La Charité : Petite réflexion d’un ex-confiné (6/6)

Pourtant, force est de constater qu’aujourd’hui le mot charité est bien galvaudé. Il renvoie à une image surannée, condescendante et paternaliste, d’une époque où il faisait bon avoir SES pauvres, pour se donner bonne conscience et s’assurer les grâces d’une société bourgeoise.

Eric Ravoux

La Charité : Petite réflexion d’un ex-confiné (6/6)

Selon la définition qu’en donne Wikipédia (idem pour le Larousse) : « La charité désigne, selon la théologie chrétienne, l’amour de l’homme pour Dieu pour lui-même et l’amour du prochain comme créature de Dieu. … Dans le langage ordinaire, la charité est une vertu qui porte à désirer et à faire le bien d’autrui ».

S’adressant à ses frères, saint Vincent disait lors d’un entretien en 1657 : « Dieu aime les pauvres, et par conséquent il aime ceux qui aiment les pauvres ; car, lorsqu’on aime bien quelqu’un, on a de l’affection pour ses amis et pour ses serviteurs. Or, la petite Compagnie de la Mission tâche de s’appliquer avec affection à servir les pauvres, qui sont les bien-aimés de Dieu ; et ainsi nous avons sujet d’espérer que, pour l’amour d’eux, Dieu nous aimera. Allons donc, mes frères, et nous employons avec un nouvel amour à servir les pauvres, et même cherchons les plus pauvres et les plus abandonnés, reconnaissons devant Dieu que ce sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services ». Coste XI, 392-393

Pas étonnant que saint Paul est placé la Charité comme la plus haute des vertus (1 Co 13, 1-13).

Pourtant, force est de constater qu’aujourd’hui le mot charité est bien galvaudé. Il renvoie à une image surannée, condescendante et paternaliste, d’une époque où il faisait bon avoir SES pauvres, pour se donner bonne conscience et s’assurer les grâces d’une société bourgeoise.

Selon les expressions de Jean Fourastié (économiste français 1907-1990), la charité fut soupçonnée d’hypocrisie conservatrice, élément de l’opium du peuple : elle fut regardée comme attentatoire à la dignité des pauvres.

Je ne peux m’empêcher, écrivant cela, de penser au lancinant refrain de la baronne Karen Von Blixen dans son livre La Ferme Africaine : « Mes Kikuyus, … ma ferme ». En quelques mots tout est dit de la mentalité de l’époque, et de la dérive dans laquelle le mot charité est tombé.

Aujourd’hui, au mot charité, on préfère celui de solidarité. Certes, dans sa signification, il n’en est pas trop loin, mais il lui manque quelque chose d’essentiel, une dimension essentielle, sur laquelle saint Vincent insistait souvent, l’Amour.

Quand saint Vincent présente l’amour que l’on doit avoir pour Dieu, il distingue le plus souvent deux manières de vivre et de traduire cet amour. « L’une affective et l’autre effective » (Coste IX, 592). La première est de l’ordre de la tendresse (il ne craint pas d’employer le mot et d’évoquer la relation du petit enfant à son père, à sa mère). Mais cette première manière d’aimer Dieu est incomplète, et peut-être illusoire, si on n’en vient pas au fait, à l’amour de Jésus-Christ dans le service concret des pauvres. La Charité est avant tout une histoire d’amour, un amour affectif et effectif, dimensions que ne revêt pas le terme solidarité.

Dans mes interventions auprès des jeunes, je n’hésite pas à utiliser souvent le mot Charité, tout en l’expliquant pour lui redonner toute sa valeur, sa profondeur. Et cela est compris, interpelle.

Personnellement, je placerai la solidarité du côté des valeurs humanistes, de celles qui touchent notre raison et nous font crier Justice. Mais le droit et la justice ne peuvent suffire. Au-delà de la raison, il nous faut un élan du cœur, de l’âme, il nous faut l’Amour. Car seul l’Amour nous permet de perdurer dans le temps.

Ce sont ces deux dimensions que revêt le terme Charité : l’Amour/tendresse affectif qui doit conduire à l’Amour/justice effectif.

« Si l’Amour ne dépasse pas la justice, l’Évangile se vide », selon les termes du Patriarche Chaldéen Louis Raphaël 1er Sako, le 9 octobre 2015, en commentaire de la lettre de saint Paul aux Romains (Rm 1, 16-17). Telle est la Charité !

Me reviennent à l’esprit les dernières images du film Monsieur Vincent de Maurice Cloche, lorsque saint Vincent reçoit la petite Jeanne qui s’apprête à aller servir les pauvres pour la première fois : « Tu verras bientôt que la charité est lourde à porter, plus lourde que le broc de soupe et le panier plein. Mais tu garderas ta douceur et ton sourire. Ce n’est pas tout de donner le bouillon et le pain. Cela les riches peuvent le faire. Tu es la petite servante des pauvres, la Fille de la Charité, toujours souriante et de bonne humeur. Ils sont tes maîtres. Des maîtres terriblement susceptibles et exigeants, tu verras. Alors, plus ils seront laids et sales, plus ils seront injustes et grossiers, plus tu devras leur donner de ton amour. Ce n’est que pour ton amour, pour ton amour seul, que les pauvres te pardonneront le pain que tu leur donnes ».

Ce temps de confinement aura permis à nombre d’entre nous de redécouvrir l’essentiel. L’essentiel de l’attention à l’autre, à soi, à Dieu pour les croyants, à la famille, à la Création … Un essentiel mis en valeur par le constat parfois douloureux, tragique même, de l’inutilité de nos vies. Constat que fit et exprima Guillaume Gallienne un matin de confinement sur France Inter : « Je ne suis pas soignant, je ne suis pas caissière, je ne suis pas agriculteur, maraicher, je ne suis pas livreur, éboueur, …, je ne sers à rien ! ».

Essentiel que redécouvrirent deux jeunes femmes toutes deux nommées Julie, qui comme nous tous, durent stopper net leurs vies professionnelles effrénées et dévorantes (l’une étant secrétaire médicale, l’autre travaillant dans les assurances). L’une redécouvrit la joie d’être présente à ses enfants, l’autre découvrit les biens-faits de la sobriété. « Je me disais que je ne servais pas à grand-chose, le confinement est venu le confirmer ». Vivant ce temps comme une sorte de retraite spirituelle, leur philosophie de vie s’en trouva bouleversée. Jetant un regard nouveau sur l’Amour et l’essentiel, elles ne purent concevoir un retour à “comme avant“, à “l’anormal“. Aussi décidèrent-elles de s’associer toutes deux pour créer une épicerie zéro déchet dans le Val-d’Oise. Ouverture dans quelques semaines. Une bien belle manière de vivre la Charité, pour soi, pour les autres, pour l’environnement, pour la Création … donc quelque part pour Dieu.

Elles sont nombreuses ces histoires.

Nombre d’entre nous ont redécouvert les liens qui nous relient à nos frères et sœurs en humanité, en commençant par les plus proches. Liens communautaires emplis de fraternité, de prières, de patience et de bienveillance (pas partout malheureusement). Liens familiaux, où l’amour, le soutien et le partage prennent le temps d’être vécus, enfin vécus (mais là encore, pas partout malheureusement).

Liens avec une nature, une création, que nous avons vu renaître et reprendre sa juste place, du moins pour ceux qui avaient la chance d’être en pleine nature (quoiqu’en ville aussi). Nature sur laquelle nous avons pu poser un regard émerveillé, regard nouveau, regard d’enfant que nous avions oublié.

Tous ces liens qui nous permirent de réaliser que l’essentiel ne se trouve pas dans le vide de la surconsommation, dans le leurre d’une vie professionnelle dénuée de sens, dans une course sans cesse plus effrénée…

Il serait exagéré de croire que ce temps si particulier nous a tous aidé à une véritable prise de conscience. Il suffit de se rappeler les files interminables de véhicules au drive-in des McDo sitôt ceux-ci rouvert, sans parler de l’hystérie causée par une enseigne de grande distribution autour d’une PS4, hystérie qui nécessita l’intervention des forces de l’ordre. Oui il serait bien exagéré de croire que ce temps de confinement fut profitable à tous. Il n’y a malheureusement pas que des Julie dans nos sociétés occidentales.

Pas que, certes, mais nombreuses et nombreux c’est sûr ! Comme beaucoup (j’espère), je suis émerveillé du nombre d’actions, d’initiatives, de mouvement, appelant et œuvrant, souvent dans la lutte, pour un autre monde. Je suis émerveillé par la créativité, l’inventivité, l’imagination, dont font preuve tant de jeunes pour proposer et construire un autre monde, répondant ainsi à l’appel du Pape François dans son encyclique Laudato Si à “libérer l’imagination“.

Je reprends ici les mots du diocèse de Fréjus-Toulon pour la semaine Laudato Si des 16 au 24 mai derniers : « Et si la pandémie qui secoue la moitié de notre planète était une opportunité à saisir ? L’occasion de prendre conscience de la gravité et de la mondialisation des enjeux environnementaux ? De réfléchir à un changement de vie, à un mode de vie plus solidaire ? De contempler la création, libérer l’imagination, consommer plus localement ? De penser à de nouveaux lieux ou engagements, de nouvelles pratiques ? »

Un véritable défi s’ouvre à nous aujourd’hui. Saurons-nous le relever ?

Chrétiens, notre responsabilité est grande, notre engagement est primordial. Cela relève de la cohérence de notre Foi. La Charité est notre commandement, c’est elle qui nous fait revêtir la véritable image qui est la nôtre, celle de Dieu. C’est elle qui fait de nous des filles et des fils de Dieu, sœurs et frères de notre Seigneur Jésus-Christ, animés, mus, portés par l’Esprit Saint.

C’est la Charité/Amour, première des vertus, qui nous permet, nous pousse, me permet et me pousse, à vivre toutes les autres.

La Charité me fait vivre la Simplicité, pour approcher respectueusement tous mes frères et sœurs. Simplicité qui rime avec sobriété, une sobriété heureuse pour le bien de notre planète et de toute l’humanité.

La Charité me fait vivre l’Humilité, pour laisser plus de place à l’autre, au Tout-Autre, à Dieu.

La Charité me fait vivre la Douceur, pour pouvoir toucher les cœurs.

La Charité me fait vivre la Mortification, pour supporter les blessures que le combat ne manque pas d’infliger.

La Charité me fait vivre le Zèle, pour sans cesse avancer, sans cesse courir au feu, sans cesse espérer qu’un autre monde est possible.

« L’amour est inventif jusqu’à l’infini ».

  • Jusqu’à l’infini : parce qu’il n’est pas possible d’épuiser toute la richesse de l’Amour de Dieu …
  • Jusqu’à l’infini : parce qu’il y aura toujours des hommes et des femmes à aimer, un monde à changer.

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu.

Mais que ce soit aux dépens de nos bras,

Que ce soit à la sueur de nos visages »

A nous maintenant de relever le défi …

 

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Saint Vincent de Paul et la Messe

il convient en effet, de vous faire vibrer à la vie et à la pensée de Monsieur Vincent sur ce sujet qui lui est très cher. Regardons-le aujourd’hui célébrant la Messe ; au sens forme du terme, il édifie (élève) les participants et l’un d’eux remarque : « Mon Dieu, que voilà un prêtre qui dit bien la messe. Il faut que ce soit un saint homme de Dieu ». (Abelly L. III, 72)

Jean-Pierre Renouard

Saint Vincent de Paul et la Messe

Puisque nous sommes autour de la fête du corps et du sang du Christ, il convient en effet, de vous faire vibrer à la vie et à la pensée de Monsieur Vincent sur ce sujet qui lui est très cher. Regardons-le aujourd’hui célébrant la Messe ; au sens forme du terme, il édifie (élève) les participants et l’un d’eux remarque : « Mon Dieu, que voilà un prêtre qui dit bien la messe. Il faut que ce soit un saint homme de Dieu ».(Abelly L. III, 72)

Il se prépare silencieusement à la sacristie dans le recueillement, scrute sa conscience et s’il s’estime en litige avec l’Evangile, il se confesse sur-le-champ. Son premier biographe raconte qu’il quitte un jour ses ornements et  court se réconcilier avec un religieux avec qui il a avait eu quelque différent. On pense au mot de Jésus : « Si, au moment de présenter ton offrande à l’autel,  tu te souviens que quelqu’un a quelque chose contre toi, laisse-là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis reviens, et alors présente ton offrande » (Mt 5, 23-24).Seul le saint est capable d’un tel geste.

Il prépare le Missel, le suit scrupuleusement et en ces temps d’après Concile (Le Concile de Trente est alors au début de son application), il est très attentif à suivre les indications pour bien célébrer. Il n’improvise pas une messe solennelle mais exige que tout soit prévu dans les moindres détails suivant le degré solennité ; il veut que la sacristie de st Lazare soit bien pourvue en ornements et en vases sacrés et il n’aimerait pas notre parcimonie d’aujourd’hui !

Sa piété est exemplaire et contagieuse. Sa façon de célébrer aussi : il montre « une grande humilité » et « un port grave et majestueux » dans sa manière de se tenir à l’autel. Il proclame l’Evangile avec une insistance sur les mots qui lui parlent. Il se tourne vers le peuple avec le désir de partager sa joie de célébrer ; mieux encore, il aimait servir la Messe de ses confrères et le faisait à genoux comme un bon servant !

 Peut-être pouvons-nous faire profit des paroles qu’il dit un jour à ses missionnaires : « Ce n’est pas assez que nous célébrions la Messe, mais nous devons aussi offrir ce Sacrifice avec le plus de dévotion qu’il nous sera possible… Efforçons-nous donc d’offrir nos Sacrifices à Dieu dans le même esprit que Notre-seigneur a offert le sien ; comme autant parfaitement que notre pauvre et misérable nature le peut permettre »(Abelly L.III, 72).

Monsieur Vincent nous indique ainsi un premier chemin : vivre la messe à la suite du Christ, en état d’offrande !

 

Saint Vincent de Paul et l’Eucharistie

La messe est le moment de rencontre privilégiée de Monsieur Vincent. Mais elle éclaire sa journée et il vit dans une atmosphère eucharistique qui se manifeste par une très grande dévotion au Mystère du Saint Sacrement.

Il est l’homme de la Trinité (c’est le patron de sa nouvelle congrégation), de l’Incarnation (il veut qu’on célèbre Noël de façon intense) et du Très Sacrement de l’Autel. Tous ces mystères peut-on dire, s’emboîtent pour lui, les uns dans les autres. Mais le sacrement de l’Eucharistie est la concrétisation des deux premiers. D’où l’intense dévotion qu’il développe. Il entre spontanément dans les églises avec grand respect et tombe à genoux devant le tabernacle. Il aime s’attarder devant lui s’il n’est pas pressé par le temps. Il ne parle en sa présence pas et ne supporte pas les bavardages inutiles. Que ne dirait-il pas aujourd’hui ?

Mieux encore : il lit son courrier devant la sainte réserve et je connais tel supérieur général qui l’imitera dans cette pratique. Entrant et sortant de la Maison, il vénère d’abord le Maître des lieux en passant par la chapelle et en fait prescription à ses disciples ; certains continuent encore cette pratique.

Que dire encore si ce n’est qu’il célèbre tous les jours et s’il tombe malade – ce qui lui arrive assez souvent car il a ses accès de fièvrottes ! – il réclame la communion quotidienne. Pour une époque qui va sombrer bientôt dans le jansénisme et ses outrances, cette exigence est remarquable. Que faisons-nous de la communion fréquente ? Ou nous la banalisons ? Ou nous la négligeons ?

Il reste ses propos incisifs sur sa foi au Saint Sacrement comme cette remarque : « Ne ressentez-vous pas, mes frères, ne ressentez-vous pas ce feu Divin brûler dans votre poitrine, quand vous avez reçu le Corps adorable de Jésus-Christ dans la Communion ? (Abelly L.III. 77).Il donne des consignes fortes aux filles de la charité, consignes qui n’ont pas une ride : « Une personne qui a bien communié fait tout bien » (IX, 332). Cet enseignement est décisif pour la qualité de nos communions. Nous avons à faire cet acte de façon mieux désirée, mieux préparée et mieux vécue. S’approcher du pain eucharistique n’est en rien banal mais toujours nouveau et stimulant. Il nous construit spirituellement et nous engage en sainteté. Communier c’est désirer « devenir ce que nous sommes, le Corps du Christ » Y pensons-nous ?

Enfin, si nous sommes rétifs et trop rebelles à la communion fréquente, nous pouvons entendre saint Vincent nous stimuler : « Pensez-vous devenir capables de vous approcher de Dieu en vous en éloignant qu’en vous en approchant ? Oh, certes, c’est une illusion ! » (Coste I, 111).

 

Jean-Pierre RENOUARD cm

 

N° 50

 

 

St Vincent, mystique de l’Eucharistie,

 

 

S’il vous arrive d’aller à Paris, entrez dans la chapelle où Monsieur Vincent repose (95, Rue de Sèvres- Métro Vanneau) et prenez l’allée de gauche. Un tableau vous arrête  et vous interpelle : on y reconnaît notre saint célébrant la Messe, le visage rayonnant, comme pétrifiés par des boules de feu, entouré de la Trinité, d’angelots et de religieuses… Surprenante composition, curieux tableau qui a une histoire et qui nous en dit long sur l’état d’âme de saint Vincent !

Il s’agit rien moins que d’une vision avoué par st Vincent lui-même. A la mort de Sainte Jeanne de Chantal, en 1641, il voit trois globes de feu qui vont s’élevant et se perdant l’un dans l’autre. Le premier est l’âme de la sainte, le second celle de François de Sales et le troisième plus gros, l’Essence divine. Le peintre du XVIII ème siècle — peut-être Gaétan SONTIN — a représenté la scène : la Trinité siège sur les nuages au sommet du tableau, à gauche les trois globes, à droite saint François et sainte Jeanne conversent entourés d’anges ; des visitandines comme sidérées assistent derrière leur grille à la Messe du saint. Ce dernier écrit à son confrère Bernard CODOING à propos de la Mère Chantal : “Il a plu à Dieu de me consoler en la vue de sa réunion à notre Bienheureux Père et de tous les deux à Dieu” (lettre de décembre 1641). Et la chose fut si “sensible” (c’est son mot) qu’il nous a laissé le récit de cette messe mémorable en l’appliquant à une tierce personne ! Ce texte donne à penser sur l’état mystique de notre saint ( voir le texte de cette vision dans Pierre Coste : Documents relatifs à St Vincent, tome XIII, pp.126-127).

Ainsi savons-nous que Vincent vit l’Eucharistie comme un lieu de rencontre privilégié avec son Dieu et ses amis. Il sait que la Messe est le moment où le chrétien – et singulièrement le prêtre – est « uni à la divinité de celui qui a pris notre humanité ». Il sait que la sacrifice de la croix célébré et actualisé à l’autel est offert pour les âmes des fidèles « qui se sont endormis dans la paix du Christ ». Il dit lui-même qu’au moment de cette vision – l’unique qu’il ait eu, d’après ce qu’il atteste – il est préoccupé par le salut de la Mère Jeanne de Chantal et il intensifie sa prière pour elle. Dieu le rassure et lui procure la certitude de son « état de bienheureuse ».

Plus nous amplifions notre piété au moment de la Messe, plus nous entrons en contact avec Dieu qui nous inonde de sa grâce et peut, s’il le veut, nous toucher au cœur. Impossible de banaliser la Messe ; elle le lieu de la Rencontre, anticipation de la Rencontre finale où nous serons tout en Dieu !

 

La communion et les petits

Rappelez-vous ce mot d’une sœur repris par st Vincent : « une personne qui a bien communié fait tout bien ». Quand on est une fille de la charité porteuse de l’esprit vincentien ou quand on se recommande de lui comme vous, lecteurs de cette belle revue, on essaye de vivre en profondeur le message eucharistique du saint de la charité. Vivre eucharistié, c’est vivre pour les derniers de ce monde, à leur service. On ne communie pas simplement pour soi mais aussi pour les autres.

Il est clair que pour saint Vincent la qualité du service est directement lié à la qualité de la vie eucharistique. Il en résulte quelques attitudes de fond à vivre avant tout par les communiants : l’offrande de la communion, l’application d’une intention, le désir, l’action de grâce, le recueillement, la demande de pardon pour les fautes contre la communion). A partir de là, il donne des consignes avec cette ouverture surprenante :“Pour la sainte communion, vous communierez les jours qui vous sont ordonnés (la règle et la coutume les précisaient à l’époque), si vous n’en êtes point empêchées par le service des pauvres” (X, 203) et il demande aux premières dames de la charité de Châtillon de communier les jours de la fête des Saints Martin et André, les deux saints de la charité. Ainsi, le service des pauvres est premier.

De plus, on voit son insistance à orienter la vie eucharistique vers ce souci des petits. Il est clair que la Messe et la communion qui y est liée nous rendent plus disponibles pour les servir. Ainsi nous faisons nôtre ce mot de Monsieur Vincent, orfèvre en charité : « Quand vous verrez une sœur de la Charité servir les malades avec amour, douceur, grand soin, vous pourrez dire hardiment  : «Cette sœur a bien communié.» Quand vous verrez une sœur patiente dans ses incommodités, qui souffrira gaiement ce qui se peut rencontrer de pénible à supporter, oh ! Soyez assurées que cette sœur a fait une bonne communion et que ces vertus-là ne sont point vertus communes, mais vertus de Jésus-Christ ”. (IX, 333). Qu’attend -nous pour suivre de tels exemples ? Quand je sors de la Messe plus fort pour évangéliser ceux qui sont loin de Dieu et surtout pour les secourir dans leur détresse, je suis dans la logique voulue par st Vincent.

 
La Messe, une action sacerdotale

Pour St Vincent de Paul, aucun doute, les laïcs sont prêtres. Chacun d’eux doit offrir sa vie et par le baptême, tous sont prêtres avec Jésus-Christ. Tous forment son Corps Mystique et il a cette parole admirable, célèbre à juste titre, et qui occupe ici une place royale :

 “Que pensez-vous faire étant à la sainte messe ? Ce n’est pas le prêtre seul qui offre le saint sacrifice mais ceux qui y assistent ; et je m’assure que… vous y aurez grande dévotion, car c’est le centre de la dévotion” (IX, 5).

 

Et il atteste que les assistants qui participent au sacrifice du célébrant “y participent plus que lui, s’ils ont plus de charité que le prêtre”. Voici le contexte de la conférence du 7 novembre 1659 sur le sujet :

«Quand un prêtre dit la messe, nous devons croire et savoir que c’est Jésus-Christ même, notre Seigneur, le principal et souverain prêtre, qui offre le sacrifice : le prêtre n’est que le ministre de Notre- Seigneur, qui s’en sert pour faire extérieurement cette action. Or, l’assistant qui sert le prêtre et ceux qui entendent la messe participent-ils, comme le prêtre, au sacrifice qu’ils font avec lui, comme il dit lui-même en son «Orate fratres».. . Sans doute, ils y participent et plus que lui, s’ils ont plus de charité que le prêtre. Ce n’est pas la qualité de prêtre de religieux qui fait que les actions sont plus agréable à Dieu et méritent davantage, mais bien la charité s’ils l’ont plus grande que nous. (XII, 376-377).

Comme l’Incarnation, l’Eucharistie est un échange. Par elle, nous sommes divinisés. Nous ne sortons pas indemne de chaque messe dès que nous sommes sincères. Toute Eucharistie nous oriente indissolublement vers Dieu et le prochain. Toute communion nous met dans une commune – union. Il faut nous réapproprier les mots de saint Vincent : «Approchez-vous de l’Eucharistie au nom de Dieu ! C’est là qu’il faut aller étudier l’amour ! (XII, 298).

 

Ami lecteur, bon renouveau eucharistique !

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Mot d’accueil et Homélie pour la Fête de la Sainte Trinité. Chapelle St Vincent de Paul – Paris

Fêter la Sainte Trinité, c’est fêter le Mystère d’Amour dont nous faisons partie, dans lequel nous sommes sans cesse entrainés et renouvelés par le Souffle de Vie. Respirer au rythme de Dieu ! Le Fils nous rend présents à son Père, il nous présente à Lui comme ses frères et sœurs ; c’est sa joie. Celle du Père. La nôtre. Histoire d’alliance pour l’éternité !

P. Christian Mauvais, cm

Mot d’accueil et Homélie pour la Fête de la Sainte Trinité. Chapelle St Vincent de Paul – Paris

Mot d’accueil.

Frères et sœurs, bienvenue !

C’est une joie pour nous tous que de vous accueillir aujourd’hui dans cette Chapelle restée fermée à toute personne pendant plusieurs semaines. Elle n’en est pas pour autant devenue un tombeau sans aucune respiration, sans aucun mouvement de vie, sans aucun rassemblement. Chaque jour, la communauté s’est retrouvée ici, pour chanter les louanges, prier, méditer, célébrer et ces temps devant le Seigneur vous rejoignaient ; vous étiez présents avec nous, vous, vos familles, les personnes malades, hospitalisées, décédées, l’ensemble des soignants, toute personne dévouée sans compter etc…. cette chapelle n’a jamais été fermée à la vie ; à toute présence humaine. Ce n’était pas un silence de mort mais une musique de vie qui y régnait !

De vous voir ce matin et en bonne santé, cela fait plaisir car le visage de quelqu’un est irremplaçable ; il est notre vis à vis, ce face à face nécessaire pour respirer à plein poumons la vie offerte et reçue. Prenez le temps de vous regarder pour vous souhaiter la bienvenue, et ne pouvant le faire par un baiser de paix comme nous y invite st Paul, nous pouvons nous applaudir en signe d’accueil joyeux !

C’est un commencement… il y a encore de la place et chacun pourra peu à peu revenir s’asseoir, offrir, recevoir. Ces places vides peuvent nous donner le vertige et nous faire nous lamenter. Regardons-les plutôt comme un appel qui nous est adressé chaque dimanche : laisser une place à ce frère, cette sœur absent aujourd’hui et que nous souhaitons inviter, qui ne se sent pas encore prêt à venir avec nous, qui n’a pas encore compris à quel point il est aimé et attendu !

Le rassemblement eucharistique ne sera vraiment réalisé, que le jour où il ne manquera aucune personne , où chacun sera reconnu pour ce qu’il est, nécessaire pour former le Corps du Ressuscité qui est remis dans le cœur de notre Père.

Déjà avec vous, il y a tant de personnes dont vous portez la vie, avec leurs joies et leurs angoisses, leurs deuils, leurs désespérances ! toutes ces personnes connues, aimées, rencontrées.

Cette crise nous révélant notre fragilité personnelle et collective, nous rend humbles et nous invite à l’abandon et à la confiance. C’est dans notre faiblesse que la Grâce trouve la place pour produire ses fruits. Elle nous fait passer du ‘chemin du moi’ au chemin de Dieu et des autres.

Présentons-nous ensemble devant le Seigneur pour lui dire simplement MERCI, lui demander PARDON ; qu’il nous purifie dans son Esprit qui fait notre unité, qui fait de nous tous une même famille.

HOMÉLIE

Fêter la Sainte Trinité, c’est fêter le Mystère d’Amour dont nous faisons partie, dans lequel nous sommes sans cesse entrainés et renouvelés par le Souffle de Vie. Respirer au rythme de Dieu !

Le Fils nous rend présents à son Père, il nous présente à Lui comme ses frères et sœurs ; c’est sa joie. Celle du Père. La nôtre. Histoire d’alliance pour l’éternité !

Qui donc est ce Père qui nous reçoit chez lui, qui nous reconnaît et nous aime comme ses enfants, qui nous regarde avec ce regard unique, celui-là même qu’il porte sur son Fils bien-aimé ? Moïse a été le témoin de l’identité de ce Dieu dans sa rencontre avec lui sur la Montagne au moment de conclure une alliance, de s’engager dans une Promesse. Moïse a demandé le nom de celui qui devenait son partenaire dans l’Alliance car on ne s’engage pas à la légère, avec un inconnu quand il s’agit de son avenir. Dieu descend et vient se placer auprès de Moïse : « le Seigneur… Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité ».

Devant ce dévoilement de l’identité de Dieu, Moïse se prosterne et invite Dieu à rester auprès de son peuple, à marcher au milieu de ce peuple car, reconnaît-il, c’est un peuple à la nuque raide qui a besoin d’être relevé par le pardon pour devenir héritiers d’une Promesse de Vie.

Dans ce dialogue, chacun a pu dire qui il est, en vérité et dire ce qu’il espère. Devant tant de bonté, de miséricorde de la part de Dieu, l’homme ne peut que demander d’être accompagné et renouvelé par le pardon. Une juste relation commence. Se connaître pour faire alliance, demeurer en communion, sachant que c’est dans le regard de l’autre que nous découvrons ce que veut dire aimer, être aimé. Le regard de Dieu transforme, met au jour ce que nous sommes !

Qui donc est ce Père  qui nous donne son Fils, qui accepte que son Verbe prenne chair pour nous ouvrir le chemin qui conduit à cette béatitude en Dieu ? En Jésus, nous découvrons combien nous sommes aimés, portés et conduits à la Vie et donc porteurs de vie !

  • Ce temps de confinement nous a appris en quelque sorte à nous connaître personnellement et dans notre relation avec les autres et celle avec Dieu. Il a fait naître chez certains, la peur de la mort, la sienne et celle des autres, la peur de la contamination, de la maladie, la peur de l’autre et ces sentiments ont pu dominer nos pensées, le rythme de nos vies, les sujets de conversation, et peut être aussi nous replier sur nous-mêmes, nous fermer à la vie, au risque. Une souffrance car nous ne sommes pas faits pour cela mais pour être ensemble, marcher ensemble, donner sens ensemble, nous aimer les uns les autres !
  • Ce temps de confinement a permis dans bien des endroits à ce que les gens se découvrent  et se reconnaissent ; ils étaient proches par l’habitation et pourtant ne se connaissaient pas. Ils ont appris à se dévoiler, à se montrer, à se dire et à agir ensemble. Il y a eu de belles expériences de communion ; un grand pas a été fait pour vivre une alliance nouvelle dans des quartiers, des immeubles, des rues, des lieux de travail, pour s’engager autrement dans la vie, en comptant sur l’autre et en se tournant vers l’autre. Une joie car le regard porté sur les autres a ouvert les cœurs, les mains, les portes. Une autre respiration pleine de vie !
  • Pour certains, ces conditions incertaines et source de peine ont été l’occasion de donner une autre place à la prière, la foi, la vie remise entre les mains de Dieu avec confiance.

D’une manière ou d’une autre nous avons expérimenté cette proximité de Dieu au milieu de nous malgré les apparences, nous avons reconnu notre vulnérabilité, notre fragilité, notre humanitude ! nous nous sommes reconnus comme personnes à la nuque raide,  braqués, raidis parfois dans notre analyse de la situation, notre jugement, et compréhension de la réalité et que nous avons refusé de comprendre ce qui nous était dit, proposé comme chemin pour  consolider notre communion.

Et là nous sommes en plein dans le Mystère de l’Amour. Nous faisons, très petitement, l’expérience de ce qui se passe en Dieu où le Père ne cesse de regarder son Fils et l’humanité, où le Fils ne cesse de regarder son Père où il retrouve ses frères et sœurs. Merveilleux mouvement de l’Esprit qui ouvre largement notre regard vers l’autre et qui nous rend si heureux. L’humanité a été traversé par ce souffle de renouveau et nous nous sommes assouplis dans nos raideurs, dans nos liens.

Fêter la Trinité c’est fêter cela. Notre engagement les uns envers les autres pour la vie, pour les plus fragilisés, démunis, oubliés. L’identité de Dieu que nous recevons,  nous oblige à nous tourner vers les autres et surtout vers ceux qui ne sont pas regardés, le faire avec compassion, bonté, douceur, porteurs de Paix.

Une base nouvelle pour vivre une alliance durable. ‘Laudato Si’ en est un contrat, qu’il nous faut relire, aborder pour découvrir l’unité et la beauté du monde, de la création ; qu’en fait tout se tient dans un mouvement d’amour, de vie.

Prenons du temps pour faire une lecture de ce temps vécu bien malgré nous ? qu’en retenons-nous pour avancer sur le chemin de la vie ? qu’avons-nous envie de continuer à pratiquer, à mettre en œuvre pour une nouvelle humanité, pour prendre soin des autres, de la création ? quel temps se donner pour reconnaître dans la foi, que Dieu marche au milieu de nous, comme Celui qui est plein de douceur, de vérité  et qui nous invite à changer notre regard sur le monde, sur les autres, sur notre fonctionnement, ?

Dieu est quelqu’un de profondément bon et juste, qui nous aime tant qu’il ne recule devant rien pour que nous entrions dans sa vie d’amour : il nous a donné son Fils. Que faisons-nous de ce cadeau ? comment nous mettre dans son écoute pour demeurer dans son Alliance et marcher vers la Vie ?

Bonne fête et encore bienvenue dans ces rassemblements d’Église.

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REFLEXIONS SUR LA TRINITE CHEZ SAINT VINCENT DE PAUL

La proximité de la solennité de la Pentecôte nous invite à remonter à la source de notre spiritualité et de notre mission. Elle est résolument trinitaire chez st Vincent. Avec lui prenons le temps de contempler ce Mystère fondamental au-delà de nos oublis et de nos négligences. Pour lui et pour nous, la Trinité est notre modèle, l’exemplarité de notre être et de notre vie intérieure.

Jean-Pierre Renouard

REFLEXIONS SUR LA TRINITE CHEZ SAINT VINCENT DE PAUL

La proximité de la solennité de la Pentecôte nous invite à remonter à la source de notre spiritualité et de notre mission. Elle est résolument trinitaire chez st Vincent. Avec lui prenons le temps de contempler ce Mystère fondamental au-delà de nos oublis et de nos négligences. Pour lui et pour nous, la Trinité est notre modèle, l’exemplarité de notre être et de notre vie intérieure. Elle nous invite à vivre en juste harmonie, à la ressemblance des trois personnes ; au-delà de leur distinction, elles s’aiment : « Ce que le Père veut, le Fils le veut ; ce que le Saint Esprit fait, le Père et le Fils le font : ils n’ont qu’une même puissance et une même opération (23 mai 1659 – XII, 256). Consigne intéressante pour nous : nous sommes invités à communiquer en communiant dans la différence. Cela est très concret : personne ne doit reconnaitre d’emblée qui est le chef, la responsable, n’être qu’un cœur et qu’un esprit et se former à l’image du fruit le plus évident de la Trinité, la charité (20 juin 1647 – XIII, 633-634). Autre points d’application : s’aimer, échanger, vivre selon l’expression même de Monsieur Vincent, « la mutualité ».(20 juin 1647 – XIII, 641) et au nom même du comportement divin, se respecter, établir déjà « le paradis » (X, 383).

La Trinité nous habite. Elle demeure en nous : « Le Père engendre son Fils et tous deux, « respirent » le Saint Esprit. Ce mouvement quasi physique est vie ; il accompagne notre action (Pentecôte  – XI, 44). Moteur de notre vie personnelle, intérieure et active, la Trinité nous presse de nous mettre en mission. En elle, tout est mouvement : Le Père envoie son Fils et le Fils est celui qui réalise ce que veut le Père en lui proposant l’incarnation (23 mai 1655 – X, 85 ; 7 novembre 1659 –  XII, 367). Voilà ce qui nous propulse comme Missionnaires. Nous voulons « imiter les pratiques »du Christ Sauveur qui est ainsi devenu le parfum du Père (« votre ambroisie et votre nectar » ! – 7 mars 1659 – XII, 164) et le même rôle du St Esprit inspire à notre Fondateur ce bel ordre de mission : “Oui, le Saint-Esprit, quant à sa personne, se répand dans les justes et habite personnellement en eux. Quand on dit que le Saint-Esprit opère en quelqu’un, cela s’entend que cet Esprit, résidant en cette personne, lui donne les mêmes inclinations et dispositions que Jésus-Christ avait sur la terre, et elles le font agir de même, je ne dis pas d’une égale perfection, mais selon la mesure des dons de ce divin Esprit” (3 décembre 1658 – XII,108).

MALGRE TOUT, CONTINUEZ ! ALLEZ !

La Trinité est la source et la fin de toute la dynamique spirituelle de St Vincent. Et la Congrégation de la Mission est tenue à honorer d’une façon toute particulière, les ineffables mystères de la Très Sainte Trinité et de l’Incarnation” (R.C. X,2)

Pour St Vincent, Jésus reçoit tout du Père ; il est totalement dépendant de lui. Il reconnaît que le Père est l’auteur et le principe de tout le bien qui est en lui (12 décembre 1658 – XII,109 ). Il est envoyé par lui au prix d’un amour coûteux (23 mai 1655 – X, 85). On est presque dans la théologie contemporaine de « la souffrance de Dieu ». Jésus rend toute grâce à son Père par son obéissance. Car le Fils est uni au Père, dans une intimité parfaite, non seulement en tant que Verbe mais en tant qu’homme (21 février 1659 – XII, 147-148). Nous atteignons ici la relation d’amour de Jésus à son Père : il accomplit sa volonté (12 décembre 1559 – XII, 109). Jésus est garant de l’amour du Père en accomplissant son œuvre.

Vincent, pragmatiste, vise à toujours plus de concret : travailler à l’avènement du Royaume dans le cœur des hommes et des pauvres, être soucieux de justice est son souci premier. C’est de fait rendre gloire à Dieu : “ Je prie Dieu tous les jours, deux ou trois fois, qu’il nous anéantisse si nous ne sommes utiles pour sa gloire” (17 mai 1658 – XI,2). Le repère ultime de la vocation missionnaire réside toujours en une question qu’il faut savoir se poser avant d’entreprendre : “Si cela se fait, Dieu en sera-t-il glorifié ?” (XIII, 629). Car il a pour garantie :  ”Cherchons la gloire de Dieu ; il fera nos affaires” (21 février 1659 – XII, 132). Souvent il parlera du “bon plaisir” de Dieu, autre manière de parler de volonté de Dieu. Pour lui, cette volonté divine s’accomplit de façon éminente par l’évangélisation des pauvres. En cela, il est très personnel, il colle à l’Évangile et il renouvelle la spiritualité. Et si nous en doutions, en voici une preuve évangélique :

« Oh ! Quel bonheur, quel bonheur, Messieurs, de faire toujours et en toutes choses la volonté de Dieu ! N’est-ce pas faire ce que le Fils de Dieu est venu faire sur la terre, comme nous avons déjà dit ? Le Fils de Dieu est venu pour évangéliser les pauvres ; et nous autres, Messieurs, ne sommes-nous pas envoyés pour le même sujet ? Oui, les missionnaires sont envoyés pour évangéliser les pauvres. Oh ! quel bonheur de faire sur la terre la même chose que Notre-Seigneur y a faite, qui est d’enseigner le chemin du ciel aux pauvres ! » (Septembre 1655 – XI, 315)

Le Missionnaire, selon St Vincent, aime continuer l’œuvre du Christ. Il est son relais, son prolongement. Travailler, travailler ; agir, agir, tel est son mot d’ordre. Il reprend volontiers sa phrase lapidaire: “Totus opus nostrum in actione consistit”, “Toute notre entreprise est dans l’action” (XI,41); il veut une piété laborieuse, “aux manches retroussées”. Par nos œuvres, nous montrons à Dieu que nous l’aimons. Aujourd’hui, plus que jamais, pour sortir du marasme actuel, il n’est que de se donner et d’agir.

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De la mythologie chrétienne à la foi modeste

Sur le fragile support d’un réseau social, que d’aucuns pourraient estimer exorbitant au regard de ma condition, mais dont je suis persuadé au contraire qu’il peut se révéler d’une extraordinaire fécondité calmement subversive, j’ai tenté, durant ces temps d’exception, une aventure qui éprouve désormais le besoin d’un sage répit, mais qui ne va pas moins se poursuivre et qui aperçoit déjà l’ampleur de ses conséquences.

Fr François Cassingena-Trevedy osb

De la mythologie chrétienne à la foi modeste

Sur le fragile support d’un réseau social, que d’aucuns pourraient estimer exorbitant au regard de ma condition, mais dont je suis persuadé au contraire qu’il peut se révéler d’une extraordinaire fécondité calmement subversive, j’ai tenté, durant ces temps d’exception, une aventure qui éprouve désormais le besoin d’un sage répit, mais qui ne va pas moins se poursuivre et qui aperçoit déjà l’ampleur de ses conséquences. À travers l’immense nébuleuse des partages sans lendemain ni substance, et pariant sur l’efficacité de mon jeu sérieusement enfantin, j’ai permis que se réalisât la coagulation d’une galaxie, et de ce qui pourrait n’être qu’un exutoire de balivernes, qu’un universel amusement sans lieu capital ni finalité, j’ai fait et continuerai de faire le vecteur d’un questionnement audacieux et fondamental, le lieu de rendez-vous d’un peuple de baptisés – et de non baptisés – bien plus théologiens qu’on ne le pense. Le billet que j’entreprends aujourd’hui – le huitième depuis que s’est déclarée la Peste – parachèvera l’octave et marquera une espèce de point d’orgue. Il s’y mêlera une note de gravité, plus sensible encore que dans les précédents, et qui lui vient tout à la fois de la charge confidentielle, voire confessionnelle, qui l’anime et de l’importance extrême des matières qu’il aborde.

À Rome, la Ville où je suis né, il est une rue qui porte le nom mystérieux de Via delle Botteghe oscure, « la rue des Boutiques obscures », sans doute à cause des activités artisanales qui s’y déployaient, dans des échoppes visitées très parcimonieusement par les rayons du soleil. Eh bien, c’est cette rue-là que j’habite depuis quelques années, au sens figuré, c’est dans cette rue-là que je m’enfonce. Dieu merci, j’ai découvert que j’y avais beaucoup de voisins et que d’autres boutiques obscures jouxtaient la mienne. J’en découvre même chaque jour de nouvelles. Alors le cœur m’en a dit de sortir sur le seuil de ma boutique et d’inviter ceux qui habitent le même quartier. Pour leur partager ma nuit. Pour que nous fassions commerce de notre nuit commune. Pour que nos nuits – nos nuits spirituelles, nos « nuits de la foi » – se disent bonjour. Serait-ce succomber à l’impudeur que d’exhiber des ténèbres si intimes qui risquent d’effarer certains ? Je ne le crois pas, car en se reconnaissant fraternelles, nos nuits qui se côtoient s’allument mystérieusement les unes aux autres et font une espèce de clarté. Notre grande nuit commune de la foi, toile de fond de ces propos, est un lieu de retrouvailles, et peut-être le plus pressé, le plus honnête, le plus chaleureux de tous. Car c’est notre foi, oui, c’est tout bonnement notre foi qui se voit soumise aujourd’hui à une épreuve d’une radicalité sans seconde. C’est jusqu’aux assises de la foi, avec ses affirmations traditionnelles et son contenu paresseusement répété, que vient retentir en nous le séisme actuel, séisme dont les « abus », si odieux soient-ils, ne sont pas, et loin de là, me semble-t-il, le véritable épicentre. Oui, l’état des lieux qu’il nous incombe de faire n’est pas seulement d’ordre institutionnel, éthique, politique : il est – et j’y tiens, bien que peu aillent fouiller jusqu’à ces profondeurs – d’ordre métaphysique. Décidément, l’épisode historique de la pandémie aura ses prophètes et ses martyrs. Ses martyrs, c’est-à-dire ses témoins qui osent une parole, et peut-être, qui sait, ses victimes, si la parole qu’ils ont osée n’est pas reçue.

Nous autres, qui sommes parvenus à la sixième décade de notre âge – je parlerai ici, qu’on m’en excuse, à ma génération, mais sans oublier les plus jeunes –, nous autres, dis-je, qui sommes parvenus en quelques années à l’âge d’homme, comme si le « Phénomène humain » avait accéléré en nous son irrésistible poussée, nous sommes les enfants d’un double désenchantement. Je ne dirai pas grand-chose de celui du monde. Comme les années soixante étaient douces encore dans leur ingénuité, dans leur aisance raisonnable, dans leur enthousiasme presque médiéval ! Depuis ces temps-là, nous avons connu la révolution numérique, il est vrai, mais surtout la désillusion croissante d’un progrès global et irréversible de l’humanité. Si la menace atomique s’est quelque peu estompée du champ de nos obsessions, nous avons assisté, en revanche, à l’explosion du terrorisme international (le sinistre 11 septembre 2001 nous a fait basculer brutalement dans un siècle nouveau dont la science-fiction semblait inspirer le premier acte) et la catastrophe écologique, parvenue au stade d’évidence, s’impose désormais à nous comme une eschatologie séculière dont notre planète usée porte en elle-même l’effrayante promesse. La culture humaniste qui appelait autrefois tout l’élan de notre ferveur et qui faisait le fond de nos études universitaires a cessé d’être une patrie commune pour devenir un isoloir, à tel point qu’écrire une phrase complexe (comme celles dont on faisait jadis à l’école l’analyse logique) passe désormais pour une bizarrerie, sinon pour une insulte. Mais il faut parler aussitôt d’un autre désenchantement, plus sensible encore, parce qu’il touche au continent bien-aimé dont nous espérions qu’il nous consolât des horreurs du monde : je veux parler du désenchantement qui nous vient de l’Église, oui, de l’Église elle-même. Car nous étions nés – quelle heureuse étoile ! – sous le signe d’un concile sans anathèmes ni prétexte défensif, un concile de pure générosité, animé par un souffle sans exemple dans l’histoire de l’Église. Ce concile, nous l’avons accueilli, nous avons travaillé sur lui, avec lui, pour lui, à tel point qu’il a pu décider des orientations majeures de notre vie, avec les coûteuses ruptures qu’elles exigeaient parfois de nous. Et depuis, qu’avons-nous vu ? Que voyons-nous désormais sur les vestiges d’un édifice dont un nombre toujours croissant de clercs ignorent l’architecture et qu’ils n’honorent même pas de leur visite, parce qu’il n’existe plus à leur yeux ? Après un épisode de vandalisme soixante-huitard qui a saccagé la liturgie, et tandis que se poursuivait, malgré tout, l’inexorable reflux du catholicisme dans le paysage sociétal, nous avons vu les vieux démons de l’institution reprendre insensiblement leurs droits. Nous avons vu l’infléchissement passablement conservateur des mouvements charismatiques, l’assoupissement progressif de l’aventure œcuménique, la substitution de la culture du merveilleux (apparitions et guérisons à tout-va) à l’approfondissement des Écritures (aliment substantiel de la foi), la Guerre des Missels et la remontée des vieux sédiments maurassiens, les pulsions récurrentes d’une frange protestataire sur les questions d’éducation et d’éthique sexuelle, le travestissement du catholicisme le plus classique sous les trémoussements jeunistes de la pop-louange, la démystification de fondateurs proposés à une admiration sans discernement, un bipapisme larvé qui se trouve des complaisances jusque dans les plus hautes sphères de la hiérarchie et, pour finir, non pas l’ostension de reliques resplendissantes, mais l’ouverture de cloaques masqués par de longues et incompréhensibles compromissions. Avec ceux-là mêmes qui avancent les droits de la Tradition, le malentendu est complet, car, indifférents à ses sources vives qu’inventoriaient les grands ténors de la théologie du siècle dernier, ils n’en cultivent que le fantôme et n’en étreignent que la garde-robe.

Mais toute cette écorce décevante de l’histoire n’est pas grand-chose encore au regard des profondeurs auxquelles le désenchantement plonge en nous désormais ses racines. Car il s’est produit un événement bien plus considérable, bien plus tragique, quelque chose de si énorme et de si douloureux que l’on en parle à voix basse et que bien peu, à vrai dire, se risquent à l’avouer, craignant non seulement de passer pour des transfuges, mais de s’aliéner les relations, les amitiés que leur mutisme (sinon leur mensonge) leur assure. Sous l’effet d’une pression impossible à contenir, venue tout à la fois du dedans et du dehors, implacable comme une réaction chimique, des pans entiers de notre édifice intérieur, de nos représentations familières et de nos certitudes tranquilles se sont effondrés, et nous les voyons, navrés, s’éloigner de nous comme ces morceaux de banquise que mine l’irréversible réchauffement des eaux. Le ciel, « si bleu, si calme, par-dessus le toit », le toit, sur nos têtes, soudain s’effrite comme un stuc. Confronté à la maturation qui s’opère en nous, à la majesté toujours plus évidente de l’Univers et de l’Histoire, à la pluralité légitime et respectable des voies que l’humanité a empruntées pour approcher le mystère qui l’enveloppe et la dépasse, le système solaire, si harmonieux, si ingénu, si rassurant, de nos « célestes vérités » n’apparaît plus que comme la banlieue momentanée d’une incommensurable galaxie. Et nous voilà nus, démunis, grelottant de froid, sous un firmament dont nous ne voyons ni arcs-boutants, ni abside, ni clef de voûte, au beau milieu d’une marche forcée dont le Maximus Poeta (encore lui) a magnifiquement stylisé le paysage et l’allure : Ibant obscuri sola sub nocte per umbram[1] : nous « avançons, obscurs, sous la nuit solitaire. » Comment n’entendrais-je pas toujours, à plus de quarante ans de distance, et avec le même saisissement, la clameur léonine de Nietzche, telle que je l’entendis, adolescent, au Théâtre du Quai d’Orsay, lors d’une représentation de Ainsi parlait Zarathoustra mis en scène par Jean-Louis Barrault ? « Dieu est mort ! » Et comment ne retiendrais-je pas, dans le sens de la modestie qu’impose cet indiscutable décès, l’Humilité de Dieu du Père François Varillon (1975) et l’Effacement de Dieu de Gabriel Ringlet (2013)? Mais alors, je le demande, l’institution à laquelle j’entends toujours appartenir de tout cœur au titre de ma vocation baptismale et monastique, peut-elle entendre un tel désarroi, un tel désemparement partagé aujourd’hui par tant de chrétiens, par tant d’hommes et de femmes de bonne volonté, sans me rejeter de son sein, et peut-être m’écraser, au titre de cette possession intégrale, immuable et exclusive de la vérité, dont il n’est pas tout à fait sûr qu’elle ait perdu l’instinct, dont il n’est pas tout à fait sûr que, dans son sein, certains ne caressent pas encore le rêve ? Aujourd’hui, l’institution est-elle en mesure de comprendre, d’accompagner, davantage, de bénir le désarroi – non dépourvu d’un gai savoir – de tous ceux qui, en l’espace d’une vie, de quelques années parfois seulement, se découvrent sans rien où reposer leur tête ? Est-elle capable de se convertir en institution de la Nuit ? Comme ce titre inédit serait beau, pourtant, sur son portail ! Mais se peut-il qu’il existe jamais une institution de la Nuit ?…

Beaucoup de chrétiens (en fait, la proportion doit être énorme, terrifiante) se satisfont d’une mythologie chrétienne, non pas ignorance, mais par peur, par paresse, je n’ose dire par intérêt. Beaucoup de chrétiens en restent au stade mythologique, touchant aux origines du monde et de l’homme, touchant aux origines de Jésus, touchant à la résurrection, touchant à ce que l’on appelait jadis les « fins dernières ». Ce disant, je ne voudrais pas que l’on me soupçonnât du moindre mépris pour les simples ni les tout-petits auxquels l’Évangile accorde sa préférence (Mt 11, 25) : j’en connais trop, j’en fréquente trop d’admirables dans les murs et hors les murs, et je me défendrai moi-même toujours farouchement d’être un savant ou un « intellectuel », au sens mondain que l’on donne à ces termes. Mais cette simplicité, cette petitesse évangélique, la vraie, avide d’intelligence de la foi, ne s’entretient ni de la peur, ni de la rigidité, ni de je sais quelle inertie spirituelle. Beaucoup de chrétiens, prenant leurs imaginations pour la chair de Dieu, ont confondu et confondent encore le Dieu incarné avec un Dieu anthropomorphique, projection géante des puissants qu’ils ont portés ou désirent porter sur les trônes de ce monde. L’on a fait jadis un Dieu sur le patron de l’empereur romain qui garantissait au christianisme son statut de religion d’état, plus tard on a fait un Dieu sur le modèle du monarque absolu qui se nommait, non sans quelque aplomb, le « Très-Chrétien » : l’on fait aujourd’hui un Dieu qui n’est, somme toute, que le garant suprême d’une vaste sécurité sociale aux prolongements posthumes. Des voix très autorisées ont fait observer que le monde avait cessé d’être chrétien : je ne suis pas certain (et je ne suis pas le seul) qu’il ait seulement commencé de l’être.

La foi a ses charbonniers, du moins ceux qui se proclament comme tels, par peur inavouée de cesser de l’être, ou de ne l’être déjà plus tout à fait. Nous n’entendons pas manquer de respect ni de considération fraternelle à leur égard, mais nous leur demandons de bien vouloir se représenter qu’on puisse ne pas être, ne plus être aujourd’hui charbonnier, et de considérer à leur tour fraternellement la légitimité d’une posture croyante différente de la leur. Abstraction faite de toute catégorisation d’ordre intellectuel ou social (bien trop mondaines pour entrer en ligne de compte en ces matières si délicates), les « vases » qui reçoivent la parole de la foi ne sont pas tous, qu’on le veuille ou non, de la même fabrique : chacun la reçoit selon sa culture humaine et spirituelle, selon sa capacité[2], de sorte que les pots qui s’estiment fièrement de fer ne sauraient bousculer inconsidérément ceux qui, plus inquiets, plus accessibles à la grande énigme de l’existence, se sentent plutôt d’argile. Nous demandons simplement, face à nos frères, la permission, la grâce d’être des hommes qui doutent (il peut se rencontrer tellement d’intolérance chez les installés, les peureux, les faux simples !). Beaucoup vivent dans la somnolence des certitudes sommaires et confortablement soustraites à toute mise en question : nous, qui sommes entrés dans une agonie où passent notre noblesse d’homme et notre secrète joie, nous leur disons, sur le point de nous lever pour aller à notre destin : Désormais vous pouvez dormir et vous reposer : voici toute proche l’heure… (Mt 26, 45). Nous composons gentiment, poliment, cordialement, avec l’usage et le paysage officiels : comme Pierre et Jésus nous nous acquittons du didrachme (Mt 17, 24-27), comme Paul nous satisfaisons aux rituels de purification (Ac 21, 23-26), mais, en notre for interne, nous sommes rendus plus loin, de plus en plus loin, presque à l’étranger. Nos paroles, notre lucidité, notre énergie dérangent les forces d’inerties (les plus totalitaires qui soient au monde) : mais quoi ! faut-il nous excuser d’être des vivants ? Car il nous incombe à nous, les vivants, de préserver aujourd’hui la foi – la foi nocturne et nue – non des hérésies, mais d’une triple réduction : de sa réduction à un discours mythologique, si rassurant soit-il ; de sa réduction à un discours moralisateur, si édifiant soit-il ; de sa réduction à un discours humanitaire, si généreux soit-il. Les trois péchés-mignons, en somme, du discours ecclésiastique. À la phraséologie intempérante de « l’amour », ressassée partout ad nauseam sur les lèvres ecclésiastiques et servant de cache-misère à une lamentable jachère intellectuelle, nous préférerons des arêtes plus vives, des inquiétudes plus fécondes et des aridités plus ardentes. Attendu que la foi véritable met à vif et à vide, le service ecclésial de la parole devrait consister à désigner, à attiser notre béance existentielle plutôt qu’à la combler avec un décor, voire des bibelots, qui humilient son inaliénable grandeur.

L’épreuve du désenchantement, donc, nous a ôté un premier ciel où se mêlait trop de notre artifice. Elle a aussi dérobé le sol sous nos pas, de sorte que, avec ce qui nous reste, il va nous falloir retrouver un nouvel équilibre. Non pas reconstituer un système de fortune, mais embrasser, enfin, une complète précarité. Paradoxe : il va nous falloir, hors sol, sans sol sous nos pas, devenir et demeurer solides. Nous n’avons pas de propriété foncière : comme se l’était entendu dire le premier homme – le premier marcheur – de l’histoire, la Terre est foncièrement Promesse : Va vers le pays que Je te montrerai (Gn 12, 1). Notre condition métaphysique se découvre donc comme une fondamentale pauvreté. Et comme le désenchantement nous a dépaysés d’un ciel et d’une terre trop faciles, il nous a aussi, par définition, soustrait un chant trop étourdi. Et comme il va nous falloir trouver un autre équilibre dans le vertige, il va nous falloir, non pas retrouver un chant identique, mais trouver pour de bon le chant nouveau. Car le chant nouveau ne monte peut-être que sur les ruines laissées par le désenchantement : j’ai toujours été frappé par le fait que, dans l’ordre canonique de notre Bible, le Cantique des cantiques succédait immédiatement à l’Ecclésiaste, le livre du chant printanier à la litanie du désenchantement qui devait trouver lui aussi sa place (comme l’Écriture est bien faite !) parmi les Livres inspirés, parmi les âges inspirés de notre vie. Dépouillés de toute possession, de toute position mondaine, il ne nous reste plus qu’à vivre, pour parler comme Patrice de La Tour du Pin, « reclus en Poésie ». Il ne nous reste plus qu’à vivre poétiquement au monde, ce qui n’a rien à voir avec la mièvrerie, ni l’utopie, ni la désertion. Vivre poétiquement au monde, c’est-à-dire consentir à des épousailles avec le réel, dans l’attention, la gratitude, la frugalité, la véhémence, la liberté, en posant des mots et des actes qui laissent transpirer l’indicible, en venant constamment dans l’Ouvert, selon le conseil amical de Hölderlin[3]. La Poésie nous demeure comme la souveraine exactitude (la seule, sans doute, dont nous soyons capables), l’être poétiquement au monde comme l’être au monde le plus exact, le plus modeste et le plus empreint de gravité. La célébration poétique du monde et du mystère qui le sature[4] est inaccessible à l’erreur, à l’outrecuidance et à la caducité : loin d’incarcérer le mystère, comme le fait trop souvent le langage à prétention explicative, elle l’instaure et l’émancipe.

Mais qu’allons-nous faire, dans ces conditions, du grand Récit chrétien (Ancien et Nouveau Testament) qui a bercé notre enfance, qui a façonné notre civilisation la plus intime, et que ne cesse de nous raconter en basse continue, de saison en saison, de jour en jour, cette « sainte liturgie » que nous devrions envisager et travailler désormais, non comme un supermarché cultuel (avec toutes les vulgarités concomitantes), mais comme une extraordinaire poétique de la foi, sous diverses formes symphoniques de langage ? Ce grand Récit, donc, il nous faut le détacher, non de la tradition spirituelle authentique qui lui fait un inestimable écrin, mais des discours ecclésiastiques qui nous le rendent inaudible, inaccessible, comme ferait un brouillage, car ce qui se prétend médiation n’est trop souvent qu’obstacle et repoussoir. Oui, il faut laver le Livre à la potasse, ou plutôt nous laver nous-mêmes de tout ce bavardage impertinent, nous défaire de tous les plis, de tous les prismes ecclésiastiques qui faussent dès le principe notre lecture, afin de rencontrer, pour la première fois peut-être, l’inouï de la Parole. Et puis que va-t-il advenir de l’édifice dogmatique dont nous avons pressenti, non sans effroi, la vétusté, et dont les décombres nous embarrassent ? Si nous ne voulons pas qu’on les visite, à l’avenir, comme de simples ruines, il va falloir que nous considérions les « dogmes » (ce nom nous fait trembler encore lorsque nous y touchons) non comme des boîtes contraignantes de la vérité catholique, mais plutôt, eu égard à l’obsolescence de bien des concepts qu’ils ont mis à contribution, comme des porches ouvrant sur des puits profonds (Jn 4, 11), des pâturages plantureux (Jn 10, 9), des espaces théologiques à inventorier sans cesse à nouveaux frais. Les articles du Credo ne sont pas, si j’ose dire, des morceaux de Dieu intouchables sous peine de mort, mais des propositions[5] spacieuses, désignant vaille que vaille, à travers des termes humains nécessairement provisoires, des réalités d’ordre eschatologique : non pas derrière nous comme acquises, définies, possédées, mais devant nous comme motrices, attractives et infinies[6]. « Je crois en Dieu », en somme, mais le Credo n’est pas Dieu.

De tout cela, nous pouvons tirer les conséquences relatives à la structure, non pas hiérarchique, mais ministérielle de l’Église, puisque aussi bien, si elle se réclame de l’Évangile (Lc 22, 24-27 ; Jn 13, 4-15), l’Église ne peut avoir de structure que ministérielle. Cette structure authentiquement ministérielle, dont on aspire à ce qu’elle se substitue enfin au modèle suscité par la « fabrique du sacré » dont j’ai parlé dans ma dernière lettre, émanera presque naturellement d’une prise en considération réaliste de la configuration actuelle du peuple chrétien, d’une écoute « virginale » de la Parole et de la nécessité d’une retraduction intégrale de ce qui arrive au monde avec Jésus-Christ, de ce qui est donné, proposé au monde, en Jésus-Christ. Aussi, plutôt que d’un Magistère de l’Église (rendu tellement problématique par la révélation, non de Dieu, mais des égouts et des mauvais lieux de l’institution), on parlera d’un ministère de l’Église, c’est-à-dire d’un service de la proposition chrétienne faite au monde. Autant de choses que le pape François a profondément comprises et qu’il met courageusement en œuvre.

Il leur dit : « Quels sont donc ces propos que vous échangiez en marchant ? » Et ils s’arrêtèrent, le visage sombre (…) « Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait délivrer Israël… » (Lc 24, 17-21). N’est-ce pas un désenchantement qui s’exprime sur les lèvres des deux pèlerins d’Emmaüs ? Eh bien, ce qui survit – Celui qui survit au désenchantement, à notre désenchantement, c’est le Ressuscité[7], chef de notre foi, qui la mène à la perfection (He 12, 2). Non pas le « dogme » de la résurrection dont on revendiquerait la propriété, mais le Ressuscité, le Vivant lui-même. Car seul le Vivant peut survivre à ce qui est mort. Et non seulement à ce qui est mort, mais aux vivants eux-mêmes, parce qu’il est le Sur-vivant. Le Vivant vit dans son Église comme Mystère, il survit à son Église comme institution. Le Ressuscité ne se rencontre pas de manière abstraite ni idéologique, mais sous le régime de l’amitié, à travers une amitié qu’il instaure lui-même – Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis (Jn 15, 15) – et qui nous fait mystérieusement rejoindre son humanité concrète, individuelle, historique, assumée dans la gloire (1 Tm 3, 16) du Père. D’autant plus ombrageuses qu’elles sont plus persuadées de leur inaltérabilité, pourtant démentie par les intempéries de l’histoire et la marche de l’esprit humain, les forteresses dogmatiques sont pour les esclaves qui ont peur (Rm 8, 15), peur d’eux-mêmes comme de ceux du dehors. Le Vivant, lui, imprévisible et insaisissable, ne se manifeste qu’aux amis. Le « Compagnon blanc », pour revenir à lui, n’est accessible qu’aux amis, le « blanc » pouvant d’ailleurs être rempli de façon passagère et discrète par tel ou tel compagnon humain qui, sans prendre sa place, devient, le temps d’une étape partagée, « sacrement » de sa Présence. Car s’il se révèle dans l’amitié, le Ressuscité se révèle aussi dans la marche : de tout ce qui s’installe il s’absente, et comme le chant accompagnait la marche, il cesse sitôt que l’on s’arrête de marcher. Avec la marche et l’amitié la conversation fait bon ménage, et c’est au milieu d’elle, aussi, que le Ressuscité se produit. Une conversation dont il est lui-même la matière avant que d’en être l’interlocuteur et le protagoniste : Quels sont donc ces propos que vous échangiez en marchant ?…Revenons un instant sur nos pas : Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous ?… (Lc 24, 32) N’est-ce pas la présence du Ressuscité dont nous avons fait l’expérience au milieu de la conversation presque infinie à laquelle ces « Lettres », exactement contemporaines du Temps pascal, ont donné et vont continuer de donner matière ? Ces « Lettres » dont la trouvaille poétique, c’est-à-dire active, m’a été tout simplement donnée, sans que je l’eusse prévu le moins du monde.

Mais, remarquons-le bien – et il faut nous le redire, et il faut nous y faire, contre les tentations de la mythologie –, le Ressuscité ne supprime pas la Nuit. Le souper d’Emmaüs, dans la pénombre, sera suivi d’une nuit complète, et de bien d’autres nuits encore. La Nuit a seulement changé de signe : O vere beata Nox, « Ô Nuit vraiment bienheureuse ! », comme il se chante à l’orée de la Vigile pascale. Non, heureusement, le Ressuscité n’annule pas la Nuit, pas plus qu’il ne nous en dispense : il l’habite, il la partage avec nous, alors même qu’elle se charge des plus épaisses ténèbres. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? (Mt 27, 46). Cette Nuit, notre grande nuit commune, contemporaine, l’Ami l’ajoure de sa Présence et de son Absence, celle-ci et celle-là demeurant mystérieusement simultanées. Leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent, mais il avait disparu à leurs regards (Lc 24, 31). Il se fait tard et déjà le jour baisse, avait-il été dit un peu auparavant : le crépuscule a aujourd’hui ses chantres et ses pleureurs mélancoliques, je le sais, mais pleurer sur le crépuscule ne suffit pas, surtout lorsqu’il se mêle beaucoup d’idoles et de dieux désuets à ce que l’on regrette : il faut affronter, il faut passer la Nuit. Il faut y travailler aussi – per totam noctem laborantes (Lc 5, 5) – même sans rien prendre.

Je dédie particulièrement ce texte, quasi testamentaire (dans le sens de la vie), non à des « gnostiques », non à une élite, mais à tous mes frères et sœurs en Église, en marge de l’Église ou en dehors d’elle ; à tous mes « coreligionnaires » : ceux qui se sont déjà manifestés, et ceux qui vont se déclarer encore à l’avenir. La Sagesse aurait-elle été reconnue par ses enfants (Lc 7, 35) ? En lançant ce texte et ceux qui l’ont précédé, comme de fragiles et audacieux esquifs, sur un océan d’humanité que je devine, je ne quête ni admiration, ni célébrité, ni cet engouement qui s’attache aux pas des prédicateurs complaisants : les régions du cœur que j’espère atteindre ont trop de délicatesse, celles de la foi trop de gravité. Seule une nécessité intérieure m’a poussé à écrire en ces temps décisifs, et je ne désire faire œuvre de rien sinon d’honnêteté, habité que je suis par la certitude qu’il n’est de possibilité, désormais, que pour une foi modeste. D’aucuns, entendant parler d’une « compagnie » du « Compagnon blanc », et peu coutumiers, sans doute, des espaces où se meut le langage poétique, se sont inquiétés de ce j’eusse le dessein de fonder quelque phalanstère ou quelque secte. Qu’ils se rassurent : pressé de m’effacer, mais non pas indifférent aux suites de mes semailles, je les renvoie au seul « Compagnon blanc » et à sa seule Compagnie qui est l’Église comme Mystère ; Mystère dans lequel nous tâchons de rentrer avec notre humanité, notre bonhommie, notre hommerie aussi parfois, en un mot, comme institution. La liberté de parole dont j’ai usée (parole non magistrale, mais latérale, comme il en est parfois besoin)[8], ne s’alarme pas des inévitables délations que la peur suscite : je n’ai nulle place à gagner, et je n’en ai pas davantage à perdre.

En écoutant, les larmes aux yeux comme toujours, le Credo de l’immense Messe en Si mineur de Jean-Sébastien Bach, je balbutie : Et in Spiritum Sanctum. « Je crois au Saint-Esprit ». Non pas à un troisième « marmouset » assis sur un trône, comme notre Calvin se plaisait à moquer les représentations rudimentaires de la Sainte Trinité, non pas à un « Invertébré gazeux », comme parlait le regretté Père André Manaranche, victime du Covid, mais à la respiration filiale de l’homme Jésus vers le Père, mise à la disposition de nos propres poitrines (Rm 8, 15-17 ; Ga 4, 6), mais à son dernier souffle à nous laissé (Mt 27, 50 ; Jn 20, 22) comme semence dans ce monde. Reple cordis intima …

[9] Oh, comme j’aimerais pour moi-même, pour nous tous, une Pentecôte qui ne fût ni d’excitation charismatique (qu’on me pardonne…), ni de triomphalisme ringard (qu’on me pardonne encore…) ! Une Pentecôte intime, recueillie, modeste, à l’aune d’une foi modeste. Aussi est-ce dans le recueillement d’un clair-obscur avoué et partagé que, perpétuel novice de la foi, j’articule cette prière : Emitte lucis tuae radium. « Envoie un rayon » dans ma boutique obscure pour que, de l’étoffe même de mes nuits, je confectionne de la clarté, pour qu’en prenant sur mes nuits je fasse à l’usage de mes frères un peu du jour à venir.

____________

[1] Virgile, Énéide, VI, 268.

[2] C’est ici qu’il y a lieu de se souvenir de l’adage scolastique : Omne quod recipitur ad modum recipientis recipitur, autrement dit : « Tout ce qui est reçu est reçu selon les capacités de celui qui reçoit. »

[3] Hölderlin, Élégies, La Promenade à la campagne, à Landauer.

[4] Je dis bien le mystère qui sature ce monde-ci. Car, à proprement parler, il n’y a pas d’arrière-monde (explicatif de ce monde-ci). Ce monde-ci est bien assez grand. Il est bien assez grand pour être un monde, à lui tout seul. Ce monde-ci suffit à cette espèce de dévotion humble et silencieuse qu’est déjà notre simple être-au-monde : car n’est-ce pas déjà une « religion », et une religion suffisante, que de recevoir ce monde, de l’habiter et de le construire ? Qui me voit, voit le Père, dit Jésus (Jn 14, 9). Mais le Père n’est pas un arrière-monde. Il est le Père, et cela nous suffit (Jn 14, 8). Il est un Autre. Il est temps d’en finir avec le Dieu des causes, de liquider la compromission du Dieu de Jésus-Christ avec le Dieu des causes. Dieu n’est pas en cause et, Dieu merci, par conséquent, l’on ne peut l’accuser de rien, surtout pas du mal qui est au monde. Le Dieu des causes est bel et bien mort : le seul Dieu véritable est le Dieu de la Vie, car la Vie seule, comme Phénomène, est irréfutable et digne d’ « adoration ».

[5] « propositions » au double sens d’énoncés et d’éléments de sens et de vie mis à la disponibilité de tous, de tout le monde.

[6] Simone Weil écrivait au Père Couturier, en 1942 (Lettre à un religieux) : « Si on demande à plusieurs prêtres si telle chose est de foi stricte, on obtient des réponses différentes et souvent dubitatives. Cela fait une situation impossible, alors que l’édifice est tellement rigide (…) La croyance qu’un homme peut être sauvé hors de l’Église visible exige que l’on pense à nouveau tous les éléments de la foi, sous peine d’incohérence complète. Car tout l’édifice est construit autour de l’affirmation contraire, que presque personne aujourd’hui n’oserait soutenir. On n’a pas encore voulu reconnaître la nécessité de cette révision. On s’en tire par des artifices misérables. On masque les dislocations avec des ersatz de soudures, des fautes de logique criantes. Si l’Église ne reconnaît pas bientôt cette nécessité, il est à craindre qu’elle ne puisse pas accomplir sa mission (…) Les dogmes de la foi ne sont pas des choses à affirmer. Ce sont des choses à regarder à une certaine distance, avec attention, respect et amour. »

[7] Le Ressuscité, c’est-à-dire non le sujet d’une réanimation corporelle, évidemment inadmissible, mais Jésus, fait Seigneur et Christ (Ac 2, 36) dans l’Événement pascal ; Jésus, qui, comme grain tombé en terre, n’est plus seul (Jn 12, 24), mais dont nous sommes les « relevailles » ; Jésus, dont la vitalité de la proposition chrétienne faite au monde garantit la présence ; Jésus, l’Avoué d’une Tendresse infinie, première, qu’il appelle le « Père » et notre « Père » (Jn 20, 17).

[8] Il ne s’agit pas d’exiger quoi que ce soit de l’Église, mais plutôt, du dedans même de l’Église, de travailler à sa beauté, à sa vie, à sa jeunesse : l’on ne transforme bien que ce que l’on aime.

[9] « Remplis l’intime du cœur de tes fidèles… » (Séquence Veni Sancte Spiritus de la messe de la Pentecôte).

 

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Cinq lamentations en temps de crise

Dans l’Écriture, le livre des Lamentations de Jérémie, attribué au prophète et écrit vers 587 av. J.-C., exprime la souffrance du peuple qui a été causée par la destruction du Temple. Ce livre ne révèle pas seulement les sentiments religieux de cette destruction, mais révèle aussi les conséquences de cette même destruction, à savoir la solitude, la faim, les souffrances des femmes, des enfants et des personnes âgées…

P. Orlando ESCOBAR, CM

Cinq lamentations en temps de crise

P. Orlando ESCOBAR, CM
P. Orlando ESCOBAR, CM

Cuba

Dans l’Écriture, le livre des Lamentations de Jérémie, attribué au prophète et écrit vers 587 av. J.-C., exprime la souffrance du peuple qui a été causée par la destruction du Temple. Ce livre ne révèle pas seulement les sentiments religieux de cette destruction, mais révèle aussi les conséquences de cette même destruction, à savoir la solitude, la faim, les souffrances des femmes, des enfants et des personnes âgées… Et il est fait référence à la chute de la capitale, Jérusalem : « La voilà donc assise, solitaire, la ville si populeuse, semblable à une veuve, la reine des nations, souveraine des peuples, devenue esclave ! » (Lamentations de Jérémie 1, 1).

En regardant des photos des effets de la pandémie mondiale sur nos grandes villes (rues vides, pas de circulation automobile ni les habituels “embouteillages”, pas de bruit des gens ou des marchés, pas de musique ou de spectacles de rue, pas de mouvement effréné et précipité), j’ai pensé à plusieurs reprises à ces lamentations de l’Ancien Testament, écrites il y a plus de vingt-cinq siècles… J’ai réfléchi à la pertinence de leur message, d’autant plus que ces mots sont destinés à nous parler et à susciter une réponse..

Le prophète voyait la désolation et la lamentation ainsi que la souffrance et la douleur du peuple, il voyait que tout cela provenait du péché collectif du peuple : « ses fautes sans nombre » (1, 5) ; « [Jérusalem] elle est descendue au plus bas » (1, 9) ; « regardez et voyez s’il est une douleur pareille à la douleur que j’endure, celle dont le Seigneur m’afflige » (1, 12) ; « Le Seigneur, lui, est juste car je suis rebelle à sa parole » (1, 18) ; « mon cœur en moi se retourne car j’ai persisté dans ma rébellion » (1, 20). Il est naturel pour un homme religieux comme Jérémie de s’engager dans une lecture théologique et spirituelle de l’expérience des gens qui sont exilés, puis d’exprimer cette expérience sous forme de lamentations pour la douleur et la souffrance endurées.

Il ne serait pas approprié de dire que tout ce qui se passe dans le monde aujourd’hui est le résultat du péché, mais la crise que nous traversons devrait nous faire réfléchir sur ce qui se passe sur notre planète, sur l’humanité, sur nos systèmes économiques et de santé. Le pape François a très bien exprimé ce sentiment lors de sa bénédiction extraordinaire Orbi et Urbi du vendredi 27 mars 2020 :


« La tempête démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. Elle nous démontre comment nous avons laissé endormi et abandonné ce qui alimente, soutient et donne force à notre vie ainsi qu’à notre communauté. La tempête révèle toutes les intentions d’“emballer” et d’oublier ce qui a nourri l’âme de nos peuples, toutes ces tentatives d’anesthésier avec des habitudes apparemment “salvatrices”, incapables de faire appel à nos racines et d’évoquer la mémoire de nos anciens, en nous privant ainsi de l’immunité nécessaire pour affronter l’adversité.

(http://www.vatican.va/content/francesco/fr/homilies/2020/documents/papa-francesco_20200327_omelia-epidemia.html)

Le prophète fait référence à cinq lamentations. Lisons ces lamentations lentement afin que les mots puissent parler au cœur et y trouver une réponse… Chaque mot qui nous est adressé attend une réponse – et le silence est l’une de ces réponses. Dans les cinq réflexions qui suivent, je voudrais dire quelque chose sur les réalités qui y sont exprimées : 1) la désolation, 2) la faim, 3) l’espérance, 4) l’effondrement de la ville, 5) la souffrance des personnes âgées. J’espère que notre lecture et notre réflexion sur ces lamentations nous amèneront, comme le prophète, à prier – la lamentation, les larmes et les souffrances sont des formes authentiques de prière – et donc, à approfondir notre espérance et notre confiance. Peut-être que l’espérance et la confiance sont nos meilleures réponses à ces mots, à ces lamentations et pour affronter cette période difficile pour l’humanité. En effet, l’espérance et la confiance sont nécessaires pour nous maintenir actifs chez nous, actifs dans la prière, luttant et attendant…

Première Lamentation (chapitre 1) : la désolation

La première lamentation du prophète est la désolation :


« La voilà donc assise, solitaire, la ville si populeuse, semblable à une veuve, la reine des nations, souveraine des peuples, devenue esclave ! Elle pleure, elle pleure dans la nuit, les larmes couvrent ses joues : personne pour la consoler parmi ceux qui l’aimaient ; ils l’ont trompée, tous ses amis, devenus ses ennemis », (1, 1-2).
« Elle est déportée, Juda, misérable, durement asservie ; assise au milieu des nations, elle ne trouve pas de repos », (1, 3).
« Les routes de Sion sont en deuil, car personne ne vient à ses fêtes : toutes ses portes sont à l’abandon », (1, 4).
« Ses adversaires la dominent », (1, 5).
« De la fille de Sion toute splendeur s’est retirée », (1, 6).
« Tous ceux qui la glorifiaient la méprisent voyant sa nudité ; elle aussi gémit et se détourne », (1, 8).
« Le Seigneur me livre à l’abandon, malade à longueur de jour », (1, 13).
« Le Seigneur me livre à des mains qui m’empêchent de me relever », (1, 14).
« Il est loin de moi, le consolateur qui me rendrait la vie, (1, 16).

La pandémie a laissé nos cités, nos villes abandonnées… Même des animaux que nous n’avions pas vus depuis longtemps sont sortis de la forêt. En quelques jours, les plans de l’humanité ont été modifiés. Les frontières ont été fermées, les pays et les continents se retrouvèrent enfermés. J’admets que la première fois que j’ai entendu parler du nord de l’Italie s’isoler du sud afin d’empêcher la propagation de la pandémie, j’ai pensé que ce n’était pas seulement inutile, mais aussi que cela était exagéré et impossible. J’ai rapidement appris qu’il n’y avait pas d’autre moyen d’empêcher la propagation de ce virus. Puis les États-Unis ont fermé leurs frontières à la plupart des vols transatlantiques et de nombreux pays ont fermé non seulement leurs frontières extérieures mais aussi leurs frontières intérieures, interdisant les voyages d’une ville à l’autre. Bon nombre de ces restrictions sont toujours en place et on ne sait pas quand elles seront levées.

En cette période de mondialisation, le monde n’est pas habitué aux limitations et aux restrictions drastiques qui ont été imposées aux voyages, aux affaires et au tourisme. Pourtant, en quelques heures, sans aucune préparation, nous avons été forcés de nous concentrer sur une réalité unique : comment contrôler la propagation d’un virus. Il y a quelques mois, je me préparais à prêcher une retraite, d’autres préparaient les célébrations de la Semaine Sainte et d’autres encore étudiaient les possibilités d’emploi après l’obtention de leur diplôme. Toute la famille, le maire, le gouverneur de Cuba et l’institution se sont engagés dans la planification pour les mois à venir… Et ensuite, tous ces plans ont été mis en attente.

Nous apprenons à nouveau des choses comme passer du temps ensemble et valoriser les petites choses (des choses qui étaient auparavant inaperçues). Nous en sommes venus à comprendre que les plans peuvent changer d’un jour à l’autre (les gens sont dans l’impossibilité de se réunir pour enterrer leurs proches et ne peuvent pas participer aux sacrements). Cela nous a obligés à être créatifs en proclamant la Parole. Comme cela s’est produit dans d’autres luttes passées, l’humanité réussira ce test. Manuel Castells (éminent sociologue et Ministre des Universités d’Espagne), dans un récent article de La Vanguardia du 21 mars, intitulé « Tiempo de virus » [Au temps du virus], écrit ceci en conclusion :

« Nous sortirons de cette période de pandémie, oui mais nous ne sortirons pas comme nous y sommes entrés. Il se peut que nous devions traverser une longue période de changement dans le modèle de consommation. Mais je pourrais aussi être régénéré en retrouvant le simple plaisir de vivre, ancré dans nos familles, nos amitiés et nos amours. Au-delà de l’irritation normale qui résulte d’une longue période d’enfermement, nous réalisons que ce sont ces sentiments et notre soutien mutuel qui nous auront soutenus. Peut-être réapprendrons-nous la valeur de la vie, et cela nous permettra d’éviter les autres catastrophes qui nous attendent si nous continuons dans notre course destructrice et prétentieuse vers l’avenir dont on ne sait quoi ni pourquoi. »

Deuxième lamentation (chapitre 2) : la faim

« Mes yeux sont usés par les larmes, mes entrailles frémissent ; je vomis par terre ma bile face au malheur de la fille de mon peuple, alors que défaillent petits enfants et nourrissons sur les places de la cité. À leur mère ils demandent : « Où sont le froment et le vin ? » alors qu’ils défaillent comme des blessés sur les places de la ville et qu’ils rendent l’âme sur le sein de leur mère. », (2, 11-12).

« Lève-toi ! Pousse un cri dans la nuit au début de chaque veille ; déverse ton cœur comme l’eau devant la face du Seigneur ; élève les mains vers lui pour la vie de tes petits enfants qui défaillent de faim à tous les coins de rue. », (2, 19).

La désolation de la ville cède la place à quelque chose de plus horrible et insupportable : la faim. Des enfants pleurent pour avoir de la nourriture et pour rester vivants. Maintenant, la préoccupation de beaucoup n’est pas la propagation du virus mais plutôt la survie. Les quarantaines qui ont été mises en place pour préserver la santé publique ont laissé beaucoup de gens au chômage et n’ont pas permis à beaucoup d’autres personnes de quitter leur foyer pour obtenir des biens de première nécessité. Le drame de la pandémie a révélé le sens et l’importance du travail informel de millions d’hommes et de femmes qui dépendent de ce labeur pour fournir à leur famille leur pain quotidien.

Les gouvernements du monde entier, où la pandémie a fait sentir sa présence, ont du mal à revenir le plus tôt possible à une situation “normale”. Ils veulent revenir à la productivité d’avant et restaurer un sentiment de bien-être social, de confiance et de stabilité politique qui permettent la production de biens destinés à la consommation intérieure, à l’exportation et au respect des accords commerciaux. Nous avons bien vu comment l’accumulation de pétrole qui n’a pas été consommé a fait chuter son prix à des niveaux historiques jamais atteints et a paralysé les économies qui en dépendent.

Alors que plusieurs pays ont annulé l’exportation de ventilateurs, de respirateurs et de matériels pour les tests de laboratoire, d’autres ont fait preuve de créativité dans le développement de solutions à un prix beaucoup plus bas leur permettant de satisfaire leurs besoins internes. Cela a permis à ces pays d’éviter l’effondrement de leurs systèmes de santé tout en poussant les essais de nouveaux équipements et l’accélération des processus qui, dans des circonstances normales, prendraient des années. La pandémie a non seulement donné naissance à la créativité mais aussi à la solidarité : les entreprises ont modifié leurs objectifs afin de trouver des solutions pratiques aux problèmes auxquels le monde est confronté.

Notre principale préoccupation est la vie en protégeant la santé des hommes et des femmes. La faim, cependant, peut commencer à semer le chaos parce qu’il est presque impossible pour une économie, même les économies les plus développées, de maintenir de longues périodes improductives. Nous sommes confrontés à un dilemme parce qu’à un moment donné il pourrait devenir nécessaire de retourner au travail pour vivre… Et ce faisant nous courons le risque de rechuter. Sinon, comme l’a dit le professeur et psychiatre León Cohen dans une interview, nous nous plaçons au bord du chaos social :

« Quelle est votre plus grande peur ? La pauvreté post-pandémique ? Il y aura beaucoup de gens qui n’auront pas d’argent pour se nourrir. Par conséquent, tous ceux qui survivent à cette pandémie doivent répondre de façon visible et concrète aux cris de la population. Sinon, nous sommes à un pas de ce qui se passe dans le sud de l’Italie, le chaos social… Sauf que cette fois le chaos sera pire parce qu’il sera motivé par la faim. »

Troisième lamentation (chapitre 3) : l’espérance

À proprement parler, l’espérance n’est pas une lamentation. Néanmoins, dans le chapitre central des Lamentations de Jérémie, nous trouvons une discussion sur la prière, la confiance et l’espérance. Les prophètes ne voient pas tout comme une lamentation et, par conséquent, ils considèrent toute réalité comme une raison de dénoncer. Les prophètes d’Israël ont joué un rôle de premier plan dans la vie des gens, en particulier pendant les périodes de procès. Ils ont instillé l’espérance dans le peuple, l’espérance qui a maintenu leur désir de rentrer chez eux vivants (aucun mal ne peut durer cent ans).

Le prophète déclare :

« Rappelle-toi ma misère et mon errance, l’absinthe et le poison. Elle se rappelle, mon âme, elle se rappelle ; en moi, elle défaille. », (3, 19-20).
Néanmoins, Jérémie se souvient d’une autre réalité qui lui donne l’espérance :

« Grâce à l’amour du Seigneur, nous ne sommes pas anéantis ; ses tendresses ne s’épuisent pas ; elles se renouvellent chaque matin, – oui, ta fidélité surabonde. Je me dis : “Le Seigneur est mon partage, c’est pourquoi j’espère en lui.” » (3, 22-24).

Bien que la peine a été profonde, l’espérance se lève de l’abîme comme un bouclier et une forteresse… Quelque chose de similaire à la résurrection à partir de la poussière.

Tout au long de cette pandémie, nous avons aussi entendu les voix de l’espérance… En commençant par les paroles que le Pape nous a communiquées au milieu de la tristesse. La chancelière allemande Angela Merkel, qui a joué un rôle de chef de file dans cette situation sans précédent, a déclaré le 18 mars, lors de son exceptionnelle allocution télévisée :

« Je crois fermement que nous réussirons dans cette tâche si tous les citoyens la considèrent vraiment comme leur tâche. Laissez-moi vous dire : c’est sérieux. Prenez-le au sérieux aussi… Même si nous n’avons jamais rien vécu de tel, nous devons démontrer que nous agissons avec affectivité et de façon raisonnable et ainsi, nous sauverons des vies. Cela dépend de chaque individu… Il n’y a aucune exception… Cela dépend de nous tous ! »

En ces temps difficiles, nous avons besoin de cette espérance – un espérance responsable. Cette espérance est placée dans l’humanité et par conséquent nous pourrions tous être meilleurs à la suite de ce que nous avons vécu. D’autres disent que nous oublierons bientôt la pandémie et retournerons à nos vieilles habitudes. Néanmoins, notre espérance d’une humanité meilleure est enracinée non seulement dans la capacité des hommes et des femmes mais aussi dans la confiance que nous plaçons en Dieu qui, dans sa providence, guide le monde :

« Car le Seigneur ne rejette pas pour toujours ; s’il afflige, il fera miséricorde selon l’abondance de sa grâce ; ce n’est pas de bon cœur qu’il humilie, qu’il afflige les enfants des hommes », (3, 31-33).

Ce n’est pas la première fois que le monde connaît une pandémie. Dieu ne nous a pas infligé ce virus, mais nous espérons que Dieu nous donnera la force de traverser cette période difficile.

Nous pouvons aussi profiter de cette situation pour nous convertir. Ce n’est pas une simple coïncidence si cette pandémie a explosé devant nous pendant le temps du Carême et nous a privés de célébrer la Semaine Sainte en tant que communauté. Cela ne doit cependant pas être considéré comme un obstacle à la prière ni comme un obstacle à la conversion et à un nouveau départ. En effet, au milieu de ses lamentations sur la désolation, la famine et d’autres maux, le prophète a le temps et la foi pour proclamer :

« Examinons nos chemins, scrutons-les et revenons au Seigneur ; élevons notre cœur et nos mains vers Dieu qui est au ciel », (3, 40-41).
C’est une période de crise mais c’est aussi une période d’espérance, de réflexion et de prière. Nous sortirons de cette situation comme des meilleures personnes si, avec notre lamentation, nous entrons dans les profondeurs de notre cœur, nous ouvrons aux autres et faisons monter nos prières à Dieu, en espérant fermement dans sa miséricorde et dans son grand amour… « Ses tendresses ne s’épuisent pas ; elles se renouvellent chaque matin », (3, 22-23).

Quatrième lamentation (chapitre 4) : l’effondrement de la ville

Les prophètes d’Israël ne sont pas des politiciens mais se livrent à des activités politiques parce qu’ils vivent dans une théocratie où les fonctions sacerdotales et prophétiques sont liées aux fonctions du roi. Les rois s’appuyaient sur les prophètes non seulement pour l’onction, mais ils consultaient aussi les prophètes en ce qui concerne les oracles et demandaient leur intercession auprès de Dieu. Les prophètes, à de multiples occasions, ont été victimes des mauvais actes des dirigeants (ils ont été persécutés, emprisonnés et même tués).

Les Lamentations de Jérémie ne font pas exception. L’exil babylonien (587 avant JC) a eu de grandes répercussions politiques parce que le Temple a été détruit et que l’identité religieuse et morale du peuple s’en est trouvée brouillée. Néanmoins, il y avait un petit groupe de personnes, le « petit reste », qui demeurait fidèle aux promesses divines, aux pratiques religieuses et aux principes moraux qui étaient résumés dans le Décalogue. L’identité nationale et politique du peuple est liée à son identité religieuse. Les répercussions de l’exil étaient nécessairement politiques et c’est pourquoi le rôle des prophètes est d’une grande importance et d’une grande portée.

« La faute de la fille de mon peuple a dépassé le péché de Sodome qui fut anéantie en un instant sans qu’on ait porté la main contre elle. », (4, 6).
« Ils ne croyaient pas, les rois de la terre, ni aucun habitant du monde, que l’adversaire, l’ennemi, franchirait les portes de Jérusalem. », (4, 12).
« On nous a chassés et pourchassés : nous ne pouvons plus aller sur nos places. Notre fin approche, nos jours sont comptés ; notre fin est arrivée. », (4, 18).
Le prophète Jérémie jugeait la situation de désolation comme une conséquence du péché et la punition, qui arriva par surprise, était la punition de Dieu et donc cela exigeait une plus grande vigilance et une mobilité restreinte.
C’est une période de crise et les prophètes disent clairement les choses. Francisco de Roux, jésuite, philosophe et économiste, écrit :

« Nous nous croyions invincibles. Nous allions quadrupler la production mondiale au cours des trois prochaines décennies. En 2021, nous aurions eu la croissance la plus élevée jusqu’à présent au cours de ce siècle. Nous avons tué 2000 espèces par an, affichant notre brutalité. Nous avions établi comme morale que le bien est tout ce qui augmente le capital et le mal est ce qui le diminue, et les gouvernements et les armées s’occupent de l’argent mais pas du bonheur.

Il est devenu normal pour nous d’avoir les dix pour cent les plus riches du monde, y compris en Colombie, qui maintiennent 90 % de la croissance des revenus chaque année. Nous avions exclu les peuples autochtones et les Noirs en les considérants comme inférieurs. Les jeunes hommes avaient quitté les champs parce qu’ils avaient honte d’être paysans. Nous avons financé la recherche pour déplacer l’échéance de la mort au-delà de 150 ans.

Il y avait des questions embarrassantes. Pour les oblitérer, nous nous sommes convaincus que nous pouvions nous passer de la réalité. Avec Baudrillard et d’autres philosophes, nous nous sommes aliénés dans un monde “non réalisé” et avons choisi des dirigeants puissants qui ont mis la vérité de côté. Et nous avons consommé de la malbouffe, des fantasmes et des émotions que nous avons trouvés sur Netflix, YouTube, Facebook, des informations sur les célébrités et même de la pornographie en ligne, dans lesquelles nous nous sommes coincés la tête comme des autruches.

Il y avait les peuples autochtones, les jeunes et les groupes de femmes et d’hommes qui nous disaient que nous avions perdu le chemin de la réalité et du mystère. Que les conditions étaient en place pour une fraternité planétaire. Nous les avons qualifiés d’arriérés et d’ennemis du progrès. Se proclamer athée, ce qui peut être une décision intellectuelle honnête, est devenu pour beaucoup une démonstration d’autosuffisance. Homo Deus, L’homme comme Dieu, était le titre du livre de Noah Harari que nous avons dévoré.

Mais tout à coup, la réalité est arrivée. Le coronavirus nous a éloignés de l’illusion d’être des dieux. Nous sommes déroutés et humiliés en regardant le nombre réel de personnes infectées et décédées. Et nous ne savons pas quoi faire. Face à cette réalité, Harari fait maintenant référence à un esprit de solidarité qu’il n’avait jamais vu auparavant. »

(Francisco de Roux, SJ, We Believed Ourselves Invincible ; https://www.amazonteam.org/we-believed-ourselves-invincible-francisco-de-roux/ – original en espagnol : “Nos creíamos invencibles” ; https://www.semana.com/contenidos-editoriales/colombia-como-nunca-unida/articulo/la-reflexion-del-padre-francisco-de-roux-ante-el-coronavirus/659949)

À la lumière de cette chute, pas nécessairement la chute d’une capitale ancienne comme Sodome, ni la chute d’une capitale moderne comme Wuhan, Madrid ou New-York, ni la chute d’un système comme le capitalisme, mais en termes généraux, qu’apprendrons-nous sur l’avenir immédiat de l’humanité alors que cette horrible nuit touche à sa fin ?

Cinquième et dernière lamentation (chapitre 5) : la souffrance des personnes âgées

La souffrance des nourrissons et des enfants, des femmes et des veuves, des jeunes et des vieilles personnes, des prêtres et des prophètes, et même des riches, a trouvé un écho dans la lamentation du prophète :

« Ils gisent par terre dans les rues, l’adolescent et le vieillard ; mes vierges et mes jeunes gens sont tombés par l’épée. », (2, 21).
« Les anciens de la fille de Sion, assis par terre, se taisent, ils ont couvert leur tête de poussière et revêtu des toiles à sac ; elles inclinent la tête vers la terre, les vierges de Jérusalem. », (2, 10).
« Les mangeurs de mets délicats dépérissent dans les rues ; ceux qui vivaient dans le luxe se retrouvent sur le fumier. », (4, 5).
« Les anciens ne tiennent plus conseil à la porte, et les jeunes ont cessé leurs chansons. », (5, 14).

Beaucoup ont dit que le virus n’a pas respecté les classes sociales… Riches et pauvres ont été affectés, des personnes de tous âges ont été infectées, mais les personnes âgées semblent être les plus vulnérables. Les maisons de retraite ont vu un grand nombre de leurs résidents être infectés et mourir. Nous ne savons pas encore quelle sera la forme de cette pandémie dans les pays du tiers monde. Dans de nombreuses régions du monde, les personnes âgées de plus de 70 ans doivent observer un confinement plus strict parce qu’elles sont plus vulnérables. Ce fut une véritable tragédie pour les personnes âgées.

Le théologien Consuelo Vélez, lorsqu’il parle de la souffrance de l’humanité, déclare :

« En ce moment, Dieu nous accompagne tous pour que nous puissions accepter cette réalité et aller de l’avant. Dieu meurt avec chaque victime de cette pandémie et guérit tous ceux qui ont pu se rétablir. Dieu a peur avec tous ceux qui craignent d’être infectés et souffrent des conséquences qui en résultent, en particulier des conséquences économiques qui touchent les hommes et les femmes pauvres. Mais Dieu n’a-t-il pas le pouvoir de nous délivrer de manière définitive de ce mal ? Une fois de plus, cependant, nous voyons que ce règne de Dieu proclamé par Jésus n’est pas le règne de Dieu de la puissance qui change les choses par magie. Au contraire, ce Dieu s’est incarné au milieu de l’humanité et dépend donc de chaque fils et fille pour créer une nouvelle histoire. Pour aller de l’avant avec cette pandémie, nous avons besoin des efforts humains au niveau scientifique pour produire un vaccin et nous avons aussi besoin de gens généreux pour accepter cette situation et la surmonter. Dieu a créé le monde et a confié le monde à l’humanité, en faisant confiance dans la façon dont elle saura gérer et maintenir le monde selon le dessein de Dieu. » (Extrait de l’article original “Este situación nos confronta con la limitación humana, con nuestra vulnerabilidad” [Cette situation nous confronte à nos limites humaines et à notre vulnérabilité]).

Les lamentations des prophètes que nous avons évoquées dans ces pages et que nous avons tenté d’appliquer à la situation actuelle ouvrent la porte à la joie. Au moment où toutes ces lamentations étaient une réalité omniprésente, le prophète Jérémie, après avoir réfléchi à cette réalité, a écrit une lettre aux exilés et leur a communiqué un message d’espoir pour un avenir meilleur, un avenir qui commencerait après une période d’incertitude et de souffrance :

« Bâtissez des maisons et habitez-les, plantez des jardins et mangez de leurs fruits. Prenez des femmes et engendrez des fils et des filles, prenez des femmes pour vos fils ; donnez vos filles en mariage, et qu’elles enfantent des fils et des filles ; multipliez-vous là-bas, et ne diminuez pas ! Recherchez la paix en faveur de la ville où je vous ai déportés, et intercédez pour elle auprès du Seigneur, car de sa paix dépend votre paix », (Jér 29, 5-7).

« Oui, ainsi parle le Seigneur : Dès que les soixante-dix ans seront révolus pour Babylone, je vous visiterai, j’accomplirai pour vous ma parole de bonheur, en vous ramenant en ce lieu. Car moi, je connais les pensées que je forme à votre sujet – oracle du Seigneur –, pensées de paix et non de malheur, pour vous donner un avenir et une espérance. Vous m’invoquerez, vous approcherez, vous me prierez, et je vous écouterai. Vous me chercherez et vous me trouverez ; oui, recherchez-moi de tout votre cœur », (Jér 29, 10-13).

N’est-il pas incroyable que ces lamentations qui ont été écrites il y a plus de deux mille ans puissent continuer à nous parler aujourd’hui ! Cette réalité révèle que les mots peuvent en effet nous enseigner, nous exhorter et nous encourager dans toutes les situations. Nous devons simplement maintenir notre foi. Dieu guide l’histoire et, dans sa providence, Il ne nous abandonne jamais. Le Seigneur, qui a libéré son peuple de la captivité, sait ce que nous vivons aujourd’hui et Il nous emmènera par la main et nous conduira vers des havres sûrs.

Par Orlando ESCOBAR, CM
Cuba
Traduit de l’anglais
Par P. Jérôme DELSINNE, CM

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