Homélie 200e anniversaire de l’arrivée des confrères à l’actuelle “Maison-Mère”. Fête de la Conversion de Saint Paul et fondation de la Congrégation de la Mission

Homélie 200e anniversaire de l’arrivée des confrères à l’actuelle “Maison-Mère”. Fête de la Conversion de Saint Paul et fondation de la Congrégation de la Mission

Homélie prononcée lors de la messe à la chapelle saint Vincent de Paul le 25  janvier 2018. A cette occasion les Lazaristes de la Province de France célébraient la clôture de l’Année Jubilaire Vincentienne

 

Lectures : Ac 22, 3-16 ou Ac 9, 1-22 ; Mc 16, 15-18.

Chapeau

Nous sommes réunis aujourd’hui pour célébrer le 200ème anniversaire de l’arrivée des confrères dans cette maison, peu de temps après le rétablissement de la Congrégation, après la Révolution française. Je suis heureux de savoir que vous allez marquer ce bicentenaire par d’autres événements et festivités. La Congrégation de la Mission est présente ici, à la rue de Sèvres, depuis 200 ans, et je suis certain que ceux qui fréquentent cette Chapelle voudront participer à quelques-unes de ces activités.

Nous clôturons aussi l’année jubilaire, durant laquelle nous avons célébré le 400ème anniversaire du charisme vincentien. Avec l’Église, nous marquons la fête de la Conversion de Saint Paul. Comme vous le savez tous, Saint Vincent de Paul a toujours considéré ce jour comme étant celui de la fondation de la Congrégation, parce qu’à cette date, il y a 401 ans, il a prêché ce qu’il appelait le premier sermon de la mission.

La première lecture d’aujourd’hui nous donne un compte rendu de la conversion de Saint Paul. Luc inclut trois versions dans ses Actes. Dans la première, Luc se rappelle le moment où cela s’est passé, peu de temps après la mort d’Etienne et la persécution qui a suivi. Pendant cette période, Paul, alors Saul, s’efforçait de détruire le nouveau Chemin. Cependant, à cause de sa rencontre avec Jésus sur la route vers Damas, il cessa de persécuter les adeptes du Seigneur pour devenir le plus grand missionnaire de l’Église, l’Apôtre des Gentils.

Paul, lui-même, raconte les deux dernières versions de cet événement, d’abord dans son procès devant les Juifs et ensuite au roi Agrippa quand il fut emprisonné à Césarée. Pourquoi Paul répète-t-il cette histoire ? Je crois que c’est parce que cette rencontre personnelle avec Jésus a été le tournant de sa vie. Il désirait le garder toujours frais dans son esprit. Il pouvait bien s’en être rappelé à plusieurs reprises, et l’avoir partagé avec d’autres plus souvent que les trois fois racontées dans les Actes des Apôtres. Cette rencontre personnelle avec Jésus signifiait tout pour lui. Elle a littéralement changé sa vie.

Vincent de Paul a eu deux moments semblables dans sa vie. Le premier, nous le célébrons aujourd’hui, c’est l’anniversaire de son sermon dans l’église de Folleville, qu’il donna, à la demande insistante de Madame De Gondi, après avoir reconnu la pauvreté spirituelle de la population rurale. Le deuxième, comme nous le savons, se passa sept mois plus tard, dans la ville de Châtillon-les-Dombes, quand il se rendit compte de leur pauvreté matérielle. Ces deux événements ont transformé sa vie et il racontait fréquemment ce qui était arrivé. Il rappelle l’histoire de la confession du paysan de Gannes quatre fois dans les conférences aux confrères et une fois dans une conférence aux Filles de Charité. Il raconte l’histoire de Châtillon deux fois aux premières Sœurs. Ces moments-là sont ceux que nous connaissons, mais on pourrait dire avec certitude que ce ne furent pas les seuls moments où il se souvint de l’histoire de ces deux expériences. Elles étaient beaucoup trop importantes dans sa vie pour ne pas se les rappeler fréquemment.

Avons-nous une histoire semblable à raconter ? Avons-nous eu une rencontre personnelle avec Jésus, une conversion qui a marqué significativement qui nous sommes et ce que nous faisons de notre vie ? Je suis certain que oui, bien que peut-être elles ne soient pas aussi spectaculaires que celles de Paul et de Vincent. Néanmoins, nous devons aussi continuer à nous souvenir de ce moment, à le partager peut-être avec d’autres, comme une manière de le revivre, de louer et remercier Jésus de son action dans notre vie.

Pour nous en tant que missionnaires, l’Évangile d’aujourd’hui est tout à fait approprié puisqu’il est précisément l’envoi en mission des apôtres par Jésus, après sa résurrection, « Allez dans le monde entier et proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création » (Mc 16, 15). Parce que nous sommes appelés à suivre Jésus Christ, Evangélisateur des pauvres, notre mission est de leur annoncer la Bonne Nouvelle. Si Vincent n’avait pas choisi, pour notre devise, la citation d’Isaïe, qui se trouve dans Luc 4, 18, il pourrait avoir choisi cette citation de Marc. Il nous rappelle certainement notre appel missionnaire.

Notre année jubilaire a commencé à des dates différentes dans plusieurs pays du monde, et donc, elle s’est clôturée à diverses dates. Cependant, nous considérons aujourd’hui, 25 janvier 2018, la date officielle de clôture. Par conséquent, aujourd’hui marque également le début du cinquième siècle du charisme vincentien. L’histoire des quatre siècles passés nous laisse à croire que, si nous sommes fidèles, le Seigneur Jésus ne manquera pas de bénir la Congrégation de la Mission et la Famille vincentienne tout entière. Il y a eu, bien sûr, beaucoup de hauts et de bas, des joies et des peines pendant les 400 années passées. Néanmoins, Dieu continue de susciter des missionnaires selon son esprit. Vincent lui-même a encouragé ses confrères à cet égard :

« Donnons-nous à Dieu, Messieurs, pour aller par toute la terre porter son saint Evangile ; et en quelque part qu’il nous conduise, gardons-y notre poste et nos pratiques jusqu’à ce que son bon plaisir nous en retire. Que les difficultés ne nous ébranlent pas ; il y va de la gloire du Père éternel et de l’efficacité de la parole et de la passion de son Fils. Le salut des peuples et le nôtre propre sont un bien si grand, qu’il mérite qu’on l’emporte, à quelque prix que ce soit ; et n’importe que nous mourions plus tôt, pourvu que nous mourions les armes à la main ; nous en serons plus heureux, et la Compagnie n’en sera pas plus pauvre, parce que sanguis martyrum semen est Christianorum [le sang des martyrs est la semence des chrétiens]. Pour un missionnaire qui aura donné sa vie par charité, la bonté de Dieu en suscitera plusieurs qui feront le bien qu’il aura laissé à faire »[1].

Prions donc pour que nous, ainsi que ceux qui suivent nos pas, puissions rester fidèles à notre appel pour un autre 100, 200, 400 ans et au-delà, aussi longtemps que Jésus continuera de nous envoyer porter la Bonne Nouvelle aux pauvres (cf. Lc 4, 18).

Tomaž Mavrič, CM – Supérieur Général 🔸

L’histoire des quatre siècles passés nous laisse à croire que, si nous sommes fidèles, le Seigneur Jésus ne manquera pas de bénir la Congrégation de la Mission et la Famille vincentienne tout entière. Il y a eu, bien sûr, beaucoup de hauts et de bas, des joies et des peines pendant les 400 années passées. Néanmoins, Dieu continue de susciter des missionnaires selon son Esprit.

NOTES :

[1] SV XI p. 412-413, Extrait d’Entretien n° 170.

 

TOUTES LES CONFÉRENCES ET PARTAGES DE CES JOURNÉES DE CÉLÉBRATION (24 ET 25 JANVIER 2018) APPARAÎTRONT DANS LE PROCHAIN CAHIERS SAINT VINCENT – BULLETIN DES LAZARISTES DE FRANCE DU MOI DE MAI 2018
Pout toute information vous pouvez envoyer un courrier au P. Benoît Kitchey CM à l’adresse mail : benoitkitchey@hotmail.com

L’après Villepreux : Prospectives… Questionnements

L’après Villepreux : Prospectives… Questionnements

Réflexion proposée lors de la rencontre annuelle de la Province de France (Villepreux, le 24 janvier 2018). A cette occasion les Lazaristes célébraient la clôture de l’Année Jubilaire Vincentienne

Je ne vous ennuierai pas avec ma voix cassée sinon éteinte…Encore moins avec le temps donné, 20 minutes, mais je vous réjouirai par le lecteur interposé au timbre clair et bien affirmé !

1. Un rappel

D’abord comme l’a montré le premier intervenant, les faits ont été évoqués à leur hauteur : Folleville a déclenché l’urgence de la Mission et Chatillon, dans la foulée, comme une suite logique, a déclenché la nécessité de la Charité. J’ai eu l’occasion de décrire Villepreux « comme le premier type achevé de l’engagement missionnaire porté à sa perfection par la charité…La Parole engendre le service du frère et désormais toute réalisation missionnaire déclenche une diaconie active ». C’est là le nœud de la lecture du double mais intégral événement de 1617. Les 840 missions prêchées du vivant de st Vincent sont fidèles à la mise en place constante du binôme « mission-charité ». Il faudrait une histoire rigoureuse des misions vincentiennes pour voir jusqu’à quel moment, ce moteur à deux temps a fonctionné avec rigueur. Nous avons 19 règlements de Charité de 1617 à 1634 (XIII, 858). Je note dans « le grand saint du grand siècle », qu’à la mort de st Vincent, 15 paroisses parisiennes possèdent une charité, qu’il en existe même en banlieues et en provinces. Elles pénètrent en Italie et l’une est activée à l’Hôtel-Dieu et aux Quinze-Vingt. St Vincent écrit même un règlement pour une charité de la cour mais sa réalisation tourne court.

Les temps ont évolué.  Chacun a pris son envol. Quelquefois la collaboration a peiné mais aujourd’hui la famille vincentienne fédère les énergies. Que nous reste-il à faire ? Pour aujourd’hui de la prospective et pour tous, demain, quelques réalisations pratiques et communes.

2. Prospective

Que veut dire prospective ? En simplifiant à l’extrême, c’est la démarche qui consiste à préparer aujourd’hui pour demain. Sa fonction première est de synthétiser les risques et d’offrir des scénarii pratiques en tant qu’aide à une décision stratégique, Son rôle est de projeter notre action avec une réduction des incertitudes pour l’avenir, en donnant priorité et légitimation à nos actions.

Le vingt et unième siècle apporte de très grands changements. Beaucoup de points ont surgi ou apparaissent en changeant la donne depuis la globalisation jusqu’à la prolifération des réseaux sociaux nés de l’informatique à tout crin. Dernier élément nouveau-né : le robot à intelligence artificielle…sans oublier les finesses cachées de la science manipulatrice du corps humain. Cela nous appelle à une extrême attention à l’évolution et de notre pensée et de notre action. Au milieu de ces évolutions, quel est le cœur dominant, ce qui ne change pas et qui est, par définition, en deçà de toute expression nouvelle ? D’abord Celui pour lequel nous agissons, le Christ, « le même, hier et aujourd’hui ». J’ai remarqué que toutes les charités sont mises sous la protection de Jésus-Christ, « modèle parfait de Charité » selon l’expression consacrée et qu’un tableau souvent reproduit au temps du fondateur, n’est pas sans ressemblance avec le sceau officiel de la Congrégation : il s’agit du Christ de la Charité, bras étendus dont les mains désigne « les deux viandes », la spirituelle et la corporelle et les deux intermédiaires les prêtres et les  femmes. Une fois de plus st Vincent exprime sa conviction : le Christ de la Mission inclue celui de la charité, une charité en actes, solidement enracinée. J’aime beaucoup associer à ces deux tableaux très semblables, l’expression parlante de Benoît XVI à propos du Bon Samaritain et qui parle d’«un cœur qui voit».

Il ne s’agit pas de déconstruire mais de moderniser la mission et le service, d’utiliser les moyens nouveaux et sans cesse évolutifs de notre action. Quand nous agissons  à la manière vincentienne, nous voulons aujourd’hui et demain, maintenir la fidélité et renouveler notre manière d’agir, entrer dans le grand mouvement d’évangélisation quel que soit notre emploi, être très attentif à l’évolution de la pastorale et renouveler constamment notre manière d’agir, nous axer sur le  partage de la Parole de Dieu, proposer la Lectio Divina[1], trouver le langage capable d’en traduire le sens et la portée pour les fidèles et les chercheurs de Dieu, revisiter le contenu de la foi et ajuster sans cesse notre agir à la compréhension du temps.

Comment donner concrétisation à l’invitation pressante et répétée du Pape actuel qui ne cesse, depuis bientôt cinq ans, de nous pousser à « sortir » de nos églises, de nos sacristies, et de nos institutions ? Il y a là une insistance d’allure prophétique  qui nous bouscule et vient nous obliger à un renouvellement en profondeur dans notre manière d’exercer nos ministères. Cette insistance nous appelle à « aller vers », à rencontrer l’inattendu, à privilégier le suivi des relations qui s’installent et donc à nous détacher de nos cadres habituels de pastorale, telles que les eucharisties répétées, les réunions multiples et mangeuses de temps, les commissions et les obligations liés à de multiples conseils et autres charges sans cesse instituées…. et pire, accumulées. Il est urgent de libérer le temps. Il y a là matière à réflexion et à résolution.

Par ailleurs, les mots « missions » ou « charités » ne sont pas figés et intangibles. Ils n’exigent pas de fondamentalisme. Ces deux mouvements conjoints d’Evangélisation ne sont pas qu’institutionnels mais portent en profondeur, une proposition du feu de l’Amour. Notre devise, « Evangelizare pauperibus misit me » renvoie à toutes les paroles et les actes de l’Évangile. Evangéliser les pauvres, au plus grand sens possible,  est complexe ; il s’agit d’actes d’amour comme l’indique Matthieu : « le soir venu, on lui amena de nombreux démoniaques. Il chassa les esprits d’un mot et il guérit tous les malades, pour que s’accomplisse ce qui avait été dit par le prophète Isaïe : c’est lui qui a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 1, 32-34) [2].

Mais dans le même temps, impossible de relooker cet «ad extra» sans toujours vivre de la charité « ad intra ». Benoit XVI a souligné avec vigueur «le lien inséparable entre amour de Dieu et amour du prochain » : « Tous les deux s’appellent si étroitement que l’affirmation de l’amour de Dieu devient un mensonge si l’homme se ferme à son prochain ». On peut penser à 1 Jn 4 20 en relisant ce paragraphe 16 de « Deus Caritas est ». Du même coup, je suis sensible aux appels qui nous ont lancés, dès les débuts d’un nouveau généralat, sur les sujets de l’oraison et de la vie intérieure. C’est une vue également prophétique et qui nous mobilise tous. Pas plus aujourd’hui que demain, « on ne peut donner ce que l’on n’a pas ». « Il faut tenir à la vie intérieure, si on y manque, on manque à tout » (XII, 131) nous redit st Vincent. L’appel tout aussi pressant que le premier, nous pousse à « désensabler la source » pour aller jusqu’ à la nappe phréatique qui évite tout assèchement.

Quant à la charité « ad extra », plus que jamais appelée à être inventive, elle nous poussera demain, vers d’autres formes de pauvreté qui ne répèterons pas à l’identique celles d’aujourd’hui, mais toujours expressives de la détresse humaine. A vues chrétiennes, et compte-tenu des nombreuses initiatives humanistes, il nous faudra devant la prolifération des « chercheurs de sens », devenir des « donneurs de sens ». Nous ne serons pas moins qu’aujourd’hui, au service d’idéologies ni de stratégies politiques mais au seul service de Jésus-Christ toujours présence réelle en l’homme défiguré et perdu. Il est urgent de donner à comprendre, d’écouter, d’expliquer, de parler, d’accompagner et de faire découvrir la finalité de la vie surtout quand elle apparaît vide et vaine, sans débouché aucun ; il est de notre mission première et vincentienne d’être avec ces personnes devenues « errantes comme  des brebis sans pasteur ». Notre préoccupation première est de devenir de bons pasteurs.

 

3. Questionnement

 

  1. La grande question aujourd’hui est de savoir comment « lier » mission et charité. C’est le même acte d’évangélisation.
  1. Comment ne pas négliger la fondation des nouvelles Equipes st Vincent ?
  1. Comment trouver d’autres chemins charités non exclusifs mais complémentaires, adaptés aux besoins des exclus d’aujourd’hui ?
  1. Comment apporter notre concours au renouvellement de l’Evangélisation aujourd’hui ?
  1. Missionnaires par vocation, nous n’avons jamais travaillé la prédication ! Comment le faire à l’école de ‘François’ ? (EG 135 à 160)
  1. Comment se laisser mieux habiter et questionner, personnellement et communautairement, par la mystique de la charité ?
Jean-Pierre RENOUARD, CM 🔸

Il ne s’agit pas de déconstruire mais de moderniser la mission et le service, d’utiliser les moyens nouveaux et sans cesse évolutifs de notre action. Quand nous agissons  à la manière vincentienne, nous voulons aujourd’hui et demain, maintenir la fidélité et renouveler notre manière d’agir…

P. Jean-Pierre Renouard CM
NOTES :

[1] Le Cardinal Martini a écrit que le renouvellement de l’Eglise ne pouvait que passer par le retour à la Parole de Dieu.

[2] Voir Luc 4, 16-41 et Mc 1, 32-34

 

 

Toutes les conférences et partages de ces journées de célébration (24 et 25 janvier 2018) apparaîtront dans le prochain CAHIERS SAINT VINCENT – Bulletin des Lazaristes de France du moi de Mai 2018
Pout toute information vous pouvez envoyer un courrier au P. Benoît Kitchey CM à l’adresse mail : benoitkitchey@hotmail.com

Homélie 400e anniversaire de la Mission Paroissiale de Villepreux. 24 janvier 2018

Homélie 400e anniversaire de la Mission Paroissiale de Villepreux.

Homélie prononcée lors de la messe à l’église paroissiale de Villepreux le 24  janvier 2018. A cette occasion les Lazaristes de la Province de France célébraient la clôture de l’Année Jubilaire Vincentienne

Chers sœurs et frères en saint Vincent, aujourd’hui nous sommes rassemblés ici à Villepreux, pour célébrer le 400e anniversaire de la mission paroissiale où notre saint Fondateur a prêché. Durant cette mission, il établit la seconde des Confréries de Charité, après celle de Châtillon-les-Dombes en août 1617. C’est ce qu’il racontait, environ 30 ans plus tard, dans une conférence aux Filles de la Charité. Après avoir relaté les circonstances entourant l’établissement de la première Charité, qu’il appelait souvent les Confraternités de Charité, il dit : « Je fus appelé pour venir ici ; et après quelque temps, allant en mission à Villepreux, qui est un village à cinq ou six lieues de Paris, nous eûmes l’occasion d’y établir la Charité ; c’était la seconde »[1]. C’était également la première fondation d’une charité pendant une mission paroissiale.

Vous le savez peut-être, ce village était très familier à saint Vincent : il l’avait souvent visité lorsqu’il vivait avec les Gondi. Tout au long de sa vie, il a continué ses visites, du moins jusqu’à la fin de 1652. Il s’intéressait beaucoup à cette Charité, envoyant sainte Louise de Marillac au printemps 1630 pour résoudre quelques problèmes. Un an et demi plus tard, à l’automne 1631, il avait envoyé Marguerite Naseau, cette jeune femme considérée la première Fille de la Charité ; ayant déjà enseigné ici, elle revenait temporairement pour instruire les petites filles durant la maladie de l’enseignante habituelle.

Aujourd’hui, c’est la fête d’un très bon ami de Vincent, saint François de Sales. Saint Vincent n’hésitait pas à parler aux confrères et aux Filles de la Charité de ce saint évêque de Genève, leur rappelant les vertus qu’il admirait chez lui. Je pourrais citer d’innombrables références de notre saint Fondateur à son sujet, mais permettez-moi de n’en mentionner qu’une : « …je me plaisais à me rappeler sa douceur et son exquise mansuétude, et redisais souvent ces mots : « Oh ! que Dieu est bon, puisque si bon est l’évêque de Genève ! »[2]

Notre jubilé marquant le 400e anniversaire du Charisme vincentien se termine. Ayant débuté à différentes dates dans divers pays, il s’est donc terminé à différentes dates dans le monde. Toutefois, nous considérons le 25 janvier 1918 comme date officielle de clôture.

Permettez-moi de profiter de l’occasion pour réviser les quatre initiatives choisies par le Comité exécutif de la Famille vincentienne internationale pour célébrer cette année jubilaire : le Pèlerinage du cœur de saint Vincent, le Symposium de la Famille vincentienne internationale, l’Alliance mondiale avec les personnes sans abri, et le Festival du film vincentien.

Il y aura un an demain, quelques Filles de la Charité et des confrères de nos maisons mères à Paris ont fait un pèlerinage avec le Cœur de saint Vincent à Folleville, où tout a commencé. Depuis, le cœur de Vincent a voyagé partout en France et même à Rome durant le symposium. Partout il a été reçu avec grande vénération et il aura certainement été une source abondante de grâces pour de nombreuses personnes.

La mi-octobre nous a apporté le grand événement du Symposium international de la Famille vincentienne, qui accueillait à Rome durant trois jours, quelque 12 000 personnes de 99 pays, venant de toutes les branches. Ce fut une expérience extraordinaire, à laquelle quelques-uns d’entre vous, peut-être, ont eu la chance de participer, tandis que d’autres se sont joints à nous virtuellement, grâce aux médias.

En m’adressant au Saint-Père au cours de l’audience papale du 14 octobre, je l’ai assuré que nous souhaitions approfondir son appel à être des disciples missionnaires, à sortir de nos zones de confort, à aller dans les périphéries géographiques et existentielles du monde. Nous avons voulu également nous engager à être une Famille qui prie et qui veut continuer à chercher des façons nouvelles et créatives de répondre aux besoins des pauvres. Comme moyen de remplir cette dernière promesse, nous avons lancé, ce jour-là, deux initiatives : l’Alliance mondiale avec les personnes sans abri et le Festival du film vincentien.

L’annonce officielle de l’Alliance mondiale avec les personnes sans abri a eu lieu au Parlement européen le 18 juin 2017. Cette initiative de la Famille vincentienne internationale a pour but de réduire et d’éliminer, où cela est possible, l’itinérance dans ses multiples formes. Le travail a commencé par une première rencontre de la Commission Famvin avec les personnes sans abri à Chicago les 20 et 21 novembre 2017.

Le Festival du film vincentien, intitulé « Finding Vince 400 (FV400) », est une compétition et un festival pour des gens de tous horizons. Son but est de couronner des créateurs d’œuvres cinématographiques du 21e siècle et d’offrir aux spectateurs des films qui changent notre perspective sur la pauvreté dans nos communautés. Nous espérons enflammer les imaginations en partageant notre charisme avec des œuvres inspirées par la mission vincentienne afin de mondialiser la charité. Jusqu’ici, la réponse pour cette compétition a été extraordinaire, et elle  se tiendra à Castel Gandolfo du 18 au 21 octobre 2018.

Saint Vincent, dans la conférence aux Sœurs déjà mentionnée, leur disait en racontant les origines de leur Compagnie : « Et voilà, mes filles, quel a été le commencement de votre Compagnie ; comme elle n’était pas à cette heure-là ce qu’elle est à présent, il est à croire qu’elle n’est pas encore ce qu’elle sera, quand Dieu l’aura mise au point où il la veut »[3].

Nous sommes au début du cinquième centenaire du Charisme vincentien. Il nous offre une occasion unique de réfléchir, de décider et d’agir. Il nous donne l’occasion de continuer nos efforts pour faire de la Famille vincentienne ce que Dieu veut qu’elle soit.

Tomaž Mavrič, CM – Supérieur Général 🔸

Nous sommes au début du cinquième centenaire du Charisme vincentien. Il nous offre une occasion unique de réfléchir, de décider et d’agir. Il nous donne l’occasion de continuer nos efforts pour faire de la Famille vincentienne ce que Dieu veut qu’elle soit.

NOTES :

[1] COSTE, Vincent de Paul, Correspondance, Conférences, Documents, Édition1923, Volume IX, Conférence 24,    « Amour de la vocation et Assistance des pauvres », 13 février 1646, p. 244.

[2] Ibid., Volume VII, p. 586,  Lettre 2862 au pape Alexandre VII, 6 juin 1659.

[3] Op. cit., p. 245.

 

Toutes les conférences et partages de ces journées de célébration (24 et 25 janvier 2018) apparaîtront dans le prochain CAHIERS SAINT VINCENT – Bulletin des Lazaristes de France du moi de Mai 2018
Pout toute information vous pouvez envoyer un courrier au P. Benoît Kitchey CM à l’adresse mail : benoitkitchey@hotmail.com

Message du Pape François pour le Carême 2018. “À cause de l’ampleur du mal, la charité de la plupart des hommes se refroidira” (Mt 24, 12)

Message du Pape François pour le Carême 2018.

“À cause de l’ampleur du mal, la charité de la plupart des hommes se refroidira” (Mt 24, 12)

Chers Frères et Sœurs, La Pâque du Seigneur vient une fois encore jusqu’à nous ! Chaque année, pour nous y préparer, la Providence de Dieu nous offre le temps du Carême. Il est le « signe sacramentel de notre conversion »[1], qui annonce et nous offre la possibilité de revenir au Seigneur de tout notre cœur et par toute notre vie.

Cette année encore, à travers ce message, je souhaite inviter l’Eglise entière à vivre ce temps de grâce dans la joie et en vérité ; et je le fais en me laissant inspirer par une expression de Jésus dans l’Évangile de Matthieu : « À cause de l’ampleur du mal, la charité de la plupart des hommes se refroidira » (24, 12). Cette phrase fait partie du discours sur la fin des temps prononcé à Jérusalem, au Mont des Oliviers, précisément là où commencera la Passion du Seigneur. Jésus, dans sa réponse à l’un de ses disciples, annonce une grande tribulation et il décrit la situation dans laquelle la communauté des croyants pourrait se retrouver : face à des évènements douloureux, certains faux prophètes tromperont beaucoup de personnes, presqu’au point d’éteindre dans les cœurs la charité qui est le centre de tout l’Évangile.

 

Les faux prophètes

Mettons-nous à l’écoute de ce passage et demandons-nous : sous quels traits ces faux prophètes se présentent-ils ?

Ils sont comme des « charmeurs de serpents », c’est-à-dire qu’ils utilisent les émotions humaines pour réduire les personnes en esclavage et les mener à leur gré. Que d’enfants de Dieu se laissent séduire par l’attraction des plaisirs fugaces confondus avec le bonheur ! Combien d’hommes et de femmes vivent comme charmés par l’illusion de l’argent, qui en réalité les rend esclaves du profit ou d’intérêts mesquins ! Que de personnes vivent en pensant se suffire à elles-mêmes et tombent en proie à la solitude !

D’autres faux prophètes sont ces « charlatans » qui offrent des solutions simples et immédiates aux souffrances, des remèdes qui se révèlent cependant totalement inefficaces : à combien de jeunes a-t-on proposé le faux remède de la drogue, des relations « use et jette », des gains faciles mais malhonnêtes ! Combien d’autres encore se sont immergés dans une vie complètement virtuelle où les relations semblent plus faciles et plus rapides pour se révéler ensuite tragiquement privées de sens ! Ces escrocs, qui offrent des choses sans valeur, privent par contre de ce qui est le plus précieux : la dignité, la liberté et la capacité d’aimer. C’est la duperie de la vanité, qui nous conduit à faire le paon…. pour finir dans le ridicule ; et du ridicule, on ne se relève pas. Ce n’est pas étonnant : depuis toujours le démon, qui est « menteur et père du mensonge » (Jn 8, 44), présente le mal comme bien, et le faux comme vrai, afin de troubler le cœur de l’homme. C’est pourquoi chacun de nous est appelé à discerner en son cœur et à examiner s’il est menacé par les mensonges de ces faux prophètes. Il faut apprendre à ne pas en rester à l’immédiat, à la superficialité, mais à reconnaître ce qui laisse en nous une trace bonne et plus durable, parce que venant de Dieu et servant vraiment à notre bien.

 

Un cœur froid

Dans sa description de l’enfer, Dante Alighieri imagine le diable assis sur un trône de glace[2] ; il habite dans la froidure de l’amour étouffé. Demandons-nous donc : comment la charité se refroidit-elle en nous ? Quels sont les signes qui nous avertissent que l’amour risque de s’éteindre en nous ?

Ce qui éteint la charité, c’est avant tout l’avidité de l’argent, « la racine de tous les maux » (1Tm 6, 10) ; elle est suivie du refus de Dieu, et donc du refus de trouver en lui notre consolation, préférant notre désolation au réconfort de sa Parole et de ses Sacrements.[3] Tout cela se transforme en violence à l’encontre de ceux qui sont considérés comme une menace à nos propres « certitudes » : l’enfant à naître, la personne âgée malade, l’hôte de passage, l’étranger, mais aussi le prochain qui ne correspond pas à nos attentes.

La création, elle aussi, devient un témoin silencieux de ce refroidissement de la charité : la terre est empoisonnée par les déchets jetés par négligence et par intérêt ; les mers, elles aussi polluées, doivent malheureusement engloutir les restes de nombreux naufragés des migrations forcées ; les cieux – qui dans le dessein de Dieu chantent sa gloire – sont sillonnés par des machines qui font pleuvoir des instruments de mort.

L’amour se refroidit également dans nos communautés. Dans l’Exhortation Apostolique Evangelii Gaudium, j’ai tenté de donner une description des signes les plus évidents de ce manque d’amour. Les voici : l’acédie égoïste, le pessimisme stérile, la tentation de l’isolement et de l’engagement dans des guerres fratricides sans fin, la mentalité mondaine qui conduit à ne rechercher que les apparences, réduisant ainsi l’ardeur missionnaire.[4]

 

Que faire ?

Si nous constatons en nous-mêmes ou autour de nous les signes que nous venons de décrire, c’est que l’Eglise, notre mère et notre éducatrice, nous offre pendant ce temps du Carême, avec le remède parfois amer de la vérité, le doux remède de la prière, de l’aumône et du jeûne.

En consacrant plus de temps à la prière, nous permettons à notre cœur de découvrir les mensonges secrets par lesquels nous nous trompons nous-mêmes[5], afin de rechercher enfin la consolation en Dieu. Il est notre Père et il veut nous donner la vie.

La pratique de l’aumône libère de l’avidité et aide à découvrir que l’autre est mon frère : ce que je possède n’est jamais seulement mien. Comme je voudrais que l’aumône puisse devenir pour tous un style de vie authentique ! Comme je voudrais que nous suivions comme chrétiens l’exemple des Apôtres, et reconnaissions dans la possibilité du partage de nos biens avec les autres un témoignage concret de la communion que nous vivons dans l’Eglise. A cet égard, je fais mienne l’exhortation de Saint Paul quand il s’adressait aux Corinthiens pour la collecte en faveur de la communauté de Jérusalem : « C’est ce qui vous est utile, à vous » (2 Co 8, 10). Ceci vaut spécialement pour le temps de carême, au cours duquel de nombreux organismes font des collectes en faveur des Eglises et des populations en difficulté. Mais comme j’aimerais que dans nos relations quotidiennes aussi, devant tout frère qui nous demande une aide, nous découvrions qu’il y a là un appel de la Providence divine: chaque aumône est une occasion pour collaborer avec la Providence de Dieu envers ses enfants ; s’il se sert de moi aujourd’hui pour venir en aide à un frère, comment demain ne pourvoirait-il pas également à mes nécessités, lui qui ne se laisse pas vaincre en générosité ? [6]

Le jeûne enfin réduit la force de notre violence, il nous désarme et devient une grande occasion de croissance. D’une part, il nous permet d’expérimenter ce qu’éprouvent tous ceux qui manquent même du strict nécessaire et connaissent les affres quotidiennes de la faim ; d’autre part, il représente la condition de notre âme, affamée de bonté et assoiffée de la vie de Dieu. Le jeûne nous réveille, nous rend plus attentifs à Dieu et au prochain, il réveille la volonté d’obéir à Dieu, qui seul rassasie notre faim.

Je voudrais que ma voix parvienne au-delà des confins de l’Eglise catholique, et vous rejoigne tous, hommes et femmes de bonne volonté, ouverts à l’écoute de Dieu. Si vous êtes, comme nous, affligés par la propagation de l’iniquité dans le monde, si vous êtes préoccupés par le froid qui paralyse les cœurs et les actions, si vous constatez la diminution du sens d’humanité commune, unissez-vous à nous pour qu’ensemble nous invoquions Dieu, pour qu’ensemble nous jeûnions et qu’avec nous vous donniez ce que vous pouvez pour aider nos frères !

 

Le feu de Pâques

J’invite tout particulièrement les membres de l’Eglise à entreprendre avec zèle ce chemin du carême, soutenus par l’aumône, le jeûne et la prière. S’il nous semble parfois que la charité s’éteint dans de nombreux cœurs, cela ne peut arriver dans le cœur de Dieu ! Il nous offre toujours de nouvelles occasions pour que nous puissions recommencer à aimer.

L’initiative des « 24 heures pour le Seigneur », qui nous invite à célébrer le sacrement de Réconciliation pendant l’adoration eucharistique, sera également cette année encore une occasion propice. En 2018, elle se déroulera les vendredi 9 et samedi 10 mars, s’inspirant des paroles du Psaume 130 : « Près de toi se trouve le pardon » (Ps 130, 4). Dans tous les diocèses, il y aura au moins une église ouverte pendant 24 heures qui offrira la possibilité de l’adoration eucharistique et de la confession sacramentelle.

Au cours de la nuit de Pâques, nous vivrons à nouveau le rite suggestif du cierge pascal : irradiant du « feu nouveau », la lumière chassera peu à peu les ténèbres et illuminera l’assemblée liturgique. « Que la lumière du Christ, ressuscitant dans la gloire, dissipe les ténèbres de notre cœur et de notre esprit »[7] afin que tous nous puissions revivre l’expérience des disciples d’Emmaüs : écouter la parole du Seigneur et nous nourrir du Pain eucharistique permettra à notre cœur de redevenir brûlant de foi, d’espérance et de charité.

Je vous bénis de tout cœur et je prie pour vous. N’oubliez pas de prier pour moi.

Du Vatican, le 1er novembre 2017

Solennité de la Toussaint

Pape François 🔸

Ce qui éteint la charité, c’est avant tout l’avidité de l’argent, « la racine de tous les maux » (1Tm 6, 10) ; elle est suivie du refus de Dieu, et donc du refus de trouver en lui notre consolation, préférant notre désolation au réconfort de sa Parole et de ses Sacrements

Pape François
Notes :

[1] Texte original en italien: “segno sacramentale della nostra conversione”, in: Messale Romano, Oraison Collecte du 1er dimanche de carême. N.B. Cette phrase n’a pas encore été traduite dans la révision (3ème), qui est en cours, du Missel romain en français.

[2] « C’est là que l’empereur du douloureux royaume/de la moitié du corps se dresse hors des glaces » (Enfer XXXIV, 28-29)

[3] « C’est curieux, mais souvent nous avons peur de la consolation, d’être consolés. Au contraire, nous nous sentons plus en sécurité dans la tristesse et dans la désolation. Vous savez pourquoi ? Parce que dans la tristesse nous nous sentons presque protagonistes. Mais en revanche, dans la consolation, c’est l’Esprit Saint le protagoniste ! » (Angelus, 7 décembre 2014)

[4] Nn. 76-109

[5] Cf Benoît XVI , Lett. Enc. Spe Salvi, n. 33

[6] Cf Pie XII, Lett. Enc. Fidei donum, III

[7] Missel romain, Veillée pascale, Lucernaire

Rencontre avec les prêtres, les consacrés et les séminaristes. Discours du Saint Père. Santiago de Chili, 16 janvier 2018

Voyage apostolique du Pape François au Chili

Rencontre avec les prêtres, les consacrés et les séminaristes

DISCOURS DU SAINT-PÈRE

Cathédrale de Santiago du Chili, mardi 16 janvier 2018

Chers frères et sœurs, bon soir, Je me réjouis de pouvoir partager cette rencontre avec vous. J’ai apprécié la façon dont le Cardinal Ezzati progressait en vous présentant : ici il y a, ici il y a… les consacrées, les consacrés, les prêtres, les diacres permanents, les séminaristes, ils sont ici… Me vient à la mémoire le jour de notre ordination ou de notre consécration quand, après la présentation, nous disions : « Me voici Seigneur pour faire ta volonté ». Au cours de cette rencontre, nous voulons dire au Seigneur : « nous voici » pour renouveler notre oui. Nous voulons renouveler ensemble la réponse à l’appel qui un jour a secoué notre cœur.

Et pour ce faire, je crois que cela peut nous aider de partir du passage de l’Évangile que nous avons écouté et de partager trois moments connus par Pierre et par la première communauté : Pierre/la communauté abattue, Pierre/la communauté bénéficiaire de miséricorde et Pierre / la communauté transfigurée. Je fais jouer ce binôme Pierre-communauté parce que l’expérience des apôtres relève toujours de ce double aspect, l’un personnel et l’autre communautaire. Ils vont de pair et nous ne pouvons pas les séparer. Nous sommes certes appelés personnellement, mais toujours à faire partie d’un groupe plus grand. Le selfie vocationnel n’existe pas, il n’existe pas. La vocation exige que la photo te soit prise par un autre ; on n’y peut rien ! Les choses sont ainsi.

1. Pierre abattu, la communauté abattue

J’apprécie toujours le style des Évangiles qui ne décore pas ni n’embellit pas les évènements, et ne les dépeint pas plus beaux. Il nous présente la vie comme elle vient et non comme il faudrait qu’elle soit. L’Évangile ne craint pas de nous présenter les moments difficiles, et même conflictuels que les disciples ont traversés.

Recomposons la scène. Ils avaient tué Jésus ; certaines femmes disaient qu’il était vivant (Lc 24, 22-24). Même si elles ont vu Jésus Ressuscité, l’évènement est si fort que les disciples auront besoin de temps pour comprendre ce qui s’est passé. Luc dit : “leur joie était telle qu’ils ne pouvaient pas croire”. Il leur faudra du temps pour comprendre ce qu’il leur est arrivé. Compréhension qui leur viendra à la Pentecôte, avec l’envoi de l’Esprit Saint. L’apparition du Ressuscité prendra du temps pour trouver une place dans le cœur des siens.

Les disciples retournent à leurs lieux d’origine. Ils vont faire ce qu’ils savent faire : pêcher. Non pas tous, seuls quelques-uns. Divisés ? Dispersés ? Nous ne le savons pas. Ce que nous disent les Écritures, c’est qu’ils n’ont rien pêché. Les filets sont vides.

Cependant il y avait un autre vide qui pesait inconsciemment sur eux : le désarroi et le trouble à cause de la mort de leur Maître. Il n’est plus, il a été crucifié. Cependant ce n’était pas seulement lui qui a été crucifié, mais eux aussi, parce que la mort de Jésus a mis en évidence un tourbillon de conflits dans le cœur de ses amis. Pierre l’a renié, Judas l’a trahi, les autres ont fui et se sont cachés. Seule une poignée de femmes et le disciple bien-aimé sont restés. Les autres s’en sont allés. En l’espace de quelques jours, tout s’est effondré. Ce sont les heures de désarroi et de trouble dans la vie du disciple. Dans les moments « où la poussière des persécutions, des épreuves, des doutes, etc. est soulevée par les évènements culturels et historiques, il n’est pas facile trouver le chemin à suivre. Il existe diverses tentations propres à ces moment-là : agiter des idées, ne pas prêter l’attention adéquate au problème, faire trop de cas des persécuteurs… Et il me semble que la pire de toutes les tentations, c’est de rester là à ruminer le chagrin » (Jorge M. Bergoglio, Las cartas de la tribulación, 9, Ed. Diego de Torres, Buenos Aires 1987.). Oui, rester là à ruminer le chagrin. Et c’est ce qui est arrivé aux disciples.

Comme nous le disait le Cardinal Ezzati, « la vie sacerdotale et la vie consacrée au Chili ont traversé et traversent des heures difficiles de turbulences et des difficultés non négligeables. Parallèlement à la fidélité de l’immense majorité, l’ivraie du mal s’est développée avec son cortège de scandale et d’abandon ».

Moment de turbulences. Je connais la douleur qu’ont signifiée les cas d’abus commis sur des mineurs et je suis de près ce que l’on fait pour surmonter ce grave et douloureux mal. Douleur pour le mal et la souffrance des victimes et de leurs familles, qui ont vu trahie la confiance qu’elles avaient placée dans les ministres de l’Église. Douleur pour la souffrance des communautés ecclésiales, et douleur pour vous, frères, qui, en plus de l’épuisement dû à votre dévouement, avez vécu la souffrance qu’engendrent la suspicion et la remise en cause, ayant pu provoquer chez quelques-uns ou plusieurs le doute, la peur et le manque de confiance. Je sais que parfois vous avez essuyé des insultes dans le métro ou en marchant dans la rue, qu’être « habillé en prêtre » dans beaucoup d’endroits se « paie cher ». C’est pourquoi je vous invite à ce que nous demandions à Dieu de nous donner la lucidité d’appeler la réalité par son nom, le courage de demander pardon et la capacité d’apprendre à écouter ce que le Seigneur est en train de nous dire, et ne pas ruminer le chagrin.

J’aimerais ajouter en outre un autre aspect important. Nos sociétés sont en train de changer. Le Chili d’aujourd’hui est bien différent de celui que j’ai connu dans ma jeunesse, quand je me formais. Sont en train de naître de nouvelles et différentes formes culturelles qui ne cadrent pas avec les repères connus. Et il faut reconnaître que, souvent, nous ne savons pas comment nous insérer dans ces nouvelles circonstances. Souvent, nous rêvons des « oignons d’Égypte » et nous oublions que la terre promise est devant, pas derrière. Que la promesse date d’hier mais est faite pour l’avenir. Et nous pouvons donc céder à la tentation de nous enfermer et de nous isoler pour défendre nos approches qui finissent par devenir rien de plus que de bons monologues. Nous pouvons être tentés de penser que tout va mal, et au lieu d’annoncer une « bonne nouvelle », la seule chose que nous annonçons, c’est l’apathie et la désillusion. Ainsi nous fermons les yeux face aux défis pastoraux en croyant que l’Esprit n’aurait rien à dire. Ainsi nous oublions que l’Évangile est un chemin de conversion, non seulement pour « les autres », mais pour nous aussi.

Que cela nous plaise ou pas, nous sommes invités à affronter la réalité telle qu’elle se présente à nous. La réalité personnelle, communautaire et sociale. Les filets –affirment les disciples- sont vides, et nous pouvons comprendre les sentiments que cela génère. Ils reviennent à la maison sans grandes aventures à raconter ; ils reviennent à la maison les mains vides ; ils reviennent à la maison, abattus.

Que reste-t-il de ces disciples forts, enthousiastes, qui se donnaient des airs, qui se sentaient choisis et qui avaient tout quitté pour suivre Jésus ? (cf. Mc 1, 16-20) ; que reste-t-il de ces disciples sûrs d’eux-mêmes prêts à aller en prison et qui iraient jusqu’à donner leur vie pour leur Maître (cf. Lc 22, 33), et qui pour le défendre voulaient faire descendre du feu sur la terre (cf. Lc 9, 54) ; pour lequel ils dégaineraient l’épée et combattraient ? (cf. Lc 22, 49-51), que reste-t-il du Pierre qui apostrophait son Maître sur la manière dont celui-ci devrait gérer sa vie et sur son programme de rédemption ? Le chagrin (cf. Mc 8, 31-33).

2. Pierre bénéficiaire de miséricorde, la communauté bénéficiaire de miséricorde

C’est l’heure de vérité dans la vie de la première communauté. C’est l’heure où Pierre a été confronté à une partie de lui-même. À la partie de sa vérité que tant de fois il n’a pas voulu voir. Il a fait l’expérience de ses limites, de sa fragilité, de son être de pécheur. Pierre, l’homme de tempérament, le chef impulsif et sauveur, avec une bonne dose d’autosuffisance et un excès de confiance en lui-même ainsi qu’en ses capacités, a dû accepter sa faiblesse et son péché. Il était aussi pécheur que les autres, il était aussi démuni que les autres, il était aussi fragile que les autres. Pierre a déçu celui qu’il avait promis de protéger. Heure cruciale dans la vie de Pierre.

Comme disciples, comme Église, la même chose peut nous arriver : il existe des moments où nous ne nous retrouvons pas devant nos exploits, mais devant notre faiblesse. Heures cruciales dans la vie des disciples, pourtant c’est en ces heures que naît l’apôtre. Laissons-nous guider par le texte.

« Quand ils eurent mangé, Jésus dit à Simon-Pierre : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment plus que ceux-ci ?” » (Jn 21, 15).

Après le repas, Jésus invite Pierre à faire un tour et l’unique parole est une interrogation, une interrogation d’amour : M’aimes-tu ? Jésus ne s’oriente pas vers la réprimande ni vers la condamnation. La seule chose qu’il veut faire, c’est de sauver Pierre. Il veut le sauver du danger de rester enfermé dans son péché, de rester là à ‘‘ruminer’’ le chagrin, fruit de ses limites ; le sauver du risque de laisser s’effondrer, à cause de ses limites, tout ce qu’il avait vécu de bien avec Jésus. Jésus veut le sauver de l’enfermement et de l’isolement. Il veut le sauver de cette attitude destructrice qui consiste à se faire passer pour une victime, ou au contraire, à tomber dans un « toujours le même » et qui, au bout du compte, finit par édulcorer n’importe quel engagement avec le relativisme le plus nocif. Il veut le libérer du fait de considérer celui qui s’oppose à lui comme un ennemi, ou de ne pas accepter avec sérénité les contradictions ou les critiques. Il veut le libérer de la tristesse et spécialement de la mauvaise humeur. Avec cette question, Jésus invite Pierre à écouter son cœur et à apprendre à discerner. Car « ce n’est pas le propre de Dieu de défendre la vérité au détriment de la charité, ni la charité aux dépens de la vérité, ou l’équilibre au détriment des deux, il faut discerner. Jésus veut éviter que Pierre ne devienne un vrai destructeur, ou un menteur charitable ou une personne perplexe paralysée » (cf. Ibid.), comme cela peut nous arriver dans ces situations.

Jésus a interrogé Pierre sur son amour et il a insisté auprès de lui jusqu’à ce qu’il puisse lui donner une réponse réaliste : « Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime » (Jn 21, 17). C’est ainsi que Jésus l’a confirmé dans sa mission. C’est ainsi qu’il devient définitivement son apôtre.

Qu’est-ce qui consolide Pierre comme apôtre ? Qu’est-ce qui nous maintient apôtres ? Une seule chose : « nous avons été traités avec miséricorde », « nous avons été traités avec miséricorde » (1 Tm 1, 12-16). « Au cœur de nos péchés, de nos limites, de nos misères ; au milieu de nos nombreuses chutes, Jésus Christ nous a vus, il s’est approché, il nous a donné sa main et nous a traités avec miséricorde. Chacun d’entre nous pourrait en faire mémoire, en repensant à toutes les fois où le Seigneur l’a vu, l’a regardé, s’est approché et l’a traité avec miséricorde » (Message Vidéo au CELAM à l’occasion du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde sur le Continent américain, 27 août 2016). Je vous invite à le faire. Nous ne sommes pas ici parce que nous serions meilleurs que les autres. Nous ne sommes pas des superhéros qui, de leur hauteur, descendent pour rencontrer des « mortels ». Mais plutôt, nous sommes envoyés avec la conscience d’être des hommes et des femmes pardonnés. Et c’est la source de notre joie. Nous sommes consacrés, pasteurs à la manière de Jésus blessé, mort et ressuscité. Le consacré – et quand je dis consacrés je veux dire tous ceux qui sont ici – est celui qui trouve dans ses blessures les signes de la Résurrection. Il est celui qui peut voir dans les blessures du monde la force de la Résurrection. Il est celui qui, à la manière de Jésus, ne va pas à la rencontre de ses frères avec le reproche et la condamnation.

Jésus Christ ne se présente pas aux siens sans ses blessures ; précisément c’est grâce à ses blessures que Thomas peut confesser sa foi. Une Église avec des blessures est capable de comprendre les blessures du monde d’aujourd’hui, et de les faire siennes, de les porter en elle-même, d’y prêter attention et de chercher à les guérir. Une Église avec des blessures ne se met pas au centre, ne se croit pas parfaite, mais elle place au centre le seul qui peut guérir les blessures et qui a pour nom : Jésus Christ.

La conscience d’être nous-mêmes blessés nous libère ; oui, elle nous libère du risque de devenir autoréférentiels, de nous croire supérieurs. Elle nous libère de cette tendance « prométhéenne de ceux qui, en définitive, font confiance uniquement à leurs propres forces et se sentent supérieurs aux autres parce qu’ils observent des normes déterminées ou parce qu’ils sont inébranlablement fidèles à un style catholique justement propre au passé » (Exhort. ap. Evangelii Gaudium, n.94).

En Jésus, nos blessures sont ressuscitées. Elles nous rendent solidaires ; elles nous aident à détruire les murs qui nous enferment dans une attitude élitiste pour nous encourager à construire des ponts et aller à la rencontre de tant de personnes assoiffées du même amour miséricordieux que seul Christ peut nous offrir. Que de fois « rêvons-nous de plans apostoliques, expansionnistes, méticuleux et bien dessinés, typiques des généraux défaits ! Ainsi nous renions notre histoire d’Église, qui est glorieuse en tant qu’elle est histoire de sacrifices, d’espérance, de lutte quotidienne, de vie dépensée dans le service, de constance dans le travail pénible, parce que tout travail est accompli à la sueur de notre front » (Ibid., n.96). Je vois avec une certaine préoccupation qu’il existe des communautés qui vivent, mues plus par le découragement de ne plus être à l’affiche, par le souci d’occuper les espaces, de paraître et de se montrer, que par celui de se retrousser les manches et de sortir afin de toucher la réalité difficile de notre peuple fidèle.

Qu’elle est lourde d’interrogation, la réflexion de ce saint chilien qui faisait remarquer : « Elles seront, en effet, fausses méthodes toutes celles qui seraient imposées en raison de l’uniformité ; toutes celles qui prétendent nous conduire à Dieu en nous faisant perdre de vue nos frères ; toutes celles qui nous font fermer les yeux sur l’univers, au lieu de nous apprendre à les ouvrir pour tout élever vers le Créateur de tout être ; toutes celles qui rendent égoïstes et nous conduisent à nous replier sur nous-mêmes » (San Alberto Hurtado, Discurso a jóvenes de la Acción Católica, 1943).

Le peuple de Dieu n’attend pas de nous ni nous demande que nous soyons des superhéros, il veut des pasteurs, des hommes et des femmes consacrés, qui aient de la compassion, qui sachent tendre la main, qui sachent s’arrêter devant la personne à terre et, comme Jésus, qui aident à sortir de cette obsession de « ruminer » le chagrin qui empoisonne l’âme.

3. Pierre transfiguré, la communauté transfigurée

Jésus invite Pierre à discerner et, ainsi, commencent à prendre force de nombreux évènements de la vie de Pierre, comme le geste prophétique du lavement des pieds. Pierre, lui qui a résisté avant de se laisser laver les pieds, commence à comprendre que la véritable grandeur passe par le fait de se faire petit et serviteur (« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » [Mc. 9,35]).

Quelle pédagogie de la part de notre Seigneur ! Du geste prophétique de Jésus à l’Église prophétique qui, lavée de son péché, n’a pas peur de sortir pour servir une humanité blessée.

Pierre a connu dans sa chair la blessure non seulement du péché, mais aussi de ses propres limites et faiblesses. Pourtant il a découvert en Jésus que ses blessures peuvent être un chemin de Résurrection. Connaître Pierre abattu pour connaître Pierre transfiguré est l’invitation à passer d’une Église de personnes abattues en proie au chagrin à une Église servante des nombreuses personnes abattues qui se trouvent à nos côtés. Une Église capable de se mettre au service de son Seigneur en celui qui a faim, en celui qui est prisonnier, en celui qui a soif, en celui qui est expulsé, en celui qui est nu, en celui qui est malade… (Mt 25, 35). Un service qui ne s’identifie pas à de l’assistanat ou à du paternalisme, mais à une conversion du cœur. Le problème n’est pas seulement de donner à manger au pauvre, ou de vêtir celui qui est nu, ou d’être aux côtés de celui qui est malade, mais de considérer que le pauvre, la personne nue, le malade, le prisonnier, la personne expulsée sont dignes de s’asseoir à nos tables, de se sentir « à la maison » parmi nous, de se sentir en famille. C’est le signe que le Royaume des Cieux est parmi nous. C’est le signe d’une Église qui a été blessée par son péché, a obtenu miséricorde da la part de son Seigneur, et qui est devenue prophétique par vocation.

Redevenir prophétique, c’est renouveler notre engagement à ne pas vouloir un monde idéal, une communauté idéale, un disciple idéal pour vivre ou pour évangéliser, mais c’est créer les conditions afin que chaque personne abattue puisse rencontrer Jésus. On n’aime pas les situations ni les communautés idéales, on aime les personnes.

La reconnaissance sincère, douloureuse et priante de nos limites, loin de nous éloigner de notre Seigneur, nous permet de revenir vers Jésus en sachant qu’il « peut toujours, avec sa nouveauté, renouveler notre vie et notre communauté, et même si la proposition chrétienne traverse des époques d’obscurité et de faiblesses ecclésiales, elle ne vieillit jamais… Chaque fois que nous cherchons à revenir à la source pour récupérer la fraîcheur originale de l’Évangile, surgissent des voies nouvelles, des méthodes créatives, d’autres formes d’expression, des signes plus éloquents, des paroles chargées de sens renouvelé pour le monde d’aujourd’hui » (Exhort. ap. Evangelii Gaudium, n.11). Que cela nous fait du bien à nous tous de laisser Jésus renouveler nos cœurs !

Quand je commençais cette rencontre, je vous disais que nous venions pour renouveler notre oui, avec enthousiasme, avec passion. Nous voulons renouveler notre oui, mais un oui réaliste, parce qu’il est soutenu par le regard de Jésus. Je vous invite à faire dans votre cœur, quand vous serez rentrés chez vous, une espèce de testament spirituel, à la manière du Cardinal Raul Silva Henriquez. Cette belle prière qui commence en disant :

« L’Église que j’aime est la Sainte Église de chaque jour… la tienne, la mienne, la Sainte Église de chaque jour…

Jésus Christ, l’Évangile, le pain, l’Eucharistie, le Corps du Christ humble chaque jour. Avec des visages de pauvres et des visages d’hommes et de femmes qui chantaient, qui luttaient, qui souffraient. La Sainte Église de chaque jour ».

Je te demande : Comment est l’Église que tu aimes ? Aimes-tu cette Église blessée qui trouve la vie dans les plaies de Jésus ?

Merci pour cette rencontre. Merci pour l’opportunité de renouveler avec vous le « Oui ». Que Notre-Dame du Carmel vous couvre de son manteau.

Et s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi.

Pape François 🔸

Le peuple de Dieu n’attend pas de nous ni nous demande que nous soyons des superhéros, il veut des pasteurs, des hommes et des femmes consacrés, qui aient de la compassion, qui sachent tendre la main, qui sachent s’arrêter devant la personne à terre et, comme Jésus, qui aident à sortir de cette obsession de « ruminer » le chagrin qui empoisonne l’âme.

Pape François
Explications :

Tous les messages sur le site : http://w2.vatican.va/content/vatican/fr.html

Quitter une mission

Quitter une mission

Il m’est demandé de faire un bilan de mes missions auprès des jeunes collégiens et lycéens que j’ai vécues avec Eric Ravoux durant 8 ans. C’est une belle occasion de faire le point ainsi qu’une aide pour tourner une belle page de vie. Je parlerai parfois en « je » parfois en « nous » car cette mission a vraiment été portée à deux, il est donc difficile de dissocier le perso du commun. Cela n’empêchera pas Eric de continuer à faire écho de cette mission qu’il continue actuellement.

J’ai régulièrement relaté nos missions via de petites publications sur nos sites CM. Ces 8 ans passés à sillonner la France et ensuite la Belgique sont l’occasion d’actions de grâce pour tout ce qui m’a été donné de vivre. Je voudrais évoquer quelques points forts avant de poser quelques réflexions sur le monde des jeunes.

  • Action de grâce pour une mission que je n’ai pas choisie ! Ce sont les Filles de la Charité qui en 2009 sont venus nous chercher, Eric et moi, en tant que responsables des vocations, pour témoigner auprès des jeunes de notre fondateur. A l’époque on s’engageait dans le jubilé des 350 ans de la mort de st Vincent et ste Louise. Il est bon de recevoir une mission en faisant confiance à l’Esprit pour arriver malgré mes limites à faire quelques petits profits.
  • Action de grâce pour une mission partagée. Je ne sais pas travailler seul, j’ai besoin d’un stimulant via une équipe pour aller de l’avant. Avec Eric nous avons vécu ce binôme comme une bénédiction. Régulièrement nous nous le disions car il est bon de repérer ce que le Seigneur nous donne de vivre. Un de mes formateurs du séminaire interne me disait « rendre grâce pour une grâce reçue est une ouverture à une nouvelle grâce ». Dans cette vie communautaire réduite à sa plus simple expression, j’ai pu vivre ces temps fraternels que l’on espère trouver lorsque nous nous engageons dans une congrégation religieuse. C’est toujours un défi de partager une vie commune, surtout à deux, particulièrement les 4 dernières années dans un treize mètres carrés (nous étions souvent en camping-car). Cela demande des ajustements réciproques mais cela donne un bon équilibre de vie pour gérer notre besoin relationnel, surtout que notre mode de vie ne laissait guère de place à des relations régulières avec d’autres personnes (sur un an, nous étions grosso modo à la communauté que deux à trois mois. Le reste du temps sur les routes !)
  • Actions de grâce pour ce mode de vie qu’est l’itinérance… avec tout le confort et la sécurité nécessaire pour pouvoir la vivre paisiblement. Cela donne une autre vision de notre passage sur cette Terre. Ça aide beaucoup à ne pas s’attacher aux choses et à prendre conscience que je n’ai pas besoin de grand-chose pour vivre. C’est un très bon moyen pour vivre le détachement.
  • Action de grâce pour les partenariats avec les directeurs d’établissements qui nous ont appelés pour vivre ces temps forts avec les élèves. Et par extension la rencontre avec les communautés éducatives où j’ai pu vivre de belles rencontres tant avec des profs qu’avec des personnes de l’OGEC ou autres. La vie se révèle dans les rencontres que nous faisons. Des liens se tissent et des bouts d’histoires s’écrivent.
  • Action de grâce pour cette mission soutenue par nos Visiteurs, qui ont su voir l’intérêt de notre présence auprès des jeunes pour annoncer cette présence de Dieu en nos vies.
  • Action de grâce enfin pour tous ces jeunes rencontrés. En moyenne nous rencontrions un peu plus de 10 000 jeunes par an. Bien sûr, le cadre était très particulier et court dans le temps (deux heures par classes, une fois par an !). Cela n’a pas empêché de découvrir cette jeunesse et d’avoir de bons échanges avec eux sur le sens de la vie et sur les questions qu’ils se posent.

 

Quelques constats

 

  • Il est frappant de constater que les jeunes ont très peu l’occasion de se poser les questions du sens de la vie. Ils sont tellement matraqués par notre société de consommation via les publicités pour qu’ils ne soient que des consommateurs qu’ils n’ont pas le souci de leur devenir.
  • Ils sont les premières victimes d’une société très « critiqueuse ». Pris par le fantasme de la perfection, on ne regarde que ce qui ne va pas et on appui lourdement dessus, comme si insister sur les mauvaises notes a déjà fait progresser quelqu’un !! La grande conséquence est une très faible estime d’eux-mêmes et un très grand manque de confiance (éléments essentiels pour sa propre réussite). C’est toute la question de la foi… ne serait-ce que la foi en eux-mêmes.
  • Ils sont très sensibles à tout ce qui est justice. Et d’une manière plus large dès que nous creusons un peu leurs attentes profondes qui évoquent leurs valeurs, il est aisé de constater qu’ils ont toute une richesse de valeurs en eux. Le défi est de la mettre en acte.
  • Notre système éducatif, focalisant principalement sur le cognitif, ne permet pas aux jeunes de découvrir leurs capacités réelles, leur intelligence première, ni ne sait trop les accompagner sur leurs rêves et attentes. Il y aurait grand intérêt à leur faire expérimenter bien des situations de travail ou des domaines qu’ils ne connaissent pas afin qu’ils puissent mieux se connaitre et ainsi mieux s’orienter.
  • Sur le plan culturel c’est vraiment le désert religieux ! le laïcisme continue à faire le rouleau compacteur. Cela nous demande d’adapter notre vocabulaire pour évoquer toute notion religieuse ou sacrée. C’est aussi accepter d’entendre des propos qui pourraient heurter mais qui sont simplement le fruit d’une non connaissance.
  • Ne connaissant rien dans ce domaine ils peuvent être bien disposés à découvrir le monde spirituel. Il nous faut simplement commencer par les B A BA !
  • La posture missionnaire demande de savoir accueillir d’une manière inconditionnelle leurs réactions, leurs réflexions et leurs questions sans aucun apriori pour éviter la fermeture de la rencontre. Une fois que l’on sait que leur comportement n’est pas pour agresser mais simple curiosité, il est possible de leur donner à voir ce que peut être l’Eglise et le monde du religieux.

Notre travail de missionnaire était principalement de susciter un questionnement sur leur vie, de témoigner de notre parcours vocationnel, l’importance de Dieu en nos vies et notre vie de prière, pour leur donner envie d’être des curieux de la vie. Mais le réel défi est dans la pastorale quotidienne via toute la communauté éducative des établissements. Car donner envie est une bonne chose, ça peut être l’occasion de se mettre en route, encore faut-il qu’il y ait un accompagnement pour aller plus loin sur le chemin. C’est ce point de collaboration et d’articulation qui est parfois ténu dans ce style de mission. Pour y pallier il y a eu des rencontres d’adultes pour des temps de présentation du charisme vincentien ou de réflexion sur la relation à avoir avec les élèves. C’est un début de réponse, il y a à le poursuivre pour réellement vivre en collaboration le travail des missionnaires itinérants et les missionnaires qui restent dans l’établissement car bien évidemment c’est tout baptisé qui se doit d’être missionnaire !

Vincent GOGUEY, CM 🔸

Notre travail de missionnaire était principalement de susciter un questionnement sur leur vie, de témoigner de notre parcours vocationnel, l’importance de Dieu en nos vies et notre vie de prière, pour leur donner envie d’être des curieux de la vie. Mais le réel défi est dans la pastorale quotidienne via toute la communauté éducative des établissements.

Vincent Goguey