Homélie des funérailles du P. Bernard Pichon CM. 31 mars 2021 en la Chapelle Saint Vincent de Paul à Paris

L’un de tes confrères, Marius Denigot, écrit dans ses remerciements à la fin de son ouvrage « Villebon-sur-Yvette, notre histoire » : « Nous le savions déjà, le Père Bernard Pichon fut le maître d’œuvre de la découverte du Villebon géographique, par ses observations, ses commentaires de spécialiste en la matière ... et un ouvrier de la première heure pour l’ouvrage. »

Philippe LAMBLIN CM

Homélie des funérailles du P. Bernard Pichon CM. 31 mars 2021 en la Chapelle Saint Vincent de Paul à Paris

Cher Bernard. L’un de tes confrères, Marius Denigot, écrit dans ses remerciements à la fin de son ouvrage « Villebon-sur-Yvette, notre histoire » : « Nous le savions déjà, le Père Bernard Pichon fut le maître d’œuvre de la découverte du Villebon géographique, par ses observations, ses commentaires de spécialiste en la matière … et un ouvrier de la première heure pour l’ouvrage. »

Si quelqu’un perdait le nord à Scy-Chazelles, à Dax, à Cuvry, à Villebon, à Metz-Belletanche, et ici à Paris, ton écoute, ta bonhommie, ton expérience, ton souci de l’autre, il pouvait compter sur ta confiance et ta générosité naturelle.

Cet après-midi, pour accompagner ton dernier voyage, à la suite de Jésus, tu nous dis : « regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles, ni moisson ! » et aussi : « Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. » Et Jésus ajoute un peu plus loin : « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice. »

Depuis le 27 octobre 1946, date de ton entrée au Séminaire Interne, tu as souvent médité cette parole de Jésus, quand tu relisais les maximes évangéliques des Règles Communes de la Petite Compagnie, où st Vincent de Paul cite Jésus : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice. »

Les Règles communes t’ont collé à la peau toute ta vie, et particulièrement les 5 vertus puisées dans les conseils évangéliques : la simplicité, l’humilité, la douceur, la mortification et le zèle. A travers chacune d’elles, nous retrouvons l’un des visages du fils de Joseph et de Marie, non pas de Nazareth, mais Pichon, originaire de Scy-Chazelles, ce village logeant la Moselle, au pied du Mont Saint Quentin, fortifié pour veiller et défendre Metz.

Bernard, le terroir de Scy-Chazelles, sur les côteaux du Mont Saint Quentin, dans les petits clos de vignes qui bordent la route de Lessy, tu as appris à l’aimer avec tes deux frères et tes deux sœurs. C’est là qu’est née ta vocation comme celle de ta sœur Marie-Louise, Fille de la Charité.

Cependant, tu n’attendais pas que le Père céleste t’appelle et te nourrisse, tu n’espérais pas que les choses tombent du ciel.

En 1944, tu as eu 19 ans quelques jours après le débarquement en Normandie, à peine 3 mois après, tu t’engages volontairement pour une durée incertaine, car il fallait en finir avec une idéologie mortifère et tu seras démobilisé au début de l’année 1946. A la rentrée, tu rejoindras Dax pour entrer au séminaire interne et te préparer à devenir prêtre de la Mission pour célébrer la messe, pour continuer à dire les paroles de Jésus sur le pain et le vin. En cette veille de Jeudi Saint, où tous les prêtres aiment revivre ensemble la Cène, comme Jésus l’a vécu avec ses disciples, chacun de tes confrères ici présents aurait aimé te savoir à leurs côtés, ou plutôt à la place que tu t’étais réservé dans ce chœur pour prononcer dignement, la main étendue vers le pain de la patène et vers le vin du calice : « prenez et mangez, ceci est mon corps ; prenez et buvez, ceci est mon sang ».

Le blé pour le pain et le raisin pour le vin, la terre de Scy-Chazelles les produisait depuis des centaines années. La vigne se trouvait dans les hauteurs, les céréales étaient cultivées au bas du village. Entre les deux une zone fruitière avec les fraisiers, les framboisiers et les mirabelliers.

Quel bonheur pour toi, Bernard, de dire : tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain et ce vin, fruits de la terre et du travail des hommes. Fruits de la terre…

La terre, tu nous dirais que nous ne devons pas que l’aimer et l’admirer sur une carte ou en faisant tourner une mappemonde ou dans un film-découverte d’Arthus-Bertrand, car le Pape François dans son encyclique Laudato Si demande que nous protégions la terre, notre maison-jardin, car le monde naturel est l’évangile de la création.

Sans aucun doute, le Père Pichon, coiffé de son inséparable béret, vivait pour protéger la terre, sa terre.

Oui, tu as été heureux de vivre dans le parc de Cuvry, où tu as créé un arborétum, replanté des marronniers et des sapins dans le parc, soigner les pommiers du jardin, multipliant les fraisiers ; cette joie tu cherchais à la partager aux élèves de Cuvry tout en n’hésitant pas à aider ton frère François resté célibataire dans la ferme familiale. Et tu n’hésitais pas aussi à échanger avec les élèves lors de promenades dans l’allée des marronniers ou à les réjouir à la Saint Nicolas ou par un feu d’artifice.

Ton amour et ton respect de la terre que ce soit en cours de Géographie ou lors des échanges informels avec les élèves sont l’origine de tes Palmes Académiques par ton sens de la pédagogie auprès des adolescents, devenus tristes par des évènements familiaux de toute sorte.

Bernard, te souviens-tu comment ces palmes ont été retrouvées dans ta chambre à Belletanche ? Tombée derrière un meuble que nous allions déménager, je te la donne et tu me dis : « Je ne la méritais pas, je ne sais rien. »

Et si nous continuons ton parcours, nous arrivons à Villebon-sur-Yvette, où tu as collaboré pendant 4 ans au travail de tes confrères, comme je le rappelais il y a quelques instants.

Puis ce sera le retour en Lorraine, à Belletanche, où tu as assuré le service de l’aumônerie des Filles de la Charité, tout en veillant à l’avenir de Cuvry dans l’OGEC.

Ici, depuis que tu es arrivé dans cette maison, tu diras ouvertement que tu as fait un bon choix en acceptant d’être un peu coupé de ta terre natale. Tu apprécieras de parler avec des confrères, après un certain isolement à Belletanche. Nous avons pu nous taquiner avec toi, comme le font de bons amis. Tu nous as fait partager tes bons souvenirs. Tu as cherché à nous faire plaisir avec quelques bouteilles du vignoble Ste Françoise ou des Hautes Braies, tout en nous rappelant que les mirabelles de Lorraine avaient meilleur goût.

Tu rappelais que tu avais distribué la communion à M. Robert Schumann, l’un des pères de l’Europe, dans l’église de Scy-Chazelles.

Comme l’apôtre Paul, tu nous as transmis de la vie à travers des évènements, et comme Jésus, tu nous dis : « Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez, ni, pour votre corps, de quoi vous le vêtirez. La vie ne vaut-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que les vêtements ? »

Enfin rendons grâce à Dieu, avec toi, Bernard, pour ton regard serein sur les évènements de la vie que tu nous as partagés.

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Des vies ont été empêchées, mutilées, parfois pour toujours…

« Des vies ont été empêchées, mutilées, parfois pour toujours », explique, dans une tribune au « Monde », Véronique Margron, la présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, qui appelle à une indispensable éthique de responsabilité de l’Église. Et à « réparer l’irréparable ».

Province de France Congregation de la Mission

Des vies ont été empêchées, mutilées, parfois pour toujours…

« Des vies ont été empêchées, mutilées, parfois pour toujours », explique, dans une tribune au « Monde », Véronique Margron, la présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France, qui appelle à une indispensable éthique de responsabilité de l’Église. Et à « réparer l’irréparable ».

 

Article publié dans le journal Le Monde du 30 mars 2021 

Tribune. « Celui qui est resté passif sait qu’il s’est moralement rendu coupable chaque fois qu’il a manqué à l’appel, faute d’avoir saisi n’importe quelle occasion d’agir pour protéger ceux qui se trouvaient menacés, pour diminuer l’injustice, pour résister. »

Cette parole du philosophe Karl Jaspers (1883-1969), à propos de la « culpabilité allemande », dit pourquoi l’Eglise catholique ne peut pas ne pas reconnaître sa responsabilité dans les abus spirituels, les agressions sexuelles et les viols commis par certains de ses membres. Responsabilité dans le climat, voire le système, qui les a couverts, déniés, minimisés. Système qui aura ignoré, parfois dénigré les victimes et leurs proches, considérés comme la cause du scandale.

Les évêques de France, le 26 mars, ont clairement assumé la responsabilité de l’Eglise, « devant la société, en demandant pardon pour ces crimes et pour ces défaillances ». C’est un pas décisif. De son côté, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) entame la rédaction du rapport qu’elle livrera à l’automne – rapport essentiel à la nomination et la compréhension de l’ampleur des crimes commis.

L’Église devra beaucoup à l’immense travail accompli par cette commission, comme elle doit plus encore aux victimes qui ont surmonté leur peur de ne pas être entendues, leur sentiment de honte, pour prendre la parole et réclamer l’engagement de l’institution, la reconnaissance du mal commis, la mesure du mal subi.

Répondre de la vie des victimes

Qu’est-ce qui oblige à la responsabilité ? L’authentique sensibilité au mal. Il ne s’agit pas seulement de répondre de soi, mais de répondre devant l’autre des fautes et des souffrances, de l’irréparable subi par l’enfant, l’adolescent violenté, l’adulte trahi dans sa confiance, fracassé en son âme autant qu’en son corps. Tous ceux qui exercent une charge dans l’Eglise catholique sont assignés à la responsabilité. A répondre de la vie des personnes victimes – vies martyrisées par le mensonge, la séduction vénéneuse, la lâcheté, la désinvolture, le refus de voir.

La responsabilité morale ne relève pas de la réciprocité, mais d’une dissymétrie envers l’humain vulnérable. Il s’agit de nous tenir pour responsables et pas seulement d’être considérés – à raison d’ailleurs – responsables par celles et ceux qui nous font confiance. La responsabilité n’est pas imputée simplement par autrui : elle relève de la décision de s’engager corps et âme à répondre à quelqu’un. Qu’il me le demande ou pas. Y compris pour ceux qui ont refusé de répondre et d’eux- mêmes et de leurs crimes. Par action ou par omission. La responsabilité est ici décision, appel irréfutable devant le visage sans défense.

« S’avouer responsable, c’est changer de position. C’est diminuer en prétention morale, en superbe spirituelle. C’est devenir plus modeste car c’est accepter de rendre des comptes »

L’auteur porte la responsabilité personnelle – pénale – de la violence qu’il a fait subir. Des ecclésiastiques portent une responsabilité pénale pour avoir couvert des crimes et soustrait à la justice des membres coupables d’actes ignominieux dans le cadre de leurs activités religieuses. Tous ceux-là ont à répondre au juge « de quoi » ils sont responsables. Mais c’est bien toute l’Eglise, en ses autorités avant tout, qui porte une « responsabilité collégiale » (selon les mots de la philosophe Nathalie Sarthou-Lajus), où chacun est impliqué d’avoir entretenu le terreau infecté facilitant les abus de pouvoir, de conscience, comme les agressions et violences sexuelles.

Diminuer en superbe spirituelle

De quoi sommes-nous responsables, devant qui et de qui le sommes-nous ? « Qui dit vocation dit responsabilité, et la responsabilité étant une réponse entière de l’homme entier à la réalité entière, on ne saurait s’en tenir à son devoir professionnel au sens restrictif ; une restriction pareille serait de l’irresponsabilité » (Dietrich Bonhoeffer, Ethique, 1949). De qui sommes-nous aujourd’hui responsables ? Sinon justement de toutes les victimes, connues ou non, de leurs proches, affectés ô combien ; du visage du Christ doux et humble, ami et défenseur des plus petits. Visage trahi, humilié par ceux-là mêmes ayant un jour publiquement signifié qu’ils lui vouaient leur vie.

S’avouer responsable, c’est changer de position. C’est diminuer en prétention morale, en superbe spirituelle. C’est devenir plus modeste car c’est accepter de rendre des comptes. Et c’est ce qui se passera avec le rapport de la Ciase : rendre publiquement des comptes. Voilà la première des obligations, des réparations. Si d’aucuns ont pu croire que c’était devant Dieu seul – au mépris de la justice des hommes – que se rendaient les comptes, c’est face aux victimes, à leurs proches, devant l’ensemble du peuple de Dieu et du monde que l’Eglise doit le faire et manifester sa honte et sa douleur.

« Des manipulateurs ont usé de l’autorité que Dieu leur conférait pour fracasser des enfances, des consciences, des confiances »

Car notre responsabilité est aussi spirituelle. Le christianisme annonce un Dieu qui bénit l’homme vivant, relève, libère. Un Dieu qui restaure l’humaine dignité de celles et ceux qui sont écartés par le système social, les croyances de l’époque : femmes, enfants, malades…

Dans l’Eglise catholique, des femmes et des hommes – enfants, adultes – ont été meurtris jusqu’au tréfonds de la chair comme de l’esprit, de l’âme, de l’intime. LaParole de Dieu a été tordue pour servir les intentions les plus viles. La Tradition détournée par des théologies hallucinantes. Des manipulateurs ont usé de l’autorité que Dieu leur conférait – disaient-ils – pour fracasser des enfances, des consciences, des confiances. Cette responsabilité spirituelle est immense. Elle nous met devant Dieu qui nous convoque à être devant tous et reconnaître ce qui a été corrompu de la foi au Dieu fait chair, engagé en faveur des plus fragiles.

Enfin, l’éthique des responsabilités engage à réparer ce qui n’est pourtant pas réparable. Des interdits majeurs ont été transgressés : celui du meurtre, du mensonge, de la dissymétrie entre le faible et le fort. Des vies ont été empêchées, mutilées, parfois pour toujours. Alors oui, il faut réparer l’irréparable, avec la conscience qui doit nous laisser meurtris que de l’irréparé demeurera. La vérité sur la faute fonde le christianisme. Ainsi l’Eglise catholique peut-elle sortir plus vraie, plus juste si elle sait aller jusqu’où cela s’imposera, et que nous ne connaissons pas encore.

Religieuse dominicaine, théologienne, Véronique Margron est présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (Corref). Elle est l’autrice d’Un Moment de vérité. Abus sexuels dans l’Eglise (Albin Michel, 2019).

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DIEU AIME LE MONDE. Réflexion

Ce n’est pas une simple phrase de plus. Des mots qui pourraient être éliminés de l’évangile sans que rien d’important ne change. C’est l’affirmation qui exprime le noyau essentiel de la foi chrétienne. «Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son fils unique». Cet amour de Dieu est l’origine et le fondement de notre espérance.

Jose Antonio PAGOLA

DIEU AIME LE MONDE. Réflexion

Ce n’est pas une simple phrase de plus. Des mots qui pourraient être éliminés de l’évangile sans que rien d’important ne change. C’est l’affirmation qui exprime le noyau essentiel de la foi chrétienne. «Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son fils unique». Cet amour de Dieu est l’origine et le fondement de notre espérance.

«Dieu aime le monde». Il l’aime tel qu’il est. Inachevé et incertain. Plein de conflits et de contradictions. Capable du meilleur et du pire. Ce monde n’avance pas seul, perdu et désemparé. Dieu l’enveloppe de son amour de toutes parts. Cela a des conséquences de la plus haute importance.

Premièrement. Jésus est avant tout le «don» que Dieu a fait au monde, et pas seulement aux chrétiens. Les chercheurs peuvent débattre sans arrêt sur beaucoup d’aspects de sa figure historique. Les théologiens peuvent continuer à développer leurs théories les plus ingénieuses. Seuls ceux qui s’approchent de Jésus comme du grand cadeau que Dieu nous a fait, peuvent découvrir en lui, avec joie et émotion, la proximité de Dieu envers tout être humain.

Deuxièmement. La raison d’être de l’Église, la seule chose qui justifie sa présence dans le monde, est celle de rappeler l’amour de Dieu. Vatican II l’a souligné à maintes reprises : l’Église «est envoyée par le Christ pour manifester et communiquer l’amour de Dieu à tous les hommes». Il n’y a rien de plus important. La première chose est de communiquer cet amour de Dieu à tout être humain.

Troisièmement. Selon l’évangéliste, Dieu fait au monde ce grand cadeau qu’est Jésus, «non pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui». Il est dangereux de faire de la dénonciation et de la condamnation du monde moderne tout un programme pastoral. Ce n’est qu’avec un coeur plein d’amour pour tous que nous pouvons nous interpeller mutuellement pour nous convertir. Si les gens se sentent condamnés par Dieu, nous ne leur transmettons pas le message de Jésus, mais tout autre chose: peut-être notre ressentiment et notre colère.

Quatrièmement. Dans ces moments où tout semble confus, incertain et décourageant, rien n’empêche chacun de nous de mettre un peu d’amour dans le monde. C’est ce que Jésus a fait. Il n’y a pas à attendre. Pourquoi n’y aurait-il pas en ce moment des hommes et des femmes de bien qui sèment dans le monde l’amour, l’amitié, la compassion, la justice, la sensibilité et l’aide à ceux qui souffrent? Ce sont eux qui construisent l’Église de Jésus, l’Église de l’amour.

José Antonio Pagola
Traducteur: Carlos Orduna

4 Carême – B (Jean 3,14-21)

 
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Homélie du 3ème dimanche de Carême. 7 mars 2021, chapelle Saint Vincent de Paul – Paris

« L’amour de ta maison fera mon tourment » nous dit l’épisode évangélique bien connu de ce jour des Marchands chassés du Temple ou encore dans une autre traduction peut-être plus familière : « le zèle de ta maison me dévorera ».

Abbé Ludovic DANTO

Homélie du 3ème dimanche de Carême. 7 mars 2021, chapelle Saint Vincent de Paul – Paris

« L’amour de ta maison fera mon tourment » nous dit l’épisode évangélique bien connu de ce jour des Marchands chassés du Temple ou encore dans une autre traduction peut-être plus familière : « le zèle de ta maison me dévorera ». C’est une citation par le Christ du psaume 68 : « L’amour de ta maison m’a perdu ». Nous pouvons comprendre la stupéfaction des auditeurs de ce que nous qualifierions aujourd’hui de fait divers et même imaginer leur incompréhension. Qui pourrait remettre en cause leur amour pour la maison du Seigneur, ce temple où Dieu se rend présent, ce temple reconstruit sur la colline de Sion, cette promesse que Dieu est au milieu de son Peuple ? Ils sont là, ils ont traversé la Judée, ils sont arrivés des quatre coins de l’empire eux qui sont des juifs de la diaspora pour contempler le lieu de la présence de Dieu, lieu qui les frappe par sa magnificence, lieu où le grand prêtre entre seul une fois dans l’année. Eux aussi pourrait faire siennes les paroles du psaume et dire : « L’amour de ta maison fera mon tourment ». Nous comprenons leur incompréhension face au geste du Christ.

Cette émotion, voire ce choc spirituel, l’homme et la femme de foi que nous sommes aujourd’hui le vit régulièrement quand il se rend sur un lieu de pèlerinage national ou local, sur un lieu qui signifie pour lui ou pour elle l’expression même de la foi ou de la beauté de Dieu. Qui n’a pas ressenti cette émotion spirituelle, cette joie du croyant en franchissant les marches de la place Saint-Pierre à Rome pour entrer dans cette basilique, lieu des bénédictions par excellence – le premier confinement a frappé les croyants et les non-croyant à la vision de François seul sur la place Saint-Pierre et implorant les bénédictions divines pour l’humanité confinée ? Comment comprendre l’émotion ressentie devant l’incendie de Notre-Dame où foi et patrimoine d’un peuple se retrouvent dans un effroi collectif – voir la cathédrale se consumer, n’était-ce pas voir notre vie se consumer elle-aussi ? Plus simplement, pour nous qui entrons chaque dimanche en cette Eglise, expression de la foi de nos prédécesseurs, qui n’a pas ressentie une joie, voire une quiétude spirituelle entre ces colonnes qui par leur or réfléchissent la beauté de Dieu ? Qui ne pourrait dire alors comme l’évangéliste : « L’amour de ta maison fera mon tourment », et qui parmi nous qui venons des 4 coins de l’univers ne pourrait témoigner de l’attachement qu’il a pour l’Eglise ou le lieu de pèlerinage de son enfance.

Bien plus, chers frères et sœurs, lorsque nous entrons en cette chapelle de la rue de Sèvres, nous rencontrons une autre beauté, pas seulement la beauté des pierres, nous rencontrons la beauté des saints, à commencer par la figure de saint Vincent de Paul qui domine toutes nos assemblées de sa présence illuminant et nourrissant notre joie d’être-là et confortant notre résolution de vivre en chrétiens. Les saints sont la véritable beauté de nos églises et sont sources de joie. Qui n’a jamais ressenti un appel du Seigneur à la suite de la petite voie de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, ou encore de l’engagement résolu d’une Mère Teresa auprès des mourants, ou encore d’un saint François dans sa radicale pauvreté ? Devant tant de vies exemplaires, là encore, les croyants que nous sommes sont portés à reprendre cette invocation de l’Évangile : « L’amour de ta maison fera mon tourment ».

Toutefois, un doute – parfois une faille – dans la joie que nous pouvons ressentir se fait jour lorsque nous laissons raisonner en nous les paroles suivantes du Christ : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce ». Nous le savons, il est de multiples manières de détourner la maison du Père de ce pour quoi elle est faite et les temps que nous vivons sont parfois douloureux pour nombre de croyants lorsque ceux-ci découvrent – lorsque nous découvrons – derrière la beauté du Temple des agissements qui détournent la vocation de ces lieux qui nous ouvrent à Dieu… Je n’évoque pas ici particulièrement le fait que nous soyons tous pécheurs – « que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre » – ; il y a beaucoup d’orgueil à croire que nous serions des parfaits parce que des croyants. Ce dévoiement de la foi d’ailleurs est naturel à l’homme et à la femme qui finissent par ne pas vivre de la foi, qui finissent par ne pas vivre dans l’humilité, mais qui finissent par vivre en séparant le monde entre le pur et l’impur, entre celui qui est fréquentable et celui qui ne l’est pas… Or le Christ nous a libérés de ces questions de pur et d’impur, de parfait et d’imparfait puisque rien n’est illicite par principe : nous sommes tous appelés à accueillir Marie-Madeleine dans nos vies. Je n’évoque donc pas ici notre condition pécheresse fondamentale qui nous fera redire dans quelques semaines : « heureuse faute qui nous a valu un tel Sauveur », mais je veux ici évoquer ces agissements particuliers, ces scandales qui font que ceux qui devraient donner les bénédictions du Seigneur au monde qui les attends, les conservent ou les dilapident pour eux-mêmes. Tous les prêtres sont pécheurs, mais combien est destructeur le prêtre qui fait de son ministère le lieu-même de son péché. Voilà l’ébranlement du temple : celui qui fait su service de l’Évangile le lieu de son péché. Et cela vaut pour tous ceux qui servent le Seigneur, clercs, religieux et religieuses ou encore laïcs. Le serviteur n’est pas là pour tondre les brebis mais bien pour leur montrer la beauté de Dieu. Comme elle est malheureusement vraie cette interpellation du Christ : « Enlevez cela d’ici. Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce ». Ainsi, beaucoup de nos contemporains sont ébranlés devant tant de péchés, tant de scandales et tout d’un coup remettent en cause ce pour quoi ils ont vécu jusqu’alors : « L’amour de ta maison fera mon tourment ».

Frères et sœurs, cette désespérance qui guette certains est une erreur de perspective. L’amour que nous portons à la maison du Seigneur n’est pas lié à l’attachement que nous ressentons pour le Temple de Jérusalem – et pourtant qu’elle émotion pour chacun d’entre nous lorsque nous nous approchons du Mur des lamentations, et je souhaite à chacun d’entre vous de pouvoir se rendre un jour à Jérusalem – l’amour que nous portons à la maison du Seigneur n’est pas lié à l’attachement que nous avons pour nos basiliques et églises, pour notre chapelle des Lazaristes – même s’il est beau et bon de venir y prier et de travailler à la beauté de ces lieux. L’amour que nous portons à la maison du Seigneur n’est même pas lié à la dévotion que nous avons pour tel ou tel saint, forcément homme ou femme comme nous et qui comme le dit l’adage traditionnel « aura péché 7 fois par jour » – l’historiographie moderne aime à nous faire découvrir la part d’ombre de ces saints qui sont souvent loin de l’image d’Epinal ou des images pieuses de notre enfance. En réalité l’amour dont nous vivons provient de notre attachement viscéral au Christ. Parce que le Christ nous dit : « Détruisez ce sanctuaire, et en trois jours je le relèverai », et que nous savons, nous, que « lui parlait du sanctuaire de son corps », nous savons que nos œuvres humaines sont fragiles, que nos vies sont fragiles et que nous devons avancer sur le seul roc qui vaille : le Christ mort et ressuscité. Nous n’avons pas la foi, frères et sœurs, parce que nous aimons le Temple, nous n’avons pas la foi parce que tel ou tel homme ou telle femme a la foi – parce que nous avons cru en lui, en eux –, et ce, même si nous recevons habituellement la foi par des médiations. Nous avons la foi parce que nous avons rencontré le Christ. C’est parce que nous recherchons le Christ – véritable Temple de Dieu – que nous pouvons dire aujourd’hui : « L’amour de ta maison fera mon tourment » ; en effet nous n’avons « qu’un seul maître qui est aux cieux ». Ne confondons pas les œuvres humaines avec les œuvres de Dieu. L’on ne reconnaît pas toujours l’arbre à ses fruits.

Si nous en doutions encore, écoutons ce que nous dit le Seigneur : « Ce que vous contemplez, dit le Seigneur, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit », même cette chapelle que nous aimons. En ce troisième dimanche de Carême, chers amis, il nous est demandé d’abandonner nos idoles sur lesquelles trop souvent nous fondons notre vie de foi pour n’adorer qu’un seul Dieu en contemplant non des lieux, non des hommes et des femmes aussi grands, nous paraissent-ils, mais en contemplant le Christ, et redisons avec foi : « L’amour de ta maison fera mon tourment ».

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2e Dimanche de Carême – B (Marc 9,2-10). “NOUVELLE IDENTITÉ CHRÉTIENNE”

La Transfiguration

Ce qui est le plus décisif pour être vraiment chrétien, ce n’est pas tellement ce que l’on croit mais la relation que l’on vit avec Jésus. Les croyances, en général, ne changent pas notre vie.

Jose Antonio PAGOLA

2e Dimanche de Carême – B (Marc 9,2-10). “NOUVELLE IDENTITÉ CHRÉTIENNE”

Ce qui est le plus décisif pour être vraiment chrétien, ce n’est pas tellement ce que l’on croit mais la relation que l’on vit avec Jésus. Les croyances, en général, ne changent pas notre vie. On peut croire que Dieu existe, que Jésus est ressuscité et bien d’autres choses encore, sans pour autant être un bon chrétien. C’est l’adhésion à Jésus et le contact avec lui qui peuvent nous transformer.

Dans les évangiles, on peut lire une scène appelée traditionnellement la «transfiguration» de Jésus. Il n’est plus possible de reconstituer l’expérience historique qui a donné naissance à ce récit. Nous savons seulement que c’était un texte très cher aux premiers chrétiens, puisqu’il les encourageait, entre autres, à ne croire qu’en Jésus.

La scène est située sur une «haute montagne». Jésus est accompagné de deux personnages légendaires de l’histoire juive : Moïse, représentant de la Loi, et Elie, le prophète le plus aimé de Galilée. Seul Jésus apparaît avec un visage transfiguré. De l’intérieur d’un nuage, on entend une voix: «Celui-ci est mon fils bien-aimé. Écoutez-le».

L’important n’est pas de croire en Moïse ou en Elie, mais d’écouter Jésus et d’entendre sa voix, celle du Fils bien-aimé. Le plus décisif n’est pas de croire en la tradition ou aux institutions, mais de centrer notre vie sur Jésus. Vivre une relation consciente et de plus en plus engagée avec Jésus-Christ. Ce n’est qu’alors que sa voix peut être entendue en plein milieu de notre vie dans la tradition chrétienne et dans l’Église.

Seule cette communion croissante avec Jésus transforme progressivement notre identité et nos critères, guérit notre façon de voir la vie, nous libère de divers esclavages et fait grandir notre responsabilité évangélique.

A la lumière de Jésus, nous pouvons vivre d’une manière différente. Les personnes ne sont plus simplement attirantes ou désagréables, intéressantes ou sans intérêt. Les problèmes ne sont plus l’affaire de chacun. Le monde n’est plus un champ de bataille où chacun se défend comme il peut. La souffrance des plus démunis commence à nous faire mal. Nous osons travailler pour un monde un peu plus humain. Nous pouvons alors ressembler davantage à Jésus.

José Antonio Pagola
Traducteur: Carlos Orduna

 

https://www.gruposdejesus.com/2-careme-b-mark-92-10/

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