera les deux approches.

Le changement systémique est à la racine du rêve de Frédéric Ozanam : la capacité non seulement d’offrir la charité aux plus démunis, mais aussi de lutter pour la justice en analysant les raisons pour lesquelles les gens sont dans le besoin et en plaidant avec et pour eux afin de changer les systèmes qui les prennent au piège. Depuis maintenant plus d’une décennie, la Commission de la Famille Vincentienne pour la Promotion du Changement Systémique offre des ateliers partout dans le monde afin de soutenir la mentalité du changement systémique.

La collaboration n’est pas une idée nouvelle dans la Famille Vincentienne. C’est le modèle que Vincent propose depuis le début. Pendant sa vie, le partenariat étroit entre les Confréries de Charité, les Dames de la Charité, la Congrégation de la Mission, et les Filles de la Charité maximisait l’impact de la Famille Vincentienne sur la vie des pauvres au plan local, national et international. Récemment, les professeurs de l’université Stanford ont commencé à parler d’« impact collectif ».

Une question se pose dans la Famille Vincentienne : après avoir prôné la formation par la méthodologie du changement systémique et encouragé la collaboration, comment aller de l’avant, tout en équilibrant l’autonomie de chaque branche et la solidarité qui vient du fait d’être membre de la Famille Vincentienne ? Le mégaprojet vise à unir les énergies des branches autonomes pour qu’elles puissent collaborer dans un but commun au service des sans-abri.

3.  UNIR  LE  CHANGEMENT SYSTÉMIQUE À UNE « CULTURE DE LA RENCONTRE » DANS LE SERVICE DES SANS-ABRI

Ces dernières années, le pape François a illustré trois thèmes qui ont une importance considérable pour la Famille Vincentienne.

En premier lieu, tout comme saint Vincent, le pape ne cesse de répéter que les pauvres sont un don pour nous et que nous devons les laisser nous évangéliser. (35) En célébrant ce 400e anniversaire, il sera important pour la Famille de remercier Dieu pour ce don et de bien écouter les pauvres, afin qu’en unissant nos énergies, nous soyons capables de les servir plus efficacement. Ils sont, pour employer les paroles que saint Vincent prononçaient si souvent, « nos Seigneurs et nos Maîtres ». (36)

En second lieu, le pape François a maintes fois prôné la nécessité d’un changement structurel ou systémique. Dans son encyclique Laudato  Si’,  il  répète  souvent  que  «  tout  est  lié  dans l’univers » (37), thème que la Commission de la Famille Vincentienne pour la Promotion du Changement Systémique aborde dans tous ses ateliers. En juillet 2015, en Bolivie, le pape François a fait un appel émouvant en faveur du changement systémique : Il y a un fil invisible qui rassemble chacune des formes d’exclusion : pouvons-nous le reconnaître ? Ce ne sont pas des faits isolés. … n’ayons pas peur de le dire : nous voulons du changement, un vrai changement, un changement structurel. Ce système n’est plus tolérable. … il y a un sens d’insatisfaction mondial et même de découragement. Beaucoup espèrent un changement capable de les libérer des liens de l’individualisme et du découragement qu’il engendre. (38)

En troisième lieu, le pape François exhorte la société contemporaine à créer une « culture de la rencontre » et une « culture du dialogue », dans laquelle nous serons préparés non seulement à donner, mais aussi à recevoir des autres. (39) L’hospitalité, dit-il, s’accroît en donnant et en recevant. (40) Il met en garde contre la « mondialisation de l’indifférence. » (41)

Pour servir les pauvres d’un amour « affectif et effectif » à la manière de saint Vincent, (42) je suggère quelques réflexions. J’espère qu’elles seront utiles à ceux qui s’engageront dans le mégaprojet, afin que nous puissions travailler ensemble au changement systémique et, en même temps, créer une « culture de la rencontre » dans notre travail avec les sans-abri.

a. Écouter les sans-abri

L’écoute est le fondement de toute spiritualité. (43) Si nous n’écoutons pas, rien n’entre dans notre esprit et notre cœur. Les Écritures nous enseignent que l’écoute est cruciale. « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu, dit Jésus, et qui l’observent » (Lc 11, 28). Par ailleurs, il déplore que « tout  en regardant ils ne voient pas et que, tout en entendant, ils ne comprennent pas » (Mc 4, 12).

Mon expérience, je regrette de le dire, est que certains ont une bonne écoute, mais d’autres pas. Certains, malheureusement, sont tellement remplis de connaissances techniques et d’habiletés, ou ayant leurs propres buts, ne peuvent entendre la voix de la personne qui crie à l’aide. Combien de personnes écoutent vraiment les sans- abri ?

L’écoute est essentielle pour amener le changement systémique. Les deux premiers principes qu’enseigne la Commission pour la Promotion du Changement Systémique sont :

  1. Écouter attentivement et chercher à comprendre les besoins et les aspirations des pauvres, en créant une atmosphère de respect, de confiance mutuelle et d’estime de soi parmi les gens.
  2. Inviter les pauvres eux-mêmes, incluant les femmes et les enfants, à tous les stades : identification des besoins, planification, implantation, évaluation et révision.

Dans son magnifique livre sur la communauté, Dietrich Bonhoeffer écrit : « Le premier service à rendre aux autres dans la communauté, c’est de les écouter. »

b. Voir et servir le Christ dans les sans-abri

En suivant l’exemple de Jésus au chapitre 25 de l’évangile de Matthieu, Vincent recommande continuellement à son entourage de voir le visage du Christ dans le visage des personnes pauvres. Il disait aux Filles de la Charité : Vous servez Jésus-Christ en la personne des pauvres. Et cela est aussi vrai que nous sommes ici. Une sœur ira dix fois   le jour voir les malades, et dix fois par jour elle y trouvera Dieu… O mes filles, que cela est obligeant… Il agrée le service que vous rendez à ces malades et le tient fait à lui- même…(44)

Employant une terminologie qui rappelle celle de Vincent, Mère Theresa de Calcutta parle de la présence réelle du Christ non seulement dans l’Eucharistie, mais aussi dans la souffrance. (45)

Beaucoup d’autres traditions religieuses ont un même accent   et demandent : « Où trouver Dieu ? » puis ils répondent : « Nous trouvons Dieu dans nos frères et sœurs pauvres ». (46)

En pratique, cela nous amène à traiter les sans-abri (et tous ceux que nous servons) avec dignité. Récemment, John Rybolt nous rappelait « la nappe blanche », un détail charmant qui accentue la dignité. Dans la règle que Vincent écrivait en 1617 pour la première Confrérie de Charité à Châtillon, il affirmait :

Celle qui apprêtera le dîner leur apportera, à 9 heures, de la soupe et de la viande dans un plat, du pain dans une serviette blanche, et du vin dans une bouteille. Elle fera de même au souper,  autour de 4 heures de l’après-midi. En entrant dans     la chambre du malade, elle le saluera gaiement, s’approchant joyeusement du lit,  l’encourageant  à  manger  ;  elle  relèvera la tête du lit et arrangera les couvertures ; elle disposera la tablette, la nappe blanche, l’assiette et la cuillère, elle rincera le verre, trempera le pain dans le potage, disposera la viande dans l’assiette, elle récitera le bénédicité et lui servira la soupe. Elle coupera la viande et l’aidera à manger, lui disant de douces paroles de consolation pour l’égayer. Elle lui versera quelque chose à boire, l’invitant de nouveau à manger. Enfin, le repas fini et la vaisselle lavée, la nappe pliée et la tablette enlevée, elle récitera les grâces avec le malade, puis elle le quittera pour aller servir quelqu’un d’autre. (47)

D’après les paroles de Vincent, « voir et servir le Christ dans les sans-abri » implique, pour utiliser la terminologie actuelle, des soins de qualité qui répondent aux normes professionnelles

c. Offrir l’amitié

L’amitié est au cœur des relations de Jésus avec ses disciples. Il leur dit : « Je ne vous appelle plus serviteurs… je vous appelle amis ». (48) La relation d’amitié se caractérise par la chaleur, la conversation, le partage, le service, le sacrifice et le pardon.

L’amitié est l’un des meilleurs dons que nous pouvons offrir aux autres. Elle est inhérente à la spiritualité de miséricorde que Jésus souligne dans la scène du jugement dernier de Matthieu 25, 31-46.

Dans notre Famille, Vincent nous appelle à traiter ceux que nous servons non pas comme « des pauvres » mais comme des personnes. Il nous demande de les traiter non pas comme des clients mais comme des amis que nous aimons profondément.

En effet, tout bon soin est relationnel. Nous offrons aux personnes non seulement le toit mais aussi l’hospitalité. Nous les visitons dans leurs maisons. Nous les secourons dans l’amitié.

d. Donner un service holistique

Chez les sans-abri, c’est la personne entière qui est affectée : au plan physique, psychologique, émotionnel et relationnel. Tous, nous avons expérimenté combien profondes sont les blessures des personnes marginalisées. Beaucoup de sans-abri souffrent de la stigmatisation causée par les préjugés dans leur propre pays ou en terre étrangère. Beaucoup se sentent isolés et seuls. Certains sont aux prises avec des problèmes psychologiques, ou de drogue ou d’alcool. Certains ne parlent pas bien la langue locale. Plusieurs  ont des problèmes juridiques ou médicaux. Beaucoup souffrent de dépression et ont perdu leur joie de vivre. (49)

Un service holistique est fondamental au changement systémique. Tout est relié. Qu’un seul élément se brise dans un système, et tout le reste est affecté.

e. Servir d’avocats

Le psaume 85, 11 raconte qu’en Dieu « Amour et Vérité se rencontrent, Justice et Paix s’embrassent ». Amour, vérité, justice  et paix sont toutes reliées. Aucun de ces éléments ne se tient seul. L’amour assaisonne la justice.50 La paix sans la vérité et la justice  ne peut durer. Les œuvres de miséricorde ne sont qu’une solution palliative quand les œuvres de justice ne les accompagnent.

Une approche systémique nous appelle à nous tenir aux côtés des sans-abri comme leurs défenseurs : des défenseurs qui essaient de bannir les préjugés, qui essaient de gagner le soutien  des gouvernements et des fondations, qui essaient de les réunir avec leurs familles et les communautés qui les ont peut-être isolés. Ici, j’aimerais simplement noter que plusieurs stratégies formulées par la Commission de la Famille Vincentienne pour la Promotion du Changement Systémique coïncident avec les meilleures pratiques formulées par les organisations qui ont obtenu du succès en plaidant avec et pour les sans-abri. (51) Trouver une maison est sûrement fondamental pour les sans- abri. Un logement adéquat est un droit humain essentiel. (52) Le pape François a souvent parlé des  « trois T » : terre, travail et toit. (53) Les treize maisons que Vincent a achetées près de Saint-Lazare symbolisent à quel point il était conscient de l’importance, pour la dignité humaine, d’avoir un toit.

CONCLUSION

En 1823, John Howard Payne écrivait les paroles d’une chanson pour son opéra « Clari, or the Maid of Milan ». Il décida alors de publier la chanson séparément et l’intitula « Home ! Sweet Home ! » Cette chanson est devenue immensément populaire et 100 000 copies ont été vendues rapidement. Elle contient une phrase remarquable :

« Qu’elle soit toujours si modeste, que rien ne la remplace. » Petit  à petit, plusieurs autres cultures ont assimilé la chanson de Payne et ses sentiments. (54)

Le mot anglais « home » contient une forte connotation émotionnelle. Le mot « house / maison » est une structure comprenant des murs, des fenêtres, des planchers et des plafonds, mais « home / chez-soi » est un lieu où l’on se sent à l’aise, en sécurité et en paix.55 En anglais, le mot « house » est à la fois un nom et un verbe, tandis que le mot « home » est simplement un nom. On peut « loger des personnes / to house people », mais non pas « to home people ». Beaucoup d’autres langues ont  des  mots ou  expressions pour «  maison » ou « chez-soi » avec diverses connotations. (56)

En travaillant ensemble, notre Famille Vincentienne internationale pourrait-elle produire un impact important dans la vie des sans-abri, leur apportant un sens de sécurité, de paix, et un avenir viable, dans les 150 pays où nous vivons et servons ? C’est le but du mégaprojet que nous lançons pour célébrer le 400e anniversaire de la naissance du charisme de saint Vincent.

Le récent document du Vatican sur la vie contemplative énumère, parmi les obstacles qui nous lient, le « démon de midi », mentionné si souvent par les premiers auteurs chrétiens (57). C’est « une tendance à l’apathie, la routine, la démotivation, la léthargie paralysante ». De nos jours, on pourrait l’appeler : le « cafard », l’ennui ou le découragement qui peuvent saper l’énergie et le zèle des gens (58). Dans son exhortation apostolique Evangelii Gaudium, le pape François explique : « La psychologie de la tombe, qui transforme peu à peu les chrétiens en momies de musée, se développe. Déçus par la réalité, par l’Église ou par eux-mêmes, ils vivent la tentation constante de s’attacher à une tristesse douceâtre qui envahit leur cœur comme le « plus précieux des élixirs du démon » (59).

Vincent devient éloquent lorsqu’il décrit ceux qui deviennent vraiment libres : ils volent ! « Au contraire, ceux qui se détachent de l’affection des biens de la terre, de la convoitise des plaisirs et de leur propre volonté deviennent les enfants de Dieu, qui jouissent d’une parfaite liberté ; car c’est dans le seul amour de Dieu qu’elle se rencontre. Ce sont ces personnes-là, mes frères, qui sont libres, qui n’ont point de lois, qui volent, qui vont à droite et à gauche, qui volent encore un coup, sans pouvoir être arrêtées, et ne sont jamais esclaves du démon, ni de leurs passions. Oh ! heureuse liberté des enfants de Dieu 60! »

CONCLUSION

Dans un poème sur la lumière et les ténèbres, William Blake (1757-1827), connu également pour ses gravures et ses tableaux, écrivait : « …nous avons été mis sur terre un bref moment pour apprendre à porter les rayons de l’amour (61). »

Après sa conversion, Vincent (62) a porté les rayons de l’amour avec persévérance et créativité comme « mystique de la charité ». Sa vie mystique résultait de ce qu’il était consumé par l’amour de Dieu et l’amour du prochain, considérés inséparables. Il parlait des deux avec extase. Ses « visions » comme mystique consistaient à regarder dans les yeux des personnes pauvres pour y voir l’humanité souffrante de Jésus. Les « révélations » qu’il recevait comme mystique venaient des cris des pauvres. Dans son « exubérante confiance » (63) en l’amour de Dieu, il pouvait répéter tout haut, en extase, « le cœur de Notre Seigneur, le cœur de Notre Seigneur, le cœur de Notre Seigneur… ce feu divin, ce feu de l’amour »64. Connaissant la mission confiée à Jésus par son Père et immensément conscient que sa Famille et lui la partageaient, Vincent pouvait vivement la décrire, avec Jésus, comme « les pauvres, les pauvres, les pauvres »65. À propos de membres de sa Famille qui venaient de mourir, il s’exclame  : « Oh ! que ceux-là seront heureux qui pourront dire, à l’heure de la mort, ces belles paroles de Notre-Seigneur : « Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres ! (66). »

Dans ses dernières années, les paroles de Vincent sur l’amour de Dieu étaient de plus en plus extatiques. Le 13 décembre 1658 : « O amour de mon Sauveur ! ô amour ! vous étiez incomparablement plus grand que les anges n’ont pu comprendre et ne comprendront jamais ! (67) » Il priait tout haut, le 21 février 1659, durant sa conférence à ses prêtres et ses frères : « O mon Sauveur Jésus-Christ, qui vous êtes sanctifié afin que les hommes fussent aussi sanctifiés, qui avez fui les royaumes de la terre, leurs richesses et leur gloire et n’avez eu à cœur que le règne de votre Père dans les âmes… que ne devons-nous pas faire pour vous imiter, vous qui nous avez tirés de la poussière et appelés pour observer vos conseils et aspirer à la perfection (68) . »

Le 30 mai 1659, il dit à ses frères : « Regardons le Fils de Dieu ; oh ! quel cœur de charité ! quelle flamme d’amour ! Mon Jésus, dites-nous, vous, un peu, s’il vous plaît, qui vous a tiré du ciel pour venir souffrir la malédiction de la terre, tant de persécutions et de tourments que vous y avez reçus. O Sauveur ! ô source de l’amour humilié jusqu’à nous et jusqu’à un supplice infâme, qui en cela a plus aimé le prochain que vous-même ? Vous êtes venu vous exposer à toutes nos misères, prendre la forme de pécheur, mener une vie souffrante et souffrir une mort honteuse pour nous ; y a-t-il un amour pareil ? (69) »

Le 7 juin 1660, moins de quatre mois avant sa mort, saint Vincent de Paul, s’adressait à un groupe d’amis rassemblés autour de lui : « Se consommer pour Dieu, n’avoir de bien ni de forces que pour les consommer pour Dieu, c’est ce que Notre-Seigneur a fait lui- même, qui s’est consommé pour l’amour de son Père70. » À son tour, Vincent s’est consommé pour l’amour de Dieu et l’amour du prochain.

Vincent, ce « mystique de la charité », puisait à deux sources principales : la méditation quotidienne de la parole de Dieu et le contact direct avec les pauvres. L’une infusait l’autre. Peu de saints, s’il y en a, ont atteint une telle alliance.

P. Robert MALONEY, CM 🔸

De nos jours, d’une manière ou d’une autre, 1,2 milliards de personnes partagent le lot de Joseph, Marie et Jésus. Notre Famille Vincentienne pourrait-elle causer un impact de premier plan dans leurs vies ?

Auteur
Explications :

Traduction de l’Anglais : Mme Raymonde DUBOIS

Article publié dans la revue VINCENTIANA (Avril-Juin 2017)

Notes :

1. Lc 2, 7.

2. Les Galiléens avaient un accent clairement reconnaissable. Cf. Mt 26, 73 : « Peu après, ceux qui étaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : « À coup sûr, toi aussi tu es des leurs ! Et puis, ton accent te trahit ».

3. Lc 2, 10.

4. Mt 2 ,13-15.

5. Ce sont les paroles d’introduction de la Constitution apostolique Exsul Familia, 1er août 1952.

6. En espagnol, le pape François utilise trois « T » : tierra, trabajo, techo.

7. En 1647, les Dames de la Charité acquièrent le Château de Bicêtre, où on leur amène les nourrissons. Puis, en 1651, toutes reconnaissent que Bicêtre  est malsain pour les enfants ; elles retournent donc à Paris et sont hébergées à la limite du faubourg Saint-Denis. En 1670, elles ont deux maisons, l’une à l’opposé de Notre-Dame et l’autre dans le faubourg Saint-Antoine.

8. SV XIII, 801. (SV fait référence à l’édition française en quatorze volumes de Pierre Coste, Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens, Documents, Paris, Gabalda, 1920-1925.)

9. Ces Règles, conservées dans les Archives des Filles de la Charité, sont tirées du Livre des Règles C. N ° 3 Communauté – Livre des Enfants Trouvés, copié de la collection des Règles pour les Enfants Trouvés à Paris, datée de 1708 et portant la signature de M. Watel.

10 Ces Règles, conservées dans les Archives des Filles de la Charité, sont tirées du Livre des Règles C. N ° 3 Communauté – Livre des Enfants Trouvés, copié de la collection des Règles pour les Enfants Trouvés à Paris, datée de 1708 et portant la signature de M. Watel.

11. Recueil des proces verbaux des conseils tenus par Saint Vincent et Mlle. Le Gras, pp. 196 ss, publié in Documents, Doc. 659, p. 753.

12. Cf. Bernard Pujo, Vincent DePaul le précurseur, Paris, Albin Michel, 1998, 159-160.

13. Pour le bénéfice des lecteurs, j’ai converti les livres du temps de saint Vincent en dollars d’aujourd’hui, mais je dois candidement admettre que c’est un procédé hasardeux. Pour de plus amples informations sur la valeur relative des devises, cf. John Rybolt, “St. Vincent de Paul and Money,” Vincentian Heritage Journal 26 (2005) 92 ; également cf. Gerry Lalonde, “Monetary Values in 1650 – 1750 in New France Compared to Today,” qu’on peut trouver sur : http://freepages.genealogy.rootsweb.ancestry.com/~unclefred/ MONETARY.html

14. SV II, 32, note 20 : Le frère Mathieu était « chaque fois chargé de sommes variant entre 20 000 et 50 000 livres », i.e. entre 1 000 000$ et 1 200 000$ !

15. SV I, 590-591.

16. SV II, 61.

17. SV I, 590.

18. Pujo, op. cit., 162-163.

19. Habituellement appelée « la Fronde », cette guerre a duré de 1648 à 1652.

20. Pour plusieurs détails intéressants sur la manière dont Vincent administre l’argent et les œuvres charitables, cf. René Wulfman Charité Publique et Finances Privées : Monsieur Vincent, Gestionnaire et Saint, Villeneuve d’Ascq, France : Presses Universitaires du Septentrion, 1998.

21 SV XI, 194. L’hôpital Nom de Jésus devint plus tard un centre municipal de santé. Ses immeubles se trouvaient sur le site qui est maintenant occupé par les bureaux de la Gare de l’Est. Il y a plusieurs références à cet hôpital dans les écrits de Vincent et de Louise de Marillac. Cf. Écrits spirituels de Louise de Marillac, 786.

22. SV IV, 392.

23. SV IV, 402.

24. SV IV, 407.

25. Dans son encyclique Populorum Progressio, 35, le pape Paul VI écrivait : « La faim d’instruction n’est en effet pas moins déprimante que la faim d’aliments : un analphabète est un esprit sous-alimenté ».

26. Cf. Matthieu Brejon de Lavergnée, Histoire des Filles de la Charité, Paris, Fayard, 2011, 493-498.

27. SV XIII, 570 et Ces Règles, conservées dans les Archives des Filles de la Charité, sont tirées du Livre des Règles C. N ° 3 Communauté – Livre des Enfants Trouvés, copié de la collection des Règles pour les Enfants Trouvés à Paris, datée de 1708 et portant la signature de M. Watel.

28. De nos jours, les écoles de la Famille Vincentienne comptent plus d’un million d’étudiants. En plus des écoles, les groupes de Jeunesse Mariale Vincentienne offrent de la formation à plus de 120 000 jeunes.

29. On peut facilement oublier qu’étymologiquement, hôpital est relié à hospitalité, de même que hospice et hostel (refuge pour personnes pauvres). Relié également au mot latin hospes, signifiant « invité » ou « hôte ».

30. Cf. Matthieu Brejon de Lavergnée, op. cit., 498.

31. Ex 23, 9 ; Lev 19, 33-34 ; Dt 10, 17-19 ; 14, 28-29 ; 16, 9-12.

32. Mt  25, 35.

33. He 13, 2.

34. Jusqu’à récemment, pour une raison ou pour une autre, l’enseignement social catholique, qui aborde un grand nombre de sujets, n’a dit que peu de choses sur le problème des sans-abri. Depuis quelques années, le pape François aborde souvent le sujet en parlant des trois « T » : terre, travail, toit. En 2000, la Conférence Catholique des États-Unis avait pour sujet : « Accueillir l’étranger parmi nous : l’unité dans la diversité ». En 2011, la même Conférence publiait : « Accueillir le Christ dans l’immigré ».

35. Evangelii Gaudium, 198. Cf. Audience jubilaire, 22 octobre 2016.

36. SV II, 122 ; IX 119, 222 ; X 266, 332 ; XI 328, 393 ; XII 5.

37. Laudato Si’, 16, 42, 51, 70, 91, 111, 117, 138, 162, 240.

38. Rencontre mondiale des mouvements populaires, 10 juillet 2015.

39. Discours aux immigrés, 12 septembre 2015.

40. Au cours d’une rencontre avec les étudiants des écoles des Jésuites en Europe, le 17 septembre 2016, le pape François affirmait que « l’hospitalité authentique est notre plus grande sécurité contre les actes de haine du terrorisme».

41. Cf. Message pour la journée mondiale contre la faim, 16 Octobre 2013.

42. SV IX, 475.

43. Dietrich Bonhoeffer, Life Together (London: SCM Press, 1954) 75.

44. SV IX, 252.

45. Dans la même ligne d’idée, Jon Sobrino, un théologien latino-américain renommé, a intitulé son livre : The Principle of Mercy: Taking the Crucified People Down from the Cross (Orbis Books, 1994).

46. Juifs, chrétiens et musulmans, tous réfèrent à Abraham comme un modèle d’hospitalité. On pourrait en ajouter davantage sur l’hospitalité dans les diverses traditions religieuses.

47. SV XIII, 474. – Cf. vidéo sur le sujet : https://www.youtube.com/ watch?v=0CgJVAC7Na8.

48.  Jn 15, 15.

49. Rm 12, 8 exige de ceux qui prodiguent des soins « d’exercer la miséricorde avec joie ».

50. Cf. Shakespeare, Le Marchand de Venise, Acte IV, Scène 1.

51. Cf. Louise Sullivan, D.C., Vincentian Mission in Health Care (Daughters  of Charity National Health System, 1997). Voir également : http://famvin.org/ wiki/Vincentian_Mission_in_Health_Care. Elle décrit huit attributs essentiels de la mission vincentienne en soins de santé, lesquels sont très appropriés pour la Famille Vincentienne dans l’approche du problème des sans-abri : 1) enraciné  dans la spiritualité ; 2) holistique ; 3) intégré ; 4) excellent ; 5) collaboratif ; 6) souple ; 7) créatif ; 8) centré.

52. Cf. Déclaration universelle des Droits de l’Homme, art. 25. Beaucoup d’autres déclarations universelles incluent le logement comme l’un des droits humains fondamentaux.

53. Laudato Si’, 152. Cf. également : discours à l’Expo de Santa Cruz de la Sierra, Bolivie, le jeudi 9 juillet 2015 ; discours à Nairobi, Kenya, le vendredi 27 novembre 2015 ; discours au collège Bachilleres, État du Chihuahua, Ciudad Juárez, Mexique, le mercredi 17 février 2016.

54. En 1827, le compositeur suisse Franz Berwald citait la chanson de Payne dans son Konzertstück for Bassoon and Orchestra (partie centrale, marquée andante). En Italie, Gaetano Donizetti utilisa le thème dans son opéra « Anne Boleyn » (1830), Acte 2, Scène 3, où la scène de la folie d’Anna met en évidence sa nostalgie de la maison de son enfance. En Angleterre, Sir Henry Wood l’a utilisée dans sa « Fantasia on British Sea Songs ». L’organiste et compositeur français Alexandre Guilmant l’a utilisée dans sa « Fantasy for Organ », Op. 43, et pour la « Fantaisie sur deux mélodies anglaises ». En 1857, le compositeur/pianiste suisse Sigismond Thalberg a écrit une série de variations pour piano (op. 72) sur le thème de « Home ! Sweet Home ! » Au Japon, elle est devenue célèbre sous le titre Hanyū no Yado ou « My Humble Cottage ». En 1909, le film muet « The House of Cards » la mettait en vedette. Plus tard, elle fut utilisée dans plusieurs films.

55. Henry David Thoreau exprimait ceci de manière éloquente : « Le lieu que vous avez choisi pour vivre, si sombre et lugubre soit-il, commence aussitôt à paraître attrayant et devient pour vous un centre d’humanisation : la maison est la maison, qu’elle soit toujours un lieu d’accueil. » Cf. Henry David Thoreau, Canoeing in the Wilderness, publication posthume éditée par Clifton Johnson (Houghton Mifflin, 1916) chapitre 9.

56. Casa et hogar, Haus et Heimat, maison et chez-moi, etc. Je suis sûr que d’autres pourront, mieux que moi, ajouter à cette liste et identifier diverses nuances.

57. Querere Vultum Dei, 11.

58. Pour un traitement intéressant de ce sujet, cf. Kathleen Norris, Acedia & me: A Marriage, Monks, and a Writer’s Life (Riverhead Books, 2008).

59. Evangelii Gaudium, 83.

60. SV XII, 301.

61. William Blake, “The Little Black Boy”.

62. Ou bien, on pourrait dire comme Hugh O’Donnell : Vincent 2.

63. SV III, 279.

64. SV XI, 291.

65. SV XI, 108.

66. SV XI, 135.

67. SV XII, 109.

68. SV XII, 147.

69. SV XII, 264.

70. SV XIII, 179.

La vague de migrants passant par la Grèce : L’implication des confrères de Thessalonique

La vague de migrants passant par la Grèce :

L’implication des confrères (Lazaristes) de Thessalonique

Je me souviens encore de ce mois d’aout 2015, nous étions en pleine assemblée interprovinciale, un soir après le diner, nous suivions le journal télévisé, c’est alors qu’à notre grande surprise nous voyions la première vague de migrants débarquer en Allemagne.

Il faut souligner que, presque tous fuyaient la guerre qui fait rage en Syrie ; passant par la Turquie, ils s’étaient tous retrouvés en Grèce, porte d’entrée de l’Europe et transférés à la capitale Athènes. Ils devaient encore parcourir environs 600 km pour se retrouver dans la localité d’Idouméni. Idouméni faut-il le dire, est à 75km de Thessalonique, et partage la frontière avec la Macédoine que nous Grecs, appelons (Skopia). A Idouméni les migrants restaient quelques heures, voir quelques jours avant de continuer leur périple vers le reste de l’Europe, cependant il leur fallait d’abord remplir quelques formalités administratives avant de traverser la frontière.

Face à cette situation tragique, nous, Pères Lazaristes ne pouvions rester indifférents, et ce d’autant plus que nous sommes les seuls dans cette partie de la Grèce qui représentons l’Eglise Catholique universelle. Il fallait s’organiser au plus vite pour répondre aux besoins élémentaires de ces derniers. Les annonces furent faites à la paroisse pour apporter une aide (vêtements, aliments…..), avec les volontaires nous nous rendions à Idouméni tous les jours pour distribuer tout cela aux migrants. Cependant l’arrivée massif des migrants venant cette fois-ci pas seulement de la Syrie, mais aussi de l’Iran, du Pakistan, et de l’Afrique du nord rendait nos efforts presqu’insignifiants, c’était comme une goutte d’eau jetée à la mer.

En un temps record nous somme passé d’une centaine de migrants à 2 000 milles arrivées par jours, puis 5 000 milles, par la suite 7 000 milles, jusqu’à atteindre le record de plus de 10 000 milles arrivées par jour. Il fallait bien faire quelque chose face à cette vague déferlante de migrants, heureusement, nous comptions sur la divine Providence.

Caritas, au niveau de la Grèce et au niveau international vola à notre secours, c’est ainsi que nous avions installés des toilettes et des douches à idouméni ainsi que deux conteneurs, nous rangions les vêtements dans l’un et dans l’autre les aliments.

D’aout 2015 à Juin 2016, avec les deux minibus dont dispose la paroisse, nous nous rendions à Idouméni tous les jours avec huit à quinze volontaires. Le travail des volontaires consistait à mettre une dizaine d’aliments (fruits, dattes, fromages, biscuits, chocolats) dans des sachets pour les distribuer aux migrants. Le travail était organisé de la manière suivante : une équipe était chargée de remplir les sachets d’aliments, une autre de les distribuer aux migrants à la descente du bus, une troisième équipe s’occupait de la distribution de vêtements et chaussures, une quatrième en lien avec d’autres organismes faisait la cuisine.

A l’approche de l’hiver, l’inquiétude naissait, allons-nous tenir ? Les volontaires allaient-ils continuer à répondre présents pour effectuer ce travail si exigeant ? Fort heureusement nous pouvions une fois de plus compter sur la divine Providence, car les volontaires affluaient, nos vaillants jeunes n’étaient pas en reste, ils constituèrent une équipe dynamique qui se rendait tous les Dimanches à Idouméni. Signalons que malgré le froid rude de l’hiver, les volontaires et les jeunes travaillaient dans une sacrée ambiance de joie. Nous étions tous émerveillés par le travail accompli, tout le monde se surpassait, lorsqu’il fallait repartir à Thessalonique, après huit ou dix heures de travail effectuées. Les jeunes trouvaient encore des ressources pour entonner quelques chants populaires du pays, distillant la joie et des sourires aux migrants.  Où trouvaient-ils cette joie et cette force ? Certainement dans ces mots de Saint Vincent De Paul « Les pauvres sont nos maitres et seigneurs »

Chaque jour nous confions tout ce travail au Seigneur en lui demandant de nous donner la force pour pouvoir reprendre la route très tôt le lendemain, en effectuant à nouveau les 75 km nous séparant de Thessalonique à Idoumeni, nous effectuons parfois ce trajet sous la pluie ou sous la neige. Une fois nous avions eu l’honneur de recevoir le cardinal Luis Antonio Tagle chargé de la Caritas international, nous nous étions rendus avec lui à Idoumeni et il avait pu toucher du doigt la réalité en mettant la main à la pâte pendant huit heures.

Dans la communauté nous avons hébergé un prêtre et un diacre, tous deux de la Syrie, le temps pour eux de refaire des forces, d’obtenir leurs documents et de continuer leur périple vers l’Allemagne. Leur témoignage fut poignant, presque toute leur région d’origine fut décimée, et abandonnée.

Au mois de Mai 2016, la frontière entre la Grèce et Skopia (Macédoine) fut fermée, pendant près de deux semaines, la tension monta entre les migrants et les forces de l’ordre, car certains migrants voulaient franchir par force la frontière. Le camp fut mis à feu, et aucun volontaire ne pouvait y avoir accès, les autorités avaient décidé de déplacer les migrants vers les camps à Thessalonique et dans les villes environnantes d’où les tensions.

Le petit camp d’Idouméni en ce moment comptait environ 13 000 milles migrants, ceux qui parvenaient à s’échapper du camp se retrouvaient aux bords de la route menant à Thessalonique, ils recevaient des sandwichs et autres aliments de notre part. Nous sillonnions la route toute la journée en essayant d’aider le maximum de migrants ; avec la destruction du camp, certains étaient restés affamés pendant plusieurs jours.

 

Le travail dans le camps de migrants et en dehors, après leur déplacement d’Edoumeni

Environ 27 camps furent installés à Thessalonique et les localités environnantes, ici s’arrêta le travail des volontaires, qui avaient accompli un travail louable et immense, une poignée fut sélectionnée pour pouvoir distribuer cette fois ci des fruits et des légumes tous les jours dans 7camps.

Aujourd’hui, l’état s’occupe de la nutrition des migrants, notre aide est beaucoup plus morale et psychologique. Nous essayons comme on peut d’apporter le réconfort à ceux qui sont éprouvés et abusés en nous rendant dans les différents camps.

Nous travaillons en collaboration avec les sœurs de Mère Thérésa, qui en ce moment logent chez elles plus d’une vingtaine de femmes et enfants Syriens. Tous les vendredis je me rends avec deux d’entre elles tôt le matin aux environs de 6 heures au vaste marché international de légumes et de fruits, et nous nous présentons devant chaque étalage, recevant ainsi gratuitement fruits et légumes en abondance. Les sœurs se chargent du ramassage, et moi je range tout dans la petite camionnette. Tous ces aliments servent à nourrir cette vingtaine de migrants que les sœurs hébergent. Nous organisons de temps en temps des pique-nique avec eux.

En lien avec les Filles de la Charité nous avions obtenu d’elles, un appartement où nous avions logé pendant un an une famille chrétienne syrienne. Au niveau de la paroisse nous avions également logé un jeune dont la vie était menacée dans l’un des camps.

Avec l’aide du Seigneur nous continuons ce service.

Père Agapit, CM 🔸

Nous essayons comme on peut d’apporter le réconfort à ceux qui sont éprouvés et abusés en nous rendant dans les différents camps.

Pères Lazaristes :

Frangon, 19

54625 Thessaloniki

+30-23 10 53 95 59

@: lazaristes@the.forthner.gr