Saint Vincent de Paul et l’Islam

Saint Vincent de Paul et l’Islam

L’Islam est, au temps de saint Vincent de Paul, une réalité à la fois lointaine et proche1. Pendant des siècles, les forces musulmanes ont investi le bassin méditerranéen et menacé l’ensemble de l’Europe chrétienne. La prise de Chio par les Ottomans en 1566 et, quelques années après, celle de Chypre sont encore dans tous les esprits. On évoque fréquemment la victoire de Lépante du 7 octobre 1571 pour démontrer que les forces musulmanes ne sont pas invincibles.

Je vous remercie, écrit saint Vincent à Firmin Get, supérieur à Marseille, de la grande nouvelle que vous m’avez donnée de la victoire navale que les Vénitiens et l’Ordre de Malte ont emportée sur les Turcs (il s’agit de la bataille livrée le 23 juin 1656 à l’entrée des Dardanelles). O mon Dieu ! Monsieur, quel sujet de louer Dieu d’une si prodigieuse victoire, qui passe celle de Lépante » (VI, 61-62)2.

Importance de l’Islam au temps de saint Vincent

Le problème musulman est plus ou moins estompé par le développement du protestantisme qui semble d’autant plus dangereux qu’il apparait alors comme une perversion interne du christianisme. Malgré tout, au temps de saint Vincent, la poussée islamique reste à l’ordre du jour. Lorsqu’en 1636-1637 Corneille fait jouer sa tragédie «Le Cid», les spectateurs n’ont guère besoin d’explication pour connaître l’histoire de la Reconquista en Espagne. De temps à autre, l’idée de croisade contre les Turcs est relancée. Le Père Joseph, l’éminence grise du cardinal Richelieu, chante la guerre sainte contre l’Islam dans son poème «La Turciade» écrit en 4037 vers latins. Il fonde avec le Prince Charles de Gonzague- Nevers «la milice chrétienne» qui recrute des volontaires nobles dans toute l’Europe afin de reconquérir l’Empire Ottoman. Le parlement de Provence, en 1626, rappelle au roi très chrétien que la Méditerranée lui a apporté «le plus salutaire don» qu’il pouvait avoir: «Cette mer, elle vous a fait chrétien, Sire. Rendez-la chrétienne». Richelieu, dans son testament politique, recommande la construction d’une flotte de galères non seulement pour tenir tête à l’Espagne, mais aussi pour s’imposer au Grand Seigneur, c’est-à-dire au Sultan.

Le danger turc est une réalité de tous les jours, au moins dans les régions qui bordent la Méditerranée. Saint Vincent ne se trompe pas quand il parle «des brigantins turcs qui côtoyaient le golfe du Lyon pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire» (I, 4). Personne n’est à l’abri d’un tel danger, aussi bien les chevaliers de Malte (VII, 87) que les domestiques de la maison du cardinal Antoine Barberini (V, 31). Saint Vincent parle des risques que certains confrères courent en se rendant par bateau de Marseille à Gênes et à Rome «à cause des courses des Turcs qui sont sur cette mer» (XII, 67). Jean Barreau, à Alger, évoque le même danger: «Jamais, écrit-il le 5 juin 1655, on n’a vu tant de violence et insolence qu’à présent que ceux d’Alger se fondent sur 36 à 40 vaisseaux qu’ils ont en leurs mains, avec quoi ils font un mépris général de tous les chrétiens du monde, hors les Anglais, qui leur ont fait voir autant et des plus puissants» (VIII, 536).

A lire saint Vincent, on est étonné par le nombre, la variété et l’origine des esclaves. Ils sont de Cap-Breton, d’Agde, de Boulogne, du pays basque, de Paris (V, 31), de l’île de Ré (V, 142), du Havre, de Nancy, de Nogent-sur-Seine, de Saint-Jean-de-Luz (VII, 182-183), de Dieppe, d’Amiens (VIII, 540)…On comprend l’inquiétude de saint Vincent: «Plaise à Dieu, écrit-il à Jean Barreau, d’arrêter le succès des Turcs en la fréquente prise des chrétiens» (V, 31). Les Turcs sont organisés. Ils savent où se trouvent les bonnes prises. Ils sont bien renseignés par les renégats et parfois par des commerçants peu scrupuleux. Ils ont leur tactique et, quand ils se préparent pour une course, le départ se fait brutalement sans qu’aucun étranger ne puisse connaître le lieu vers lequel ils  vont se diriger. Le 5 juin 1655, Jean Barreau s’excuse du retard de l’envoi de son courrier car les deux vaisseaux qui devaient partir pour Livourne «ont été retenus à l’occasion des galères qui partirent hier pour aller en course» (VIII, 535).

Relation avec les pays musulmans

C’est vraiment toute la chrétienté qui tremble devant le péril turc. Cependant cela n’empêche pas que les contacts politiques, économiques et même culturels soient nombreux avec les pays musulmans. En France, les relations avec l’Empire Ottoman sont bien établies à la suite des capitulations conclues en 1535 entre François I° et Soliman le Magnifique, ce qui entraîne la création à Paris du Collège Royal, devenu par la suite le Collège de France, où sont enseignés l’arabe, l’hébreu et le turc. Ces capitulations seront reconduites au fil des années. St Vincent s’y réfère pour expliquer, en 1651, à Jean Barreau les efforts qu’il fait pour le libérer après son arrestation injustifiée à Alger. «Il a été résolu, lui écrit- il, qu’il en sera écrit à Constantinople et que le roi fera plainte à la Porte de votre emprisonnement et demandera que les articles de paix et d’alliance accordés par Henri IV avec le Grand Seigneur en l’année mil six cent quatre soient exécutés, et, ce faisant, que les Turcs aient à cesser leurs courses sur les Français et à rendre les esclaves qu’ils ont» (IV, 140).

Saint Vincent est encore plus explicite dans la supplique qu’il adresse à Jean de La Haye, seigneur de Vantelet, ambassadeur de France à Constantinople, pour lui demander de faire reconnaître Martin Husson comme consul à Tunis. «Je vous supplie de l’avoir agréable, comme aussi, Monseigneur, que je joigne ma très humble supplication à la lettre que le roi vous écrit pour vous employer vers le Grand Seigneur, à ce qu’il lui plaise accorder au sieur Husson, consul pour la nation française à Tunis, une déclaration authentique par laquelle il ordonne que, conformément aux articles des anciennes capitulations faites entre nos rois et Sa Hautesse, les nations suivantes payeront sans difficulté les droits consulaires audit consul de France et à ses successeurs, savoir: les Français, Vénitiens, Espagnols, Livournais, Italiens, Génois, Siciliens, Maltais, tous les Grecs, tant sujets de Sa Hautesse que les autres, les Flamands, Hollandais, Allemands, Suédois, Juifs et généralement tous ceux, de quelque nation qu’ils puissent être (hormis les Anglais), qui trafiquent ou trafiqueront audit Tunis…et en tous les autres ports, havres et plages de l’étendue dudit royaume de Tunis» (V, 82). Ce texte montre que saint Vincent est bien au courant de l’étendue des privilèges accordés par les capitulations.

Information sur l’Islam

D’autre part, l’arabe n’est pas une langue inconnue en Occident ce qui permet une meilleure approche de l’Islam. En 1584, sous la dernière année du pontificat de Grégoire XIII, très ouvert aux chrétiens d’Orient, le cardinal Ferdinand de Médicis crée à Rome une imprimerie de valeur avec un choix de caractères orientaux. La première publication d’importance est l’édition des Evangiles en latin et en arabe en 1591. C’est l’époque où l’usage de l’arabe est utile pour les spécialistes en études bibliques désireux d’accroître leurs connaissances en hébreu. Certains pensent même que les versions arabes de la Bible viennent de textes syriaques (on confond alors facilement syriaque et araméen) antérieurs aux manuscrits grecs utilisés par saint Jérôme.

C’est ce qui explique pourquoi François Du Coudray qui s’est mis à Rome à l’étude des langues sémitiques désire travailler à la version de la Bible syriaque en latin. Saint Vincent essaie de l’en dissuader en lui disant : «Vous avez employé trois ou quatre ans pour apprendre l’hébreu et vous en savez assez pour soutenir la cause du Fils de Dieu en sa langue originaire et confondre ses  ennemis en ce royaume» (I, 251-252). Du Coudray doit, d’ailleurs, connaître assez bien l’arabe ce qui explique, avec ses connaissances d’italien, ses succès auprès des Turcs lors des missions aux forçats de Marseille (II, 395, 398). Pour cette même raison, en 1649, St Vincent désire l’envoyer à Alger pour négocier la libération de 80 captifs chrétiens (II, 317, 368), mais le départ ne peut se faire (II, 423).

C’est à Paris que le meilleur arabisant de l’époque, le Néerlandais Thomas Erpénius, apprend l’arabe, ce qui lui permet de publier en 1613 une grammaire arabe qui reste inégalée pendant deux siècles. En 1647, paraît à Paris la première traduction du Coran en français, «L’Alcoran de Mahomet translaté d’arabe en françois» par André du Ryer. Celui-ci est, depuis 1630, interprète du roi en langues orientales après avoir été consul de France à Alexandrie et au Caire.

L’Islam n’est donc pas une religion inconnue pour les chrétiens occidentaux. Pascal, dans les «Pensées» qu’il commence à rédiger à partir de 1653, prend soin de récuser la valeur du Coran et de critiquer la crédibilité de Mahomet3. A Madagascar, Charles Nacquart pour rédiger son catéchisme qui est publié à Paris, en 1657, sous le titre «Petit Catéchisme, avec les prières du matin et du soir, que les Missionnaires font et enseignent aux Néophites et Catécumènes de l’Ile de Madagascar, de toute en François et en cette Langue. Contenant trente Instructions» s’inspire de l’arabe coranique pour traduire en malgache certains mots religieux 4. Quant à saint Vincent, il est profondément influencé par les conversions spectaculaires de musulmans qu’il a vues à Rome au cours de sa jeunesse: «Il n’y a rien de nouveau, écrit-il le 28 février 1608 à  son protecteur, Monsieur de Comet, que je puisse vous écrire, fors la conversion de trois familles tartares, qui se sont venues christianiser en cette ville, que Sa Sainteté reçut la larme à l’œil» (I, 17).

Intérêt de saint Vincent pour les pays sous domination musulmane

L’intérêt de saint Vincent pour les pays musulmans pourrait dater de sa captivité en Afrique du Nord entre 1605 et 1607. Il y a un certain temps il était de bon ton de mettre en doute la réalité de cet événement pour relever la psychologie du jeune Landais en recherche de sa réussite sociale ou pour mettre en valeur l’importance de sa transformation intérieure à partir de 16115. Il est vrai que cet épisode reste étrange par certains côtés. Le Frère Ducourneau, secrétaire de saint Vincent, avoue son ignorance totale sur ce sujet (VIII, 513).

De nos jours, cependant, plusieurs auteurs reconnaissent que l’esclavage de saint Vincent à Tunis et son évasion jusqu’à Aigues-Mortes sont tout à fait possibles6. On ne peut oublier qu’il ne s’agit pas d’un simple récit raconté en passant. Le jeune Vincent a écrit plusieurs lettres à ce propos (I, 1 à 17). D’ailleurs, même si sa captivité ne relève pas de la réalité historique, on ne peut que s’étonner du choix d’un tel récit pour expliquer une absence de deux ans. Il aurait pu facilement imaginer une autre excuse comme celle d’une longue maladie. Saint Vincent parle de la Barbarie parce qu’il y trouve un attrait particulier. Cet intérêt sera renforcé par sa nomination d’aumônier général des galères en 1619. Une tradition rapporte que lorsqu’il vient pour la première fois à Marseille en cette qualité il se fait recevoir dans la corporation des Pénitents Blancs de la Sainte Trinité établie à Marseille en 1306 par les Trinitaires et dont les membres s’engagent à contribuer par leurs aumônes à la rédemption des captifs7.

Saint Vincent sera toujours intéressé par les pays dominés par l’Islam. Son premier projet de mission à l’étranger est Constantinople, le centre de l’Empire Ottoman, juste un an après l’approbation définitive de la Congrégation de la Mission par le Pape Urbain VIII. Le 25 juillet 1634, il écrit: «Monsieur l’Ambassadeur de Turquie m’a fait l’honneur de m’écrire et réclame des prêtres de Saint-Nicolas et de la Mission et pense qu’ils pourront plus faire que je n’oserais vous dire» (I, 253). Cet ambassadeur est Henri de Gournay, comte de Marcheville, qui vient de faire bâtir dans l’enceinte de son ambassade deux chapelles. Sujet à la vindicte du kapudan pacha ou grand amiral de la flotte turque, il est obligé d’en détruire une en attendant son expulsion en mai 16348.

Intentions de saint Vincent

Saint Vincent fait même des projets à long terme puisqu’il continue dans cette même lettre à M. Du Coudray à Rome: «amenez quand et vous s’il vous plaît…ce bon enfant maronite si vous pensez qu’il désire se donner à Dieu en cette petite Compagnie; et exercez-vous, s’il vous plaît, en venant, à son grec vulgaire, pour l’enseigner ici, si besoin est; que sait-on?» Saint Vincent a donc déjà des projets d’évangélisation parmi les pays soumis à la puissance musulmane. Son désir de faire enseigner le grec vulgaire annonce l’importance qu’il accordera à l’étude des langues ( V, 228, 358-359; XII, 26-29 et surtout 66- 67).

Son intérêt pour le Proche-Orient se révèle à plusieurs reprises. En 1649, il s’entremet avec Jacques Charon, pénitencier de Paris et membre du conseil de conscience, pour trouver un compromis entre Franciscains et Capucins au sujet de la chapelle consulaire de Saïda (Liban) que ces derniers veulent ériger en paroisse. La rencontre se déroule à Saint-Lazare le 8 janvier 1649. Un concordat est alors signé entre les Pères Romain de Saint-Brieuc et Ambroise d’Auray, d’une part, et Joseph de Sainte-Marie, procureur de Terre Sainte, d’autre part. Les Capucins acceptent d’abandonner leurs droits sur la chapelle tandis que les Franciscains s’engagent à ne pas les troubler dans leur possession actuelle9.

En 1658, c’est encore à saint Vincent qu’un Capucin, le Père Sylvestre de Saint-Aignan, s’adresse pour demander une aide financière en faveur du Liban. Il veut, en effet, faire nommer le Cheikh Abou-Naufal comme gouverneur du Liban. Comme les charges sont vénales, il faut pour cela 12.000 écus. Saint Vincent connaît bien cette méthode avec ses avantages mais aussi avec ses dangers. Il n’est pas prêt d’oublier les multiples avanies du frère Jean Barreau, consul à Alger, dont la dernière date de six mois (VII, 116).

Il expose ses doutes sur l’efficacité d’un tel procédé car, écrit-il, «il y aurait lieu de craindre que ce nouveau gouverneur ne serait maintenu longtemps, ou parce qu’il ne serait pas au gré des Turcs, ou à cause du changement fréquent du grand vizir, qui fait qu’il n’y a rien de stable dans les charges et les emplois qu’il donne, arrivant bien souvent que ce que l’un fait, son successeur le détruit; et selon cela, on ferait une dépense considérable sans beaucoup de fruits» (VII, 326). Malgré ses réticences, saint Vincent lui accorde, semble-t-il, une petite aide. Cela ne suffit malheureusement pas au Père Sylvestre qui se console en faisant nommer en 1663 par Louis XIV Abou-Naufal comme consul à Beyrouth.

Sollicitude particulière de saint Vincent

Cependant saint Vincent est surtout attiré par les pays d’Afrique du Nord, appelés Barbarie. En sa qualité d’aumônier général des galères, il connaît l’affreuse misère des prisonniers qui composent la majorité des chiourmes, qu’ils soient des chrétiens condamnés de droit ou des musulmans réduits en captivité. Son regard va déjà au-delà de la France pour penser aux bagnes d’Alger. Il désire y faire une sorte de mission sous le prétexte d’un rachat d’esclaves (II, 360) et même d’y fonder «une espèce d’hôpital pour les pauvres galériens, et, par ce moyen, avoir le droit de demeurer là» (II, 369). En attendant une telle réalisation il invite ses confrères à faire des missions sur les galères qui se trouvent à Marseille. Le succès est remarquable. Dix Turcs se convertissent et sont baptisés en grande pompe (II, 398).

Le résultat est que la duchesse d’Aiguillon, la nièce du cardinal Richelieu qui a obligé la famille de Gondi à abandonner le généralat des galères au profit  de la sienne, décide saint Vincent à fonder à Marseille, le 25 juillet 1643, une maison de quatre missionnaires pour s’occuper des forçats mais aussi pour s’établir en Barbarie «lors et quand ils le jugeront à propos» (XIII, 300)10. Pour favoriser une telle entreprise elle achète le consulat d’Alger, puis celui de Tunis afin d’y installer plus facilement les missionnaires.

Par une lettre du 25 février 1654, saint Vincent explique le but de cette opération auprès de l’ambassadeur en Turquie, M. de La Haye-Vantelet: «Je vous dirai qu’ayant entrepris depuis 6 ou 7 ans d’assister les pauvres chrétiens  esclaves de Barbarie spirituellement et corporellement, tant en santé qu’en maladie, et envoyé à cet effet plusieurs de nos confrères, qui prennent soin de les encourager à persévérer en notre sainte religion, à souffrir leur captivité pour l’amour de Dieu et à faire leur salut dans les peines qu’ils souffrent.., il a fallu, pour faciliter ce bon œuvre, que du commencement ils se soient mis en pension auprès des consuls, en qualité de leurs chapelains, de crainte qu’autrement les Turcs ne leur permissent pas les exercices de notre sainte religion» (V, 84).

Multiplicité des projets

Si, en fait, seuls les postes d’Alger et de Tunis sont réellement créés, les projets de saint Vincent pour les missions en terre d’Islam restent nombreux. Le consul de France établi à Salé, redoutable repaire de corsaires, non loin de Rabat au Maroc11, constitué surtout par des Morisques expulsés d’Espagne en 1610, réclame un missionnaire (II, 623). Saint Vincent lui envoie, en août 1646, Jacques Le Soudier qui ne va pas plus loin que Marseille car il est supplanté par un Père Récollet (III, 35, 69, 72, 81-82).

Plus tard, la Propagande demande à saint Vincent d’envoyer un missionnaire en Perse. Les discussions se poursuivent de 1643 (II, 413-415) à 1648 (III, 380) sans résultat pratique malgré la bonne volonté de saint Vincent. Ce dernier est prêt pour cela aux plus grands sacrifices. Il n’hésite pas, en mars 1647, à proposer comme candidat à l’évêché de Babylone son assistant Lambert aux Couteaux: «Je vous avoue, Monseigneur, écrit-il à Mgr Ingoli, secrétaire de la Propagande, que la privation de cette personne est m’arracher l’un œil et me couper l’un bras» (III, 158).

Au cours de l’année 1648, saint Vincent envisage lui-même l’envoi de missionnaires en Arabie. Il s’en explique dans une supplique à la Propagande:

«Les trois parties de l’Arabie connues sous le nom d’Arabie Heureuse, Arabie Pétrée et Arabie Déserte, n’ayant pas encore été confiées à aucun Ordre religieux ni à aucun prêtre séculier, pour être évangélisées et ramenées à la foi chrétienne, Vincent de Paul, supérieur de la Congrégation de la Mission, offre d’y envoyer plusieurs de ses prêtres» (III, 336).

Plus tard, en 1656, il est sollicité par la Propagande pour envoyer un prêtre au Liban (VI, 19). Pour y répondre, il songe à y envoyer Edme Jolly pour choisir ensuite Thomas Berthe «qui, à la vérité, n’a pas naturellement tant de gravité», mais qui fait preuve de «beaucoup de prudence et de piété» (VI, 24). Cette affaire n’aura pas de suite. En effet, au même moment, les Jésuites, invités par le Cheikh Abou-Naufal el-Khazen, s’installent dans le Mont-Liban, à Antoura. Par un curieux retour de l’histoire, les Lazaristes les remplaceront en 1783 et y fonderont le Collège Saint-Joseph.

Mission dans les pays musulmans

Ainsi, il faut reconnaître qu’avant la grande mission de Madagascar qui commencera en 1648, la quasi totalité des projets de mission à l’étranger de saint Vincent a pour objet les pays sous domination musulmane. Comment ne pas parler d’un intérêt particulier pour ce qui touche l’Islam? Abelly, le premier biographe de saint Vincent, ne s’y trompe pas quand, après avoir brossé le portrait missionnaire du saint, il parle des missions étrangères organisées par ses soins, en commençant par les missions en Barbarie12.

Saint Vincent a toujours regardé ces missions comme le prolongement normal des missions en France. Dans les règles de la Congrégation de la Mission, il n’est pas question des missions à l’extérieur. La fin de la Congrégation est «de prêcher l’évangile aux pauvres, particulièrement à ceux de la campagne». Mais saint Vincent prend soin d’en donner le sens à sa communauté. Ses conférences à partir de 1658 ont pour but d’assurer l’explication de ces règles. Au cours de l’entretien sur la fin de la Congrégation, le 6 décembre 1658, saint Vincent démontre de façon éloquente que le service des pauvres englobe toutes les missions, même les plus lointaines. «Il y en aura, dit-il, qui contrediront ces œuvres, n’en doutez pas; et d’autres diront que c’est trop entreprendre d’envoyer aux pays éloignés, aux Indes, en Barbarie…N’importe; notre vocation est: Evangelizare pauperibus» (XII, 90). Ces paroles lui tiennent à cœur au point d’y revenir avec fougue en condamnant par avance les esprits démissionnaires. «S’il arrivait qu’on proposât ci-après en la Compagnie d’ôter cette pratique, de quitter cet hôpital, de rappeler les ouvriers de Barbarie, de se tenir ici, de n’aller pas là, d’abandonner cet emploi et de ne courir pas aux besoins éloignés… – saint Vincent est alors si ému à cette évocation qu’il explose – ce seront des esprits libertins, libertins, libertins, qui ne demandent qu’à se divertir, et, pourvu qu’il y ait à dîner, ne se mettent en peine d’autre chose» (XII, 92).

D’ailleurs, saint Vincent, malgré les pressions multiples faites de l’extérieur, malgré les instances de certains de ses confrères, malgré les pertes d’argent, le manque de personnel, les avanies de toutes sortes et certains moments de découragement (par exemple VI, 331, et VII, 230), se refusera d’arrêter les missions en Barbarie. Il ne manque pas, d’ailleurs, de raviver à ce sujet le zèle de ses missionnaires: «Qui est-ce qui ne s’offrirait pour Madagascar, pour la Barbarie, pour la Pologne et pour ailleurs où Dieu se plaît d’être servi par la Compagnie?» (XII, 241, ou XI, 411).

Considération de saint Vincent pour les musulmans

Saint Vincent connaît et respecte l’Islam. Les mots qu’il emploie vis-à-vis des Turcs ne sont pas méprisants en général. C’est pourtant l’époque où la dénomination de Turc est une des plus grandes injures si l’on en juge par l’énumération qu’en donne Sganarelle dans le Don Juan de Molière: «Le plus grand scélérat…un enragé, un chien, un diable, un Turc!»

Malgré les terribles épreuves que doivent subir Jean Barreau ou Philippe Le Vacher de la part des Turcs, saint Vincent n’emploie contre ces derniers aucune formule infamante. Il va même jusqu’à reconnaître que les avanies survenues sont parfois provoquées par le manque de prudence de ses confrères. Il écrit, le 22 juin 1657: «Le Consul de Tunis (Martin Husson) a été renvoyé en France par le dey et celui d’Alger (Jean Barreau) mis en prison par la douane, et tout cela sans sujet, mais non pas sans prétexte» (VI, 330). Il est vrai qu’il reconnaît en même temps la difficulté d’échapper à de telles avanies suscitées par la rapacité et la versatilité des maîtres des lieux comme il s’en explique auprès du Frère Barreau: «Le rétablissement de l’ancien bacha vous fait appréhender avec sujet qu’il vous traite avec la même rigueur que par le passé, et que les divers présents qu’il vous faudra achèvent de vous accabler. Je vous avoue que je suis fort en peine de tant de sujets d’accablement qui vous surviennent, ne voyant pas les moyens de vous en relever, si la Providence ne vous envoie quelque secours extraordinaire» (VI, 7).

Certains auteurs vont jusqu’à affirmer que, si saint Vincent ne parle jamais de sa captivité et s’il essaie, en 1660, de détruire les lettres qui en font mention (VIII, 271), c’est que cette détention y est décrite en termes plutôt bénins et anodins. Le moment est inopportun car on prépare alors une expédition pour délivrer les malheureux esclaves d’Alger. Saint Vincent encourage fortement cette expédition armée contre les Barbaresques. Il se réjouit «de la proposition qu’a faite M. le Chevalier Paul d’aller en Alger pour tirer justice des Turcs» (VII,78) La dernière incise marque bien son point de vue. Il ne s’agit pas de constituer une nouvelle croisade mais de faire mieux respecter les conventions établies et de libérer les esclaves. C’est l’époque où les affaires vont mal entre la France et les pays qui se rattachent à la Sublime Porte. On parle alors «de l’emprisonnement de l’Ambassadeur de Constantinople et du mauvais traitement que les Turcs font aux Consuls d’Alexandrie, d’Alep et de Tripoli» (VII, 259). Au même moment saint Vincent écrit son angoisse à Philippe le Vacher qui se trouve à Marseille:

«Vous ne me dites rien d’Alger ni de Tunis; n’en dit-on rien à Marseille? O mon Dieu, protégez nos pauvres confrères. Je vous prie, Monsieur, de m’en mander quelque nouvelle, si vous en avez» (VII, 396).

Connaissance de l’Islam

On est étonné de la connaissance exacte et parfois approfondie que saint Vincent a de l’Islam. Certes, ses sources d’information ne manquent pas. Les missionnaires d’Alger et de Tunis entretiennent avec lui une correspondance assidue. A l’époque, les supérieurs locaux ont l’habitude d’écrire presque chaque semaine à leur Général (II, 236, 452 ; VII, 249, 504…). Les missives arrivent par paquets à Saint-Lazare (V, 135). On n’hésite pas à faire des doubles (V, 29) et à les envoyer par des voies différentes afin de surmonter les difficultés d’acheminement. Les rapports envoyés sont circonstanciés et parfois assez longs. Saint Vincent est tellement prudent qu’il conseille à l’occasion de coder les lettres. C’est ce qu’il dit à Jean Barreau: «Il est bien à souhaiter que nous ayons un chiffre, si vous en savez l’usage, ou je vous enverrai un» (III, 43).

Les explications ou les précisions sur la religion musulmane ne manquent pas à saint Vincent. Il connaît par une lettre de Julien Guérin de Tunis cette réponse d’un Turc témoin d’une dispute entre chrétiens: «Mon Père, entre nous autres Turcs, il ne nous est pas permis de demeurer trois jours mal avec notre prochain» (III, 225). Il a, de plus, des contacts étroits et nombreux avec d’anciens esclaves. Certains, comme Guillaume Servin et René Duchesne, après leur rachat par Jean Barreau, sont rentrés dans la Compagnie comme frères coadjuteurs (XI, 189, 203).

C’est pourquoi saint Vincent est bien au courant des habitudes musulmanes. Il sait la difficulté de conversion pour un musulman qui risque alors « d’être brûlé tout vif car c’est ainsi qu’ils en usent en ce pays-là » (XI, 307). Il est au courant que les Turcs, comme les Indiens ou les Juifs, ne se découvrent pas, même pour se saluer (XII, 273). Il connaît les jugements transmis par la rumeur publique. Pour convaincre les Dames de la Charité de s’occuper des enfants trouvés dont certains sont vendus par des personnes sans scrupule, il déclare «que c’est être un opprobre à Paris que nous blâmons dans les Turcs, qui est de vendre les hommes comme les bêtes» (XIII, 775).

Estime pour certaines pratiques musulmanes

Chose extraordinaire, saint Vincent ne recule pas à présenter certaines coutumes musulmanes comme des exemples aux Filles de la Charité ou à ses propres confrères. Il n’hésite pas à affirmer: «Les Turcs sont meilleurs que beaucoup de chrétiens» (X, 470). Il s’agit du devoir de se réconcilier et, pour cela, il rapporte la conversation déjà citée de Julien Guérin avec un Turc qui déclare: «Oh! vraiment nous faisons bien autrement, car nous ne laissons jamais coucher le soleil sur notre courroux». Et de conclure: «Voilà ce que les Turcs font. Et par conséquent une Fille de la Charité qui garde quelque froideur sur son cœur contre le prochain sans se mettre en peine de se réconcilier, est pire que les Turcs.» (X, 470).

Quelques mois plus tôt, le 15 novembre 1657, il donnait l’exemple des Turcs pour convaincre les Filles de la Charité de ne pas boire de vin «si ce n’est en cas de maladie, ou qu’il y en eût quelqu’une fort vieille». Voici ce qu’il en dit: «Croyez-moi, mes sœurs, c’est un grand avantage de ne boire jamais de vin. Les Turcs n’en boivent jamais, quoiqu’ils soient dans un pays fort chaud, et s’en portent bien mieux qu’on ne fait ici d’en boire; ce qui fait voir que le vin n’est pas si nécessaire à la vie qu’on croit. Hélas! s’il n’était pas si commun, on ne verrait pas tant de désordres. N’est-ce pas une grande pitié que les Turcs et tous ceux de Turquie, laquelle contient dix milles, qui font 150 de nos lieues, vivent sans cela et que les chrétiens en usent avant tant d’excès!» (X, 360-361). Et saint Vincent en tire la conclusion suivante: «De là vient qu’ils sont si bien composés pour les mœurs, qu’ils ne peuvent pas souffrir qu’une personne parle haut parmi eux».

Ce dernier exemple a déjà été présenté, presque deux ans auparavant, aux Prêtres de la Mission au cours d’une répétition d’oraison: «Vous voyez que, dans certaines villes, comme, par exemple, dans Constantinople, il y a une police… pour visiter et remarquer ceux qui parlent trop haut et font trop de bruit… et, s’ils s’en trouvent quelqu’un qui s’emporte et parle trop haut, sans autre forme de procès et sur le champ, ils le font coucher sur le pavé, étendu, et là lui font donner vingt, trente coups de bâton. Or, ces gens-là, ces Turcs font cela par pure police ; à combien plus forte raison le devons-nous faire, nous autres, par principe de vertu» (XI, 212). Cette présentation nous change des bouffonneries turques dans lesquelles se délecte Molière à la fin du Bourgeois Gentilhomme.

Exemples à suivre

A l’occasion saint Vincent reconnaît à leur juste valeur les gestes charitables accomplis par un non-chrétien. Il rappelle aux Filles de la Charité que le service des malades doit aller jusqu’à «l’assistance des âmes». En effet, il n’y  a rien de spécifiquement chrétien à soigner les corps. «Un Turc, un idolâtre peuvent assister le corps. Voilà pourquoi Notre-Seigneur n’aurait eu que faire d’instituer une Compagnie pour cette seule considération, la nature obligeant assez à cela» (X, 334). Il explique aussi à ses missionnaires qu’il y a une sagesse naturelle partagée universellement: «Ce n’est pas que, dans le monde, il n’y ait des proverbes qui sont bons ; aussi ne sont-ils pas opposés aux maximes chrétiennes, comme celui-ci : « Qui fera bien, bien trouvera» . Cela est vrai ; les païens et les Turcs l’avouent, et il n’y a personne qui n’en demeure d’accord» (XII, 273). Une autre fois, il reconnaît qu’il est naturel de s’entraider à faire le bien : « « Les Turcs mêmes, qui ne connaissent pas Dieu, y sont obligés; et  quand je n’aurais autre enseignement qu’eux, la loi naturelle m’y oblige» (X, 329).

Saint Vincent est encore plus audacieux quand il donne l’exemple des musulmans pour inciter à la récitation du chapelet les Sœurs qu’il encourage en ces termes: « Or, si les Turcs ont quelque sorte de dévotion au chapelet, voyez s’il n’est pas raisonnable que vous ayez grande dévotion à la sainte Vierge». Pour arriver à cette conclusion, il explique l’emploi du chapelet musulman: «Cela (cette dévotion) a été trouvé si beau par les Turcs mêmes qu’ils portent un chapelet quelquefois au col, d’autres en écharpe. Oh, savez-vous comment ils disent le chapelet? Ils ne disent pas, comme nous, le Pater et l’Ave, parce qu’ils ne croient pas en Notre-Seigneur et ne le tiennent pas pour leur seigneur, bien qu’ils le respectent beaucoup, lui et la sainte Vierge, au point que, s’ils entendaient quelqu’un blasphémer contre Notre-Seigneur, ils le feraient mourir. Ils prennent donc leur chapelet: «Allah, Allah; mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi; Dieu juste, Dieu miséricordieux, Dieu puissant» . Ce sont les épithètes qu’ils lui donnent» (X, 621).

On ne peut être plus précis. Saint Vincent connaît le sens du mot Allah. Il sait comment est constitué le chapelet musulman avec ses 99 grains dont chacun épelle un nom de Dieu. Les trois invocations de Dieu juste, miséricordieux et puissant, sont exactes. Plus que cela, il explique de façon très juste la pensée musulmane sur Jésus et la Vierge Marie, alors que le contexte ne le réclame pas. Pour les musulmans, en effet, Jésus est né d’une vierge de façon miraculeuse et ils le respectent tellement qu’ils refusent de croire à sa mort infamante sur la croix (Coran, IV, 156). Quant à Marie, elle est la seule femme dont le nom soit cité dans le Coran qui affirme qu’elle a été purifiée et choisie « de préférence à toutes les femmes de l’univers» (Coran, III, 37).

But de la mission en Barbarie

La connaissance du monde musulman ne rend saint Vincent que plus lucide sur les conditions de vie des chrétiens dans les pays dominés par l’Islam. Il reconnaît que « les Turcs pensent faire sacrifice à Dieu de les persécuter» (VII, 326) et il sait que la conversion des chrétiens «en la religion de Mahomet enflait le courage des Turcs» (V, 85). L’aide qu’il veut apporter aux captifs de Barbarie est à la fois matérielle et spirituelle. Il n’est pas question de faire concurrence aux ordres de rédemption, comme les Trinitaires et les Mercédaires, qui se limitent à racheter les esclaves chrétiens. Il le dit clairement lorsqu’il projette d’envoyer  des missionnaires à Alger (II, 360). Il le redit une quinzaine d’années plus tard au cours d’une répétition d’oraison après avoir évoqué l’Ordre de la Rédemption qui s’occupe du rachat des captifs: «Cela est beau et bien excellent; mais il me semble qu’il y a encore quelque chose de plus en ceux qui non seulement s’en vont à Alger, à Tunis, pour y contribuer à racheter les pauvres chrétiens, mais qui, outre cela, y demeurent, et y demeurent pour racheter ces pauvres gens, pour les assister spirituellement et corporellement, courir à leurs besoins, être toujours là pour les assister» (XI, 437).

C’est ce qu’il disait déjà dans ses avis à Boniface Nouelly et à Jean Barreau (XIII, 306-307) et dans le règlement de vie remis à Jean Le Vacher et à Martin Husson en partance pour Alger (XIII, 363). Saint Vincent reste fidèle à lui-même dans sa vision missionnaire. Pour aider les pauvres, il faut se faire proche d’eux pour les aider matériellement et spirituellement dans leurs misères. En Barbarie, il s’agit d’aider les esclaves dans leur détresse, les réconforter dans leur foi malgré les pressions morales, psychologiques et même physiques pour les faire apostasier, leur rendre espoir en montrant qu’ils ne sont pas oubliés. C’est tout à l’honneur de saint Vincent d’avoir compris, comme par expérience, le désespoir profond de ces esclaves. Les lettres écrites par ces derniers se perdaient soit à cause des difficultés d’acheminement (V, 526-527), soit aussi  que leur propre famille ne désirait pas y donner suite pour des raisons multiples.

Le grand souci de saint Vincent est de permettre à ces esclaves de se faire connaître en s’assurant que leurs lettres arrivent réellement à destination, chargeant souvent les curés des paroisses de remettre eux-mêmes ces lettres afin d’obliger les familles à y répondre.

Saint Vincent ne manque pas d’admirer la foi de ces esclaves et souvent il réclame plus de mansuétude de la part de ses missionnaires devant le laisser-aller et même la conduite scandaleuse de certains, révoltés par leur infortune. Ses conseils à Philippe Le Vacher, à la nature un peu trop impétueuse, sont claires et révèlent une connaissance peu banale de l’état d’esclavage: «Surtout, lui écrit-il, il ne faut pas entreprendre d’abolir si tôt les choses qui sont en usage parmi eux (les esclaves), bien que mauvaises…Je vous prie de condescendre autant que vous pourrez à l’infirmité humaine; vous gagnerez plutôt les ecclésiastiques esclaves en leur compatissant que par le rebut et la correction. Ils ne manquent pas de lumière, mais de force» (IV, 121). A l’occasion, saint Vincent fait l’éloge de certains martyrs, comme celui du jeune Marjorquin Pierre Borguny brûlé vif à Alger pour être revenu à la foi chrétienne. Son corps sera ramené à Paris en 1657 par les soins de Philippe Le Vacher. Saint Vincent en parle dans ses lettres (V, 341-342) et dans ses entretiens (XI, 389-392).

Mission auprès des musulmans

Cependant l’intérêt missionnaire de saint Vincent ne s’arrête pas aux seuls esclaves. Il pense aussi aux musulmans. Il est vrai qu’il montre une extrême prudence et qu’il donne, sur ce point, des ordres précis à ses missionnaires. «Ils s’assujettiront, dit-il, aux lois du pays, hors la religion, de laquelle ils ne disputeront jamais, et ne diront rien pour la mépriser» (XIII, 307, 364). Il sait bien, en effet, que, dans les pays musulmans, «il n’est pas loisible de parler contre la religion de Mahomet, sur peine de vie» (II, 415). Il rappelle à l’ordre Philippe Le Vacher enclin à un zèle parfois intempestif: « Vous avez un (autre) écueil à éviter parmi les Turcs et les renégats: au nom de Notre-Seigneur, n’ayez aucune communication avec ces gens-là…Il est plus facile et plus important d’empêcher que plusieurs esclaves ne se pervertissent, que de convertir un seul renégat. Un médecin qui préserve du mal mérite plus que celui qui le guérit» (IV, 121-122).

Saint Vincent se refuse à toute prédication intempestive. Pourtant l’époque n’est pas loin où certains missionnaires, en particulier parmi les fils de saint François, recherchaient hardiment le martyre. Tel, à Constantinople, le capucin saint Joseph de Leonessa qui appartenait au monastère de Saint-Benoît, aujourd’hui occupé par les Lazaristes, et qui, en 1587, force la porte du sérail pour aller convertir le sultan Murad III. Libéré miraculeusement après de multiples tortures, il meurt doucement en Italie en 161213. Saint Vincent a dû en entendre parler par ses confrères qui firent la mission à Leonessa (VIII, 31, 127). Joseph de Leonessa fut béatifié en 1737, six jours après la canonisation de saint Vincent.

Est-ce dire que ce dernier s’oppose à tout contact missionnaire avec le milieu musulman? En fait, s’il s’y refuse directement, ce n’est pas par principe mais simplement par prudence. On ne pouvait pas remettre en cause la mission auprès des pauvres esclaves pour quelques conversions parfois aléatoires. C’est ce que dit saint Vincent à Philippe Le Vacher en lui demandant de modérer son ardeur (IV, 122). Cependant, si à l’occasion une conversion se présente, saint Vincent n’élève aucune critique malgré les inconvénients qui puissent s’en suivre, comme ce qui est arrivé avec le fils du bey de Tunis. Il écrit à Antoine Portail : « M. Guérin, de Tunis, travaille toujours avec grande bénédiction. Il a échappé un grand danger à suite de la conversion du fils du roi, qui, s’étant sauvé avec cinq ou six de sa suite, se sont allés faire baptiser en Sicile; et le pauvre M. Guérin, contraint à demeurer fermé un mois durant, sur le soupçon qu’on avait qu’il y eût contribué, en sorte qu’il attendait d’heure à autre qu’on le vînt prendre pour le faire brûler; à quoi il était tout résolu» (II, 622). Saint Vincent recommande seulement la plus grande discrétion. Il en donne la raison dans une lettre à Jean Barreau à Alger. Il lui conseille «de ne jamais écrire ni parler des conversions de delà, et qui plus est, de ne pas tenir la main à celles qui se font contre la loi du pays. Vous avez sujet de craindre que quelqu’un ne feigne cela pour exciter une avanie» (III, 42).

Il est même prêt à accueillir un converti dans sa communauté, fidèle en cela à sa pratique de regarder tout événement comme un signe de Dieu. C’est ce qu’il dit à Edme Jolly, supérieur à Rome: «C’est chose fort nouvelle qu’un Turc soit reçu à l’état ecclésiastique, et encore plus qu’il soit admis dans une communauté. Néanmoins il peut y avoir quelque exception dans la règle générale qui exclut telles sortes de gens de nos saints ministères; et celui qui vous demande d’entrer en notre compagnie pour y être fait prêtre peut être en de telles dispositions que ce serait bien fait de le recevoir» (VII, 377).

Dimension universelle de la mission

Pour saint Vincent, la mission est une. L’évangélisation doit s’adresser aussi bien aux chrétiens pour les renforcer dans leur foi qu’à ceux qui ne connaissent pas encore la religion chrétienne pour les appeler à la conversion. Les missionnaires de Barbarie ont à s’occuper de tout le monde en tenant compte de certaines priorités. Saint Vincent cite, au sujet des Turcs, le récit «d’un prêtre de la Mission envoyé pour la conversion des infidèles» (X, 470). On ne peut être plus explicite. Souvent il met sous le nom de pauvres tous ceux qui ont besoin de son ministère, chrétiens ou non. «C’est la vérité, Monsieur, écrit-il à Etienne Blatiron, que ceux-là feront bien aux pays étrangers à l’égard des pauvres et des captifs s’ils se plaisent à faire ici les mêmes choses auprès des malades et des affligés» (III, 337).

Il s’en explique de la même façon à Jacques de La Fosse qui hésite à s’occuper des Filles de la Charité: «La vertu de miséricorde ayant diverses opérations, elle a porté la Compagnie à différentes manières d’assister les pauvres; témoin le service qu’elle rend aux forçats des galères et aux esclaves de Barbarie» (VIII, 238). Et quand il parle de «la conversion des nations pauvres», il pense explicitement aussi bien aux Indes, au Japon qu’à la Barbarie (XI, 291).

L’intérêt de saint Vincent pour les pays musulmans trouve sa source dans une attirance personnelle mais aussi dans des raisons théologiques car, à plusieurs reprises, il rappelle que le Pape «a pouvoir d’envoyer tous les ecclésiastiques par toute la terre, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes» (II, 51.Voir aussi III, 154, 158, 182; XI, 421). Selon lui, la reconnaissance officielle de la Congrégation de la Mission par le Saint-Siège exige d’avoir une vision universelle de la mission. «Notre vocation, rappelle saint Vincent, est d’aller non en une paroisse, ni seulement en un évêché, mais par toute la terre» (XII, 262).

Préoccupé par le développement des hérésies, en particulier par l’hérésie protestante, il se demande aussi, en fonction d’une certaine théologie de l’histoire, si l’avenir de la chrétienté ne résiderait pas dans les pays non chrétiens.

« Qui nous assurera, confie-t-il à Jean Dehorgny, que Dieu ne nous appelle point présentement en Perse?…Que savons-nous si Dieu ne veut pas transférer la même Eglise chez les infidèles, lesquels gardent peut-être plus d’innocence dans leurs mœurs que la plupart des chrétiens, qui n’ont rien moins à cœur que les saints mystères de notre religion? Pour moi, je sais que ce sentiment me demeure depuis longtemps » (III, 154. Cf. III, 35, et XI, 309).

Théologie pastorale de saint Vincent

La volonté missionnaire de saint Vincent est soutenue et éclairée par une pédagogie adaptée. On ne peut l’oublier, sa théologie pastorale est basée sur le mystère de l’Incarnation. Le premier avis qu’il donne aux missionnaires qui se rendent à Alger et à Tunis s’y rapporte: «Ils doivent avoir une particulière dévotion au mystère de l’Incarnation, par lequel Notre-Seigneur est descendu sur la terre pour nous assister dans notre esclavage, dans lequel l’esprit malin nous tient captifs» (XIII, 306). Il est donc normal que leur mission soit principalement d’aider spirituellement et corporellement tous les esclaves chrétiens. Nous retrouvons là l’intuition première de saint Vincent selon laquelle la meilleure façon de combattre l’hérésie dans les campagnes françaises est de renforcer les fidèles dans leur propre foi. Pour cela il est nécessaire de faire preuve de prudence et de patience. Saint Vincent recommande à Jean Barreau «d’user de toutes les précautions imaginables pour ne donner sujet aux Turcs de le tyranniser» (VI, 135).

D’autre part, le missionnaire ne peut se croire responsable de tout, en dehors de son propre zèle. Saint Vincent rappelle à Philippe Le Vacher qu’il est envoyé à Alger pour soulager les captifs. Cependant, lui dit-il, «vous n’êtes pas responsable de leur salut, comme vous pensez» (IV, 120). Il rassure de la même façon le frère de ce dernier, Jean, qui se trouve à Tunis: «Dieu ne demande pas de vous que vous alliez au delà des moyens qu’il vous donne» (VII, 506). Dans d’autres occasions, s’il est impossible d’agir ou de réussir, il recommande de s’en remettre à Dieu. C’est ce qu’il conseille à Jean Barreau: «Il nous faut demeurer en paix, en adorant la puissance de Dieu par notre faiblesse» (VI, 7). Ou encore:

«Après que vous avez fait ce que vous avez pu pour empêcher qu’il se  pervertisse aucun chrétien, il faut se consoler en Notre-Seigneur, qui pourrait empêcher ce malheur et qui ne le fait pas» (V, 31).

Pédagogie missionnaire de saint Vincent

Ceci dit, le but d’un missionnaire est de convertir tout homme à la foi catholique. Saint Vincent, dans la ligne tracée par saint François de Sales, reconnaît que la religion chrétienne n’est pas partagée par tous mais il se refuse de l’imposer par force. Une religion d’amour ne peut se répandre que par persuasion. Affrontée depuis sa plus jeune enfance aux tensions provoquées par le protestantisme, il a le sens de la pluralité religieuse et le respect des consciences. C’est pourquoi il demande à ses missionnaires d’éviter toute polémique ou tout geste qui pourrait être mal interprété. La conduite qu’il leur dicte est claire. Rappelons ce qu’il leur prescrit: «Ils s’assujettiront aux lois du pays, hors la religion, de laquelle ils ne disputeront jamais, et ne diront rien pour la mépriser» (XIII, 307). On pourrait reprendre pour la mission auprès des musulmans ce que dit saint Vincent au sujet des protestants. «Qu’ils se souviennent, écrit-il aux missionnaires de Richelieu, qu’ils ne vont pas là pour  les hérétiques, mais que c’est pour les pauvres catholiques, et que, si néanmoins, chemin faisant, l’occasion d’instruire quelqu’un se présente, qu’ils le fassent doucement et humblement, montrant que ce qu’on leur dit vient des entrailles de compassion et de charité et non d’indignation» (I, 429).

Saint Vincent parle d’expérience. «Je n’ai jamais vu, ni su, avoue-t-il, qu’aucun hérétique ait été converti par la force de la dispute, ni par la subtilité des arguments» (XI, 66). La raison en est que «l’on ne croit point un homme pour être bien savant, mais pource que nous l’estimons bon et l’aimons» (I, 295). C’est pourquoi la première évangélisation est celle du témoignage. Le missionnaire peut faire beaucoup en effectuant le bien qui se trouve à sa portée. Saint Vincent croit à la valeur de l’exemple. C’est la base de sa théologie missionnaire ancrée dans le mystère de l’Incarnation. Il faut imiter le Christ qui «commença à faire, et puis à enseigner». Cette maxime marque l’introduction des Règles communes des Prêtres de la Mission et en constitue l’originalité. Au supérieur de Marseille, Firmin Get, qui commençait à douter de la valeur du travail en Barbarie, saint Vincent écrit : « Et quand il n’arriverait autre bien de ces stations que de faire voir à cette terre maudite la beauté de notre sainte religion, en y envoyant des hommes qui traversent les mers, qui quittent volontairement leur pays et leurs commodités et qui s’exposent à mille outrages pour la consolation de leurs frères affligés, j’estime que les hommes et l’argent seraient bien employés» (VII, 117).

Ainsi, chaque fois que le bien réalisé est reconnu comme tel, saint Vincent ne manque pas de s’en réjouir. «Nos gens de Barbarie, écrit-il le 28 août 1654 au supérieur de Varsovie, sont à telle édification, par la miséricorde de Dieu, que le bacha de Tripoli en Barbarie, demande qu’on lui donne quelqu’un qui fasse comme eux, et se propose même d’en écrire au roi» (V, 178). Ou encore, au cours d’une conférence, il raconte, en parlant de Jean Le Vacher: «Etant de retour à Tunis, le dey, quoique barbare, lui dit qu’il gagnait le ciel en faisant tant d’aumônes…Vous voyez qu’il est cause que les infidèles mêmes respectent notre religion» (XI, 449). Et de continuer: «Ce que m’a assuré aussi M. Philippe Le Vacher, son frère, à qui demandant comment les Turcs faisaient pour notre religion, il m’a dit que, pour les choses spirituelles, ils étaient trop grossiers et qu’ils n’en sont nullement capables, mais que, pour les choses et cérémonies extérieures, ils les respectaient et honoraient, jusque-là même que de prêter de leurs tapisseries pour nos solennités»14. (XI, 449).

La conclusion qu’en tire saint Vincent reste d’actualité. «Ô Sauveur! s’écrie-t-il, ô prêtres de la Mission! ô nous tous de la Mission! nous pouvons ainsi faire respecter notre sainte foi en vivant selon Dieu, en imitant ce bon M. Le Vacher» (XI, 449).

P. Yves DANJOU, CM 🔸

Le but d’un missionnaire est de convertir tout homme à la foi catholique. Saint Vincent, dans la ligne tracée par saint François de Sales, reconnaît que la religion chrétienne n’est pas partagée par tous mais il se refuse de l’imposer par force. Une religion d’amour ne peut se répandre que par persuasion.

Pour citer l’article :

Danjou, Yves C.M. (1999) “Saint Vincent de Paul et l’Islam,” Vincentiana: Vol. 43: No. 4, Article 35. Available at: http://via.library.depaul.edu/vincentiana/vol43/iss4/35

Notes :

1. Ce texte reprend en partie mon article publié sous le même titre dans le « Bulletin des Lazaristes de France », n° 98, en février 1985.

2. Les chiffres dans le texte renvoient à P. Coste, «Vincent de Paul. Correspondance, Entretiens, Documents», 14 volumes, Paris, 1920-1925.

3. Pascal, «Œuvres complètes», Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1954, p. 1192-1193.

4. L. Chierotti, «Il catechismo malgascio del 1657» Vincentiana, n°3, 1990, p. 326.

5. Un des premiers auteurs à mettre en doute la véracité de l’esclavage de saint Vincent est A. Rédier, «La vraie vie de Saint Vincent de Paul», Paris, 1927. Sa thèse est reprise et développée par P. Grandchamp, «La prétendue captivité de Saint Vincent de Paul à Tunis », tiré à part, Tunis, 1928-1929, texte réédité en 1965 dans les Cahiers de Tunisie.

6. Citons, à la suite de G. Turbet-Delof qui a réfuté les arguments de Grandchamp dans son article «Saint Vincent de Paul a-t-il été esclave à Tunis?», Revue d’Histoire de l’Eglise de France, LVII, n° 161, juillet- décembre 1972, p. 331-340, P. Miquel, «Vincent de Paul», Fayard, 1996. B. Pujot, «Vincent de Paul, le précurseur», Albin Michel, 1998. R. Wulfman, «Charité publique et finances privées: Monsieur Vincent, gestionnaire et saint», Presses Universitaires du Septentrion, 1998. B. Koch, «St Vincent, expert en procédure», Bulletin des Lazaristes de France, n° 168, avril 1999, p. 93-110.

7 H. Simard, «Saint Vincent de Paul et ses œuvres à Marseille», Lyon, Vitte, 1894, p. 19.

8 R. Mantran, «Istanbul dans la seconde moitié du XVII° siècle», Maisonneuve, 1962, p. 553-554.

9 G. de Vaumas, «L’éveil missionnaire de la France au XVII° siècle», Bloud et Gay, 1959, p. 330.

10 En 1659, saint Vincent expliquera l’importance stratégique de la maison de Marseille: «Elle est sur le passage et à mi-chemin de Rome; c’est un port de mer où l’on s’embarque pour l’Italie et le Levant, et partant très commode pour la Compagnie. Elle a soin du salut et du soulagement des pauvres forçats, sains et malades, et fait les affaires des esclaves de Barbarie» (XII, 149).

11 Ces corsaires n’hésitent pas à faire des raids jusqu’en Islande. En 1627, ils mettent à sac la ville de Reykjavik (cf. Bartolomé et Lucile Bennassar, «Les chrétiens d’Allah. L’histoire extraordinaire des renégats, XVI° et XVII° siècles», Perrin, 1989, p. 397 et suivantes).

12 P. Coste, par contre, dans sa bibliographie «Le grand saint du grand siècle, Monsieur Vincent», Desclée de Brouwer, 1931, 3 vol., traite la mission en Barbarie comme une simple œuvre qu’il situe dans le prolongement des mendiants, des prisonniers et des galériens.

13 Article «Joseph de Leonessa», dans l’encyclopédie Catholicisme, tome VI, colonne 1002.

14 Saint Vincent reconnaît à juste titre l’importance des solennités religieuses et des chants liturgiques comme expression de la foi chrétienne. Il met sa libération de son esclavage à Tunis sur le compte «de quelques louanges chantées en la présence» d’une des femmes de son maître (I, 10). Nous savons encore actuellement comment les liturgies orientales, avec leurs chants et leur culte plein de grandeur, peuvent avoir une influence profonde sur certains musulmans.

Institué lecteur et acolyte à Villepreux (24 janvier 2018) : invité à tenir liés les deux aspects du charisme vincentien dans l’exercice des ministères

Institué lecteur et acolyte à Villepreux (24 janvier 2018) :

Invité à tenir liés les deux aspects du charisme vincentien dans l’exercice des ministères

Un temps favorable pour Dieu

Au cours de la célébration eucharistique clôturant officiellement l’année jubilaire de 400 ans du charisme vincentien, j’ai eu la grâce d’être institué lecteur et acolyte. Quand je médite à toutes les grâces que Dieu ne cesse de me combler, je me rends compte combien l’institution de ces ministères ne fut pas la moindre de ces grâces.

En effet, il y a un peu plus de cinq ans que je désire être institué lecteur et acolyte. Ce désir remonte de mes années de formation en théologie, quand je cheminais encore dans la toute jeune congrégation des Travailleurs Missionnaires. Le désir était simplement motivé par la logique humaine qui, souvent, ne tient compte que de l’ordre établi des choses. Pour mon cas, il s’agissait de tenir compte des habitudes de la formation des futurs prêtres. Il était tout à fait normal qu’après la première année de théologie le candidat prêtre demande à être institué lecteur ; et après la deuxième année c’est l’acolytat. J’étais donc convaincu que cela devrait être la suite logique de ma formation. Je ne pensais pas que Dieu pouvait disposer autrement ; parce que les chemins de Dieu ne sont pas ceux des hommes (Cf. Is 55,8). Quand il s’est avéré que je ne pouvais pas être institué ni lecteur ni acolyte à cause de la situation juridique de mon ancien institut, j’ai compris qu’il me fallait encore apprendre à me laisser guider par l’Esprit de Celui qui m’appelle. Ne s’agissait-il pas de travailler à sa moisson que j’étais appelé ? Si c’est bien le Christ qui appelle qui il veut, quand il veut et pour l’envoyer où il veut, il me fallait donc attendre le temps favorable.

Le temps favorable a été la clôture de l’année jubilaire de 400 ans du charisme vincentien à Villepreux. Le cadre de l’institution de mes ministères m’a montré que Dieu voulait me combler des grâces que je n’aurais jamais pu imaginer. Je suis institué dans la Congrégation de la Mission, entouré de presqu’une quarantaine de confrères dont le Supérieur général, dans la joie de clôturer une année jubilaire si riche en événements ayant contribué à raviver la flamme du charisme vincentien. Ce fut donc pour moi une grande joie et un grand encouragement pour mon cheminement vocationnel. Mon institution en tant que lecteur et acolyte fut un prolongement des bénédictions reçues durant l’année de grâce du jubile de 400 ans du charisme vincentien. C’est l’année durant laquelle j’ai fait mon Séminaire Interne et prononcé mon Bon propos ; c’est encore au cours de cette année que j’ai eu la joie de vivre le grand événement du symposium à l’occasion de la célébration du même jubile au niveau mondial, avec toute la Famille vincentienne autour de notre Saint Père à Rome.

 

Les grâces reçues pour une mission et pour un engagement

Si j’ai beaucoup bénéficié de toutes ces grâce, c’est en même temps une mission que j’ai reçue et un engagement que j’ai pris. En effet, une relecture de l’institution de mes ministères me permet de dire que la Divine Providence a voulu que je sois institué lecteur et acolyte à Villepreux, ce haut lieu vincentien où les deux aspects du charisme vincentien, à savoir la mission et la charité, se sont rencontrés pour la première fois. Comment ne pas voir dans l’exercice de mes ministères une invitation à tenir ensemble ces deux aspects ? C’est d’ailleurs ce que m’a rappelé notre Visiteur dans son exhortation le jour de l’institution. En tant que lecteur, c’est la Parole de Dieu que je suis invité à méditer et à vivre d’Elle, à lire et à transmettre ; ainsi accomplirai-je la mission d’annoncer la Bonne Nouvelle à travers les différents services qui me sont confiés. Et en tant qu’acolyte, en même temps que je sers la table eucharistique, je suis aussi invité à servir « la table quotidienne qui rassemble les confrères dans la fraternité ». Plus encore, je suis invité à servir « la Table du Frère qui rassemble les personnes en difficultés et qui ont faim d’une parole et d’une présence. »[1] En plus des engagements liés aux ministères mineurs auxquels je suis institué, j’ai un devoir d’être témoin de tous les bienfaits de Dieu reçus durant l’année jubilaire. ; c’est d’ailleurs ce qui, quelques fois, fait naître en moi un sentiment de peur parce que « à qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup. » (Lc 12,48) Cependant, ma peur est vaincue par le fait que je ne suis pas seul, je suis soutenu et encouragé par mes confrères qui m’aiment. C’est pourquoi il ne me reste qu’à rendre grâce à Dieu qui se choisit les plus faibles, qui comptent sur Lui, afin de les combler de sa force et de faire d’eux les instruments entre ses mains.

Gaspard NTAKIRUTIMANA, CM 🔸

Ce fut donc pour moi une grande joie et un grand encouragement pour mon cheminement vocationnel. Mon institution en tant que lecteur et acolyte fut un prolongement des bénédictions reçues durant l’année de grâce du jubile de 400 ans du charisme vincentien.

NOTE :

[1] Exhortation du Père Christian MAUVAIS, CM, Visiteur de la Province de France, lors de l’institution des ministères mineurs à M Gaspard NTAKIRUTIMANA, CM, Villepreux, le 24 janvier 2018.

Être l’Église et célébrer l’Espérance. 3e et dernière partie

Être l’Église et célébrer l’Espérance.

3e et dernière partie

Réflexion donnée aux prêtres et diacres (et leurs épouses) lors de la récollection diocésaine de Carême. Diocèse d’Amiens. Maison des Petites Soeurs des Pauvres, 15 février 2018

… et célébrer l’espérance

 

Faire naître l’Église, c’est avoir toujours l’entêtement de faire naitre des communautés d’Église avec l’espoir qu’on ne peut rien contre cet élan. Car l’Espérance est spécifique de la tradition chrétienne.

La théologie c’est l’amour qui nait de l’honnêteté et de la fidélité. Face au monde souffrant, c’est affronter la vérité de la réalité. Les yeux ouverts et le cœur prêt à répondre comme le Christ à la souffrance, avec des entrailles de miséricorde. Une théologie centrée sur la miséricorde comme réaction à la souffrance de l’autre, à la manière du samaritain, à la manière de Jésus. Une miséricorde vigoureuse, agissante, qui correspond par la foi et l’espérance au Dieu de la vie qui promet la justice et la vérité. La théologie éclaire et permet la miséricorde mais elle doit s’exercer de telle façon qu’elle soit l’expression de la miséricorde de Dieu. On ne peut alors ignorer la notion de péché tant personnel que structurel dont la principale caractéristique est peut-être celle d’ôter de la vie à d’autres. Le Christ exige un engagement radical. Avec des conséquences concrètes, parfois même la persécution. Notre foi en la résurrection du Christ nous permet d’affirmer que nous croyons en un Dieu de la Vie qui triomphe de la mort. Les pauvres crucifiés, punis car exclus du système et défigurés paradoxalement apportent de la lumière à notre monde.  C’est impossible à expliquer, il faut en faire l’expérience. Que cela se fasse chair en nous. (Ste Bernadette : je ne suis pas chargée de vous le faire croire, mais si de vous le dire…)

 

La compassion humanise

Des personnes souffrent de se sentir indignes ou traitées sans dignité. Et avec l’indignité va la peur. Mais il y a aussi une sainteté dans ce monde globalisé. Une sainteté des personnes, de celles qui veulent survivre et s’aident mutuellement.

La majorité des êtres humains n’a pas droit à la parole. Le monde ne cherche pas à nommer les personnes. On donne des noms aux comètes, aux météorites, aux ouragans. Mais connaissons-nous le prénom des mendiants aux portes de nos églises ? Sans nom, sans existence il n’y a rien à faire. Aucune interpellation n’est possible.

Ne pas nommer est un acte anti divin, Parce que Dieu est celui qui nomme. Et en nommant, il donne la vie. Donner la vie pour aider l’autre, pour le faire exister, pour l’aimer est signe d’un amour plus grand, plus fort.

Le christianisme, d’une religion sensible à la souffrance s’est converti peu à peu en une religion du péché. Le péché est un esclavage, nous n’y échappons pas ! Prenons l’exemple de la femme adultère qu’ils vont lapider. Elle est adultère ! D’abord ils vont la lapider. Et là est sa souffrance !  Et après vient son péché. Mais au lieu de regarder sa souffrance d’abord, les présents voient son péché. Seul Jésus voit d’abord sa souffrance ! Bien sûr, il faut accueillir le pécheur, reconnaître le péché et sauver la personne. Qu’est ce qui permet de réagir face à la crise, l’oubli, l’insulte ? La miséricorde.  La miséricorde n’est pas une recette, ni un sentiment mais une intuition, une réaction face à la souffrance de l’autre.

Jésus était sensible à la souffrance. Il semble qu’il ne pouvait pas voir un aveugle, un muet, une femme courbée ses entrailles se nouaient et il lui fallait agir. Mettre les pauvres au cœur du christianisme coûte. S’ils ne sont pas au centre de nos projets, ils sont dans un coin. Et de là à les exclure, il n’y a qu’un pas. Mais les mettre au centre de quoi ? Nous recherchons le succès comme critère d’évangélisation.  Nous recherchons le pouvoir sans même nous en rendre compte souvent. Or les pauvres n’ont pas de succès dans le monde. Partager un peu la douleur des pauvres nous donne la force. On peut prendre peur, s’en aller loin.  Et si nous mettions nos forces dans Jésus de Nazareth ? Donner la vie pour aider l’autre, pour l’aimer est le signe d’un amour plus grand, plus fort !

Le dernier mot de notre réalité est la bonté. C’est croire qu’en réalité là où le mal a le pouvoir, la bonté a ce pouvoir. Elle peut gagner. Quand ? Comment ?  that is the question….

Jésus agissait et cela produisait de l’admiration.  Le pouvoir du mal peut être vaincu et cela donne de l’espoir. Nous ne sommes pas condamnés à l’échec, c’est ce que le Christ irradiait. La folie, c’est que la vérité et le salut viennent d’un crucifié.  Dans sa dernière semaine de vie, le Christ apparait troublé. Malgré tout il pose un acte d’amour : Il célèbre la Cène. Il ne désespère pas.

  • Qu’est ce qui me donne espoir ? pas de l’optimisme, mais l’espérance.
  • Qu’est ce qui m’empêche de désespérer ?

La vérité

Être vrai génère l’espérance. Dans un monde où le mensonge prédomine, une parole vraie nourrit l’âme. Emmaüs : « notre cœur n’était-il pas brulant ??? »

Souvent nous tuons la vérité. Nous ne lui permettons pas de surgir. Et cela noircit nos cœurs. La lucidité nous manque. La réalité est déformée. Dieu est caché. Et surgissent différents maux : le mensonge, l’ingratitude. Quand la vérité éclate, la lumière surgit de nouveau. Les différents pouvoirs peuvent tuer la vérité. Je pense à Monseigneur Romero, saint Romero d’Amérique comme le proclament les chrétiens d’Amérique Latine. Monseigneur Romero cherchait à faire parler la réalité de ce qui se passait au Salvador, son pays. Et comme on ne laissait pas parler les faits, il a parlé pour eux. Et pour cela il a été tué. Quand quelqu’un dit la vérité il reste toujours l’espérance. C’est bien pour cela que son peuple puis l’Amérique Latine toute entière l’a proclamé saint immédiatement après sa mort. Saint Roméro d’Amérique.

 

L’honnêteté face à la réalité

Laissons Dieu être Dieu. Ne manipulons pas la réalité pour l’ajouter à nos désirs. Laissons les choses être ce qu’elles sont ou… changeons-les !

Grande est la tentation de modifier la réalité et de la rendre conforme à ce que nous voulons qu’elle soit ou comme il nous plait de la montrer.

Par exemple que se passerait-il si l’église disait : « nous avons éduqué dans le pays ceux qui détiennent le pouvoir. Sans aucun doute, depuis notre bonne volonté, en nous trompant peut-être. Et nous désirons en demander pardon. Nous nous efforcerons pour que cela ne se reproduise pas. Nous chercherons à éduquer différemment. En plaçant les pauvres au centre, au cœur, au fondement de nos préoccupations. Et dites-nous si nous avançons, aussi petits soient les pas que nous donnons. » Sûr que cela rendrait l’espérance à bien des personnes. L’espérance ne se mesure pas au succès mais à la force de cette conviction.

La liberté

La personne libre est celle pour qui rien n’est obstacle au bonheur. La réalité tend à nous rendre esclaves. L’amour propre et l’égoïsme aussi. Nous voulons souvent faire le bien et nos limites nous en empêchent. Les institutions humaines développent des espoirs. Pas l’espérance !

Quand nous croisons des personnes capables de faire le bien, même au risque d’y laisser leur vie, cela crée l’espérance ! Beaucoup ont des perspectives et des horizons infinis. Les pauvres non, parce que pour eux vivre est une course d’obstacles. Et malgré tout, il existe des personnes pauvres pour qui aucun obstacle ou rien ne peut les empêcher de faire le bien. Nous en connaissons tous….

La joie

Nous divertir est relativement facile. Divertir pour échapper à la routine. Mais cela entraîne parfois l’ennui. Ce qui s’oppose à la joie, c’est la tristesse ! La joie, c’est de vivre la relation avec d’autres.

Le service

L’espérance nait aussi de gens serviables, heureux de rendre service. « La solidarité est la tendresse des pauvres » Pedro Casaldaliga.

Se pencher, laver les pieds. La solidarité c’est se porter les uns les autres, donner chacun le meilleur de ce qu’il est et de ce qu’il a. C’est être prêt à recevoir de l’autre le meilleur de ce qu’il peut donner. C’est ne pas se croire si petits, si médiocres pour n’avoir rien à donner. Ni se croire si arrogants pour n’avoir rien à recevoir. Être communauté, c’est fondamentalement cette double attitude : donner et recevoir, se nourrir les uns des autres.

Les talents

Le talent chrétien porte en lui une certaine folie. Nous vivons dans un monde qui nous impose une civilisation de la richesse. Mas cette civilisation ne nous permet pas de nourrir toute la planète. Et elle ne nous rend pas civilisés. Pire, elle nous en empêche !

Ellacuria proposait une civilisation de la pauvreté. Pas la misère ! Une austérité partagée. Et donc une civilisation de la pauvreté où les besoins vitaux sont satisfaits et d’où émerge l’immense spiritualité des pauvres. Cette spiritualité quand les pauvres donnent le meilleur d’eux-mêmes. Par la solidarité, l’accueil, le pardon. La spiritualité est l’esprit dans lequel se vit le matériel.

 

La prière

Quelque chose qui nous dépasse mais ne nous anéantit pas. Nous nous sentons petits mais dans la joie. Elle nous nomme pour nous bénir. La bénédiction est toujours un cadeau, on ne peut pas la marchander. Ou sinon elle devient appropriation. Vivre la vie comme une bénédiction, c’est comprendre qu’elle ne m’appartient pas.

Nous n’avons pas inventé le monde et nous ne pouvons pas détruire une si belle création. Nous n’en avons pas le droit. Nous pouvons manipuler, mais quelque chose de Dieu reste indéfini. Prier, c’est entrer en harmonie, connaître, le connaître Lui.

Il y a une réalité dans laquelle Dieu se rend présent. En tout.  Cette réalité que nous ne pouvons pas réduire se convertit en présence de Dieu. Dans le pauvre Dieu surgit. Dans le peuple crucifié Dieu surgit.

Le mystère

Ce que nous vivons est un mystère. Et aucune intelligence ne peut l’englober.

Quand nous sommes à bout, il y a toujours un point d’appui, et malgré notre arrogance nous ne pouvons soumettre, ni même rapetisser le mystère de Dieu.

« HEUREUX LES PAUVRES EN ESPRIT » Mt 5, 3

Combien de fois n’ai-je pas entendu : « il n’y a pas que les pauvres matériellement parlant, que fais-tu des pauvres en esprit ? »

Hélas, ce sont souvent les mêmes qui se justifient en prétendant être détachés des biens matériels mais qui poussent de grands cris quand on touche à leur portefeuille ou qui ne donnent qu’en s’assurant d’une réduction d’impôts en contrepartie !

On peut aussi entendre cette béatitude comme « heureux les appauvris par l’esprit ». Ce sont ceux que la miséricorde a conduit à avoir faim et soif de justice et qui se sont ainsi appauvris en se privant non seulement d’une bonne réputation mais aussi de mille possibilités de promotion sociale.

Ou encore ceux que la pauvreté n’a pas transformés en gens aigris, rancuniers ou envieux.  (prière Fratello)

 

SEIGNEUR JESUS,

Tu nous aimes et nous accueilles tels que nous sommes.

Tu es venu parmi les pauvres.

Comme beaucoup d’entre nous tu as connu l’humiliation et le rejet.

Pourtant tu as tout pardonné.

Donne-nous ton esprit d’Amour,

Qu’il nous aide à prier pour les riches,

Pour tous les responsables de l’injustice et de la haine

Qui n’ont pas de compassion, afin qu’ils se convertissent.

Que nous puissions leur sourire avec le cœur et désirer pour eux le bien.

Seigneur, conduis-nous vers le Père, pauvres et riches, comme des frères.

AMEN ET MERCI.

 

Les appauvris de ce système doivent être défendus, appuyés, aidés. Mais ils ne doivent pas être adulés. Ils sont de la même pâte humaine que nous.  Il ne suffit pas de leur donner à manger tant qu’il y aura tant d’inégalités criantes. En finir avec la faim dans le monde est urgent, mais c’est seulement le premier pas.  Les premiers soins sont nécessaires mais ils ne guérissent pas la société : tant que certains auront beaucoup plus, les pauvres mangeront sans doute mais ils voudront toujours avoir plus et ressembler aux premiers. Ou ils auront peur de perdre ce qu’ils ont obtenu et ils peuvent devenir aussi injustes que les premiers.  C’est sans doute ce risque qui retient tant de pauvres à l’heure d’intégrer les structures sociales. Si ces structures demeurent anti fraternelles, le manque de fraternité menace tout le monde.

« Tu as devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. Tu dois choisir. » Deut 30, -19

Compassion, attention, miséricorde

Si nous voulons une société et une culture vraiment humaines et écologiquement soutenables, à la hauteur de la dignité des plus vulnérables, et de l’urgent besoin de veiller à notre maison commune, nous ne pouvons pas continuer à confier la question de l’attention au domaine privé, individuel ou familial. Ou la déléguer seulement aux femmes comme si elles étaient essentiellement plus responsables que les hommes dans la protection de la vie.

Dans la tradition judéo-chrétienne, et au cœur de notre foi, Dieu se révèle dans l’histoire créatif, généreux, compatissant, tendre et libérateur. Dieu est juste et il aime la justice. Dans la Bible, il se révèle miséricorde. Dans des actes concrets, c’est plus qu’une simple activité. C’est une qualité intérieure qui se manifeste par l’amour et la bienveillance, la gratuité et le don.  Et qui culmine dans le pardon. Source de joie contemplative. Un appel à une communauté de vie et d’amour engagés –l’alliance-.

Osée dénonce les prêtres qui privent le peuple de la connaissance de Dieu. Ce manque de loyauté et de connaissance de Dieu conduit à ce que l’homme créé par amour et pour aimer, se transforme en loup pour l’homme.

La colère de Dieu et sa miséricorde sont le signe de son indignation face à la détresse des plus pauvres. Yahvé se fâche parce que le peuple est infidèle à sa promesse d’amour à cause de la dureté de son cœur. L’amour c’est l’image de Dieu en nous.  Comme le dit un poète cubain ; « seul l’amour engendre ce qui dure, seul l’amour peut transformer la boue en miracle ».

Jésus ne voulait pas seulement guérir. Il voulait configurer les personnes. Suivre Jésus, c’est aimer comme Lui. Nous sommes appelés à être des passeurs de vie divine. A choisir ce et ceux que Dieu aime.

E.G. 53 : « De même que le commandement de « ne pas tuer » pose une limite claire pour assurer la valeur de la vie humaine, aujourd’hui, nous devons dire « non » à une économie de l’exclusion et de la disparité sociale ». Une telle économie tue.  Il n’est pas possible que le fait qu’une personne âgée réduite à vivre dans la rue, meure de froid, ne soit pas une nouvelle, tandis que la baisse de 2 points en bourse en soit une. (Célébration morts de la rue. DD et FSCA) voilà l’exclusion. On ne peut plus tolérer le fait que la nourriture se jette quand il y a des personnes qui souffrent de la faim. C’est la disparité sociale. Aujourd’hui, tout entre dans le jeu de la compétitivité et de la loi du plus fort, où le puissant mange le plus faible.  Comme conséquence de cette situation, de grandes masses de population se voient exclues et marginalisées : sans travail, sans perspectives, sans voies de sortie. On considère l’être humain en lui-même comme un bien de consommation qu’on peut utiliser, et ensuite jeter. Nous avons mis en route la « culture du déchet » qui est même promue. Il ne s’agit plus simplement du phénomène de l’exploitation et de l’oppression, mais de quelque chose de nouveau : avec l’exclusion, reste touchée, dans sa racine même, l’appartenance à la société dans laquelle on vit, du moment qu’en elle, on ne situe plus dans les bas-fonds, dans la périphérie ou sans pouvoir, mais on est dehors.  Les exclus ne sont pas des exploités, mais des déchets, des restes. »

 

Luc 19, 1-10 ZACHEE

La transformation de Zachée a à voir avec l’expérience d’un Dieu qui nous désire et qui nous aime sans conditions. Par sa rencontre avec Jésus, Zachée fait l’expérience d’un Dieu qui désire être reçu dans chaque vie humaine, même la plus débridée. Un Dieu qui ne juge pas et qui offre sa bénédiction à celui qui lui offre l’hospitalité. Un Dieu capable de transformer le cœur de celui qui lui ouvre les portes avec confiance et le laisse entrer dans sa vie. Un Dieu qui nous appelle à une plénitude qui dépasse nos désirs et nos limites, nos succès et nos échecs, et qui, par-dessus le marché s’offre à nous.

Il nous a créés à son image dans notre capacité à aimer et à vivre libres et il nous invite chaque jour à grandir à sa ressemblance. C’est-à-dire à murir dans l’Amour. Il nous rappelle que la mesquinerie et l’égoïsme nous rapetissent individuellement et collectivement. Tandis que la tendresse pleine de compassion et intelligente nous épanouit et nous permet de goûter ensemble les beautés de la vie.

Un Dieu dont le projet pour la création et pour l’humanité est un projet de bonheur. Que tous nous ayons la vie, et la vie en abondance et que notre joie soit totale.

Zachée, riche publicain de Jéricho, collecteur d’impôts au service des romains, les occupants. Petit, il monte sur un sycomore, l’arbre de la protection et de la sécurité.

Jésus voit Zachée malgré la foule. Et il s’invite chez lui. Lui qui est souvent méprisé. Scandale pour la foule ! Zachée s’est enrichi sur le dos de tous. Il n’est pas fréquentable. Surtout pas par quelqu’un qui se prétend envoyé de Dieu ! A la fin du repas, dont nous ne savons rien, Zachée est touché, transformé.

La Bonne Nouvelle proclamée dans cet épisode c’est que la Bonne Nouvelle n’est pas réservée aux gens « bien ». L’amour de Dieu manifesté par Jésus rejoint tout homme, chacun est vu là où il est, et il est vu par Jésus même s’il est mal vu par les hommes. L’Amour de Dieu ne se mérite pas. Pas besoin de conversion préalable ! « Deviens vertueux et après j’irai manger chez toi. » l’amour de Dieu, parce qu’il est infini est gratuit. Seule condition : accepter de le recevoir. Alors, peut-on faire n’importe quoi et être l’ami de Dieu ? Non ; c’est parce qu’il a été retourné par cet amour gratuit et non mérité que Zachée a converti sa vie. Juste avant Jésus avait dit : « il est plus facile à un chameau d’entrer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. » Ce qui est impossible pour les hommes est possible à Dieu.

  • Zachée en est la preuve vivante. Zachée reçoit Jésus avec joie.
  • Etre sauvé, c’est reconnaître Jésus comme le Sauveur. L’accueillir comme présence de Dieu.

Jésus fait le 1er pas : « Aujourd’hui il faut que j’aille demeurer chez toi ». Et Zachée est tout à fait libre. Il aurait pu recevoir Jésus poliment, sans s’engager en profondeur, sans que cela ne change sa vie.

Il était libre aussi de saisir l’invitation de Jésus et d’en faire l’aujourd’hui de son salut. C’est seulement quand Zachée exprime sa décision de changer de vie : « voilà Seigneur », seulement à ce moment là Jésus parle de salut : « Aujourd’hui le salut est venu pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham ». Zachée est justifié car il a ouvert les yeux, il a fait la vérité.

Fils d’Abraham équivaut ici à fils de la promesse. Le salut est toujours offert à tous car Dieu Lui est fidèle. 2Tim 2, 13 : « si nous lui sommes infidèles, lui demeure fidèle car il ne peut se renier lui-même. »

* Le salut est CADEAU. POUR NOUS AUSSI…

Zachée est justifié parce qu’il accueille le salut donné par Dieu. Zachée n’est pas la cause de son salut, son attitude d’accueil est indispensable pour que le salut advienne pour lui à ce moment là.

Jéricho fut la 1ère ville de la Terre promise conquise par les tribus d’Israël. C’est aussi pour Jésus la dernière étape de la montée à Jérusalem. Où s’accomplira le salut pour l’humanité toute entière. En s’invitant chez Zachée, Jésus révèle qui est Dieu, irrésistiblement attiré par ceux qui sont en train de se perdre. Sur son arbre Zachée était bien. Il pouvait voir tout en se tenant à distance.

Jésus perçoit le désir profond de Zachée. Il éveille en lui ce qu’il a de meilleur, il vient lui révéler sa face lumineuse. Jésus nous révèle aussi son désir le plus profond : DEMEURER EN CHACUN DE NOUS.

Zachée est enfermé dans les complexités de sa vie. Il est rejeté. Il se sent inférieur de par sa petite taille. Il ne s’aime pas et on ne l’aime pas. Et c’est lui que Jésus appelle par son prénom. Zachée accepte de recevoir Jésus. On ne sait rien de ce qu’ils se sont dit . Mais on voit Zachée complètement transformé. Son cœur est devenu aimé et aimant.

Jésus révèle à Zachée un 3ème regard : pas le regard des autres, ni le sien propre, mais le regard de Dieu qui lui signifie un amour plus grand que celui qu’il imaginait. Ce que Jésus change en Zachée, c’est son expérience de Dieu, et donc son lien à Dieu.

Pourquoi ne pas profiter de ce temps de carême pour restaurer et ajuster notre relation à Dieu ?

Riches et pauvres sont bienvenus à la table du Seigneur. C’est l’honnêteté qui fait la différence. Zachée, quand il comprend cela trouve la vraie richesse de son existence.

L’appel de Jésus sonne comme une prière. Pour rencontrer Jésus, il faut descendre. Jésus nous prie de le laisser nous rejoindre.
Le pardon offert de Jésus, inconditionnel, révèle a Zachée tout ce qu’il y a de tordu, de banal, de non ajusté dans sa vie. Ses yeux et son cœur s’ouvrent à l’injustice qu’il a pu commettre. Ses richesses lui brûlent les doigts. Désormais, elles seront instrument de partage, pour soulager la détresse.

Le fruit de la conversion, c’est la joie. Une joie profonde, communicative. En rencontrant Jésus, Zachée découvre qu’il avait rendez vous avec lui-même, avec la part de sa personnalité qui était restée dans l’ombre.

Pour vivre une rencontre comme celle qu’a vécue Zachée, il faut un grand désir de rencontrer le Christ, tel que je suis, même si je me sens mal, pêcheur, complètement abattu. Il faut aussi une confiance totale. Jésus ne critique, ni ne rejette personne. Tous ont une place dans son cœur. Même ceux qui se croient perdus. Jésus n’essaie pas de nous éviter. Il s’approche, nous appelle par notre prénom, nous soigne. Il aime notre misère. Malgré notre fragilité et nos infidélités.

Combien de fois Jésus devras tu m’appeler et me dire : « où es tu ? Descends. Descends de ta vie, de ton monde, parce que je veux entrer chez toi, je veux être avec toi. » Combien de fois je construis mes propres refuges, je vis mes caprices, ma vie ?

Que nous puissions vivre cette rencontre de cœur à cœur.
Dans le silence de notre intériorité :
J’ai soif de te rencontrer Seigneur !
Je marche à tâtons,
Je te cherche dans le noir,
Désirant te trouver.
Aide-moi à apprendre depuis mon expérience et ce que je vis,
Les traces de tes pas, l’écho de ta voix, la proximité de ton regard complice.
Apprends-moi à boire dans le puits de ma vie
Pour trouver l’eau fraîche qui révèle ta présence, ta proximité, ta consolation.
Apprends-moi la fécondité de l’attente
Et montre-moi comment faire germer cette semence par la vie,
Ses désirs, ses tensions, ses rêves et ses douleurs,
Que je garde enfouis profondément dans mon cœur
Assoiffé de rencontre et de sens.

 

Marie Madeleine “l’apôtre des apôtres”

Nommée ainsi par le Pape François, le 3 juin 2016. Marie Madeleine, femme de Galilée, proche de Jésus, 1er témoin de la résurrection.

3 pistes pour aujourd’hui :

  • La place de la femme dans l’Eglise
  • La nouvelle évangélisation
  • La grandeur de la miséricorde divine

Sainte Marie Madeleine est un exemple d’évangélisatrice vraie et authentique. Qui annonce avec joie le message central de Pâques.

Elle a suivi jésus jusqu’au pied de la croix. Quand elle revient, elle pleure parce qu’elle ne trouve pas le corps du Seigneur. Le Christ a une attention particulière envers celle qui le cherche avec angoisse. Et il se laisse reconnaître comme le Maître. Il change ses larmes en joie pascale. Elle est la 1ère à voir le sépulcre vide et la 1ère à écouter la vérité de la résurrection.

Dans deux jardins différents, deux femmes : L’une a propagé la mort là où régnait la vie. (Eve) La seconde annonce la vie depuis un lieu de mort.

Jean 20, 17-18 : Jésus lui dit : « ne me retiens pas ! Car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Pour toi, va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu. Marie de Magdala vint donc annoncer aux disciples : J’ai vu le seigneur et voici ce qu’il m’a dit. » Marie Madeleine devient messagère de la Bonne Nouvelle de la Résurrection.

François nous le rappelle : les hommes sont restés enfermés dans le Cénacle. Les femmes au contraire, dès l’aube, sont allées au tombeau pour oindre le corps de Jésus. Elles ne sont pas restées prisonnières de leur peine et de leur peur, elles sont sorties, les mains et le cœur pleins de parfum. Marie Madeleine en Jean pleure 4 fois. Profondeur du vide et ignorance du mystère. Elle est tellement préoccupée de retrouver le corps qu’elle ne reconnait pas le Vivant. Seule l’écoute de son nom la ranime.

Comparée à l’attitude des apôtres au cours de la passion, la présence des femmes au calvaire témoigne une fidélité sans faille et une communion persévérante aux épreuves du Christ. Quand les autres sont absents, il reste auprès de la croix ceux qui sont liés à Jésus par amour et maintenant appelés à devenir sa communauté. Marie Madeleine et Jean seront les 1ers et uniques témoins de sa mort et de sa résurrection.

Pour Marie Madeleine, se souvenir des paroles de Jésus ne suffit pas. Elle veut voir le corps de son seigneur parce que pour elle, il signifiait TOUT. Elle vivait grâce à Jésus, elle relit toute sa vie avec Jésus. D’où ses larmes pour la nostalgie de ce qui ne se reproduira plus.

Comme Jésus avait pleuré Lazare mort, Marie Madeleine pleure Jésus mort. Elle est la seule qui pleure Jésus mort. Pierre a pleuré sa trahison. Pierre devrait être l’icône du repentir chrétien et Marie Madeleine l’icône de l’amour pour Jésus.

La question de Jésus à Marie Madeleine est celle qu’il a prononcée aux disciples de Jean le Baptiste ; « que cherchez-vous ? ». C’est la question qu’il nous pose à nous qui voulons être ses disciples. Et chacun, appelé par son nom reconnait la voix du pasteur.

Aussitôt surgit l’ordre : « ne me touche pas ». il n’y a plus de rencontre possible entre deux corps comme avant, puisque maintenant le corps du Christ est celui du ressuscité. Marie Madeleine a vu de ses yeux, a contemplé la Parole qui donne vie. Elle doit maintenant aimer Jésus de façon différente. Elle ne doit plus regarder son passé, avec la nostalgie du vécu, mais regarder l’avenir, le ressuscité pour trouver le Père.

Après sa rencontre avec le ressuscité, Marie Madeleine devient apôtre. Elle est envoyée vers les disciples, ses frères, pour leur annoncer le message de Pâques. Et obéissante, elle leur déclare : « j’ai vu le Seigneur ». Elle croit au Christ, à partir de l’écoute de la voix du Seigneur, par elle tellement désirée et de sa présence. Elle croit alors fermement que le Christ est le Fils de Dieu. Celui qu’elle a vu ressuscité il est vrai Dieu, lui qu’elle avait tellement aimé de son vivant.

Le fils de Dieu a voulu manifester la gloire de sa résurrection à cette femme marquée par le péché et sanctifiée par le repentir. Elle, la contemplative fut le premier témoin de la résurrection sans laquelle notre foi est vaine.

Bernadette CAFFIER, Missionnaire Diocésaine – Amiens 🔸

La théologie c’est l’amour qui nait de l’honnêteté et de la fidélité. Face au monde souffrant, c’est affronter la vérité de la réalité. Les yeux ouverts et le cœur prêt à répondre comme le Christ à la souffrance, avec des entrailles de miséricorde. Une théologie centrée sur la miséricorde comme réaction à la souffrance de l’autre, à la manière du samaritain, à la manière de Jésus.

Pour en savoir plus :

Click ici

Être l’Église et célébrer l’Espérance. 2e partie

Être l’Église et célébrer l’Espérance.

2e partie

Réflexion donnée aux prêtres et diacres (et leurs épouses) lors de la récollection diocésaine de Carême. Diocèse d’Amiens. Maison des Petites Soeurs des Pauvres, 15 février 2018

Les crises dans le ministère de Jésus

 

A quel moment de la vie de Jésus correspondent-elles ? A quels problèmes tentent-elles de répondre ? Que viennent-elles souligner ?

Relisons l’évangile de Marc.

Après le grand succès (Mc 3,7) : « Jésus se retira avec ses disciples au bord de la mer. Une grande multitude venue de la Galilée le suivit. »

Puis Jésus explique clairement que nombre de ceux qui le suivent n’ont pas le profil qu’il désire. Ils le suivent pour des motifs superficiels et ne voient pas l’essentiel. Ils voient mais ne comprennent pas. Du coup ils ne se convertissent pas. D’où l’insistance de Jésus : Mc 4,9 : « et Jésus disait : qui a des oreilles, qu’il entende ! »

Jésus est rejeté par les habitants de Nazareth qui se scandalisent. Mc 6 ,7 : « et il était pour eux une occasion de chute. » ; Son message n’est pas reçu, pas compris. Même ses disciples ne le comprennent pas. Mc 8, 17, 18 Jésus leur dit : Pourquoi discutez-vous parce que vous n’avez pas de pains ? Vous ne saisissez pas encore et vous ne comprenez pas ? Avez-vous le cœur endurci ?  Vous avez des yeux, ne voyez-vous pas ?  Vous avez des oreilles, n’entendez-vous pas ? …/… Ne comprenez-vous pas encore ? » Alors il s’éloigne.

Dans son ministère, Jésus ne trouvait pas toujours la consolation. Dès la fin du chapitre 3, on note une baisse du prestige personnel du Christ. Il est de plus en plus souvent contredit et repoussé. L’opposition démarre chez les pharisiens mais très vite englobe des gens très simples jusqu’à devenir un refus généralisé. Dans la parabole des vignerons, Jésus parle de lui comme de la pierre rejetée par les bâtisseurs. Il a l’intuition que sa vie touche à sa fin, qu’elle sera un échec apparent, que son œuvre n’est pas acceptée. Le refus généralisé se manifestera quand Pilate demandera « quel mal a-t-il fait ? » et la foule criera de plus en plus fort : « Crucifie-le ! »

Cette expérience de refus croissant et de rejet, les 12 la partagent et y participent. Depuis le jour où, enthousiastes ils ont été appelés solennellement pour suivre Jésus. Ils prennent part douloureusement à la crise de Jésus, de son ministère. Quand Pierre adresse ses reproches en Mc 8, 32, il montre qu’il souffre, qu’il n’en peut plus, qu’il ne comprend pas. C’est comme si lui et les autres disaient : « ça ne marche pas, on ne t’a pas suivi pour ça. Tu nous as promis autre chose ou c’est du moins ce qu’on a cru. » On retrouve la même surprise quand Jésus parle de sa passion prochaine et eux ne comprennent rien et n’osent pas l’interroger. En Mc 10, 32 : « ils étaient en chemin et montaient à Jérusalem. Jésus marchait devant eux. Ils étaient effrayés et ceux qui suivaient avaient peur. » Les apôtres restent avec Lui mais ils se demandent ce qui se passe, ils ne s’y attendaient pas !

On peut comprendre que le chrétien, le néophyte issu du monde enrichi d’une tradition, d’une structure sociale bien articulée, entre dans le petit troupeau des croyants et s’interroge : pourquoi sommes-nous si peu nombreux, ceux qui croient et se convertissent ? Pourquoi cette Parole de Dieu – si elle est véritablement Parole de Dieu ne change-t-elle pas le monde ?

Cette question, les hébreux convertis se la posaient avec douleur, amertume et étonnement : pourquoi le peuple de Dieu n’accepte-t-il pas ces paroles ? Pourquoi une conversion radicale ne répond-elle pas à ces promesses ?

La même question angoissait St Paul : Pourquoi un Messie crucifié ?  Pourquoi un message si obscur, si différent de ce que nous propose le monde ?

C’est peut-être la question que vous vous posez quand après vous être sentis appelés et avoir répondu avec enthousiasme,

  • Pourquoi Dieu ne me fait-il pas meilleur ?
  • Pourquoi après tant d’années de vie ascétique, d’efforts, de prière, de méditation, sommes-nous toujours les mêmes, avec les mêmes défauts, les mêmes difficultés comme si nous en étions au début de notre vie spirituelle ?
  • Pourquoi la Parole de Dieu ne nous a –t-elle pas transformés ?

 

Et si nous regardons notre ministère :

  • Pourquoi l’Évangile ne transforme-t-il pas le monde ?
  • Pourquoi mon apostolat donne-t-il si peu de fruits ?
  • Pourquoi notre message n’est-il pas plus attractif ? n’entraîne-t-il pas une réponse immédiate de telle façon que ceux qui l’entendent puissent l’assimiler et la mettre en pratique ?
  • Pourquoi n’y a-t-il pas adéquation immédiate entre la Parole apostolique, pastoralement bien annoncée et la réponse des personnes ?
  • Pourquoi en pastorale, ne pouvons-nous pas programmer de telle façon qu’une réponse surgisse vite et nous permette d’effectuer progressivement des programmations avec des résultats de plus en plus satisfaisants ?

 

Et personnellement nous pouvons nous interroger :

  • Pourquoi la fin d’un apostolat qui donnait beaucoup de fruit ?
  • Pourquoi apparemment Dieu n’a-t-il pas besoin de nos vies données à la limite de nos possibilités ?

Ce sont les répercussions de cette purification de la foi qui a agi chez les 12, dans l’église primitive et qui veut agir en nous aujourd’hui.

Jésus nous offre trois paraboles qui nous donnent chacune à sa manière la  réponse à la question fondamentale : POURQUOI LA PAROLE DE DIEU NE DONNE-T-ELLE PAS IMMEDIATEMENT DU FRUIT ET NE TRANSFORME-T-ELLE PAS LE MONDE, LES AUTRES, MOI-MEME ?

La parabole du Semeur et de la Semence : Luc 8, 4-15

La Parole de Dieu ne donne pas automatiquement du fruit. Elle est bonne par essence. Et si elle est bien présentée, elle devrait donner du fruit. Mais le fruit ne dépend pas d’elle seulement ; il dépend aussi des conditions de la terre,  des différentes réponses. C’est le point essentiel du mystère du Royaume de Dieu. C’est-à-dire, si on s’en donne les moyens, on obtiendra certains résultats. Mais il y a plus. C’est le mystère d’un dialogue, où une proposition est faite qui peut être acceptée ou refusée, mise de côté ou à peine considérée. C’est ce mystère que les apôtres sont appelés à vivre dans leur vie avec le Seigneur. Se rendre compte, jour après jour, que le Royaume de Dieu avance par le biais d’une proposition humble, et qui donc court le risque d’être oubliée, refusée ou combattue. Et les apôtres sont appelés à vivre comme Jésus ce mystère de l’humilité de la semence du Royaume –laquelle étant Parole de Dieu –et donc parfaite, sainte et pleine de pouvoir peut être reçue par des pierres, des épines, un terrain inculte et accepte les situations dans lesquelles elle ne peut donner aucun fruit.  Quelles peuvent être ces circonstances qui l’empêchent de donner du fruit ?

Il ressort de la parabole 3 grandes difficultés pour la prédication évangélique. Qui, même si elle est sainte, bonne et pastoralement bien proposée, souvent ne donne pas de fruit.

La 1ère difficulté : la graine que mangent les oiseaux s’explique par la mention de Satan.

Luc 8,12 : « …puis vient le diable et il enlève la parole de leur cœur de peur qu’ils ne croient et ne soient sauvés. » on voit que Satan met dans le cœur l’incompréhension de la vie de Dieu. L’incapacité à comprendre le chemin de la croix et par conséquent le désir d’un succès croissant. Le chrétien pour qui la foi est un moyen d’avoir plus, de valoir plus, d’avoir plus de prestige, d’autorité est comme la graine que mangent les oiseaux ; (qui et comment appelons nous ?)

2e difficulté : c’est quand la parole a été acceptée extérieurement. Par plaisir esthétique. Par snobisme ; Elle fait plaisir, elle est à la mode. Mais en réalité elle n’a pas été acceptée avec une profonde adhésion au Christ, avec amour pour Lui, unique façon de la conserver sans se scandaliser.

Col 2, 7-8 : « soyez enracinés et fondés en Lui, affermis dans la foi telle qu’on vous l’a enseignée, et débordants de reconnaissance. Veillez à ce que nul ne vous prenne  au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l’enseigne de la tradition des hommes, des forces qui régissent l’univers et non plus du Christ. »

Il faut être profondément enraciné en Lui et en son amour pour lui pour faire de sa recherche non une mode du moment mais une recherche permanente et profonde, qui ne craint pas le scandale.

3e difficulté : la graine étouffée nous rejoint tous. Ce sont les préoccupations quotidiennes, l’attraction de l’avoir, de la possession, du pouvoir. Pour beaucoup, la préoccupation pour gagner plus est un obstacle à la Parole même. Souvenons-nous du reproche de Jésus à Marthe alors qu’elle s’occupait de son repas …le jugement de Jésus sur l’influence négative des préoccupations –si nous voulons en vérité donner sens et valeur à ses paroles- est sévère.

En conclusion, la Parole ne donne pas du fruit automatiquement. Mais humblement, et même si elle est divine, elle s’adapte aux conditions du terrain, elle accepte les réponses même négatives. En réalité la Parole ne manque pas d’efficacité. Il lui manque d’être accueillie.

La semence qui pousse d’elle-même : Marc 4, 26-28

Il disait : « Il en est du Royaume de Dieu comme d’un homme qui jette la semence en terre : qu’il dorme ou qu’il soit debout, la nuit et le jour, la semence germe et grandit, il ne sait comment. D’elle-même, la terre produit d’abord l’herbe, puis l’épi, enfin du blé plein l’épi. »

C’est le contrepoint de la parabole précédente.

Ici Jésus affirme que la Parole donne du fruit spontanément. Il  veut dire aux apôtres peureux parce que la Parole est refusée, qu’elle donnera du fruit en son temps. Il faut avoir confiance, la parole semée se développera toute seule. Semons-la, avec enthousiasme, ne nous arrêtons pas, prétextant que le terrain est mauvais, ou attendant des moments meilleurs. Ne croyons pas que nous sommes les seuls responsables de la graine semée. Jetons-la en terre et allons dormir. Elle donnera du fruit.  Cette parabole nous donne un enseignement de réalisme. D’absolue confiance en cette parole qui par elle-même donnera du fruit. Il nous suffit de la semer avec confiance, patience et persévérance.

Le grain de moutarde : LUC 13, 18-19

« Jésus dit alors : A quoi est comparable le Royaume de Dieu ? A quoi le comparerai-je ? Il est comparable à une graine de moutarde qu’un homme prend et plante dans son jardin. Elle pousse, elle devient un arbre et les oiseaux du ciel font leurs nids dans ses branches. »

Les apôtres voient que ce groupe qui entoure Jésus reste un groupe restreint, qui ne grandit pas. La plupart de ceux qui le suivent ne prend pas au sérieux la proposition de Jésus. Et lui répond par la parabole du grain de moutarde ! « N’ayez pas peur ! » le Royaume de Dieu commence avec peu. Ne prétendons pas de résultats notables. Laissons les choses se développer. De commencements imperceptibles nait le grand événement du Royaume. Jésus demande aux apôtres une confiance absolue. « Vous voyez bien que tout va de travers. Vous imaginiez un maître qui manipule les multitudes. Je ne suis pas comme ça. Cela ne dépend pas de moi. Le Royaume est une proposition entre deux personnes. C’est le pouvoir de Dieu. Et donc il se développera ainsi. Du plus petit, Dieu fera des choses immenses. Dieu invite à fermer les yeux face à la réalité de ce qui se voit. Et de les ouvrir face à ce qu’elle est réellement : la réalité mystérieuse du Royaume de Dieu qui donne du fruit mystérieusement tandis que nous ne nous en rendons pas compte.

Bernadette CAFFIER, Missionnaire Diocésaine – Amiens 🔸

On peut comprendre que le chrétien, le néophyte issu du monde enrichi d’une tradition, d’une structure sociale bien articulée, entre dans le petit troupeau des croyants et s’interroge : pourquoi sommes-nous si peu nombreux, ceux qui croient et se convertissent ? Pourquoi cette Parole de Dieu – si elle est véritablement Parole de Dieu ne change-t-elle pas le monde ?

Pour en savoir plus :

Click ici

Être l’Église et célébrer l’Espérance. 1er partie

Être l’Église et célébrer l’Espérance.

1er partie

Réflexion donnée aux prêtres et diacres (et leurs épouses) lors de la récollection diocésaine de Carême. Diocèse d’Amiens. Maison des Petites Soeurs des Pauvres, 15 février 2018

Comment vivre la dimension ecclésiale de notre foi chrétienne dans le contexte du monde d’aujourd’hui, dans ce moment de crise.

J’aurais pu vous parler en commençant par ce que nous connaissons tous : L’atmosphère de doute, critiques, découragement, de peur aussi, d’autocensure, la descente vertigineuse des vocations, etc. il existe une forme de croyance sans appartenance à l’Église. L’Église est devenue pour beaucoup un problème, un scandale, un signe de contradiction, un obstacle à la foi.

Mais je préfère vous partager une des conclusions de la 1ère journée synode à Cœur Soleil*. La réflexion portait sur : « qui est Dieu, qui est Jésus pour moi ? » Je m’étais permis d’ajouter la question : « l’église j’en dis quoi ? » et bien lors de la mise en commun la 1ère chose dite par 2 équipes sur trois fut « Heureusement que l’église existe, sinon on irait où ? Sans l’église, où on serait aujourd’hui ? » Après sont apparues les critiques, mais seulement après.

En réalité, il me semble que la crise de l’Église naît du questionnement du sens même et du concept de Dieu.

Cette crise doit aussi se situer dans le contexte plus large des profonds changements sociaux culturels de notre époque. L’église est déconcertée face aux avancées techniques, face à la globalisation et aux nouvelles mentalités. Une nouvelle illumination théologique, une nouvelle catéchèse, une nouvelle initiation à une expérience d’Église sont nécessaires.

Dieu est plus grand que l’Église

On ne peut parler de l’église si on ne parle pas d’abord de Dieu. Les grands saints ont été des hommes et des femmes d’Église parce qu’ils étaient d’abord des hommes et des femmes de Dieu, avec une profonde expérience de Dieu.

Le « Solo Dios basta », « Dieu seul suffit », de Sainte Thérèse d’Avila est le fruit d’une profonde expérience fondatrice du mystère de Dieu. Elle déborde toutes les médiations, les relativise, et en même temps elle les intègre et leur donne sens.

L’Église sans aucun doute est un mystère, elle est humaine et divine.  Elle est médiatrice vers Dieu, mais elle n’est pas Dieu.  Lui qui, dans son amour infini déborde toute limite humaine. Le concile Vatican II l’a clairement rappelé dans le chapitre 7, paragraphe 48 de la Lumen Gentium : « et tant qu’il n’y aura pas des cieux nouveaux et une terre nouvelle » – (2P 3, 13), l’Église pèlerine dans ses sacrements et ses institutions, qui appartiennent à notre temps, porte en elle l’image de ce monde qui passe, et elle-même vit parmi ses enfants qui gémissent dans les douleurs de l’enfantement, dans l’attente de la manifestation des enfants de Dieu. C’est déjà ce que disait Paul aux Romains chapitre 8 versets 22-23 : « Nous le savons en effet : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. Elle n’est pas la seule : nous aussi qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption, la délivrance pour notre corps. »

Seul le Dieu trinitaire, Père, Fils, Esprit est l’objet et le but ultime de notre foi, pas directement l’Église.  Mais nous croyons à la présence de l’Esprit Saint qui agit de façon toute spéciale dans l’Église. Et si l’Église est un mystère, c’est parce qu’elle fait partie du projet mystérieux de Dieu pour le monde.

Besoin d’une initiation aux mystères de Dieu (Mystagogie)

Sans une expérience profonde de foi face au mystère de Dieu, absolu, indicible, impossible à cerner, abime sans fond, amour inconditionnel que nous a communiqué le Christ, Sauveur et Source de Vie, sans cette expérience fondatrice, nous n’avons pas accès à l’Église. D’où l’urgence pour l’Église aujourd’hui d’initier à cette expérience personnelle et immédiate de Dieu. Sans cette expérience de foi, notre vision de l’Église se réduira toujours à une simple réalité mondaine, une organisation socioculturelle, un organisme humanitaire.

Priorité du Royaume de Dieu sur l’Église

Le cœur de la prédication de Jésus de Nazareth n’a pas été l’Église mais le Royaume. Nous lisons en Marc 1, 14-15 : « après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée. Il proclamait l’Évangile de Dieu et disait : le temps est accompli, et le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile ».

Le Royaume c’est le projet trinitaire de Dieu qui veut communiquer au monde sa propre vie en commençant par délivrer miséricordieusement toute vie humaine de la souffrance et du mal. Les paraboles et les miracles du Christ sont des signes du Royaume qui est déjà là. (Luc 11, 20) : Jésus dit : « mais si c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, alors le Règne de Dieu vient de vous atteindre. »

L’Église est appelée à être un signe prophétique du Royaume. Et donc, elle ne peut être centrée sur elle-même, son point de mire doit être hors d’elle, tourné vers l’extérieur. Par conséquent, elle ne peut s’enfermer sur ses membres, sa doctrine, sa liturgie, ses sacrements, ses lois. Même si tout ceci est important bien sûr. Elle se doit d’être une Église servante du monde, préoccupée du droit de tous les hommes. Dans le fond, il s’agit juste de suivre le chemin du Christ, « qui n’est pas venu pour être servi, mais pour servir. »

Et quand Jésus lance son programme missionnaire à Nazareth, il affirme : « l’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la Bonne Nouvelle aux pauvres, il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération, et aux aveugles le retour à la vue.  Renvoyer les opprimés en liberté, proclamer une année d’accueil du Seigneur. » Luc 4, 18-19.

Ses disciples, il les envoie annoncer le Royaume, guérir les malades, libérer les possédés. Luc 9, 1-2 : « ayant réuni les douze, il leur donna puissance et autorité sur tous les démons et il leur donna de guérir les maladies. Il les envoya proclamer le Règne de Dieu et faire des guérisons. »

Le Royaume n’est pas une belle et lointaine utopie abstraite. C’est très concret : LIBERER DE LA SOUFFRANCE ET DE TOUT MAL. C’est pourquoi le Christ a orienté sa mission à donner la vie, à libérer de la souffrance et de la mort, à annoncer le pardon et la grâce, spécialement aux pauvres, aux marginaux et exclus de la société : les malades, les pêcheurs, les femmes, les enfants, toutes des personnes mal vues par les dirigeants de l’époque.

Et quand l’Église surgira après Pâques et la venue de l’Esprit, elle devra suivre la ligne de Jésus. C’est pourquoi elle ne se limite pas à annoncer la Parole (kérygme), ni à célébrer l’Eucharistie (liturgie) mais à servir les pauvres (diaconie) comme le rappelait Benoît XVI dans son encyclique Dieu est Amour au numéro 25 : « la nature profonde de l’Église s’exprime dans une triple tâche : annonce de la Parole de Dieu, célébration des sacrements, service de la charité. Ce sont 3 tâches qui s’appellent l’une l’autre et qui ne peuvent être séparées l’une de l’autre. La charité n’est pas pour l’Église une sorte d’activité d’assistante sociale qu’on pourrait laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer. »

Cela ne veut pas dire que l’Église n’a aucun sens, ni qu’elle ne doit annoncer l’Évangile à tous les hommes, baptiser et célébrer l’Eucharistie.  Cela signifie seulement que tout doit être orienté vers le Royaume de Dieu dont l’Église est un signe prophétique. L’Église du Christ doit être fidèle à l’Évangile et donc une église infidèle à l’Évangile ne serait pas l’Église du Christ.

La tentation du puritanisme

Au long de son histoire, les groupes puritains qui demandaient l’expulsion des pêcheurs n’ont pas manqué. Mais l’Évangile nous dit que seulement dans la vie éternelle on séparera le mal du bien, et qu’avant le grain et l’ivraie doivent croître ensemble. (Marc 13)

Dans l’Église il y a des pêcheurs à qui le pardon est toujours offert. Par conséquent, l’Église dans le monde non seulement accueille des pêcheurs, elle est elle-même pécheresse parce que l’église n’est pas un idéal abstrait mais une réalité concrète.

En Matthieu 16, 23 nous pouvons entendre Jésus dire à Pierre : « retire-toi derrière moi Satan ! Tu es pour moi occasion de chute car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »

Si Jésus a pu dire cela au premier pasteur de l’Église, que nous reste-t-il à nous ? Dieu a choisi pour réaliser sa mission des hommes et des femmes fragiles et pêcheurs, ceux que le monde méprise. « Considérez frères qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu. Il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de bonne famille. Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort, ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est. Afin qu’aucune créature ne puisse tirer quelque fierté devant Dieu. » 1Cor1, 26-29

Le paragraphe 8 de Lumen Gentium réaffirme que l’Église a besoin d’une constante purification, de pénitence et de conversion.  Nous ne pouvons regarder l’église pécheresse comme extérieure à nous.  Le péché de l’église est lié à sa dimension humaine.  Elle porte le poids de nos propres péchés qui assombrissent son visage et rendent l’Évangile moins transparent.

 

L’Église est sous la force de l’Esprit

L’église primitive a pleinement conscience que son origine et sa vie sont liées à l’Esprit. De là, la conviction que l’Église est le temple de l’Esprit. 1 Cor 3, 16 : « Ne savez-vous pas que vous êtes temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » Et en Eph 5, 27 : « il a voulu se la présenter à lui-même splendide, sans tache ni ride, ni aucun défaut ; il a voulu son Église sainte et irréprochable. »

Si depuis toujours l’Église se sait liée à Jésus, elle a la conviction d’être née non à Bethléem, ni à Nazareth mais bien à Jérusalem à Pâques et Pentecôte.  Car l’Église n’est pas seulement reliée au Christ mais aussi à l’Esprit. Il y a deux principes constitutifs de l’Église : le christologique et le pneumatique, de l’Esprit qui sont comme les deux mains de Dieu qui nous façonne à son image et ressemblance.

 

L’oubli de l’Esprit

Le patriarche Ignace IV d’Antioche en 1968 affirmait : « sans l’Esprit Saint, Dieu est loin, le Christ appartient au passé, l’Évangile est lettre morte, l’Église une simple organisation, l’autorité une domination, la mission une propagande, le culte une simple évocation et l’agir chrétien une morale d’esclaves. »

Mais avec l’Esprit, le cosmos vit et gémit dans l’attente du Royaume, l’homme lutte contre ses défauts, le Christ ressuscité est présent, l’Évangile est force de vie, l’Église signifie la communion trinitaire, l’autorité est un service libérateur, la mission c’est Pentecôte, la liturgie est mémoire et anticipation, l’agir humain devient divin.

Si l’oubli de l’Esprit réduit la vie du chrétien dans l’Église à la soumission, au ritualisme, au moralisme, comment s’étonner que cette manière de comprendre et de vivre la foi soit en crise ?

 

Sans aucun doute, l’Esprit agit

Toute l’histoire de l’Église est emplie de cette présence mystérieuse, souvent anonyme, parfois déconcertante. Tous les mouvements prophétiques, les martyrs, la vie monacale, les mouvements laïcs du Moyen Age en faveur des pauvres, la réforme protestante (Calvin, Luther) mais aussi catholique (Ignace, Thérèse, Jean de la Croix), les mouvements sociaux modernes qui revendiquent une société plus égalitaire, fraternelle et libre, les mouvements théologiques avant le Concile ( Bible, liturgie, œcuménisme, pastorale sociale), les signes des temps (féminisme,  écologie, pacifisme, respect des cultures et des religions) etc.…

La sainteté de l’Église, ses martyrs, ses missionnaires, ses mystiques, ses artistes, ses penseurs, l’héroïsme de tant d’anonymes qui vivent leur foi dans le silence quotidien, la fidélité dans le mariage et la vie religieuse, dans le ministère, l’engagement des mères et leur préoccupation pour transmettre la foi, l’enthousiasme des jeunes dans des formes variées de volontariat, (DCC), la spiritualité des différentes églises chrétiennes sont des fruits de l’Esprit. Vatican II a reconnu cette présence de l’Esprit qui vivifie l’Église, la guide, l’enrichit de ses dons, la rajeunit et la conduit.

C’est l’Esprit qui nous conduit à la foi en Dieu et au Christ.  C’est Lui qui nous permet de faire l’expérience du mystère en nous. C’est Lui qui conduit l’Église à construire le Royaume même en dehors de ses frontières. C’est Lui encore qui garantit la sainteté de l’Église en permettant que le péché ne triomphe pas en elle.

 

L’Église Apostolique

Eph 2, 20 : « vous avez été intégrés dans la construction qui a pour fondation les apôtres et les prophètes, et Jésus Christ lui-même comme pièce maîtresse. »

A l’origine de l’Église, le Vicaire du Christ, c’est l’Esprit Saint. C’est l’Esprit qui convertit l’Église en communion trinitaire et en dynamisme prophétique au service du Royaume.  Vatican II a revendiqué la valeur de la foi du peuple, le « sensus fidelium » et a même signifié que cette foi est infaillible quand elle est en communion avec la tradition de toute l’Église. (LG 12) le peuple saint de Dieu participe aussi au don prophétique du Christ, diffusant son témoignage par une vie de foi et de charité. De plus, l’Esprit Saint lui-même, non seulement sanctifie et dirige le peuple de Dieu par les sacrements et les ministères et l’enrichit de ses vertus, sinon qu’il « distribue les dons à chacun comme il le souhaite » 1 Cor 12,7.

C’est me semble-t-il tout le sens de la démarche synodale que nous vivons cette année. Les fidèles portent en eux les charismes de l’Esprit pour le service de toute l’Église. Et les pauvres sont eux aussi appelés à être vicaires du Christ. Car

– L’Église est l’Église du Jésus historique et pauvre de Nazareth

Elle est étroitement liée au Seigneur Jésus, au Christ ressuscité. C’est l’Église du Christ fondée sur lui. Eph 2,10 : « car c’est Lui qui nous a faits ; nous avons été créés en Jésus Christ pour les œuvres bonnes que Dieu a préparé d’avance afin que nous nous y engagions. »

L’histoire du salut est traversée par la loi de l’incarnation. L’Esprit ne s’oppose pas au Christ. C’est Lui qui rend possible l’incarnation de Jésus et le guide toute sa vie. C’est l’Esprit qui fait naître l’Église, qui continue l’œuvre de Dieu dans l’histoire du monde. C’est-à-dire : Dieu n’a pas abandonné sa création à son sort, Il intervient dans l’histoire des hommes premièrement en préparant le peuple d’Israël, puis par l’incarnation de Jésus. (LG9)

Mais quand l’Église nait à Pâques-Pentecôte, elle court le risque de s’identifier tellement au Christ glorieux et ressuscité qu’elle en oublie l’incarnation et croit que le Royaume de Dieu est arrivé. C’est pourquoi il nous faut toujours

– Revenir à l’Évangile

Le risque c’est d’oublier le mystère de l’incarnation de Jésus.

Phil 2, 68 : « Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et reconnu à son aspect comme un homme, il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix »   et toute sa vie transmise par les écritures :

  • Sa naissance pauvre à Bethléem
  • Sa vie d’humble charpentier durant 30 ans
  • Sa prédication contre le pouvoir et la richesse
  • Son option en faveur des marginaux
  • Sa préoccupation pour soulager la souffrance
  • Sa compassion
  • Son opposition aux puissants et à ceux qui utilisaient la religion pour opprimer
  • Ses perpétuels conflits avec les autorités religieuses
  • Sa mort comme blasphème et malfaiteur sur une croix entre deux bandits.

 

L’Église court le risque d’oublier qu’elle est l’Église de Jésus  crucifié, que son message n’est pas celui de la sagesse de ce monde mais de la croix. « La parole de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui sont en train d’être sauvés, pour nous, elle est puissance de Dieu. (1 Cor 1,18.)

La résurrection même du Christ ne nous permet pas de l’éloigner de la croix. Le ressuscité est le crucifié, ses plaies restent sur son corps glorieux.

On comprend alors que tous les mouvements prophétiques dans l’église au long de son histoire aient demandé un retour à l’église des origines, fidèle à la parole de Dieu, pauvre, humble, évangélique, communautaire, accueillante, respectueuse, proche des pauvres, l’église du crucifié.

La résurrection de Jésus signifie que son Père lui donne raison et prend parti pour les victimes. Revenir aux origines évangéliques de l’Église, c’est possible. L’Esprit Saint ne cesse d’agir. C’est un mystère, partie du projet de la Trinité pour le monde, un sacrement de salut universel.

 

Quelles attitudes pour aller de l’avant ?

 

Reconnaissance et amour

De l’Église nous avons reçu la foi chrétienne, l’Évangile, les sacrements. Elle nous a appris à prier, à pardonner et demander pardon, à aimer tous les hommes spécialement les plus pauvres. A avoir une confiance d’enfant vers Dieu Père, à chercher d’abord le Royaume de Dieu, à croire en la résurrection finale.

Par elle nous connaissons Jésus, sa vie, son enseignement, sa  croix et sa résurrection. Elle nous a appris à prier Marie, à vénérer les saints, à imiter leurs vertus. Elle donne sens à nos vies, notre travail, nos souffrances et même à notre mort.

L’amour, la solidarité, la justice, la recherche de la paix, la réconciliation et le pardon, valoriser la raison, la science et les cultures s’alimentent de l’enseignement évangélique transmis par l’Église.

Que serait-il de l’humanité, de nous sans l’Église ?

 

Justice, Attention et Bonheur

Le Christ est la manifestation d’un Dieu profondément en relation pour qui la tendresse, l’attention et la justice sont inséparables d’une profonde expérience religieuse. L’authentique affinité avec l’esprit du crucifié-ressuscité se vérifie par l’expérience d’être aimé inconditionnellement par Dieu, de vivre par sa grâce et d’être habité par sa divine sagesse.    (Ste Thérèse de l’Enfant Jésus- Ste Bernadette)

Dans l’Évangile, justice et soins, équité et réciprocité, gratuité et abondance du cœur sont inséparables. Et elles surgissent du cœur même de Dieu.

La justice qui nous pousse à choisir et à pratiquer l’évangile est une justice supérieure, qui jaillit d’un amour démesuré, gratuit et inconditionnel qui nous appelle à la vie et nous soutient.  Nous sommes en chemin vers cet amour, source de joie, de bonheur et de plénitude.

Être chrétien n’est pas un programme, c’est une manière de vivre, d’être dans le monde depuis la confiance dans une promesse. Arrimé à la foi, la confiance dans la promesse et la personne du Christ, le christianisme propose un style particulier de vie. Une façon joyeuse, responsable et généreuse d’habiter le monde.  Qui nous invite à transformer ce qui est souvent un terrain hostile ou un désert inhospitalier en un monde plus humain et une terre habitable. Avec la possibilité de nous transformer en sources de grâces et de bénédictions pour d’autres, permettant la participation de tous au banquet.  Un projet déjà en marche, qui n’est pas une utopie irréalisable mais une réalité qui se vit dans l’histoire du monde, entre les douleurs de l’enfantement et en attente de la plénitude. Une réalité qui est déjà présente en nous quand nous mettons en place cette nouvelle relation initiée par le Christ.

Le soin a beaucoup à voir avec la relation, la capacité à aimer, à comprendre et accueillir les sentiments de l’autre, à se charger de ses besoins, à reconnaître et renforcer sa dignité, son autonomie et sa vie en plénitude. C’est ce que nous disait l’année dernière Gilles Rebêche lors de sa splendide conférence.

Par nos actes d’amour ou de « désamour », nous pouvons nous créer ou nous détruire les uns les autres. Nous avons la fatidique option de laisser l’amour de Dieu agir librement dans le monde ou nous priver mutuellement de l’essentiel pour la personne et la communauté.

Nous sommes semblables à Dieu, non par notre pouvoir humain de nous dominer mutuellement, mais par l’œuvre d’amour qui consiste en approfondir et amplifier les relations humaines, la communication, la force de la tendresse et l’attention à l’autre, par les liens de la communauté. Le pouvoir de refuser le don de l’amour ou de l’accepter, niant ainsi le don de la vie est plus à craindre que le pouvoir de la technologie et en même temps, ce pouvoir est plus fragile et plus complexe. Dans un monde complexe et globalisé, l’œuvre d’un amour radical exige que nous nous efforcions à vivre une compassion intelligente et créative et à développer une spiritualité de la résistance.

Cultiver l’intériorité est essentiel pour développer la gratuité. Le monde du don et du cadeau de la consolation dans les moments de tristesse, de l’espoir quand l’horizon s’obscurcit, du sens face à l’absurde.

Hommes et femmes, nous avons besoin de faire l’expérience que la source de l’amour est l’abondance du cœur. Nous ne pouvons pas vivre une vie pleine sans amour et sans aimer. Le chemin de l’amour est aussi le chemin du désir, de la soif de plénitude, de la vie en abondance. Celui qui ne parcourt pas ce chemin pourra difficilement faire vivre autre chose que l’obéissance. Mais nous ne sommes pas appelés à être des serviteurs, mais des amis.  Le chemin de l’amour est celui du don, de la démesure. Inséparable du respect, de la reconnaissance et de la réciprocité.

Notre Dieu qui veut nous partager son intimité et désire que nous le recevions chez nous n’est pas un Dieu solitaire et autiste. C’est un Dieu trinitaire et profondément en relation, construit dans la relation de réciprocité entre le Père, le Fils et l’Esprit.

 

Espérer contre toute Espérance

Aujourd’hui, être d’Église, se sentir église passe par la croix. Mais il faut espérer, espérer que le désert fleurisse et qu’après l’hiver renaisse le printemps.

J’aimerais poursuivre en évoquant les crises dans le ministère de Jésus

Fin de la première partie.

2e Partie : “LES CRISES DANS LE MINISTERE DE JESUS”

Bernadette CAFFIER – Missionnaire Diocésaine 🔸

Le Royaume n’est pas une belle et lointaine utopie abstraite. C’est très concret : LIBERER DE LA SOUFFRANCE ET DE TOUT MAL. C’est pourquoi le Christ a orienté sa mission à donner la vie, à libérer de la souffrance et de la mort, à annoncer le pardon et la grâce, spécialement aux pauvres, aux marginaux et exclus de la société : les malades, les pêcheurs, les femmes, les enfants, toutes des personnes mal vues par les dirigeants de l’époque.

Pour en savoir plus :

Click ici

Homélie 200e anniversaire de l’arrivée des confrères à l’actuelle “Maison-Mère”. Fête de la Conversion de Saint Paul et fondation de la Congrégation de la Mission

Homélie 200e anniversaire de l’arrivée des confrères à l’actuelle “Maison-Mère”. Fête de la Conversion de Saint Paul et fondation de la Congrégation de la Mission

Homélie prononcée lors de la messe à la chapelle saint Vincent de Paul le 25  janvier 2018. A cette occasion les Lazaristes de la Province de France célébraient la clôture de l’Année Jubilaire Vincentienne

 

Lectures : Ac 22, 3-16 ou Ac 9, 1-22 ; Mc 16, 15-18.

Chapeau

Nous sommes réunis aujourd’hui pour célébrer le 200ème anniversaire de l’arrivée des confrères dans cette maison, peu de temps après le rétablissement de la Congrégation, après la Révolution française. Je suis heureux de savoir que vous allez marquer ce bicentenaire par d’autres événements et festivités. La Congrégation de la Mission est présente ici, à la rue de Sèvres, depuis 200 ans, et je suis certain que ceux qui fréquentent cette Chapelle voudront participer à quelques-unes de ces activités.

Nous clôturons aussi l’année jubilaire, durant laquelle nous avons célébré le 400ème anniversaire du charisme vincentien. Avec l’Église, nous marquons la fête de la Conversion de Saint Paul. Comme vous le savez tous, Saint Vincent de Paul a toujours considéré ce jour comme étant celui de la fondation de la Congrégation, parce qu’à cette date, il y a 401 ans, il a prêché ce qu’il appelait le premier sermon de la mission.

La première lecture d’aujourd’hui nous donne un compte rendu de la conversion de Saint Paul. Luc inclut trois versions dans ses Actes. Dans la première, Luc se rappelle le moment où cela s’est passé, peu de temps après la mort d’Etienne et la persécution qui a suivi. Pendant cette période, Paul, alors Saul, s’efforçait de détruire le nouveau Chemin. Cependant, à cause de sa rencontre avec Jésus sur la route vers Damas, il cessa de persécuter les adeptes du Seigneur pour devenir le plus grand missionnaire de l’Église, l’Apôtre des Gentils.

Paul, lui-même, raconte les deux dernières versions de cet événement, d’abord dans son procès devant les Juifs et ensuite au roi Agrippa quand il fut emprisonné à Césarée. Pourquoi Paul répète-t-il cette histoire ? Je crois que c’est parce que cette rencontre personnelle avec Jésus a été le tournant de sa vie. Il désirait le garder toujours frais dans son esprit. Il pouvait bien s’en être rappelé à plusieurs reprises, et l’avoir partagé avec d’autres plus souvent que les trois fois racontées dans les Actes des Apôtres. Cette rencontre personnelle avec Jésus signifiait tout pour lui. Elle a littéralement changé sa vie.

Vincent de Paul a eu deux moments semblables dans sa vie. Le premier, nous le célébrons aujourd’hui, c’est l’anniversaire de son sermon dans l’église de Folleville, qu’il donna, à la demande insistante de Madame De Gondi, après avoir reconnu la pauvreté spirituelle de la population rurale. Le deuxième, comme nous le savons, se passa sept mois plus tard, dans la ville de Châtillon-les-Dombes, quand il se rendit compte de leur pauvreté matérielle. Ces deux événements ont transformé sa vie et il racontait fréquemment ce qui était arrivé. Il rappelle l’histoire de la confession du paysan de Gannes quatre fois dans les conférences aux confrères et une fois dans une conférence aux Filles de Charité. Il raconte l’histoire de Châtillon deux fois aux premières Sœurs. Ces moments-là sont ceux que nous connaissons, mais on pourrait dire avec certitude que ce ne furent pas les seuls moments où il se souvint de l’histoire de ces deux expériences. Elles étaient beaucoup trop importantes dans sa vie pour ne pas se les rappeler fréquemment.

Avons-nous une histoire semblable à raconter ? Avons-nous eu une rencontre personnelle avec Jésus, une conversion qui a marqué significativement qui nous sommes et ce que nous faisons de notre vie ? Je suis certain que oui, bien que peut-être elles ne soient pas aussi spectaculaires que celles de Paul et de Vincent. Néanmoins, nous devons aussi continuer à nous souvenir de ce moment, à le partager peut-être avec d’autres, comme une manière de le revivre, de louer et remercier Jésus de son action dans notre vie.

Pour nous en tant que missionnaires, l’Évangile d’aujourd’hui est tout à fait approprié puisqu’il est précisément l’envoi en mission des apôtres par Jésus, après sa résurrection, « Allez dans le monde entier et proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création » (Mc 16, 15). Parce que nous sommes appelés à suivre Jésus Christ, Evangélisateur des pauvres, notre mission est de leur annoncer la Bonne Nouvelle. Si Vincent n’avait pas choisi, pour notre devise, la citation d’Isaïe, qui se trouve dans Luc 4, 18, il pourrait avoir choisi cette citation de Marc. Il nous rappelle certainement notre appel missionnaire.

Notre année jubilaire a commencé à des dates différentes dans plusieurs pays du monde, et donc, elle s’est clôturée à diverses dates. Cependant, nous considérons aujourd’hui, 25 janvier 2018, la date officielle de clôture. Par conséquent, aujourd’hui marque également le début du cinquième siècle du charisme vincentien. L’histoire des quatre siècles passés nous laisse à croire que, si nous sommes fidèles, le Seigneur Jésus ne manquera pas de bénir la Congrégation de la Mission et la Famille vincentienne tout entière. Il y a eu, bien sûr, beaucoup de hauts et de bas, des joies et des peines pendant les 400 années passées. Néanmoins, Dieu continue de susciter des missionnaires selon son esprit. Vincent lui-même a encouragé ses confrères à cet égard :

« Donnons-nous à Dieu, Messieurs, pour aller par toute la terre porter son saint Evangile ; et en quelque part qu’il nous conduise, gardons-y notre poste et nos pratiques jusqu’à ce que son bon plaisir nous en retire. Que les difficultés ne nous ébranlent pas ; il y va de la gloire du Père éternel et de l’efficacité de la parole et de la passion de son Fils. Le salut des peuples et le nôtre propre sont un bien si grand, qu’il mérite qu’on l’emporte, à quelque prix que ce soit ; et n’importe que nous mourions plus tôt, pourvu que nous mourions les armes à la main ; nous en serons plus heureux, et la Compagnie n’en sera pas plus pauvre, parce que sanguis martyrum semen est Christianorum [le sang des martyrs est la semence des chrétiens]. Pour un missionnaire qui aura donné sa vie par charité, la bonté de Dieu en suscitera plusieurs qui feront le bien qu’il aura laissé à faire »[1].

Prions donc pour que nous, ainsi que ceux qui suivent nos pas, puissions rester fidèles à notre appel pour un autre 100, 200, 400 ans et au-delà, aussi longtemps que Jésus continuera de nous envoyer porter la Bonne Nouvelle aux pauvres (cf. Lc 4, 18).

Tomaž Mavrič, CM – Supérieur Général 🔸

L’histoire des quatre siècles passés nous laisse à croire que, si nous sommes fidèles, le Seigneur Jésus ne manquera pas de bénir la Congrégation de la Mission et la Famille vincentienne tout entière. Il y a eu, bien sûr, beaucoup de hauts et de bas, des joies et des peines pendant les 400 années passées. Néanmoins, Dieu continue de susciter des missionnaires selon son Esprit.

NOTES :

[1] SV XI p. 412-413, Extrait d’Entretien n° 170.

 

TOUTES LES CONFÉRENCES ET PARTAGES DE CES JOURNÉES DE CÉLÉBRATION (24 ET 25 JANVIER 2018) APPARAÎTRONT DANS LE PROCHAIN CAHIERS SAINT VINCENT – BULLETIN DES LAZARISTES DE FRANCE DU MOI DE MAI 2018
Pout toute information vous pouvez envoyer un courrier au P. Benoît Kitchey CM à l’adresse mail : benoitkitchey@hotmail.com