MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS. 4ème JOURNÉE MONDIALE DES PAUVRES. 15 novembre 2020. 33ème dimanche du Temps Ordinaire « Tends ta main au pauvre » (Si 7, 32)

La pauvreté prend toujours des visages différents qui demandent une attention à chaque condition particulière : dans chacune d’elles, nous pouvons rencontrer le Seigneur Jésus qui a révélé sa présence dans ses frères les plus faibles (cf. Mt 25, 40).

Pape Francois

MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS. 4ème JOURNÉE MONDIALE DES PAUVRES. 15 novembre 2020. 33ème dimanche du Temps Ordinaire « Tends ta main au pauvre » (Si 7, 32)

« Tends ta main au pauvre » (Si 7, 32). La sagesse antique a fait de ces mots comme un code sacré à suivre dans la vie. Ils résonnent encore aujourd’hui, avec tout leur poids de signification, pour nous aider, nous aussi, à concentrer notre regard sur l’essentiel et à surmonter les barrières de l’indifférence. La pauvreté prend toujours des visages différents qui demandent une attention à chaque condition particulière : dans chacune d’elles, nous pouvons rencontrer le Seigneur Jésus qui a révélé sa présence dans ses frères les plus faibles (cf. Mt 25, 40).

1. Prenons entre les mains le texte du Livre de Ben Sira, un des livres de l’Ancien Testament. Nous y trouvons les paroles d’un maître de sagesse qui a vécu environ deux cents ans avant le Christ. Il était en recherche de la sagesse, celle qui rend les hommes meilleurs et capables de scruter à fond les événements de la vie. Il le faisait à un moment de dure épreuve pour le peuple d’Israël, un temps de douleur, de deuil et de misère, à cause de la domination de puissances étrangères. Étant un homme de grande foi, enraciné dans les traditions des pères, sa première pensée était de s’adresser à Dieu pour lui demander le don de la sagesse. Et l’aide du Seigneur ne lui manqua pas.

Dès les premières pages, le Livre de Ben Sira donne des conseils sur de nombreuses situations concrètes de la vie, et la pauvreté en est une. Il insiste sur le fait que, dans le besoin, il faut avoir confiance en Dieu : «Ne t’agite pas à l’heure de l’adversité. Attache-toi au Seigneur, ne l’abandonne pas, afin d’être comblé dans tes derniers jours. Toutes les adversités, accepte-les ; dans les revers de ta pauvre vie, sois patient ; car l’or est vérifié par le feu, et les hommes agréables à Dieu par le creuset de l’humiliation. Dans les maladies comme dans le dénuement, aie foi en lui. Mets ta confiance en lui, et il te viendra en aide ; rends tes chemins droits, et mets en lui ton espérance. Vous qui craignez le Seigneur, comptez sur sa miséricorde, ne vous écartez pas du chemin, de peur de tomber. » (2, 2-7).

2. Page après page, nous découvrons un précieux recueil de suggestions sur la façon d’agir à la lumière d’une relation intime avec Dieu, créateur et amant de sa création, juste et providentiel envers tous ses enfants. La référence constante à Dieu, cependant, n’empêche pas de regarder l’homme concret, bien au contraire, les deux choses sont étroitement liées.

Ceci est clairement démontré par l’extrait biblique dont le titre de ce Message est tiré (cf. 7, 29-36). La prière à Dieu et la solidarité avec les pauvres et les souffrants sont inséparables. Pour célébrer un culte qui soit agréable au Seigneur, il est nécessaire de reconnaître que toute personne, même la plus indigente et la plus méprisée, porte l’image de Dieu imprimée en elle. De cette attention découle le don de la bénédiction divine, attirée par la générosité pratiquée à l’égard du pauvre. Par conséquent, le temps consacré à la prière ne peut jamais devenir un alibi pour négliger le prochain en difficulté. Le contraire est vrai : la bénédiction du Seigneur descend sur nous et la prière atteint son but quand elles sont accompagnées par le service aux pauvres.

3. Cet antique enseignement est combien actuel pour chacun de nous ! En effet, la parole de Dieu dépasse l’espace, le temps, les religions et les cultures. La générosité qui soutient le faible, console l’affligé, apaise les souffrances, restitue la dignité à ceux qui en sont privés, est en fait la condition d’une vie pleinement humaine. Le choix de consacrer une attention aux pauvres, à leurs nombreux et divers besoins, ne peut être conditionné seulement par le temps disponible ou par des intérêts privés, ni par des projets pastoraux ou sociaux désincarnés. On ne peut étouffer la force de la grâce de Dieu par la tendance narcissique de toujours se mettre à la première place.

Avoir le regard tourné vers le pauvre est difficile, mais plus que jamais nécessaire pour donner à notre vie personnelle et sociale la bonne direction. Il ne s’agit pas d’exprimer beaucoup de paroles, mais plutôt d’engager concrètement la vie, animée par la charité divine. Chaque année, avec la Journée Mondiale des Pauvres, je reviens sur cette réalité fondamentale pour la vie de l’Église, parce que les pauvres sont et seront toujours avec nous (cf. Jn 12, 8) pour nous aider à accueillir la présence du Christ dans l’espace du quotidien.

4. Chaque rencontre avec une personne en situation de pauvreté nous provoque et nous interroge. Comment pouvons-nous contribuer à éliminer ou, du moins, à soulager sa marginalisation et sa souffrance? Comment pouvons-nous l’aider dans sa pauvreté spirituelle ? La communauté chrétienne est appelée à s’impliquer dans cette expérience de partage, sachant qu’il ne lui est pas permis de la déléguer à qui que ce soit. Et pour être un soutien aux pauvres, il est fondamental de vivre personnellement la pauvreté évangélique. Nous ne pouvons pas nous sentir “bien” quand un membre de la famille humaine est relégué dans les coulisses et devient une ombre. Le cri silencieux des nombreux pauvres doit trouver le peuple de Dieu en première ligne, toujours et partout, afin de leur donner une voix, de les défendre et de se solidariser avec eux devant tant d’hypocrisie et devant tant de promesses non tenues, pour les inviter à participer à la vie de la communauté.

Il est vrai que l’Église n’a pas de solutions globales à proposer, mais elle offre, avec la grâce du Christ, son témoignage et ses gestes de partage. Elle se sent en outre le devoir de présenter les instances de ceux qui n’ont pas le nécessaire pour vivre. Rappeler à tous la grande valeur du bien commun est, pour le peuple chrétien, un engagement de vie qui se réalise dans la tentative de n’oublier aucun de ceux dont l’humanité est violée dans ses besoins fondamentaux.

5. Tendre la main fait découvrir, avant tout à celui qui le fait, qu’existe en nous la capacité d’accomplir des gestes qui donnent un sens à la vie. Que de mains tendues pouvons-nous voir tous les jours ! Malheureusement, il arrive de plus en plus souvent que la hâte entraîne dans un tourbillon d’indifférence, au point que l’on ne sait plus reconnaître tout le bien qui se fait quotidiennement, en silence et avec grande générosité. C’est souvent lorsque surviennent des événements qui bouleversent le cours de notre vie que nos yeux deviennent capables de voir la bonté des saints “de la porte d’à côté”, « de ceux qui vivent proches de nous et sont un reflet de la présence de Dieu » (Exhort. ap. Gaudete et Exultate, n. 7), mais dont personne ne parle. Les mauvaises nouvelles abondent sur les pages des journaux, sur les sites internet et sur les écrans de télévision, au point de laisser croire que le mal règne en maître. Pourtant il n’en est pas ainsi. Certes, la méchanceté et la violence, l’abus et la corruption ne manquent pas, mais la vie est tissée d’actes de respect et de générosité qui, non seulement compensent le mal, mais poussent à aller au-delà et à être remplis d’espérance.

6. Tendre la main est un signe : un signe qui rappelle immédiatement la proximité, la solidarité, l’amour. En ces mois où le monde entier a été submergé par un virus qui a apporté douleur et mort, détresse et égarement, combien de mains tendues nous avons pu voir ! La main tendue du médecin qui se soucie de chaque patient en essayant de trouver le bon remède. La main tendue de l’infirmière et de l’infirmier qui, bien au-delà de leurs horaires de travail, sont restés pour soigner les malades. La main tendue de ceux qui travaillent dans l’administration et procurent les moyens de sauver le plus de vies possibles. La main tendue du pharmacien exposé à tant de demandes dans un contact risqué avec les gens. La main tendue du prêtre qui bénit avec le déchirement au cœur. La main tendue du bénévole qui secourt ceux qui vivent dans la rue et qui, en plus de ne pas avoir un toit, n’ont rien à manger. La main tendue des hommes et des femmes qui travaillent pour offrir des services essentiels et la sécurité. Et combien d’autres mains tendues que nous pourrions décrire jusqu’à en composer une litanie des œuvres de bien. Toutes ces mains ont défié la contagion et la peur pour apporter soutien et consolation.

7. Cette pandémie est arrivée à l’improviste et nous a pris au dépourvu, laissant un grand sentiment de désorientation et d’impuissance. Cependant, la main tendue aux pauvres ne vient pas à l’improviste. Elle témoigne de la manière dont on se prépare à reconnaître le pauvre afin de le soutenir dans les temps de nécessité. On n’improvise pas les instruments de miséricorde. Un entraînement quotidien est nécessaire, à partir d’une prise de conscience que nous, les premiers, avons combien besoin d’une main tendue vers nous.

Ce moment que nous vivons a mis en crise beaucoup de certitudes. Nous nous sentons plus pauvres et plus faibles parce que nous avons fait l’expérience de la limite et de la restriction de la liberté. La perte du travail, des relations affectives les plus chères, comme l’absence des relations interpersonnelles habituelles, a tout d’un coup ouvert des horizons que nous n’étions plus habitués à observer. Nos richesses spirituelles et matérielles ont été remises en question et nous avons découvert que nous avions peur. Enfermés dans le silence de nos maisons, nous avons redécouvert l’importance de la simplicité et d’avoir le regard fixé sur l’essentiel. Nous avons mûri l’exigence d’une nouvelle fraternité, capable d’entraide et d’estime réciproque. C’est un temps favorable pour « reprendre conscience que nous avons besoin les uns des autres, que nous avons une responsabilité vis-à-vis des autres et du monde […]. Depuis trop longtemps, déjà, nous avons été dans la dégradation morale, en nous moquant de l’éthique, de la bonté, de la foi, de l’honnêteté. […] Cette destruction de tout fondement de la vie sociale finit par nous opposer les uns aux autres, chacun cherchant à préserver ses propres intérêts ; elle provoque l’émergence de nouvelles formes de violence et de cruauté, et empêche le développement d’une vraie culture de protection de l’environnement » (Lett. enc. Laudato Si’, n. 229). En somme, les graves crises économiques, financières et politiques ne cesseront pas tant que nous laisserons en état de veille la responsabilité que chacun doit sentir envers le prochain et chaque personne.

8. « Tends la main au pauvre », est donc une invitation à la responsabilité comme engagement direct de quiconque se sent participant du même sort. C’est une incitation à prendre en charge le poids des plus faibles, comme le rappelle saint Paul : « Mettez-vous, par amour au service les uns des autres. Car toute la Loi est accomplie dans l’unique parole que voici : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. (…) Portez les fardeaux des uns les autres » (Ga 5,13-14 ; 6,2). L’Apôtre enseigne que la liberté qui nous a été donnée par la mort et la résurrection de Jésus Christ est pour chacun de nous une responsabilité pour se mettre au service des autres, surtout des plus faibles. Il ne s’agit pas d’une exhortation facultative, mais d’une condition de l’authenticité de la foi que nous professons.

Le Livre de Ben Sira vient une fois de plus à notre aide : il suggère des actions concrètes pour soutenir les plus faibles et il utilise également quelques images suggestives. Tout d’abord, il prend en considération la faiblesse de ceux qui sont tristes : « Ne te détourne pas ceux qui pleurent » (7, 34). La période de la pandémie nous a obligés à un isolement forcé, nous empêchant même de pouvoir consoler et d’être près d’amis et de connaissances affligés par la perte de leurs proches. Et l’auteur sacré affirme encore : « N’hésite pas à visiter un malade » (7, 35). Nous avons fait l’expérience de l’impossibilité d’être aux côtés de ceux qui souffrent, et en même temps, nous avons pris conscience de la fragilité de notre existence. En somme, la Parole de Dieu ne nous laisse jamais tranquilles, elle continue à nous stimuler au bien.

9. « Tends la main au pauvre » fait ressortir, par contraste, l’attitude de ceux qui tiennent leurs mains dans leurs poches et ne se laissent pas émouvoir par la pauvreté, dont ils sont souvent complices. L’indifférence et le cynisme sont leur nourriture quotidienne. Quelle différence par rapport aux mains généreuses que nous avons décrites! Il y a, en effet, des mains tendues qui touchent rapidement le clavier d’un ordinateur pour déplacer des sommes d’argent d’une partie du monde à l’autre, décrétant la richesse des oligarchies et la misère de multitudes ou la faillite de nations entières. Il y a des mains tendues pour accumuler de l’argent par la vente d’armes que d’autres mains, même celles d’enfants, utiliseront pour semer la mort et la pauvreté. Il y a des mains tendues qui, dans l’ombre, échangent des doses de mort pour s’enrichir et vivre dans le luxe et le désordre éphémère. Il y a des mains tendues qui, en sous-main, échangent des faveurs illégales contre un gain facile et corrompu. Et il y a aussi des mains tendues de ceux qui, dans l’hypocrisie bienveillante, portent des lois qu’eux-mêmes n’observent pas.

Dans ce panorama, « les exclus continuent à attendre. Pour pouvoir soutenir un style de vie qui exclut les autres, ou pour pouvoir s’enthousiasmer avec cet idéal égoïste, on a développé une mondialisation de l’indifférence. Presque sans nous en apercevoir, nous devenons incapables d’éprouver de la compassion devant le cri de douleur des autres, nous ne pleurons plus devant le drame des autres, leur prêter attention ne nous intéresse pas, comme si tout nous était une responsabilité étrangère qui n’est pas de notre ressort.» (Exhort. ap. Evangelii Gaudium, n. 54). Nous ne pourrons pas être heureux tant que ces mains qui sèment la mort ne seront pas transformées en instruments de justice et de paix pour le monde entier.

10. « Quoi que tu fasses, souviens-toi que ta vie a une fin » (Si 7, 36). C’est l’expression par laquelle le Livre de Ben Sira conclut sa réflexion. Le texte se prête à une double interprétation. La première fait ressortir que nous devons toujours garder à l’esprit la fin de notre existence. Se souvenir du destin commun peut aider à mener une vie sous le signe de l’attention à ceux qui sont les plus pauvres et qui n’ont pas eu les mêmes possibilités que nous. Il y a aussi une deuxième interprétation, qui souligne plutôt le but vers lequel chacun tend. C’est la fin de notre vie qui demande un projet à réaliser et un chemin à accomplir sans se lasser. Or, le but de chacune de nos actions ne peut être autre que l’amour. Tel est le but vers lequel nous nous dirigeons, et rien ne doit nous en détourner. Cet amour est partage, dévouement et service, mais il commence par la découverte que nous sommes les premiers aimés et éveillés à l’amour. Cette fin apparaît au moment où l’enfant rencontre le sourire de sa mère et se sent aimé par le fait même d’exister. Même un sourire que nous partageons avec le pauvre est source d’amour et permet de vivre dans la joie. Que la main tendue, alors, puisse toujours s’enrichir du sourire de celui qui ne fait pas peser sa présence et l’aide qu’il offre, mais ne se réjouit que de vivre à la manière des disciples du Christ.

Que sur ce chemin quotidien de rencontre avec les pauvres nous accompagne la Mère de Dieu, qui plus que tout autre est la Mère des pauvres. La Vierge Marie connaît de près les difficultés et les souffrances de ceux qui sont marginalisés, parce qu’elle-même s’est trouvée à donner naissance au Fils de Dieu dans une étable. Sous la menace d’Hérode, avec Joseph son époux et l’Enfant Jésus, ils se sont enfuis dans un autre pays, et la condition de réfugié a marqué, pendant quelques années, la Sainte Famille. Puisse la prière à la Mère des pauvres rassembler ses enfants favoris et tous ceux qui les servent au nom du Christ. Que la prière transforme la main tendue en une étreinte de partage et de fraternité retrouvée.

Donné à Rome, Saint Jean du Latran, le 13 juin 2020, mémoire liturgique de saint Antoine de Padoue, huitième année de mon Pontificat.

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Eucharistie et Communauté

Chers amis, pour fêter la Fête-Dieu et continuer à vous accompagner, je vous partage cette conférence que j’ai donnée il y a trois ans à Nantes, à la Maison Diocésaine.

Fr François Cassingena-Trevedy osb

Eucharistie et Communauté

Chers amis, pour fêter la Fête-Dieu et continuer à vous accompagner, je vous partage cette conférence que j’ai donnée il y a trois ans à Nantes, à la Maison Diocésaine.

Communions privées

Trempant alors la bouchée, il la prend et la donne à Judas, fils de Simon Iscariote. Après la bouchée, Satan entra en lui. Jésus lui dit donc : « Ce que tu fais, fais-le vite. » Mais cela, aucun parmi les convives ne comprit pourquoi il le disait (…) Aussitôt la bouchée prise, il sortit. Il faisait nuit (Jn 13, 26-30). Tableau d’une communion, mais tableau d’une communion sans fruit. Tableau étonnamment vivant d’une communion avortée. Tableau d’une communion privée, non que la communauté soit absente, mais parce que le communiant se prive ici lui-même de la communauté. Communion privée d’étoiles, comme la nuit dans laquelle le communiant s’abime après que la bouchée soit entrée en lui. Communion que la séparation pleinement consentie d’avec la communauté rend tragiquement inefficace : le pain, comme les pas, s’en va se perdre dans le grand dehors obscur, dans ce néant vaste et noir dont le refus de faire Corps fraternel avec Lui dilate soudain l’étendue. Et pour combien fait-il nuit, ainsi, tandis qu’ils sortent de l’église ! Pour nous aussi peut-être… Mais il y a aussi des communions de masse, des communions apparemment partagées, qui peuvent déboucher sur les mêmes solitudes et qu’entache le même sacrilège : Et puisque j’en suis aux recommandations, je n’ai pas à vous louer de ce que vos réunions tournent non pas à votre bien, mais à votre détriment. Car j’apprends tout d’abord que, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il se produit parmi vous des divisions, et je le crois en partie (…) Lors donc que vous vous réunissez en commun, ce n’est plus le Repas du Seigneur que vous prenez. Dès qu’on est à table, en effet, chacun prend d’abord son propre repas, et l’un a faim, tandis que l’autre est ivre. Vous n’avez donc pas de maisons pour manger et boire ? Que vous dire ? Vous louer ? Sur ce point, je ne vous loue pas (1 Co 11, 18-22). Tableau de communions parallèles qui ne communient pas les unes avec les autres, d’une espèce de cantine qui jette un jour blafard sur des soupers moroses. Oserons-nous dire que ce désenchantement précoce de la communauté primitive n’est qu’histoire ancienne, lorsque, jusqu’au sein de leurs communautés aléatoires, tant de chrétiens se plaignent aujourd’hui de la solitude et de l’ennui ?

L’île de la Déception

Il existe, dans l’océan Austral, au nord de la péninsule Antarctique, une île qui s’appelle l’île de la Déception. N’est-ce pas ainsi que, presque infailliblement – et bien davantage à cause de ce que nous sommes qu’à cause de ce qu’elles sont – nous en venons un jour à baptiser nos communautés chrétiennes de toutes sortes, paroissiales ou religieuses ? C’est que nous sommes habités, ou plutôt hantés par l’idéal : Jour après jour, d’un seul cœur, ils fréquentaient assidûment le Temple et rompaient le pain dans leurs maisons, prenant leur nourriture avec allégresse et simplicité de cœur. Ils louaient Dieu et avaient la faveur de tout le peuple. Et chaque jour, le Seigneur adjoignait à la communauté ceux qui seraient sauvés (Ac 2, 46-47). La multitude des croyants n’avaient qu’un cœur et qu’une âme (Ac 4, 32). Au vrai, plutôt qu’un amont dont sommes désespérément déchus, ces textes dessinent un horizon eschatologique vers lequel nous sommes en marche. Avouons que nous abordons souvent nos propres communautés dans une disposition intérieure d’extériorité (sinon de supériorité) et que, semblables à des clients d’hôtel, nous leur réclamons la perfection comme un dû, au lieu de reconnaître que nous versons à la salle commune l’écot de notre propre misère. En consommateurs (éventuellement épisodiques), nous incriminons volontiers un manque d’apprêt, un manque de lustre et de luxe qui se remarquent d’abord en notre propre fond. Toujours est-il que la « déception » ressentie vient tout ensemble de l’ordinaire liturgique et des pauvretés diverses – patentes ou lentement découvertes – de la communauté qui célèbre. L’on vit, surtout, une espèce de divorce, d’inadéquation, entre le plan de la sacramentalité, de la ritualité, d’une part, et, d’autre part, celui de la vie communautaire. Certes, nous célébrons ensemble, mais nous ne vivons pas ensemble avec toute la ferveur, toute la chaleur qui se devrait, dont nous avons à la fois la nostalgie et le désir. Le nœud de la difficulté – du drame – est là, dans l’hétérogénéité tendancielle ou invétérée du célébrer et du vivre : la liturgie eucharistique est tout au plus une fonction, une prestation de la communauté, un épisode de l’emploi du temps de la communauté, mais elle n’en est pas vraiment l’assise, la source, la cime jubilatoire. Fons et culmen, comme parle le concile[1]. Nous savons – théoriquement – ce lien organique, ce lien matriciel ; nous le professons, nous en causons à l’occasion avec facilité, avec compétence, mais notre cœur est loin de lui (cf. Mt 15, 8), notre cœur est loin du compte, soit qu’il s’agisse de l’éprouver, soit qu’il s’agisse, plus encore sans doute, de le donner à vivre.

La tendance – la tentation – est grande aujourd’hui, dans nos communautés, de développer une piété eucharistique qui n’a que l’apparence d’un caractère communautaire. Car jusque sous ses caractères officiellement collectifs et associatifs, elle trahit un échec de la véritable vie eucharistique communautaire, en même temps qu’elle soustrait insensiblement à ses exigences. Certes, les adorations eucharistiques (qui jouissent depuis deux décennies d’une « popularité » certaine et respectable) se déclinent souvent sur le mode de la confraternité. Mais il faut veiller attentivement à ce qu’elles n’occultent pas le vif de l’action eucharistique qui demeure la célébration dominicale ou fériale elle-même. Elles cultivent un rapport spéculaire – spectaculaire – à l’Object eucharistique qui pourrait oblitérer, à la longue, la conscience d’appartenir au Corps ecclésial de Jésus-Christ. Si louable, si dévot, si bienfaisant soit-il, ce rapport « théorique » à l’eucharistie peut être recherché comme une consolation à l’absence ou aux carences de la vie communautaire elle-même et peut dispenser trop aisément d’une contribution effective et exigeante à cette vie. Certains mouvements d’adoration n’échappent-ils pas, en fait, à la vie concrète de telle ou telle communauté locale et ne court-circuitent-ils pas ses propositions modestes et méritoires ? Sous prétexte de développer un culte eucharistique – à vrai dire latéral par rapport à la célébration communautaire –, on se retrouve entre soi et l’on confectionne une communauté à sa guise. Comment ne pas entendre dans toute son actualité la recommandation de l’auteur de l’épitre aux Hébreux (10, 25) ? Ne désertez pas votre propre assemblée, comme quelques-uns ont coutume de le faire, mais encouragez-vous mutuellement, et d’autant plus que vous voyez approcher le Jour. Encouragées par la fluidité et la fragilisation croissante des communautés chrétiennes mises à l’épreuve par la disparition du modèle paroissial, les formes « transversales » et particularisées de vie et d’expérience communautaire ont assurément leur raison d’être, leur fécondité spirituelle et missionnaire, mais elles ne sauraient distraire du rude effort de faire communauté locale dans la dynamique liturgique du jour du Seigneur et dans la compagnie de ceux et celles qui portent, à travers l’obscurité et la pauvreté, la responsabilité pastorale. Prenons garde à ce que l’offre liturgique de nos communautés d’Église ne devienne la grande surface à laquelle vient s’alimenter, de façon latérale et dilettante, notre piété personnelle.

« Ses amis se tenaient à distance… »

Évoquer, approfondir le lien qui existe entre nos célébrations liturgiques et l’unité de nos communautés, c’est revoir, théologiquement et pratiquement, le regard que nous posons sur le « sacrement de l’amour », c’est tout simplement revoir notre théologie et notre expérience de l’eucharistie. Eh bien ! qui sait si ce regard n’est pas trop spéculatif, trop spectaculaire, trop doucement télévisuel, s’il se peut dire ? Nous aimons à considérer, à contempler, certes, et c’est louable. Mais peut-être regardons-nous de trop loin, à distance, comme les spectateurs de la mort de Jésus. Tous ses amis se tenaient à distance (Lc 24, 49). Le piège de ce rapport trop purement spectaculaire à l’eucharistie nous guette tous, fidèles aussi bien que ministres ordonnés. Nous entendons, nous disons : Ceci est mon corps, et nous restons spectateurs, et nous restons à distance de ce corps que nous réduisons à un objet, si admirable, si adorable soit-il, et nous restons, corrélativement, à distance les uns des autres. Nous assistons au Corps sans entrer en lui, sans nous engager en lui, sans réaliser que nous sommes ce Corps. Nous posons devant nous l’Objet sacramentel, et nous n’avons ni la conscience – ni surtout la sensation du Corps ecclésial. Comment pourrions-nous entendre et dire : Ceci est mon Corps, sans entendre et dire dans le même temps : Vous êtes, vous, le corps du Christ, et membres chacun pour sa part (1 Co 12, 27) ? Le Corps que nous désignons est le Corps dont nous sommes. Lorsque, comme ministres, nous prononçons à l’autel ces paroles : Ceci est mon corps, nous ne désignons pas un corps étranger, mais nous désignons et attestons le Corps ecclésial, le Corps mystique de Jésus-Christ dont nous sommes. À travers cette « indication », cette « démonstration » (ceci) sacramentelle et rituelle du Corps de Jésus-Christ, nous désignons –, nous osons désigner chacun de nos frères comme membre complémentaire du Corps total que nous sommes. Nos concélébrations devraient toujours être ainsi aménagées dans l’espace et ainsi vécues que, par-delà l’hostie désignée par les paroles de la consécration, nous voyions ceux qui – prêtres et fidèles – « concélèbrent » avec nous. En même temps qu’il se concentre sur le pain, notre regard devrait errer sur le cercle des concélébrants et sur la nef : le regard de la célébration eucharistique est toujours panoramique : c’est un regard de grand angle.

De miel et de sel

Notre regard sur l’eucharistie, notre rapport à l’eucharistie ne risque pas seulement d’être trop spectaculaire, trop spéculatif, trop télévisuel : il risque aussi d’être trop gourmand. Il ne faudrait pas que le « bon Jésus » devienne pour nous un bonbon. Sans doute Jésus-Christ est-il infiniment doux : Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes (Mt 11, 29). Et la liturgie elle-même nous fait chanter devant le Saint-Sacrement : O Iesu dulcis, O Iesu pie, O Iesu Fili Mariae. Et la liturgie de la Fête-Dieu nous fait célébrer l’exquise douceur d’un Dieu qui se donne : O quam suavis est, Domine, spiritus tuus, qui, ut dulcedinem tuam in filios demonstrares, pane suavissimo de caelo praestito, esurientes reples bonis, fastidiosos divites dimittens inanes (antienne du Magnificat des Ières Vêpres). Et encore, comme nous y invite la plus ancienne des antiennes de communion (elle est attestée dans le De sacramentis d’Ambroise de Milan), nous sommes invités à « goûter combien le Seigneur est doux » : Gustate et videte quoniam suavis est Dominus (Ps 33, 9). Mais Jésus-Christ ne nous donne pas à goûter que sa douceur. S’il la réserve aux enfants, s’il la sait nécessaire aux enfants que nous sommes et devons persévérer à être à travers l’amertume de la vie et du monde, il nous éduque aussi, désirant que nous atteignions la plénitude de son âge (Ep 4, 13), à des saveurs plus fortes et à des viandes plus solides (n’est-ce pas de ce terme hardi qu’usait encore Bossuet pour parler du Corps du Seigneur) ? Que si Jésus-Christ est de miel, il est aussi de sel. Oui, Jésus est de sel, et il sale toute chose, et nous invite à être salés nous-mêmes. Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s’affadir, avec quoi le salera-t-on ? (Mt 13) C’est une bonne chose que le sel ; mais si le sel devient insipide, avec quoi l’assaisonnerez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes et vivez en paix les uns avec les autres (Mc 9, 50). Si le sucre se prête aux dégustations solitaires et s’accompagne de quelque complaisance, le sel, lui, est un condiment éminemment social : c’est sous son signe que l’on fait alliance : Tu saleras toute oblation que tu offriras et tu ne manqueras pas de mettre sur ton oblation le sel de l’alliance de ton Dieu (Lv 2, 13). Que votre langage soit toujours aimable, assaisonné de sel, avec l’art de répondre à chacun comme il faut (Col 4, 6). Communier au Corps de Jésus-Christ, ce n’est donc pas seulement savourer sa douceur : c’est aussi assimiler sa force. C’est ingérer un aliment qui présente une difficulté certaine, comme aussi bien approcher nos lèvres d’un breuvage qui nous dépasse : Pouvez-vous boire à la coupe que je vais boire ? (Mt 20, 22). Ne nous enchantons pas des suavités de l’eucharistie au point de nous anesthésier à sa rudesse. Car, encore une fois, communier au Corps de Jésus-Christ, c’est accepter, sans façons, l’âpreté d’un Corps dont nous sommes tous les composants. Si nous en percevons bien les perspectives et les conséquences, l’Eucharistie est le plus difficile des sacrements. Difficile à avaler, parce que l’altérité des autres, de tous ces autres dont le Corps est fait provoque en nous une allergie dont ne pouvons d’abord nous défendre. Avouons que, fort enclins aux douceurs de Jésus tout seul, nous éprouvons quelque répulsion à déglutir toutes les humeurs qui circulent dans son Corps total, dans le corps réel de la communauté à laquelle nous appartenons (non sans mêler nos propres humeurs, bien sûr, à cette circulation). La communion eucharistique n’est pas un bonbon : c’est un baiser au lépreux. C’est le baiser que nous tâchons de poser, vaille que vaille, chaque dimanche, chaque jour, sur le corps endommagé, sur le corps malade, sur le corps difforme, sur le corps de misère de Jésus-Christ que nous sommes ensemble[2] : Un pauvre, nommé Lazare, gisait près du portail, tout couvert d’ulcères… (Lc 16, 20). Supposez qu’il entre dans votre assemblée… un pauvre en habit malpropre (Jc 2, 2). Peut-être est-ce pour nous rappeler cette austère exigence que la liturgie du XXVIIe dimanche du Temps ordinaire nous met la chair avariée de Job sous les yeux, au moment de l’offertoire : Vir erat in terra nomine Iob…carnem quoque gravi ulcere vulneravit (Jb 1 et 2, 7).

Le Corps abyssal

Ceci est mon corps, livré pour vous. Nous qui prononçons ces paroles, ne nous reposons pas sur quelque privilège, ne nous prenons pas pour des prestidigitateurs, ne donnons pas à adorer subtilement aux autres une autorité, une majesté que nous déroberions aussi subtilement à Jésus-Christ qui seul les possède. Tout ministre ordonné qui prononce ces paroles sacramentelles, mais aussi tout fidèle qui entend ces paroles sacramentelles les fait siennes. Le corps que nous montrons, le corps que nous « confectionnons » (selon l’expression consacrée, mais très problématique, d’un certain langage rituel : conficere sacramentum) est en réalité un appel. Au vrai, cette Chair qui se rend sacramentellement présente, moyennant notre ministère, est un aimant qui réclame notre adhésion, un abime qui attend notre perdition dans ses profondeurs. Cette Chair a, si j’ose dire, la concupiscence de notrechair. Ceci est mon Corps, disons-nous en nom et personne de Jésus-Christ. Mais cette première Personne majuscule dont nous empruntons les paroles aspire en elle comme un siphon notre personne minuscule. Autrement dit, le Je de Jésus exige tout bas le consentement total de notre je. C’est que la Chair de Dieu a son instinct « biologique ». Le Corps de Jésus-Christ désire absolument le nôtre pour exister totalement. Desiderio desideravi… J’ai désiré d’un grand désir manger cette pâque avec vous (Lc 22, 15). Il est décidément impossible de prononcer : Ceci est mon corps, en restant étranger, en restant extérieur à ce corps. Dire ces paroles nous entraîne dans une promiscuité inouïe avec tous ceux qui forment avec nous le Corps entier, nous expose à une contagion telle que, si nous lui cherchions un remède, nous trahirions ce Corps lui-même. Dire ces paroles postule la mise en commun de notrecorps lui-même, quelles que soient les espèces de ce don de notre « corps » à toutes les facultés de l’humanité contemporaine qui en tirera avantage pour vivre : ce don de notre corps à la faculté du « monde de ce temps » (Gaudium et Spes) est le fond de notre ministère, comme sa dimension nuptiale vient transfigurer le difficile célibat auquel nous avons consenti. Ce don de notre corps dans le Corps du Christ, cette perdition de notre corps dans le Corps du Christ, cette perdition de notre sang dans le Sang du Christ, pour la vie du monde, peut se faire de la façon la plus physique et la plus crue qui soit, comme ce fut le cas du Père Jacques Hamel il y a quelque mois. Mais ce don se fait aussi, bien sûr, dans l’ordinaire des jours, et selon le charisme propre de chacun : catéchèse, accompagnement spirituel, apostolat spécialisé, enseignement, exercice d’un métier (n’oublions pas la magnifique intuition des prêtres ouvriers), activité artistique. Ceci est mon corps : telle est, pour chacun de nous, la parole la plus personnelle, la plus intime, la plus folle aussi, la plus insolente, la plus vertigineuse. Décidément, nous ne sommes pas seulement les répétiteurs consciencieux ou distraits de paroles sacramentelles : nous sommes les imitateurs – davantage, les participants – du Geste existentiel de Jésus-Christ se donnant lui-même au monde. Communier au Corps donné – nobis natum, nobis datum –, c’est communier à la dynamique du Don lui-même, puisque aussi bien, en Jésus-Christ, c’est le Don même qui fait le Corps : le Corps n’existe que dans et par la donation qu’il fait de soi. Le simple fait de prononcer les paroles de la consécration comporte un risque, comme celui de se pencher au-dessus d’un précipice : ces mots-là nous avalent, nous absorbent dans l’aventure du don. Communier au corps sacramentel de Jésus-Christ met à mal cette hygiène égoïste dont nous sommes si soucieux, si scrupuleux, si jaloux, attendu que communier à ce corps n’a de sens, d’effet, de vérité, que si nous communions, sans prévention, au corps de notrecommunauté, avec tout son caractère, tout son poids de différence (par rapport à nous) qui nous contrarie et nous blesse. Encore que la célébration eucharistique nous revête d’habits resplendissants et parfois fastueux, elle nous arrache intérieurement nos oripeaux et nous somme de nous mettre à nu, elle réclame notre nudité complète : elle exige que nous rencontrions, dans la nudité de notrecorps livré, le corps sans déguisement ni fard de la communauté. Peut-être est-ce la répulsion instinctive de ce « corps à corps » (dont nous entrevoyons la perspective, dont nous pressentons la nécessité) qui explique notre habitude invétérée de mettre, à l’église, plusieurs chaises, sinon plusieurs rangs parfois, entre nous et nos voisins : vaine stratégie que viendra d’ailleurs déconcerter le baiser de paix, le si difficile baiser de paix que la réforme liturgique à remis en usage et qui nous trouve parfois si empruntés et si gauches.

Consécration de la différence

Sacrement de l’unité, l’Eucharistie est naturellement – nécessairement – le sacrement de la multitude. Car s’il existe une unité de ce qui est solitaire, il en existe une autre, plus difficile, plus riche, plus vive, de ce qui est multiple. L’unité du solitaire est sans effort, sans mérite, sans histoire : l’unité du multiple est laborieuse, étonnante, paradoxale, et représente un grand œuvre. L’Eucharistie réalise « économiquement », sacramentellement, ce qui existe en Dieu de manière exemplaire et ontologique : la conciliation, la compatibilité de l’Unité et du Nombre. Afin que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi et moi en toi, qu’eux aussi soient un en nous… moi en eux et toi en moi, afin qu’ils soient parfaits dans l’unité… (Jn 17, 21-23). Encore l’Eucharistie n’est-elle pas seulement le sacrement de la multitude : elle est aussi le sacrement de la différence, pour autant que la multitude véritable ne totalise pas des clones, mais rassemble des êtres différents. La vraie communauté eucharistique favorise, par son recueillement, l’intimité de chacun de ses membres avec le Seigneur, chacun ayant naturellement sa manière propre de s’approcher de lui, de s’adresser à lui et de vivre dans l’action de grâces (Col 3, 15) : il ne s’agit en aucune façon, sous prétexte d’unité, de cultiver une espèce de « communisme » eucharistique : nos assemblées liturgiques ne sont pas des kolkhozes. Reste qu’avant d’être le sacrement de notre fruition personnelle de Jésus, l’Eucharistie est donc le sacrement laborieux de nos différences assumées : non pas une trêve momentanément prononcée sur nos différences, encore moins leur abolition, mais leur construction dans une visée « édifiante », au sens que les épitres pauliniennes donnent à ce terme : nous grandirons de toutes manières vers Celui qui est la Tête, le Christ, dont le Corps tout entier reçoit concorde et cohésion par toutes sortes de jointures qui le nourrissent et l’actionnent selon le rôle de chaque partie, opérant ainsi sa croissance et se construisant lui-même, dans la charité (Ep 4, 15-16). Notre convocation à l’unité – notre « ecclésiation » (dont le rassemblement liturgique est le signe) – ne peut avoir lieu qu’à partir de nos différences. Si, chez les hommes, les semblables ont l’instinct naturel de s’assembler, le Christ pascal, lui, a le génie de rassembler ce qui diffère, parfois jusqu’à la franche contrariété. L’Eucharistie, harmonie christique, s’enchante de l’échelle diatonique des êtres et s’entend à résoudre jusqu’à leurs dissonances dans une synthèse plus haute.

Tous, accourez pour vous réunir comme en un seul temple de Dieu, comme autour d’un seul autel, autour du seul Jésus-Christ, qui est sorti du Père un, et qui était en lui l’unique, et qui est allé vers lui[3].

Ayez donc soin de ne participer qu’à une seule eucharistie ; car il n’y a qu’une seule chair de notre Seigneur Jésus-Christ, et un seul calice pour nous unir en son sang, un seul autel, comme un seul évêque avec le presbyterium et les diacres, mes compagnons de service ; ainsi, tout ce que vous ferez, vous le ferez selon Dieu[4].

La célébration eucharistique ne vient pas cautionner ni récompenser je ne sais quelle réduction totalitaire des différences d’ordre naturel, culturel, sociologique : elle exerce les différences à converger vers ce qui les dépasse, elle fait une clairière dans la compétition tout animale, pour ne pas dire sauvage, des êtres vivants ; elle propose l’espace et le temps d’un mode de vie éminemment social, au sens théologique et néotestamentaire du terme (koinônia) : Nous vous prêchons ce que nous avons vu, et ce que nous avons ouï, afin que vous entriez vous-mêmes en société avec nous, et que notre société soit avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ… Si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière, nous avons ensemble une société mutuelle, et le sang de Jésus-Christ son Fils nous purifie de tout péché (1 Jn 1, 3 et 7, traduction de Lemaître de Sacy). Quoi qu’il en soit des éventuelles pauvretés de sa mise en œuvre circonstancielle, l’eucharistie de la communauté a grâce, et elle seule, pour transcender les communautarismes paresseux, les entre soi sympathiques, les sodalités superficielles et éphémères. Aussi bien, frères, considérez votre appel : il n’y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés. Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n’est pas, pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune chair n’aille se glorifier devant Dieu (1 Co 1, 26-29). Cet aspect « social » de l’eucharistie, pour parler comme le Père de Lubac[5] (car il y a un aspect social – c’est-à-dire ecclésiologique – des sacrements, comme il y a un « aspect social du dogme »), cet aspect « social » de l’eucharistie, disons-nous, est inscrit dans la structure même de la célébration, et nous savons que c’est cet aspect que la réforme liturgique consécutive à Vatican II s’est appliquée à rendre plus évidente encore. N’oublions pas que, dans la Présentation générale du Missel de Paul VI, c’est la messe cum populo qui a valeur exemplaire et normative, là où le Ritus servandus du Missel tridentin prenait pour référence constante la messe privée du célébrant. C’est à la promotion de cette assise communautaire qu’il faut rattacher, si nous entrons dans plus de détail, la restauration de la prière des fidèles[6], la vive recommandation faite aux fidèles de communier au Corps et au Sang du Seigneur après le prêtre[7], l’extension, pour les prêtres, de la faculté de concélébrer[8].

« Tel est le sacrifice des chrétiens … »

Mais les orientations maîtresses de la réforme, comme les aménagements concrets de la séquence rituelle, seraient inintelligibles sans la théologie fondamentale qui les accompagne et dont nous trouvons une expression majeure dans la constitution Lumen Gentium :

Le caractère sacré et organique de la communauté sacerdotale entre en action par les sacrements et les vertus. Les fidèles incorporés à l’Église par le baptême ont reçu un caractère qui les délègue pour le culte religieux chrétien ; devenus fils de Dieu par une régénération, ils sont tenus de professer devant les hommes la foi que par l’Église ils ont reçu de Dieu (…) Participant au sacrifice eucharistique, source et sommet de toute la vie chrétienne, ils offrent à Dieu la victime divine et s’offrent eux-mêmes avec elle ; ainsi, tant par l’oblation que par la sainte communion, tous, non pas indifféremment mais chacun à sa manière, prennent leur part originale dans l’action liturgique. Il s’ensuit que, restaurés par le Corps du Christ au cours de la sainte liturgie eucharistique, ils manifestent, sous une forme concrète, l’unité du peuple de Dieu que ce très grand sacrement signifie en perfection et réalise admirablement[9].

Il y a là de ces textes auxquels il faut revenir sans cesse et dont notre ministère veut à la fois que nous nous pénétrions nous-mêmes et que nous tâchions d’en pénétrer ceux dont nous sommes responsables. Car il ne faudrait pas que, prêtres ou laïcs, nous nous sentions désormais si éloignés historiquement du concile que notre pensée et notre cœur n’y reconnaissent plus une terre natale. Si nous lui sommes chronologiquement postérieurs, ne lui soyons pas indifférents, quant aux ressorts profonds de notre théologie et de notre apostolat. Notre considération présente du sacrement efficace de l’unité « catholique » s’alimentera volontiers à une page magistrale d’Augustin dans la Cité de Dieu, sans doute l’une des plus vigoureuses, des plus lumineuses, que l’ecclésiologie ait jamais produites au fil de son histoire :

Ainsi donc les vrais sacrifices sont les œuvres de miséricorde soit envers nous-mêmes, soit envers le prochain, que nous rapportons à Dieu. L’unique but de ces œuvres est de nous délivrer du malheur et par suite, nous procurer le bonheur (ce qui ne s’obtient que grâce au bien suprême dont il a été dit : Pour moi, mon bien est d’adhérer à Dieu, Ps 72, 28). D’où assurément il suit que cette Cité rachetée tout entière, c’est-à-dire l’assemblée et la société des saints (tota ipsa redempta ciuitas, hoc est congregatio societasque sanctorum), est offerte à Dieu comme un sacrifice universel (uniuersale sacrificium offeratur Deo) par le Grand Prêtre qui, sous la forme d’esclave, est allé jusqu’à s’offrir pour nous dans sa passion, pour faire de nous le corps d’une si grande Tête (ut tanti capitis corpus essemus). C’est en effet cette forme qu’il a offerte, parce que c’est grâce à elle qu’il est Médiateur, en elle qu’il est Prêtre, en elle qu’il est Sacrifice. Voilà pourquoi, après nous avoir exhorté à « offrir nos corps en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu » (Rm 12, 2), comme notre hommage raisonnable ; à « ne point nous modeler sur ce siècle, mais à nous réformer dans la nouveauté de notre esprit, pour éprouver quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait » (Rm 12, 3), parce que le sacrifice en sa totalité, c’est nous-mêmes, l’Apôtre poursuit : « En vertu de la grâce de Dieu qui m’a été donnée, je vous recommande de ne pas avoir plus de science qu’il n’en faut, mais de savoir avec modération, chacun selon la mesure de la foi qui lui a été départie. De même qu’en un seul corps nous avons des membres nombreux, nous sommes un seul corps dans le Christ et chacun en particulier nous sommes les membres les uns des autres, possédant des dons différents selon la grâce qui lui a été donnée » (Rm 12, 3-6). Tel est le sacrifice des chrétiens : à plusieurs, n’être qu’un seul corps dans le Christ. Et ce sacrifice, l’Église ne cesse de le reproduire dans le Sacrement de l’autel bien connu des fidèles, où il lui est montré que dans ce qu’elle offre, elle est elle-même offerte (quod etiam sacramento altaris fidelibus noto frequentat Ecclesia, ubi ei demonstratur, quod in ea re, quam offert, ipsa offeratur)[10].

Retenons la formule lapidaire qui dirime, quant à la nature sacrificielle de la messe, bien des débats théologiques anciens ou plus récents, complètement oiseux, et qui va tout droit à l’essentiel : « Tel est le sacrifice des chrétiens : en tant que multitude, ne faire qu’un dans le Christ. » Ainsi donc l’eucharistie chrétienne est-elle un sacrifice, non pas seulement au titre de représentation sacramentelle du sacrifice du Christ, mais parce qu’elle est le grand œuvre de notre unité ecclésiale. Ce qui a valeur sacrificielle, en somme, c’est la résolution même du multi en unum, autrement dit le processus même de notre unification – de notre ecclésiation – dans le Christ, avec la grâce qui le porte, mais aussi avec l’effort qu’il réclame de notre part. Notre coopération effective à l’unité du Corps ecclésial de Jésus-Christ fait toute la matière de notre offrande, puisque aussi bien offrir notre corps en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu, c’est nous offrir comme concorporels (voir Ep 3, 6, sussômos), nous mettre à disposition comme éléments d’un tout dont le Christ est le principe, comme matériaux d’une construction dont le Christ est l’architecte. Toute dévotion affective à l’endroit de la représentation sacramentelle du sacrifice de la croix serait vaine, toute prestation de « sacrifices » individuels serait non avenue, si elle s’accompagnait d’une quelconque réticence à entrer dans l’aventure « biologique » de l’organisme en croissance, si elle cachait une quelconque répugnance à se laisser incorporer à cette communauté précise en laquelle se réalise, ici et maintenant, l’Église de Jésus-Christ. Encore une fois, nous ne sommes pas les « téléspectateurs » dévots du sacrifice eucharistique : nous en sommes les acteurs, et ceci à proportion de la capacité que nous manifestons à faire corps. Notre sainteté, c’est notre unité même : unam sanctam… Notre sanctification, c’est notre rassemblement lui-même comme histoire, comme dynamisme profondément accueilli. Tu es vraiment saint, Dieu de l’univers… car c’est toi qui sanctifies toutes choses, par ton Fils, Jésus Christ, notre Seigneur, avec la puissance de l’Esprit Saint ; et tu ne cesses de rassembler ton peuple, afin qu’il te présente partout dans le monde une offrande pure[11].

La célébration eucharistique est, premièrement, l’œuvre de la communauté ; elle est, deuxièmement, l’épiphanie, ou encore la manifestation ministérielle et charismatique de la communauté ; elle est, troisièmement, l’épreuve de la communauté, c’est-à-dire ce qui en vérifie l’authenticité. C’est sur le fond de l’observation expérimentale de ces trois caractères que nous voudrions modestement suggérer, sinon quelques remèdes, du moins quelques conditions qui garantiront à la célébration eucharistique sa fécondité dans le sens de l’unité de nos communautés chrétiennes.

Symbole de la foi

La célébration eucharistique est, de façon tout à fait éminente et vitale, célébration de la foi. Le symbole de la foi que nous récitons à chaque eucharistie dominicale, au terme de la liturgie de la Parole, demande à être travaillé, si l’on en veut pas qu’il se réduise à un simple vestige archéologique. La « foi » dont il s’agit est un bien commun, une valeur d’échange dont le texte liturgique (symbole des Apôtres ou symbole de Nicée-Constantinople) doit être tenu, non comme l’expression fossilisée, mais plutôt comme la partition musicale, avec – que l’on ne s’effare pas de cette liberté – tout l’espace d’interprétation dont une partition musicale est en réalité le porche. Certes, il n’en coûte pas grand-chose de nous entendre, de faire éventuellement chorus dans la récitation machinale des articles de la foi tels que les a dégagés et formulés une longue tradition. Mais notre célébration de l’eucharistie du Seigneur ne saurait se soutenir de répétition paresseuse ; elle ne saurait porter un fruit mûr d’unité sans un véritable travail communautaire de la foi, sans une réappropriation sérieuse (c’est-à-dire authentiquement contemporaine) du symbole qui procède d’un véritable souci d’exactitude. Car, alors même qu’on le récite en français, le Symbole de la foi reste entièrement à traduire : il faut nous dire et nous redire sans cesse, en mots d’aujourd’hui, en hommes d’aujourd’hui, les choses de la foi. C’est un devoir que nous nous devons à nous-même, que nous devons à nos frères, que nous devons au monde devant lequel nous sommes responsables, lorsqu’il nous presse de rendre compte de l’espérance qui est en nous (1 P 3, 15). Nos célébrations se contentent trop souvent d’un malentendu, d’un sous-entendu, d’un murmure : il est grand temps de nous mettre d’accord, à voix haute, sur les fondamentaux de notre foi chrétienne. Et pour nous mettre d’accord, il faut nous mettre à jour : actualiser la teneur « symbolisante » de notre foi, c’est-à-dire trouver le lieu théologique exact, spacieux, vivable, où elle nous réunit. Il s’agit d’un travail persévérant et approfondi de la foi, en amont de notre vie sacramentelle. Il s’agit de nous demander à nous-même et les uns aux autres : « Que voulons-nous dire à travers tel ou tel mot traditionnel de la foi, à travers tel ou tel élément structurel de la foi comprise comme un édifice ? » Comment pourrions-nous partager en vérité le Repas du Seigneur sans avoir le temps, le désir, la joie, le goût de nous dire les uns aux autres, face à face, qui il est (voir Mt 16, 13), sans nous dessiner les uns aux autres l’horizon de notre espérance, sans mettre la théologie trinitaire, la christologie, la pneumatologie, l’eschatologie au cœur et à l’épreuve de nos conversations les plus ouvertes et les plus vives ? Notre attitude devrait être pareille à celle des bergers qu’intriguait l’événement de la Nativité : Les bergers se dirent entre eux : « Allons et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître (Lc 2, 15). Dans la Vulgate, la teneur littérale de ce texte est encore plus suggestive d’un point de vue christologique : Loquebantur ad invicem : Transeamus et videamus hoc Verbum quod factum est. Bref, de quelques apprêts « traditionnels », de quelque faste qu’elle s’entoure, une célébration eucharistique posée sur une foi infantile, non réfléchie, non mise à jour, se révèlera bien vite impuissante à construire l’unité intérieure de ceux qui la célèbrent, l’unité de la communauté tout entière, comme aussi bien à favoriser l’interface de la communauté et du monde environnant.

Échanger la Parole

Un autre préalable fondamental à une eucharistie vraiment « édifiante » dans le sens de l’unité serait une culture communautaire de la Parole de Dieu. Car la liturgie de la Parole ne commence pas avec la « liturgie de la Parole » officielle de nos célébrations liturgiques, pas davantage qu’elle ne s’achève avec elle. C’est décidément très en amont que la liturgie de la Parole doit prendre source, comme c’est très en aval qu’elle doit étendre et grossir son cours. La Parole de Dieu n’est pas seulement l’objet d’une écoute ni d’une méditation personnelle dont la fréquentation de l’église serait le simple prétexte : elle est l’instance de vocation et de convocation de la communauté, en même temps que son bien commun. Se pourrait-il que nous nous donnions le bonjour en entrant dans l’église (si tant est que nous n’oublions pas cette civilité élémentaire), et que nous ne nous échangions pas la Parole qui est au principe de notre vocation comme Peuple de Dieu ? Si quelqu’un parle, que ce soit comme des paroles de Dieu (1 P 4, 11). Ce qui est à penser et à travailler, c’est la généralité et la tonalité de notre vie chrétienne, la prégnance effective de la Parole sur nos représentations, sur nos choix, sur nos comportements. Une communauté qui ne s’interroge pas sur son rapport à la Parole de Dieu, une communauté qui ne se pose pas de question sur la Parole de Dieu, une communauté qui ne questionne pas inlassablement la Parole de Dieu, est une communauté en déficit.

Il faut donc que toute la prédication ecclésiastique, comme la religion chrétienne elle-même, soit nourrie et régie par la Sainte Écriture. Dans les Saints Livres, en effet, le Père qui est aux cieux vient avec tendresse au-devant de ses fils et entre en conversation avec eux ; or, la force et la puissance que recèle la Parole de Dieu sont si grandes qu’elles constituent, pour l’Église, son point d’appui et sa vigueur et, pour les enfants de l’Église, la force de leur foi, la nourriture de leur âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle[12].

La réception passive de l’homélie dominicale ne saurait suffire, comme la critique en a parte furtif de l’homélie dominicale ne saurait suffire. C’est dans la vivacité et la gravité de son dialogue sur et avec la Parole que la communauté chrétienne construit son unité. De même qu’il y a une fraction du pain (Lc 24, 35) au principe de la communauté chrétienne, il y a une « fraction de la Parole » sans laquelle la fraction du pain n’aurait pas de sens et avec laquelle, en vérité, elle ne fait qu’un. L’Église entière – et par conséquent toute communauté d’Église – se conçoit comme une communauté d’interprètes[13]. Loin d’être réservée aux seuls ministres ordonnés, la fonction herméneutique (autrement dit la faculté d’interpréter la Parole de Dieu selon l’analogie de la foi et dans la tradition vivante de l’Église) fait partie de l’organisme de tout baptisé et demande à être exercée, à être cultivée. Il n’est pas certain que, cinquante ans après le concile, le renouveau biblique dont il marquait en quelque sorte la consécration, ait pleinement mis au travail nos communautés. Non qu’il faille envisager ni désirer, bien sûr, que tous deviennent des exégètes patentés, au sens universitaire du terme, mais en ce sens que, de manière très exigeante, la réforme liturgique nous encourage à nourrir, dans un véritable échange fraternel, un questionnement assidu de la Parole, loin de toute paresse et de toute superficialité. Notre partage eucharistique ne saurait être ni un épisode, ni un météore, ni une simple formalité : il ne pourra nous faire croître vers l’unité que si nous nous entendons habituellement les uns les autres dans la Parole, avec beaucoup de bienveillance, beaucoup de réceptivité, beaucoup de sérieux, beaucoup de maturité, beaucoup d’actualité.

Quand la beauté nous rend unanimes

Nous pensons discerner une troisième condition de la fécondité ecclésiale de nos célébrations eucharistiques, autrement dit de leur capacité à nous unir, dans le soin que nous apportons à leur beauté. Que si les goûts, souvent, divisent, la beauté, elle (dont la pierre de touche est si délicate), la beauté, disons-nous, a le don de faire l’unanimité, non pas simplement comme une somme de suffrages qu’elle remporterait, mais comme une adhésion dont le cœur est le véritable organe. Quelles que soient les conditions, les ressources, les contraintes de nos assemblées liturgiques, nous ne devrions jamais transiger sur les exigences de la beauté. Blesser la beauté, c’est blesser l’unité elle-même. On ne saurait faire l’unité de la communauté au prix de je ne sais quel paupérisme, de je ne sais quelles complaisances, de je sais quelles facilités. Et Dieu sait combien de dommages causés (avec la meilleure volonté du monde, parfois) à la dignité de la célébration liturgique, ont donné matière à des divisions, à des désertions aussi. L’on pourra faire mémoire, ici, du « style » que préconisait le concile Vatican II dans son grand texte programmatique :

Les rites manifesteront une noble simplicité (ritus nobili simplicitate fulgeant), seront transparents (perspicui) du fait de leur brièveté et éviteront les répétitions inutiles ; ils seront adaptés à la capacité des fidèles et, en général, il n’y aura pas besoin de nombreuses explications pour les comprendre[14].

De fait, la beauté (que l’on serait néanmoins bien en peine de définir) se présente toujours avec le double caractère, à la fois concret et hautement spirituel, de simplicité et de noblesse. En composant avec la pauvreté de nos moyens – et Dieu sait combien nous sommes parfois pauvres aujourd’hui –, tâchons de faire de nos eucharisties des festins de beauté qui rassasient ceux du dedans, en même temps qu’il attirent ceux du dehors, et souvenons-nous toujours que cette beauté émane avec naturel de notre parfait ajustement à l’action liturgique bien davantage qu’elle ne s’entretient de surenchère et de décorations de toutes sortes. L’eucharistie ne fera notre unité que si nous en préparons de près et de loin le rituel et l’espace, comme firent les disciples du Seigneur : Les disciples partirent et vinrent à la ville, et ils trouvèrent comme il leur avait dit, et ils préparèrent la pâque (Mc 14, 16). Il est important que, au cœur et au fil de la grande liturgie, chacun puisse assurer la « liturgie » (le service) qui lui revient, sans confusion, sans empiètement, sans prise de pouvoir, sans despotisme laïc ou clérical, sans vanité, sans raideur, sans maniaquerie, mais dans la vérité de son ministère ordonné, reconnu, ou simplement autorisé, à la longue, par des compétences authentiques. Les recommandations suivantes de saint Basile n’ont rien perdu de leur pertinence :

Ce n’est pas une raison (…), parce que nous avons entendu cette parole du prophète : « Vous serez appelés prêtres de Dieu », pour nous arroger tous le pouvoir d’exercer tel sacerdoce, ou telle liturgie ; il n’est pas au pouvoir de l’un de prendre pour lui la grâce donnée à l’autre ; mais chaque fidèle demeure dans les limites propres du don de Dieu, comme l’Apôtre nous l’enseigne. D’une part, en effet, s’adressant à tous il dit : « Je vous exhorte, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos corps en victime vivante, sainte, agréable à Dieu (…) », d’autre part, s’adressant à chacun en particulier, il distingue clairement la liturgie qui convient à chaque fidèle et lui interdit de s’introduire dans un poste qui n’est pas le sien (…) De plus, s’inspirant du bon ordre qui maintient les parties de notre corps ajustées les unes aux autres pour nous assurer belle apparence et sécurité, il règle parmi nous le bon ordre qui plaît à Dieu dans l’amour de Jésus-Christ et qui s’applique à nos relations les uns avec les autres dans la diversité de nos charismes[15].

Née des différences et des complémentarités, l’unité est œuvre de synergie. Le projet communautaire et sans cesse concerté de la beauté, c’est-à-dire d’une célébration transparente à la majesté du Seigneur, à la dignité du peuple de Dieu et au Mystère de la foi, exige un discernement quant à l’aménagement de l’espace liturgique, au répertoire chanté, à la désignation des acteurs.

Plaidoyer pour la tendresse

C’est à dessein que nous terminerons par l’assise la plus fondamentale d’une communauté chrétienne vraiment unie. Pour la désigner, nous n’userons ni du vocable proprement théologique de « charité », ni du mot biblique dont l’année écoulée nous a entretenu – je veux dire celui de « miséricorde » –, mais d’un mot moins usuel, mais usé aussi peut-être, à savoir celui de « tendresse ». Nous savons trop bien que la vie sacramentelle n’opère pas de façon automatique sur les sujets. La célébration liturgique est, certes, la source de la sanctification, mais son efficacité sanctifiante, loin d’être magique, postule l’adhésion, la collaboration de l’homme tout entier. Il peut arriver, comme nous l’évoquions dès le commencement, qu’une pratique sacramentelle régulière se juxtapose, ou se superpose, tel un épiphénomène, sur une vie communautaire indigente : la ritualité se désolidarise, alors, de l’existence. Mais de quoi sert-il que nous célébrions, fût-ce à grands frais, l’eucharistie du Seigneur, si nous ne développons pas entre nous cette indéfinissable tendresse qui, seule, nous attache les uns aux autres et fait de nous tous une seule chair chaleureuse, transparente à la flamme pascale ? Car c’est bien à cause de ses accointances avec la chair, de sa capacité à connoter la chair, que nous avons privilégié le mot « tendresse ». Il peut arriver, hélas, que nos eucharisties – qui exhibent pourtant au beau milieu de leur espace et de leur trame rituelle le Corps totalement donné – nous trouvent et nous laissent tellement froids, tellement endurcis dans notre réserve, tellement désincarnés ! Il faudrait qu’en chacune de nos communautés se réalise ce que l’apôtre dit à propos de la vie conjugale : Nul n’a jamais haï sa propre chair ; on la nourrit au contraire et on en prend bien soin (Ep 5, 29). « Prendre soin » : voilà ce qui pourrait devenir une devise pratique, pour chacun de nous, au sortir de l’église. L’on sait combien le care (sollicitude), concept éthique, sociologique et politique d’origine anglo-saxonne, est à la mode aujourd’hui. Acclimatons-le, transfigurons-le dans la vie ordinaire de nos communautés d’Église : remplaçons la solitude par la sollicitude. C’est précisément à propos de l’unité que le Nouveau Testament nous la préconise : Ayez soin de conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix (Ep 4, 3). Dans la Vulgate : solliciti servare unitatem spiritus in vinculo pacis. Remplaçons l’indifférence par le souci (sollicitudo), car si le Nouveau Testament nous exhorte à ne nous soucier de rien pour nous-même (Mt 6, 25 ; Ph 4, 6), surtout pas du superflu, la célébration eucharistique, la vie eucharistique s’entretient d’un certain souci que le Corps total de Jésus-Christ a de lui-même, et qui n’est fait, somme toute, que du souci plein d’intérêt et de tendresse que les membres de ce Corps ont les uns pour les autres. L’Eucharistie, c’est le soin que le Corps a de lui-même[16]. Quelque chose d’efficacement chaleureux que nous suggère l’épitre de saint Jacques : Si un frère ou une sœur sont nus, s’ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l’un d’entre vous leur dise : « Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous, sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ? (Jc 2, 16). Et persuadons-nous bien que ce miséreux en question n’est pas seulement, pas tellement le clochard qui mendie à la porte de l’église : ce miséreux qui a froid, qui a faim, c’est chacun de nous, ordinairement, dans l’église elle-même. Il faudrait que nos eucharisties viennent toujours sanctifier, consacrer, l’intéressement réciproque, senti, sensible, que nous avons à nos joies, à nos peines, à nos faiblesses, à nos idées, à nos doutes, à nos désirs, à nos travaux, à nos morts, à nos vies. Un intéressement aussi étonnant, aussi touchant qu’une caresse. Reconnaissons que nous sommes très en-deçà. Il nous reste encore du chemin : nous ne nous sommes pas encore faits chair. Cette chair de l’humanité dissemblable et rassemblée, qui est la grande passion de Dieu. Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous (Jn 1, 14).

________________

NOTES

[1] Vatican II, Constitution dogmatique Lumen gentium, § 11.

[2] Voir M. Bellet, La chose la plus étrange, Desclée de Brouwer, 1999, p. 46 : « Le corps n’est pas ce que nous nommons corps. Il est la venue à déploiement, il est l’accomplissement de l’infime semence, de l’en-bas infiniment humilié qui est naissance de Dieu en l’homme (« vous verrez un nouveau-né dans une crèche…). Il est la plénitude de l’être humain, tous les hommes et en chacun l’entier de l’homme ; c’est ce grand Corps, Corpus mysticum, dont nous ne voyons de que des esquisses, des linéaments – voire des blessures, pourritures et déchirements. »

[3] Ignace d’Antioche, Aux Magnésiens, VII, 2, SC 10bis, p. 84-87.

[4] Du même, Aux Philadelphiens, IV, SC 10bis, p. 122-123.

[5] Voir H. de Lubac, Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme, Paris, éd. du Cerf, 19837 : « Le catholicisme est essentiellement social. Social, au sens le plus profond du terme : non pas seulement par ses applications dans le domaine des institutions naturelles, mais d’abord en lui-même, en son centre le plus mystérieux, dans l’essence de sa dogmatique. Social à tel point, que l’expression de « catholicisme social » aurait toujours dû paraître un pléonasme. »

[6] voir Sacrosanctum Concilium, 53.

[7] Ibid., 55.

[8] Ibid., 57 : « La concélébration, qui manifeste heureusement l’unité du sacerdoce… »

[9] Vatican II, Constitution dogmatique Lumen Gentium, 11.

[10] Augustin, La Cité de Dieu, X, 6, BAug 34, p. 446-449.

[11] Prière eucharistique III.

[12] Vatican II, Constitution Die Verbum, 21.

[13] Voir J. Caillot, L’Évangile de la communication, Paris, éd. du Cerf, 1989, p. 52-56 (« Le contrat herméneutique »).

[14] Vatican II, Constitution Sacrosanctum Concilium, 34.

[15] Basile de Césarée, Sur le Baptême, II, 8, 3, SC 357, p. 251-253.

[16] Voir M. Bellet, La chose la plus étrange, Desclée de Brouwer, 1999, p. 205 : « Le soin peut s’exercer de façon très précise, dans des conditions et des exercices déterminés. Mais il est aussi une dimension de toute la vie. L’amour eucharistique, c’est le soin réciproque. »

 

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Homélie. Fête du Saint Sacrement. 14 juin 2020. Le Berceau de Saint Vincent de Paul

« Nous ne sommes que de passage ; toute chair passe comme l'herbe ; le temps qui passe ne se retrouve jamais. »…Ces proverbes d’allure pessimiste se croisent avec d’autres qui sonnent plus joyeusement : « Chaque minute qui passe te rapproche de Dieu ; “nous sommes des oiseaux de passage, demain nous serons loin,” On pourrait continuer ce jeu-là avec de nombreuse citations.

Jean-Pierre Renouard

Homélie. Fête du Saint Sacrement. 14 juin 2020. Le Berceau de Saint Vincent de Paul

Mes sœurs, mes frères,

 « Nous ne sommes que de passage ; toute chair passe comme l’herbe ; le temps qui passe ne se retrouve jamais. »…Ces proverbes d’allure pessimiste se croisent avec d’autres qui sonnent plus joyeusement : « Chaque minute qui passe te rapproche de Dieu ; “nous sommes des oiseaux de passage, demain nous serons loin,” On pourrait continuer ce jeu-là avec de nombreuse citations. Passer, c’est changer…Ce verbe évoque le transitoire et la proximité. Et pourtant à y bien réfléchir, évoquer un passage, c’est reconnaitre une présence si furtive soit-elle, comme une caresse, un sourire qui illumine la journée, une permanence toute de proximité, un bienfait qui en dit long sur quelqu’un d’aimé. Passer, c’est toujours laisser une trace, maintenir une action et peut-être transformer. Jésus le savait bien qui a inventé le plus bel acte d’amour qui soit avec ce que le nouveau Peuple de Dieu a nommé l’Eucharistie. Dieu passe en nous, se fait nourriture, transforme nos êtres de chair et nous sculpte une nouvelle créature de ressuscité. Aujourd’hui nous en célébrons l’origine, la  source et la permanence. Comme dirait Stéphan Berg, « Suivez-moi ! ».

; A l’ origine, il y a la Pâque comme nous le rappelle le livre du Deutéronome, en ce jour. Le Peuple de Dieu est livré à l’esclavage. Il souffre mort et passion, anticipant celle du Fils de Très-Haut. Alors Dieu lève un homme, un de ces géants de l’humanité qui par la puissance divine concrétise la délivrance. Moïse est le bras de Dieu qui préserve les fils d’Israël lors de la nuit pascale fondatrice, qui les marquera  du sang de l’Agneau lors du passage de la colère de Dieu sur l’Egypte des Pharaons. Après ce sera le passage de la mer rouge, le passage par le désert, le passage par le pays de la sécheresse et de la soif, le passage par la pauvreté, la faim, le dénuement matériel et spirituel. Et ces passages seront contrebalancés, enrichis par les dons inoubliables de la manne, ‘cette nourriture inconnue des pères’ et de ‘l’eau de la roche la plus dure’. Quand Yahvé passe, il ne laisse pas sans recours et sans secours : « Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ! ». Ainsi la manne et l’eau seront-elles bénédictions et vie malgré les obstacles rencontrés : Dieu ne passe jamais en vain. Dieu passe, repasse et reste.

II. Moïse annonçait un autre Envoyé de Dieu « lorsque les temps furent accomplis ».Au travers de ses faits et gestes, se profile Jésus, Fils de Dieu Sauveur. Il passe dans notre humanité, il passe dans le temps, il passe dans le même peuple, par le même exil et les mêmes fins de non -recevoir, revivant en lui la passion du peuple élu et sa délivrance par le don inégalable de la résurrection. Et pour que ce don soit le don fait à toute l’humanité, il donne à la ‘multitude’, – je dis bien à la ‘multitude’ – l’offrande de son propre corps et de son propre sang. Cette nouvelle manne est un corps à corps avec le Christ, En relisant le chapitre 6 de st Jean, nous trouvons des mots et des raccourcis qui en disent long sur l’apport de l’Eucharistie : « vivant, vie éternelle, vraie nourriture, vraie boisson, je le ressusciterai au dernier jour, demeurer en moi… » pour ne regarder que les seuls versets (31 à 38) utilisés aujourd’hui. Ce n’est pas de l’imagination mais la réalité

III. Mais alors si Dieu passe et repasse, on peut dire qu’il reste. Dieu demeure. Il se fait notre ami et nous appelle « mes amis », Il vit en nous. « Chacun d’entre nous reçoit le Christ  mais le Christ reçoit chacun d’entre nous » a écrit st Jean-Paul II. J’aime à penser que Jésus se plaît en notre compagnie comme il le faisait en son pays natal. Il investit chacun de nos êtres et nous presse de le recevoir. Quand on célèbre l’Eucharistie, on a déjà un pied dans le ciel. Au fond, chaque jour, chaque dimanche, quand nous le pouvons, Dieu force notre porte et s’assoit à la table de notre vie. Nous vivons avec lui et lui avec nous. Quand nous prenons un peu de temps pour y penser, un vertige d’amour nous saisit et nous transporte de joie. Chaque messe est une Fête-Dieu…

Amen

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Racisme et Humanité

Alors que nous sortons de la pandémie du Covd-19, une nouvelle épidémie nous contamine, le racisme, saurons-nous en sortir sans provoquer de morts ? Sans accuser politiques ni rejeter la presse ? Saurons-nous éviter une descente dans les bas-fonds d’une mémoire meurtrie ?

Bernard Massarini

Racisme et Humanité

Alors que nous sortons de la pandémie du Covd-19, une nouvelle épidémie nous contamine, le racisme, saurons-nous en sortir sans provoquer de morts ? Sans accuser politiques ni rejeter la presse ? Saurons-nous éviter une descente dans les bas-fonds d’une mémoire meurtrie ?

Depuis le 25 mai, comme vous, j’ai vu la terrible image de l’homme noir au sol, à Minneapolis, aux Etats-Unis, demandant à respirer, mourir sous les genoux d’un policier sachant qu’il était en train de tuer cet homme. J’ai été horrifié et révolté par ce qu’il est arrivé à Mr Georges Floyd. Il n’est cependant que l’une des multiples personnes de couleurs à souffrir la discrimination.

Quelques jours avant, le 13 mai, une jeune infirmière noire de Louisville, était malencontreusement tuée dans son appartement. Tout cela fait resurgir à la lumière ces actes injustifiables dont sont victimes les noirs dans un pays constitué de multiples ethnies.

Cela ne fait pas naitre en moi la haine de la police, mais me renvoie à la justice qui va devoir condamner les pratiques injustifiables de celles et ceux qui ont charge de protéger l’ordre dans nos sociétés. Le policier responsable de la mort de Mr Floyd d’abord accusé d’homicide involontaire, verra les jours suivant, la plainte requalifiée de meurtre. Cela semble plus juste. Mais n’oublions pas le 5 juin à Buffalo, un militant pacifiste chrétien de 75ans, déséquilibré par un policer, mourra de sa chute tandis qu’un twitt irresponsable et méprisant du président des Etats-Unis, le jour suivant le traitera « d’Antifa », justifiant cette nouvelle mort. C’est donc bien l’éthique de nos services de sécurité qui est en cause, notez tout de même que dans les jours ayant suivi la mort de Mr Floyd, la police municipale de Minneapolis a été dissoute pour tenter d’en recréer une plus saine et sure au service des citoyens. N’oublions pas non plus de saluer cette nouvelle !

Nous le savons, les Etats-Unis ont une longue et douloureuse histoire de rapport des races, un lourd passé d’esclavagisme, avant de parvenir une saine coexistence. La société croyait avoir gagné en respect et dignité après la longue marche civique du pasteur Martin Luther King. Quelle étrange nation capable d’écrire son histoire en élisant son premier président noir et plaçant comme successeur un populiste qui attise les tensions d’une société à fleur de peau.

Je rappellerai cette mésaventure d’un photographe animalier noir qui promenant son chien dans New-York le 26 mai demande à une dame blanche de bien vouloir garder son chien afin de prendre le cliché d’un oiseau. La dame appellera au secours la police prétextant une attaque. La police va tout d’abord plaquer la photographe au sol avant de s’excuser. Triste attitude de cette new yorkaise blanche qui a effectivement joué du privilège blanc. 

Tous ces cas nous renvoient au souvenir douloureux d’une histoire récente auquel le terrible film « Twelve years slaves » : la vie d’un noir dans les années 1840. Libre dans la partie nord de sa patrie, il est enlevé par des colons du sud qui 12 ans l’emploieront comme esclave dans la production de coton. Ne perdons pas la mémoire, mais écrivons un présent sans haine. Inventons une histoire réconciliée et résiliante.

Car ces derniers jours, nous voyons en de multiples endroits sur divers continents de statues de rois, d’empereurs, de navigateurs déboulonnées et jetées à la mer. En France, on se demande s’il ne faut pas enlever les rues mémoires jules Ferry, les statues de Louis XVI, Napoléon… ou cet élu qui le 11 juin, rebaptise la rue parisienne cuvier, un naturaliste raciste par celui de la première étudiante africaine noire. Si nous continuons à jeter aux oubliettes de l’histoire nos images, nous voilà revenus à la période de querelle iconoclaste du 9ème siècle. Ce temps où les empereurs d’Occident et d’Orient, interprétant les désastres de leur nation comme résultat de l’adoration d’images ont cherché à les faire disparaitre. C’est alors que nait plus d’une centaine d’années de batailles incessantes entre ceux qui défendaient le droit de vénérer le créateur en respectant les images comme espace de médiation entre monde sacré et mondé créé et ceux qui traitaient ces derniers d’idolâtres.

Christophe Colomb le vénitien du Portugal jeté à l’eau à Boston, Léopold II roi des belges, à Bruxelles, tagué, mais où va-t-on s’arrêter ? César n’a-t-il pas colonisé une bonne partie de l’Europe ? Napoléon n’est-il pas allé en Afrique après avoir essayé d’entrer en Italie et en Espagne? Le Japon Showa dans son ère expansionniste n’a-t-il pas réduit de nombreux asiatiques en esclaves ? Mehmet II le sultan truc, n’avait-il instauré un grand marché aux esclaves blancs à Constantinople ?

N’oublions pas, si nos ancêtres n’ont pas été des dirigeants modèles, toutes celles et ceux qui ont commencé par faire disparaitre les traces du passé ont toujours partie liée avec les courants nationalistes. Des courants qui ont conduit aux dictatures. Sachons conserver d’eux la mémoire, y compris controversée. Tirons de leurs expériences, de leurs écrits, des leçons pour ne pas reproduire leurs erreurs. Si nous continuons cette folie destructrice de la mémoire, nous risquons de perdre nos identités et d’entrer dans des conflits incessants qui nous conduiront aux régimes totalitaires et à la destruction.

Ne l’oublions pas, l’histoire du monde a été une série de mises sous tutelles de civilisations par d’autres. Les scandinaves poussant leurs conquêtes vers les terres du sud ont réduit les rus en esclavages de nombreuses années[1] ; les turcs et les berbères ont gardés en esclavages les blancs[2] (les femmes pour leurs harems et les hommes comme leurs forces de travail et leurs armées) ; les blancs ont utilisés les noirs comme leurs mains d’œuvre (pour produire le sucre et le coton)[3]. Triste mémoire, mais conservons-la pour lire et apprendre de ces mécanismes qui ont été source honteuses de richesses.  Veillons à ne pas reproduire de telles injustices.

Soyons disciples de Jésus qui vivait dans une terre colonisée par les romains. Un peuple partagé entre des purs qui ne souhaitaient aucun mélange : les pharisiens, et des autorités qui s’accommodaient d’une acculturation : les sadducéens, des peuples voisins en lutte sur les frontières : les syro-phéniciens, ou une tribu divisée par l’histoire religieuse fixiste : les samaritains. Au cœur de ces tensions Jésus va trouver des paroles de communion.

Aux sadducéens et pharisiens il rappellera qu’au lieu de se battre pour savoir quelles sont les lois à appliquer il faut retrouver, l’amour de Dieu et du prochain, leur sens respect du transcendant et service du prochain, comme le rappellent les dix commandements.

A une femme syro-phénicienne suppliant l’aide pour sa fille il accordera la guérison pour que continue la vie. A la femme de Samarie qui venait puiser de l’eau il rappellera que la vraie religion avant d’être affaire de traditions identitaires est soif de communion avec le Tout-Autre qui est proche de chacun.

Il n’hésitera pas une seule seconde à redonner la santé au serviteur du soldat envahisseur, saisissant en cet appel le besoin de compagnonnage du soldat pour continuer à vivre sa mission de surveillance en demeurant humain.

Soyons de ces humains capables d’inventer une nouvelle histoire de paix, qui racontera aux générations à venir les errements de ses ancêtres pour ouvrir des voies nouvelles pour une vie commune sur notre petite planète.

Hier entrant dans un des centres d’hébergement de la ville où j’habite, après avoir été sollicité une rencontre avec la direction, je m’approche d’un jeune couple africain qui écoutait des chansons sur leur téléphone, je demande maladroitement à l’homme d’où il venait. Il me reprend que nous avons beau ne pas avoir la même couleur, que nous étions tous sur la terre et que tous nous avions droit à vivre dignement sur celle-ci, que les frontières avaient été inventées par les hommes. Je m’excuse et leur explique que j’ai longtemps travaillé avec des sénégalais des camerounais, des malgaches et que chacun était vraiment différent, un miracle de cette terre que mon désir n’était pas de les blesser. Je leur demande s’ils le pouvaient, de m’excuser de ma maladresse.  Je m’éclipse pour mon rendez-vous et en me retirant, je fais le détour pour aller de nouveau m’excuser de ma question qui leur avait fait de la peine. Je leur redis qu’il n’y avait aucun de racisme de ma part, que j’étais, il y a quelques jours en conversation avec un jeune ami congolais sur whatsapp, hospitalisé à Kinshasa, après avoir été accidenté par un véhicule. Ce sera pour eux l’occasion de me dire alors leur tristesse d’être depuis 4 ans en centre d’hébergement, alors qu’ils aimeraient commencer à vivre normalement. Violence issue de leur rage de ne parvenir à s’insérer qui s’était traduite en crainte de racisme blanc face aux noirs.

Chaque vie, chaque être humain avant d’être noir, blanc, jaune, rouge, a deux yeux, deux oreilles, deux bras deux jambes exposées aux regards de tous, un cerveau et un cœur invisible, mais qui produisent la vie. Car le cerveau est ce qui anime toutes les pensées et le cœur, le siège des émotions qui conduisent vers les autres. Soyons ces infatigables artisans de justice faisant que tout acte d’incivilité soit justement sanctionné, mais surtout, attelons-nous ensemble à construire de vrais liens dignes de notre humanité, plurielle et un signe de la beauté de la création.

Comme le dit l’appel lancé par nos frères d’Amérique, animateurs de la famille vincentienne. « En 1649, Vincent de Paul écrivait les pauvres sont mon souci et ma douleur. Aujourd’hui en 2020, membres de la famille vincentienne nous redisons fermement ; la vie de hommes et femmes de couleurs comptent ». Les personnes de couleurs et toute vie comptent, à la suite de saint Vincent, dans les pas de Jésus, elles sont notre préoccupation et notre peine.

__________

[1] Gruzinski, Les quatre parties du monde, Ed La Martinière, Paris, 2014.

[2] R.C Davis Esclaves chrétiens maitres musulman, Ed Jacqueline Chambis, Cahors, 2006 ; N’Daye, Le génocide voilé, Folio, Paris 2017.

[3] Olivier Pétré-Grenouilleau, La Traite des noirs, Poche, Ed. PUF, 1998.

 

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Mot d’accueil et Homélie pour la Fête de la Sainte Trinité. Chapelle St Vincent de Paul – Paris

Fêter la Sainte Trinité, c’est fêter le Mystère d’Amour dont nous faisons partie, dans lequel nous sommes sans cesse entrainés et renouvelés par le Souffle de Vie. Respirer au rythme de Dieu ! Le Fils nous rend présents à son Père, il nous présente à Lui comme ses frères et sœurs ; c’est sa joie. Celle du Père. La nôtre. Histoire d’alliance pour l’éternité !

P. Christian Mauvais, cm

Mot d’accueil et Homélie pour la Fête de la Sainte Trinité. Chapelle St Vincent de Paul – Paris

Mot d’accueil.

Frères et sœurs, bienvenue !

C’est une joie pour nous tous que de vous accueillir aujourd’hui dans cette Chapelle restée fermée à toute personne pendant plusieurs semaines. Elle n’en est pas pour autant devenue un tombeau sans aucune respiration, sans aucun mouvement de vie, sans aucun rassemblement. Chaque jour, la communauté s’est retrouvée ici, pour chanter les louanges, prier, méditer, célébrer et ces temps devant le Seigneur vous rejoignaient ; vous étiez présents avec nous, vous, vos familles, les personnes malades, hospitalisées, décédées, l’ensemble des soignants, toute personne dévouée sans compter etc…. cette chapelle n’a jamais été fermée à la vie ; à toute présence humaine. Ce n’était pas un silence de mort mais une musique de vie qui y régnait !

De vous voir ce matin et en bonne santé, cela fait plaisir car le visage de quelqu’un est irremplaçable ; il est notre vis à vis, ce face à face nécessaire pour respirer à plein poumons la vie offerte et reçue. Prenez le temps de vous regarder pour vous souhaiter la bienvenue, et ne pouvant le faire par un baiser de paix comme nous y invite st Paul, nous pouvons nous applaudir en signe d’accueil joyeux !

C’est un commencement… il y a encore de la place et chacun pourra peu à peu revenir s’asseoir, offrir, recevoir. Ces places vides peuvent nous donner le vertige et nous faire nous lamenter. Regardons-les plutôt comme un appel qui nous est adressé chaque dimanche : laisser une place à ce frère, cette sœur absent aujourd’hui et que nous souhaitons inviter, qui ne se sent pas encore prêt à venir avec nous, qui n’a pas encore compris à quel point il est aimé et attendu !

Le rassemblement eucharistique ne sera vraiment réalisé, que le jour où il ne manquera aucune personne , où chacun sera reconnu pour ce qu’il est, nécessaire pour former le Corps du Ressuscité qui est remis dans le cœur de notre Père.

Déjà avec vous, il y a tant de personnes dont vous portez la vie, avec leurs joies et leurs angoisses, leurs deuils, leurs désespérances ! toutes ces personnes connues, aimées, rencontrées.

Cette crise nous révélant notre fragilité personnelle et collective, nous rend humbles et nous invite à l’abandon et à la confiance. C’est dans notre faiblesse que la Grâce trouve la place pour produire ses fruits. Elle nous fait passer du ‘chemin du moi’ au chemin de Dieu et des autres.

Présentons-nous ensemble devant le Seigneur pour lui dire simplement MERCI, lui demander PARDON ; qu’il nous purifie dans son Esprit qui fait notre unité, qui fait de nous tous une même famille.

HOMÉLIE

Fêter la Sainte Trinité, c’est fêter le Mystère d’Amour dont nous faisons partie, dans lequel nous sommes sans cesse entrainés et renouvelés par le Souffle de Vie. Respirer au rythme de Dieu !

Le Fils nous rend présents à son Père, il nous présente à Lui comme ses frères et sœurs ; c’est sa joie. Celle du Père. La nôtre. Histoire d’alliance pour l’éternité !

Qui donc est ce Père qui nous reçoit chez lui, qui nous reconnaît et nous aime comme ses enfants, qui nous regarde avec ce regard unique, celui-là même qu’il porte sur son Fils bien-aimé ? Moïse a été le témoin de l’identité de ce Dieu dans sa rencontre avec lui sur la Montagne au moment de conclure une alliance, de s’engager dans une Promesse. Moïse a demandé le nom de celui qui devenait son partenaire dans l’Alliance car on ne s’engage pas à la légère, avec un inconnu quand il s’agit de son avenir. Dieu descend et vient se placer auprès de Moïse : « le Seigneur… Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité ».

Devant ce dévoilement de l’identité de Dieu, Moïse se prosterne et invite Dieu à rester auprès de son peuple, à marcher au milieu de ce peuple car, reconnaît-il, c’est un peuple à la nuque raide qui a besoin d’être relevé par le pardon pour devenir héritiers d’une Promesse de Vie.

Dans ce dialogue, chacun a pu dire qui il est, en vérité et dire ce qu’il espère. Devant tant de bonté, de miséricorde de la part de Dieu, l’homme ne peut que demander d’être accompagné et renouvelé par le pardon. Une juste relation commence. Se connaître pour faire alliance, demeurer en communion, sachant que c’est dans le regard de l’autre que nous découvrons ce que veut dire aimer, être aimé. Le regard de Dieu transforme, met au jour ce que nous sommes !

Qui donc est ce Père  qui nous donne son Fils, qui accepte que son Verbe prenne chair pour nous ouvrir le chemin qui conduit à cette béatitude en Dieu ? En Jésus, nous découvrons combien nous sommes aimés, portés et conduits à la Vie et donc porteurs de vie !

  • Ce temps de confinement nous a appris en quelque sorte à nous connaître personnellement et dans notre relation avec les autres et celle avec Dieu. Il a fait naître chez certains, la peur de la mort, la sienne et celle des autres, la peur de la contamination, de la maladie, la peur de l’autre et ces sentiments ont pu dominer nos pensées, le rythme de nos vies, les sujets de conversation, et peut être aussi nous replier sur nous-mêmes, nous fermer à la vie, au risque. Une souffrance car nous ne sommes pas faits pour cela mais pour être ensemble, marcher ensemble, donner sens ensemble, nous aimer les uns les autres !
  • Ce temps de confinement a permis dans bien des endroits à ce que les gens se découvrent  et se reconnaissent ; ils étaient proches par l’habitation et pourtant ne se connaissaient pas. Ils ont appris à se dévoiler, à se montrer, à se dire et à agir ensemble. Il y a eu de belles expériences de communion ; un grand pas a été fait pour vivre une alliance nouvelle dans des quartiers, des immeubles, des rues, des lieux de travail, pour s’engager autrement dans la vie, en comptant sur l’autre et en se tournant vers l’autre. Une joie car le regard porté sur les autres a ouvert les cœurs, les mains, les portes. Une autre respiration pleine de vie !
  • Pour certains, ces conditions incertaines et source de peine ont été l’occasion de donner une autre place à la prière, la foi, la vie remise entre les mains de Dieu avec confiance.

D’une manière ou d’une autre nous avons expérimenté cette proximité de Dieu au milieu de nous malgré les apparences, nous avons reconnu notre vulnérabilité, notre fragilité, notre humanitude ! nous nous sommes reconnus comme personnes à la nuque raide,  braqués, raidis parfois dans notre analyse de la situation, notre jugement, et compréhension de la réalité et que nous avons refusé de comprendre ce qui nous était dit, proposé comme chemin pour  consolider notre communion.

Et là nous sommes en plein dans le Mystère de l’Amour. Nous faisons, très petitement, l’expérience de ce qui se passe en Dieu où le Père ne cesse de regarder son Fils et l’humanité, où le Fils ne cesse de regarder son Père où il retrouve ses frères et sœurs. Merveilleux mouvement de l’Esprit qui ouvre largement notre regard vers l’autre et qui nous rend si heureux. L’humanité a été traversé par ce souffle de renouveau et nous nous sommes assouplis dans nos raideurs, dans nos liens.

Fêter la Trinité c’est fêter cela. Notre engagement les uns envers les autres pour la vie, pour les plus fragilisés, démunis, oubliés. L’identité de Dieu que nous recevons,  nous oblige à nous tourner vers les autres et surtout vers ceux qui ne sont pas regardés, le faire avec compassion, bonté, douceur, porteurs de Paix.

Une base nouvelle pour vivre une alliance durable. ‘Laudato Si’ en est un contrat, qu’il nous faut relire, aborder pour découvrir l’unité et la beauté du monde, de la création ; qu’en fait tout se tient dans un mouvement d’amour, de vie.

Prenons du temps pour faire une lecture de ce temps vécu bien malgré nous ? qu’en retenons-nous pour avancer sur le chemin de la vie ? qu’avons-nous envie de continuer à pratiquer, à mettre en œuvre pour une nouvelle humanité, pour prendre soin des autres, de la création ? quel temps se donner pour reconnaître dans la foi, que Dieu marche au milieu de nous, comme Celui qui est plein de douceur, de vérité  et qui nous invite à changer notre regard sur le monde, sur les autres, sur notre fonctionnement, ?

Dieu est quelqu’un de profondément bon et juste, qui nous aime tant qu’il ne recule devant rien pour que nous entrions dans sa vie d’amour : il nous a donné son Fils. Que faisons-nous de ce cadeau ? comment nous mettre dans son écoute pour demeurer dans son Alliance et marcher vers la Vie ?

Bonne fête et encore bienvenue dans ces rassemblements d’Église.

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De la mythologie chrétienne à la foi modeste

Sur le fragile support d’un réseau social, que d’aucuns pourraient estimer exorbitant au regard de ma condition, mais dont je suis persuadé au contraire qu’il peut se révéler d’une extraordinaire fécondité calmement subversive, j’ai tenté, durant ces temps d’exception, une aventure qui éprouve désormais le besoin d’un sage répit, mais qui ne va pas moins se poursuivre et qui aperçoit déjà l’ampleur de ses conséquences.

Fr François Cassingena-Trevedy osb

De la mythologie chrétienne à la foi modeste

Sur le fragile support d’un réseau social, que d’aucuns pourraient estimer exorbitant au regard de ma condition, mais dont je suis persuadé au contraire qu’il peut se révéler d’une extraordinaire fécondité calmement subversive, j’ai tenté, durant ces temps d’exception, une aventure qui éprouve désormais le besoin d’un sage répit, mais qui ne va pas moins se poursuivre et qui aperçoit déjà l’ampleur de ses conséquences. À travers l’immense nébuleuse des partages sans lendemain ni substance, et pariant sur l’efficacité de mon jeu sérieusement enfantin, j’ai permis que se réalisât la coagulation d’une galaxie, et de ce qui pourrait n’être qu’un exutoire de balivernes, qu’un universel amusement sans lieu capital ni finalité, j’ai fait et continuerai de faire le vecteur d’un questionnement audacieux et fondamental, le lieu de rendez-vous d’un peuple de baptisés – et de non baptisés – bien plus théologiens qu’on ne le pense. Le billet que j’entreprends aujourd’hui – le huitième depuis que s’est déclarée la Peste – parachèvera l’octave et marquera une espèce de point d’orgue. Il s’y mêlera une note de gravité, plus sensible encore que dans les précédents, et qui lui vient tout à la fois de la charge confidentielle, voire confessionnelle, qui l’anime et de l’importance extrême des matières qu’il aborde.

À Rome, la Ville où je suis né, il est une rue qui porte le nom mystérieux de Via delle Botteghe oscure, « la rue des Boutiques obscures », sans doute à cause des activités artisanales qui s’y déployaient, dans des échoppes visitées très parcimonieusement par les rayons du soleil. Eh bien, c’est cette rue-là que j’habite depuis quelques années, au sens figuré, c’est dans cette rue-là que je m’enfonce. Dieu merci, j’ai découvert que j’y avais beaucoup de voisins et que d’autres boutiques obscures jouxtaient la mienne. J’en découvre même chaque jour de nouvelles. Alors le cœur m’en a dit de sortir sur le seuil de ma boutique et d’inviter ceux qui habitent le même quartier. Pour leur partager ma nuit. Pour que nous fassions commerce de notre nuit commune. Pour que nos nuits – nos nuits spirituelles, nos « nuits de la foi » – se disent bonjour. Serait-ce succomber à l’impudeur que d’exhiber des ténèbres si intimes qui risquent d’effarer certains ? Je ne le crois pas, car en se reconnaissant fraternelles, nos nuits qui se côtoient s’allument mystérieusement les unes aux autres et font une espèce de clarté. Notre grande nuit commune de la foi, toile de fond de ces propos, est un lieu de retrouvailles, et peut-être le plus pressé, le plus honnête, le plus chaleureux de tous. Car c’est notre foi, oui, c’est tout bonnement notre foi qui se voit soumise aujourd’hui à une épreuve d’une radicalité sans seconde. C’est jusqu’aux assises de la foi, avec ses affirmations traditionnelles et son contenu paresseusement répété, que vient retentir en nous le séisme actuel, séisme dont les « abus », si odieux soient-ils, ne sont pas, et loin de là, me semble-t-il, le véritable épicentre. Oui, l’état des lieux qu’il nous incombe de faire n’est pas seulement d’ordre institutionnel, éthique, politique : il est – et j’y tiens, bien que peu aillent fouiller jusqu’à ces profondeurs – d’ordre métaphysique. Décidément, l’épisode historique de la pandémie aura ses prophètes et ses martyrs. Ses martyrs, c’est-à-dire ses témoins qui osent une parole, et peut-être, qui sait, ses victimes, si la parole qu’ils ont osée n’est pas reçue.

Nous autres, qui sommes parvenus à la sixième décade de notre âge – je parlerai ici, qu’on m’en excuse, à ma génération, mais sans oublier les plus jeunes –, nous autres, dis-je, qui sommes parvenus en quelques années à l’âge d’homme, comme si le « Phénomène humain » avait accéléré en nous son irrésistible poussée, nous sommes les enfants d’un double désenchantement. Je ne dirai pas grand-chose de celui du monde. Comme les années soixante étaient douces encore dans leur ingénuité, dans leur aisance raisonnable, dans leur enthousiasme presque médiéval ! Depuis ces temps-là, nous avons connu la révolution numérique, il est vrai, mais surtout la désillusion croissante d’un progrès global et irréversible de l’humanité. Si la menace atomique s’est quelque peu estompée du champ de nos obsessions, nous avons assisté, en revanche, à l’explosion du terrorisme international (le sinistre 11 septembre 2001 nous a fait basculer brutalement dans un siècle nouveau dont la science-fiction semblait inspirer le premier acte) et la catastrophe écologique, parvenue au stade d’évidence, s’impose désormais à nous comme une eschatologie séculière dont notre planète usée porte en elle-même l’effrayante promesse. La culture humaniste qui appelait autrefois tout l’élan de notre ferveur et qui faisait le fond de nos études universitaires a cessé d’être une patrie commune pour devenir un isoloir, à tel point qu’écrire une phrase complexe (comme celles dont on faisait jadis à l’école l’analyse logique) passe désormais pour une bizarrerie, sinon pour une insulte. Mais il faut parler aussitôt d’un autre désenchantement, plus sensible encore, parce qu’il touche au continent bien-aimé dont nous espérions qu’il nous consolât des horreurs du monde : je veux parler du désenchantement qui nous vient de l’Église, oui, de l’Église elle-même. Car nous étions nés – quelle heureuse étoile ! – sous le signe d’un concile sans anathèmes ni prétexte défensif, un concile de pure générosité, animé par un souffle sans exemple dans l’histoire de l’Église. Ce concile, nous l’avons accueilli, nous avons travaillé sur lui, avec lui, pour lui, à tel point qu’il a pu décider des orientations majeures de notre vie, avec les coûteuses ruptures qu’elles exigeaient parfois de nous. Et depuis, qu’avons-nous vu ? Que voyons-nous désormais sur les vestiges d’un édifice dont un nombre toujours croissant de clercs ignorent l’architecture et qu’ils n’honorent même pas de leur visite, parce qu’il n’existe plus à leur yeux ? Après un épisode de vandalisme soixante-huitard qui a saccagé la liturgie, et tandis que se poursuivait, malgré tout, l’inexorable reflux du catholicisme dans le paysage sociétal, nous avons vu les vieux démons de l’institution reprendre insensiblement leurs droits. Nous avons vu l’infléchissement passablement conservateur des mouvements charismatiques, l’assoupissement progressif de l’aventure œcuménique, la substitution de la culture du merveilleux (apparitions et guérisons à tout-va) à l’approfondissement des Écritures (aliment substantiel de la foi), la Guerre des Missels et la remontée des vieux sédiments maurassiens, les pulsions récurrentes d’une frange protestataire sur les questions d’éducation et d’éthique sexuelle, le travestissement du catholicisme le plus classique sous les trémoussements jeunistes de la pop-louange, la démystification de fondateurs proposés à une admiration sans discernement, un bipapisme larvé qui se trouve des complaisances jusque dans les plus hautes sphères de la hiérarchie et, pour finir, non pas l’ostension de reliques resplendissantes, mais l’ouverture de cloaques masqués par de longues et incompréhensibles compromissions. Avec ceux-là mêmes qui avancent les droits de la Tradition, le malentendu est complet, car, indifférents à ses sources vives qu’inventoriaient les grands ténors de la théologie du siècle dernier, ils n’en cultivent que le fantôme et n’en étreignent que la garde-robe.

Mais toute cette écorce décevante de l’histoire n’est pas grand-chose encore au regard des profondeurs auxquelles le désenchantement plonge en nous désormais ses racines. Car il s’est produit un événement bien plus considérable, bien plus tragique, quelque chose de si énorme et de si douloureux que l’on en parle à voix basse et que bien peu, à vrai dire, se risquent à l’avouer, craignant non seulement de passer pour des transfuges, mais de s’aliéner les relations, les amitiés que leur mutisme (sinon leur mensonge) leur assure. Sous l’effet d’une pression impossible à contenir, venue tout à la fois du dedans et du dehors, implacable comme une réaction chimique, des pans entiers de notre édifice intérieur, de nos représentations familières et de nos certitudes tranquilles se sont effondrés, et nous les voyons, navrés, s’éloigner de nous comme ces morceaux de banquise que mine l’irréversible réchauffement des eaux. Le ciel, « si bleu, si calme, par-dessus le toit », le toit, sur nos têtes, soudain s’effrite comme un stuc. Confronté à la maturation qui s’opère en nous, à la majesté toujours plus évidente de l’Univers et de l’Histoire, à la pluralité légitime et respectable des voies que l’humanité a empruntées pour approcher le mystère qui l’enveloppe et la dépasse, le système solaire, si harmonieux, si ingénu, si rassurant, de nos « célestes vérités » n’apparaît plus que comme la banlieue momentanée d’une incommensurable galaxie. Et nous voilà nus, démunis, grelottant de froid, sous un firmament dont nous ne voyons ni arcs-boutants, ni abside, ni clef de voûte, au beau milieu d’une marche forcée dont le Maximus Poeta (encore lui) a magnifiquement stylisé le paysage et l’allure : Ibant obscuri sola sub nocte per umbram[1] : nous « avançons, obscurs, sous la nuit solitaire. » Comment n’entendrais-je pas toujours, à plus de quarante ans de distance, et avec le même saisissement, la clameur léonine de Nietzche, telle que je l’entendis, adolescent, au Théâtre du Quai d’Orsay, lors d’une représentation de Ainsi parlait Zarathoustra mis en scène par Jean-Louis Barrault ? « Dieu est mort ! » Et comment ne retiendrais-je pas, dans le sens de la modestie qu’impose cet indiscutable décès, l’Humilité de Dieu du Père François Varillon (1975) et l’Effacement de Dieu de Gabriel Ringlet (2013)? Mais alors, je le demande, l’institution à laquelle j’entends toujours appartenir de tout cœur au titre de ma vocation baptismale et monastique, peut-elle entendre un tel désarroi, un tel désemparement partagé aujourd’hui par tant de chrétiens, par tant d’hommes et de femmes de bonne volonté, sans me rejeter de son sein, et peut-être m’écraser, au titre de cette possession intégrale, immuable et exclusive de la vérité, dont il n’est pas tout à fait sûr qu’elle ait perdu l’instinct, dont il n’est pas tout à fait sûr que, dans son sein, certains ne caressent pas encore le rêve ? Aujourd’hui, l’institution est-elle en mesure de comprendre, d’accompagner, davantage, de bénir le désarroi – non dépourvu d’un gai savoir – de tous ceux qui, en l’espace d’une vie, de quelques années parfois seulement, se découvrent sans rien où reposer leur tête ? Est-elle capable de se convertir en institution de la Nuit ? Comme ce titre inédit serait beau, pourtant, sur son portail ! Mais se peut-il qu’il existe jamais une institution de la Nuit ?…

Beaucoup de chrétiens (en fait, la proportion doit être énorme, terrifiante) se satisfont d’une mythologie chrétienne, non pas ignorance, mais par peur, par paresse, je n’ose dire par intérêt. Beaucoup de chrétiens en restent au stade mythologique, touchant aux origines du monde et de l’homme, touchant aux origines de Jésus, touchant à la résurrection, touchant à ce que l’on appelait jadis les « fins dernières ». Ce disant, je ne voudrais pas que l’on me soupçonnât du moindre mépris pour les simples ni les tout-petits auxquels l’Évangile accorde sa préférence (Mt 11, 25) : j’en connais trop, j’en fréquente trop d’admirables dans les murs et hors les murs, et je me défendrai moi-même toujours farouchement d’être un savant ou un « intellectuel », au sens mondain que l’on donne à ces termes. Mais cette simplicité, cette petitesse évangélique, la vraie, avide d’intelligence de la foi, ne s’entretient ni de la peur, ni de la rigidité, ni de je sais quelle inertie spirituelle. Beaucoup de chrétiens, prenant leurs imaginations pour la chair de Dieu, ont confondu et confondent encore le Dieu incarné avec un Dieu anthropomorphique, projection géante des puissants qu’ils ont portés ou désirent porter sur les trônes de ce monde. L’on a fait jadis un Dieu sur le patron de l’empereur romain qui garantissait au christianisme son statut de religion d’état, plus tard on a fait un Dieu sur le modèle du monarque absolu qui se nommait, non sans quelque aplomb, le « Très-Chrétien » : l’on fait aujourd’hui un Dieu qui n’est, somme toute, que le garant suprême d’une vaste sécurité sociale aux prolongements posthumes. Des voix très autorisées ont fait observer que le monde avait cessé d’être chrétien : je ne suis pas certain (et je ne suis pas le seul) qu’il ait seulement commencé de l’être.

La foi a ses charbonniers, du moins ceux qui se proclament comme tels, par peur inavouée de cesser de l’être, ou de ne l’être déjà plus tout à fait. Nous n’entendons pas manquer de respect ni de considération fraternelle à leur égard, mais nous leur demandons de bien vouloir se représenter qu’on puisse ne pas être, ne plus être aujourd’hui charbonnier, et de considérer à leur tour fraternellement la légitimité d’une posture croyante différente de la leur. Abstraction faite de toute catégorisation d’ordre intellectuel ou social (bien trop mondaines pour entrer en ligne de compte en ces matières si délicates), les « vases » qui reçoivent la parole de la foi ne sont pas tous, qu’on le veuille ou non, de la même fabrique : chacun la reçoit selon sa culture humaine et spirituelle, selon sa capacité[2], de sorte que les pots qui s’estiment fièrement de fer ne sauraient bousculer inconsidérément ceux qui, plus inquiets, plus accessibles à la grande énigme de l’existence, se sentent plutôt d’argile. Nous demandons simplement, face à nos frères, la permission, la grâce d’être des hommes qui doutent (il peut se rencontrer tellement d’intolérance chez les installés, les peureux, les faux simples !). Beaucoup vivent dans la somnolence des certitudes sommaires et confortablement soustraites à toute mise en question : nous, qui sommes entrés dans une agonie où passent notre noblesse d’homme et notre secrète joie, nous leur disons, sur le point de nous lever pour aller à notre destin : Désormais vous pouvez dormir et vous reposer : voici toute proche l’heure… (Mt 26, 45). Nous composons gentiment, poliment, cordialement, avec l’usage et le paysage officiels : comme Pierre et Jésus nous nous acquittons du didrachme (Mt 17, 24-27), comme Paul nous satisfaisons aux rituels de purification (Ac 21, 23-26), mais, en notre for interne, nous sommes rendus plus loin, de plus en plus loin, presque à l’étranger. Nos paroles, notre lucidité, notre énergie dérangent les forces d’inerties (les plus totalitaires qui soient au monde) : mais quoi ! faut-il nous excuser d’être des vivants ? Car il nous incombe à nous, les vivants, de préserver aujourd’hui la foi – la foi nocturne et nue – non des hérésies, mais d’une triple réduction : de sa réduction à un discours mythologique, si rassurant soit-il ; de sa réduction à un discours moralisateur, si édifiant soit-il ; de sa réduction à un discours humanitaire, si généreux soit-il. Les trois péchés-mignons, en somme, du discours ecclésiastique. À la phraséologie intempérante de « l’amour », ressassée partout ad nauseam sur les lèvres ecclésiastiques et servant de cache-misère à une lamentable jachère intellectuelle, nous préférerons des arêtes plus vives, des inquiétudes plus fécondes et des aridités plus ardentes. Attendu que la foi véritable met à vif et à vide, le service ecclésial de la parole devrait consister à désigner, à attiser notre béance existentielle plutôt qu’à la combler avec un décor, voire des bibelots, qui humilient son inaliénable grandeur.

L’épreuve du désenchantement, donc, nous a ôté un premier ciel où se mêlait trop de notre artifice. Elle a aussi dérobé le sol sous nos pas, de sorte que, avec ce qui nous reste, il va nous falloir retrouver un nouvel équilibre. Non pas reconstituer un système de fortune, mais embrasser, enfin, une complète précarité. Paradoxe : il va nous falloir, hors sol, sans sol sous nos pas, devenir et demeurer solides. Nous n’avons pas de propriété foncière : comme se l’était entendu dire le premier homme – le premier marcheur – de l’histoire, la Terre est foncièrement Promesse : Va vers le pays que Je te montrerai (Gn 12, 1). Notre condition métaphysique se découvre donc comme une fondamentale pauvreté. Et comme le désenchantement nous a dépaysés d’un ciel et d’une terre trop faciles, il nous a aussi, par définition, soustrait un chant trop étourdi. Et comme il va nous falloir trouver un autre équilibre dans le vertige, il va nous falloir, non pas retrouver un chant identique, mais trouver pour de bon le chant nouveau. Car le chant nouveau ne monte peut-être que sur les ruines laissées par le désenchantement : j’ai toujours été frappé par le fait que, dans l’ordre canonique de notre Bible, le Cantique des cantiques succédait immédiatement à l’Ecclésiaste, le livre du chant printanier à la litanie du désenchantement qui devait trouver lui aussi sa place (comme l’Écriture est bien faite !) parmi les Livres inspirés, parmi les âges inspirés de notre vie. Dépouillés de toute possession, de toute position mondaine, il ne nous reste plus qu’à vivre, pour parler comme Patrice de La Tour du Pin, « reclus en Poésie ». Il ne nous reste plus qu’à vivre poétiquement au monde, ce qui n’a rien à voir avec la mièvrerie, ni l’utopie, ni la désertion. Vivre poétiquement au monde, c’est-à-dire consentir à des épousailles avec le réel, dans l’attention, la gratitude, la frugalité, la véhémence, la liberté, en posant des mots et des actes qui laissent transpirer l’indicible, en venant constamment dans l’Ouvert, selon le conseil amical de Hölderlin[3]. La Poésie nous demeure comme la souveraine exactitude (la seule, sans doute, dont nous soyons capables), l’être poétiquement au monde comme l’être au monde le plus exact, le plus modeste et le plus empreint de gravité. La célébration poétique du monde et du mystère qui le sature[4] est inaccessible à l’erreur, à l’outrecuidance et à la caducité : loin d’incarcérer le mystère, comme le fait trop souvent le langage à prétention explicative, elle l’instaure et l’émancipe.

Mais qu’allons-nous faire, dans ces conditions, du grand Récit chrétien (Ancien et Nouveau Testament) qui a bercé notre enfance, qui a façonné notre civilisation la plus intime, et que ne cesse de nous raconter en basse continue, de saison en saison, de jour en jour, cette « sainte liturgie » que nous devrions envisager et travailler désormais, non comme un supermarché cultuel (avec toutes les vulgarités concomitantes), mais comme une extraordinaire poétique de la foi, sous diverses formes symphoniques de langage ? Ce grand Récit, donc, il nous faut le détacher, non de la tradition spirituelle authentique qui lui fait un inestimable écrin, mais des discours ecclésiastiques qui nous le rendent inaudible, inaccessible, comme ferait un brouillage, car ce qui se prétend médiation n’est trop souvent qu’obstacle et repoussoir. Oui, il faut laver le Livre à la potasse, ou plutôt nous laver nous-mêmes de tout ce bavardage impertinent, nous défaire de tous les plis, de tous les prismes ecclésiastiques qui faussent dès le principe notre lecture, afin de rencontrer, pour la première fois peut-être, l’inouï de la Parole. Et puis que va-t-il advenir de l’édifice dogmatique dont nous avons pressenti, non sans effroi, la vétusté, et dont les décombres nous embarrassent ? Si nous ne voulons pas qu’on les visite, à l’avenir, comme de simples ruines, il va falloir que nous considérions les « dogmes » (ce nom nous fait trembler encore lorsque nous y touchons) non comme des boîtes contraignantes de la vérité catholique, mais plutôt, eu égard à l’obsolescence de bien des concepts qu’ils ont mis à contribution, comme des porches ouvrant sur des puits profonds (Jn 4, 11), des pâturages plantureux (Jn 10, 9), des espaces théologiques à inventorier sans cesse à nouveaux frais. Les articles du Credo ne sont pas, si j’ose dire, des morceaux de Dieu intouchables sous peine de mort, mais des propositions[5] spacieuses, désignant vaille que vaille, à travers des termes humains nécessairement provisoires, des réalités d’ordre eschatologique : non pas derrière nous comme acquises, définies, possédées, mais devant nous comme motrices, attractives et infinies[6]. « Je crois en Dieu », en somme, mais le Credo n’est pas Dieu.

De tout cela, nous pouvons tirer les conséquences relatives à la structure, non pas hiérarchique, mais ministérielle de l’Église, puisque aussi bien, si elle se réclame de l’Évangile (Lc 22, 24-27 ; Jn 13, 4-15), l’Église ne peut avoir de structure que ministérielle. Cette structure authentiquement ministérielle, dont on aspire à ce qu’elle se substitue enfin au modèle suscité par la « fabrique du sacré » dont j’ai parlé dans ma dernière lettre, émanera presque naturellement d’une prise en considération réaliste de la configuration actuelle du peuple chrétien, d’une écoute « virginale » de la Parole et de la nécessité d’une retraduction intégrale de ce qui arrive au monde avec Jésus-Christ, de ce qui est donné, proposé au monde, en Jésus-Christ. Aussi, plutôt que d’un Magistère de l’Église (rendu tellement problématique par la révélation, non de Dieu, mais des égouts et des mauvais lieux de l’institution), on parlera d’un ministère de l’Église, c’est-à-dire d’un service de la proposition chrétienne faite au monde. Autant de choses que le pape François a profondément comprises et qu’il met courageusement en œuvre.

Il leur dit : « Quels sont donc ces propos que vous échangiez en marchant ? » Et ils s’arrêtèrent, le visage sombre (…) « Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël… » (Lc 24, 17-21). N’est-ce pas un désenchantement qui s’exprime sur les lèvres des deux pèlerins d’Emmaüs ? Eh bien, ce qui survit – Celui qui survit au désenchantement, à notre désenchantement, c’est le Ressuscité[7], chef de notre foi, qui la mène à la perfection (He 12, 2). Non pas le « dogme » de la résurrection dont on revendiquerait la propriété, mais le Ressuscité, le Vivant lui-même. Car seul le Vivant peut survivre à ce qui est mort. Et non seulement à ce qui est mort, mais aux vivants eux-mêmes, parce qu’il est le Sur-vivant. Le Vivant vit dans son Église comme Mystère, il survit à son Église comme institution. Le Ressuscité ne se rencontre pas de manière abstraite ni idéologique, mais sous le régime de l’amitié, à travers une amitié qu’il instaure lui-même – Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis (Jn 15, 15) – et qui nous fait mystérieusement rejoindre son humanité concrète, individuelle, historique, assumée dans la gloire (1 Tm 3, 16) du Père. D’autant plus ombrageuses qu’elles sont plus persuadées de leur inaltérabilité, pourtant démentie par les intempéries de l’histoire et la marche de l’esprit humain, les forteresses dogmatiques sont pour les esclaves qui ont peur (Rm 8, 15), peur d’eux-mêmes comme de ceux du dehors. Le Vivant, lui, imprévisible et insaisissable, ne se manifeste qu’aux amis. Le « Compagnon blanc », pour revenir à lui, n’est accessible qu’aux amis, le « blanc » pouvant d’ailleurs être rempli de façon passagère et discrète par tel ou tel compagnon humain qui, sans prendre sa place, devient, le temps d’une étape partagée, « sacrement » de sa Présence. Car s’il se révèle dans l’amitié, le Ressuscité se révèle aussi dans la marche : de tout ce qui s’installe il s’absente, et comme le chant accompagnait la marche, il cesse sitôt que l’on s’arrête de marcher. Avec la marche et l’amitié la conversation fait bon ménage, et c’est au milieu d’elle, aussi, que le Ressuscité se produit. Une conversation dont il est lui-même la matière avant que d’en être l’interlocuteur et le protagoniste : Quels sont donc ces propos que vous échangiez en marchant ?…Revenons un instant sur nos pas : Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous ?… (Lc 24, 32) N’est-ce pas la présence du Ressuscité dont nous avons fait l’expérience au milieu de la conversation presque infinie à laquelle ces « Lettres », exactement contemporaines du Temps pascal, ont donné et vont continuer de donner matière ? Ces « Lettres » dont la trouvaille poétique, c’est-à-dire active, m’a été tout simplement donnée, sans que je l’eusse prévu le moins du monde.

Mais, remarquons-le bien – et il faut nous le redire, et il faut nous y faire, contre les tentations de la mythologie –, le Ressuscité ne supprime pas la Nuit. Le souper d’Emmaüs, dans la pénombre, sera suivi d’une nuit complète, et de bien d’autres nuits encore. La Nuit a seulement changé de signe : O vere beata Nox, « Ô Nuit vraiment bienheureuse ! », comme il se chante à l’orée de la Vigile pascale. Non, heureusement, le Ressuscité n’annule pas la Nuit, pas plus qu’il ne nous en dispense : il l’habite, il la partage avec nous, alors même qu’elle se charge des plus épaisses ténèbres. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Mt 27, 46). Cette Nuit, notre grande nuit commune, contemporaine, l’Ami l’ajoure de sa Présence et de son Absence, celle-ci et celle-là demeurant mystérieusement simultanées. Leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il avait disparu à leurs regards (Lc 24, 31). Il se fait tard et déjà le jour baisse, avait-il été dit un peu auparavant : le crépuscule a aujourd’hui ses chantres et ses pleureurs mélancoliques, je le sais, mais pleurer sur le crépuscule ne suffit pas, surtout lorsqu’il se mêle beaucoup d’idoles et de dieux désuets à ce que l’on regrette : il faut affronter, il faut passer la Nuit. Il faut y travailler aussi – per totam noctem laborantes (Lc 5, 5) – même sans rien prendre.

Je dédie particulièrement ce texte, quasi testamentaire (dans le sens de la vie), non à des « gnostiques », non à une élite, mais à tous mes frères et sœurs en Église, en marge de l’Église ou en dehors d’elle ; à tous mes « coreligionnaires » : ceux qui se sont déjà manifestés, et ceux qui vont se déclarer encore à l’avenir. La Sagesse aurait-elle été reconnue par ses enfants (Lc 7, 35) ? En lançant ce texte et ceux qui l’ont précédé, comme de fragiles et audacieux esquifs, sur un océan d’humanité que je devine, je ne quête ni admiration, ni célébrité, ni cet engouement qui s’attache aux pas des prédicateurs complaisants : les régions du cœur que j’espère atteindre ont trop de délicatesse, celles de la foi trop de gravité. Seule une nécessité intérieure m’a poussé à écrire en ces temps décisifs, et je ne désire faire œuvre de rien sinon d’honnêteté, habité que je suis par la certitude qu’il n’est de possibilité, désormais, que pour une foi modeste. D’aucuns, entendant parler d’une « compagnie » du « Compagnon blanc », et peu coutumiers, sans doute, des espaces où se meut le langage poétique, se sont inquiétés de ce j’eusse le dessein de fonder quelque phalanstère ou quelque secte. Qu’ils se rassurent : pressé de m’effacer, mais non pas indifférent aux suites de mes semailles, je les renvoie au seul « Compagnon blanc » et à sa seule Compagnie qui est l’Église comme Mystère ; Mystère dans lequel nous tâchons de rentrer avec notre humanité, notre bonhommie, notre hommerie aussi parfois, en un mot, comme institution. La liberté de parole dont j’ai usée (parole non magistrale, mais latérale, comme il en est parfois besoin)[8], ne s’alarme pas des inévitables délations que la peur suscite : je n’ai nulle place à gagner, et je n’en ai pas davantage à perdre.

En écoutant, les larmes aux yeux comme toujours, le Credo de l’immense Messe en Si mineur de Jean-Sébastien Bach, je balbutie : Et in Spiritum Sanctum. « Je crois au Saint-Esprit ». Non pas à un troisième « marmouset » assis sur un trône, comme notre Calvin se plaisait à moquer les représentations rudimentaires de la Sainte Trinité, non pas à un « Invertébré gazeux », comme parlait le regretté Père André Manaranche, victime du Covid, mais à la respiration filiale de l’homme Jésus vers le Père, mise à la disposition de nos propres poitrines (Rm 8, 15-17 ; Ga 4, 6), mais à son dernier souffle à nous laissé (Mt 27, 50 ; Jn 20, 22) comme semence dans ce monde. Reple cordis intima …

[9] Oh, comme j’aimerais pour moi-même, pour nous tous, une Pentecôte qui ne fût ni d’excitation charismatique (qu’on me pardonne…), ni de triomphalisme ringard (qu’on me pardonne encore…) ! Une Pentecôte intime, recueillie, modeste, à l’aune d’une foi modeste. Aussi est-ce dans le recueillement d’un clair-obscur avoué et partagé que, perpétuel novice de la foi, j’articule cette prière : Emitte lucis tuae radium. « Envoie un rayon » dans ma boutique obscure pour que, de l’étoffe même de mes nuits, je confectionne de la clarté, pour qu’en prenant sur mes nuits je fasse à l’usage de mes frères un peu du jour à venir.

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[1] Virgile, Énéide, VI, 268.

[2] C’est ici qu’il y a lieu de se souvenir de l’adage scolastique : Omne quod recipitur ad modum recipientis recipitur, autrement dit : « Tout ce qui est reçu est reçu selon les capacités de celui qui reçoit. »

[3] Hölderlin, Élégies, La Promenade à la campagne, à Landauer.

[4] Je dis bien le mystère qui sature ce monde-ci. Car, à proprement parler, il n’y a pas d’arrière-monde (explicatif de ce monde-ci). Ce monde-ci est bien assez grand. Il est bien assez grand pour être un monde, à lui tout seul. Ce monde-ci suffit à cette espèce de dévotion humble et silencieuse qu’est déjà notre simple être-au-monde : car n’est-ce pas déjà une « religion », et une religion suffisante, que de recevoir ce monde, de l’habiter et de le construire ? Qui me voit, voit le Père, dit Jésus (Jn 14, 9). Mais le Père n’est pas un arrière-monde. Il est le Père, et cela nous suffit (Jn 14, 8). Il est un Autre. Il est temps d’en finir avec le Dieu des causes, de liquider la compromission du Dieu de Jésus-Christ avec le Dieu des causes. Dieu n’est pas en cause et, Dieu merci, par conséquent, l’on ne peut l’accuser de rien, surtout pas du mal qui est au monde. Le Dieu des causes est bel et bien mort : le seul Dieu véritable est le Dieu de la Vie, car la Vie seule, comme Phénomène, est irréfutable et digne d’ « adoration ».

[5] « propositions » au double sens d’énoncés et d’éléments de sens et de vie mis à la disponibilité de tous, de tout le monde.

[6] Simone Weil écrivait au Père Couturier, en 1942 (Lettre à un religieux) : « Si on demande à plusieurs prêtres si telle chose est de foi stricte, on obtient des réponses différentes et souvent dubitatives. Cela fait une situation impossible, alors que l’édifice est tellement rigide (…) La croyance qu’un homme peut être sauvé hors de l’Église visible exige que l’on pense à nouveau tous les éléments de la foi, sous peine d’incohérence complète. Car tout l’édifice est construit autour de l’affirmation contraire, que presque personne aujourd’hui n’oserait soutenir. On n’a pas encore voulu reconnaître la nécessité de cette révision. On s’en tire par des artifices misérables. On masque les dislocations avec des ersatz de soudures, des fautes de logique criantes. Si l’Église ne reconnaît pas bientôt cette nécessité, il est à craindre qu’elle ne puisse pas accomplir sa mission (…) Les dogmes de la foi ne sont pas des choses à affirmer. Ce sont des choses à regarder à une certaine distance, avec attention, respect et amour. »

[7] Le Ressuscité, c’est-à-dire non le sujet d’une réanimation corporelle, évidemment inadmissible, mais Jésus, fait Seigneur et Christ (Ac 2, 36) dans l’Événement pascal ; Jésus, qui, comme grain tombé en terre, n’est plus seul (Jn 12, 24), mais dont nous sommes les « relevailles » ; Jésus, dont la vitalité de la proposition chrétienne faite au monde garantit la présence ; Jésus, l’Avoué d’une Tendresse infinie, première, qu’il appelle le « Père » et notre « Père » (Jn 20, 17).

[8] Il ne s’agit pas d’exiger quoi que ce soit de l’Église, mais plutôt, du dedans même de l’Église, de travailler à sa beauté, à sa vie, à sa jeunesse : l’on ne transforme bien que ce que l’on aime.

[9] « Remplis l’intime du cœur de tes fidèles… » (Séquence Veni Sancte Spiritus de la messe de la Pentecôte).

 

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