Libres propos sur le pèlerinage des Saintes-Maries. 18 – 25 mai aux Saintes Maries de la Mer

Une route parfois longue attend les Voyageurs et les équipes d’aumônerie, qui les ramènera vers leurs familles, leurs communautés. L’Esprit qui les a rassemblés les invite à se disperser pour vivre de la formidable nouvelle proclamée sur la terre de Camargue par les Saintes Maries et Sainte Sara : « Alleluia, Christ est ressuscité ! »

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Libres propos sur le pèlerinage des Saintes-Maries. 18 – 25 mai aux Saintes Maries de la Mer

Françoise ARSAC
Françoise ARSAC

Membre de l'Aumonerie des Voyageurs

18 mai : depuis des années c’est le jour où commence le pèlerinage des Saintes Maries. Rassemblement le matin aux Arnelles pour organiser le co-voiturage. Selon le temps, moustiques ou vent chargé de sable, ciel bleu ou gris égayé de quelques nuages roses ; au bord des roubines s’épanouissent les iris d’eau, des flamants passent au-dessus du terrain en un vol majestueux. On se salue, on s’embrasse. Les visages sont reposés, l’humeur au beau fixe. Au long de la journée se succéderont récollection, messe, repas, festif du seul fait des retrouvailles; l’après-midi récréation à la découverte de la Camargue: promenade dans les prés ou spectacle au plus proche des chevaux et des taureaux, musée, parc ornithologique… On peut encore se retrouver en fin d’après-midi au Palais des Congrès pour le vernissage de l’exposition: congratulations, vin d’honneur, discours, musique, danse parfois…

Il est un soir, il sera un matin, joie du premier jour !

19 mai : à 8 h 30, tout le monde est sur le pont, Palais des Congrès, Crin-Blanc, Criée, nous serons allés de salle en salle, guettant la meilleure acoustique, fuyant la pire, et finalement nous arrangeant de ce qu’on nous offrait… Coin prière à droite ou à gauche, selon les années (sans lien semble-t-il avec la couleur du gouvernement, mais il faudrait peut-être y regarder de plus près…). Longue revue des services, des trous à boucher, avec ou sans équipe bouche-trous, des problèmes matériels. Et puis chacun s’active : courses, catéchèse, rencontres avec les jeunes, préparation du repas, préparation de la veillée, permanences à l’église, au secrétariat, élaboration des panneaux de communication, équipement de la voiture annonces, eucharistie…  le pli est vite pris d’un rythme quotidien soutenu. Première veillée animée par la paroisse, pari de mieux en mieux tenu d’un accueil réciproque dans le désir affiché de tisser les liens entre Saintois et Voyageurs.

Il est un soir, il sera un matin, enthousiasme et promesses du deuxième jour !

20 mai : le groupe s’étoffe devant le lieu de réunion : la plupart viennent à pied, quelques uns en voiture, parfois à vélo ou à trottinette. Je ne me souviens pas avoir jamais vu chevaux, bateaux ou pédalos, peut-être les ai-je oubliés ? Ce soir à la veillée on fera mémoire de notre baptême. Pour l’occasion tout le matériel liturgique et symbolique est convoqué : on puisera l’eau au puits dans l’église – quoi de plus logique ? – mais il faut penser au seau, à la clef du cadenas, au chaudron de cuivre qui tient lieu de cuve baptismale. Et puis encore à la croix, au cierge pascal, au livre de la Parole de Dieu. En coulisses de petites mains s’activent pour préparer tout cela. Le soir les musiciens accordent leurs instruments, et s’accordent entre eux et avec les chanteurs ; il n’est pas évident d’intégrer l’animation liturgique en tant que service rendu à tous !

Il est un soir, il sera un matin, labeur du troisième jour !

21 mai : aujourd’hui nous prierons plus particulièrement pour les malades. Ceux qui sont restés chez eux, ceux qui sont ici, quelque part sur un des terrains : l’immense terrain des Launes qui borde la rive est de l’étang, offrant le spectacle toujours renouvelé d’une vie qui paraît immuable depuis la nuit des temps, le Front de Mer, du Nord à l’octroi, non d’ouest en est, à moins que ce ne soit d’est en ouest… Et puis le terrain du Grand Large, rongé non par l’érosion (ça c’est pour la digue que l’on renforce chaque hiver contre les assauts des éléments) mais par les constructions ; c’est ainsi que l’on dame les terrains aux Saintes Maries, en les proposant au stationnement des Voyageurs pendant quelques années, avant de les « offrir » comme terrains à bâtir ; s’il reste encore un « petit Large » pour garder mémoire du grand, le terrain de Cacharel a été sacrifié sur l’autel des constructions immobilières tandis que la place des Gitans est réservée aux marchands. Terrain de délestage, le Simbeù n’a jamais trouvé son public, parfois concurrencé dans cette fonction par celui des Arnelles, désormais dédoublé (mais non pas doublé…) entre Nord et Sud avec deux chemins d’accès distincts. Et pour finir, last but not least[1], le camping de la Brise, une vraie petite ville dont le cœur, pendant toute la semaine, bat exclusivement au rythme des Voyageurs et des équipes d’aumônerie.

Il est un soir, il sera un matin, ferveur du quatrième jour !

22 mai : journée où l’on prie particulièrement pour et avec nos défunts. Veillée en demi-teinte ; il y a quelques années tout chant était proscrit jusqu’aux dernières minutes de la prière, et voici que maintenant les Voyageurs les acceptent, quand ils ne les demandent pas. Occasion de repenser à tous ceux qui, Voyageurs ou Gadjé, nous ont quittés au fil des ans, occasion de repenser à ceux qui vivent désormais en plénitude le message des Saintes Maries « Christ est ressuscité !!! » Dans la foi on a ainsi cheminé d’une liturgie de deuil à une célébration de l’espérance pascale.

Depuis des décennies cette journée est aussi celle de l’assemblée générale de l’Angvc où des chrétiens s’impliquent aux côtés d’autres citoyens[2] dans l’accès au droit et la lutte contre les discriminations qui trop souvent encore sont le quotidien des Voyageurs et des Gitans, expression concrète d’une charité en actes au service de tous…

Il est un soir, il sera un matin, foi, espérance et charité du cinquième jour !

23 mai : L’activité mémorielle tient encore une grande place en ce jour où Voyageurs, autorités publiques et simples citoyens se retrouvent aux portes d’Arles, sur l’emplacement du camp de Saliers où plusieurs centaines de personnes ont été internées dans des conditions déplorables durant la guerre ; émotion et appel à la vigilance pour que cela ne se reproduise pas…

Dans le village il y a de plus en plus de monde, Gitans et Voyageurs, touristes, journalistes, groupes musicaux… et forces de l’ordre. La tension monte d’un cran, les réunions se font plus fébriles, la fatigue se lit sur les visages, mais dans l’ensemble, compte tenu de l’affluence, tout se passe pour le mieux.

Le soir les jeunes prennent le relais, enfin les jeunes et les lazaristes… Ils ont eu à peine cinq jours pour se rencontrer, se retrouver souvent, faire connaissance parfois, échanger, réfléchir, prier ensemble et animer la veillée du 23 mai : une véritable gageure ! mais chaque année le miracle s’opère et, comme chaque soir, c’est nombreux que nous nous retrouvons autour d’eux dans l’église ; nous y sommes rejoints par l’archevêque d’Aix et par notre évêque accompagnateur, qui se préparent comme nous aux festivités du lendemain.

Il est un soir, il sera un matin, fébrilité du sixième jour !

24 mai : le grand jour est arrivé. Le programme est bousculé : plus de catéchèse ni d’eucharistie sur les terrains, la dernière réunion se déroule à la hâte avant que chacun ne rejoigne son poste pour une journée qui ne laissera à personne le temps de souffler.

Dans les ruelles du village on se fraie difficilement un passage vers l’église. La boutique de vente des cierges est assaillie dès le matin, ce soir l’équipe de nettoyage sera à la peine : balayage entre les bancs, et décapage des portoirs de cierges et de lumignons, ce sont des kilos de cire fondue qui s’agglutinent sous l’effet de la chaleur.

Au presbytère c’est la valse des prêtres et des diacres, qui revêtent leur vêtement liturgique avant d’attendre, sur la place, l’entrée de la procession ; à l’intérieur du sanctuaire l’équipe d’accueil s’affaire pour permettre aux Voyageurs de s’approcher du chœur, et préserver un minimum de sécurité ; en haut, seuls quelques sièges restent vides, trop peu nombreux pour les célébrants : certains resteront debout, d’autres s’assiéront sur la marche de l’autel…

On aperçoit la croix de procession au bout de l’allée centrale, le chant d’entrée résonne sous la voûte de pierre, la messe commence, joyeuse, et recueillie.

Dans le village et dans l’église la tension monte d’heure en heure au fur et à mesure qu’approche celle de la descente des châsses puis de la procession. L’église ne désemplit pas depuis le matin et les animateurs s’épuisent à canaliser vers le silence sinon vers l’intériorité une assemblée aux motivations diverses…

Enfin la descente des châsses peut commencer, attendues avec ferveur par la foule massée, cierge en main, pour les accueillir. Parole de Dieu, homélie, il faut encore un peu de patience pour les voir s’éloigner de la chapelle haute et s’approcher lentement au rythme du Magnificat.

Puis c’est le départ de la procession avec la statue de Sainte Sara vers la mer ; elle trônait jusqu’alors devant les marches de la crypte, parée de ses plus beaux atours, témoignages de la confiance et des remerciements de ceux qui se tournent spontanément vers elle aux heures les plus tristes ou les plus lumineuses.

Chaque année on parle de mieux organiser la procession, à grand renfort de personnel ou de technique, et on rivalise d’imagination pour y parvenir… Mais jusqu’à présent, « chacun [a beau faire] ce qu’il peut, et les Saintes [faire] le reste »[3] c’est encore dans une joyeuse pagaille que l’on quitte l’église tandis qu’une foule cosmopolite prend le chemin de la plage ; quelle attente anime tous ces gens, et ceux qui les regardent passer, et aussi ceux qui les attendent sur la plage, se dressant comme deux murs humains de part et d’autre du sable, et encore ceux qui la rejoignent pour cheminer un temps avec elle avant de s’en éloigner brusquement ? Besoin d’exotisme, tourisme plus ou moins religieux ou spirituel, authentique démarche de pèlerinage ? Un peu de tout cela peut-être ? Et y a-t-il encore des priants parmi eux ? Oui, bien sûr, voyez-les regroupés à quelques uns autour d’un micro, ou s’époumonant à voix nue, petits îlots de prière dans cette marée humaine, levain d’Evangile dans la pâte du monde… Il me plaît de croire que la foule qui suivait Jésus dans la montagne n’était pas plus ordonnée…

Le soir dernière veillée, la plus délicate sans doute : beaucoup de gens de l’aumônerie sont fatigués, ou prolongent le repas avec des amis de passage, et à l’inverse l’église se remplit de personnes inhabituelles ; il faudra beaucoup d’énergie pour unifier et animer l’assemblée !

Il est un soir, il sera un dernier matin, fête et ferveur du septième jour !

25 mai : jour de la fête des Saintes Maries, changement d’ambiance ! Du côté de l’aumônerie c’est pour beaucoup le jour du départ, dès le matin, ou sitôt terminée la procession ; ceux qui restent répondront avec plaisir à l’invitation de se retrouver le soir sur le terrain des Arnelles. La paroisse et le diocèse prennent le relais pour l’animation de la messe, arlésiennes et gardians occupent les places d’honneur.

Une route parfois longue attend les Voyageurs et les équipes d’aumônerie, qui les ramènera vers leurs familles, leurs communautés. L’Esprit qui les a rassemblés les invite à se disperser pour vivre de la formidable nouvelle proclamée sur la terre de Camargue par les Saintes Maries et Sainte Sara : « Alleluia, Christ est ressuscité ! »

Françoise Arsac  – Membre de l’aumônerie des Voyageurs

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1Le dernier mais pas le moindre

2 « Ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde »  Lettre à Diognète, 2ème siècle après Jésus-Christ

3 Allusion à une maxime du Père Causse, d’heureuse mémoire… !

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De la fabrique du sacré à la révolution eucharistique – Quelques propos sur le retour à la messe.

C’est décidément chose étrange comme la messe, dans l’histoire religieuse de notre pays, a pu faire l’enjeu de débats et le fait encore, même depuis que l’immense majorité de nos concitoyens a cessé de s’y rendre, au point que l’on peut se demander, parfois, si toute cette chamaillerie épisodique n’entre point parmi les indicateurs de notre identité française.

Fr François Cassingena-Trevedy osb

De la fabrique du sacré à la révolution eucharistique – Quelques propos sur le retour à la messe.

C’est décidément chose étrange comme la messe, dans l’histoire religieuse de notre pays, a pu faire l’enjeu de débats et le fait encore, même depuis que l’immense majorité de nos concitoyens a cessé de s’y rendre, au point que l’on peut se demander, parfois, si toute cette chamaillerie épisodique n’entre point parmi les indicateurs de notre identité française. Que l’on songe à la fameuse boutade d’Henri IV converti par diplomatie au catholicisme, dans la perspective de son sacre de 1593 : « Paris vaut bien une messe », ou encore, en plein affrontement de la République et de l’Église à l’aube du siècle dernier, aux non moins fameuses « fiches » du Général André qui portaient éventuellement, sur les cadres de l’Armée, l’indication suivante : « va à la messe ». Alors que la normalisation d’une forme ordinaire et d’une forme extraordinaire du même rite romain (2007) n’a pas encore tout à fait aplani la courbe d’une opposition névralgique entre la « nouvelle messe » (1969) et la « messe de toujours » (?) qui connut chez nous son pic entre 1976 et 1988, la messe s’est trouvée tout récemment au cœur des revendications d’un puissant « lobby » catholique, au spectre complexe, auprès des autorités civiles, injustement soupçonnées de compromissions avec un antichristianisme souterrain et invétéré. Parce qu’elle a fait couler beaucoup d’encre ces derniers temps, et suscité de nombreuses prises de parole, il m’est venu à l’idée, ou plutôt il me tient à cœur de toucher quelques mots de la messe ou, plus exactement (car la nuance est considérable entre les deux termes), de l’Eucharistie. Ce faisant, j’espère, toujours attentif à tenir mon engagement, rendre quelque service, non seulement à la communauté catholique, mais au monde qui l’entoure et qui doit la considérer parfois, avouons-le, avec une certaine perplexité.

Assurément, la messe, passablement estompée du paysage sociologique français et désertée par une masse toujours plus considérable de baptisés officiels, a fait ces jours-ci beaucoup de réclame. Assurément, beaucoup de fidèles seront heureux, très prochainement, de retourner à la messe. Mais là ne devra pas s’arrêter notre chemin, et c’est précisément toute la matière de mon propos. Car enfin, sous la messe, l’Eucharistie ne s’est-elle pas fait ces temps-ci quelque peu oublier ? Tout le bruit que l’on a fait – et qu’à vrai dire l’on fait depuis si longtemps autour de la messe (sinon parfois au cours de la messe…) – ne nous empêche-t-il pas d’entendre l’Eucharistie ? Ne nous distrait-il pas sans cesse d’entrer dans le processus vertigineux qu’a inauguré, pour nous, au soir de sa passion, le geste à la fois si simple et si innovant de Jésus ? Il va donc falloir que, pour notre édification mutuelle et pour l’édification du monde (il serait temps d’y penser…), nous retournions non seulement à la messe, mais à l’Eucharistie, à supposer que quelqu’un d’entre nous puisse se targuer d’être jamais allé tout à fait jusque-là. Il va falloir que nous allions de ma messe à la messe (ce qui représente déjà un pas considérable), et puis de la messe à l’Eucharistie, ce qui est l’œuvre de toute une vie chrétienne et de tout le pèlerinage temporel de l’Église vers le Royaume. Il va falloir que nous allions de la messe qui agite, qui divise, à l’Eucharistie qui est le « signe de l’unité » (Vatican II, Constitution sur la sainte liturgie, 47, citant Augustin).

Les temps que nous venons de traverser, et qui sont loin d’être révolus sans doute, ont réveillé beaucoup de fantasmes archaïques : celui de nos peurs, bien sûr, mais aussi celui de la « religion » (sinon parfois de la religiosité) qui cherche à les exorciser. Et antiquum documentum novo cedat ritui, chantait-on jadis dans le Tantum ergo qui accompagnait les Saluts du Saint-Sacrement, c’est-à-dire : « Que l’ancienne alliance cède le pas au Rite de la nouvelle. » Est-il certain que, touchant à ce « si grand Sacrement » – Tantum ergo Sacramentum – nous ayons vraiment fait le pas personnel et ecclésial qui va de l’ancien au nouveau, de l’archaïque à l’eschatologique, de l’habituel à l’inouï, du religieux au révolutionnaire, de la « religion » au christianisme ? Car enfin si nous savions le Don de Dieu (Jn 4, 10), si nous entrevoyions la portée de l’Acte pascal de Jésus qui nous a été transmis (1 Co 11, 23), si nous réalisions le caractère proprement explosif de la Fraction du pain (Lc 24, 35), alors nous ririons de nos mesquineries, nous pleurerions de nos disputes. De fait, à ausculter tout ce qui s’est donné ces derniers temps à voir, à lire et à entendre çà et là, l’on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de tristesse et l’on demeure parfois franchement ahuri. L’on croyait disparu depuis longtemps le « matérialisme » sacramentel : en fait il est toujours vivace, il semble s’endurcir, et s’entretient de tout ce que notre religion non évangélisée comporte de primaire.

Je parlerai donc ici comme modeste théologien, mais aussi, tout simplement, comme baptisé, comme chrétien du XXIe siècle, comme chrétien « œcuménique » aussi respectueux de l’héritage de nos Pères dans la foi que soucieux de la réception de l’Évangile par le monde d’aujourd’hui. Rappelons d’abord que les sacrements chrétiens, gestes sauveurs du Christ identifiés et sans cesse approfondis par l’Église, traversent l’histoire des hommes : le style de leur célébration comme la théologie que l’on en fait. À commencer par l’Eucharistie qui est le plus grand d’entre eux, et justement parce qu’il est le plus grand. Tantum ergo Sacramentum… C’est ainsi que l’on peut considérer, au fil des siècles, une célébration paléochrétienne, une célébration médiévale, une célébration baroque, une célébration romantique, une célébration antéconciliaire et une célébration postconciliaire de l’Eucharistie. Et c’est encore ainsi qu’il s’est élaboré des théologies successives de l’Eucharistie : celle d’Augustin, celle de Paschase Radbert, celle de Thomas d’Aquin, celle de Suarez, celle de Odo Casel, pour ne citer que quelques exemples. Aucune n’a eu ni n’aura d’ailleurs le dernier mot, puisque aussi bien le geste testamentaire de l’homme de Nazareth – le festin qu’il a fait de son destin – ne cesse de dévoiler des aspects inédits, compte tenu des investigations de l’exégèse et de la science historique, des évolutions de l’ecclésiologie, de l’expérience pastorale et spirituelle. Or, au fil de l’histoire, la grande tentation qui guette notre célébration, notre théologie et notre rapport subjectif à l’Eucharistie, est le matérialisme. Car il existe bel et bien un matérialisme qui plombe notre compréhension, notre fréquentation, notre « économie » des réalités les plus spirituelles[1]. C’est peut-être d’ailleurs autour de l’Eucharistie que la tentation « religieuse » se fait la plus forte : celle de réduire le Vivant et la Vie à quelque chose que l’on fait, que l’on tient, que l’on consomme, que l’on mérite, que l’on possède. C’est relativement à l’Eucharistie que la régression chrétienne vers le « religieux » se fait la plus menaçante, alors même que ce « religieux » se drape dans les atours d’un « sacré » dont les attaches étrangement païennes n’ont pas grand-chose à voir avec la nouveauté radicale – révolutionnaire – qu’a instaurée le christianisme originel.

La théologie du haut moyen-âge occidental, régressant à cet égard sur des pages d’Augustin qui n’ont rien perdu de leur justesse (Cité de Dieu, X, 6 ; Sermon 272), a parlé volontiers – et maladroitement – des sacrements comme « vases » et comme « remèdes ». De fait, ce serait tellement facile, dans un sauve-qui-peut, dans un mouvement d’accaparation infantile, de mettre le bon Dieu en boite ! Mais les sacrements ne sont pas des vases tels qu’il s’en voyait autrefois sur les rayons des apothicaires et, même si le Christ guérit, les sacrements ne sont pas davantage des « médicaments » dans le sens immédiat du terme. Le Corps du Christ n’est pas une barre énergétique, ni le Sang du Christ une tisane bio. Or est-il bien sûr qu’une conception magique, utilitariste et égoïste des sacrements, et particulièrement de l’Eucharistie, ne continue pas, aujourd’hui, à hanter le tréfonds des consciences chrétiennes ? Les vases sacrés de nos liturgies, si légitime que soit le souci que nous avons de leur beauté, ne doivent pas nous donner le change : rien ne confine la Présence. Et le vocabulaire de la « Présence réelle » lui-même ne doit pas prêter à contresens : res, qui renvoie à une Réalité vivante, au grand Réel, à Celui qui est le Véritable (1Jn 5, 20), se voit presque immanquablement tiré, du fait de nos manipulations, du côté de la « chose ». Or l’Eucharistie n’est pas Quelque Chose, pas même la Chose la plus précieuse qui soit au monde : elle est Quelqu’un. Et ce n’est pas tout : elle est Nous, car Ceci est mon corps (Mt 26, 26), toujours au péril d’être chosifié, doit être sans cesse « équilibré », éclairé par l’affirmation paulinienne : Or vous êtes, vous, le corps du Christ (1 Co 12, 27). Peut-être la véritable « institution » de l’Eucharistie serait-elle à chercher (ou du moins à chercher davantage qu’on ne le fait d’ordinaire) dans la parole de Jésus lui-même en Mt 18, 20 : Quand deux ou trois sont réunis en mon Nom, Je suis là au milieu d’eux. L’Eucharistie n’est donc pas ce Quelque chose, si précieux soit-il, si « sacré » soit-il, à quoi nous la réduisons par commodité, par faiblesse, par régression, par intérêt : elle est Lui, elle est Nous, elle est Lui avec Nous et Nous avec Lui, elle est cet Entre-Nous au milieu duquel Il surgit (ressuscite), au milieu duquel Il se produit librement comme Événement pascal, comme Événement unique. Elle est l’Aliment vivant (Jn 6) et personnel, humano-divin (Jésus, l’homme du Père), de notre vivre-ensemble-en-Lui. Elle est Présence, elle est Acte, avec toutes les conséquences « sociales  » (proprement explosives et révolutionnaires), avec tout l’humanisme intégral qui en découle et dont Mt 25, 40 donne l’indépassable formule : En vérité, je vous le dis : ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. Si l’Eucharistie est « provoquée » par notre décision de vivre ensemble (deux ou trois en mon Nom) et non par notre instinct grégaire, l’on saisit alors l’importance fondamentale de ce que nous mettons en commun, de ce que nous avons en commun, ou plutôt de ce que nous sommes en commun, et qui est proprement l’Église. L’Eucharistie n’est pas le bonbon d’une jouissance individuelle (mon Jésus à moi tout seul), mais l’inauguration sacramentelle de notre difficile construction commune en Corps du Christ, avec ses redoutables exigences et le ferme propos qu’elle réclame, car, même si nous avons toujours l’amour à la bouche et aux cordes de nos guitares, nos assemblées raboutent parfois les uns aux autres des êtres qui, en surface, ne peuvent pas se sentir, dans une proximité où se révèle l’humour du grand Vivant qui nous a invités. L’intimité la plus délicieuse avec Jésus postule la solidarité la plus industrieuse avec ses « frères : en christianisme, il n’y a pas de vie mystique en a parte. Et la « messe », quand messe il y a, n’est pas autre chose que la célébration humble, exigeante et festive de tout cela. Je dis bien « célébration » et non « cérémonie », ni « culte » ; la messe n’est pas le culte de l’Être Suprême : laissons ce vocabulaire du « culte » aux autorités publiques, qui en usent au demeurant fort respectueusement et auxquelles on ne saurait reprocher, bien sûr, d’entrer dans le vif de la réalité en question.

La chosification récurrente et endémique de l’Eucharistie a deux corollaires. Le premier est le consumérisme sacramentel qui, inconsciemment sans doute, use de l’Eucharistie, non comme du Pain de vie (Jn 6, 34), non comme du Vivant-Pain postulant le vivre, avec ses vertigineuses conséquences existentielles, mais comme d’un objet de consommation religieuse qui se juxtapose sans scrupules, le cas échéant, à d’autres formes du consumérisme moderne, avec tous les excitants émotionnels qui les accompagnent d’ordinaire. L’on se met alors à réclamer le sacrement comme un droit[2], l’on exige son église comme son restaurant ou sa station-service, dans une même « grande-surface » des besoins et des choses dont l’indifférenciation, affleurant dans certains propos récents, fait sérieusement problème. Pareille mentalité n’est pas sans lien avec la surconsommation sacramentelle à laquelle nous ont habitués, il faut bien le reconnaître, des siècles de chrétienté sociologique et qui, Dieu merci (peut-être !), se voit aujourd’hui de plus en plus compromise par la raréfaction des ministres ordonnés. Cette « surconsommation » est d’ailleurs majoritairement le fait des grandes agglomérations urbaines, pourvues d’un clergé plus nombreux, et qui ne semblent guère se représenter les régions de « disette » eucharistique qui les environnent : comment ne pas considérer comme une injustice à la fois sociale et spirituelle (trop peu relevée comme telle), le fait que les villes aient un accès beaucoup plus facile à l’Eucharistie que les campagnes ? L’on peut s’interroger, en tout cas, sur une certaine prétention, une certaine revendication, quant à l’accès « automatique » à l’Eucharistie. Car l’on ne vient pas à l’Eucharistie automatiquement, machinalement, pour obtenir son quota de satisfactions personnelles et de relations sociales adjacentes. Une plus grande frugalité ne serait-elle pas de mise, que n’imposerait ni la pénurie grandissante de ministres, ni je ne sais quelle recrudescence de sévérité janséniste, mais la nature même de l’Eucharistie ? Ne faudrait-il pas envisager courageusement, pour l’avenir, et jusque dans nos communautés religieuses encore privilégiées, des messes plus espacées dans le temps, des messes qui viendraient consacrer, non pas un azyme insipide d’habitudes et de vies parallèles, mais le pain chaleureux, laborieux et complet de vies résolues à entrer pratiquement en communion profonde, à soutenir l’effort d’un pardon explicite et réciproque, et surtout ce partage fraternel de la Parole de Dieu qui, servant d’unique table sainte, fait la dignité d’un Peuple d’interprètes ? En d’autres termes, c’est l’épaisseur et la consistance de nos « provisions » eucharistiques qui sont à examiner et à travailler : provisions humaines faites de nos énergies, de nos travaux, de nos épreuves, de nos joies, de nos relations, tout ceci pour des eucharisties moins obligées, moins automatiques, moins machinales, qui viendraient tout simplement en leur lieu et en leur temps, et par conséquent plus à même de sustenter, parce que nécessitées par un arriéré de vie plus incarnée, plus ardente, et peut-être plus périlleuse (voir Ac 27, 33-38). Il ne faudrait pas que le désir individuel (sinon individualiste) de consommer nous obnubile à tel point que nous en venions à oublier, ici, ce que nous devons apporter : la matière première, le petit bois de notre humanité et les poissons de notre pêche commune, à l’issue de la peineuse nuit (Jn 21, 10).

Moins immédiat, peut-être, à se révéler comme tel, mais non moins grave, le second corollaire de la chosification de l’Eucharistie, ou sa seconde conséquence, est le cléricalisme. Car celui-ci se porte évidemment très bien de celle-là. Dans ces conditions, largement entretenues par les séquelles d’une théologie scolastique et tridentine mal comprise, toujours en passe de séduire, le prêtre s’impose comme le « sacrificateur » attitré qui « fabrique », qui « confectionne » l’Eucharistie (sacra facere), qui a autorité sur elle – sur Dieu même, pensez ! –, qui l’administre, qui la possède, avec la tentation trop évidente d’en confisquer la possession, avec le prestige personnel qui s’attache à son « pouvoir » (il faudrait évoquer ici la focalisation quasi magique sur les paroles de la consécration, si préjudiciable à l’équilibre de la théologie eucharistique). Prêtre fabriqué comme sacré par les instituts de formation cléricale, se fabriquant lui-même comme sacré dans la représentation qu’il a de lui-même, et fabricant de sacré aux yeux de trop de chrétiens qui en restent à une religion préchrétienne, voire non chrétienne[3]. Tout cela est aussi dangereux que désuet. En réalité ce n’est pas le prêtre, encore moins le prêtre seul, qui « fait » l’Eucharistie, mais l’Église. Le prêtre n’est pas l’homme exceptionnellement habilité à la « confection » du sacrement, mais le coordinateur et le serviteur de l’Action eucharistique à laquelle toute la communauté chrétienne collabore. Il n’est pas le fournisseur de la dévotion eucharistique, mais l’intermédiaire – l’entremetteur judicieux et délicat – de la Rencontre de la Communauté avec son Seigneur : il est celui qui porte le souci de la vie eucharistique du Peuple de Dieu dans l’exercice concret de la charité dont l’Eucharistie est le sacrement. Il prend soin, si j’ose dire, du soin que le Corps de Jésus-Christ a de lui-même et de tout le Monde invité à faire Corps en Jésus-Christ. Il est à souhaiter, pour l’avenir, que le prêtre, exonéré d’un fonctionnariat sacramentel dévorant qui réduit et épuise la portée véritable de son ministère, puisse participer ordinairement aux divers travaux séculiers des hommes et, de la sorte, se faire « ouvrier » au sens large et pluriel du terme. Faut-il ajouter que des hommes mariés seraient tout à fait en mesure de satisfaire à une telle reconfiguration du ministère ordonné ? Il est par ailleurs inutile désormais, compte tenu de l’état des lieux, de prétendre désespérément à la possession intégrale d’un territoire pour y imposer, pour y « maintenir » partout la messe. Le modèle territorial de la pastorale agonise et il est grand temps de battre en retraite pour oser et affiner d’autres modes, non de conquête, mais de présence : modes prophétiques, à proportion de leur modestie. Mieux vaut que le prêtre « lâche prise » territoriale pour faire signe, là où il est, à échelle humaine, en ayant à cœur d’éveiller une communauté nécessairement éparse à ses responsabilités baptismales, de faire grandir le Peuple de Dieu en intelligence de la Parole de Dieu, tandis qu’il s’abreuve lui-même profondément à cette source. L’on verrait bien, alors, non par effet d’une quelconque défaite, mais par décision positive et réfléchie, des eucharisties plus rares dans l’espace et dans le temps, mais aussi plus sommitales, c’est-à-dire mieux préparées par une longue marche commune (Lc 24, 13) vers ce « sommet » qu’elles représentent ; des eucharisties qui « restaurent » à l’étape (Lc 24, 28-30), au sens plénier du terme, parce qu’elles ne sont plus de simples chèques rituels sans provisions d’existence généreuse. Certains s’émerveillent du nombre de messes qui se disent à travers le monde en l’espace d’une minute : imaginons au contraire qu’il ne s’en célèbre qu’une seule où chacun se livrerait sans réserve au dynamisme pascal de Jésus-Christ et s’abimerait littéralement, non dans des émotions sensibles, mais dans les conséquences logiques, pratiques – vertigineuses – de Ceci est mon Corps / Vous êtes le Corps du Christ : cette unique explosion nucléaire suffirait à transformer le monde. L’Eucharistie, en vérité, si on la laisse faire, si on se laisse faire par elle, personnellement, communautairement, mondialement, c’est de la dynamite : Christ, Puissance (dynamis, en grec) de Dieu et Sagesse de Dieu (1 Co 1, 24). Puisse-t-il illuminer les yeux de votre cœur pour vous faire voir (…) quelle extraordinaire grandeur sa puissance revêt pour nous, les croyants, selon la vigueur de sa force qu’il a déployée en la personne du Christ (Ep. 1, 18-20).

Et c’est ainsi qu’avec la chosification de l’Eucharistie il convient d’évoquer cette espèce d’inflation du rituel qui porte préjudice au spirituel ou s’autorise de fausses spiritualités. Assujettissement du spirituel au rituel, comme si, moyennant la régression religieuse dont j’ai parlé plus haut, le rituel était un absolu et décidait de tout, même de la catholicité de ceux qui participent à la messe ou la célèbrent, avec toutes les excommunications sournoises que cela entraîne. On idolâtre les cérémonies au lieu d’entrer dans le mystère d’amour et de communion fraternelle dont elles ne sont que le seuil. Certes, il ne s’agit pas de mépriser le rituel ni d’en faire superbement l’économie. Le rituel est nécessaire à la célébration de l’Eucharistie, et ce pour trois raisons. Pour une raison anthropologique, d’abord, car l’homme est naturellement créateur de ritualité ; pour une raison sociologique, ensuite, car un minimum de ritualité est indispensable à un bien vivre ensemble ; pour une raison esthétique, enfin, parce que la célébration eucharistique, en l’occurrence, appelle spontanément tout « l’offertoire » de la beauté dont l’homme est capable (et Dieu sait les trésors de beauté architecturale, poétique, plastique, musicale dont l’Eucharistie ne cesse d’être le foyer). Reste que nos dispositifs rituels ne confinent pas la Présence, ne conditionnent pas la Présence, n’obligent pas le Vivant à se présenter parmi nous. La messe n’est pas une machine rituelle garantie (et dûment vérifiée) pour « fabriquer » de la Présence réelle ! Nous nous contenterons donc, pour satisfaire à ce que nous sommes, pour mieux nous donner rendez-vous mutuel, pour mieux honorer l’Ami qui vient à notre domicile, d’une ritualité sobre, digne, raisonnable, ni bizarre, ni obsessionnelle, ni maniaque, comme il se voit dans ces hybridations néo-rétro dont maints célébrants prennent couramment l’initiative. Marthe, Marthe, tu t’agites… Une seule chose est nécessaire (Lc 10, 41-42). Et puis, parce que le Vivant est agile et libre, parce que le Bien-Aimé saute sur les montagnes et bondit sur les collines (Ct 2, 8), nous serons attentifs à tous les événements « eucharistiques » non ritualisés, non formalisés, inofficiels, de notre vie, à toutes les saillies imprévisibles de la Présence. Car il se passe bel et bien de l’eucharistique dans nos vies, et pas forcément à l’heure ni au lieu de la messe… Il se fait tout à coup de la Vie avec les natures mortes de notre vie… Tout ce minerai eucharistique, infiniment précieux, est à discerner après coup, à garder en mémoire, à conduire à l’église quand l’église est ouverte, et à apporter dans l’offertoire secret de nos messes dominicales, afin de ne pas y arriver le cœur vide. La fraction du pain (le premier et le plus beau nom de l’Eucharistie, Lc 24, 35 ; Ac 2, 42) dit quelque chose de la « fragilité » de Dieu et de la nôtre, en chemin : elle peut fulgurer tout à coup, entre les mains humaines les plus humbles, les plus rudes, les plus inattendues, tandis qu’elle échappe des mains de ceux qui pensent en être les propriétaires. Au vrai, il se rencontre partout des éclats du Vivant, et nous sommes nous-mêmes ces éclats. Nul ne saurait mettre la main sur lui (Jn 7, 30), ni individu, ni institution. La manne est pure gratuité : elle pourrit dès l’instant qu’on la met en réserve (Ex 16, 19-21).

Nos églises vont ouvrir à nouveau leurs portes à tous ceux dont nous serons si heureux de revoir le visage et d’entendre la voix au terme de ces longues semaines de séparation. Fais-moi entendre ta voix, car ta voix est douce et ton visage est beau (Ct 2, 14), dit le Seigneur à son Peuple, dit la Parole de Dieu au Peuple de Dieu. Nos églises vont ouvrir bientôt leurs portes : il est temps d’y faire encore un peu de ménage. De nous mettre au clair, surtout, quant à la conception que nous nous faisons de leur finalité, c’est-à-dire de l’Eucharistie que nous y célébrons. Nos églises vont-elles ouvrir seulement pour un entre-soi confortable, pour des cérémonies où le rituel distrait du spirituel, pour la répétition de fadaises et de boniments infantiles, pour l’appel racoleur et tapageur à des émotions fugitives, pour l’entretien exténué et morose de la consommation religieuse ? Ou bien vont-elles s’ouvrir pour un questionnement et un approfondissement de nos énoncés traditionnels, pour une interprétation savoureuse de la Parole de Dieu loin de toute réduction moralisante, pour une ouverture efficace aux détresses sociales, pour une perméabilité réelle aux inquiétudes, aux doutes, aux débats des hommes et des femmes de ce temps, en un mot pour la révolution eucharistique ? Si le temps de confinement et de suspension du « culte » public nous a permis de prendre la mesure de la distance qui sépare les deux extrêmes de cette alternative, autrement dit du pas que le Seigneur de l’histoire attend de nous, alors, pour parler comme le bon roi Henri, le bénéfice que nous avons retiré valait bien quelques messes… en moins.

20 mai 2020, solennité de l’Ascension

______________________

[1] Il peut s’accompagner, paradoxalement, d’une indifférence complète au corps (nos corps !), à l’importance de sa présence et du contact physique qu’il appelle, comme l’ont montré certaines pratiques sacramentelles palliatives discutables durant le temps du confinement.

[2] On peut revendiquer la messe (« Nous voulons Dieu dans la patrie », comme il se chantait autrefois) : on ne saurait revendiquer l’Eucharistie ; à la pure grâce on ne peut que rendre grâces.

[3] J’ai inventorié les attaches historiques, psychologiques et politiques de tout cela dans mon petit livre Te igitur. Autour du Missel de saint Pie V, éditons Ad Solem, 2007.

 

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Funérailles du P. Benoît NDZANA CM. Homélie et témoignage

Nous continuons à être bousculés, touchés dans notre fraternité commune. Un autre frère quitte cette communauté pour rejoindre la maison du Père ; il nous laisse une place vide et nous sommes sans voix. Nous avons mal de son absence. Son chemin comme homme, comme croyant, comme missionnaire se termine. Il est arrivé au bout, laissant pour nous un goût d’inachevé tellement son départ nous a surpris et comme disait l’un de nous " Il n’a pas eu le temps de nous dire au-revoir ! "

P. Christian Mauvais, cm

Funérailles du P. Benoît NDZANA CM. Homélie et témoignage

Chers confrères, chers amis : notre frère, Père Benoît NDZANA BIKELE nous a quitté.

Ce soir, réunis dans cette chapelle, nous sommes en communion avec les membres de la famille de Benoit, et tous ceux et celles qui l’ont connu au Cameroun, paroissiens, voisins,  tous ses amis qui vivent un temps de prière en ce moment  ; j’entends et je comprends la souffrance de sa famille qui n’a pu voir le corps de Benoit, seul le cercueil est le témoin de son départ. Leur souffrance aussi de ne pouvoir participer à cette célébration.

Nous sommes en communion avec ses frères et sœurs en France, ses nombreux amis, ses confrères de sa Province d’origine, avec les Filles de la Charité qui sont à l’origine de sa vocation vincentienne ; En communion avec ses confrères, les résidents et le personnel de l’EHPAD son dernier lieu de mission où il allait, heureux, célébrer chaque jour, être cette présence douce et écoutante.  Notre communion englobe toutes ses connaissances de partout, qui auraient voulu être parmi nous, ici même pour prier ensemble, espérer ensemble, nous réconforter ensemble et adresser une dernière parole, un dernier geste affectueux à Benoit.

Je salue chacune et chacun d’entre vous qui nous suivez et écoutez sur les réseaux sociaux. La communion n’est pas un vain mot ; elle fait de nous un même corps qui souffre et qui espère, qui prie et s’en remet avec confiance à Dieu qui ne déçoit pas.

Nous continuons à être bousculés, touchés dans notre fraternité commune. Un autre frère quitte cette communauté pour rejoindre la maison du Père ; il nous laisse une place vide et nous sommes sans voix. Nous avons mal de son absence.

Son chemin comme homme, comme croyant, comme missionnaire se termine. Il est arrivé au bout, laissant pour nous un goût d’inachevé tellement son départ nous a surpris et comme disait l’un de nous ‘ Il n’a pas eu le temps de nous dire au-revoir !’

Son chemin avec nous se termine pour s’épanouir dans l’émerveillement, dans la contemplation de Celui qu’il a suivi, aimé, servi, appris à connaître  et à faire connaître : le Seigneur Jésus, le Ressuscité.

Entre les mains, dans le cœur, nous avons ce que nous avons reçu de Benoit, de sa vie de missionnaire, de confrère, de sa vie de prière, de service : nous nous sommes partagés hier au soir les fruits  que l’Esprit nous a donné de récolter ; ils ont un goût de bonté, de douceur, de fidélité, d’attention. Ces paroles échangées au sein de la communauté donnent du poids à l’humanité de Benoit. Elles résonnaient vrai, juste et soulignent la place qui était la sienne, discrète, fraternelle.

Soyons fiers et heureux de ce que Benoit nous laisse comme témoignage, il ne peut que nous enrichir et nous aider à progresser. Cette beauté de vie, offrons-la ensemble au Seigneur au cours de cette Eucharistie avec notre merci et notre pardon.

Homélie.

Benoît, un frère. Un père

Il le fut pour les membres de sa famille bien sûr, pour ses nombreux amis ; il le fut pour les paroissiens dont il a eu la charge ; il le fut pour les jeunes confrères de la Vice Province du Cameroun. Premier lazariste camerounais, il est devenu l’aîné, le grand frère, celui qui a ouvert un chemin que beaucoup d’autres n’ont pas hésité à prendre, risquant leur vie à la suite du Christ en prenant St Vincent de Paul comme modèle.

Benoit savait exprimer sa joie aux jeunes qui s’engageaient sur ce même chemin car il voyait là, la Congrégation de la Mission en train de s’implanter en terre africaine et cela était son bonheur. Il a accompagné ces jeunes comme un aîné dans leur stage missionnaire, avec ses limites mais totalement dévoué à tous ; il savait leur être présent, eux qui venaient passer le WE à la mission de Nsimalen. Il se sentait responsable de ce chemin ouvert et de ceux qui l’empruntait pour leur bonheur.

Comme Barnabé et Saul, il savait se réjouir de ce que la Parole de Dieu prenait racine et d’incarnait dans son pays, appelait des personnes à écouter cette Parole de vie, à s’engager en église. Joie du missionnaire qui s’est laissé toucher le premier par cette grâce jusqu’à en être transformé !

Comme frère et comme père, Benoit le fut vis à  vis de ses confrères. Il était d’humeur égale, assez discret, avec une pointe d’humour,  toujours disponible ; un confrère très agréable nous souligne un de ses anciens de communauté. Homme souriant et généreux, qui jamais n’a eu une parole critique, méchante contre ses frères.

Benoît, un missionnaire

Originaire du centre du Cameroun, il avait la sagesse du paysan ; rassembleur, il cherchait le consensus dans les différends entre familles. Ordonné à Nsimalen, la population était très heureuse de voir l’un de ses enfants devenir prêtre missionnaire. Une âme de missionnaire ! homme de foi, de prière, tout donné dans la célébration de l’eucharistie, dont les prédications marquaient les gens. Plusieurs de celles-ci circulent sur les réseaux actuellement.

Etant du terroir, connaissant de l’intérieur les us et coutumes, il a éclairé les confrères missionnaires dans leur mission sur place, il a su les faire entrer dans l’intelligence des coutumes, d’une histoire, leur permettant de les habiter, d’en faire leur demeure, de se situer au mieux, d’être dans une relation la plus juste possible. A ce niveau-là, il fut formateur comme il le fut auprès des catéchistes adultes ! Les paroissiens aimaient s’adresser à lui car il était l’un d’eux, donc plus à même de les comprendre.

Mais ce ne fut pas toujours simple. Il y a eu un combat à vivre pour rester fidèle à sa culture et s’ouvrir à la dimension missionnaire sur d’autres horizons sans rien renier de son appartenance locale. Il a connu comme Paul, Barnabé et les autres cette tension pour que l’Evangile soit annoncé, accueilli dans toutes  les cultures, fécondant de nouvelles terres.  Joie et souffrance de tout missionnaire pour demeurer fidèle à ses racines et à l’Evangile. Joie et souffrance qui sont fécondes. « que les peuples, Dieu te rendent grâce, qu’ils te rendent grâce tous ensemble’ !

Benoît, un homme de souffrance

Il a souffert dans son corps, dans son être. Les ennuis de santé n’ont pas été absents de sa vie et cela l’a marqué. Profondément. Il y a eu des répercussions sur son ministère mais ne l’a pas appauvri ;

Cette vie avec ses limites sanitaires l’a conduit à se retrouver au Centre médicalisé pour un repos ; une préparation à vivre un ministère en EHPAD où il fut heureux de s’y rendre, d’accompagner, de célébrer ! il y était très régulier. Sa vie était donnée aux autres, comme auprès de l’Association Pour l’Amitié où il aimait se rendre pour les rencontrer et célébrer avec eux.

Benoît, homme bien vivant

Comme l’écrit un de ses amis, ‘Benoît, avant de le rencontrer, on l’entendait…il avait une voix douce et un rire qu’on ne pouvait pas imiter’. Bonté et joie de vivre.

Homme étonné et curieux de tout : il était homme de mélange avec la musique et lectures d’ici et celles de son terroir ;  il a été façonné avec ses apports différents.

Je ne l’ai pas connu jouer au foot ou pratiqué tel ou tel sport mais nous savions son amour du foot ; il ne ratait pas un match à la télé ! c’était sa joie, une autre de ses passions. Mais bien avant cela, il a créé une équipe de foot à Nsimalen, qu’il a entrainé avec sérieux. Il s’y est donné, souhaitant de toutes ses forces en faire une grande équipe.

Il a eu la joie d’aller à Rolland Garos pour le tournoi de tennis, heureux d’y avoir vu des grands joueurs. Personnes importantes. Important il le devenait.

Une vie ne se résume pas en quelques lignes ; elle se reçoit, elle nourrit ceux qui prennent le temps de la lire, de la contempler ; elle ne nous appartient pas ; elle nous est donnée et celle de Benoit, aujourd’hui nous l’offrons comme ce que nous avons de précieux, de beau. Merci Benoît pour ce que tu fus avec nous et pour nous et pour tous ceux et celles que tu as rencontrés, accompagnés, écoutés, annonçant l’Evangile, cette Bonne Nouvelle que Dieu nous aime « Je suis la Lumière et je suis venu dans le monde pour que celui qui croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres ».

Toi qui a mis ta confiance dans le Seigneur, tu es illuminé de sa présence, enveloppé de sa lumière et tu comprends, tu saisis en plénitude l’Amour dont tu es aimé de toute éternité et pour l’éternité. Repose dans cette Paix.

Je veux donner un visage africain a St Vincent. Ton désir. Y as-tu réussi ? peu importe ! L’essentiel, est que tu as semé, planté et ce désir se réalise avec le temps. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’Esprit Saint a imprimé St Vincent sur ton visage qui transpire les vertus de simplicité, d’humilité et de charité. Merci Benoit pour ta Fidélité.

TÉMOIGNAGE

Père Christian Mauvais :

Mon père, je vous ai eu hier brièvement au téléphone quand j’ai appris le décès de Benoît Ndzana mon frère et ami. Je voudrais mettre ici quelques mots pour accompagner Benoît que je connais.

Je sais combien de fois il est déconseillé dans des circonstances comme celles-ci, de ne pas faire de panégyrique et encore plus, d’hagiographie du défunt. Autrement dit, ne pas le transformer en saint, même si, et nous devons le rappeler en regardant Benoît aujourd’hui sans vie, la sainteté est notre but à tous. Vous savez que si vous voulez devenir quelqu’un de parfait, il vous suffit de mourir pour devenir irréprochable : on ne se souvient que de vos qualités, passant sous le manteau vos défauts.

Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas suivre ce que je viens de dire plus haut, je m’en détourne même volontairement, car vivre au loin comme je le fais la mise en terre de Benôit avec lequel j’avais encore tant de choses à vivre, sans avoir avoir envie de m’épancher, c’est mission impossible… Benoit fut un personnage dans la vie de l’Eglise qui est au Cameroun et dans la famille de Saint Vincent de Paul

C’est bien volontairement que je parle de “personnage”.

Effectivement, avant de rencontrer Benoit, généralement, on l’entendait … et de loin. Il avait une voix douce et un rire qu’on ne pouvait pas imiter, il suffisait de tendre l’oreil. Nous nous sommes connus au Cameroun, c’était le Lazariste, celui qui disait vouloir donner un visage africain à Saint Vincent de Paul. Ensuite nous nous sommes retrouvés à Paris. Il m’avait appelé et était venu me voir. Nous ne nous sommes plus jamais perdus de vue. C’était à l’évêché d’Evry. J’ai donc découvert un ainé, un compagons disponible et serviable. Benoît ne conduisait pas de voiture en France, il se déplaçait donc en transport en commun mais était toujours à l’heure au rendez vous que vous lui donniez. Il avait toujours le même sourire. 

J’ai découvert l’homme spirituel aussi. Il priait beaucoup. Comment ne pas parler des messes avec lui notamment à Lourdes où nous avons été tous les deux ou encore sur les traces de saint Vincent de Paul le fondateur de votre congrégation à Châtillon. Je me souviens de ses prédications percutantes. Depuis l’annonce de son décès, des extraits de ses prédications sortent des téléphones portables pour habiter les réseaux sociaux signe qu’elles ont marqué plus d’une personne.

Benoît est né dans la région du Centre au Cameroun dans un village appelé Nkolmeyang le 12 décembre 1956. Il avait donc la sagesse du paysan. Au moment où je l’écris je vois Benoît rassembleur, cherchant toujours le consensus dans les différends de famille et quand il était solicité.

Je me souviens, il y a quelques mois, de passage à Paris pour les obsèques d’une de mes nièces, j’ai trouvé que Benoit avait pris les choses en main. Pendant la veillée, il était plongé dans la lecture de son breviaire. Et quand il a fallu le reconduire à sa communauté, dans la voiture, j’ai découvert qu’il lisait un autre recueil – un recueil de Bossuet, immense prédicateur et génial orateur du 17ème siècle. Eh oui : Benoît lisait Bossuet dans le texte. Ceux qui connaissent, apprécieront. Il pouvait je crois donc mélanger sa sagesse africaine aux texte du 17ème pour composer une prédication digeste et instructive pour tous.

Oui, beaucoup d’entre vous connaissez votre confrère, moi je connais l’ami et le compatriote. Je parle de l’homme étonné et curieux de tout : musique religieuse, musique de son terroir: dans son téléphone d’un autre siècle au regard de ce que les nouvelles technologies nous offrent aujourd’hui, vous trouverez donc, Athanase Atéba Bikele un de ses ainés dans le sacerdoce, Bikoula Atéba, Pie Claude Ngumu à côté de Didier Rimaud, Jo Akepsimas comme les chants de Taizé, – dans sa bibliothèque Bossuet cotoie Engelberg Mveng et Fabien Eboussi Boulaga deux Jésuites camerounais et tous les ouvrages de Charité de Frederic Ozanam – Benoît était un fils de la spiritualité française doublé d’un négre-africain.

Pour résumer Benoît, il faudrait un savant mélange de Don Camillo, de soeur Marie-Thérèse des Batignolles et puis j’aurais voulu dire de saint Vincent de Paul dont il a voulu suivre les pas. Je ne sais pas s’il y est parvenu mais il a essayé de toutes ses forces, voilà pourquoi je témoigne. Ce mélange détonnant autant qu’étonnant, était lié et je n’ai pas peur de la comparaison, par le personnage du Curé d’Ars, car avant tout, n’en déplaise à certains, Benoît était un homme de foi, un authentique serviteur de Dieu, toute comparaison avec des déséquilibrés existants ou ayant cessé d’exister n’étant bien sûr pas à faire, faut-il le préciser.

C’est justement de cette foi que Benoît aurait peut-être aimé que l’on parle plus que de lui aujourd’hui. Mais elle lui était tant chevillée au corps qu’il serait bien présomptueux de différencier les deux. Son amour viscéral pour l’Eglise, sa dévotion au saint pape Jean-Paul II et à son saint Patron, Benoit, sont pour moi autant de points de repère parmi d’autres qu’il nous laisse pour un héritage vivant qui tourne vers Dieu celui qui veut bien l’accepter.

Quand il est entré à l’hôpital, que j’ai été informé, je n’ai pas vu le pire arrivé, puis on m’a dit qu’il a été plongé dans un coma artificiel pour qu’il ne souffre pas m’a t-on dit, pour moi et pour beaucoup d’entre nous, nous étions persuadé qu’il allait se lever et être avec nous à nouveau. Quand on nous a dit qu’il avait été entubé, nous savions qu’il allait arracher, non retirer délicatement les tuyaux et autres câbles pour nous revenir.

Je crois que l’équipe médicale de Cochin l’a assisté remarquablement, elle nous a même rassuré à un moment tout en nous disant que s’il survivait, jamais il ne pourrait reprendre sa vie d’avant. En fin tacticien, il ne s’est pas laissé prendre au piège tentateur d’une survie qu’il aurait bien eue du mal à accepter. La mort aujourd’hui, est pour lui le passage vers la vraie Vie. Benoît a vécu ce temps de confinement qui l’emporte finalement d’une manière spéciale, temps de carême, de purification, nous nous le disions dans nos échanges. Heureux qui meurt dans le Seigneur…

C’est dans cette Vérité, dans cette foi simple en Jésus-Christ Sauveur des Hommes, que Père, nous vous prions de confier Benoît NDZANA BIKELE dans cette cérémonie dépouillée. Mais pour Benoît NDZANA comme pour beaucoup d’entre nous, rien n’est plus doux que l’Eucharistie.  Père BENOÎT, en serviteur infatigable de l’Evangile dans la Vigne du Seigneur, n’a pas ménagé sa peine tout au long du jour pour buriner la Parole de Dieu avec le ciseau de fer et le poinçon dans le roc et le bronze de nos vies. Demandons à Dieu de l’accueillir dans cette Vérité qu’il n’a eue de cesse de nous annoncer.

Pour conclure, j’aimerai vous transmettre deux choses.

Tout d’abord, Benoît, avec sa finesse légendaire et sa manie d’annoncer ses quatre vérités, a blessé des personnes, s’est même brouillé durablement avec certaines. Ne lui en voulez pas. Mieux même : pardonnez-lui. Car, humblement, le petit enfant qui apparaissait parfois en lui, vous demande ce pardon. Si vous n’avez pas pu vous réconcilier avec lui de son vivant terrestre, laissez Dieu notre Père miséricordieux vous réconcilier avec Benoît, maintenant qu’il est entré dans la Vie Eternelle. Sans avoir su peut-être l’exprimer, il nous aimait chacun profondément, comme le prêtre qu’il n’a cessé d’être, comme un frère, comme un pécheur tout simplement.

Et puis, enfin, quelque chose qu’il n’a certainement pas eu le temps de vous dire. Je l’ai dit au début de ce mot, Benoit voulait un visage africain de saint Vincent de Paul. Il a ouvert la voix au Cameroun et en Afrique centrale à la Congrégation des Lazaristes. Je sais qu’au fond de lui, il aurait voulu être cette pierre sur laquelle se bâtit la Charité de Saint Vincent de Paul à Nsimalen. Pensez-y. C’est possible. Benoît aimait à dire qu’il était une poterie sans valeur j’ajoute volontiers dans laquelle Dieu avait placé un trésor pour nous le transmettre.

Je sais que Benoît avant d’entrer dans ce coma dont il ne reviendra pas, se disait que pour vous remercier tous, ses confrères, ses amis, ces hommes et ces femmes qui le pleurent aujourd’hui, qu’il ” organisera une messe et un repas, parce qu’on était une religion incarnée”. Alors, de sa part, je vous transmets, pas un grand, mais un gros merci, ça lui correspondra certainement mieux.

Père Visiteur, si je peux me permettre, Benoît a traversé Gethsémani, à présent qu’il est dans la félicité du Seigneur, que sa vie comme dit saint Vincent de Paul encourage dans la vertu” beaucoup d’entre nous. Fin de citation. Entrons avec lui dignement au Festin des Noces de l’Agneau. Amen

Vincent Sosthène FOUDA

Socio-politologue College of Liberal Arts and social Sciences Houston’university – Houston Texas – USA

 

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Le Zèle : Petite réflexion d’un confiné (5/6)

« Le zèle, c’est la cinquième maxime (Vertu), qui consiste dans un pur désir de se rendre agréable à Dieu et utile au prochain. Zèle pour étendre l’empire de Dieu, zèle pour procurer le salut du prochain. Y a-t-il rien au monde de plus parfait ? Si l’amour de Dieu est un feu, le zèle en est la flamme ; si l’amour est un soleil, le zèle en est le rayon. Le zèle est ce qui est de plus pur dans l’amour de Dieu ». (Vincent de Paul, Coste X, 559)

Eric Ravoux

Le Zèle : Petite réflexion d’un confiné (5/6)

« Le zèle, c’est la cinquième maxime (Vertu), qui consiste dans un pur désir de se rendre agréable à Dieu et utile au prochain. Zèle pour étendre l’empire de Dieu, zèle pour procurer le salut du prochain. Y a-t-il rien au monde de plus parfait ? Si l’amour de Dieu est un feu, le zèle en est la flamme ; si l’amour est un soleil, le zèle en est le rayon. Le zèle est ce qui est de plus pur dans l’amour de Dieu ». (X, 559)

Impression étonnante que ce confinement mondial. De ma cousine à Mexico, de ma famille en Suisse, mes frères et sœurs en Belgique et aux Etats-Unis, de mes amis au Cambodge, en Espagne, en Colombie, … nous vivons tous ce temps étrange de confinement. Ce n’est pas un épisode local ne touchant qu’une population, une nation, et dont nous n’entendons parler qu’au journal de 20h. Non, partout nous vivons la même chose, d’un bout à l’autre de la planète, avec les mêmes questions, les mêmes craintes, … confinés. Quelle étrange sensation de vivre cette situation ensemble, planétairement.

Quelle étrange et belle sensation également de voir revivre une planète, la nature, après seulement quelques semaines d’inactivité humaine. Venise a retrouvé des eaux limpides, des rorquals se baladent tranquillement au large des Calanques de Marseille, …, et partout l’air se purifie.

Certes, beaucoup d’entre nous souhaiteraient voir les choses revenir « comme avant », mais quel avant ? Un avant qui détruit, un avant qui précarise, un avant qui insécurise, un avant d’injustice, un avant d’individualité, un avant rejetant toutes les différences, un avant fait de Mc’DO et de toutes commandes inutiles sur Amazon, … ? Je m’emporte.

Observant tout cela, confinés, comme des millions d’autres humains sur notre petite planète, nous sommes nombreux à nous dire qu’il y a des choses à changer. Ce système économique et financier  qui nous étrangle, cette surconsommation qui tue la Création, cette hyperactivité qui nous fait sombrer, cet égoïsme qui écrase des peuples entiers… et j’en passe. CHANGER !!

Et c’est là que nous avons besoin de Zèle. Appelez ça comme vous voulez : avoir de la volonté, de la niaque, des tripes, des couilles, … ce que vous voulez. Il nous le faut !

Croyant, nous savons que notre Dieu Créateur nous a confié la Terre pour l’entretenir et profiter de sa beauté. Lui être agréable, à mon humble avis, consiste en cela.

Croyant nous savons que notre mission est d’avoir le souci de notre prochain, quel qu’il soit. Cela aussi c’est être agréable à Dieu.

Mais pour ce faire, pour le vivre, le mettre en pratique, et ne pas en faire de que de vagues souhaits, nous avons besoin de Zèle, de désir, de feu et de flammes dans nos cœurs. Nous avons besoin de devenir des rayons pour illuminer le monde et proposer d’autres manières de faire.

Du Zèle pour nous engager, nous mettre en route, agir. Il y en a assez d’entendre toujours les mêmes revendications, exigeant de l’Etat qu’il fasse tout, qu’il garantisse tout, qu’il solutionne tout. Si les solutions venaient d’en haut, cela se saurait !!!

C’est de nous, de vous, de moi et de toi, que les solutions peuvent venir. C’est de notre engagement, de notre Zèle, que de nouvelles idées peuvent surgir. En commençant par regarder notre propre manière de vivre, … et d’en changer.

Et c’est certainement là que nous avons le plus besoin de faire preuve de Zèle ! Dans la révision de notre propre mode de vie, au quotidien. Revoir mes choix, ma consommation, mes exigences souvent dérisoires. Revoir mes futilités, mes encombrements. Revoir mes priorités, souvent centrées sur moi et pas tant sur mon prochain. Faire preuve de Zèle et accepter que le changement commence par MON changement.

Et nous avons aussi besoin des autres pour ce faire. Il ne suffit pas de cultiver son petit potager dans son coin pour garantir sa petite sécurité, c’est ensemble que nous avons besoin d’avancer. Le Zèle de l’engagement, en rejoignant des mouvements œuvrant pour le bien de tous, en réfléchissant avec d’autres au monde que nous souhaitons construire pour le bien de tous.

Du Zèle, du désir, de la niaque, des tripes et des couilles, …, nous avons en avons besoin.

Saint Vincent de Paul nous a montrer la voie, à nous de la suivre, pour être agréable à Dieu et dignes sœurs et frères de Notre Seigneur Jésus-Christ !

 

Le 4 mai 2020, Tourrettes-sur-Loup

 

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Revenir à la messe, mais au fait, pour quoi ?

Le confinement nous a privé de l’eucharistie, un manque cruel pour certains, peut être que pour d’autres ça sera juste l’occasion de se déshabituer d’une pratique vécue par routine… Pour ceux qui le vivent difficilement, osons le regarder en face, nous poser intérieurement. Que se passe-t-il ?

Vincent Goguey

Revenir à la messe, mais au fait, pour quoi ?

À l’occasion du confinement il y a eu tout un tas d’initiatives sur le Net pour tenter de vivre une dimension communautaire, liturgique etc. avec plus ou moins de réussite mais ça a au moins eu le mérite d’être tenté. Ces initiatives viennent réinterroger notre relation à la liturgie, aux symboles, aux sacrements. Que se vit-il dans nos différentes célébrations ?

A l’annonce d’un début de « déconfinement » où les rencontres communautaires seraient repoussées à la saint glinglin nous voyons circuler des pétitions, des réclamations, des murmures, pour qu’on puisse rapidement avoir l’autorisation de célébrer à nouveau la messe. Demande tout à fait légitime mais cela me laisse quelque peu perplexe. Il me semble qu’il y a une étape que l’on saute allégrement et je trouve cela fort dommage : derrière cette volonté de vivre la messe que se cache-t-il ?

Nous avons déjà tous fait l’expérience de découvrir combien une personne nous est chère… le jour où elle disparait ! Terrible expérience parfois !! Cependant si elle nous revient, ce n’est pas pour cela que nous savons mieux lui dire combien elle nous est importante. Nous pouvons avoir des blocages d’expressions de notre attachement, de notre amour. Il faut donc s’exercer à exprimer ce qui est important dans nos vies.

Le confinement nous a privé de l’eucharistie, un manque cruel pour certains, peut être que pour d’autres ça sera juste l’occasion de se déshabituer d’une pratique vécue par routine… Pour ceux qui le vivent difficilement, osons le regarder en face, nous poser intérieurement. Que se passe-t-il ?

Peut-on prendre du temps, tout comme certains l’ont fait magnifiquement pour témoigner de qui est le Christ pour eux (j’espère que d’autres témoins de la foi vont se manifester*). Osons nous interroger sur notre relation à l’eucharistie. Quelques questions pour aider à y répondre (bien évidemment les réponses se doivent d’être le plus personnelles qui soit et non de débiter le catéchisme de l’église catholique !) :

  • Qu’est-ce que l’eucharistie pour moi ?
  • De quoi suis-je habité lorsque j’y viens ?
  • Qu’est ce que je viens y chercher ?
  • Qu’est-ce que j’y apporte ?
  • Qu’est-ce que j’en reçois ?
  • Qu’est-ce que cela m’apporte ?
  • Qu’est-ce que cela produit autour de moi, une fois revenu à la maison ?
  • Qu’est-ce que j’en fais ?
  • Qu’est-ce que je comprends du Christ ? de Dieu à travers cette liturgie ?
  • Qu’est-ce que ça me dit de l’humain ?
  • De quelle manière je témoigne de ce vécu autour de moi ?
  • Quelle est la Parole de Dieu qui m’évoque le mieux mon lien à l’eucharistie ?

Nous ne sommes pas dans un devoir d’école, chacun est bien libre d’aborder les questions dont il se sent prêt à répondre, celles qui lui parlent le plus et laisser les autres de côté.

Je propose ce petit questionnement pour trois objectifs principaux :

  • Tout comme pour « l’appel à témoin », ça risque d’être difficile à y répondre, mais ceux qui l’ont vécu, ont trouvé un intérêt personnel à faire l’exercice. Ça oblige à réinterroger notre foi pour soi-même.
  • L’Église a grand besoin d’avoir des témoins sur ce qui se vit au cœur de notre foi, de notre lien à la communauté et à Dieu. Proposer cet exercice c’est apprendre à avoir plus d’assurance dans notre rôle de témoin.
  • Avoir un lieu de témoignage (facebook) pour évoquer ce qu’est la messe pour

Si vous m’envoyer un témoignage, vous acceptez par la même occasion d’être publiés sur facebook, juste avec votre prénom (sauf si vous tenez à vous faire mieux connaitre avec votre nom de famille). Si vous n’êtes pas sur ce réseau merci de m’envoyer à mon adresse courriel ci-dessous.

Bon temps avec vous-mêmes et avec le Seigneur.

Vincent Goguey cm

* Une amie me faisait remarquer qu’il y a principalement des femmes qui témoignent de leur attachement au Christ et qu’il n’y a quasiment pas de consacré(e)s … sont-ils exempts de témoignage ? Belle interpellation…

Pour ceux que ça intéresse d’offrir leur témoignage de qui est le Christ pour eux, n’hésitez pas à me contacter par courriel vincent.goguey@gmail.com

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A Dieu P. Danjou

L’image, d’une Marianne en pleurs face à un chêne géant déraciné, de Jacques Faizant m’est venu spontanément en mémoire le jour où j’ai reçu la nouvelle que le P. Gonzague Danjou a fait sa Paques. Parce que géant, le P. Danjou l’était sans aucun doute et dans tout le sens du terme ; physiquement, il l’était pour beaucoup d’entre nous les malgaches, qui sont plutôt de taille modeste.

P Sedy RABARIJAONA CM

A Dieu P. Danjou

L’image, d’une Marianne en pleurs face à un chêne géant déraciné, de Jacques Faizant m’est venu spontanément en mémoire le jour où j’ai reçu la nouvelle que le P. Gonzague Danjou a fait sa Paques. Parce que géant, le P. Danjou l’était sans aucun doute et dans tout le sens du terme ; physiquement, il l’était pour beaucoup d’entre nous les malgaches, qui sont plutôt de taille modeste. Mais surtout, il était un géant spirituellement, un vrai modèle du missionnaire infatigable, qui a laissé une empreinte indélébile dans le cœur de beaucoup de personne et à la province de Madagascar en particulier. Si nous, les jeunes confrères malgaches, nous sommes en mission « Ad Gentes » maintenant, c’est grâce à la formation et à l’exemple du P. Danjou que nous le devons. Un géant humble qui n’a jamais cherché la lumière de la célébrité ni les louanges. La preuve, il est parti quasi en catimini, discrètement et sur la pointe des pieds, fidèle jusqu’à la mort avec cette humilité des fils de Saint Vincent.

Fils de Saint Vincent de Paul, le P. Danjou l’a été jusqu’au plus profond de son être. Combien de confrères, de Filles de la Charité, de laïcs ont appris les cinq vertu vincentiennes seulement en le voyant et en l’imitant vivre tout simplement son sacerdoce ? « Donnez-moi un homme d’Oraison et il sera capable de tout » disait Saint Vincent. Citation qui a pris corps vraiment chez le P. Danjou. C’était un homme de prière, c’est pourquoi, il a pu réaliser tant de choses et accompagner tant de personnes dans sa vie missionnaire.

Jeune séminariste, j’avais remarqué que chaque fois que j’arrivais à la chapelle de notre maison de Soavimbahoaka, pour les laudes ou les vêpres, il était déjà là ; agenouillé et prenant l’Autel à bras le corps, abimé dans la prière. Un jour, je me suis dit que ce n’est pas normal que moi, le benjamin de la communauté, je me laisse devancer par le Supérieur, qui avait déjà un certain âge à ce moment. J’ai pris donc la résolution de me rendre à la chapelle avant lui, quitte à me lever plus tôt ; ce petit jeu a duré quelques semaines et jamais j’ai pu le battre. Quand je lui ai avoué ma défaite, et ma désillusion, il s’est contenté de rire en me disant : « Un jour viendra, t’inquiètes, marche. »

Un homme d’action aussi, ne rechignant à aucune tâche, toujours disponible et obéissant, en allant où les supérieurs, ses anciens séminaristes pour la plupart, l’ont envoyé. Visiteur, 18 ans durant, ce qui est un record dans les annales de la Province de Madagascar, Vicaire général, Curé, Supérieur, Formateur et Directeur Spirituel, Confesseur et surtout inimitable professeur de l’Histoire de l’Eglise. Ce n’est pas exagérer du tout, de dire qu’une multitude de Malgaches : évêques, prêtres, religieux-ses, laïcs ont pu croître dans la foi grâce aux multiples et divers ministères du P. Danjou.

Un homme charitable, d’une charité très discrète non seulement pour les pauvres, ses vrais « Seigneur et Maitre », mais aussi envers ses confrères, tous sans exception, qu’on soit malgache, français, slovène, polonais, espagnol ou italien. Combien étions-nous à faire la queue, tout au long des années, devant sa porte pour lui demander de corriger les fautes de français de nos devoirs ? Jusqu’à récemment, il était de notoriété publique que le P. Danjou était le correcteur des thèses et mémoires des jeunes prêtres malgaches étudiants à Paris. Sans mentionner les aides matérielles, accompagnement spirituel, qu’en toute discrétion il nous a prodigué.

Le P. Pedro Opeka a dit un jour que sans les encouragements et l’appui du P. Danjou, du temps où il était Visiteur, « Akamasoa ne serait pas ce qu’il est maintenant. » Je suis convaincu de ça aussi. A notre dernière rencontre il y a de cela quelques années, je lui ai dit que ce serait bien qu’il écrive ses mémoires pour les générations futurs, étant donné les choses qu’il a vu et vécu comme missionnaire ; suggestion qu’il a balayé d’un revers de main en me répondant avec un sourire moqueur : « On l’intitulera les mémoires d’un âne. » C’était ça le P. Danjou, un homme de foi et d’humilité, un homme qui sait rire de lui-même, mais jamais de l’autre…

Des anecdotes, des histoires édifiantes, concernant le P. Danjou rempliront des pages et des pages, mais le connaissant je ne crois pas que cela lui ferait beaucoup plaisir. C’est pourquoi, je vais conclure en m’unissant à la peine et à la douleur de la Famille Danjou, et en l’assurant de mes humbles prières.

«! Mandria am-piadanana Mompera ¡ Veloma Rangahy »

 

P. Sedy RABARIJAONA, CM – Province de Porto Rico

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