Cinq ans après l’encyclique “Laudato si'”

"Je renouvelle mon appel urgent à répondre la crise écologique. Le cri de la terre et le cri des pauvres ne peut plus attendre”. C’est ainsi que le Pape François invite tout le monde à célébrer le 5e anniversaire de la lettre encyclique « Laudato si’ : sur la protection de la maison commune ». Par le biais d’un message-vidéo, le Pape encourage l’Église à célébrer la semaine Laudato Si’ du 16 au 24 mai 2020. Gardons la création, don de notre Bon Dieu Créateur

Curie Generalice

Cinq ans après l’encyclique “Laudato si'”

« Je renouvelle mon appel urgent à répondre la crise écologique. Le cri de la terre et le cri des pauvres ne peut plus attendre”. C’est ainsi que le Pape François invite tout le monde à célébrer le 5e anniversaire de la lettre encyclique « Laudato si’ : sur la protection de la maison commune ». Par le biais d’un message-vidéo, le Pape encourage l’Église à célébrer la semaine Laudato Si’ du 16 au 24 mai 2020. Gardons la création, don de notre Bon Dieu Créateur”

Si nous avons pensé à une semaine de nombreuses « activités pro-environnementales », la pandémie COVID-19 et les restrictions qu’elle implique, nous obligent à une réorientation dans ce qui est bon pour célébrer cette date importante. La vérité est que nous n’allons pas passer la semaine à ramasser des ordures dans les rues, à planter des arbustes dans des endroits verts ou à tenir des forums sur les questions environnementales, bien qu’elles soient toutes des activités importantes.

Alors, comment pouvons-nous marquer cette date importante où le Pape a donné à l’Église et au monde une profonde réflexion sur la crise environnementale et notre responsabilité de la réparer ? La clé de la réponse est peut-être dans langage du Pape dans la même encyclique, en particulier en deux termes largement utilisés : la conversion écologique et l’écologie intégrale.

Nous pouvons profiter de la particularité de ce temps où nous sommes à la maison pour faire un examen de conscience et nous demander si la conversion écologique que le Pape nous a invité à vivre s’est profondément enracinée dans notre vie. La véritable conversion change notre perspective et fait évidemment naître de nouvelles façons d’agir. Toute conversion commence par l’humble reconnaissance que « nous avons péché ». Dans ce cas, nous acceptons que notre relation avec la création n’est pas ce que le Créateur attend de nous ; que l’humanité a oublié sa place dans le plan créatif de Dieu, elle a commis une erreur en mettant l’accent sur la « la domination sur » la création plutôt que de maintenir l’harmonie établie par le Créateur depuis l’origine.

Mais comme il ne suffit pas demeurer sous la Croix du Vendredi Saint, nous sommes invités à vivre la résurrection et la nouvelle vie que Dieu veut pour l’humanité et toute création. Il n’est pas trop tard pour revenir sur la bonne voie et rétablir la bonne relation avec la Terre Mère, tout comme « Le Créateur ne nous abandonne pas, jamais il ne fait marche arrière dans son projet d’amour, il ne se repent pas de nous avoir créés » (LS 13). Et comme nous sommes tous impliqués dans la dégradation de la création, nous jouons tous un rôle important dans sa restauration.

En célébrant la Semaine LAUDATO SI’ en ce temps pascal nous avons l’occasion d’approfondir sur la conversion écologique, « qui implique de laisser jaillir toutes les conséquences de leur rencontre avec Jésus-Christ sur les relations avec le monde qui les entoure » (LS 217).

La véritable conversion dans nos vies ne reste jamais dans la pensée et le sentiment, mais se manifeste joyeusement dans des actions concrètes. Une écologie intégrale, telle qu’elle est présentée par le Pape, n’est pas une écologie compartimentée dans nos vies ou notre société ; ce n’est pas tant quelque chose que nous « faisons » à des moments ponctuels, mais quelque chose que nous « vivons » au quotidien. Une écologie intégrale affecte tous les aspects de notre vie : dès l’origine de la nourriture au mode de transport que nous choisissons ; dès vêtements que nous mettons tous les jours aux positions que nous prenons contre le consumérisme.

L’écologie intégrale n’est pas seulement individuelle, sachant que la crise qu’affronte l’humanité exige une réponse de l’humanité elle-même. « On répond aux problèmes sociaux par des réseaux communautaires, non par la simple somme de biens individuels » (LS 219). Les efforts individuels accumulés n’atteindront jamais les objectifs nécessaires si nous continuons avec un système d’extraction, de production, de consommation et de « rejet linéaire » dans un monde fini. Les initiatives locales ne suffisent pas si nous suivons des politiques d’état préoccupées par les prochaines élections que par les générations futures. L’écologie intégrale exige de la créativité ; elle demande d’imaginer et de mettre en place des nouvelles relations économiques et sociales qui respectent la vie humaine et toute vie.

Et enfin, l’écologie intégrale affirme que nous faisons partie d’un tout, d’une seule création. Nous référer à l’humanité comme une plaie ou un virus de la nature, n’est nous sert en rien, comme si nous existions hors d’elle-même. Le Pape affirme que, « Pour le croyant, le monde ne se contemple pas de l’extérieur mais de l’intérieur, en reconnaissant les liens par lesquels le Père nous a unis à tous les êtres » (LS 220).

Même si nous n’allons pas réaliser les activités prévues par l’Église au niveau mondial pour marquer le 5e anniversaire. Nous pouvons vivre la Semaine Laudato Si’, en approfondissant notre conversion écologique afin qu’elle soit plus en conformité avec le cœur  du Créateur et ainsi nous pouvons nous engager à vivre l’écologie intégrale sous tous ses aspects. Louange à toi !

Panorama Católico, 10  mai  2020

Rev. José Fitzgerald, CM

Traduction : P. Bernard Massarini CM

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Message du Pape François pour la Journée International de l’infirmière

Nous célébrons aujourd’hui la Journée Internationale de l’Infirmière, dans le contexte de l’Année Internationale des Sages-femmes et du Personnel infirmier fixée par l’Organisation Mondiale de la Santé. En ce même jour nous commémorons aussi le bicentenaire de la naissance de Florence Nightingale, celle qui inaugura la profession d’infirmière moderne.

Pape Francois

Message du Pape François pour la Journée International de l’infirmière

Chers frères et sœurs ! Nous célébrons aujourd’hui la Journée Internationale de l’Infirmière, dans le contexte de l’Année Internationale des Sages-femmes et du Personnel infirmier fixée par l’Organisation Mondiale de la Santé. En ce même jour nous commémorons aussi le bicentenaire de la naissance de Florence Nightingale, celle qui inaugura la profession d’infirmière moderne.

En ce moment historique, marqué par l’urgence sanitaire mondiale provoquée par la pandémie du virus Covid-19, nous avons redécouvert combien la figure de l’infirmière, mais aussi celle de la sage-femme, jouent un rôle d’importance fondamentale. Nous assistons quotidiennement au témoignage de courage et de sacrifice des opérateurs sanitaires, en particulier des infirmières et des infirmiers, qui avec professionnalité, abnégation, sens de responsabilité et amour pour le prochain assistent les personnes affectées par le virus, au risque même de leur santé. Cela est prouvé par le fait que, malheureusement, le nombre des opérateurs de santé qui sont morts dans l’accomplissement fidèle de leur service est élevé. Je prie pour eux – le Seigneur les connaît chacun par son nom – et pour toutes les victimes de cette épidémie. Que le Ressuscité donne à chacun d’eux la lumière du paradis et le réconfort de la foi à leurs familles.

Depuis toujours les infirmiers jouent un rôle central dans l’assistance sanitaire. Chaque jour, au contact avec les malades, ils font l’expérience du traumatisme que la souffrance provoque dans la vie d’une personne. Ce sont des hommes et des femmes qui ont choisi de répondre “oui” à une vocation particulière : celle d’être de bons samaritains qui assument la vie et les blessures du prochain. Gardiens et serviteurs de la vie, lorsqu’ils administrent les thérapies nécessaires, ils donnent courage, espérance et confiance. [1]

Chères infirmières et chers infirmiers, la responsabilité morale guide votre professionnalité, qui ne se réduit pas aux connaissances scientifico-techniques, mais qui est constamment illuminée par la relation humaine et humanisante avec le malade. « En prenant soin des femmes et des hommes, des enfants et des personnes âgées dans chaque phase de leur vie, de la naissance à la mort, vous êtes engagés dans une écoute continuelle, attentifs à comprendre quelles sont les exigences de ce malade, dans la phase qu’il est en train de traverser. Devant la singularité de chaque situation, en fait, il ne suffit jamais de suivre un protocole, mais il est demandé un continuel – et fatigant ! – effort de discernement et d’attention à chaque personne ». [2]

Vous – et je pense aussi aux sages-femmes –, vous êtes proches des personnes dans les moments cruciaux de leur existence, la naissance et la mort, la maladie et la guérison, pour les aider à surmonter les situations les plus traumatisantes. Parfois vous vous trouvez à leurs côtés lorsqu’elles sont mourantes, donnant réconfort et soulagement dans les derniers instants. Par votre dévouement, vous êtes parmi les “saints de la porte d’à côté”.[3] Vous êtes l’image de l’Eglise “hôpital de campagne”, laquelle continue de remplir la mission de Jésus-Christ qui s’est fait proche et a guéri des personnes souffrant de tout genre de mal et qui s’est penché pour laver les pieds de ses disciples. Merci pour votre service à l’humanité !

Dans de nombreux pays, la pandémie a mis aussi en lumière beaucoup de carences au niveau de l’assistance sanitaire. Pour cela, je m’adresse aux Responsables des Nations du monde entier, afin qu’ils investissent dans la santé comme bien commun primaire, en renforçant les structures et en employant davantage d’infirmiers, afin de garantir à tous un service adéquat de soins, dans le respect de la dignité de chaque personne. Il est important de reconnaître de façon concrète le rôle essentiel que cette profession recouvre pour le soin des patients, l’activité d’urgence territoriale, la prévention des maladies, la promotion de la santé, l’assistance dans le domaine familial, communautaire, scolaire.

Les infirmiers et les infirmières, comme aussi les sages-femmes, ont droit et méritent d’être mieux valorisés et impliqués dans les processus qui concernent la santé des personnes et de la communauté. Il est démontré qu’investir sur eux améliore les résultats en termes d’assistance et de santé globale. Il faut dès lors développer leur profil professionnel, en fournissant des instruments appropriés au niveau scientifique, humain, psychologique et spirituel pour leur formation ; comme aussi améliorer leurs conditions de travail et en garantir les droits afin qu’ils puissent accomplir en toute dignité leur service.

En ce sens, les Associations d’opérateurs sanitaires ont un rôle important car, en plus d’offrir une formation organique, elles accompagnent chaque adhérent en lui faisant sentir qu’il fait partie d’un corps unique et qu’il n’est jamais perdu et seul devant les défis éthiques, économiques et humains que la profession comporte.

Aux sages-femmes, en particulier, qui assistent les femmes enceintes et qui les aident à donner naissance à leurs enfants, je dis : votre travail est parmi les plus nobles qui existent, consacré directement au service de la vie et de la maternité. Dans la Bible, les noms de deux sages-femmes héroïques, Shiphra et Pua, sont immortalisés au commencement du livre de l’Exode (cf. 1, 15-21). Aujourd’hui encore le Père céleste vous regarde avec gratitude.

Chers infirmiers, chères infirmières et sages-femmes, puisse cet anniversaire mettre au centre la dignité de votre travail, au bénéfice de la santé de la société entière. A vous, à vos familles et à tous ceux que vous soignez, je vous assure de ma prière et j’accorde de grand cœur la Bénédiction Apostolique.

Rome, Saint Jean du Latran, 12 mai 2020


[1] Cf. Nouvelle Charte des Opérateurs Sanitaires, nn. 1-8.

[2] Discours aux membres de la Fédération des Infirmiers Professionnels, 3 mars 2018.

[3] Cf. Homélie, 9 avril 2020.

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Et après l’orage ?

Le confinement prend fin. Nous avons vu beaucoup de choses sur le Net pour évoquer l’avant et l’après corona. Mais j’ai bien peur que ce temps de confinement ne ressemble trop à une mise à l’abri le temps d’un orage. Après la pluie le beau temps nous dit le dicton et on reprend tous nos habitudes !!!

Vincent Goguey

Et après l’orage ?

Le confinement prend fin. Nous avons vu beaucoup de choses sur le Net pour évoquer l’avant et l’après corona. Mais j’ai bien peur que ce temps de confinement ne ressemble trop à une mise à l’abri le temps d’un orage. Après la pluie le beau temps nous dit le dicton et on reprend tous nos habitudes !!!

Nous pouvons être étonnés de voir qu’il a fallu dix plaies en Egypte pour que pharaon comprenne qu’il fallait rendre la liberté au peuple de Dieu. En fait il n’a rien compris c’est dans un temps de terrible désolation (la mort de son fils ainé) qu’il laisse partir le peuple. Avant cela, tous les autres signes de Dieu il les a niés, il les a méprisés, il n’en avait cure… Est-ce que pharaon n’est pas le prototype de l’attitude bassement humaine de ne rien entendre des appels de Dieu. Tant qu’on n’est pas touché d’une manière très personnelle et encore… puisqu’à peine le peuple parti, pharaon va aller à leur poursuite pour revenir « comme avant », avoir ses petits avantages (une main d’œuvre pas chère !) ce qui causera sa perte totale (lui et toute son armée périront dans la mer).

A la fin d’une messe un vieux monsieur me dit « C’est bien que vous nous parliez de l’amour de Dieu pour nous mais parlez-nous du diable ! car la seule chose qui fait bouger les gens c’est la peur. On ne respecte pas la limitation de vitesse pour le risque de renverser une personne, on la respecte par peur d’avoir un gendarme qui nous met un PV !! » Terrible constat d’une réalité de notre fonctionnement. Le confinement a surtout fonctionné car on avait peur de se prendre un PV de 135 euros !

Le défi du croyant, appelé à la Vie par Dieu n’est pas d’avancer par peur, mais d’avancer par amour. Est-ce que je désire le mieux, pour tous ? Suis-je prêt à renoncer à mes petits avantages (dont je prends difficilement conscience des dégâts qu’ils peuvent occasionner là- bas à l’autre bout de la planète ou pour la génération à venir) pour tendre à une vie plus harmonisée ?

Etonnant de voir comment nous sommes capables de nous laisser endormir par tous les miroirs aux alouettes que sont les spots et pancartes publicitaires (alors que c’est une véritable agression permanente tant audio que visuelle) et on se laisse prendre par le tournis de l’éphémère et de l’esbrouffe. On s’agite en permanence nous faisant croire que l’on vit alors qu’on est parfois tout juste une branche morte agitée par le vent ! A l’intérieur, ça sonne creux !

Dieu en croix nous révèle combien nous avons de la valeur à ses yeux. Nous sommes

son chef d’œuvre et comme il nous a crée libre, il ne nous impose absolument rien… même pas celle d’assumer cette liberté ! Là est le paradoxe, il nous propose simplement de l’assumer, tant que nous ne le comprenons pas il nous laisse errer ! Peut être faut il descendre bien bas en notre humanité pour apprendre et avoir l’humilité de crier vers Lui, lui demander de l’aide (c’est assez présent dans les témoignages de foi reçu ces jours-ci sur mon facebook). Le seul chemin de liberté possible (bien au-delà du fameux « je fais ce que je veux, voir maintenant ce qui me plait », donc tourné égoïstement sur soi-même) ne peut emprunter que

le chemin de l’amour via principalement le chemin du service à l’autre.

Le service ; l’amour va jusqu’au don de soi pour l’autre. Cela demande un renoncement à soi-même (paradoxe supplémentaire pour être plus moi-même il me faut apprendre à me détacher de moi !!!). Autre paradoxe, on voudrait nous vendre l’amour comme idyllique hyper agréable etc. mais ne reconnait-on pas ses amis dans l’épreuve ? C’est-à-dire quand tout va mal, lorsque nous sommes dans la souffrance ? Etonnant mystère que celui de l’amour qui nous fait parfois passer par l’opposé de ce que nous espérons. St François ne nous dit-il pas dans sa prière si connue : c’est en donnant qu’on reçoit, c’est en s’oubliant que l’on trouve…

Que ce temps de déconfinement s’accompagne d’une remise en cause de nos habitudes pour réellement faire le tri de nos actions pour une vie plus sobre et respectueuse de la planète et de l’avenir. Une vie qui donne envie de vivre !

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« Que votre cœur ne soit pas bouleversé. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » 5e Dimanche de Pâques

O, combien ces paroles de Jésus ont du poids et sont force de réconfort dans ces temps particulièrement difficiles que nous vivons depuis l’apparition et la propagation du virus Covid 19. ! En effet, que de panique, que d’incertitude dans toute la société humaine devant ce drame mondial. Comment ne pas être bouleversé, comment ne pas se questionner, comment ne pas douter ?

Yves BOUCHET

« Que votre cœur ne soit pas bouleversé. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » 5e Dimanche de Pâques

O, combien ces paroles de Jésus ont du poids et sont force de réconfort dans ces temps particulièrement difficiles que nous vivons depuis l’apparition et la propagation du virus Covid 19. !

En effet, que de panique, que d’incertitude dans toute la société humaine devant ce drame mondial. Comment ne pas être bouleversé, comment ne pas se questionner, comment ne pas douter ?

Nous vivons, il est vrai, un temps difficile habité de craintes et de peurs : déstabilisation, bouleversement dans nos manières de vivre, de travailler, d’entrer en relation avec l’autre et avec les autres, déstabilisation dans nos habitudes de prier, de se réunir, de célébrer, de faire Eglise… On a l’impression d’un monde en stagnation, en péril de vie, en péril économique…

Notre rencontre communautaire de vendredi après-midi a été riche d’expressions, de partage sur le ressenti et la manière justement dont chacun a vécu et vit encore ce moment particulier du confinement tant sur le plan humain que spirituel.

Temps difficile et éprouvant dans les corps et les cœurs affrontés aux ravages de ce virus. Temps difficile pour nombre de personnes hospitalisées avec tout ce que cela a demandé et demande d’abnégation, d’investissement du personnel soignant et aussi de bien d’autres acteurs dans la vie sociale.

Temps difficile pour nombre de familles, affrontées au décès de l’un des leurs. Et pour en rajouter : cette impossibilité pour les proches d’être la pour accompagner, tenir la main, être tout simplement présence, signe de tendresse, d’amour tant nécessaire ! comme si la mort et le départ d’un être cher n’était pas déjà assez dramatique et douloureux !

Epreuves qui nous ont touchées nous aussi dans notre Province et notre communauté, avec l’hospitalisation de confrères, décès du P Gonzague, et tout récemment celui si rapide et inattendu de P Benoit, même si la cause n’en n’est pas le virus.

Tous sur la planète, nous sommes là devant cette réalité : la fragilité de nos existences, la non-maîtrise de tout. Nous mesurons notre vulnérabilité.  En même temps nous recherchons sens à ce qui nous advient. Nous ressentons aussi la nécessité de nous soutenir, de nous réconforter, d’engager des gestes de solidarités humaines au-delà de toute appartenance sociale, politique, religieuse. Nous sommes sur cette planète les hommes frères en humanité. Et nous sommes témoins, qu’au milieu de cette pandémie qui dévaste, il y a tant de gestes de vie, de gestes de solidarité et de fraternité et d’inventivité.

Ce que nous vivons aujourd’hui, nos questions, nos interrogations nous pouvons peut-être bien en trouver résonance dans ce que fut le vécu des disciples et des premiers croyants dans leur relation au Christ, et dans le contexte difficile de leur époque.

« Que votre cœur ne soit pas bouleversé, vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi »

Dans un contexte de déception, de désillusion, d’incompréhension face à l’annonce de son départ, Jésus, dans ce passage de l’Evangile de Jean que nous venons d’entendre (1er discours d’adieu)  tend à rassurer  ses disciples.  « Je pars vous préparez une place et je reviendrai. Que votre cœur ne soit pas bouleversé » Comme dans une thématique de voyage nous trouvons ainsi des verbes et des termes qui parlent non pas de mort, mais de mouvement, et qui dit mouvement dit la vie : partir – aller – revenir – chemin… Ce départ de Jésus n’est pas un abandon. Son annonce est une bonne nouvelle, c’est-à-dire un appel à vivre dans l’espérance. Certes les épreuves ne manqueront pas. Il y aura en effet les heures de la Passion, de la mort de leur Maître et par la suite, le temps des persécutions.

Mais rien ne doit troubler l’espérance des disciples, l’espérance des chrétiens.  Le Christ est bien présent hier comme aujourd’hui.  Il est là au cœur des épreuves que connaît notre monde actuellement. Ce chemin dont il nous parle n’est pas un chemin d’errance, ni une impasse. Il nous annonce le but et l’aboutissement de notre vie. Il y donne sens. Jésus, vivant auprès de son Père est en même temps chez nous, au milieu de nous. Et il nous assure de sa présence tous les jours, jusqu’à la fin du monde. Il est pour nous « le Chemin, la Vérité et la Vie ». Lui seul peut nous conduire auprès du Père, notre destination à tous.

Nous le croyons, Jésus ne se contente pas de nous montrer le chemin. Il est lui-même « le Chemin, la Vérité et la Vie. »  C’est en lui seul que nous trouvons la plénitude de la vérité. Ses paroles sont celles de la Vie Éternelle. Personne ne peut aller vers le Père sans passer par moi nous dit til. C’est lui qui nous révèle le vrai visage de Dieu. C’est en regardant vers Lui que nous redécouvrons le vrai sens de notre vie, de ce qui se bouscule et bouscule nos habitudes et certitudes. Cet évangile est un appel à l’espérance, même si nous sommes « bouleversés » par les incertitudes et les épreuves de la vie, particulièrement en cette période de pandémie. Depuis notre baptême nous sommes sur le chemin pascal.

Autre chose : au souffle de l’Esprit nous sommes invités à du neuf, à de la créativité. L’exemple nous en est donné dans le livre des Actes que nous venons de lire, et qui nous montre comment les premiers chrétiens ont suivi ce chemin du Christ. La Parole de Dieu est annoncée aux païens. Les veuves ne sont pas abandonnées à leur triste sort ; elles reçoivent une aide. Le partage des services se met en place.

Inspirons-nous de la vie de notre Seigneur qui nous invite à ne pas nous laisser troubler par ce qui nous arrive, quel que soit sa gravité, sinon son ampleur. En le regardant, sa vie éclaire la nôtre et nous inspire la solution appropriée à nos tâtonnements. « Celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais », nous dit-il.

Demandons-lui dans cette Eucharistie, de nous affermir dans la Confiance et l’audace, et de nous stimuler les uns les autres œuvrer comme des pierres vivantes à la construction d’un nouveau monde.

« Que votre cœur ne soit pas bouleversé. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. »  Amen

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Fête de Sainte Louise de Marillac

Oui, ce qui fait la sainteté de Louise de Marillac c’est, avec la grâce de Dieu, d’avoir su transformer ses blessures en sources d’eau vive où les autres (les pauvres, les petits, ses sœurs de communauté) venaient s’abreuver

Alain Perez

Fête de Sainte Louise de Marillac

Pendant longtemps, trop longtemps sans doute,  Louise de Marillac a été considérée par certains comme une femme insignifiante, pas très équilibrée et vivant dans l’ombre de St Vincent. Il est vrai que depuis son enfance, la vie ne l’a pas épargnée : étant une enfant naturelle, elle n’a pas connu sa mère, et les difficultés familiales, la maladie, l’angoisse et la nuit de la foi l’ont visitée, creusant en elle de profondes blessures…

Eh bien, paradoxalement, je dirais que c’est justement tout cela qui la rend si proche de nous et finalement si sympathique ! En effet, Louise de Marillac n’a pas été une « super-femme », une privilégiée, une héroïne. Elle n’est pas née sainte, mais elle l’est devenue, en parcourant un chemin humain et spirituel bien chaotique parfois… A travers ses difficultés personnelles et ses blessures, elle a connu de grandes purifications et des « lâcher-prise » qui l’ont fait grandir et mûrir. Et c’est ainsi que, peu à peu, ont été imprimés en elle, les traits d’une sainteté que l’on pourrait définir comme « sainteté à visage humain ».

Oui, ce qui fait la sainteté de Louise de Marillac c’est, avec la grâce de Dieu, d’avoir su transformer ses blessures en sources d’eau vive où les autres (les pauvres, les petits, ses sœurs de communauté) venaient s’abreuver. En effet, nous le savons par expérience : n’est- ce pas souvent par les choses qui nous blessent que nous devenons vulnérables, et donc ouvert aux autres et véritablement humains ?!

Mais, comment Louise a-t-elle pu décentrer son regard d’elle-même, de ses difficultés et de ses souffrances personnelles, pour le centrer sur ceux qui souffrent, et trouver ainsi son équilibre ? Sans aucun doute, par sa relation à Dieu et par son amour de Jésus vivant au milieu des hommes, et d’une manière spéciale, par son amour de Jésus vivant dans son Eucharistie et dans les démunis.

Oui, dans l’Eucharistie, notre Dieu a manifesté la forme extrême de l’amour, bouleversant les critères de pouvoir qui règlent trop souvent les rapports humains et affirmant de façon radicale le critère du service : « si quelqu’un veut être le premier de tous, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » (Marc 9,35).

De plus, et « ce n’est pas un hasard, si dans l’Evangile de St Jean, nous ne trouvons pas le récit de l’institution de l’Eucharistie mais celui du lavement des pieds : en s’agenouillant pour laver les pieds de ses disciples, Jésus explique le sens profond de l’Eucharistie. Et St Paul rappelle avec vigueur, que n’est pas permise une célébration où ne resplendit pas la charité manifestée dans le partage concret avec les plus pauvres. » (Mane nobiscum Domine n°28).

St Vincent vivait déjà, sans doute, ces deux exigences fondamentales du service des pauvres. Ainsi, au cours des missions qu’il donnait dans les campagnes, il laissait souvent, comme signe concret de sa prédication dans les villages, une association destinée au service des pauvres et des malades. Mais, pour visiter et animer durablement ces associations, il fallait une femme au grand cœur et intelligente. Et c’est ainsi que St Vincent a vu en Louise de Marillac, la femme capable d’assumer cette responsabilité. Ce fût un choix pertinent !

 En effet, en réalisant ce service, Louise apprit à sortir d’elle-même, à ouvrir son cœur aux nécessités des frères les plus pauvres, isolés et abandonnés. Elle comprit que c’était là une façon de réaliser la mission du Christ : annoncer l’Evangile en témoignant par la charité.

Louise de Marillac y a investi toutes ses forces et toute son intelligence. Elle affronta avec courage et habileté les charges qui lui étaient confiées, devenant une véritable missionnaire de la Charité, animée par la conviction que « l’amour est inventif jusqu’à l’infini »…. Et, finalement,  ce sont les pauvres eux-mêmes qui la sauvèrent, comme ils avaient sauvé Vincent de Paul auparavant…

Dans son testament spirituel, Louise de Marillac a transmis aux premières Filles de la Charité cette perle précieuse qui avait donné force, lumière et couleur à son existence. Ainsi, après un si long chemin tissé d’inquiétudes et d’épreuves, Louise de Marillac recommandait à ses Filles l’essentiel. C’est-à-dire, à l’imitation de celui du Christ, son testament ne connait qu’un seul verbe : AIMER. « Mes chères sœurs, écrit-elle, ayez bien soin du service des pauvres, et surtout de bien vivre ensemble dans une grande union et cordialité, vous aimant les unes les autres, pour imiter l’union et la vie de Notre-Seigneur. Priez bien la Sainte Vierge qu’elle soit votre unique Mère. »

En ce jour où nous faisons mémoire de Ste Louise, remercions Dieu de l’avoir donnée à l’Eglise et à la Compagnie des Filles de la Charité. Prions aussi pour qu’à l’exemple de Ste Louise, nous sachions cheminer nous aussi vers la sainteté, en devenant chaque jour un peu plus humbles, simples et aimants …Un peu plus humains, finalement !…  

Que Ste Louise intercède aussi pour nous ! Qu’elle nous accompagne sur notre chemin de sainteté, nous les gens ordinaires, avec nos qualités et nos défauts, nos handicaps moraux et spirituels… Que l’exemple et la prière de Ste Louise nous obtienne la grâce de savoir nous abaisser et descendre dans notre pauvreté, avec confiance, puisque la puissance de Dieu se déploie toujours dans la faiblesse. Qu’à la prière de Ste Louise, Dieu nous accorde le don de la sainteté. Nous nous savons pécheurs et nous tombons sans cesse. Mais aussi, nous nous relevons sans cesse pour reprendre la route, parce que nous croyons à l’Amour de Dieu et nous savons, grâce à Jésus, qu’il est et qu’il sera toujours plus grand que notre cœur.

Enfin, n’oublions jamais que l’expérience de l’ Amour de Dieu nous renvoie toujours à l’Amour des petits, à la responsabilité et au service de nos frères, spécialement les plus petits et les plus pauvres. Nous inspirant de l’exemple de Ste Louise, au lieu de tant discourir sur la pauvreté, les injustices et les pauvres, ayons le courage de nous compromettre et de nous engager dans des réalisations concrètes. Comme Ste Louise, ayons le courage de voir, de dénoncer, d’agir et de servir.

C’est cela emprunter le chemin de la « sainteté à visage humain », celle dont le monde d’aujourd’hui a tant besoin !

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Cinquième “Provinciale” ou Cinquième lettre pascale aux amis confinés

Chers amis, le confinement touche à sa fin. Dans l’incertitude. Dans l’inquiétude. Dans la confusion. Il ne faudrait point que, cédant à un mauvais pli, l’on sacrifie l’humain à la reprise économique ni que la circulation, retrouvant sa fièvre accoutumée, écrase les plus fragiles. Mais d’ailleurs qui sait si le confinement ne reviendra pas ?

Fr François Cassingena-Trevedy osb

Cinquième “Provinciale” ou Cinquième lettre pascale aux amis confinés

Chers amis, le confinement touche à sa fin. Dans l’incertitude. Dans l’inquiétude. Dans la confusion. Il ne faudrait point que, cédant à un mauvais pli, l’on sacrifie l’humain à la reprise économique ni que la circulation, retrouvant sa fièvre accoutumée, écrase les plus fragiles. Mais d’ailleurs qui sait si le confinement ne reviendra pas ? On se prendrait presque à désirer qu’il se prolonge ou se renouvelle, non pas tant pour la retraite méditative qu’il nous procure que pour l’œuvre de discernement qu’il opère entre les esprits, entre les temps, entre le caduc et le pérenne, entre ce qui est noble et ce qui est vil.  En ces jours d’une indéniable gravité, et porté par les multiples témoignages de votre assentiment – j’oserais dire de votre connivence –, je reviens encore une fois vers vous. Durant ces semaines de couvre-feu, presque insensiblement et sans que je l’eusse prévu dès les premières heures, j’ai découvert qu’une responsabilité « pastorale » d’un genre bien singulier m’était impartie : c’est vous, au fond, qui me l’avez donnée ! Vous m’avez fait approfondir, comme jamais peut-être, la dimension sociale – « ecclésiale » – de la parole. Ce temps de pandémie ne sera donc pas perdu. J’entrevois et je constate néanmoins que ma liberté de parole me vaudra des inimitiés, mais j’assume cette éventualité dans la paix : mieux vaut être dans le « christique » (expérience de l’hostilité à une parole audacieuse et franche) que dans le confort de la dissimulation et de la servilité. Une vague s’est formée au large, elle est accourue lentement d’où certains de l’attendaient pas, elle s’est accrue d’innombrables molécules, elle a bourgeonné de fleurs de sel et attend de voir, joyeuse, étonnée, jusqu’où va s’étendre son déferlement : tel est un peu mon patient et passionnant travail, mon « poème » de ces jours. Et c’est sous le signe bien-aimé du Poverello d’Assise que, frère « mineur », je « prêche » à des oiseaux libres, pour qu’ils volent de leurs propres ailes et contribuent à de nouvelles fécondations en transportant au loin les semences que j’aurai répandues.

Le confinement a marché de pair avec un certain raffinement. Un raffinement de nos relations, un raffinement de notre pensée, un raffinement de notre travail ordinaire, un raffinement de notre attention au détail. Détail de notre entourage humain, détail de notre paysage environnant, si restreint soit-il, détail de nos tâches obligées. Mais le détail n’est-il pas l’humble horizon, le modeste domicile de nos vies  quotidiennes ? Nous ne pouvons tout voir, ni tout savoir, ni tout pouvoir, ni tout maîtriser. Ces temps de restriction rabaissent opportunément notre prétention à la totalité et nous obligent à envisager l’indéterminé, au jour le jour, comme notre seul avenir. Durant ces quelque huit semaines écoulées, notre existence s’est trouvée rationnée, comme elle ne l’avait pas été depuis longtemps, et elle va le demeurer durablement encore, sans doute.

Aujourd’hui, nous avons envie de quelque chose, de plein de choses. En tout cas nous n’avons plus envie d’avant. Nous avons envie d’autre chose. Au terme de ce temps, préliminaire à tous égards, nous pouvons récapituler et identifier ce qui nous reste. Or il faut bien nous persuader que ce qui nous reste n’est pas moins que ce que nous avions auparavant. Si ce qui nous reste est un progrès de sagesse, d’intériorité, d’humanité, alors ce qui nous reste est plus que ce que nous avions auparavant. Les dépouillements consentis n’appauvrissent pas : ils enrichissent. Le véritable reste est toujours plus que la somme qui le précède, tout simplement parce qu’il demeure. Nous ne sortons pas du confinement tout à fait dans le même état que celui dans lequel nous y étions entrés : l’exercice nous a insensiblement modifiés, au plan personnel comme au plan collectif (au moins au plan de nos petites communautés). Nous étions entrés dans cette mise en quarantaine un peu noués et sur la défensive, avec la peur au ventre, et voilà qu’insensiblement, au fil des semaines, à travers la fidélité  au devoir d’état, l’interprétation des Écritures et l’intelligence de ce qu’est, en vérité, la « résurrection », quelque chose s’est dénoué, détendu et dilaté en nous, entre nous. Quelque chose de dé-chaîné », de libre, d’éminemment printanier. Le bénéfice le plus certain de l’épreuve est l’idée qui nous est venue de nous causer de fenêtre à fenêtre, de clocher à clocher, de colline à colline, et la découverte que nous avons faite de notre profonde entente. Le confinement nous a unis : il ne faut pas que le déconfinement nous disperse. La longévité de nos liens, la solidité de la toile patiemment tissée, la définition partagée de nos attentes, voilà désormais les grandes questions qui doivent nous mobiliser activement et nous arracher à toutes sortes de morosités prévisibles. Un « ordre », une « compagnie » du Compagnon blanc s’ébauche : il faut qu’elle se confirme et demeure.

La pandémie est à l’évidence la sanction naturelle et quasi automatique de nos maltraitances invétérées à l’égard des écosystèmes et des aberrations de notre « commerce » planétaire. L’homme, laissé à son propre conseil » (Sir 15, 14), ne peut consulter là-dessus que ses propres responsabilités. Mais l’on a entendu dire, l’on entend dire encore, çà et là, que la pandémie est un châtiment de Dieu. Ce vocabulaire intenable, sinon tout à fait monstrueux, hérité d’une longue tradition de prédication terrorisante, relève d’une conception archaïque, magique et superstitieuse de Dieu, dont il n’est pas certain qu’elle ait cessé tout à fait d’infecter nos représentations mentales ni les présupposés de nos discours ecclésiastiques (même lorsqu’ils parlent avec volubilité de l’amour…) ; elle induit également, demeurant bien sûr hors de cause la belle prière des « simples », les stratégies mercantiles d’une certaine prière de demande scrupuleuse et machinale. Car l’Évangile, loin des bavardages et des rabâchements (Mt 6, 7), suggère bien sûr de demander, mais il demande d’abord quelque chose, très peu de chose, à la demande elle-même, pour qu’elle soit juste : il lui demande la sobriété et la discrétion qui s’appuie sur la confiance inébranlable dans l’Ami. « Seigneur, celui que tu aimes est malade… » (Jn 11, 3).

Présenter le Monde et nous présenter avec le Monde à l’Ami : cela suffit et fait le fond de notre commun « sacerdoce ». « Cette maladie ne mène pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. » (Jn 11, 6). De la part de « Dieu » (ce nom lui-même, problématique, demande à être revisité, et surtout ré-évangélisé), il n’y a pas de châtiment à attendre. Nos maux personnels et collectifs ne sont que l’aubaine qu’il saisit pour manifester sa gloire, que l’interstice par lequel passe sa gloire, que l’espace dans lequel sa gloire « se passe » sur un mode pascal qui l’engage lui-même, non comme démiurge, mais comme Patient. Gloire paradoxale de la croix. Paradoxale, c’est-à-dire, selon les deux sens du mot « doxa », à rebours de l’opinion commune et à rebours de la gloire mondaine. « Gloire du Seigneur » qui, de tristesse et de consternation, peut déserter nos institutions trop sûres d’elles-mêmes, comme le prophète Ézéchiel la vit quitter le Temple de Jérusalem (Éz 10, 18-22).

Non, je ne crois pas en un Dieu condescendant qui assène des coups sur l’homme, mais en un Dieu émergeant qui affleure à travers les efforts que l’homme fait pour s’humaniser toujours davantage : un Dieu en ascension au plus haut de l’homme et qui convoque l’intégralité de sa chair au plus haut niveau de vie. Le Dieu que l’on cherche à acheter et à fléchir n’est qu’une idole forgée par la peur panique qui se tapit au fond de chacun de nous. Un magnifique « païen » comme Lucrèce (la catégorisation des « païens » et de ceux qui ne le sont pas est bien discutable…) avait déjà dénoncé cette perversion lorsqu’il évoquait une « humanité écrasée sous le poids d’une religion dont le visage, se montrant du haut des régions célestes, menace les mortels de son aspect horrible » (De Natura rerum, I, 63-65). 

Je crois que le fond de l’affaire est là, que l’enjeu des débats qui agitent en ce moment le monde catholique – le petit monde catholique trop enclin, parfois, à faire la loi à tout le monde – est là, non pas seulement dans un clivage interne au catholicisme français (vieille lune), mais dans un clivage beaucoup plus fondamental et grandissant entre la « religion » et un tout autre positionnement, plus modeste, plus dépouillé, plus sereinement désemparé, de l’homme dans l’univers et devant son destin ; entre l’acceptation courageuse de l’abime et l’instinct infantile qui pousse à le conjurer, à l’aménager, à le meubler avec toutes sortes d’objets « religieux ». Demeurant sauve la Tradition comme acte de passation de Vivant à vivants, demeurant incontestable le trésor de sainteté, de charité, d’intelligence et de beauté qu’ont élaboré deux millénaires chrétiens, il nous faut revenir aujourd’hui de manière réflexive sur notre histoire et discerner ce qui est étranger à l’Évangile, inutile à l’Évangile, ce qui n’est plus dicible, ni crédible, ni tenable. Il nous faut, moyennant une opération d’une rigueur et d’une lucidité sans précédent, détacher Jésus du dieu magique, du dieu archaïque, du dieu artificiel, du dieu officiel, du dieu philosophique, du lourd appareil dogmatique aux appendices suspects qu’on lui a attaché depuis des siècles, et qui l’encombre, et qui nous encombre sérieusement nous-mêmes, si nous sommes honnêtes (le malheur est que peu ont l’honnêteté de l’avouer).

Corrélativement, il nous faut choisir entre la prolongation acharnée d’un certain fonctionnement religieux et l’exploitation innovante de ces « ressources du christianisme » sur lesquelles François Jullien vient d’attirer notre attention dans un petit ouvrage remarquable, ou encore la mise en œuvre de cet « esprit du christianisme » dont le Père Joseph Moingt, jeune vieillard de cent-trois ans, vient de nous suggérer les grands traits dans son audacieux testament spirituel. Certes, l’Église, comme Mystère (Ep 3, 4-11), comme Dessein de Dieu sur l’humanité, comme Fondation évangélique (Mt 16, 18-19 ; Jn 21, 15-19), est éminemment sainte et transcende l’histoire des hommes ; certes, l’institution temporelle (elle ne s’assoit véritablement, pour le bon et le moins bon, qu’au IVe siècle) est irremplaçable (l’absence pure et simple d’institution serait une utopie, car rien ne perdure, ici-bas, sans une certaine assise institutionnelle), mais l’institution, dans sa configuration présente, est appelée à reconnaître ce qu’il y a de prétentieux et de malhonnête dans certains de ses comportements, ce qu’il y a d’insuffisamment revisité, d’insuffisamment repensé, et par conséquent d’inadapté dans certains de ses discours, dans sa catéchèse, dans sa prédication, dans sa liturgie, dans sa pratique sacramentelle, dans sa conception des ministères ordonnés, dans sa formation aux ministères ordonnés, dans son interface avec la culture et le monde. Certains, dont je suis, ressentent avec une acuité lancinante et de façon vraiment douloureuse l’inactualité de tout un système, la caducité de tout un édifice, la dérive d’un continent entier, la gravité d’un véritable changement « climatique ». L’effondrement de la voûte de Notre-Dame de Paris, il y a un an (définitivement irréparable), possède à cet égard la valeur d’un symbole dont beaucoup, beaucoup de clercs surtout, n’osent pas regarder en face la dimension tragique : effondrement d’un édifice non seulement matériel, mais conceptuel et civilisationnel, effondrement d’un ciel enchanteur, harmonieux, certes, mais caduc et nous laissant soudain désemparés sous un autre ciel qui se découvre sans fond.

Au-delà des susceptibilités et des allergies politiciennes qui sous-tendent en ce moment les réactions catholiques, c’est à ces profondeurs vertigineuses, me semble-t-il, que les choses se passent et que, de toute urgence, une conversion, un déplacement de grande envergure s’impose à nous. Nous aspirons à une Église qui pense ; qui repense ses affirmations et ses fonctionnements ; qui, en auscultant profondément et sans présomption le monde, l’accompagne dans l’effort qu’il fait pour se penser. Par des voies discrètes et latérales, par les bas-côtés, nous aspirons à avoir, ou plutôt – parce que nous sommes toujours d’elle, et que nous l’aimons, et justement parce que nous l’aimons – nous aspirons à être une Église qui fasse le saut de la « mythologie » chrétienne à la théologie chrétienne, du psittacisme à l’interprétation, de la réaction à l’Action, de la paresse à la Pensée, de l’hagiographie à l’honnêteté, de l’angélisme à la considération de la chair, de la gourmandise du merveilleux à la gravité du Réel, de l’ecclésiastique à l’ecclésial, de l’établissement à l’Exode. Devant l’inanité de tant de discours religieux, devant l’inertie de tant d’installations, devant l’indigence de tant de propos catholiques, j’ai parfois envie d’avouer, avec l’enthousiasme d’un néophyte, « l’athée » qui sommeille en moi, l’athée chrétien qui reste en moi : car, au bout de soixante ans d’existence – je pousse ici la franchise jusqu’au bout – il ne reste peut-être plus que cela en moi. Mais, somme toute, ce reste est un plus ! En tout cas, dirais-je avec un grain d’humour, peut-être faut-il, comme clerc – et surtout comme clerc – posséder en soi-même un taux suffisant d’anticléricalisme pour être en vérité et sans péril un homme d’Église, comme un Père Daniélou l’avait parfaitement compris et clairement formulé. « Réparer l’Église qui tombe », comme le Poverello (toujours en filigrane de ces propos) s’en était entendu intimer l’ordre, ne signifie pas restaurer à l’identique (ce qui est l’affaire des Monuments historiques), mais redimensionner l’édifice à l’échelle de son environnement, ce qui est l’œuvre commune de l’Esprit Saint et des baptisés : « L’Esprit Saint et nous-mêmes… » (Ac 15, 28).

Au regard du travail de discernement et de construction positive, passionnante, dont les circonstances actuelles nous offrent une opportunité sans pareille, la présente lettre serait presque une charte, ou du moins une allumette, au sens métaphorique que l’on donnait à ce terme dans la langue spirituelle du XVIIe siècle. En envisageant notre « fraternité du Compagnon blanc », nous pouvons dès lors nous poser les questions suivantes, tout à fait pratiques. Comment faire pour que ce temps de pandémie, au lieu de nous fermer et de se refermer sur lui-même comme une simple parenthèse, ouvre en nous et entre nous cet espace, ce christianisme spacieux qu’évoquait la dernière lettre ? Comment faire pour que l’attrait de l’Ouvert perdure au-delà du choc pandémique et de la période d’urgence sanitaire ? Comment faire, non pour imposer un Christ-roi plus ou moins temporel dans la sphère publique (cette prétention est obsolète), mais pour manifester et incarner la présence du Christ – du Compagnon blanc – dans cette communauté qui se cherche entre les citoyens et les responsables de l’État ? Autrement dit, comment des citoyens, plus compréhensifs quant à la difficulté de faire fonctionner un État, plus attentifs à l’intrication de toutes les instances qui le composent, entreprennent, au cœur de la chose publique, et sans nécessairement tout approuver, un dialogue et une collaboration à travers lesquels se manifeste la présence du Christ ?

Le déconfinement va exiger une intense attention à l’autre : chacun devra renoncer à l’impatience, à l’insolence, à la gourmandise, à l’incivilité de son ego, pour donner la priorité à la protection de l’autre, moyen éminent de rentrer en relation avec lui. N’y a-t-il pas là une manière très circonstanciée de faire eucharistie ? Comment penser l’Eucharistie en échappant à un très vieux et très actuel matérialisme eucharistique qui chosifie la Présence du Ressuscité au point de l’identifier, ou peu s’en faut, à un comprimé effervescent ? Comment penser le ministère ordonné en échappant aux ambiguïtés du « sacré » et à l’hégémonie du prêtre tout-puissant et solitaire ? Le « Compagnon blanc » est une expression qui nous donne à rêver, à imaginer, à penser : comment faire pour dépasser le simple charme des mots et découvrir, au plus intime de nous-même, la réalité qu’ils esquissent ; pour construire, ensemble, le compagnonnage spacieux et rayonnant qu’ils appellent ? Car nul ne saurait prendre la place du Compagnon blanc, ni revendiquer pour soi-même une place auprès du Compagnon blanc (voir Mt 20, 20-23), mais la place doit demeurer toujours vacante en nous, entre nous, pour le Compagnon blanc : une communauté chrétienne ne se construit qu’autour de la place vacante – appel d’air !– qu’elle laisse à son Seigneur Absent-Présent.

Et voilà comment nous en venons tout naturellement à l’évangile du cinquième dimanche du Temps pascal (Jn 14, 1-12), tiré de l’admirable « Discours d’adieu » du Christ johannique. « Que votre cœur ne se trouble pas… » Voilà bien les paroles rassurantes que nous avons besoin d’entendre sur le seuil d’un temps de l’indéterminé, puisque aussi bien l’affranchissement de tout dieu archaïque et mythologique ne signifie pas la condamnation de notre besoin d’être rassurés, et ne donne au contraire que plus de force aux paroles rassurantes de notre grand Frère humain. « Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père… Je m’en vais vous préparer une place… » Voilà la maison spacieuse, conçue pour la « stabulation libre », accueillante au pluriel, à la différence et à la diversité. À vrai dire, nous n’avons pas à gagner la « place » en question par quelque mérite que ce soit : ce n’est pas une place honorifique, mais une place vitale dans le grand organisme de la Vie.

« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie… » Remarquons bien l’ordre de l’énumération, la structure de cette trilogie. Non pas la Vérité seule, mais la Vérité accompagnée par le Chemin et la Vie, entre le Chemin et la Vie, prise, en somme, dans le dynamisme de la Vie (voir Ac 17, 28 : « De Lui nous tenons la vie, le mouvement et l’être »). Non pas un contenu dogmatique à apprendre, non pas une vérité close, mise en conserve, intolérante, intransigeante, comme elle est apparue trop souvent dans notre histoire catholique, mais une vérité toujours en train de se faire, toujours en train de se faire jour, dans la beauté, l’humilité, la gloire du pur apparaître, dans le mouvement existentiel et historique du pur advenir. Et le Christ continue avec un affectueux reproche : « Il y a si longtemps que je suis avec vous et vous ne me connaissez pas ? Philippe, qui me voit, voit le Père. » Nous restons comme interdits. Inutile de chercher plus loin. La curiosité est vaine. Le Christ ne fait pas mystère – pas mystère supplémentaire – de Dieu : il astreint simplement notre regard à l’austérité, à l’altérité de son visage d’homme, comme au jour de la Transfiguration : « Ils ne virent plus que Jésus seul » (Mt 17, 8) ; comme au jour du Discernement où les uns et les autres lui demanderont : « Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif ?… (Mt 25, 37 et 44). Le Visage, composé de tous les nôtres, fait jaillir nos larmes (Lc 23, 61-62), fait briller notre joie (Jn 20, 20) et nous renvoie à nos responsabilités (Mt 25, 40). On ne saurait concevoir humanisme plus intégral que celui que respirent, qu’inspirent tous ces textes rapprochés. Transparent au Père, le Visage de l’Homme « venu du Père et retournant au Père » (Jn 16, 28) n’a pas d’au-delà qui sollicite notre curiosité : celle du dieu que forgent inlassablement nos angoisses, nos imaginations et nos acrobaties intellectuelles. C’est pourquoi, décidément, « nous voulons voir Jésus » (Jn 12, 21).

Mettons-nous donc en Chemin dans le sens de la Vie qui nous envoie au Monde. On aurait aimé, ces derniers temps, entendre davantage de réclamations généreuses pour la Mission que de revendications égoïstes pour la messe (celle-ci n’ayant de raison d’être que celle-là). Une mission dépouillée de tout appétit d’annexion et de conquête, mais qui laisse l’autre, tout autre, intact. Car le Christ ne détruit pas ce qu’il sanctifie, mais le répare, l’exalte et le transfigure. Loin des mesquineries, une Altitude appelle notre rupture d’amarres, notre abandon à son rythme souverain et, qui sait, notre bienheureuse perdition dans ses flots. Laissons l’Esprit travailler la chair frémissante de la mer, laissons la lumière traverser le galbe de la vague. « Le vent se lève : il faut tenter de vivre. » (Paul Valéry, Le cimetière marin). « Là où la terre n’existe plus, là d’où vient ce mouvement sur la forêt, d’une rive du monde jusqu’à l’autre, il n’y a de chemin qu’à travers la Paix… Sur les choses qu’il a créées ne cesse pas l’interrogation de l’Esprit. » (Paul Claudel, La Messe là-bas).

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