Cinquième “Provinciale” ou Cinquième lettre pascale aux amis confinés

Chers amis, le confinement touche à sa fin. Dans l’incertitude. Dans l’inquiétude. Dans la confusion. Il ne faudrait point que, cédant à un mauvais pli, l’on sacrifie l’humain à la reprise économique ni que la circulation, retrouvant sa fièvre accoutumée, écrase les plus fragiles. Mais d’ailleurs qui sait si le confinement ne reviendra pas ?

Fr François Cassingena-Trevedy osb

Cinquième “Provinciale” ou Cinquième lettre pascale aux amis confinés

Chers amis, le confinement touche à sa fin. Dans l’incertitude. Dans l’inquiétude. Dans la confusion. Il ne faudrait point que, cédant à un mauvais pli, l’on sacrifie l’humain à la reprise économique ni que la circulation, retrouvant sa fièvre accoutumée, écrase les plus fragiles. Mais d’ailleurs qui sait si le confinement ne reviendra pas ? On se prendrait presque à désirer qu’il se prolonge ou se renouvelle, non pas tant pour la retraite méditative qu’il nous procure que pour l’œuvre de discernement qu’il opère entre les esprits, entre les temps, entre le caduc et le pérenne, entre ce qui est noble et ce qui est vil.  En ces jours d’une indéniable gravité, et porté par les multiples témoignages de votre assentiment – j’oserais dire de votre connivence –, je reviens encore une fois vers vous. Durant ces semaines de couvre-feu, presque insensiblement et sans que je l’eusse prévu dès les premières heures, j’ai découvert qu’une responsabilité « pastorale » d’un genre bien singulier m’était impartie : c’est vous, au fond, qui me l’avez donnée ! Vous m’avez fait approfondir, comme jamais peut-être, la dimension sociale – « ecclésiale » – de la parole. Ce temps de pandémie ne sera donc pas perdu. J’entrevois et je constate néanmoins que ma liberté de parole me vaudra des inimitiés, mais j’assume cette éventualité dans la paix : mieux vaut être dans le « christique » (expérience de l’hostilité à une parole audacieuse et franche) que dans le confort de la dissimulation et de la servilité. Une vague s’est formée au large, elle est accourue lentement d’où certains de l’attendaient pas, elle s’est accrue d’innombrables molécules, elle a bourgeonné de fleurs de sel et attend de voir, joyeuse, étonnée, jusqu’où va s’étendre son déferlement : tel est un peu mon patient et passionnant travail, mon « poème » de ces jours. Et c’est sous le signe bien-aimé du Poverello d’Assise que, frère « mineur », je « prêche » à des oiseaux libres, pour qu’ils volent de leurs propres ailes et contribuent à de nouvelles fécondations en transportant au loin les semences que j’aurai répandues.

Le confinement a marché de pair avec un certain raffinement. Un raffinement de nos relations, un raffinement de notre pensée, un raffinement de notre travail ordinaire, un raffinement de notre attention au détail. Détail de notre entourage humain, détail de notre paysage environnant, si restreint soit-il, détail de nos tâches obligées. Mais le détail n’est-il pas l’humble horizon, le modeste domicile de nos vies  quotidiennes ? Nous ne pouvons tout voir, ni tout savoir, ni tout pouvoir, ni tout maîtriser. Ces temps de restriction rabaissent opportunément notre prétention à la totalité et nous obligent à envisager l’indéterminé, au jour le jour, comme notre seul avenir. Durant ces quelque huit semaines écoulées, notre existence s’est trouvée rationnée, comme elle ne l’avait pas été depuis longtemps, et elle va le demeurer durablement encore, sans doute.

Aujourd’hui, nous avons envie de quelque chose, de plein de choses. En tout cas nous n’avons plus envie d’avant. Nous avons envie d’autre chose. Au terme de ce temps, préliminaire à tous égards, nous pouvons récapituler et identifier ce qui nous reste. Or il faut bien nous persuader que ce qui nous reste n’est pas moins que ce que nous avions auparavant. Si ce qui nous reste est un progrès de sagesse, d’intériorité, d’humanité, alors ce qui nous reste est plus que ce que nous avions auparavant. Les dépouillements consentis n’appauvrissent pas : ils enrichissent. Le véritable reste est toujours plus que la somme qui le précède, tout simplement parce qu’il demeure. Nous ne sortons pas du confinement tout à fait dans le même état que celui dans lequel nous y étions entrés : l’exercice nous a insensiblement modifiés, au plan personnel comme au plan collectif (au moins au plan de nos petites communautés). Nous étions entrés dans cette mise en quarantaine un peu noués et sur la défensive, avec la peur au ventre, et voilà qu’insensiblement, au fil des semaines, à travers la fidélité  au devoir d’état, l’interprétation des Écritures et l’intelligence de ce qu’est, en vérité, la « résurrection », quelque chose s’est dénoué, détendu et dilaté en nous, entre nous. Quelque chose de dé-chaîné », de libre, d’éminemment printanier. Le bénéfice le plus certain de l’épreuve est l’idée qui nous est venue de nous causer de fenêtre à fenêtre, de clocher à clocher, de colline à colline, et la découverte que nous avons faite de notre profonde entente. Le confinement nous a unis : il ne faut pas que le déconfinement nous disperse. La longévité de nos liens, la solidité de la toile patiemment tissée, la définition partagée de nos attentes, voilà désormais les grandes questions qui doivent nous mobiliser activement et nous arracher à toutes sortes de morosités prévisibles. Un « ordre », une « compagnie » du Compagnon blanc s’ébauche : il faut qu’elle se confirme et demeure.

La pandémie est à l’évidence la sanction naturelle et quasi automatique de nos maltraitances invétérées à l’égard des écosystèmes et des aberrations de notre « commerce » planétaire. L’homme, laissé à son propre conseil » (Sir 15, 14), ne peut consulter là-dessus que ses propres responsabilités. Mais l’on a entendu dire, l’on entend dire encore, çà et là, que la pandémie est un châtiment de Dieu. Ce vocabulaire intenable, sinon tout à fait monstrueux, hérité d’une longue tradition de prédication terrorisante, relève d’une conception archaïque, magique et superstitieuse de Dieu, dont il n’est pas certain qu’elle ait cessé tout à fait d’infecter nos représentations mentales ni les présupposés de nos discours ecclésiastiques (même lorsqu’ils parlent avec volubilité de l’amour…) ; elle induit également, demeurant bien sûr hors de cause la belle prière des « simples », les stratégies mercantiles d’une certaine prière de demande scrupuleuse et machinale. Car l’Évangile, loin des bavardages et des rabâchements (Mt 6, 7), suggère bien sûr de demander, mais il demande d’abord quelque chose, très peu de chose, à la demande elle-même, pour qu’elle soit juste : il lui demande la sobriété et la discrétion qui s’appuie sur la confiance inébranlable dans l’Ami. « Seigneur, celui que tu aimes est malade… » (Jn 11, 3).

Présenter le Monde et nous présenter avec le Monde à l’Ami : cela suffit et fait le fond de notre commun « sacerdoce ». « Cette maladie ne mène pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que le Fils de Dieu soit glorifié par elle. » (Jn 11, 6). De la part de « Dieu » (ce nom lui-même, problématique, demande à être revisité, et surtout ré-évangélisé), il n’y a pas de châtiment à attendre. Nos maux personnels et collectifs ne sont que l’aubaine qu’il saisit pour manifester sa gloire, que l’interstice par lequel passe sa gloire, que l’espace dans lequel sa gloire « se passe » sur un mode pascal qui l’engage lui-même, non comme démiurge, mais comme Patient. Gloire paradoxale de la croix. Paradoxale, c’est-à-dire, selon les deux sens du mot « doxa », à rebours de l’opinion commune et à rebours de la gloire mondaine. « Gloire du Seigneur » qui, de tristesse et de consternation, peut déserter nos institutions trop sûres d’elles-mêmes, comme le prophète Ézéchiel la vit quitter le Temple de Jérusalem (Éz 10, 18-22).

Non, je ne crois pas en un Dieu condescendant qui assène des coups sur l’homme, mais en un Dieu émergeant qui affleure à travers les efforts que l’homme fait pour s’humaniser toujours davantage : un Dieu en ascension au plus haut de l’homme et qui convoque l’intégralité de sa chair au plus haut niveau de vie. Le Dieu que l’on cherche à acheter et à fléchir n’est qu’une idole forgée par la peur panique qui se tapit au fond de chacun de nous. Un magnifique « païen » comme Lucrèce (la catégorisation des « païens » et de ceux qui ne le sont pas est bien discutable…) avait déjà dénoncé cette perversion lorsqu’il évoquait une « humanité écrasée sous le poids d’une religion dont le visage, se montrant du haut des régions célestes, menace les mortels de son aspect horrible » (De Natura rerum, I, 63-65). 

Je crois que le fond de l’affaire est là, que l’enjeu des débats qui agitent en ce moment le monde catholique – le petit monde catholique trop enclin, parfois, à faire la loi à tout le monde – est là, non pas seulement dans un clivage interne au catholicisme français (vieille lune), mais dans un clivage beaucoup plus fondamental et grandissant entre la « religion » et un tout autre positionnement, plus modeste, plus dépouillé, plus sereinement désemparé, de l’homme dans l’univers et devant son destin ; entre l’acceptation courageuse de l’abime et l’instinct infantile qui pousse à le conjurer, à l’aménager, à le meubler avec toutes sortes d’objets « religieux ». Demeurant sauve la Tradition comme acte de passation de Vivant à vivants, demeurant incontestable le trésor de sainteté, de charité, d’intelligence et de beauté qu’ont élaboré deux millénaires chrétiens, il nous faut revenir aujourd’hui de manière réflexive sur notre histoire et discerner ce qui est étranger à l’Évangile, inutile à l’Évangile, ce qui n’est plus dicible, ni crédible, ni tenable. Il nous faut, moyennant une opération d’une rigueur et d’une lucidité sans précédent, détacher Jésus du dieu magique, du dieu archaïque, du dieu artificiel, du dieu officiel, du dieu philosophique, du lourd appareil dogmatique aux appendices suspects qu’on lui a attaché depuis des siècles, et qui l’encombre, et qui nous encombre sérieusement nous-mêmes, si nous sommes honnêtes (le malheur est que peu ont l’honnêteté de l’avouer).

Corrélativement, il nous faut choisir entre la prolongation acharnée d’un certain fonctionnement religieux et l’exploitation innovante de ces « ressources du christianisme » sur lesquelles François Jullien vient d’attirer notre attention dans un petit ouvrage remarquable, ou encore la mise en œuvre de cet « esprit du christianisme » dont le Père Joseph Moingt, jeune vieillard de cent-trois ans, vient de nous suggérer les grands traits dans son audacieux testament spirituel. Certes, l’Église, comme Mystère (Ep 3, 4-11), comme Dessein de Dieu sur l’humanité, comme Fondation évangélique (Mt 16, 18-19 ; Jn 21, 15-19), est éminemment sainte et transcende l’histoire des hommes ; certes, l’institution temporelle (elle ne s’assoit véritablement, pour le bon et le moins bon, qu’au IVe siècle) est irremplaçable (l’absence pure et simple d’institution serait une utopie, car rien ne perdure, ici-bas, sans une certaine assise institutionnelle), mais l’institution, dans sa configuration présente, est appelée à reconnaître ce qu’il y a de prétentieux et de malhonnête dans certains de ses comportements, ce qu’il y a d’insuffisamment revisité, d’insuffisamment repensé, et par conséquent d’inadapté dans certains de ses discours, dans sa catéchèse, dans sa prédication, dans sa liturgie, dans sa pratique sacramentelle, dans sa conception des ministères ordonnés, dans sa formation aux ministères ordonnés, dans son interface avec la culture et le monde. Certains, dont je suis, ressentent avec une acuité lancinante et de façon vraiment douloureuse l’inactualité de tout un système, la caducité de tout un édifice, la dérive d’un continent entier, la gravité d’un véritable changement « climatique ». L’effondrement de la voûte de Notre-Dame de Paris, il y a un an (définitivement irréparable), possède à cet égard la valeur d’un symbole dont beaucoup, beaucoup de clercs surtout, n’osent pas regarder en face la dimension tragique : effondrement d’un édifice non seulement matériel, mais conceptuel et civilisationnel, effondrement d’un ciel enchanteur, harmonieux, certes, mais caduc et nous laissant soudain désemparés sous un autre ciel qui se découvre sans fond.

Au-delà des susceptibilités et des allergies politiciennes qui sous-tendent en ce moment les réactions catholiques, c’est à ces profondeurs vertigineuses, me semble-t-il, que les choses se passent et que, de toute urgence, une conversion, un déplacement de grande envergure s’impose à nous. Nous aspirons à une Église qui pense ; qui repense ses affirmations et ses fonctionnements ; qui, en auscultant profondément et sans présomption le monde, l’accompagne dans l’effort qu’il fait pour se penser. Par des voies discrètes et latérales, par les bas-côtés, nous aspirons à avoir, ou plutôt – parce que nous sommes toujours d’elle, et que nous l’aimons, et justement parce que nous l’aimons – nous aspirons à être une Église qui fasse le saut de la « mythologie » chrétienne à la théologie chrétienne, du psittacisme à l’interprétation, de la réaction à l’Action, de la paresse à la Pensée, de l’hagiographie à l’honnêteté, de l’angélisme à la considération de la chair, de la gourmandise du merveilleux à la gravité du Réel, de l’ecclésiastique à l’ecclésial, de l’établissement à l’Exode. Devant l’inanité de tant de discours religieux, devant l’inertie de tant d’installations, devant l’indigence de tant de propos catholiques, j’ai parfois envie d’avouer, avec l’enthousiasme d’un néophyte, « l’athée » qui sommeille en moi, l’athée chrétien qui reste en moi : car, au bout de soixante ans d’existence – je pousse ici la franchise jusqu’au bout – il ne reste peut-être plus que cela en moi. Mais, somme toute, ce reste est un plus ! En tout cas, dirais-je avec un grain d’humour, peut-être faut-il, comme clerc – et surtout comme clerc – posséder en soi-même un taux suffisant d’anticléricalisme pour être en vérité et sans péril un homme d’Église, comme un Père Daniélou l’avait parfaitement compris et clairement formulé. « Réparer l’Église qui tombe », comme le Poverello (toujours en filigrane de ces propos) s’en était entendu intimer l’ordre, ne signifie pas restaurer à l’identique (ce qui est l’affaire des Monuments historiques), mais redimensionner l’édifice à l’échelle de son environnement, ce qui est l’œuvre commune de l’Esprit Saint et des baptisés : « L’Esprit Saint et nous-mêmes… » (Ac 15, 28).

Au regard du travail de discernement et de construction positive, passionnante, dont les circonstances actuelles nous offrent une opportunité sans pareille, la présente lettre serait presque une charte, ou du moins une allumette, au sens métaphorique que l’on donnait à ce terme dans la langue spirituelle du XVIIe siècle. En envisageant notre « fraternité du Compagnon blanc », nous pouvons dès lors nous poser les questions suivantes, tout à fait pratiques. Comment faire pour que ce temps de pandémie, au lieu de nous fermer et de se refermer sur lui-même comme une simple parenthèse, ouvre en nous et entre nous cet espace, ce christianisme spacieux qu’évoquait la dernière lettre ? Comment faire pour que l’attrait de l’Ouvert perdure au-delà du choc pandémique et de la période d’urgence sanitaire ? Comment faire, non pour imposer un Christ-roi plus ou moins temporel dans la sphère publique (cette prétention est obsolète), mais pour manifester et incarner la présence du Christ – du Compagnon blanc – dans cette communauté qui se cherche entre les citoyens et les responsables de l’État ? Autrement dit, comment des citoyens, plus compréhensifs quant à la difficulté de faire fonctionner un État, plus attentifs à l’intrication de toutes les instances qui le composent, entreprennent, au cœur de la chose publique, et sans nécessairement tout approuver, un dialogue et une collaboration à travers lesquels se manifeste la présence du Christ ?

Le déconfinement va exiger une intense attention à l’autre : chacun devra renoncer à l’impatience, à l’insolence, à la gourmandise, à l’incivilité de son ego, pour donner la priorité à la protection de l’autre, moyen éminent de rentrer en relation avec lui. N’y a-t-il pas là une manière très circonstanciée de faire eucharistie ? Comment penser l’Eucharistie en échappant à un très vieux et très actuel matérialisme eucharistique qui chosifie la Présence du Ressuscité au point de l’identifier, ou peu s’en faut, à un comprimé effervescent ? Comment penser le ministère ordonné en échappant aux ambiguïtés du « sacré » et à l’hégémonie du prêtre tout-puissant et solitaire ? Le « Compagnon blanc » est une expression qui nous donne à rêver, à imaginer, à penser : comment faire pour dépasser le simple charme des mots et découvrir, au plus intime de nous-même, la réalité qu’ils esquissent ; pour construire, ensemble, le compagnonnage spacieux et rayonnant qu’ils appellent ? Car nul ne saurait prendre la place du Compagnon blanc, ni revendiquer pour soi-même une place auprès du Compagnon blanc (voir Mt 20, 20-23), mais la place doit demeurer toujours vacante en nous, entre nous, pour le Compagnon blanc : une communauté chrétienne ne se construit qu’autour de la place vacante – appel d’air !– qu’elle laisse à son Seigneur Absent-Présent.

Et voilà comment nous en venons tout naturellement à l’évangile du cinquième dimanche du Temps pascal (Jn 14, 1-12), tiré de l’admirable « Discours d’adieu » du Christ johannique. « Que votre cœur ne se trouble pas… » Voilà bien les paroles rassurantes que nous avons besoin d’entendre sur le seuil d’un temps de l’indéterminé, puisque aussi bien l’affranchissement de tout dieu archaïque et mythologique ne signifie pas la condamnation de notre besoin d’être rassurés, et ne donne au contraire que plus de force aux paroles rassurantes de notre grand Frère humain. « Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père… Je m’en vais vous préparer une place… » Voilà la maison spacieuse, conçue pour la « stabulation libre », accueillante au pluriel, à la différence et à la diversité. À vrai dire, nous n’avons pas à gagner la « place » en question par quelque mérite que ce soit : ce n’est pas une place honorifique, mais une place vitale dans le grand organisme de la Vie.

« Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie… » Remarquons bien l’ordre de l’énumération, la structure de cette trilogie. Non pas la Vérité seule, mais la Vérité accompagnée par le Chemin et la Vie, entre le Chemin et la Vie, prise, en somme, dans le dynamisme de la Vie (voir Ac 17, 28 : « De Lui nous tenons la vie, le mouvement et l’être »). Non pas un contenu dogmatique à apprendre, non pas une vérité close, mise en conserve, intolérante, intransigeante, comme elle est apparue trop souvent dans notre histoire catholique, mais une vérité toujours en train de se faire, toujours en train de se faire jour, dans la beauté, l’humilité, la gloire du pur apparaître, dans le mouvement existentiel et historique du pur advenir. Et le Christ continue avec un affectueux reproche : « Il y a si longtemps que je suis avec vous et vous ne me connaissez pas ? Philippe, qui me voit, voit le Père. » Nous restons comme interdits. Inutile de chercher plus loin. La curiosité est vaine. Le Christ ne fait pas mystère – pas mystère supplémentaire – de Dieu : il astreint simplement notre regard à l’austérité, à l’altérité de son visage d’homme, comme au jour de la Transfiguration : « Ils ne virent plus que Jésus seul » (Mt 17, 8) ; comme au jour du Discernement où les uns et les autres lui demanderont : « Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim, avoir soif ?… (Mt 25, 37 et 44). Le Visage, composé de tous les nôtres, fait jaillir nos larmes (Lc 23, 61-62), fait briller notre joie (Jn 20, 20) et nous renvoie à nos responsabilités (Mt 25, 40). On ne saurait concevoir humanisme plus intégral que celui que respirent, qu’inspirent tous ces textes rapprochés. Transparent au Père, le Visage de l’Homme « venu du Père et retournant au Père » (Jn 16, 28) n’a pas d’au-delà qui sollicite notre curiosité : celle du dieu que forgent inlassablement nos angoisses, nos imaginations et nos acrobaties intellectuelles. C’est pourquoi, décidément, « nous voulons voir Jésus » (Jn 12, 21).

Mettons-nous donc en Chemin dans le sens de la Vie qui nous envoie au Monde. On aurait aimé, ces derniers temps, entendre davantage de réclamations généreuses pour la Mission que de revendications égoïstes pour la messe (celle-ci n’ayant de raison d’être que celle-là). Une mission dépouillée de tout appétit d’annexion et de conquête, mais qui laisse l’autre, tout autre, intact. Car le Christ ne détruit pas ce qu’il sanctifie, mais le répare, l’exalte et le transfigure. Loin des mesquineries, une Altitude appelle notre rupture d’amarres, notre abandon à son rythme souverain et, qui sait, notre bienheureuse perdition dans ses flots. Laissons l’Esprit travailler la chair frémissante de la mer, laissons la lumière traverser le galbe de la vague. « Le vent se lève : il faut tenter de vivre. » (Paul Valéry, Le cimetière marin). « Là où la terre n’existe plus, là d’où vient ce mouvement sur la forêt, d’une rive du monde jusqu’à l’autre, il n’y a de chemin qu’à travers la Paix… Sur les choses qu’il a créées ne cesse pas l’interrogation de l’Esprit. » (Paul Claudel, La Messe là-bas).

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” Le chemin du Fils de Dieu “. Petite homélie pour la fête de Sainte Louise de Marillac. 9 mai

Une femme de la haute bourgeoisie, après une enfance chahutée, est devenue patronne de tous les travailleurs sociaux chrétiens. C’est le chemin parcouru de 1591 à 1960 (je dis bien 1960) par ste Louise de Marillac dont le nom est indissociable de celui de st Vincent de Paul. Monsieur et Mademoiselle ont œuvré ensemble pour rendre féconde la charité de Dieu.

Jean-Pierre Renouard

” Le chemin du Fils de Dieu “. Petite homélie pour la fête de Sainte Louise de Marillac. 9 mai

Mes sœurs, mes frères en Christ Serviteur,

Une femme de la haute bourgeoisie, après une enfance chahutée, est devenue patronne de tous les travailleurs sociaux chrétiens. C’est le chemin parcouru de 1591 à 1960 (je dis bien 1960) par ste Louise de Marillac dont le nom est indissociable de celui de st Vincent de Paul. Monsieur et Mademoiselle ont œuvré ensemble pour rendre féconde la charité de Dieu. Tels que nous sommes petitement assemblés physiquement mais nombreux par le cœur, ce 9 mai 2020, nous n’avons rien à apprendre de nouveau de leur itinéraire tant il nous a été souvent évoqué. Un simple rappel suffit : sans mère connue, mise sous tutelle prestigieuse du garde de sceaux, placée chez les dominicaines de Poissy, promise à un avenir capucin, épouse d’Antoine Le Gras, mère d’un petit Michel, l’enfant de tous les soucis, veuve prématurée, plongée dans une nuit de la foi, visitée par l’Esprit de Pentecôte 1623, elle rencontre Vincent de Paul comme à reculons et opère alors une véritable conversion. Enfin hors de soi, elle se laisse envahir par les pauvres grâce à la visite des Confréries de la charité. Elle devient fondatrice, recrute, organise, gouverne, se consacre à Dieu et se donne sans compter jusqu’au 15 mars 1660. A vues humaines, voilà une vie inattendue et dont les filets se remplirent à l’extrême.

Mais il y a un autre angle d’approche. Comment ne pas penser en voyant défiler les 69 années de sa vie mêlée, à découvrir en filagrammes, le chemin du Fils de Dieu : de haut en bas, de l’engendrement d’en haut à celui de naissance du bas, d’un état supérieur à un anéantissement comme un endroit qui devient un envers. .Sans le savoir, notre sainte a pris ce chemin-là et nous le  redécouvrons comme un appel adressé à chacun et chacun d’entre nous,:

« Le Christ Jésus,

Ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.

Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect,

S’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.

C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom.., »

(Phi 2, 5-9)

*

On entend bien :

‘Cette femme de condition élevée ne se fige pas dans cet état,

Abaissée par les évènements,

Elle se fait volontiers servante et l’égale des gens ordinaires

Sans jamais revenir en arrière,

Obéissant à ceux qui vont devenir les Maitres de sa vie

Jusqu’à sa vie donnée et riche d’amour.’

 

Elle résume tout par les vœux qu’elle émet, le 25 mars 1643, en se consacrant à Dieu, outre les trois Conseils évangéliques traditionnels, par le don total, rénové chaque année, du service des pauvres.

Que lui demander en ce matin pour nos Maîtres les Pauvres dot le nombre a augmenté hélas ! ces derniers temps par les funestes événements vécus ? Pour aimer l’Eglise qu’elle a elle-même aimée, je vous invite à densifier la prière qu’elle adresse à Dieu en ce jour, date anniversaire  de sa béatification par Benoit XV en 1920 pour sa Compagnie endeuillée et pour nous. Avec notre famille vincentienne et plus spécialement unis à nos deux congrégations en fête, demandons-lui, sœurs et frères aimés,

  • « de reconnaître et de vénérer le Christ dans les pauvres »

La tradition évangélique et vincentienne nous l’enseigne, c’est Jésus lui-même qui se cache sous ce frère ou cette sœur en manque de l’essentiel. Louise a écrit un jour : « Les pauvres malades sont les membres de Jésus-Christ (1644, Ecrits 112) et elle s’est présentée ainsi : « servante de Jésus-Christ et de ses membres les pauvres » (E. 408). Je ne doute pas que vous les ayez vénérés en éprouvant un vif attachement respectueux pour chaque âme rencontrée, faisant de celle-ci une image, une icône toute divine. O ste Louise, obtenez-nous la grâce de ce réflexe vincentien : je tourne la médaille et je vais d’un visage, l’autre.

  • Nous prions aussi « de regarder comme des frères ceux qui sont dans l’affliction et le besoin ». Comme il faut du temps, de la bonté, de la patience, de l’éducation de soi pour édifier ce sentiment familial. On entend Jésus nous encourager : « Heureux ceux qui pleurent ! Ils seront consolés !» (Mt 5,5). Il ne suffit pas de réagir et de provoquer rires et sourires pour créer un climat familial mais nous avons à porter le fardeau des autres, de faire attention à leur état du moment en partageant leur souffrances cachées ou extériorisées à la limite du supportable. Une saine spiritualité accepte que le glaive de la douleur taraude son propre cœur comme pour alléger celle de l’autre. Nous avons appris récemment à regarder pour l’imiter, la manière de Simon de Cyrène, Sur la famille spirituelle que nous formons, nous aimerons vivre au présent la consigne donnée par st Vincent : « Que ferez-vous quand vous supporterez vos frères ? Vous accomplirez la loi de Jésus-Christ…Je porte tous les hommes en mon cœur, je les supporte par votre vertu ; faites-moi la grâce d’y entrer, enflammez-moi de votre amour. » (XII, 270)
  • Enfin demandons avec l’Eglise « de servir les pauvres avec respect et amour ».Servir est le maître-mot de notre vie. Nul ne sert jamais bien et assez…Servir, c’est se donner. Y mettre du respect est inattendue mais si nous faisons des pauvres nos maîtres, comment ne pas adhérer à la consigne de ste Louise qui demande de « les respecter fortement » (Ecrits 319), « regardant toujours Dieu en eux » (Ecrits 420).

Et quand nous mettons le levain de l’amour au centre de notre engagement, nous sommes avec ste Louise sur la bonne route, le chemin de la sainteté reçue et transmise.. Amen.

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Le Zèle : Petite réflexion d’un confiné (5/6)

« Le zèle, c’est la cinquième maxime (Vertu), qui consiste dans un pur désir de se rendre agréable à Dieu et utile au prochain. Zèle pour étendre l’empire de Dieu, zèle pour procurer le salut du prochain. Y a-t-il rien au monde de plus parfait ? Si l’amour de Dieu est un feu, le zèle en est la flamme ; si l’amour est un soleil, le zèle en est le rayon. Le zèle est ce qui est de plus pur dans l’amour de Dieu ». (Vincent de Paul, Coste X, 559)

Eric Ravoux

Le Zèle : Petite réflexion d’un confiné (5/6)

« Le zèle, c’est la cinquième maxime (Vertu), qui consiste dans un pur désir de se rendre agréable à Dieu et utile au prochain. Zèle pour étendre l’empire de Dieu, zèle pour procurer le salut du prochain. Y a-t-il rien au monde de plus parfait ? Si l’amour de Dieu est un feu, le zèle en est la flamme ; si l’amour est un soleil, le zèle en est le rayon. Le zèle est ce qui est de plus pur dans l’amour de Dieu ». (X, 559)

Impression étonnante que ce confinement mondial. De ma cousine à Mexico, de ma famille en Suisse, mes frères et sœurs en Belgique et aux Etats-Unis, de mes amis au Cambodge, en Espagne, en Colombie, … nous vivons tous ce temps étrange de confinement. Ce n’est pas un épisode local ne touchant qu’une population, une nation, et dont nous n’entendons parler qu’au journal de 20h. Non, partout nous vivons la même chose, d’un bout à l’autre de la planète, avec les mêmes questions, les mêmes craintes, … confinés. Quelle étrange sensation de vivre cette situation ensemble, planétairement.

Quelle étrange et belle sensation également de voir revivre une planète, la nature, après seulement quelques semaines d’inactivité humaine. Venise a retrouvé des eaux limpides, des rorquals se baladent tranquillement au large des Calanques de Marseille, …, et partout l’air se purifie.

Certes, beaucoup d’entre nous souhaiteraient voir les choses revenir « comme avant », mais quel avant ? Un avant qui détruit, un avant qui précarise, un avant qui insécurise, un avant d’injustice, un avant d’individualité, un avant rejetant toutes les différences, un avant fait de Mc’DO et de toutes commandes inutiles sur Amazon, … ? Je m’emporte.

Observant tout cela, confinés, comme des millions d’autres humains sur notre petite planète, nous sommes nombreux à nous dire qu’il y a des choses à changer. Ce système économique et financier  qui nous étrangle, cette surconsommation qui tue la Création, cette hyperactivité qui nous fait sombrer, cet égoïsme qui écrase des peuples entiers… et j’en passe. CHANGER !!

Et c’est là que nous avons besoin de Zèle. Appelez ça comme vous voulez : avoir de la volonté, de la niaque, des tripes, des couilles, … ce que vous voulez. Il nous le faut !

Croyant, nous savons que notre Dieu Créateur nous a confié la Terre pour l’entretenir et profiter de sa beauté. Lui être agréable, à mon humble avis, consiste en cela.

Croyant nous savons que notre mission est d’avoir le souci de notre prochain, quel qu’il soit. Cela aussi c’est être agréable à Dieu.

Mais pour ce faire, pour le vivre, le mettre en pratique, et ne pas en faire de que de vagues souhaits, nous avons besoin de Zèle, de désir, de feu et de flammes dans nos cœurs. Nous avons besoin de devenir des rayons pour illuminer le monde et proposer d’autres manières de faire.

Du Zèle pour nous engager, nous mettre en route, agir. Il y en a assez d’entendre toujours les mêmes revendications, exigeant de l’Etat qu’il fasse tout, qu’il garantisse tout, qu’il solutionne tout. Si les solutions venaient d’en haut, cela se saurait !!!

C’est de nous, de vous, de moi et de toi, que les solutions peuvent venir. C’est de notre engagement, de notre Zèle, que de nouvelles idées peuvent surgir. En commençant par regarder notre propre manière de vivre, … et d’en changer.

Et c’est certainement là que nous avons le plus besoin de faire preuve de Zèle ! Dans la révision de notre propre mode de vie, au quotidien. Revoir mes choix, ma consommation, mes exigences souvent dérisoires. Revoir mes futilités, mes encombrements. Revoir mes priorités, souvent centrées sur moi et pas tant sur mon prochain. Faire preuve de Zèle et accepter que le changement commence par MON changement.

Et nous avons aussi besoin des autres pour ce faire. Il ne suffit pas de cultiver son petit potager dans son coin pour garantir sa petite sécurité, c’est ensemble que nous avons besoin d’avancer. Le Zèle de l’engagement, en rejoignant des mouvements œuvrant pour le bien de tous, en réfléchissant avec d’autres au monde que nous souhaitons construire pour le bien de tous.

Du Zèle, du désir, de la niaque, des tripes et des couilles, …, nous avons en avons besoin.

Saint Vincent de Paul nous a montrer la voie, à nous de la suivre, pour être agréable à Dieu et dignes sœurs et frères de Notre Seigneur Jésus-Christ !

 

Le 4 mai 2020, Tourrettes-sur-Loup

 

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Petite visite de notre dévotion à Marie

Mettons-nous quelques instants à la place d’une mère. Celle-ci apprécierait elle d’entendre à longueur de journée son enfant dire qu’il est nul, qu’il n’est pas à la hauteur, qu’il n’est bon à rien etc. ? car ce « pauvres pécheurs » dit principalement nos incapacités à relever le défi de vivre comme Dieu nous le demande. Cette mère ne se désolerait-elle pas de ne voir aucune avancée de l’enfant ? Ne serait-ce pas lui laisser comprendre qu’elle n’est pas une bonne mère puisque nous ne sommes capables de rien ?

Vincent Goguey

Petite visite de notre dévotion à Marie

Lorsque nous nous adressons à Marie nous nous présentons en tant que « pauvres pécheurs ».

Mettons-nous quelques instants à la place d’une mère. Celle-ci apprécierait elle d’entendre à longueur de journée son enfant dire qu’il est nul, qu’il n’est pas à la hauteur, qu’il n’est bon à rien etc. ? car ce « pauvres pécheurs » dit principalement nos incapacités à relever le défi de vivre comme Dieu nous le demande. Cette mère ne se désolerait-elle pas de ne voir aucune avancée de l’enfant ? Ne serait-ce pas lui laisser comprendre qu’elle n’est pas une bonne mère puisque nous ne sommes capables de rien ?

Lorsque nous accompagnons quelqu’un qui est dans la désolation et qui se définie à la négative, ne cherchons-nous pas à contrecarrer l’idée qu’il a de lui-même en lui montrant ce qui est valable en lui ? Ne cherchons-nous pas à lui montrer le positif qu’il n’est pas capable de voir par lui-même ? Ne nous réjouissons nous pas lorsque l’on constate qu’il réussit cela et qu’il se voit avec un regard qui tend davantage vers l’avenir et tous les possibles que cela engendre ?

Par ailleurs lorsque nous nous définissons avant tout comme « pécheur » nous oublions une donnée essentielle de notre foi. Car avant d’être pécheurs, nous sommes créés de Dieu et de plus créés à son image. Avant d’être pécheurs nous sommes enfants de Dieu. Il fait de nous ses fils et ses filles, héritiers de son Royaume selon la grâce obtenue par le Christ offert en sacrifice par amour pour nous.

Pour honorer notre Dieu et notre mère, il est bon de rappeler avec force cette dimension divine en nous plutôt que de limiter notre identité à ce qui est touché par le péché. Sinon c’est donner plus de place au Mal qu’à Dieu !

Prenons encore le temps de constater ce que produit un regard d’une mère aimante sur son enfant lorsque celui-ci prend conscience d’être aimé par sa mère lui disant avec force qu’il est son enfant bien aimé. Cela le réjouit, le stimule, lui donne plus de confiance à reprendre la route, cet amour maternel lui donne de changer son regard sur lui-même en se redisant intérieurement « maman m’aime ». La conséquence est de prendre plus au sérieux ce rôle d’être héritier du Père, soutenue par la mère !

Pour entrer davantage dans ce mystère que nous sommes : enfants de Dieu (et nous le sommes précise st Jean), je me suis mis à réciter la prière adressée à Marie en modifiant quelque peu ce que l’on dit sur nous-mêmes : pauvres pécheurs, en le remplaçant par « tes enfants » ou encore « ses enfants » (pour évoquer le fait d’être enfants du Père).

Voici donc ce que donne cette deuxième partie de la prière du chapelet :

Sainte Marie, mère de Dieu, prie pour nous, tes enfants…

Et pour le « je vous salue Marie » suivant

Sainte Marie, mère de Dieu, prie pour nous, ses enfants…

Exprimer cette prière de cette manière c’est avant tout me remettre vraiment dans cette filiation divine et maternelle (la mère que Jésus nous a donnée) pour m’en fortifier. C’est me charger de toute cette force qui m’est donnée par cet amour indéfectible.

A la suite de l’abbé Pierre, je modifie aussi la toute dernière phrase : « maintenant et à l’heure de notre mort ». Il disait que cette vision évoquait surtout la peur de ce départ définitif, réduisait notre vie qu’à ce dernier moment ultime alors qu’avant ce moment-là il y avait toute une vie à vivre ici sur Terre.

Il remplaçait donc cette fin de prière par « maintenant et à l’heure de la rencontre ». Cette rencontre évoquant deux réalités fortes de notre foi.

Première réalité : le passage de la mort est surtout le moment où nous allons rencontrer notre Dieu face à face. Le dire ainsi c’est mettre davantage l’accent sur cette espérance immense, qui est appelée à sans cesse grandir en nous plutôt que de focaliser sur le côté tragique de notre disparition de cette Terre.

Seconde réalité évoquée dans cette formule est le fait qu’à chaque moment, à chaque rencontre faite dans mon quotidien, il y a le mystère de la présence de Dieu dans l’autre et que j’ai à y être très attentif pour déjà vivre cette rencontre divine dans chacune de mes rencontres quotidiennes.

Ces deux modifications de cette prière si populaire donnent donc ceci :

Je te salue Marie, pleine de grâce

Le Seigneur est avec toi

Tu es bénie entre toutes les femmes

Et Jésus ton enfant est béni.

Sainte Marie, Mère de Dieu prie pour nous tes enfants

Maintenant et à l’heure de la rencontre.

Et la suivante (lorsque nous disons le chapelet)

Je te salue Marie, pleine de grâce

Le Seigneur est avec toi

Tu es bénie entre toutes les femmes

Et Jésus ton enfant est béni.

Sainte Marie, Mère de Dieu, prie pour nous ses enfants

Maintenant et à l’heure de la rencontre.

Lorsque nous regardons la structure des deux prières récitées le plus souvent, le « Notre Père » et le « Je vous salue Marie », nous constatons qu’elles sont identiques. La première partie est tournée vers celui ou celle à qui nous nous adressons pour évoquer ce qu’il y a de beau et de bon dans leur identité. La deuxième partie est tournée vers nous puisque nous leur demandons de nous aider dans notre manière de mener notre vie.

Cela me donne parfois l’impression d’un enfant qui voulant obtenir quelque chose commence par dire plein de gentilles petites choses à son père ou sa mère pour les amadouer et ainsi arriver à leur extorquer ce qui le motive surtout : avoir gain de cause !

Ces prières ont donc le risque de s’intéresser davantage à nous-mêmes qu’au Seigneur ou à Marie. Pour éviter quelque peu cela, chaque première dizaine que je dis quasi quotidiennement omet la seconde partie de ces prières pour me concentrer uniquement sur ce qui est dit de Dieu et de notre mère. Ainsi je commence la première dizaine :

Notre Père qui est aux cieux

Que ton nom soit sanctifié

Que ton règne vienne

Que ta volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel.

Je te salue Marie pleine de grâce

Le Seigneur est avec toi

Tu es bénie entre toutes les femmes

Et Jésus ton enfant est béni.

Cela me donne de mieux me défaire de mon petit moi et de me réjouir en contemplant la grandeur de notre Dieu et de la mère qui nous est confiée.

Je vous souhaite, dans cette pratique du chapelet, un bon cœur à cœur avec notre Père et notre mère qui désirent avoir des enfants épanouis et heureux dans leur vie.

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A Dieu P. Danjou

L’image, d’une Marianne en pleurs face à un chêne géant déraciné, de Jacques Faizant m’est venu spontanément en mémoire le jour où j’ai reçu la nouvelle que le P. Gonzague Danjou a fait sa Paques. Parce que géant, le P. Danjou l’était sans aucun doute et dans tout le sens du terme ; physiquement, il l’était pour beaucoup d’entre nous les malgaches, qui sont plutôt de taille modeste.

P Sedy RABARIJAONA CM

A Dieu P. Danjou

L’image, d’une Marianne en pleurs face à un chêne géant déraciné, de Jacques Faizant m’est venu spontanément en mémoire le jour où j’ai reçu la nouvelle que le P. Gonzague Danjou a fait sa Paques. Parce que géant, le P. Danjou l’était sans aucun doute et dans tout le sens du terme ; physiquement, il l’était pour beaucoup d’entre nous les malgaches, qui sont plutôt de taille modeste. Mais surtout, il était un géant spirituellement, un vrai modèle du missionnaire infatigable, qui a laissé une empreinte indélébile dans le cœur de beaucoup de personne et à la province de Madagascar en particulier. Si nous, les jeunes confrères malgaches, nous sommes en mission « Ad Gentes » maintenant, c’est grâce à la formation et à l’exemple du P. Danjou que nous le devons. Un géant humble qui n’a jamais cherché la lumière de la célébrité ni les louanges. La preuve, il est parti quasi en catimini, discrètement et sur la pointe des pieds, fidèle jusqu’à la mort avec cette humilité des fils de Saint Vincent.

Fils de Saint Vincent de Paul, le P. Danjou l’a été jusqu’au plus profond de son être. Combien de confrères, de Filles de la Charité, de laïcs ont appris les cinq vertu vincentiennes seulement en le voyant et en l’imitant vivre tout simplement son sacerdoce ? « Donnez-moi un homme d’Oraison et il sera capable de tout » disait Saint Vincent. Citation qui a pris corps vraiment chez le P. Danjou. C’était un homme de prière, c’est pourquoi, il a pu réaliser tant de choses et accompagner tant de personnes dans sa vie missionnaire.

Jeune séminariste, j’avais remarqué que chaque fois que j’arrivais à la chapelle de notre maison de Soavimbahoaka, pour les laudes ou les vêpres, il était déjà là ; agenouillé et prenant l’Autel à bras le corps, abimé dans la prière. Un jour, je me suis dit que ce n’est pas normal que moi, le benjamin de la communauté, je me laisse devancer par le Supérieur, qui avait déjà un certain âge à ce moment. J’ai pris donc la résolution de me rendre à la chapelle avant lui, quitte à me lever plus tôt ; ce petit jeu a duré quelques semaines et jamais j’ai pu le battre. Quand je lui ai avoué ma défaite, et ma désillusion, il s’est contenté de rire en me disant : « Un jour viendra, t’inquiètes, marche. »

Un homme d’action aussi, ne rechignant à aucune tâche, toujours disponible et obéissant, en allant où les supérieurs, ses anciens séminaristes pour la plupart, l’ont envoyé. Visiteur, 18 ans durant, ce qui est un record dans les annales de la Province de Madagascar, Vicaire général, Curé, Supérieur, Formateur et Directeur Spirituel, Confesseur et surtout inimitable professeur de l’Histoire de l’Eglise. Ce n’est pas exagérer du tout, de dire qu’une multitude de Malgaches : évêques, prêtres, religieux-ses, laïcs ont pu croître dans la foi grâce aux multiples et divers ministères du P. Danjou.

Un homme charitable, d’une charité très discrète non seulement pour les pauvres, ses vrais « Seigneur et Maitre », mais aussi envers ses confrères, tous sans exception, qu’on soit malgache, français, slovène, polonais, espagnol ou italien. Combien étions-nous à faire la queue, tout au long des années, devant sa porte pour lui demander de corriger les fautes de français de nos devoirs ? Jusqu’à récemment, il était de notoriété publique que le P. Danjou était le correcteur des thèses et mémoires des jeunes prêtres malgaches étudiants à Paris. Sans mentionner les aides matérielles, accompagnement spirituel, qu’en toute discrétion il nous a prodigué.

Le P. Pedro Opeka a dit un jour que sans les encouragements et l’appui du P. Danjou, du temps où il était Visiteur, « Akamasoa ne serait pas ce qu’il est maintenant. » Je suis convaincu de ça aussi. A notre dernière rencontre il y a de cela quelques années, je lui ai dit que ce serait bien qu’il écrive ses mémoires pour les générations futurs, étant donné les choses qu’il a vu et vécu comme missionnaire ; suggestion qu’il a balayé d’un revers de main en me répondant avec un sourire moqueur : « On l’intitulera les mémoires d’un âne. » C’était ça le P. Danjou, un homme de foi et d’humilité, un homme qui sait rire de lui-même, mais jamais de l’autre…

Des anecdotes, des histoires édifiantes, concernant le P. Danjou rempliront des pages et des pages, mais le connaissant je ne crois pas que cela lui ferait beaucoup plaisir. C’est pourquoi, je vais conclure en m’unissant à la peine et à la douleur de la Famille Danjou, et en l’assurant de mes humbles prières.

«! Mandria am-piadanana Mompera ¡ Veloma Rangahy »

 

P. Sedy RABARIJAONA, CM – Province de Porto Rico

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La Mortification : Petite réflexion d’un confiné (4/6)

La Mortification ! POUAH, horreur, malheur … Un mot qui aujourd’hui ne veut plus dire grand-chose. Soyons honnête, dans une société qui nous vante le « tout tout-de-suite »...

Eric Ravoux

La Mortification : Petite réflexion d’un confiné (4/6)

La Mortification ! POUAH, horreur, malheur … Un mot qui aujourd’hui ne veut plus dire grand-chose. Soyons honnête, dans une société qui nous vante le « tout tout-de-suite », le divertissement permanent, la consommation à outrance jusqu’au vomissement, le gadget qui ne sert à rien mais dont tu as absolument besoin, la course incessante, l’activisme mortifère, les réunionites maladives qui nous donnent l’impression de faire, d’être … j’arrête là, je manque d’air !! La Mortification n’est pas de notre temps …

Quand je demande aux jeunes ce qu’ils comprennent de ce mot, ce qui ressort en premier est : MORT !!! Oups, ça commence mal. Et pire … Mortification, mortifère, … Lucifer … On est mal barré.

Et quand on regarde dans le dictionnaire (Larousse) ce n’est pas beaucoup mieux :

« Pratiques ascétiques destinées à réprimer les tendances mauvaises ou dangereuses pour les soumettre à la volonté ».

Admettons-le, la Mortification est trop souvent comprise sous un angle négatif, comme s’il s’agissait de faire de la douleur ou de la privation un but en soi, comme s’il s’agissait de se détruire, alors qu’elle consiste normalement, et comme Vincent la conçoit, dans la prise de conscience que la recherche du plaisir pour lui seul, de l’accomplissement de nos désirs ou de nos caprices, est en fait un esclavage. OUI, nous sommes maintenus dans un véritable esclavage, qui nous détourne souvent du véritable bonheur.

Dire « je suis bien libre de faire ceci, de me procurer cela » c’est en fait s’en rendre esclave. La preuve est ce que nous disons nous-mêmes : « je ne peux pas m’en passer !! ». Les psychologues ont bien étudié ce phénomène, qu’on appelait “dépendance“, qu’on appelle maintenant “addiction“. Et pour m’en convaincre, je n’ai qu’à observer ma relation à mon portable. Je ne lui aie pas encore donné un nom, mais cela ne serait tardé …

Mais qu’en est-il vraiment sous le regard Vincentien ?

Saint Vincent tenait la Mortification comme primordiale, pour un détachement libérateur. Il la présente toujours comme une libération, comme dans cet Entretien sur les cinq vertus du Vendredi 22 août 1659 (SV  XII, 301) :

« Ceux qui se détachent de l’affection des biens de la terre, de la convoitise des plaisirs et de leur propre volonté deviennent les enfants de Dieu, qui jouissent d’une parfaite liberté ; car c’est dans le seul amour de Dieu qu’elle se rencontre. Ce sont ces personnes-là, mes frères, qui sont libres, qui n’ont point de lois, qui volent, qui vont à droite et à gauche, qui volent, encore un coup, sans pouvoir être arrêtées, et ne sont jamais esclaves du démon, ni de leurs passions. Oh ! Heureuse liberté des enfants de Dieu ! »

« Mais quoi !  Y a-t-il rien d’utile comme la liberté ? La maxime dit qu’il faut acheter la liberté à prix d’or et d’argent, qu’il faut tout perdre pour la posséder ».

« Vous étiez, il y a quelque temps, esclaves de vos passions ; l’attache aux richesses, aux plaisirs et à votre propre volonté s’était rendue maître de vos personnes ; vous voilà à présent libres par ces maximes ; ni le monde avec ses enchantements, ni la chair avec ses plaisirs, ni le démon avec ses artifices, ne vous peuvent tenir captifs ».

Mots très clairs !!!

A ces mots de Saint Vincent, je rajouterai ceux de Pierre Rabhi, lors d’une conférence, en des termes plus contemporains, mais non moins similaires :

«  L’insatiabilité est le moteur subliminal. Des brigades de pousseurs de caddies ensorcelés déambulent chaque jour dans les travées d’un univers sans joies où le superflu excède considérablement le nécessaire. L’hyperconsommation nous a fait revenir au statut du cueilleur du néolithique ».

Face à ce que nous vivons aujourd’hui, ne serait-il pas possible de penser à notre LIBERATION ? Et pour cela, je pense que la Mortification telle que Saint Vincent l’envisageait est des plus à propos, des plus actuelles. Libérons-nous !

Peut-être serait-il enfin temps que nous réfléchissions à ce que nous vivons, à ce que nous voulons vivre. Et pas seulement pour nous-mêmes, nos propres petites gueules, mais pour nous ENSEMBLES.

Vais-je accepter durant ce temps particulier de confinement, de revoir ma manière de vivre ? Vais-je accepter de porter le regard sur ce qui est véritablement mon essentiel, … pour laisser tomber le reste ?

Et si nous choisissions de nous libérer … pour nous retrouver. Nous retrouver nous-mêmes et nous retrouver entre nous.

 

Tourrettes-sur-Loup, le 22 avril 2020

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