MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS À L’OCCASION DE LA XXIXe JOURNÉE MONDIALE DU MALADE 2021. Vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères (Mt 23, 8). La relation de confiance à la base du soin des malades

Devant les besoins de notre frère et de notre sœur, Jésus offre un modèle de comportement tout à fait opposé à l’hypocrisie. Il propose de s’arrêter, d’écouter, d’établir une relation directe et personnelle avec l’autre, de ressentir empathie et émotion pour lui ou pour elle, de se laisser toucher par sa souffrance jusqu’à s’en charger par le service (cf. Lc 10, 30-35).

Pape Francois

MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS À L’OCCASION DE LA XXIXe JOURNÉE MONDIALE DU MALADE 2021. Vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères (Mt 23, 8). La relation de confiance à la base du soin des malades

Chers frères et sœurs !

La célébration de la 29ème Journée Mondiale du Malade, qui aura lieu le 11 février 2021, mémoire de Notre-Dame de Lourdes, est un moment propice pour réserver une attention spéciale aux personnes malades et à celles qui les assistent, aussi bien dans les lieux dédiés aux soins qu’au sein des familles et des communautés. Ma pensée va en particulier vers tous ceux qui, dans le monde entier, souffrent des effets de la pandémie du coronavirus. Je tiens à exprimer à tous, spécialement aux plus pauvres et aux exclus, que je suis spirituellement proche d’eux et les assurer de la sollicitude et de l’affection de l’Église.

1. Le thème de cette Journée s’inspire du passage évangélique dans lequel Jésus critique l’hypocrisie de ceux qui disent mais ne font pas (cf. Mt 23, 1-12). Quand on réduit la foi à de stériles exercices verbaux, sans s’impliquer dans l’histoire et les besoins de l’autre, alors la cohérence disparaît entre le credo professé et le vécu réel. Le risque est grand. C’est pourquoi Jésus emploie des expressions fortes pour mettre en garde contre le danger de glisser vers l’idolâtrie envers soi-même et il affirme : « Vous n’avez qu’un seul maître et vous êtes tous frères » (v. 8).

La critique que Jésus adresse à ceux qui « disent et ne font pas » (v. 3) est toujours salutaire pour tous car personne n’est immunisé contre le mal de l’hypocrisie, un mal très grave qui a pour effet d’empêcher de fleurir comme enfants de l’unique Père, appelés à vivre une fraternité universelle.

Devant les besoins de notre frère et de notre sœur, Jésus offre un modèle de comportement tout à fait opposé à l’hypocrisie. Il propose de s’arrêter, d’écouter, d’établir une relation directe et personnelle avec l’autre, de ressentir empathie et émotion pour lui ou pour elle, de se laisser toucher par sa souffrance jusqu’à s’en charger par le service (cf. Lc 10, 30-35).

2. L’expérience de la maladie nous fait sentir notre vulnérabilité et, en même temps, le besoin inné de l’autre. Notre condition de créature devient encore plus claire et nous faisons l’expérience, d’une manière évidente, de notre dépendance de Dieu. Quand nous sommes malades, en effet, l’incertitude, la crainte, et parfois même le désarroi, envahissent notre esprit et notre cœur ; nous nous trouvons dans une situation d’impuissance car notre santé ne dépend pas de nos capacités ou de notre “ tourment ” (cf. Mt 6, 27).

La maladie impose une demande de sens qui, dans la foi, s’adresse à Dieu, une demande qui cherche une nouvelle signification et une nouvelle direction à notre existence et qui, parfois, peut ne pas trouver tout de suite une réponse. La famille et les amis eux-mêmes ne sont pas toujours en mesure de nous aider dans cette quête laborieuse.

À cet égard, la figure biblique de Job est emblématique. Sa femme et ses amis ne réussissent pas à l’accompagner dans son malheur ; pire encore, ils amplifient en lui la solitude et l’égarement en l’accusant. Job s’enfonce dans un état d’abandon et d’incompréhension. Mais, précisément à travers cette fragilité extrême, en repoussant toute hypocrisie et en choisissant la voie de la sincérité envers Dieu et envers les autres, il fait parvenir son cri insistant jusqu’à Dieu qui finit par lui répondre en lui ouvrant un horizon nouveau. Il lui confirme que sa souffrance n’est pas une punition ou un châtiment ; elle n’est même pas un éloignement de Dieu ou un signe de son indifférence. Ainsi, cette vibrante et émouvante déclaration au Seigneur jaillit du cœur blessé et guéri de Job : « C’est par ouï-dire que je te connaissais, mais maintenant mes yeux t’ont vu » (42, 5).

3. La maladie a toujours un visage, et pas qu’un seul : il a le visage de chaque malade, même de ceux qui se sentent ignorés, exclus, victimes d’injustices sociales qui nient leurs droits essentiels (cf. Lett. enc. Fratelli tutti, n. 22). La pandémie actuelle a mis en lumière beaucoup d’insuffisances des systèmes de santé et de carences dans l’assistance aux personnes malades. L’accès aux soins n’est pas toujours garanti aux personnes âgées, aux plus faibles et aux plus vulnérables, et pas toujours de façon équitable. Cela dépend des choix politiques, de la façon d’administrer les ressources et de l’engagement de ceux qui occupent des fonctions de responsabilités. Investir des ressources dans les soins et dans l’assistance des personnes malades est une priorité liée au principe selon lequel la santé est un bien commun primordial. En même temps, la pandémie a également mis en relief le dévouement et la générosité d’agents sanitaires, de volontaires, de travailleurs et de travailleuses, de prêtres, de religieux et de religieuses qui, avec professionnalisme, abnégation, sens de la responsabilités et amour du prochain, ont aidé, soigné, réconforté et servi beaucoup de malades et leurs familles. Une foule silencieuse d’hommes et de femmes qui ont choisi de regarder ces visages, en prenant en charge les blessures des patients qu’ils sentaient proches en vertu de leur appartenance commune à la famille humaine.

De fait, la proximité est un baume précieux qui apporte soutient et consolation à ceux qui souffrent dans la maladie. En tant que chrétiens, nous vivons la proximité comme expression de l’amour de Jésus-Christ, le bon Samaritain qui, avec compassion, s’est fait le prochain de chaque être humain, blessé par le péché. Unis à lui par l’action de l’Esprit Saint, nous sommes appelés à être miséricordieux comme le Père et à aimer en particulier nos frères malades, faibles et souffrants (cf. Jn 13, 34-35). Et nous vivons cette proximité, non seulement personnellement, mais aussi sous forme communautaire : en effet, l’amour fraternel dans le Christ engendre une communauté capable de guérison qui n’abandonne personne, qui inclut et accueille, surtout les plus fragiles.

À ce propos, je désire rappeler l’importance de la solidarité fraternelle qui s’exprime concrètement dans le service et peut prendre des formes très diverses, toutes orientées à soutenir le prochain. « Servir signifie avoir soin des membres fragiles de nos familles, de notre société, de notre peuple » (Homélie à La Havane, 20 septembre 2015). Dans cet effort, chacun est capable de « laisser de côté ses aspirations, ses envies, ses désirs de toute puissance en voyant concrètement les plus fragiles. […] Le service vise toujours le visage du frère, il touche sa chair, il sent sa proximité et même dans certains cas la “ souffre ” et cherche la promotion du frère. C’est pourquoi le service n’est jamais idéologique, du moment qu’il ne sert pas des idées, mais des personnes » (ibid.).

4. Pour qu’une thérapie soit bonne, l’aspect relationnel est décisif car il permet d’avoir une approche holistique de la personne malade. Valoriser cet aspect aide aussi les médecins, les infirmiers, les professionnels et les volontaires à prendre en charge ceux qui souffrent pour les accompagner dans un parcours de guérison, grâce à une relation interpersonnelle de confiance (cf. Nouvelle Charte des Opérateurs de Santé (2016), n. 4). Il s’agit donc d’établir un pacte entre ceux qui ont besoin de soin et ceux qui les soignent ; un pacte fondé sur la confiance et le respect réciproques, sur la sincérité, sur la disponibilité, afin de surmonter toute barrière défensive, de mettre au centre la dignité du malade, de protéger la professionnalité des agents de santé et d’entretenir un bon rapport avec les familles des patients.

Cette relation avec la personne malade trouve précisément une source inépuisable de motivation et de force dans la charité du Christ, comme le démontre le témoignage millénaire d’hommes et de femmes qui se sont sanctifiés en servant les malades. En effet, du mystère de la mort et de la résurrection du Christ jaillit cet amour qui est en mesure de donner un sens plénier tant à la condition du patient qu’à celle de ceux qui prennent soin de lui. L’Évangile l’atteste de nombreuses fois, en montrant que les guérisons accomplies par Jésus ne sont jamais des gestes magiques, mais toujours le fruit d’une rencontre, d’une relation interpersonnelle où, au don de Dieu offert par Jésus, correspond la foi de celui qui l’accueille, comme le résume bien la parole que Jésus répète souvent : « Ta foi t’a sauvé ».

5. Chers frères et sœurs, le commandement de l’amour que Jésus a laissé à ses disciples se réalise aussi concrètement dans la relation avec les malades. Une société est d’autant plus humaine qu’elle prend soin de ses membres fragiles et souffrants et qu’elle sait le faire avec une efficacité animée d’un amour fraternel. Tendons vers cet objectif et faisons en sorte que personne ne reste seul, que personne ne se sente exclu ni abandonné.

Je confie toutes les personnes malades, les agents de santé et ceux qui se prodiguent aux côtés de ceux qui souffrent, à Marie, Mère de miséricorde et Santé des malades. De la Grotte de Lourdes et de ses innombrables sanctuaires érigés dans le monde entier, qu’elle soutienne notre foi et notre espérance et qu’elle nous aide à prendre soin les uns des autres avec un amour fraternel. Sur tous et chacun, je donne de tout cœur ma Bénédiction.

Rome, Saint-Jean-de-Latran, 20 décembre 2020, quatrième dimanche de l’Avent.

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Epiphanie du Seigneur – B (Matthieu 2,1-12)

L’homme actuel s’est largement atrophié pour pouvoir découvrir Dieu. Ce n’est pas qu’il est devenu athée. C’est qu’il s’est rendu «incapable de Dieu».

Jose Antonio PAGOLA

Epiphanie du Seigneur – B (Matthieu 2,1-12)

L’homme actuel s’est largement atrophié pour pouvoir découvrir Dieu. Ce n’est pas qu’il est devenu athée. C’est qu’il s’est rendu «incapable de Dieu». Lorsqu’un homme ou une femme ne cherche ou ne connaît l’amour que dans ses manifestations décadentes, lorsque sa vie est exclusivement motivée par des intérêts égoïstes de profit ou de gain, quelque chose se dessèche dans son coeur.

Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, mènent un style de vie qui les accable et les appauvrit. Prématurément vieillis, endurcis de l’intérieur, incapables de s’ouvrir à Dieu par une quelconque brèche de leur existence, ils cheminent dans la vie sans la compagnie intérieure de personne.

Le théologien Alfred Delp, qui fut exécuté par les nazis, voyait dans ce «durcissement intérieur» le plus grand danger pour l’homme moderne: «Ainsi l’homme cesse de lever les mains de son existence vers les étoiles. L’incapacité de l’homme moderne à adorer, aimer et vénérer s’enracine dans son ambition excessive et dans le durcissement de son existence».

Cette incapacité à adorer Dieu s’est aussi étendue à de nombreux croyants, qui ne cherchent qu’un «Dieu utile». Ils ne s’intéressent qu’à un Dieu qui serve leurs projets individualistes. Dieu devient ainsi un «objet de consommation» dont on peut disposer selon sa convenance et ses propres intérêts. Mais Dieu, c’est tout autre chose. Dieu est l’Amour infini, incarné dans notre propre existence. Et, devant ce Dieu, la première attitude est l’adoration, la joie, l’action de grâce.

Quand on l’oublie, le christianisme risque de devenir un gigantesque effort d’humanisation, et l’Église une institution toujours tendue, toujours accablée, toujours avec le sentiment de ne pas atteindre le succès moral pour lequel elle se bat et fait des efforts.

Cependant, la foi chrétienne est avant tout la découverte de la bonté de Dieu, l’expérience de reconnaître que lui seul sauve: le geste des Mages devant l’Enfant de Bethléem exprime la première attitude de tout croyant devant Dieu fait homme.

Dieu existe. Il est là, au plus profond de nos vies. Nous sommes accueillis par lui. Nous ne sommes pas perdus au milieu de l’univers. Nous pouvons vivre avec confiance. Devant un Dieu dont nous savons seulement qu’il est Amour, il n’y a de place que pour la joie, l’adoration et l’action de grâce. C’est pourquoi «quand un chrétien pense qu’il n’est plus capable de prier, il devrait au moins garder en lui la joie» (Ladislao Boros).

José Antonio Pagola
Traducteur: Carlos Orduna

 
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Sainte Marie, Mère de Dieu – B (Luc 2,16-21)

Le théologien Ladislao Boros dit dans un de ses écrits que l’un des principes cardinaux de la vie chrétienne est que «Dieu recommence toujours». Avec lui, rien n’est définitivement perdu. En Lui, tout est commencement et renouveau.

Jose Antonio PAGOLA

Sainte Marie, Mère de Dieu – B (Luc 2,16-21)

Le théologien Ladislao Boros dit dans un de ses écrits que l’un des principes cardinaux de la vie chrétienne est que «Dieu recommence toujours». Avec lui, rien n’est définitivement perdu. En Lui, tout est commencement et renouveau.

Pour dire les choses simplement, Dieu ne se laisse pas décourager par notre médiocrité. La force rénovatrice de son pardon et de sa grâce est plus puissante que nos erreurs et notre péché. Avec Lui, tout peut recommencer.

C’est pourquoi il est bon de commencer l’année avec une volonté de renouvellement. Chaque année qui nous est offerte est un temps ouvert à de nouvelles possibilités, un temps de grâce et de salut dans lequel nous sommes invités à vivre d’une manière nouvelle. C’est pourquoi il est important d’écouter les questions qui peuvent jaillir de notre intérieur.

Qu’est-ce que j’attends de la nouvelle année? Sera-t-elle une année consacrée à «faire des choses», à résoudre les problèmes, à cumuler des tensions et de la mauvaise humeur, ou bien une année où j’apprendrai à vivre d’une façon plus humaine?

Qu’est-ce que je veux vraiment cette année? À quoi vais-je consacrer mon temps le plus précieux et le plus important ? S’agira-t-il, une fois encore, d’une année vide, superficielle et routinière, ou d’une année où j’aimerai vivre dans la joie et la gratitude?

Quel temps vais-je réserver au repos, au silence, à la musique, à la prière, à la rencontre avec Dieu? Vais-je nourrir ma vie intérieure ou vais-je vivre de manière agitée, dans un activisme permanent, en courant d’une occupation à l’autre, sans savoir exactement ce que je veux ou ce pour quoi je vis?

Quel temps vais-je consacrer à partager dans la joie l’intimité de mon conjoint et la vie joyeuse de mes enfants? Vais-je vivre hors de chez moi en organisant ma vie à ma façon, ou saurai-je aimer les miens avec davantage de dévouement et de tendresse?

Qui vais-je rencontrer cette année? Quelles personnes vais-je approcher? Leur apporterai-je la joie, la vie, l’espoir, ou répandrai-je le découragement, la tristesse et la mort? Où que j’aille, la vie sera-t-elle plus joyeuse et plus supportable ou plus dure et plus douloureuse?

Vais-je vivre cette année en me préoccupant uniquement de mon petit bien-être ou vais-je aussi m’intéresser à rendre les autres heureux? Vais-je m’enfermer dans mon vieil égoïsme ou vais-je vivre de manière créative, en essayant de rendre le monde qui m’entoure plus humain et plus vivable?

Vais-je continuer à tourner le dos à Dieu, ou oserai-je croire qu’il est mon meilleur ami? Vais-je rester muet devant lui, sans ouvrir mes lèvres ou mon cœur, ou va-t-elle enfin jaillir de mon coeur une prière humble et sincère?

José Antonio Pagola
Traducteur: Carlos Orduna

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Message du Pape François pour la célébration de la LIVe Journée Mondiale de la Paix. 1er janvier 2021. “LA CULTURE DU SOIN COMME PARCOURS DE PAIX

Au seuil de la nouvelle année, je souhaite adresser mes salutations les plus respectueuses aux Chefs d’État et de Gouvernement, aux responsables des Organisations internationales, aux leaders spirituels et aux fidèles des différentes religions, aux hommes et aux femmes de bonne volonté. J’adresse à tous mes meilleurs vœux pour que cette année puisse faire progresser l’humanité sur la voie de la fraternité, de la justice et de la paix entre les personnes, les communautés, les peuples et les États.

Pape Francois

Message du Pape François pour la célébration de la LIVe Journée Mondiale de la Paix. 1er janvier 2021. “LA CULTURE DU SOIN COMME PARCOURS DE PAIX

1. Au seuil de la nouvelle année, je souhaite adresser mes salutations les plus respectueuses aux Chefs d’État et de Gouvernement, aux responsables des Organisations internationales, aux leaders spirituels et aux fidèles des différentes religions, aux hommes et aux femmes de bonne volonté. J’adresse à tous mes meilleurs vœux pour que cette année puisse faire progresser l’humanité sur la voie de la fraternité, de la justice et de la paix entre les personnes, les communautés, les peuples et les États.

L’année 2020 a été marquée par la grande crise sanitaire de la Covid-19 qui est devenue un phénomène multisectoriel et global, aggravant des crises très fortement liées entre elles, comme les crises climatique, alimentaire, économique et migratoire, et provoquant de grands inconvénients et souffrances. Je pense surtout à ceux qui ont perdu un membre de leur famille ou une personne chère, mais aussi à ceux qui ont perdu leur travail. Un souvenir spécial s’adresse aux médecins, aux infirmiers, aux pharmaciens, aux chercheurs, aux volontaires, aux aumôniers et au personnel des hôpitaux et des centres de soins qui se sont prodigués, et continuent à le faire, au prix de grandes fatigues et de grands sacrifices à tel point que certains d’entre eux sont morts dans leur désir d’être proche des malades, de soulager leurs souffrances ou de leur sauver la vie. En rendant hommage à ces personnes, je renouvelle  mon appel aux responsables politiques et au secteur privé pour qu’ils adoptent les mesures appropriées afin de garantir l’accès aux vaccins contre la Covid-19 et aux technologies indispensables nécessaires pour assister les malades et tous ceux qui sont plus pauvres et plus fragiles.[1]

Il est douloureux de constater qu’à côté des nombreux témoignages de charité et de solidarité, diverses formes de nationalisme, de racisme, de xénophobie, et aussi de guerres et de conflits qui sèment la mort et la destruction, prennent malheureusement un nouvel élan.

Ces événements et d’autres, qui ont marqué le chemin de l’humanité l’année passée, nous enseignent qu’il est important de prendre soin les uns des autres et de la création pour construire une société fondée sur des relations de fraternité. C’est pourquoi j’ai choisi comme thème de ce message : La culture du soin comme parcours de paix. Une culture du soin pour éliminer la culture de l’indifférence, du rejet et de l’affrontement, souvent prévalente aujourd’hui.

2. Dieu créateur, origine de la vocation humaine au soin

Dans de nombreuses traditions religieuses il y a des récits qui font référence à l’origine de l’homme, à sa relation avec le créateur, avec la nature et avec ses semblables. Dans la Bible, le Livre de la Genèse révèle, dès le début, l’importance du soin ou du fait de garder dans le projet de Dieu pour l’humanité, mettant en lumière la relation entre l’homme (‘adam) et la terre (‘adamah), et entre frères. Dans le récit biblique de la création, Dieu remet le jardin “planté en Éden” (cf. Gn 2, 8) entre les mains d’Adam avec la charge de “le cultiver et de le garder” (cf. Gn 2, 15). Cela signifie, d’une part rendre la terre productive et, d’autre part, la protéger et lui conserver sa capacité de soutenir la vie.[2] Les verbes “cultiver” et “garder” décrivent la relation entre Adam et sa maison-jardin, et montrent aussi la confiance que Dieu met en lui en le faisant seigneur et gardien de toute la création.

La naissance de Caïn et Abel provoque une histoire entre frères dont les relations seront interprétées – négativement – par Caïn en termes de protection ou de garde. Après avoir tué son frère Abel, Caïn répond à la question de Dieu : « Est-ce que je suis, moi, le gardien de mon frère ? » (Gn 4, 9).[3] Oui, certainement ! Caïn est le “gardien” de son frère. « Dans ces récits si anciens, emprunts de profond symbolisme, une conviction actuelle était déjà présente : tout est lié, et la protection authentique de notre propre vie comme de nos relations avec la nature est inséparable de la fraternité, de la justice ainsi que de la fidélité aux autres ».[4]

3. Dieu créateur, modèle de soin

La Sainte Écriture présente Dieu non seulement comme créateur mais aussi comme celui qui prend soin de ses créatures, en particulier d’Adam, d’Ève et de leurs enfants. Le même Caïn, bien que retombe sur lui la malédiction en raison du crime qu’il a commis, reçoit en don du Créateur un signe de protection pour que sa vie soit sauvegardée (cf. Gn 4, 15). Ce fait, en même temps qu’il confirme la dignité inviolable de la personne créée à l’image et à la ressemblance de Dieu, manifeste le plan divin pour préserver l’harmonie de la création parce que « la paix et la violence ne peuvent pas habiter dans la même demeure ».[5]

Le soin de la création est justement à la base de l’institution du Shabbat qui visait, outre le fait de réguler le culte divin, à rétablir l’ordre social et l’attention aux pauvres (cf. Gn 1, 1-3 ; Lv 25, 4). La célébration du Jubilé à l’occasion de la septième année sabbatique accordait un répit à la guerre, aux esclaves et aux personnes endettées. En cette année de grâce, on prenait soin des plus fragiles en leur offrant une nouvelle perspective de vie de sorte qu’il n’y ait aucun nécessiteux dans le peuple (cf. Dt 15, 4).

Notable est aussi la tradition prophétique selon laquelle le sommet de la compréhension biblique de la justice se manifeste dans la manière dont une communauté traite les plus faibles en son sein. C’est pourquoi Amos (2, 6-8 ; 8) et Isaïe (58), en particulier, élèvent continuellement leur voix en faveur de la justice envers les pauvres qui, par leur vulnérabilité et leur manque de pouvoir, sont écoutés de Dieu seul qui prend soin d’eux (cf. Ps 34, 7 ; 113, 7-8).

4. Le soin dans le ministère de Jésus

La vie et le ministère de Jésus incarnent le sommet de la révélation de l’amour du Père pour l’humanité (cf. Jn 3, 16). Dans la synagogue de Nazareth, Jésus se manifeste comme celui que le Seigneur a consacré et « a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés » (Lc 4, 18). Ces actions messianiques, typiques des jubilés, constituent le témoignage le plus éloquent de la mission que le Père lui a confiée. Dans sa compassion, le Christ s’approche des malades par le corps et par l’esprit et il les guérit. Il pardonne aux pécheurs et leur donne une vie nouvelle. Jésus est le Bon Pasteur qui prend soin des brebis (cf. Jn 10, 11-18 ; Ez 34, 1-31). Il est le Bon Samaritain qui se penche sur l’homme blessé, soigne ses plaies et prend soin de lui (cf. Lc 10, 30-37).

Au sommet de sa mission, Jésus scelle le soin qu’il a pour nous en s’offrant sur la croix et en nous libérant ainsi de la servitude du péché et de la mort. Par le don de sa vie et son sacrifice, il nous a ouvert la voie de l’amour et il dit à chacun de nous : “Suis-moi. Fais de même” (cf. Lc 10, 37).

5. La culture du soin dans la vie des disciples de Jésus

Les œuvres de miséricorde spirituelles et corporelles constituent le cœur du service de la charité de l’Église primitive. Les chrétiens de la première génération pratiquaient le partage pour qu’aucun d’entre eux ne se trouve dans le besoin (cf. Ac 4, 34-35) et ils s’efforçaient de faire de la communauté une maison accueillante, ouverte à toute situation humaine, prête à prendre en charge les plus fragiles. Il devint ainsi habituel de faire des offrandes pour nourrir les pauvres, ensevelir les morts et nourrir les orphelins, les personnes âgées et les victimes de catastrophes, comme les naufrages. Et lorsque, dans les temps qui ont suivi, la générosité des chrétiens perdit un peu de son élan, certains Pères de l’Église insistèrent sur le fait que la propriété est conçue par Dieu pour le bien commun. Ambroise soutenait que « la nature a répandu toutes les choses pour les hommes et pour un usage commun. […] Par conséquent, la nature a produit un droit commun pour tous, mais l’avidité en a fait un droit pour un petit nombre ».[6] Une fois passées les persécutions des premiers siècles, l’Église a profité de la liberté pour inspirer la société et sa culture. « Les besoins du temps exigeaient de nouveaux engagements au service de la charité chrétienne. Les chroniques historiques rapportent d’innombrables exemples d’œuvres de miséricorde. De ces efforts concertés, de nombreuses institutions pour le soulagement de tous les besoins humains sont apparues : hôpitaux, logements pour les pauvres, orphelinats, accueil pour les enfants, refuges pour les gens de passage, et ainsi de suite ».[7]

6. Les principes de la doctrine sociale de l’Église comme base de la culture du soin

La diakonia des origines, enrichie par la réflexion des Pères et animée au cours des siècles par la charité agissante de si nombreux témoins lumineux de la foi, est devenue le cœur battant de la doctrine sociale de l’Église qui s’offre à toutes les personnes de bonne volonté comme un précieux patrimoine de principes, critères et indications desquels tirer la “grammaire” du soin : la promotion de la dignité de toute personne humaine, la solidarité avec les pauvres et les sans défense, la sollicitude pour le bien commun, la sauvegarde de la création.

*Le soin comme promotion de la dignité et des droits de la personne.

« Le concept même de personne, né et mûri dans le christianisme, aide à poursuivre un développement pleinement humain. Parce que qui dit personne dit toujours relation et non individualisme, affirme l’inclusion et non l’exclusion, la dignité unique et inviolable et non l’exploitation ».[8] Toute personne humaine est une fin en soi, jamais un simple instrument à évaluer seulement en fonction de son utilité. Elle est créée pour vivre ensemble dans la famille, dans la communauté, dans la société où tous les membres sont égaux en dignité. C’est de cette dignité que dérivent les droits humains, et aussi les devoirs, qui rappellent, par exemple, la responsabilité d’accueillir et de soutenir les pauvres, les malades, les marginaux, chacun étant notre « prochain, proche ou éloigné dans l’espace et dans le temps ».[9]

*Le soin de la maison commune.

Tout aspect de la vie sociale, politique et économique trouve son accomplissement quand il se met au service du bien commun, c’est-à-dire de « cet ensemble de conditions sociales qui permettent, tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée ».[10] Par conséquent, nos plans et nos efforts doivent toujours prendre en compte les effets sur l’ensemble de la famille humaine, en pondérant les conséquences pour le moment présent et pour les générations futures. La pandémie de la Covid-19 montre combien cela est vrai et actuel, pandémie devant laquelle « nous nous rendons compte que nous nous trouvons dans la même barque, tous fragiles et désorientés, mais en même temps tous importants et nécessaires, tous appelés à ramer ensemble »,[11] parce que « personne ne se sauve tout seul »[12] et aucun État national isolé ne peut assurer le bien commun de sa propre population.[13]

*Le soin au moyen de la solidarité.

La solidarité exprime concrètement l’amour pour l’autre, non pas comme un vague sentiment mais comme « la détermination ferme et persévérante de travailler pour le bien commun, c’est-à-dire pour le bien de tous et de chacun parce que tous nous sommes vraiment responsables de tous ».[14] La solidarité nous aide à regarder l’autre – que ce soit comme personne ou que ce soit, au sens large, comme peuple ou comme nation – non pas comme une donnée statistique ou un moyen à exploiter et ensuite à écarter lorsqu’il n’est plus utile, mais comme notre prochain, compagnon de route, appelé à participer comme nous au banquet de la vie auquel tous sont également invités par Dieu.

*Le soin et la sauvegarde de la création.

L’Encyclique Laudato si prend pleinement acte de l’interconnexion de toute la réalité créée et met en relief l’exigence d’écouter en même temps le cri des nécessiteux et celui de la création. De cette écoute attentive et constante peut naître un soin efficace de la terre, notre maison commune, et des pauvres. À ce sujet, je désire répéter que « le sentiment d’union intime avec les autres êtres de la nature ne peut pas être réel s’il n’y a pas en même temps dans le cœur de la tendresse, de la compassion et de la préoccupation pour les autres êtres humains ».[15] « Paix, justice et sauvegarde de la création sont trois questions entièrement connexes qui ne peuvent pas être séparées pour être traitées individuellement, sous peine de retomber dans le réductionnisme ».[16]

7. La boussole pour un cap commun

À une époque dominée par la culture du rejet, devant l’aggravation des inégalités dans les nations et entre elles,[17] je voudrais donc inviter les responsables des Organisations internationales et des gouvernements, du monde économique et du monde scientifique, de la communication sociale et des institutions éducatives, à prendre en main cette “boussole” des principes rappelés ci-dessus pour imprimer un cap commun au processus de globalisation, « un cap réellement humain ».[18] En effet, cela permettrait d’apprécier la valeur et la dignité de chaque personne, d’agir ensemble et dans la solidarité pour le bien commun, en soulageant ceux qui souffrent de la pauvreté, de la maladie, de l’esclavage, de la discrimination et des conflits. J’encourage par cette boussole chacun à devenir prophète et témoin de la culture du soin afin de combler de nombreuses inégalités sociales. Et cela sera possible seulement avec une participation forte et généralisée des femmes, dans la famille et dans chaque environnement social, politique et institutionnel.

La boussole des principes sociaux, nécessaire pour promouvoir la culture du soin, est indicative même pour les relations entre les nations qui devraient être inspirées par la fraternité, le respect réciproque, la solidarité et l’observance du droit international. À ce sujet, la protection et la promotion des droits humains fondamentaux, qui sont inaliénables, universels et indivisibles, doivent être réaffirmées.[19]

Le respect du droit humanitaire doit être aussi rappelé, surtout en ce moment où les conflits et les guerres se succèdent sans interruption. Malheureusement, beaucoup de régions et de communautés ne se rappellent plus le temps où elles vivaient en paix et en sécurité. De nombreuses villes sont devenues comme des épicentres de l’insécurité : leurs habitants luttent pour maintenir leurs rythmes normaux parce qu’ils sont attaqués et bombardés sans discrimination par des explosifs, de l’artillerie et des armes légères. Les enfants ne peuvent pas étudier. Les hommes et les femmes ne peuvent pas travailler pour nourrir les familles. La famine s’enracine là où elle était inconnue autrefois. Les personnes sont contraintes de fuir, laissant derrière elles non seulement leurs maisons, mais aussi l’histoire familiale et les racines culturelles.

Les causes de conflit sont nombreuses, mais le résultat est toujours le même : destructions et crise humanitaire. Nous devons nous arrêter et nous demander : qu’est-ce qui a conduit à la normalisation du conflit dans le monde ? Et, surtout, comment convertir notre cœur et changer notre mentalité pour chercher vraiment la paix dans la solidarité et dans la fraternité ?

Que de ressources sont gaspillées en faveur des armes, en particulier les armes nucléaires,[20] des ressources qui pourraient être utilisées à des priorités plus significatives pour garantir la sécurité des personnes, telles que la promotion de la paix et du développement humain intégral, la lutte contre la pauvreté, la garantie des besoins sanitaires. Certains problèmes mondiaux comme la pandémie actuelle de la Covid-19 et les changements climatiques le mettent aussi en lumière. Quelle décision courageuse serait celle de « constituer avec l’argent que l’on emploie pour les armes et pour les autres dépenses militaires, un “Fonds mondial” pour pouvoir éliminer définitivement la faim et contribuer au développement des pays les plus pauvres » ![21]

8. Pour éduquer à la culture du soin

La promotion de la culture du soin demande un processus éducatif. Pour cela, la boussole des principes sociaux constitue un instrument fiable pour divers contextes interdépendants. Je voudrais donner à ce sujet quelques exemples.

– L’éducation au soin naît dans la famille, élément naturel et fondamental de la société, où l’on apprend à vivre en relation et dans le respect réciproque. Cependant, la famille a besoin d’être mise dans des conditions qui lui permettent d’accomplir ce devoir vital et indispensable.

– Toujours en collaboration avec la famille, d’autres acteurs importants de l’éducation sont l’école et l’université et, de façon analogue par certains aspects, les acteurs de la communication sociale.[22] Ils sont appelés à véhiculer un système de valeurs fondé sur la reconnaissance de la dignité de chaque personne, de chaque communauté linguistique, ethnique et religieuse, de chaque peuple et des droits fondamentaux qui en dérivent. L’éducation constitue l’un des piliers les plus justes et solidaires de la société.

– Les religions en général, et les leaders religieux en particulier, peuvent jouer un rôle irremplaçable en transmettant aux fidèles et à la société les valeurs de la solidarité, du respect des différences, de l’accueil et du soin des frères les plus fragiles. Je rappelle à ce sujet les paroles du Pape Paul VI adressées au Parlement ougandais en 1969 : « Ne craignez pas l’Église : elle vous honore, vous éduque des citoyens honnêtes et loyaux, elle ne fomente pas de rivalités ni de divisions, elle cherche à promouvoir la saine liberté, la justice sociale, la paix. Si elle a quelque préférence, celle-ci va aux pauvres, à l’éducation des petits et du peuple, au soin de ceux qui souffrent ou sont délaissés ».[23]

– À ceux qui sont engagés au service des populations dans les organisations internationales, gouvernementales et non gouvernementales, à ceux qui ont une mission éducative, et à tous ceux qui, à divers titres, œuvrent dans le domaine de l’éducation et de la recherche, je renouvelle mon encouragement afin que l’on puisse atteindre l’objectif d’une éducation « plus ouverte et plus inclusive, capable d’une écoute patiente, d’un dialogue constructif et d’une compréhension mutuelle »[24]. Je souhaite que cette invitation, adressée dans le cadre du Pacte éducatif global, trouve une adhésion large et variée.

9. Il n’y a pas de paix sans la culture du soin

La culture du soin, cet engagement commun, solidaire et participatif pour protéger et promouvoir la dignité et le bien de tous, cette disposition à s’intéresser, à prêter attention, à la compassion, à la réconciliation et à la guérison, au respect mutuel et à l’accueil réciproque, constitue une voie privilégiée pour la construction de la paix. « En bien des endroits dans le monde, des parcours de paix qui conduisent à la cicatrisation des blessures sont nécessaires. Il faut des artisans de paix disposés à élaborer, avec intelligence et audace, des processus pour guérir et pour se retrouver ».[25]

En ce temps où la barque de l’humanité, secouée par la tempête de la crise, avance péniblement à la recherche d’un horizon plus calme et serein, le gouvernail de la dignité de la personne humaine et la “boussole” des principes sociaux fondamentaux peuvent nous permettre de naviguer avec un cap sûr et commun. Comme chrétiens, nous tenons le regard tourné vers la Vierge Marie, Étoile de la mer et Mère de l’espérance. Tous ensemble, collaborons pour avancer vers un nouvel horizon d’amour et de paix, de fraternité et de solidarité, de soutien mutuel et d’accueil réciproque. Ne cédons pas à la tentation de nous désintéresser  des autres, spécialement des plus faibles, ne nous habituons pas à détourner le regard,[26] mais engageons-nous chaque jour concrètement pour « former une communauté composée de frères qui s’accueillent réciproquement, en prenant soin les uns des autres ».[27]

Du Vatican, le 8 décembre 2020

 

François

 


[1] Cf. Vidéomessage à l’occasion de la 75ème Session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, 25 septembre 2020.

[2] Cf. Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 67.

[3] Cf. Fraternité, fondement et route pour la paix, Message pour la 47ème Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2014 (8 décembre 2013), n. 2.

[4] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 70.

[5] Conseil Pontifical Justice et Paix, Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, n. 488.

[6] De officiis, 1, 28, 132 : PL 16, 67.

[7] K. Bihlmeyer-H. Tüchle, Church History vol. 1, Westminster, The Newman Press, 1958, pp. 373, 374.

[8] Discours aux participants au Congrès organisé par le Dicastère pour le Service du Développement humain Intégral à l’occasion du 50ème anniversaire de l’Encyclique “Populorum progressio” (4 avril 2017).

[9] Message à la 22ème Session de la Conférence des États Parties à la Convention-Cadre des Nations Unies sur les Changements Climatiques (COP 22), (10 novembre 2016). Cf. Table Ronde Interdicastérielle du Saint Siège sur l’Écologie Intégrale, En chemin pour le soin de la maison commune. Cinq ans après Laudato si’, LEV, 31 mai 2020.

[10] Conc. Oecum. Vat II, Const. past. Gaudium et spes, n. 26.

[11] Moment extraordinaire de prière en temps d’épidémie, 27 mars 2020.

[12] Ibid.

[13] Cf. Lett. Enc.  Fratelli tutti (3 octobre 2020), nn. 8.153.

[14] S. Jean-Paul II, Lett. enc.  Sollicitudo rei socialis (30 décembre 1987), n. 38.

[15] Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 91.

[16] Conférence de l’Episcopat Dominicain, Lett. past. Sobre la relación del hombre con la naturaleza (21 janvier 1987) ; cf. Lett. enc. Laudato si’ (24 mai 2015), n. 92.

[17] Cf. Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 125.

[18] Ibid., n. 29.

[19] Cf. Message aux participants à la Conférence internationale “Les droits humains dans le monde contemporain : conquêtes, omissions, négations”, Rome, 10-11 décembre 2018.

[20] Cf. Message à la Conférence des Nations Unies pour la négociation d’un instrument juridiquement contraignant visant à interdire les armes nucléaires en vue de leur élimination complète, 23 mars 2017.

[21] Message vidéo à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Alimentation 2020, 16 octobre 2020.

[22] Cf. Benoît XVI, Éduquer les jeunes à la justice et à la paix”, Message pour la 45ème Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2012 (8 décembre 2011), n. 2 ; Gagne sur l’indifférence et remporte la paix”, Message pour la 49ème Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2016 (8 décembre 2015), n. 6.

[23] Discours aux Députés et aux Sénateurs de l’Ouganda, Kampala, 1er août 1969.

[24] Message à l’occasion du lancement du Pacte Éducatif, 12 septembre 2019.

[25] Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 225.

[26] Cf. Ibid., n. 64.

[27] Ibid., n. 96 ; cf. Fraternité, fondement et route pour la paix, Message pour la 47e Journée Mondiale de la Paix 1er janvier 2014 (8 décembre 2013), n. 1.

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« Cher pape François… », par la rabbin Delphine Horvilleur. Article publié le Publié le 02 décembre 2020, dans le journal L’Obs

Quel meilleur moment que celui que nous vivons pour nous en convaincre ? Jamais nous ne nous étions sentis plus vulnérables. Et qui mieux qu’un pape, que l’on imagine, comme Salomon, bien installé dans un palais, dans une tradition et un dogme immuable, pour nous le rappeler ? Il est un temps pour chaque chose sous le soleil, et le nôtre est à reconnaître le changement.

CMission

« Cher pape François… », par la rabbin Delphine Horvilleur. Article publié le Publié le 02 décembre 2020, dans le journal L’Obs

La célèbre femme rabbin a accepté de lire pour « l’Obs » le nouveau livre du chef de l’Église catholique « Un temps pour changer », né de la crise mondiale du Covid. De spirituelle à spirituel, elle a choisi d’écrire une lettre au souverain pontife.

« Laissez-moi débuter par une confession. » Quand « l’Obs » m’a demandé si j’accepterais de lire votre ouvrage et d’en offrir un commentaire, j’ai souri. Il m’a semblé que j’étais peut-être une des personnes les moins pertinentes pour me livrer à cet exercice. Non seulement parce que je n’incarne sans doute pas votre lectorat traditionnel, mais aussi parce que les écrits d’un chrétien, homme, représentant suprême de l’Eglise catholique, n’ont sans doute pas vocation à être interprétés par une juive, femme et rabbin, dont la légitimité à exercer cette fonction en tant que femme est questionnée au sein même de sa propre tradition.

J’ai pensé également à tout ce que des années de dialogue interreligieux m’ont appris. La fertilité de ces rencontres repose sur une humble reconnaissance : nous ne parlons pas la même langue. Il existe entre nos traditions ce que les Américains appellent un lost in translation, une impossible équivalence des termes qui nous empêche de parfaitement nous comprendre. Des mots tels que « foi », « grâce », « commandement », « soumission »… n’ont pas la même résonance pour les uns et les autres.

Et puis, je me suis souvenue d’une petite histoire racontée un jour par l’écrivain israélien Amos Oz. Quand on lui demandait pourquoi les juifs n’avaient pas de pape, il répondait en plaisantant : « C’est impossible ! Si quelqu’un se proclamait “le pape des juifs”, tout le monde viendrait lui taper sur l’épaule : “Salut, le pape, lui dirait-on. Vous ne me connaissez pas, je ne vous connais pas, mais ma grand-mère et votre tante faisaient affaire ensemble, à Minsk ou à Casablanca. Alors, accordez-moi cinq minutes pour que je vous explique, une bonne fois pour toutes, ce que Dieu attend vraiment de vous.” »

Cette plaisanterie juive est, bien sûr, une impitoyable autocritique. Elle se moque à la fois des excès d’assurance et de l’incapacité chronique de notre peuple à parler d’une seule voix ou à se choisir un représentant unique. Les juifs ont érigé le débat et la controverse en principe sacré, au point de considérer que « tomber d’accord » est toujours une chute, et que diverger est une élévation. C’est avec ces pensées en tête que j’ai ouvert votre livre.

Jamais nous ne nous étions sentis plus vulnérables

Son titre, « Un temps pour changer », est évidemment un clin d’œil à la sagesse de l’Ecclésiaste. Dans la Bible, le roi Salomon, considéré comme le plus sage des hommes, y affirme qu’il est « un temps pour chaque chose sous le soleil. Un temps pour naître et un temps pour mourir… un temps pour démolir et un temps pour construire… un temps pour pleurer et un temps pour rire… » Rien ne dure, ajoute-t-il, et personne mieux que lui ne peut l’enseigner. Il incarne, dans cette Bible que nous avons en partage, le plus sédentaire des hommes : il accumule des biens et construit des palais. C’est précisément parce qu’il incarne la stabilité sédentaire que sa parole sur le caractère éphémère du monde est forte. Il fallait dans la Bible un puissant pour reconnaître l’absolue vulnérabilité de nos vies et de nos édifices.

Quel meilleur moment que celui que nous vivons pour nous en convaincre ? Jamais nous ne nous étions sentis plus vulnérables. Et qui mieux qu’un pape, que l’on imagine, comme Salomon, bien installé dans un palais, dans une tradition et un dogme immuable, pour nous le rappeler ? Il est un temps pour chaque chose sous le soleil, et le nôtre est à reconnaître le changement.

« On ne sort jamais indemne d’une crise », écrivez-vous. Bien sûr, il existe, chez certains, une tentation de battre en retraite, de rêver le retour du monde d’hier, comme s’il pouvait encore exister. Mais notre regard a d’ores et déjà changé. En hébreu moderne, la crise se dit mashber et, cela ne vous étonnera pas, ce mot signifiait à l’origine autre chose : il désignait une « table d’accouchement ». La crise est le lieu, chargé d’espoir et de terreur, où peut naître un monde nouveau, surgir une nouvelle lucidité.

Cette pandémie, expliquez-vous, a simultanément révélé toutes « les autres pandémies de notre temps » : la faim, la violence, le changement climatique, et « la culture du déchet », un monde où prolifèrent de façon virale les abus contre ceux dont on nie la dignité, où grandissent l’indifférence, l’individualisme et le narcissisme. Se déploie ce qu’en italien vous appelez le menefreghismo, un « je-m’en-foutisme » qui nous empêche de nous sentir vraiment solidaires les uns des autres.

Mais, dites-vous, le Covid devrait pourtant renvoyer chacun à ce que furent dans nos histoires passées d’autres « Covid personnels », ces temps d’arrêt qui nous ont mis face à nos idolâtries, ont interrogé nos certitudes et bousculé nos idéologies. Et voilà que vous nous livrez les vôtres, ces trois temps où il y eut pour vous « du nouveau sous le soleil ».

Tous nos « Covid personnels »

Votre maladie, d’abord, qui à l’âge de 21 ans faillit vous emporter, mais dont vous revîntes avec la conscience claire d’un salut possible. Vous y avez appris que parfois les certitudes des médecins et de vos visiteurs ne servaient à rien. Il y eut ensuite l’expérience du déracinement en Allemagne à la fin des années 1980, la perception d’être si loin de chez vous, à tout point de vue. Et enfin, l’isolement à Cordoue (Argentine) au début des années 1990, où, mis un temps sur le « banc de touche » de vos idéologies, vous avez expérimenté un absolu confinement, isolé au sein de votre propre maison spirituelle. Tous ces « Covid personnels » racontent finalement une seule et même expérience : celle de l’exil, en soi ou hors de chez soi.

Seul l’exilé, géographique, psychique ou spirituel, connaît la possibilité d’un changement. Il sait qu’il ne sera plus jamais celui qu’il était, et à tout jamais un autre. Ce n’est pas un hasard si, dans la Bible, toutes les révélations ont lieu dans le désert. On n’entend rien depuis sa zone de confort, depuis le lieu de sa pleine propriété. C’est ce que vous suggérez en écrivant que

« Dieu se révèle toujours en périphérie », pour celui qui sait « se décentrer ».

J’ai aimé que dans votre livre cette périphérie ait si souvent un visage de femme. Il y a celui d’une enseignante qui vient vous consoler pendant la maladie, celui d’une infirmière qui vous ramène à la vie. Il y a aussi la reconnaissance de tout ce que les femmes ont apporté dans la gestion de la crise sanitaire actuelle – elles qui constituent 70 % des personnels de la santé. Il y a enfin le constat de la place prise par un leadership féminin qui semble avoir mieux géré politiquement les défis de cette pandémie.

Vous parlez aussi de votre sensibilité aux thèses de certaines femmes économistes : leur analyse des failles du système classique, leur volonté de développer un modèle qui soutient et protège au lieu de réglementer et arbitrer.

D’où vient donc cette expertise féminine ? Peut-être, dites-vous, de l’expérience domestique, et de l’étymologie même de l’économique – oikos nomos –, l’art de tenir une maison.

Et si, ai-je envie de vous suggérer, il était surtout chez ces femmes – mais pas uniquement chez elles – une conscience particulière d’avoir longtemps été l’Autre de l’histoire, c’est-à- dire, précisément, à la périphérie ? Reconnaître que leur leadership est fertile pour les systèmes qu’elles irriguent, n’est-ce pas envisager qu’il le serait aussi pour l’Eglise, à des postes religieux et non pas simplement d’encadrement ou d’enseignement ?

Vous me direz qu’on ne change pas ainsi une tradition. J’ai souvent entendu cet argument à l’intérieur de la mienne. Je conçois d’ailleurs très bien que le « Temps pour changer » ne soit pas le même pour tous. Mais ne s’accélère-t-il jamais par la volonté des Hommes ? N’attend- il pas de nous parfois un petit coup de pouce ?

Vous écrivez aussi que « la Tradition n’est pas un musée, la vraie religion n’est pas un congélateur et la doctrine n’est pas statique… elle grandit et se développe comme un arbre qui reste le même mais qui grandit et porte toujours plus de fruits ». J’aime l’idée que nous

puissions nous retrouver là, dans ce souci que nous partageons d’entendre dans nos vies religieuses à la fois les voix de la préservation et du renouvellement.

« A l’endroit où nous sommes sûrs d’avoir raison »

Il est bien d’autres sujets sur lesquels nous ne tomberons pas d’accord. Le droit à l’avortement est l’un d’entre eux, évidemment, et pas des moindres. Mais il nous revient malgré ces désaccords, et précisément parce qu’ils existent, de travailler à rendre le dialogue plus fertile encore. Le monde autour de nous, politique et religieux, connaît des polarisations extrêmes qui nous paralysent tous. Elles nous détruisent dès lors qu’elles ne font que nous enfermer dans l’exclusion ou l’annulation de l’autre, et nous empêchent de voir aussi tout ce qui dans le désaccord pourrait encore enrichir nos pensées divergentes. Non pas pour trouver un consensus mais pour se dire que le débat n’est pas clos.

J’ai aimé que dans votre livre vous tutoyiez vos lecteurs. J’ai bien sûr pensé à Martin Buber et à son invitation à penser la relation comme un Je-Tu et non un Je-Ça, à reconnaître l’altérité au fondement de la relation. Le livre s’achève d’ailleurs sur la parole d’un autre, et non sur la vôtre, celle d’un poète dont les mots résonnent pour chacun de nous si fortement aujourd’hui : « Quand la tempête sera passée, je Te demande, Dieu, du fond de la honte, Que Tu nous rendes meilleurs, Ainsi que Tu nous as rêvés. »

J’aimerais en retour vous offrir ceux d’un autre auteur, Yehouda Amih’ai, dont les mots m’ont si souvent invitée à changer. Un de ses poèmes débute ainsi : « A l’endroit où nous sommes sûrs d’avoir raison, aucune fleur ne poussera au printemps… » Là où nous avons l’humilité de nous dire qu’il pourrait en être autrement, là où nous sommes prêts à douter de nos certitudes, de nouveaux mondes pourraient bien grandir. Avec mon profond respect. »

Delphine Horvilleur est rabbin (Judaïsme en Mouvement). Elle dirige les ateliers Tenou’a, en ligne chaque mardi à 20h30 sur le site www.tenoua.org. Dernier ouvrage paru : « Comprendre le monde », Seuil, 2020.

Le livre du pape François « Un temps pour changer », issu de conversations avec son biographe Austen Ivereigh, est publié par les éditions Flammarion.

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