François Régis-Clet… Un missionnaire en départ… qui a montré le chemin au jeune Jean-Gabriel Perboyre

Surprenante et inattendue a été pour nous tous cette année 2020. Quand avons-nous imaginé être confinés dans nos maisons comme si nous étions des moines de stricte observance monastique ! Nous avons dû lâcher l’accélérateur, ce que saint Vincent appelait « un zèle excessif » qui, dans certains cas, ne nous laisse le temps ni de prendre le repas ni du partage fraternel.

P. Marlio Nasayó Liévano, c.m. Province de Colombie

François Régis-Clet… Un missionnaire en départ… qui a montré le chemin au jeune Jean-Gabriel Perboyre

P. Marlio Nasayó Liévano, c.m.
P. Marlio Nasayó Liévano, c.m.

Province de Colombie

Surprenante et inattendue a été pour nous tous cette année 2020. Quand avons-nous imaginé être confinés dans nos maisons comme si nous étions des moines de stricte observance monastique ! Nous avons dû lâcher l’accélérateur, ce que saint Vincent appelait « un zèle excessif » qui, dans certains cas, ne nous laisse le temps ni de prendre le repas ni du partage fraternel. Cette accélération qui à maintes reprises nous a amenés à sauter la prière ou à la faire en toute hâte et à négliger le temps de l’oraison. Ce zèle excessif est du au fait, qu’en dehors de nos maisons, des pauvres, des malades et des paroissiens nous attendent pour des visites, l’onction des malades, les célébrations de l’eucharistie, quelques fois dans un village éloigné. Maintenant le Seigneur nous dit de mettre de côté, au moins pour un temps, ces 400 ans où nous avons été « apôtres des campagnes », des plaines, des villes et des montagnes … Pour devenir « chartreux à la maison » … Pour prier davantage, pour approfondir sa Parole et pour affermir davantage notre vocation et notre mission. Et tant mieux, car nous pouvons Lui demander : combien de temps allons-nous être ainsi, en suspens ?

Cette année, dans les éphémérides vincentiennes, nous avons trouvé au moins trois commémorations de centenaire qui ont été déplacées pour un autre moment, ou du moins nous n’avons pu les célébrer avec le faste qui a entouré le centenaire de la mort des Fondateurs ou bien, le 400ème anniversaire du début du charisme vincentien. Ces commémorations sont : le premier centenaire de la béatification de Mlle Legras (9 mai 1920), les martyrs d’Arras (13 juin 1920), et avant eux, le bicentenaire du martyre du père Clet (18 février 1820).

Précisément, nous sommes proches de la célébration liturgique de notre frère saint François-Régis Clet. Célébration que nous réalisons depuis sa canonisation le 9 juillet, avec les 120 autres martyrs qui, comme lui, ont versé leur sang pour le Christ, l’Église et les pauvres de la Chine. J’offre quelques lignes pour notre prière, notre méditation et notre réflexion dans cette célébration atypique correspondant à cette année.

Notre frère est entré dans la Congrégation de la Mission… Oui, il est entré pour la mission, formant d’abord des missionnaires vincentiens et des agents diocésains dans son pays. Mais, il a eu aussi l’audace et le courage d’accueillir la nouveauté dans un pays lointain, la Chine, avec un autre peuple, une autre culture, une autre langue et une autre religion … Il a retiré ses mains d’un bureau français pour aller les « salir » sur les plaines brûlantes de la réalité chinoise et ainsi devenir, comme l’a dit le pape François, un héraut de l’Évangile, un « hôpital de campagne » où la volonté de Dieu l’a placé.

Le Seigneur n’est-Il pas en train de nous préparer pour aller vers des nouveaux aréopages lorsque cette pandémie disparaîtra ? Si la Congrégation a été audacieuse à d’autres époques alors qu’elle était plus petite, comment pourrait-il en être autrement maintenant qu’elle est plus importante en nombre ? Le 1% de confrères que le Père Général a promis au Pape pour les missions, ne serait-il pas la graine de moutarde que le Seigneur fera pousser dans ces champs où les pauvres nous attendent de toute urgence ?

Lorsque la pandémie prendra fin et que nous cesserons d’être « chartreux chez nous » et que nous redeviendrons des « apôtres sur le terrain », nous repartirons sur les chemins du monde avec le zèle d’avant, avec une vigueur missionnaire renouvelée, avec un cœur plein du Seigneur et avec notre « sac-à-dos missionnaire » qui, comme celui de Clet, portera : l’Écriture Sainte, le bréviaire, les Règles Communes, les Constitutions, la croix des vœux, le  chapelet,… Mais nous, contrairement à lui, porterons de nouveaux instruments pour transmettre l’Évangile, qui ne seront plus la bouteille d’encre, le stylo et un cahier de 100 feuilles, mais les médailles miraculeuses, le téléphone mobile et l’ordinateur afin de mieux diffuser le message du Christ évangélisateur des pauvres à partir de n’importe quelle colline jusqu’à atteindre les extrémités du monde. Paraphrasant notre fondateur, le défi est sûrement de devenir « inventifs jusqu’à l’infini », dans les parcelles connues et dans celles qui s’apprêtent à être labourées et ensemencées.

Si nous pensons l’évangélisation vers l’extérieur, aussi bien les missionnaires de l’aube comme ceux à l’heure de midi qui, avec santé et zèle, peuvent aller vers des nouvelles moissons, nous ne pouvons pas oublier les missionnaires plus âgés fatigués par le poids du jour et la chaleur (Mt. 20,13) qui maintenant, avec diverses limitations, sont dans nos maisons de retraite. Envers eux, nous devons avoir des attitudes de proximité, d’affection et de gratitude, car ils ont été les piliers sur lesquels la Communauté a été construite, et que grâce à eux, nous sommes ce qui nous sommes aujourd’hui.

François-Régis Clet fut un missionnaire rempli de zèle apostolique et en bonne santé. Cependant, malgré son expérience et sa vigueur, la persécution et la mort l’ont touché « les armes à la main » (SVP). Cela reste l’idéal, mais tous les missionnaires n’ont pas la santé et l’énergie que Clet avait. Son exemple devrait nous conduire à travailler dans la mesure où les forces nous accompagnent. Les uns et les autres, missionnaires du matin avec des illusions pleines d’espoir, ceux du midi au milieu des fatigues et ceux du soir avec leur désir et leur prière et leur sacrifice continus. Car il n’y a pas de place pour la paresse. Nous sommes tous missionnaires, depuis les premiers pas au séminaire jusqu’au crépuscule de l’existence.

Au fil de tout, en tant que missionnaires nous sommes fils de la Divine Providence, nous sommes entre ses mains. N’oublions pas qu’après chaque tempête vient le calme. Et que, comme écrivait saint Vincent à M. Bernard Codoing le 16 mars 1644, « la grâce a ses moments ». Cette pandémie est la grâce et la bonté de Dieu.

Nous avons besoin des yeux de la foi, d’un cœur converti, d’une écoute joyeuse de la Parole de Dieu, des demandes de charité entre nous et avec les pauvres et d’une joyeuse espérance puisque nous sommes entre les mains de la Providence qui nous portera toujours avec amour et tendresse dans ses bras. Elle nous montrera de nouveaux horizons devant lesquels nous ne pouvons pas être inférieurs comme nos aînés ne l’étaient pas non plus, comme l’a fait notre confrère missionnaire François-Régis Clet.

Et je conclus avec ce beau poème du Père José Luis Blanco Vega, s.j. (+2005), peut-être inspiré par Jérémie 1,11-12. Il est un baume en ces temps sombres, avec la certitude sereine qu’une lumière brillera au bout du tunnel :

 

« Que vois-tu dans la nuit ?

Parle-nous, sentinelle !

Dieu comme un amandier

Avec la fleur éveillée ;

Dieu qui ne dort jamais

Cherche quelqu’un qui ne dort pas,

Et parmi les dix vierges

Seulement cinq étaient éveillées.

 

Coqs vigilants

La nuit, ils alertent.

Qui a renié trois fois

Par trois autres fois confessera,

Et il avoue par les pleurs

Ce que la peur nie.

 

Mort, on le descendait

A la nouvelle tombe.

Jamais si profond

La terre a gardé le soleil.

La montagne a crié,

Pierre contre pierre.

 

J’ai vu le ciel nouveau

Et la terre nouvelle.

Christ parmi les vivants,

Et la mort morte.

Dieu dans les créatures,

Et elles étaient toutes bonnes ! »

Partager sur email
Partager sur print

Lumière sur Wuhan

Wuhan n’est pas inconnu pour la chrétienté. En effet, nous y vénérons la mémoire de deux Lazaristes qui ont été martyrisés au XIXᵉ siècle, saint François-Régis Clet en 1820 et saint Jean-Gabriel Perboyre en 1840.

Yves Danjou

Lumière sur Wuhan

Sa célébrité n’est malheureusement pas des plus glorieuses. Nous le savons : cette ville est au point de départ de la pandémie du Coronavirus qui a déferlé sur notre planète depuis décembre 2019. Cette catastrophe a engendré beaucoup de misères qui ont déstabilisé notre société.

Cependant Wuhan n’est pas inconnu pour la chrétienté. En effet, nous y vénérons la mémoire de deux Lazaristes qui ont été martyrisés au XIXᵉ siècle, saint François-Régis Clet en 1820 et saint Jean-Gabriel Perboyre en 1840.

Puisque nous sommes en l’an 2020, nous célébrons cette année le deuxième centenaire de la mort de saint François-Régis Clet ainsi que la vingtième année de sa canonisation. En effet, Jean-Paul II, pour rappeler que la foi catholique est vivante depuis longtemps en Chine, a tenu à canoniser 120 martyrs de Chine, le 1er octobre 2000 en la fête de sainte Thérèse de Lisieux, patronne des missions.

François-Régis Clet est né à Grenoble le 19 août 1748. Dixième d’une famille de quinze enfants, il reçut le nom de François-Régis en l’honneur de saint François Régis (1597-1640), Jésuite apôtre du Velay et du Vivarais. Agé de vingt ans, il entre au séminaire des Lazaristes à Lyon. Ordonné prêtre le 27 mars 1773, il tient à célébrer une de ses premières messes à Notre-Dame de Valfleury, non loin de Saint Etienne. Ce centre de pèlerinage, confié aux Lazaristes depuis 1687, nous est bien connu puisque le Père Nicolle fonda la Confrérie de la Sainte Agonie en 1862.

Il est envoyé alors comme professeur de théologie morale au grand séminaire d’Annecy dont la fondation remonte au temps de saint Vincent de Paul. Pendant les quinze ans qu’il y passa, il se fit remarquer par sa haute vertu, son travail et la profondeur de son enseignement, ce qui lui valut le surnom affectueux de « bibliothèque vivante ».

A cette époque, la France vivait une période de paix intérieure. L’accession en 1774 de Louis XVI au trône de France suscita beaucoup de sympathies et d’espoirs. Cependant il n’a pas le courage d’entreprendre les réformes attendues. Les émeutes qui se déroulent ici et là sont le prélude des événements qui amèneront la Révolution française. L’Eglise elle-même n’échappe pas à ce mouvement de contestation qui secoue toutes les couches sociales. C’est ainsi que le pape Clément XIV supprime en 1773 la Compagnie de Jésus. A la suite de quoi les Lazaristes, après beaucoup d’hésitation, furent appelés à remplacer les Jésuites dans le Proche-Orient et en Chine.

François-Régis, malgré cette atmosphère prérévolutionnaire, accepte en 1788 d’être nommé comme directeur du séminaire interne ou noviciat des Prêtres de la Mission. Il réside alors à la maison de Saint-Lazare, au nord de Paris. Elle est,  depuis le temps de Saint Vincent de Paul, la Maison-Mère de la Congrégation de la Mission, ce qui a valu à ses occupants de recevoir le nom de Lazaristes.

François-Régis n’aura pas le temps de se donner entièrement à sa nouvelle fonction. Un an après, le 13 juillet 1789, une foule compacte d’émeutiers met à sac St Lazare en attendant, le jour suivant, de se livrer à la prise sanglante de la Bastille, point de départ de la Révolution française. Les Pères sont plus ou moins désemparés et chacun cherche la meilleure façon de répondre à sa vocation. Du coup, notre futur martyr exprime son désir de se consacrer à la mission de Chine. Juste avant son départ, il écrit à sa sœur aînée : « N’entreprenez pas de me détourner de ce voyage, car ma résolution est prise. Bien loin de m’en détourner, vous devez me féliciter de ce que Dieu me fait la ferveur insigne de travailler à son œuvre. » Le 2 avril 1791, il embarque à Lorient pour arriver, six mois plus tard, à Macao, possession portugaise au sud-est de la Chine.

Peu après, il est désigné pour se rendre dans le Kiang-si (ou Jianhsi). Déguisé en chinois, portant derrière la tête une natte postiche de cheveux, il s’adapte aux exigences de sa nouvelle vie, comme il l’explique lui-même : « Nous ne connaissons pas cette molle épaisseur de matelas : une planche sur laquelle est étendue une légère couche da paille, couverte d’une natte et d’un tapis, ensuite une couverture plus ou moins chaude dans laquelle nous nous enveloppons, voilà notre lit. »

Au bout d’un an, son supérieur lui demande de se rendre dans la province voisine du Houkouang où il va demeurer pendant vingt-sept ans. Dès son arrivée, les deux confrères présents meurent l’un en prison et l’autre de maladie. Pendant plusieurs années François-Régis va rester seul pour répondre aux besoins de dix mille chrétiens répartis sur un immense territoire où il doit parcourir parfois plus de 600 kms. Il se donne totalement à sa mission au point que son supérieur de Pékin lui demande de « mettre des bornes à son zèle ».

Les difficultés sont nombreuses. Les chrétiens, en général, sont pauvres et peu cultivés. Il leur faut affronter des périodes de famine et certains ont du mal à accepter toutes les exigences de la vie chrétienne. L’insécurité est permanente à cause des brigands, de certains groupes rebelles au pouvoir central et surtout de la méfiance vis-à-vis de la religion chrétienne perçue comme une doctrine opposée à la culture chinoise.

L’état de persécution est latent et va se développer à partir de 1811. François-Régis doit faire preuve de prudence. En 1818, il mène une vie de proscrit car sa tête est mise à prix. Malgré cela, le 16 juin 1819, les soldats, sous la dénonciation d’un chrétien apostat, l’arrêtent brutalement. Le mandarin qui le juge veut lui faire avouer le nom des chrétiens ou des missionnaires qu’il connaît. Pour cela agenouillé pendant plusieurs heures sur des chaînes de fer, les mains attachées derrière le dos, il reçoit de multiples soufflets donnés avec une épaisse semelle de cuir, au point que son visage est tout ensanglanté. Traîné de prison en prison, il est transféré au chef-lieu de la province du Houkouang,  à Ou-tchang-fou, aujourd’hui Wuhan. Enfermé dans une cage de bois, avec les fers au pied, les menottes aux mains et les chaînes au cou, il doit supporter un voyage de vingt jours.

Désormais, il sait ce qui l’attend. La décision impériale ne tarde pas à venir : il est condamné à mort « pour avoir corrompu beaucoup de monde par sa fausse religion ». Le 18 février 1820, François-Régis Clet est conduit au supplice. Devant la croix où il doit être attaché, il s’agenouille dans la neige pour une ultime prière, puis il dit paisiblement : « liez-moi ». Avec une gravité tranquille, il subit sans un cri la triple strangulation en usage en Chine.

Les chrétiens purent récupérer les précieuses reliques du martyr. C’est ainsi que sa tunique tachée de sang fut présentée aux séminaristes de Paris par saint Jean-Gabriel Perboyre qui déclara : « Quel bonheur pour nous si nous avions un jour le même sort ! » Cela ne tardera pas. Ayant rejoint la mission de Chine, il fut martyrisé dans les mêmes conditions et au même endroit vingt après.

Les restes de saint François-Régis Clet et de saint Jean-Gabriel Perboyre reposent désormais dans la chapelle Saint-Vincent de Paul à Paris. La fête de saint François-Régis Clet est fixée au 9 Juillet.

Partager sur email
Partager sur print

” Le chemin du Fils de Dieu “. Petite homélie pour la fête de Sainte Louise de Marillac. 9 mai

Une femme de la haute bourgeoisie, après une enfance chahutée, est devenue patronne de tous les travailleurs sociaux chrétiens. C’est le chemin parcouru de 1591 à 1960 (je dis bien 1960) par ste Louise de Marillac dont le nom est indissociable de celui de st Vincent de Paul. Monsieur et Mademoiselle ont œuvré ensemble pour rendre féconde la charité de Dieu.

Jean-Pierre Renouard

” Le chemin du Fils de Dieu “. Petite homélie pour la fête de Sainte Louise de Marillac. 9 mai

Mes sœurs, mes frères en Christ Serviteur,

Une femme de la haute bourgeoisie, après une enfance chahutée, est devenue patronne de tous les travailleurs sociaux chrétiens. C’est le chemin parcouru de 1591 à 1960 (je dis bien 1960) par ste Louise de Marillac dont le nom est indissociable de celui de st Vincent de Paul. Monsieur et Mademoiselle ont œuvré ensemble pour rendre féconde la charité de Dieu. Tels que nous sommes petitement assemblés physiquement mais nombreux par le cœur, ce 9 mai 2020, nous n’avons rien à apprendre de nouveau de leur itinéraire tant il nous a été souvent évoqué. Un simple rappel suffit : sans mère connue, mise sous tutelle prestigieuse du garde de sceaux, placée chez les dominicaines de Poissy, promise à un avenir capucin, épouse d’Antoine Le Gras, mère d’un petit Michel, l’enfant de tous les soucis, veuve prématurée, plongée dans une nuit de la foi, visitée par l’Esprit de Pentecôte 1623, elle rencontre Vincent de Paul comme à reculons et opère alors une véritable conversion. Enfin hors de soi, elle se laisse envahir par les pauvres grâce à la visite des Confréries de la charité. Elle devient fondatrice, recrute, organise, gouverne, se consacre à Dieu et se donne sans compter jusqu’au 15 mars 1660. A vues humaines, voilà une vie inattendue et dont les filets se remplirent à l’extrême.

Mais il y a un autre angle d’approche. Comment ne pas penser en voyant défiler les 69 années de sa vie mêlée, à découvrir en filagrammes, le chemin du Fils de Dieu : de haut en bas, de l’engendrement d’en haut à celui de naissance du bas, d’un état supérieur à un anéantissement comme un endroit qui devient un envers. .Sans le savoir, notre sainte a pris ce chemin-là et nous le  redécouvrons comme un appel adressé à chacun et chacun d’entre nous,:

« Le Christ Jésus,

Ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.

Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect,

S’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix.

C’est pourquoi Dieu l’a exalté : il l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom.., »

(Phi 2, 5-9)

*

On entend bien :

‘Cette femme de condition élevée ne se fige pas dans cet état,

Abaissée par les évènements,

Elle se fait volontiers servante et l’égale des gens ordinaires

Sans jamais revenir en arrière,

Obéissant à ceux qui vont devenir les Maitres de sa vie

Jusqu’à sa vie donnée et riche d’amour.’

 

Elle résume tout par les vœux qu’elle émet, le 25 mars 1643, en se consacrant à Dieu, outre les trois Conseils évangéliques traditionnels, par le don total, rénové chaque année, du service des pauvres.

Que lui demander en ce matin pour nos Maîtres les Pauvres dot le nombre a augmenté hélas ! ces derniers temps par les funestes événements vécus ? Pour aimer l’Eglise qu’elle a elle-même aimée, je vous invite à densifier la prière qu’elle adresse à Dieu en ce jour, date anniversaire  de sa béatification par Benoit XV en 1920 pour sa Compagnie endeuillée et pour nous. Avec notre famille vincentienne et plus spécialement unis à nos deux congrégations en fête, demandons-lui, sœurs et frères aimés,

  • « de reconnaître et de vénérer le Christ dans les pauvres »

La tradition évangélique et vincentienne nous l’enseigne, c’est Jésus lui-même qui se cache sous ce frère ou cette sœur en manque de l’essentiel. Louise a écrit un jour : « Les pauvres malades sont les membres de Jésus-Christ (1644, Ecrits 112) et elle s’est présentée ainsi : « servante de Jésus-Christ et de ses membres les pauvres » (E. 408). Je ne doute pas que vous les ayez vénérés en éprouvant un vif attachement respectueux pour chaque âme rencontrée, faisant de celle-ci une image, une icône toute divine. O ste Louise, obtenez-nous la grâce de ce réflexe vincentien : je tourne la médaille et je vais d’un visage, l’autre.

  • Nous prions aussi « de regarder comme des frères ceux qui sont dans l’affliction et le besoin ». Comme il faut du temps, de la bonté, de la patience, de l’éducation de soi pour édifier ce sentiment familial. On entend Jésus nous encourager : « Heureux ceux qui pleurent ! Ils seront consolés !» (Mt 5,5). Il ne suffit pas de réagir et de provoquer rires et sourires pour créer un climat familial mais nous avons à porter le fardeau des autres, de faire attention à leur état du moment en partageant leur souffrances cachées ou extériorisées à la limite du supportable. Une saine spiritualité accepte que le glaive de la douleur taraude son propre cœur comme pour alléger celle de l’autre. Nous avons appris récemment à regarder pour l’imiter, la manière de Simon de Cyrène, Sur la famille spirituelle que nous formons, nous aimerons vivre au présent la consigne donnée par st Vincent : « Que ferez-vous quand vous supporterez vos frères ? Vous accomplirez la loi de Jésus-Christ…Je porte tous les hommes en mon cœur, je les supporte par votre vertu ; faites-moi la grâce d’y entrer, enflammez-moi de votre amour. » (XII, 270)
  • Enfin demandons avec l’Eglise « de servir les pauvres avec respect et amour ».Servir est le maître-mot de notre vie. Nul ne sert jamais bien et assez…Servir, c’est se donner. Y mettre du respect est inattendue mais si nous faisons des pauvres nos maîtres, comment ne pas adhérer à la consigne de ste Louise qui demande de « les respecter fortement » (Ecrits 319), « regardant toujours Dieu en eux » (Ecrits 420).

Et quand nous mettons le levain de l’amour au centre de notre engagement, nous sommes avec ste Louise sur la bonne route, le chemin de la sainteté reçue et transmise.. Amen.

Partager sur email
Partager sur print

Petite visite de notre dévotion à Marie

Mettons-nous quelques instants à la place d’une mère. Celle-ci apprécierait elle d’entendre à longueur de journée son enfant dire qu’il est nul, qu’il n’est pas à la hauteur, qu’il n’est bon à rien etc. ? car ce « pauvres pécheurs » dit principalement nos incapacités à relever le défi de vivre comme Dieu nous le demande. Cette mère ne se désolerait-elle pas de ne voir aucune avancée de l’enfant ? Ne serait-ce pas lui laisser comprendre qu’elle n’est pas une bonne mère puisque nous ne sommes capables de rien ?

Vincent Goguey

Petite visite de notre dévotion à Marie

Lorsque nous nous adressons à Marie nous nous présentons en tant que « pauvres pécheurs ».

Mettons-nous quelques instants à la place d’une mère. Celle-ci apprécierait elle d’entendre à longueur de journée son enfant dire qu’il est nul, qu’il n’est pas à la hauteur, qu’il n’est bon à rien etc. ? car ce « pauvres pécheurs » dit principalement nos incapacités à relever le défi de vivre comme Dieu nous le demande. Cette mère ne se désolerait-elle pas de ne voir aucune avancée de l’enfant ? Ne serait-ce pas lui laisser comprendre qu’elle n’est pas une bonne mère puisque nous ne sommes capables de rien ?

Lorsque nous accompagnons quelqu’un qui est dans la désolation et qui se définie à la négative, ne cherchons-nous pas à contrecarrer l’idée qu’il a de lui-même en lui montrant ce qui est valable en lui ? Ne cherchons-nous pas à lui montrer le positif qu’il n’est pas capable de voir par lui-même ? Ne nous réjouissons nous pas lorsque l’on constate qu’il réussit cela et qu’il se voit avec un regard qui tend davantage vers l’avenir et tous les possibles que cela engendre ?

Par ailleurs lorsque nous nous définissons avant tout comme « pécheur » nous oublions une donnée essentielle de notre foi. Car avant d’être pécheurs, nous sommes créés de Dieu et de plus créés à son image. Avant d’être pécheurs nous sommes enfants de Dieu. Il fait de nous ses fils et ses filles, héritiers de son Royaume selon la grâce obtenue par le Christ offert en sacrifice par amour pour nous.

Pour honorer notre Dieu et notre mère, il est bon de rappeler avec force cette dimension divine en nous plutôt que de limiter notre identité à ce qui est touché par le péché. Sinon c’est donner plus de place au Mal qu’à Dieu !

Prenons encore le temps de constater ce que produit un regard d’une mère aimante sur son enfant lorsque celui-ci prend conscience d’être aimé par sa mère lui disant avec force qu’il est son enfant bien aimé. Cela le réjouit, le stimule, lui donne plus de confiance à reprendre la route, cet amour maternel lui donne de changer son regard sur lui-même en se redisant intérieurement « maman m’aime ». La conséquence est de prendre plus au sérieux ce rôle d’être héritier du Père, soutenue par la mère !

Pour entrer davantage dans ce mystère que nous sommes : enfants de Dieu (et nous le sommes précise st Jean), je me suis mis à réciter la prière adressée à Marie en modifiant quelque peu ce que l’on dit sur nous-mêmes : pauvres pécheurs, en le remplaçant par « tes enfants » ou encore « ses enfants » (pour évoquer le fait d’être enfants du Père).

Voici donc ce que donne cette deuxième partie de la prière du chapelet :

Sainte Marie, mère de Dieu, prie pour nous, tes enfants…

Et pour le « je vous salue Marie » suivant

Sainte Marie, mère de Dieu, prie pour nous, ses enfants…

Exprimer cette prière de cette manière c’est avant tout me remettre vraiment dans cette filiation divine et maternelle (la mère que Jésus nous a donnée) pour m’en fortifier. C’est me charger de toute cette force qui m’est donnée par cet amour indéfectible.

A la suite de l’abbé Pierre, je modifie aussi la toute dernière phrase : « maintenant et à l’heure de notre mort ». Il disait que cette vision évoquait surtout la peur de ce départ définitif, réduisait notre vie qu’à ce dernier moment ultime alors qu’avant ce moment-là il y avait toute une vie à vivre ici sur Terre.

Il remplaçait donc cette fin de prière par « maintenant et à l’heure de la rencontre ». Cette rencontre évoquant deux réalités fortes de notre foi.

Première réalité : le passage de la mort est surtout le moment où nous allons rencontrer notre Dieu face à face. Le dire ainsi c’est mettre davantage l’accent sur cette espérance immense, qui est appelée à sans cesse grandir en nous plutôt que de focaliser sur le côté tragique de notre disparition de cette Terre.

Seconde réalité évoquée dans cette formule est le fait qu’à chaque moment, à chaque rencontre faite dans mon quotidien, il y a le mystère de la présence de Dieu dans l’autre et que j’ai à y être très attentif pour déjà vivre cette rencontre divine dans chacune de mes rencontres quotidiennes.

Ces deux modifications de cette prière si populaire donnent donc ceci :

Je te salue Marie, pleine de grâce

Le Seigneur est avec toi

Tu es bénie entre toutes les femmes

Et Jésus ton enfant est béni.

Sainte Marie, Mère de Dieu prie pour nous tes enfants

Maintenant et à l’heure de la rencontre.

Et la suivante (lorsque nous disons le chapelet)

Je te salue Marie, pleine de grâce

Le Seigneur est avec toi

Tu es bénie entre toutes les femmes

Et Jésus ton enfant est béni.

Sainte Marie, Mère de Dieu, prie pour nous ses enfants

Maintenant et à l’heure de la rencontre.

Lorsque nous regardons la structure des deux prières récitées le plus souvent, le « Notre Père » et le « Je vous salue Marie », nous constatons qu’elles sont identiques. La première partie est tournée vers celui ou celle à qui nous nous adressons pour évoquer ce qu’il y a de beau et de bon dans leur identité. La deuxième partie est tournée vers nous puisque nous leur demandons de nous aider dans notre manière de mener notre vie.

Cela me donne parfois l’impression d’un enfant qui voulant obtenir quelque chose commence par dire plein de gentilles petites choses à son père ou sa mère pour les amadouer et ainsi arriver à leur extorquer ce qui le motive surtout : avoir gain de cause !

Ces prières ont donc le risque de s’intéresser davantage à nous-mêmes qu’au Seigneur ou à Marie. Pour éviter quelque peu cela, chaque première dizaine que je dis quasi quotidiennement omet la seconde partie de ces prières pour me concentrer uniquement sur ce qui est dit de Dieu et de notre mère. Ainsi je commence la première dizaine :

Notre Père qui est aux cieux

Que ton nom soit sanctifié

Que ton règne vienne

Que ta volonté soit faite sur la Terre comme au Ciel.

Je te salue Marie pleine de grâce

Le Seigneur est avec toi

Tu es bénie entre toutes les femmes

Et Jésus ton enfant est béni.

Cela me donne de mieux me défaire de mon petit moi et de me réjouir en contemplant la grandeur de notre Dieu et de la mère qui nous est confiée.

Je vous souhaite, dans cette pratique du chapelet, un bon cœur à cœur avec notre Père et notre mère qui désirent avoir des enfants épanouis et heureux dans leur vie.

[printfriendly]

Prière à saint Vincent de Paul

Ô st Vincent de Paul, notre père et notre modèle, Vous qui avez voulu, toute votre vie durant, Imiter Jésus-Christ Missionnaire et Serviteur,

Jean-Pierre Renouard

Prière à saint Vincent de Paul

Ô st Vincent de Paul, notre Père et notre Modèle,

Vous qui avez voulu, toute votre vie durant,

Imiter Jésus-Christ Missionnaire et Serviteur,

Vous avez rencontré, en votre temps,

La maladie des peuples qu’était la peste.

Intercédez auprès de la Sainte Trinité

 En faveur de tous les pays du monde visités par le fléau d’aujourd’hui.

Guérissez les corps et les cœurs de toutes les victimes.

Aidez les soignants, soutenez les proches, inspirez les chercheurs.

Assistez ceux qui franchissent les portes de la mort.

 

***

 

Vous avez donné des consignes fermes et ardentes pour lutter contre le mal[1].

 Venez maintenant à notre secours !

Apprenez-nous à exposer notre vie pour les plus vulnérables,

à nous fortifier pour mieux les secourir

Dans la persévérance et sans témérité,

Avec le seul désir de les aider selon leurs besoins.

Ouvrez nos esprits à la Providence infinie de Dieu,

Laissons-Lui toute sa volonté d’action,

Inspirez-nous dans notre obéissance aux responsables.

Nous nous remettons entre vos mains,

Confiants et animés de vrais sentiments de Fraternité et de Zèle.

AMEN

 

 

[1] Voir Coste IV, 520 ; VI, 58 ; VI, 116. On peut consulter aussi les références de Cahors, Cracovie, Marseille, Paris, Rome, Tunis, Varsovie

 

Partager sur email
Partager sur print

Sainte Catherine Labouré (28 novembre)

« Dès les premières pages de son incomparable chef-d’œuvre l’auteur de «L’imitation de Jésus-Christ » laisse tomber de sa plume cette leçon de sa propre expérience, ce secret de sa paix sereine et communicative : « Veux-tu apprendre et savoir quelque chose d’utile ? Aime à être ignoré ! » (Livre 1 chap. 2).

CMission

Sainte Catherine Labouré (28 novembre)

Discours de Sa Sainteté le Pape Pie XII prononcé le lundi 28 juillet 1947 dans la Cour Saint-Damase à l’adresse des pèlerins Français et de la famille vincentienne présents à Rome à l’occasion de la canonisation de Sainte Catherine Labouré

« Dès les premières pages de son incomparable chef-d’œuvre l’auteur de «L’imitation de Jésus-Christ » laisse tomber de sa plume cette leçon de sa propre expérience, ce secret de sa paix sereine et communicative : « Veux-tu apprendre et savoir quelque chose d’utile ? Aime à être ignoré ! » (Livre 1 chap. 2).

Ama nesciri ! Deux mots prodigieux, stupéfiants pour le monde qui ne comprend point, béatifiants pour le chrétien qui sait en contempler la lumière, en savourer les délices. Ama nesciri ! Toute la vie, toute l’âme de Catherine Labouré est exprimée dans ces deux petits mots.

Rien pourtant, même de la part de la Providence, ne semblait lui dicter ce programme : ni son adolescence, durant laquelle la mort de sa mère, la dispersion des aînés avaient fait reposer sur ses épaules d’enfant toute la charge du foyer domestique ; ni les étranges voies, par lesquelles elle doit passer pour répondre à sa vocation et triompher des oppositions paternelles ; ni cette vocation même à la grande et vaillante phalange des Filles de la Charité qui de par la volonté et suivant l’expression pittoresque de saint Vincent de Paul, ont « pour cloître, les rues de la ville ; pour clôture, l’obéissance ; pour grille, la crainte de Dieu ; pour voile, la sainte modestie ».

Du moins, semblerait-il, sa retraite et sa formation dans le Séminaire de la rue du Bac favoriseront son recueillement et son obscurité ? Mais voici qu’elle y est l’objet des faveurs extraordinaires de Marie, qui fait d’elle sa confidente et sa messagère. Si encore il s’était agi seulement de ces hautes communications et visions intellectuelles, qui élevaient vers les sommets de la vie mystique une Angèle de Foligno, une Madeleine de Pazzi, de ces paroles intimes, dont le cœur garde jalousement le secret ! Mais non ! Une mission lui est confiée, qui doit être non seulement transmise, mais remplie au grand jour : réveiller la ferveur attiédie dans la double Compagnie du Saint de la charité ; submerger le monde tout entier sous un déluge de petites médailles, porteuses de toutes les miséricordes spirituelles et corporelles de l’Immaculée ; susciter une Association pieuse d’Enfants de Marie pour la sauvegarde et la sanctification des jeunes filles.

Sans aucun retard, Catherine s’est adonnée à l’accomplissement de sa triple mission. Les doléances de la Mère de Dieu ont été entendues et l’esprit du saint Fondateur a refleuri alors dans les deux communautés. Mais, non moins que par sa fidélité à transmettre le message, c’est par sa constance à y répondre elle-même que Catherine en a procuré l’efficacité, mettant sous les yeux de ses Sœurs, pendant près d’un demi siècle, le spectacle saintement contagieux d’une vraie fille de saint Vincent, d’une vraie Fille de la Charité, joignant à toutes les qualités humaines de savoir-faire, de tact, de bonté, les vertus surnaturelles qui font vivre en Dieu, « cette pureté d’esprit, de cœur, de volonté, qui est le pur amour ».

La médaille, dont Marie elle-même avait parlé à sa confidente, a été frappée et répandue par millions dans tous les milieux et sous tous les climats, où elle a été dès lors l’instrument de si nombreuses et extraordinaires faveurs, aussi bien corporelles que spirituelles, de tant de guérisons, de protection, de conversions surtout, que la voix du peuple, sans hésiter, l’a aussitôt appelée « la médaille miraculeuse ».

Et l’Association des Enfants de Marie ! Nous sommes heureux de la saluer tout entière en vous qui la représentez ici, très chères filles, en rangs pressés, et de le faire précisément en ce temps, où elle vient à peine d’achever dignement le premier siècle de son existence. En effet, il y a eu, le mois dernier, tout juste cent ans, que Notre Prédécesseur Pie IX, de sainte mémoire, ratifiait son acte de naissance par le rescrit du 20 juin 1847, lui conférant l’érection canonique et lui accordant les mêmes indulgences, dont jouissaient alors les Congrégations Mariales (Acta Apostolica in gratiam Congregationis Missionis, Parisiis 1876, p. 253-254).

Comme vous devez l’apprécier et l’aimer, tant pour le bien que vos aînées et vous-mêmes en avez déjà reçu, que pour celui qu’elle vous met en mesure de faire autour de vous ! Or, ce bien immense se manifeste clairement pour peu que l’on considère, d’une part, le besoin auquel elle répond et qui la rend souverainement opportune, pour ne pas dire impérieusement nécessaire, et d’autre part, les fruits abondants qu’elle a déjà portés au cours de cette étape centenaire.

La Sœur Labouré le comprenait, ce besoin, elle le sentait profondément en son cœur ardent de zèle et de charité. Elle compatissait aux pauvres enfants du quartier de Reuilly, à ces petites, ces toutes petites — même de huit à douze ans ! qui s’en allaient travailler et qui, trop souvent hélas ! se perdaient dans les fabriques, en contact permanent avec l’ignorance et la corruption de leurs compagnes. Ces tendres victimes avaient besoin d’air pur, de lumière, de nourriture spirituelle. On en a pitié ; on ouvre pour elles un patronage ; on leur enseigne le catéchisme ; notre sainte distribue à profusion la médaille miraculeuse. Si utile, si précieux que tout cela soit, elle ne s’en contente pas tant que l’Association n’y est pas formée pour l’appui mutuel, pour la direction religieuse et morale de ces enfants, surtout pour les abriter sous le manteau maternel et virginal de Marie.

Depuis, quels développements ! Qui dénombrera ces saintes phalanges d’Enfants de Marie au voile blanc comme le lis, et dont le nom seul paraît déjà apporter avec lui comme une brise fraîche toute parfumée de pureté et de piété ?

Les temps ont changé, entendez-vous dire dans votre entourage, et l’on semble vouloir insinuer par là que celui des choses d’hier est passé ; qu’elles doivent céder la place à d’autres plus nouvelles.

Oui, sans doute, les temps ont changé. L’instruction, — l’instruction profane du moins — est plus développée en extension, sinon en profondeur, qu’à l’époque de Catherine Labouré ; la législation sociale s’est occupée davantage, et fort louablement, du sort des enfants et des jeunes filles, les arrachant à l’esclavage d’un travail précoce disproportionné à leur sexe et à leur âge ; la jeune fille a été affranchie, ou s’est affranchie elle-même, de quelques servitudes, de beaucoup de conventions et de convenances plus nombreuses encore. Sans doute aussi, sous l’influence de l’Église, d’heureuses transformations se sont progressivement obtenues, qui ont favorisé la solide éducation, la saine activité, la légitime initiative de la jeune fille chrétienne. C’est vrai, tout cela a changé. Encore faut-il reconnaître la part qu’ont eue à ces changements les institutions catholiques si multiples et si variées.

Mais, sous cette évolution que personne d’ailleurs ne songe à contester, certaines choses, les principales, demeurent permanentes, à savoir : la loi morale, la misère humaine conséquence du péché originel et, en connexion avec ces données immuables, les bases fermes sur lesquelles doivent nécessairement s’appuyer la sauvegarde de cette loi morale, les conditions essentielles des remèdes à ces misères.

De fait, bien que votre situation privilégiée d’Enfants de Marie vous mette, grâces à Dieu, à l’abri de la triste expérience de la plupart, vous ne pouvez quand même ne pas connaître le monde au sein duquel vous vivez. Or, les temps vous semblent-ils tellement changés que les périls qui vous guettent soient moindres qu’autrefois ? L’ignorance était alors fort répandue ; l’ignorance religieuse, la pire de toutes, est-elle aujourd’hui moins profonde ? N’a-t-elle pas plutôt envahi, au contraire, des foyers, des familles, où la religion était jadis en honneur et aimée, parce que connue et intelligemment pratiquée ? Qui oserait affirmer que les rues, les kiosques de journaux, les charrettes et les vitrines de librairies, les spectacles, les rencontres fortuites ou les rendez-vous combinés, que le lieu même du travail et les transports en commun offrent moins d’occasions dangereuses qu’il y a cent ans, quand elles faisaient trembler Catherine Labouré ? Et le soir venu, le retour à la maison assure-t-il autant qu’alors cette intimité de la famille chrétienne, qui rafraichissait, purifiait et réconfortait le cœur après les dégoûts ou les faiblesses de la journée ?

À ces maux quels remèdes, à cette atmosphère malsaine quelle hygiène opposer ? Ici encore, les modalités peuvent et doivent changer pour s’adapter, au jour le jour, à celles de la vie actuelle et aux circonstances ; elles pourront et devront varier aussi pour répondre aux aspirations, aux tempéraments, aux aptitudes, qui ne sont pas, en toutes, les mêmes. Mais au fond : Associations ou Pieuses Unions d’Enfants de Marie, groupes d’Action Catholique, Congrégations de la Sainte Vierge, Confréries et Tiers Ordres, que trouve-t-on là sinon les éléments essentiels de toute hygiène et de toute thérapeutique morale ? Une doctrine religieuse consciencieusement approfondie, une direction spirituelle suivie, la pratique fréquente des sacrements et de la prière, les conseils éclairés et les secours assidus de directrices expérimentées et dévouées, et puis la force si puissante de l’Association, de l’union fraternelle, du bon exemple, tout cela sous le patronage, sous la conduite, sous la protection ferme et vigilante en même temps que miséricordieuse de la Vierge Immaculée. N’est-ce pas elle-même qui a expressément voulu et inspiré l’œuvre, dont Catherine Labouré a été d’abord la confidente et la messagère, puis la propagatrice et l’active ouvrière ?

Pour réaliser les trois demandes de Marie, notre Sainte a prié, elle a lutté, elle a peiné sans relâche. Tout le monde était témoin de cette réalisation ; tout le monde en parlait, tout le monde savait aussi, vaguement du moins, de quelles faveurs célestes une Fille de la Charité avait été l’objet, et les grandes choses que la Mère de Dieu avait faites par son ministère. Mais cette privilégiée, cette mandataire, cette exécutrice de si vastes desseins, qui était-elle ? Et quel était son nom ? Nul ne le savait, hormis son confesseur, dépositaire de son secret. Et cela a duré pendant quarante-six ans, sans que, un seul instant, le voile de son anonymat fût soulevé !

Ama nesciri ! Oui, c’est bien cela : elle aime d’être ignorée ; c’est sa vraie joie et son intime satisfaction ; elle la savoure avec délices. D’autres qu’elle ont reçu de grandes lumières, ont été chargées de grands messages ou de grands rôles, et sont demeurées dans l’ombre ou s’y sont réfugiées au fond d’un cloître, pour fuir la tentation de vaine gloire, pour goûter le recueillement, pour se faire oublier : des grilles les défendaient, un voile épais dérobait leurs traits aux regards, mais leur nom courait sur toutes les lèvres. Elle ne s’est point retirée ; bien au contraire, elle continue de se dépenser à longueur de journées parmi les malades, les vieillards, les Enfants de Marie ; on la voit, on la coudoie à toute heure, à tous les carrefours ; elle n’a pas à se cacher : on ne sait pas que « c’est elle » ; elle n’a pas à faire oublier son nom : tant qu’elle vivait, il était inconnu !

Quelle leçon à l’orgueil du monde, à sa fringale d’ostentation ! L’amour-propre a beau se dissimuler et se donner les apparences du zèle ; c’est lui toujours qui, comme jadis l’entourage de Jésus, souffle à l’oreille le « Manifesta teipsum mundo » (Jn 7, 4). Dans l’obscurité où, quarante-six ans, elle a vécu, poursuivant sa mission, Catherine Labouré l’a merveilleusement et fructueusement accomplie.

L’heure est venue pour elle, annoncée par l’Apôtre : « Vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. Quand le Christ, votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez aussi avec lui, dans la gloire » (Col 3, 3-4).

Dans la gloire où elle resplendit en pleine lumière là-haut près du Christ et de sa Mère, dans la gloire dont elle rayonne dès ici-bas où elle avait passé, ignorée, elle continue d’être la messagère de l’Immaculée. Elle l’est près de vous, Prêtres de la Mission et Filles de la Charité, vous stimulant à la ferveur dans votre sainte vocation ; elle l’est près de vous, Enfants de Marie qu’elle a tant aimées et dont elle est la puissante protectrice, vous exhortant à la fidélité, à la piété, à la pureté, à l’apostolat ; elle l’est près de vous tous, pécheurs, malades, infirmes, affligés qui levez les yeux en répétant avec confiance l’invocation : « O Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous ». Par son intercession, les plus abondantes faveurs pleuvront sur vous à qui, de tout cœur, Nous donnons, comme gage des grâces divines, Notre Bénédiction apostolique. »

Discours et messages-radio de S.S. Pie XII,
Neuvième année de Pontificat, 2 mars 1947- 1er mars 1948, pp. 193-198.

[printfriendly]