C’est le moment d’établir une culture « vocationnelle » vincentienne !

Si le changement que COVID-19 nous a apporté est réduit à la "grande nouveauté" du travail virtuel, alors nous aurons échoué à traverser ce désert, parce qu’il n’y aura pas de terre promise, mais seulement un événement de plus dans la même culture d’aventures et de divertissement, friands de nouvelles expériences, mais sans possibilité de conversion.

P Rolando GUTIERREZ ZUÑIGA CM

C’est le moment d’établir une culture « vocationnelle » vincentienne !

Si le changement que COVID-19 nous a apporté est réduit à la “grande nouveauté” du travail virtuel, alors nous aurons échoué à traverser ce désert, parce qu’il n’y aura pas de terre promise, mais seulement un événement de plus dans la même culture d’aventures et de divertissement, friands de nouvelles expériences, mais sans possibilité de conversion.

Le ministère vocationnel est un bon thermomètre pour mesurer la créativité mystique-missionnaire qui nous permet d’adopter une culture de renouveau continu selon les Constitutions, et ce serait très opportun de se les remémorer pendant la pandémie actuelle :

« 2. En fidélité à cette fin et centrée sur l’Évangile, toujours attentive aux signes des temps et aux appels plus pressants de l’Église, la Congrégation de la Mission aura soin d’ouvrir des voies nouvelles, d’employer des moyens adaptés aux circonstances de temps et de lieux, et de procéder à l’évaluation et à la coordination de ses activités et de ses ministères ; ainsi se maintiendra-t-elle en état de perpétuel renouveau. »

Fidèle à son fondateur, la Congrégation de la Mission trouve son inspiration vitale en Jésus-Christ, l’évangélisation des pauvres, qui ne s’est pas limitée à un changement de méthodes concernant les pratiques religieuses de son temps mais a créé de profondes options mystiques en même temps qu’il a créé des options pour la participation des femmes au ministère. Cette réalisation créative a surpris saint Vincent qui l’a exprimé dans le dicton populaire : « l’amour est inventif à l’infini… » Dont l’origine est, à juste titre, l’activité mystique-missionnaire de Jésus en ce qui concerne sa véritable présence dans le pain eucharistique :

« De plus, comme l’amour est inventif jusqu’à l’infini, après s’être attaché au poteau infâme de la croix pour gagner les âmes et les cœurs de ceux dont il veut être aimé et pour ne parler d’autres stratagèmes et innombrables tout ensemble dont il s’est servi à cet effet pendant son séjour parmi nous, prévoyant que son absence pouvait occasionner quelque oubli ou refroidissement dans nos cœurs, il a voulu obvier à cet inconvénient en instituant le très auguste sacrement, où il se trouve réellement et substantiellement comme il est là-haut au ciel. » ; (Exhortation à un frère mourant, 1645, n° 102 ; SV XI, 146).

Imitant l’inventivité de Jésus, nous avons le besoin de créer de nouvelles propositions et même de nous réinventer dans le domaine de la promotion vocationnelle. Nous ne sommes pas, cependant, les enfants d’une tradition narcissique qui nous permet de nous contenter de quelques changements pour présenter une image jeune de notre Petite Compagnie. Cela signifie que nous tomberions dans le vice que le pape François dénonce comme une sclérose ecclésiale (cf. Christus Vivit, n° 35). Une telle sclérose se produit quand nous sommes satisfaits parce que maintenant nous pouvons nous rencontrer ensemble à travers une application vidéo pendant que notre vie, notre service missionnaire et notre être même restent inchangés.

La créativité que la mystique missionnaire (une chose qui est caractéristique du charisme de saint Vincent) exige de nous est celle qui nous permet d’apprendre de toutes les expériences de notre vie… Et de le faire non pas comme s’habiller en accord avec une occasion particulière, mais plutôt comme s’engager dans ce processus avec un cœur jeune parce que « c’est la caractéristique du cœur jeune d’être disponible au changement, d’être capable de se relever et de se laisser instruire par la vie. », (Christus Vivit, n° 12).

Par conséquent, du point de vue de la culture vocationnelle vincentienne, la question essentielle est la suivante : pendant et après la pandémie, comment exprimons-nous cette mystique missionnaire, comment nous renouvelons continuellement nous-mêmes et éveillons aussi chez d’autres personnes le désir de suivre Jésus-Christ, évangélisateur des pauvres.

Le temps dans lequel nous vivons peut devenir un allié de la promotion vocationnelle si nous sommes en mesure de nous engager dans des chemins qui génèrent des convictions, des sensibilités et des styles de vie qui sont en accord avec notre charisme fondamental et qui sont incarnés dans la réalité actuelle. À partir d’une liste presque infinie, je vous donne les exemples suivants :

  1. Il est temps de repenser notre service missionnaire : Avons-nous un impact sur les structures qui génèrent de la pauvreté au XXIe siècle ? Continuons-nous à être de vrais formateurs ? Nos œuvres reflètent-elles le charisme fondateur avec toute la puissance mystique qui caractérise ce charisme ? Si ce n’est pas le cas, il se pourrait que nous attendions que “tout revienne à la normale” parce qu’à l’heure actuelle, nous n’avons rien d’autre que notre énergie habituelle, c’est-à-dire que nous n’avons pas l’énergie de nous rajeunir… Et pourtant, en cette période de pandémie, nous avons l’occasion de « revoir les travaux des provinces et de le faire selon le paradigme que nous offre une culture de vocations », (cf. le document final : https://cmglobal.org/fr/files/2018/12/Document-Final-FRA-1.pdf , la première réunion des promoteurs professionnels est accessible à l’adresse suivante : https://cmglobal.org/fr/2018/12/10/en-chemin-vers-une-culture-vocationnelle-en-la-congregation-de-la-mission-document-final/?noredirect=fr_FR).

 

  1. C’est le moment de passer d’un ministère des structures (qui tend presque toujours à devenir plus complexe) à un ministère qui nous implique dans la marche avec Jésus en imitation des disciples sur la route d’Emmaüs : en face à face, de personne à personne. La pandémie nous a obligés à éliminer les activités qui nécessitent de fortes concentrations de personnes dans n’importe quel endroit précis. Parfois, il peut sembler que seules les nouvelles choses que nous avons faites ont été de changer de canal de distribution : les gens ne viennent plus à la messe mais nous la transmettons maintenant sur les différents réseaux sociaux. Quelle créativité ! Sans perdre le mérite d’entrer dans le monde numérique, nous avons aussi le besoin de devenir plus sensibles à la nécessité d’un accompagnement spirituel, c’est-à-dire un processus bien défini dans lequel nous consacrons du temps et offrons des possibilités de croissance dans la vie chrétienne qui, à son tour, offre aux baptisés des possibilités de croissance dans leur vocation. Le Synode sur les jeunes, la foi et le discernement vocationnel a souligné l’urgence de ce ministère : « De bien des façons, les jeunes nous ont demandé de mettre en relief la figure des accompagnateurs. Le service de l’accompagnement est une mission authentique, qui sollicite la disponibilité apostolique de celui qui l’accomplit. », (cf. Document final du Synode, n° 101). http://www.vatican.va/roman_curia/synod/documents/rc_synod_doc_20181027_doc-final-instrumentum-xvassemblea-giovani_fr.html

 

  1. C’est le moment de sortir du confort de la sacristie et de s’engager dans la promotion vocationnelle dans le nouvel aréopage. En utilisant les plateformes de réseaux sociaux et par le contact direct avec les gens, nous avons l’occasion de prendre conscience d’un environnement qui n’est pas dans les cercles normaux de notre mouvement. Il est temps de se laisser “indigner” par les préoccupations de l’humanité, de regarder prophétiquement au-delà des intérêts superficiels qui apparaissent dans le monde numérique, d’agir en accord avec le style missionnaire de saint Vincent, un style qui a « la capacité de trouver des chemins là où d’autres ne voient que des murailles, c’est l’habileté à reconnaître des possibilités là où d’autres ne voient que des dangers » (Christus Vivit, n° 67).

 

  1. C’est le moment de revitaliser notre vie communautaire. Cette période de confinement nous a forcés à passer du temps ensemble. Mais cela ne signifie pas que nous acceptons simplement cette vie communautaire plus intense dans l’espoir de revenir bientôt aux activités d’hier. C’est, en fait, l’occasion de profiter des relations fraternelles, de partager la joie de l’autre, de découvrir la valeur de la vocation des confrères avec lesquels nous partageons notre vie. Bien que COVID-19 nous ait fait prendre conscience de la nécessité de la “distanciation sociale”, nous avons néanmoins la possibilité de créer des “voisinage” avec le frère avec lequel nous partageons une mission commune. C’est peut-être l’occasion de chanter un magnifique hymne de la vocation vincentienne : « O bonté divine, unissez ainsi tous les cœurs de la petite compagnie de la Mission, et puis commandez ce qu’il vous plaira ; la peine leur sera douce et tout emploi facile, le fort soulagera le faible et le faible chérira le fort et lui obtiendra de Dieu accroissement de force ; et ainsi, Seigneur, votre œuvre se fera à votre gré et à l’édification de votre Église, et vos ouvriers se multiplieront, attirés par l’odeur d’une telle charité. »; (Lettre à Étienne Blatiron, Supérieur à Gênes ; SV III, 257).

 

  1. C’est l’heure de la formation. En raison de l’activité apparemment sans fin de la vie missionnaire, la formation prend le rôle de Cendrillon parce qu’on a l’impression qu’il y a toujours des choses de bien plus grande importance que la formation continue. En fait, on peut penser que le succès de la mission dépend de notre activité constante (une tentation démoniaque). Il est temps de se réveiller du rêve de l’activisme et de réaliser que la qualité de notre service missionnaire dépend de la qualité de notre vie mystique, de notre passion pour Jésus Christ, évangélisateur des pauvres, et de notre capacité à marcher ensemble dans la communauté. La pandémie nous donne l’occasion d’apprendre à « comment apprendre » et de prendre au sérieux l’appel à la conversion missionnaire qui nous oblige à nous former nous-mêmes. Pas seulement de nous mettre à jour dans les questions théologiques et/ou pastorales mais de vivre de manière profonde la joie de l’Évangile qui est incarnée dans notre vocation missionnaire. Il ne fait aucun doute que ce serait le meilleur investissement en matière de promotion vocationnelle, puisque les missionnaires passionnés et bien formés sont par nature des “nids pour les vocations”.

 

Traduit de l’anglais par P. Jérôme Delsinne, CM

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Dimanche du Bon Pasteur. JOURNÉE MONDIALE DE PRIÈRE POUR LES VOCATIONS. Lettre du Supérieur Général. 3 mai 2020

À la lumière de la lettre du Pape François pour cette Journée, nous sommes invités à réfléchir, agir et vivre la situation dans laquelle le monde d'aujourd'hui nous place.

Tomaz Mavric

Dimanche du Bon Pasteur. JOURNÉE MONDIALE DE PRIÈRE POUR LES VOCATIONS. Lettre du Supérieur Général. 3 mai 2020

Chers confrères, Que la grâce et la paix de Jésus soient toujours avec nous !

Chaque année, le Quatrième Dimanche de Pâques, aussi appelé Dimanche du Bon Pasteur, nous célébrons la Journée Mondiale de Prière pour les Vocations.

Dans la lettre de cette année pour la Journée Mondiale de Prière pour les Vocations, le Pape François réfléchit sur quatre mots : Gratitude, Encouragement, Fatigue et Louange.

La célébration de cette Journée se fera dans des conditions extraordinaires, comme ce fut le cas pour le Carême, la Semaine Sainte et Pâques, à cause du Coronavirus COVID 19.

À la lumière de la lettre du Pape François pour cette Journée, nous sommes invités à réfléchir, agir et vivre la situation dans laquelle le monde d’aujourd’hui nous place.

Ainsi, les paroles du Pape deviennent un phare pour répondre aux circonstances actuelles, ainsi que pour se préparer à affronter le temps et la réalité après COVID-19, en ayant particulièrement à l’esprit la promotion des vocations.

Passons des pensées de découragement et de fatigue à celles de gratitude et de louange. La Gratitude est d’avoir été appelé par le Maître de Nazareth à trouver un accomplissement dans la vie, à être regardé par Lui, à faire l’expérience d’un face-à-face avec l’Amour de ma vie. Comme l’écrit le Pape François dans son message, “Toute vocation naît de ce regard d’amour”. Il poursuit en disant que Jésus “nous donne l’enthousiasme dont nous avons besoin pour vivre notre vocation avec joie et ferveur”.

Souvenons-nous : du 19 novembre au 1er décembre 2018, quelque 75 confrères de chaque Province, Vice-province, Région et Mission Internationale ont participé à la première Rencontre Internationale des Promoteurs de Vocations. Ils se sont rencontrés au Centre International de Formation (CIF) à la Maison Mère de la Congrégation de la Mission à Paris. Là, ils ont partagé la joie de la vocation missionnaire vincentienne.

Dans le Document final de cette rencontre, les confrères ont exprimé une option claire pour une “Culture des Vocations Renouvelée”, option qui, lorsqu’elle est vécue et expérimentée dans la perspective de l’Évangile, revitalise notre passion de suivre Jésus-Christ, Evangélisateur des pauvres (une suite du Christ dans tous les aspects de notre vie). De cette façon, nous pouvons développer une attitude, une sensibilité et une pédagogie qui nous aideront à mettre en place un style favorisant l’établissement d’une culture des vocations dans chacune de nos communautés locales et qui, en même temps, nous permettra de cultiver une spiritualité vincentienne de l’appel. Le zèle, le feu, la conviction et l’engagement exprimés dans le Document Final par les confrères officiellement responsables de la promotion des vocations doivent être continuellement nourris dans chaque Province, Vice-province, Région et Mission Internationale et dans les cœurs, les esprits et les actions de chaque confrère de la Petite Compagnie.

A partir du regard de Jésus, qui nous donne l’enthousiasme nécessaire pour vivre notre vocation avec joie et ferveur, découle la conséquence logique que chacun de nous fera tout ce qui est en son pouvoir pour aider les jeunes que Jésus appelle à répondre positivement à leur appel à la Vie consacrée dans notre Petite Compagnie.

Si chacun de nous, la grâce de Dieu aidant, invite ne serait-ce qu’un seul jeune à rejoindre la Congrégation, en l’accompagnant par la prière et l’exemple personnel, et en le soutenant directement ou indirectement dans ses différentes étapes de formation, notre Petite Compagnie grandira en sainteté et en nombre. Cela est possible, car pour Jésus rien n’est impossible.

Au milieu de la pandémie COVID-19 que nous vivons, la Gratitude pour notre appel personnel se transforme en Louange et donne naissance à de nouvelles initiatives, décisions et chemins qui aideront la culture des vocations et, dans le cadre de celle-ci, la promotion des vocations. Les restrictions actuelles concernant les rencontres personnelles avec les gens encouragent de nouvelles idées et approches qui nous permettent de rester en contact avec les jeunes en utilisant les réseaux sociaux et d’autres moyens de communication. Grâce à ces technologies, on peut organiser des rencontres de prière, de discernement des vocations et des retraites. Par ces mêmes moyens, on peut les faire participer à l’Eucharistie, à l’Adoration du Saint-Sacrement et partager avec eux des documents pour leur formation.

En tout cas, c’est une profonde source de joie de voir l’inventivité, le zèle, le feu et la conviction de tant de confrères dans le domaine de la promotion des vocations qui est une des priorités de la Congrégation.

Pour le témoignage et les merveilleux services accomplis, je tiens à remercier chaleureusement tous les confrères directement responsables de la promotion des vocations dans chaque Province, Vice-province, Région et Mission Internationale. Je remercie également l’équipe des collaborateurs (les prêtres, les frères, les séminaristes, les laïcs…).

Un chaleureux Merci aussi à vous : Visiteurs, Supérieurs régionaux et Supérieurs des Missions Internationales pour le grand soutien personnel et encouragement que vous apportez à tous les confrères dans ce service.

Si, pour une raison quelconque, une Province, une Vice-province, une Région ou une Mission internationale n’a pas encore de confrère responsable de la Promotion des Vocations, soutenu par une équipe de collaborateurs, je voudrais vous encourager, à ce moment précis, à confier ce service à un confrère. Au cas où ce confrère aurait d’autres services, qu’il fasse de ce service de Promotion des Vocations son ministère principal.

Dans le Document final de la Première rencontre internationale des Responsables de la Promotion des Vocations, il est dit ceci : “Nous sommes certains que la culture des vocations représente le rêve et la mission de notre Fondateur, car il dit : « …vos ouvriers se multiplieront, attirés par l’odeur d’une telle charité. » (SV III, 257 ; lettre 1002 à Étienne Blatiron, Supérieur à Gênes, 13 décembre 1647).

Je voudrais conclure cette lettre en citant la fin du message du Pape François pour la Journée Mondiale de Prière pour les vocations :

« Chers frères et sœurs, spécialement en cette Journée, mais aussi dans l’action pastorale ordinaire de nos communautés, je désire que l’Eglise parcoure ce chemin au service des vocations, en ouvrant des brèches dans le cœur de chaque fidèle, pour que chacun puisse découvrir avec gratitude l’appel que Dieu lui adresse, trouver le courage de dire “oui”, vaincre la fatigue dans la foi au Christ et, enfin, offrir sa vie comme un cantique de louange pour Dieu, pour les frères et pour le monde entier. Que la Vierge Marie nous accompagne et intercède pour nous. »

Votre frère en Saint Vincent !

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MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS POUR LA 57e JOURNÉE MONDIALE DE PRIÈRE POUR LES VOCATIONS (3 mai 2020)

La première parole de la vocation, alors, est gratitude. Naviguer vers le juste cap n’est pas une tâche qui relève de nos seuls efforts, et ne dépend pas seulement des parcours que nous choisissons de faire.

Pape Francois

MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS POUR LA 57e JOURNÉE MONDIALE DE PRIÈRE POUR LES VOCATIONS (3 mai 2020)

Les paroles de la vocation

 

Chers frères et sœurs!

Le 4 août de l’année dernière, lors du 160ème anniversaire de la mort du saint Curé d’Ars, j’ai voulu offrir une lettre aux prêtres qui, chaque jour consacrent leur vie à l’appel que le Seigneur leur a adressé, au service du peuple de Dieu.

A cette occasion, j’avais choisi quatre paroles-clés – souffrance – gratitude – courage et louange – pour remercier les prêtres et soutenir leur ministère. J’estime qu’aujourd’hui, en cette 57ème Journée Mondiale de Prière pour les Vocations, ces paroles peuvent être reprises et adressées à tout le Peuple de Dieu, sur le fond d’un passage évangélique qui nous raconte la singulière expérience survenue à Jésus et Pierre, durant une nuit de tempête sur le lac de Tibériade (cf. Mt 14, 22-33).

Après la multiplication des pains, qui avait enthousiasmé la foule, Jésus ordonna à ses disciples de monter dans la barque et de le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules. L’image de cette traversée sur le lac évoque, en quelque manière, le voyage de notre existence. La barque de notre vie, en effet, avance lentement, toujours agitée parce qu’à la recherche d’un lieu d’accostage favorable, prête à affronter les risques et les opportunités de la mer, mais aussi désireuse de recevoir du timonier un virage qui conduise finalement vers la bonne direction. Mais parfois, il peut arriver qu’elle s’égare, qu’elle se laisse aveugler par les illusions, au lieu de suivre le phare lumineux qui la conduit à bon port, ou d’être défiée par les vents contraires des difficultés, des doutes et des peurs.

Il en est de même aussi dans le cœur des disciples, lesquels, appelés à suivre le Maître de Nazareth, doivent se décider à passer sur l’autre rive, en choisissant avec courage d’abandonner leurs sécurités et de se mettre à la suite du Seigneur. Cette aventure n’est pas tranquille : la nuit arrive, le vent contraire souffle, la barque est ballotée par les vagues, et la peur de ne pas y arriver et de pas être à la hauteur de l’appel risque de les dominer.

L’Evangile nous dit, cependant, que dans l’aventure de ce voyage difficile, nous ne sommes pas seuls. Le Seigneur, presqu’en forçant l’aurore au cœur de la nuit, marche sur les eaux agitées et rejoint les disciples, il invite Pierre à venir à sa rencontre sur les vagues, il le sauve quand il le voit s’enfoncer, et enfin, il monte dans la barque et fait cesser le vent.

La première parole de la vocation, alors, est gratitude. Naviguer vers le juste cap n’est pas une tâche qui relève de nos seuls efforts, et ne dépend pas seulement des parcours que nous choisissons de faire. La réalisation de nous-mêmes et de nos projets de vie n’est pas le résultat mathématique de ce que nous décidons dans un “moi” isolé ; au contraire, elle est avant tout la réponse à un appel qui vient d’En-Haut. C’est le Seigneur qui nous indique le rivage vers lequel aller et qui, bien avant, nous donne le courage de monter sur la barque ; alors qu’il nous appelle, c’est lui qui se fait aussi notre timonier pour nous accompagner, nous montrer la direction, nous empêcher de nous échouer dans les écueils de l’indécision et nous rendre même capables de marcher sur les eaux agitées.

Toute vocation naît de ce regard aimant par lequel le Seigneur est venu à notre rencontre, peut-être alors même que notre barque était en proie à la tempête. « Plus qu’un choix de notre part, la vocation est la réponse à un appel gratuit du Seigneur » (Lettre aux prêtres, 4 août 2019) ; c’est pourquoi, nous réussirons à la découvrir et à l’embrasser, quand notre cœur s’ouvrira à la gratitude et saura saisir le passage de Dieu dans notre vie.

Quand les disciples voient Jésus s’approcher en marchant sur les eaux, ils pensent d’abord qu’il s’agit d’un fantôme et ils ont peur. Mais aussitôt Jésus les rassure par une parole qui doit toujours accompagner notre vie et notre chemin vocationnel : « Courage, c’est moi, n’ayez pas peur ! » (v.27). Justement c’est la seconde parole que je voudrais vous confier : courage.

Ce qui souvent nous empêche de marcher, de grandir, de choisir la voie que le Seigneur trace pour nous, ce sont les fantômes qui s’agitent dans notre cœur. Quand nous sommes appelés à laisser notre rivage de sûreté et à embrasser un état de vie – comme le mariage, le sacerdoce ordonné, la vie consacrée –, la première réaction est souvent représentée par le “fantôme de l’incrédulité” : ce n’est pas possible que cette vocation soit pour moi ; s’agit-il vraiment du juste chemin ? le Seigneur me demande-t-il vraiment cela ?

Et, peu à peu, croissent en nous toutes ces considérations, ces justifications et ces calculs qui nous font perdre l’élan, qui nous troublent et nous paralysent sur le rivage de départ : nous pensons avoir fait fausse route, ne pas être à la hauteur, avoir simplement vu un fantôme à chasser.

Le Seigneur sait qu’un choix fondamental de vie – comme celui de se marier ou de se consacrer de façon spéciale à son service – nécessite du courage. Il connaît les interrogations, les doutes et les difficultés qui agitent la barque de notre cœur, et c’est pourquoi il nous rassure : “N’aie pas peur, je suis avec toi !”. La foi en sa présence, qui vient à notre rencontre et nous accompagne, même quand la mer est en tempête, nous libère de cette acédie que j’ai déjà eu l’occasion de définir comme une « douce tristesse » (Lettre aux prêtres, 4 août 2019), c’est-à-dire ce découragement intérieur qui nous bloque et ne nous permet pas de goûter la beauté de la vocation.

Dans la Lettre aux prêtres, j’ai parlé aussi de la souffrance, mais ici je voudrais traduire autrement ce mot et me référer à la fatigue. Toute vocation comporte un engagement. Le Seigneur nous appelle parce qu’il veut nous rendre comme Pierre, capables de “marcher sur les eaux”, c’est-à-dire de prendre en main notre vie pour la mettre au service de l’Evangile, dans les modes concrets et quotidiens qu’il nous indique, et spécialement dans les diverses formes de vocation laïque, presbytérale et de vie consacrée. Mais nous ressemblons à l’Apôtre : nous avons le désir et l’élan, cependant, au même moment, nous sommes marqués par des faiblesses et des craintes.

Si nous nous laissons emporter par la pensée des responsabilités qui nous attendent – dans la vie matrimoniale ou dans le ministère sacerdotal – ou par les épreuves qui se présenteront, alors nous détournerons vite notre regard de Jésus et, comme Pierre, nous risquerons de couler. Au contraire, même dans nos fragilités et nos pauvretés, la foi nous permet de marcher à la rencontre du Seigneur Ressuscité et de vaincre même les tempêtes. En effet, il nous tend la main quand, par fatigue ou par peur, nous risquons de couler, et il nous donne l’élan nécessaire pour vivre notre vocation avec joie et enthousiasme.

Enfin, quand Jésus monte sur la barque, le vent cesse et les vagues s’apaisent. C’est une belle image de ce que le Seigneur opère dans notre vie et dans les tumultes de l’histoire, spécialement quand nous sommes dans la tempête : Il commande aux vents contraires de se calmer, et les forces du mal, de la peur, de la résignation n’ont plus pouvoir sur nous.

Dans la vocation spécifique que nous sommes appelés à vivre, ces vents peuvent nous épuiser. Je pense à ceux qui assument d’importantes charges dans la société civile, aux époux que, non pas par hasard, j’aime définir comme “les courageux”, et spécialement à ceux qui embrassent la vie consacrée et le sacerdoce. Je connais votre fatigue, les solitudes qui parfois alourdissent le cœur, le risque de l’habitude qui petit à petit éteint le feu ardent de l’appel, le fardeau de l’incertitude et de la précarité de notre temps, la peur de l’avenir. Courage, n’ayez pas peur ! Jésus est à côté de nous et, si nous le reconnaissons comme l’unique Seigneur de notre vie, il nous tend la main et nous saisit pour nous sauver.

Et alors, même au milieu des vagues, notre vie s’ouvre à la louange. C’est elle la dernière parole de la vocation, et elle veut être aussi l’invitation à cultiver le comportement intérieur de la sainte Vierge Marie : reconnaissante pour le regard de Dieu qui s’est posé sur elle, confiant dans la foi ses peurs et ses troubles, embrassant avec courage l’appel, elle a fait de sa vie un éternel chant de louange au Seigneur.

Chers frères et sœurs, spécialement en cette Journée, mais aussi dans l’action pastorale ordinaire de nos communautés, je désire que l’Eglise parcoure ce chemin au service des vocations, en ouvrant des brèches dans le cœur de chaque fidèle, pour que chacun puisse découvrir avec gratitude l’appel que Dieu lui adresse, trouver le courage de dire “oui”, vaincre la fatigue dans la foi au Christ et, enfin, offrir sa vie comme un cantique de louange pour Dieu, pour les frères et pour le monde entier. Que la Vierge Marie nous accompagne et intercède pour nous.

Rome, Saint Jean de Latran,
8 mars 2020, deuxième dimanche de Carême.

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